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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 14:49

Le présent texte reprend beaucoup de concepts et d'idées développés dans le blog. Il apparait utile de les activer pour mieux comprendre ce qui apparait aujourdhui comme une grande décomposition , en particulier celle de l'institution européenne .  

Notre article consacré à la spécificité des crises de l’entrepreneuriat politique débutait ainsi :

« Les entreprises politiques sont des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général",  et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre institutionnel et juridique général. [1]»

La littérature ( Revue Commentaire dans son numéro 143, Revue Esprit dans son N° de l’été 2013, dernier ouvrage d’Alain Touraine consacré à « la fin des sociétés », etc.), mais aussi des évènements déjà anciens ( disparition d’une réelle autonomie budgétaire en Europe, Shutdown aux USA,  référendum pour l’indépendance de l’écosse ou de la Catalogne, etc.) , enfin des processus en cours ( dynamiques identitaires, globalisation de l’ethnicité, revendication d’une démocratie directe par Internet, création de villes entièrement privées[2] etc.) questionnent la grande aventure Etatique.

 Sauf disparition, hypothèse que l’on ne peut à priori  exclure – phénomène qui serait sans doute fort étranger à la thèse de la « fin de l’Etat » des marxistes – les Etats restent pourtant en raison de leur nature même une structure monopoliste à l’intérieur d’un territoire délimité par des frontières. Si d’aventure cette structure monopoliste se brise, on obtient assez logiquement plusieurs monopoles (pensons à l’URSS).  Seules les modalités de la capture de l’Etat[3] évoluent et se transforment. Pendant très longtemps les modalités historiques de cette dernière purent développer la grande croyance en un bien commun appelé intérêt général.

Etat-Nation et grandeur d’un intérêt général

L’Etat-Nation résultait le plus souvent de la sublimation des ordres anciens, l’intérêt général étant le dernier substitut des dieux ou des conceptions organicistes de la société,  et, un substitut fondamental, les hommes, du stade historique correspondant, ayant besoin de croire en lui, et devant affirmer bruyamment son existence, dans le cadre d’entreprises politiques pouvant elles- mêmes s’appuyer, plus tard, sur une science : celle de l’économie. Jadis il fallait impérativement croire en Dieu. Après l’éloignement de ce dernier il fallait croire en l’intérêt général. Plus tard encore cet intérêt général sera théorisé et légitimé par ces grands prêtres appelés économistes.

Les formes de la capture de ce nouvel universel qu’est l’Etat-Nation par les différents acteurs – entrepreneurs économiques, citoyens validant  plusieurs rôles, parfois simultanément, (salariés, consommateurs, épargnants)[4], et bien sûr entrepreneurs politiques - s’inscrivent toutes dans la ferme croyance de cet intérêt général, à construire et à reconstruire en permanence sur les marchés politiques. Ce qu’on appellera par exemple le « compromis social-démocrate » en France ou « l’ordo libéralisme » en Allemagne.

Le succès de cette forme s’est le plus souvent affirmé dans le cadre du développement de l’économie de marché, système produisant  lui-même - selon Montesquieu et plus tard Albert Hirschman et tant d’autres - la « sublimation des passions vers les seuls intérêts ». Pourtant, et assez contradictoirement cette montée favorise celle de l’individualisme et l’effacement progressif de l’idéologie de l’intérêt général. Ainsi, en dehors de la science économique qui va maintenir son formidable ascendant sur une humanité consentante ou simplement résignée,  les ersatz de Dieu comme la nation ou la patrie seront progressivement contestés.

Intérêt général et multiplication des produits politiques

Pendant très longtemps la montée de l’abondance sur les marchés économiques (trente glorieuses de l’occident et trente glorieuses des émergents) était en correspondance avec celle des marchés politiques. Correspondance logique, l’Etat n’étant qu’une extériorité à capturer, les grandes entreprises politiques et leurs acteurs franchisés que sont les entrepreneurs politiques, se devaient d’offrir comme sur les marchés économiques l’abondance de produits, ici des produits politiques. Au fond, l’inondation de la société par l’économie , souhaitée par tous, était la forme concrète par laquelle devait passer l’intérêt général. Souvent ce qui ne pouvait être gagné sur les marchés économiques, passait par la manipulation politique de ces derniers : élévation du taux de salaire, règles de protection ou de concurrence, taux de change, mise en place d’infrastructures, etc. Entrepreneurs politiques, entrepreneurs  économiques et citoyens construisaient ainsi une interaction sociale adaptée à une montée de l’économie mesurable par un taux de croissance.

Longtemps, il fût - pour les entreprises politiques -  possible d’offrir comme au début du fordisme économique des produits politiques  standards : perfectionnement des droits de l’homme, démocratisation croissante des institutions, droits sociaux généraux etc. Mais avec l’inondation de l’économie et la montée de produits de plus en plus personnalisés, les entreprises politiques, comme celles de l’économie, furent saisies de revendications multiples et de plus en plus personnalisées : fin du « nous » au bénéfice du seul « moi », fin du carcan des devoirs au seul profit des « droits liberté » et des « droits créances », fin de la loi comme générale, abstraite et impersonnelle au profit d’une réglementation de niches qui vont proliférer, montée des agences de réglementation avec curieuse émergence d’une « soft Law », etc. Autant d’inflexions qui, bien évidemment, en arriveront au refus du destin partagé et jusqu’à la contestation radicale de l’impôt, d’où par exemple la multiplication de niches fiscales.

