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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 12:53

 

Le projet macronien de reconstruction du couple franco-allemand vient d’accoucher de sa première brique avec les ordonnances concernant le code du travail. En abaissant le coût du licenciement, en approfondissant [1]et en élargissant le recours aux contrats précaires, en affaiblissant le droit au refus par un salarié d’une modification de son contrat au nom d’une discipline collective, en utilisant l’asymétrie de la logique référendaire, etc., il est généralement admis qu’il s’agit d’une victoire des entreprises sur les salariés[2]. Il est aussi toutefois considéré que la flexibilisation qui en résulte sera en congruence avec les impérieux besoins d’un marché dont la nature s’est profondément modifiée : l’entreprise du présent siècle se doit d’être infiniment plus agile car le couple marché/ produit est infiniment plus éphémère aujourd’hui qu’il ne l’était au cours de la période fordienne du capitalisme.

Les ordonnances : un coup d’épée dans l’eau ?

Sans le dire, le raisonnement gouvernemental serait ainsi la marche progressive vers les étapes suivantes :

1 - Sécurisation plus grande de l’entreprise investisseuse qui, face aux turbulences des marchés,  peut ajuster sans délai sa « consommation » de salariés[3]

2 -  Investissements plus élevés en raison de la sécurité accrue ;

3 -  Modernisation progressive de l’outil de production avec accélération des gains de productivité ;

4 -  Développement de l’emploi et diminution du chômage ;

5 -  Baisse de la consommation publique par réduction des dépenses sociales liées au chômage ;

 6 -  Retour à l’équilibre budgétaire et contrôle de la dette,

 7 -  Confiance de l’Allemagne dont les acteurs principaux et en particulier la Cour Constitutionnelle, se trouvent rassurés au regard du mythique renflouement potentiel de la BCE avec l’argent du contribuable allemand,

  8 - Retour à l’entente franco-allemande et approfondissement possible de la construction européenne.

Bien évidemment il s’agit d’une stratégie sous tendue par la logique de l’offre compétitive

LE RAISONNEMENT EST-IL CREDIBLE ?

Sans le dire, la flexibilisation est aussi une probable baisse du taux de salaires en raison d’une asymétrie renforcée des acteurs de la négociation sur le marché du travail.

 On peut donc s’attendre à une réalité complexe de causes et d’effets que l’on pourra lire sur l’évolution du PIB avec,  à l’intérieur de celui-ci, le partage nouveau entre demande interne et demande externe : baisse des coûts, amélioration des marges et du solde du compte général de distribution secondaire du revenu[4], hausse de la FBCF[5], chute ou élévation de la consommation, chute ou élévation des importations, baisse des prix, hausse ou non  des exportations, etc…

 Les conséquences sont aussi financières : niveau de l’épargne, solvabilité des agents et du système bancaire, etc. Globalement la question se ramène à celle de la conséquence macro-économique évaluée en termes d’évolution des demandes interne et externe.

Il est très difficile de conclure tant les interactions pour démêler les liens de causalité de manière certaine sont nombreuses[6]. Pour autant, la modification générale de tous les paramètres ne correspond à une amélioration générale de la situation que si la croissance est de retour sur des bases solides, c’est-à-dire un taux permettant un flux d’embauche important. Et cette croissance du PIB est faite de la croissance de la somme de la demande interne et externe. Comptablement la demande externe est le solde des exportations et des importations. Ce solde est très important pour la croissance car il est clair que ce sont les exportations et non les importations qui créent les emplois. Depuis maintenant plus de 15 ans le bénéfice en emplois de la hausse de la demande interne est mangé par une demande externe négative (déséquilibre croissant de la balance commerciale). Il est donc clair que la réforme du code du travail n’est efficiente que si elle contribue au rétablissement de l’équilibre du commerce extérieur.

Il faut donc envisager une chaine d’étapes un peu plus complexe et y introduire entre l’étape 3 et l’étape 4, celle de la croissance avec le développement de la demande externe.

Si l’impact des ordonnances sur le commerce extérieur est faible ou nul alors le nouveau code du travail ne pourra qu’enfoncer un peu plus le pays dans la difficulté. Il faut donc orienter le raisonnement sur   les paramètres phares de la compétitivité externe : la qualité des biens et services offerts par la France, (qualité intrinsèque et éventail des produits) et prix. Globalement il faut des prix en baisse et une gamme de produit très adaptée à la demande mondiale. De ce point de vue nous avons déjà souligné que les prix sont peu élastiques à une éventuelle baisse des salaires impulsée par l’asymétrie nouvelle engendrée par le nouveau code du travail[7]. On sait aussi que la montée en qualité est une démarche longue et difficile.