Le cout de production croissant de l’idéologie d’un intérêt général

 C’est dire qu’aujourd’hui, le manteau idéologique de l’intérêt général qui était le produit symbolique fondamental des grandes entreprises politiques tend à se retirer, laissant ainsi apparaitre une réalité cachée : les entrepreneurs politiques, qui ont depuis si longtemps et fort banalement, professionnalisé ce qui ne pouvait l’être, ne sont peut-être pas, (ou plus) altruistes et dévoués à la Nation. Plus brutalement encore, pour employer un langage libertarien,  ces « coûts de la production de l’idéologie de l’intérêt  général[5] »  que sont les dépenses publiques pour augmenter la productivité des citoyens (leur plus grande efficacité augmente la matière première taxable), pour homogénéïser les populations et produire un « nous », c’est-à-dire une identité commune que l’on va célébrer (école), pour produire le respect des règles (police, gendarmerie, justice) pour légitimer l’obéissance et contrôler les croyances (dépenses sociales), vont se faire croissants.

Lorsque le coût de production de l’idéologie de l’intérêt général est faible, la nation est forte car le coût de se rebeller est élevé : les « barrières à l’entrée du désordre » sont élevées. Si maintenant les entrepreneurs politiques se démonétisent les dépenses de production de l’idéologie de l’intérêt général deviennent hors de portée et les espaces de désordre ne feront que croître[6].

Bref, la nation serait contestée puisqu’elle ne serait plus et ne pourrait plus être le socle d’un destin partagé.

Marx expliquait, sans doute maladroitement, qu’en capitalisme, le marché  masquait la réalité de l’exploitation en transformant le coût du travail en un simple prix (le salaire), ce qui n’était pas le cas des modes de production antérieurs, où la réalité de l’exploitation se lisait brutalement à livre ouvert (esclavagisme, féodalisme, etc.). La fin de l’Etat-Nation serait ici un processus inverse : la réalité de l’Etat- un universel ou une extériorité accaparée et utilisée à des fins privées- n’apparait qu’avec la généralisation du marché, lorsque l’idéologie d’un intérêt général ne peut plus être facilement reproduite et s’efface. Le marché cachait la réalité du capitalisme, il découvre aujourd’hui la réalité de l’Etat. Avec toutefois un constat d’impuissance : capitalisme et Etat semblent être des réalités indépassables : par quoi remplacer le marché ? Par quoi remplacer l’Etat ?

Intérêt général démasqué et démonétisation de l’entrepreneuriat politique

De façon moins savante et à  la « surface des choses » cela signifie le grand déclin des grandes entreprises politiques et de leurs franchisés, c’est-à-dire les entrepreneurs politiques eux-mêmes. Ces citoyens devenus simples consommateurs de produits politiques connaissent désormais la partie cachée du réel. Ils veulent de la transparence. Ils veulent de la participation. Ils pensent confusément que, désormais, la démocratie telle qu’elle est, se révèle possiblement être un système qui permet à chacun de voler tous les autres. Ils pensent confusément que l’impôt est largement illégitime et approuvent- par exemple en France- à près de 50% l’exil fiscal (sondage IPSOS-CGI du 15 octobre 2013). Mieux, ils contournent -comme dans la distribution- la chaine logistique de l’approvisionnement et créent des groupes de pression négociant directement avec les administrations. L’ivresse individualiste fera des anciens citoyens des révolutionnaires d’un type nouveau[7] avec volonté d’abattre toutes les structures intermédiaires qui faisaient aussi le miel des entrepreneurs politiques : syndicats, ordres, corps, etc. De la même façon, les experts qui étaient souvent les boucliers des entrepreneurs politiques sont contestés dans leur savoir.

Le grand démantèlement de l’Etat.

Toujours à la « surface des choses » on semble assister au grand affaissement de l’Etat. Ainsi pour ne parler que de la France on a vu apparaitre des agences indépendantes (« Autorités administratives indépendantes »), chargées de la régulation d’un secteur, par exemple l’AMF pour la régulation financière[8]. Bien évidemment on a vu apparaitre l’indépendance des banques centrales, ce que nous avons appelé « l’écrasement de la verticalité »[9]. On a vu également des institutions, théoriquement au service de l’Etat, tels le Conseil Constitutionnel ou la Cour de Comptes dépasser un simple  contrôle de régularité (mission officielle) pour en arriver à émettre des injonctions. On a pu aussi voir des entreprises étrangères accaparer une procédure d’exception de Constitutionnalité, qui, elle-même, n’existait pas il y encore peu de temps. Etc.