Il ne faut donc pas s’attendre à une révolution et il faudrait une baisse considérable des salaires résultant des ordonnances pour obtenir une baisse significative des prix…. qui pour autant, ne permettrait pas un bouleversement des échanges extérieurs tant on sait que les élasticités/prix des exportations comme des importations sont faibles. Et donc au final les 9 étapes que nous venons d’énoncer ne peuvent se concrétiser.

La déflation budgétaire pour rassurer l’Allemagne

Le projet Macron se portera donc plus brutalement sur la dépense publique qu’il faudra contracter beaucoup plus que la pression fiscale pour aboutir plus directement à la fin du déficit budgétaire. C’est effectivement ce qui se prépare avec une baisse de la dépense publique de 20 milliards d’euros pour 2018 et en cumulé de 77 milliards à l’échéance de 2022.

 Que va -il se produire ? prenons pour cela un exemple :

Supposons un pays avec une demande interne composée de consommation (50) et d’investissements (10). Supposons une demande externe qui n’est autre que les exportations (10). Supposons enfin des importations (20). On en déduit une demande interne (50 + 10 ) qui, additionnée à la demande externe nette (-10), sera égale au PIB (50). Ce modèle est un peu celui de la France aujourd’hui.

L’économie considérée n’est pas compétitive puisque sa balance extérieure est déficitaire. Le prix à payer est évidemment un fort chômage et, dans le cas français - le pays des cigales selon l’idéologie dominante- des agents qui ne produisent pas et qui néanmoins consomment, le tout étant financé par de la dette. Concrètement le projet Macron de retour à la confiance au regard du partenaire allemand va correspondre à une diminution de la demande publique (une baisse de la dépense publique est une baisse de la demande) et donc une baisse de la demande globale. En supposant que la baisse de la demande publique ne concerne pas les investissements, nous aurons dans notre modèle une baisse de la demande au titre de la seule consommation.

Ainsi dans notre exercice une baisse -par exemple de 20%-  nous ramène globalement à une consommation de 40 et toutes choses égales par ailleurs, à une demande interne de 50. Il y a donc dépression et le PIB devrait baisser. Ce n’est que si la demande externe nette devenait positive qu’il y aurait croissance et équilibre extérieur. Supposons une baisse des importations à un rythme supérieur à celui de la dépense interne (leurs prix relatifs augmentent dans un contexte de pouvoir d’achat globalement déclinant), par exemple une baisse de 30%, soit 6 unités. Toujours dans notre exemple, le retour à l’équilibre extérieur suppose une augmentation des exportations de 4 unités (les importations ne sont plus que de 14 et donc il faut désormais exporter pour un montant de 14 unités pour aboutir à l’équilibre ce qui suppose un surplus d’exportation de 4 unités), soit 40% de hausse. Cela correspond à une élasticité/prix des exportations anormalement élevée. Par exemple, si les prix internes ne diminuent que de 1% nous aboutissons à une élasticité supérieure à 40 pour rétablir l’équilibre, ce qui est concrètement très irréaliste puisque l’élasticité empiriquement constatée tourne autour de 0,7.

Plus brutalement, cela signifierait dans notre exemple, avec l’élasticité empiriquement vérifiée, des exportations en hausse - pour une baisse des prix de 1% - de 0,7 unités, ce qui se traduit par une baisse du PIB lequel passe de 50 à 46,7 unités ( 40 de consommation+ 10 d’investissement supposé inchangé+ 10,7 d’exportations – 14 d’importations). Le bilan est donc désastreux : baisse du PIB et hausse très probable du chômage, chute très importante du revenu et du bien-être et maintien d’un relatif déséquilibre extérieur (-3,3). Certes, notre raisonnement pourrait être critiqué en ce qu’il suppose un simple maintien de l’investissement alors même que les marges augmentent. Simplement, l’investissement repose sur une anticipation de la demande qui est ici déclinante. Il n’y a donc pas lieu d’imaginer -en dévaluation interne - une relance des investissements, ce qui est concrètement vérifié à l’échelle de l’ensemble de la zone euro.

QUE RETENIR DE TOUT CELA ?

Les premiers projets du nouvel exécutif sont soit peu efficaces (ordonnances), soit négatifs (projet budgétaire). Pour autant on ne peut nier l’importance considérable des prélèvements sur les entreprises et donc le souci de les alléger afin de développer leur agilité. Hélas, il faut aussi constater que ces prélèvements n’ont pas toujours été aussi importants et que, de fait, ils correspondent aux effets secondaires d’un taux de change complètement irréaliste à l’intérieur de la zone euro.

 La balance commerciale de la France est devenue déficitaire avec la préparation puis l’arrivée de la monnaie unique. En choisissant, il y a près de 30 ans, un taux de change irréaliste (trop élevé pour la France et beaucoup trop faible pour l’Allemagne) il a bien fallu gérer les dégâts par une montée gigantesque des prix de la solidarité avec au final un accroissement régulier des prélèvements eux-mêmes complétés par de la dette. Les entreprises sont ainsi, contrairement à la représentation que s’en font leurs dirigeants, victimes de l’euro.

Le véritable problème reste donc les modalités du choix de la monnaie unique.

D’une certaine façon l’Allemagne profite bien évidemment de cette situation. Dans le monde très erroné de l’ordo-libéralisme, on veut faire croire qu’il faut protéger les contribuables allemands des balances TARGET 2 en exigeant de la France, mais surtout des pays du sud, des réformes structurelles. Ce qui intéresse l’Allemagne c’est d’abord la réduction des dettes publiques et dans les faits, les commentateurs ne voient pas le lien évident entre dette publique et équilibre extérieur. Ce qui nous fait dire qu’une compétitivité reconquise dans le sud serait une attaque du modèle germanique qui ne se maintient que par un aberrant surplus extérieur. Pour autant le succès de l’Allemagne ne dépend plus aujourd’hui de son excédent sur la zone euro, mais sur son excédent avec le reste du monde. Alors qu’en 2007 cet excédent était constitué à 66% sur la zone euro, il n’est plus en 2016 que de 29%. Et c’est là l’essentiel de notre conclusion :

 En écrasant la France, et de façon annexe les pays du sud, l’Allemagne peut espérer le maintien d’une monnaie complètement sous-évaluée (probablement de l’ordre de 30% par rapport à un Mark restauré) qui lui permet de s’attaquer au reste du monde. On peut ainsi dire que la France doit se sacrifier pour devenir le bouclier des entreprises exportatrices allemandes…. tel est le projet non-dit ni même probablement pas conscient d’une Allemagne qui veut maintenir le culte très utilitariste de l’ordo-libéralisme.

 

[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[2] Pour autant selon l’OCDE qui calcule un indicateur de la protection de l’emploi, la France serait moins rigide que l’Allemagne. Cf Alternatives Economiques n° 371 ; septembre 2017.

[3] L’idéal au niveau microéconomique serait parfois une véritable externalisation du salariat donc la promotion du travail indépendant, ce que l’on constate empiriquement. Sans aller jusque-là il existe une volonté de faire en sorte que la masse salariale tombe en totalité dans les charges variables alors qu’elles sont devenues de fait des charges fixes.

[4] Compte que l’on retrouve dans la comptabilité nationale pour le secteur des entreprises ;

[5] Formation brute de capital fixe.

[6] Cela nous est justement rappelé par Dani Rodrik dans son dernier ouvrage : « peut-on faire confiance aux économistes ? » ; De Boeck ; 2017.

[7] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/08/le-neoliberalisme-et-l-efficience-des-activites-de-service-a-la-personne-fragile.html

[8] Logiquement si le niveau des prix baisse l’économie domestique est plus compétitive à l’échelle internationale et donc tout aussi logiquement le rapport demande externe/demande interne devrait augmenter.

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commentaires

abdel 15/09/2017 23:06

Merci pour cette analyse.
" la France doit se sacrifier pour devenir le bouclier des entreprises exportatrices allemand" cette phrase fait mal . Mais en même temps , l' industrie disparaît en France.
Etant ingénieur, j' ai émigré en Allemagne pour continuer à travailler. En France , l' industrie disparait et pour ceux qui restent , on demande beaucoups d' heures, un salaire stagnant et former des ingénieurs low cost.

BA 04/09/2017 20:23

Lundi 4 septembre 2017 :

Emmanuel Macron n'a plus que 30 % d'opinions favorables dans les sondages.

La popularité de Macron dégringole encore en septembre.

Dans notre baromètre mensuel YouGov, le couple exécutif voit son image se dégrader une nouvelle fois à la rentrée après un été compliqué.

Le mois d'août fut morose, la rentrée n'est guère plus réjouissante. La cote de popularité du couple exécutif poursuit sa chute vertigineuse.

Selon notre baromètre mensuel réalisé par YouGov pour Le HuffPost et CNews, Emmanuel Macron voit son image se dégrader pour le deuxième mois consécutif dans l'opinion. Sa cote de confiance perd 6 points en septembre pour atteindre 30% d'opinions favorables, après en avoir perdu 7 au mois d'août.

http://www.huffingtonpost.fr/2017/09/03/exclusif-la-popularite-de-macron-degringole-encore-en-septembre_a_23194143/

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