 Bref, l’inter- action sociale qui – il y a très longtemps et probablement plusieurs milliers d’années -avait généré puis sacralisé l’Etat, est aujourd’hui force de sa désacralisation. Et cette dernière ne peut évidemment pas servir des constructions supra-étatiques telle l’Europe : les Etats ne se déconstruisent pas au profit d’une identité européenne laquelle souffre au même rythme que ses participants. L’euro est le produit phare de la contestation de l’Etat-Nation, mais simultanément, de par ses effets destructeurs, il détruit l’idée même d’un futur supra étatique[10]. Il apparait ainsi impossible de contruire le « supra » si « l’infra » est devenue matière première en décomposition. Dominique Reynié ( « L’opinion européenne » édition 2013 – lignes de repères) a ainsi tort   de s’étonner que le désaveu européen ne corresponde pas à un regain de confiance de l’Etat-Nation.

Les entrepreneurs économiques ne sont sans doute pas en reste et sont les premiers à échafauder de puissants lobbys. Ils rêvent, avec la mondialisation d’un monde sans Etat et considèrent parfois ceux-ci comme des contraintes inutiles voire nuisibles au bon épanouissement du marché, d’où les procédures de contournement facilitées par l’immatérialité de leurs activités liées à Internet, et l’apparition d’entreprises dites « sans Etat » (Google, Amazone, etc.).

Beaucoup veulent aller plus loin et -pensant que l’économie est un ciment social plus honnête que celui offert par les marchés politiques-  ils se précipitent dans l’utopie du Zéro impôt ou de la monnaie privée. Ainsi le « Bitcoin » , non pas en tant que monnaie locale, mais en tant qu’étalon monétaire classique devrait, pense-t-on, se substituer aux étalons classiques en perte de crédibilité. Utopie bien sûr, puisque la monnaie – désormais éloignée d’un Etat qui ne l’émet plus et que l’on dit pourtant « équivalent général »- suppose la règle de la loi et donc  la violence de l’Etat. Utopie donc, mais parfois rationalité prudente, et toujours sur le plan monétaire, face à l’insécurité grandissante sur les monnaies des Etats, utilisation de plus en plus massive des matières premières comme instrument de réserve des valeurs : blé, sucre, pétrole, or, etc.

A un niveau plus concret ces croyances et comportements plus ou moins libertaires déconstruisent le monde hiérarchisé de toujours pour plébisciter un monde plat : la société devient hall de gare ou d’aéroport pour reprendre l’expression de Finkielkraut. Le « vivre ensemble », question qui ne se posait pas, devient problème quotidien en ce qu’il désigne un mot signifiant la désintégration de la réalité qui lui correspond. Mais précisément, c’est cette désintégration qui propulse sur l’avant- scène d’autres forces  souvent parfaitement contraires à celles du jusqu’auboutisme de « l’individu désirant".

Ce que nous examinerons dans un prochain article.

 


[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-crise-de-l-ump-et-la-specificite-des-crises-de-l-entrepreneuriat-politique-123808610.html

[2] C’est le cas de « Zee Town » dans la Silicon Valley, de King Abdullah  Economic City (KAEC qui sera la première ville cotée en bourse) sur les bords de la mer Rouge, de Lavsa près de Bombay, etc….

[3] Cf: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-que-signifie-l-idee-de-capture-de-l-etat-106249731.html

[4] Cf. http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-monde-tel-qu-il-est-78572081.html

[5] Et il faut bien comprendre ici que les entrepreneurs politiques ne font pas que tromper, ils se trompent eux-mêmes car la tromperie est le ciment social qui se passe de génération en génération.

[6] On parlera par exemple de zones de non droits , d’espaces où la République a disparu.

[7] Cf : l’essai de Gaspard Koening : « Le Révolutionnaire, l’Expert et le Geek ; combat pour l’autonomie » Plon 2015.

[8] Il existe aujourd’hui près de 1000 agences dites de régulation émettrices de ce qu’on appelle la « soft law ».

[9] Cf. « regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir », Economie Appliquée, tome LXVI, octobre 2013).

[10] Les devaluations internes imposées par Bruxelles dans les Etats du sud, font que les niveaux de vie entre le nord el le sud connaissent des écarts tels qu’il n’est plus imaginable d’habiter une maison commune. Qui a t-il de commun entre le Bade Wurtemberg et le Péloponèse ?

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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BA 15/04/2015 10:51

Mercredi 15 avril 2015 :

La Grèce « a de l’argent pour deux semaines. »

Le temps presse pour la Grèce : le gouvernement a jusqu'au 20 avril pour présenter aux autres membres de la zone euro la liste des réformes qu'il entend mener, un dossier sur lequel Grecs et Européens ont déjà étalé leurs désaccords à trois reprises. Mais où en est le pays à moins d'une semaine de cette échéance décisive ? Kostas Botopoulos, président de l'autorité grecque des marchés financiers, était l'invité d'Europe 1 mercredi matin. Et il n'a pas caché la situation difficile du pays.

Des caisses vides dans « deux semaines ».

« Le gouvernement lui-même a admis qu’il y a de l’argent dans les caisses pour deux semaines, jusque début mai. Après, il y aura des problèmes pour honorer nos obligations intérieures et extérieures », a reconnu le président de l'autorité grecque des marchés financiers.

http://www.europe1.fr/economie/la-grece-a-de-l-argent-pour-deux-semaines-2428349

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