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26 février 2020 3 26 /02 /février /2020 06:32

                                             Le grand mythe des « coûts de la non Europe »

La recherche incessante du lissage des hétérogénéités développe naturellement des effets pervers lesquels dépassent ce qui était simplement raisonnable, d’où l’arrivée du temps des dislocations et de la contestation des règles imposées dans le jeu économique. Beaucoup de facteurs vont intervenir. Le présent texte ne prétend pas en dresser la liste et se contente de photographier, voire analyser les plus importantes.

Le « rabot économie » laisse intactes les rugosités sociales-fiscales

Curieusement le marché unique n’a pas a priori attaqué certains des outils, directement ou indirectement régaliens, de chaque Etat (Armée, police, justice mais aussi protection sociale). Le système politico-administratif européen n’a pas de prise directe sur l’impôt, et chaque Etat est encore très partiellement et trompeusement couvert par une règle de l’unanimité qui interdit encore d’effacer les hétérogénéités. Sur un plan purement rationnel, la contrepartie des prélèvement fiscaux -sociaux correspond à des distorsions de concurrence. C’est la raison pour laquelle les Etats eux-mêmes sont en compétition et que le mur de la fiscalité et de l’Etat-providence est un mythe qui permet aux entreprises de choisir le moins-disant fiscal avec toutes ses conséquences sur l’idée même d’Union[17]. En dépit des apparences, le monopole fiscal-social devient  - par le jeu de l’unanimité- un marché autorisant les entreprises à sélectionner l’Etat le plus compétitif. La question du travail détaché est là pour nous le rappeler. Ces faits sont trop connus pour être développés. Ils signifient toutefois le désarmement des politiques économiques et le développement de divergences que le lissage devait réduire. Bien évidemment la concurrence entre Etats est favorable aux entreprises lesquelles n’ont aucun intérêt à voir le dispositif social-fiscal se transformer en monopole.

Affaissement des Etats et nouvelles usines à gaz

Face à l’étranglement fiscal que chaque Etat tentera de compenser partiellement par des stratégies d’adaptation, le mur de la bureaucratie va se développer avec ce que l’on peut appeler la montée des « coûts de back office » lesquels vont toucher l’ensemble des institutions publiques ou privées de l’UE. Comme déjà indiqué, la normalisation obsessionnelle sera le fait d’Autorités Administratives Indépendantes, de régulateurs, de contrôleurs …donnant eux-mêmes naissance à une multiplicité d’experts, de cabinets de surveillance ou de contrôle, de bureaux d’évaluation, qu’il faudra eux aussi contrôler en raison de possibles risques de conflits d’intérêts. Le coût global de cette prolifération n’est pas connu.  D’une certaine façon nous avons là une sorte de nouvelle « loi d’airain » qui fait que toute volonté politique contribuant à son propre effacement par le biais d’une promotion d’un ordre spontané européen a pour effet ultime d’accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l’effectif total d’agents d’une bureaucratie répartie autant dans la sphère des Etats que dans toutes les autres qui se doivent de respecter les règlements. Pour ne donner qu'un exemple la révision des 500 normes homogénéisées touchant les matériaux de construction va exiger 10 années de travail pour un coût total de 1 milliards d'euros. Les usines à gaz constituent  le  premier coût de la participation à l’Union Européenne, coût à comparer fort logiquement aux « coûts de la non-Europe ». Mais, comparaison difficile tant l’enchevêtrement de la bureaucratie et du marché est opaque. Constatons simplement que la conjonction de ces 2 pôles constitue l’essence de la réalité présente. Pensons par exemple aux nouvelles usines à gaz qui ne manqueront pas d’émerger à propos des règles budgétaires nouvelles, ou le travail qui va se déployer autour de la commissaire à la concurrence à propos du concept de « marché pertinent », travail qui  mobilise déjà sans délai nombre de cadres supérieurs  d’Alstom, de Bombardier, de Bercy, des ministres français et étrangers, etc. Pensons à cette autre usine à gaz qui va se reconfigurer autour du prochain démantèlement d’EDF et de la nouvelle architecture de l’ARENH. Les exemples pourraient se multiplier à l’infini et révèlent, au bas de l’échelle le caractère comique, des slogans sur la simplification administrative.

Disjonction du salarié et du consommateur

Il est d’autres phénomènes sans doute plus fondamentaux et parmi eux la montée de la satisfaction du consommateur au détriment de celle du salarié et bien sûr du citoyen lui-même en faiblesse croissante. L’aiguisement sans fin de la concurrence, le juste à temps sécurisé et quasi-universalisé grâce à la montée du numérique, la fin de la sanctuarisation des droits sociaux, tout cela sonne le glas d’une conjonction d’intérêts qui faisait aussi l’efficience du modèle fordien. Jadis, le salarié était aussi consommateur et garantissait, par des revenus sécurisés, le niveau de la demande globale. Désormais, la disjonction croissante provoque un déséquilibre économique potentiel[18]. Au-delà, le salarié s’affaiblit lentement dans les nouvelles configurations du rapport salarial. Regroupés, ils formaient une classe de semblables capable de négocier la qualité du rapport salarial. Devenus éparpillés ils ne sont plus que des égaux en compétition.

Coopération ou compétition ?

Certes,  on pourrait imaginer la construction d’une souveraineté européenne et édifier un modèle fordien à cette échelle. La chose est hélas impossible puisque le choix fut celui de la compétition -construire un ordre automatique- et non celui d’une coopération, seule susceptible d’ajouter une dose d’ordre organisé dans le marché. Et il faut bien comprendre que la coopération suppose un véritable projet, hélas devenu difficile dans un monde européen qui, ainsi que nous l’avons souligné, est celui de la rétraction après sa longue phase impériale. Cette absence de voix européenne est particulièrement remarquable dans les relations avec le continent voisin, l’Afrique, continent naguère colonisé, et continent aujourd’hui massivement soumis à l’activisme chinois, lequel finit pas proposer un modèle de gouvernance alternatif. L’Europe n’est plus que le modèle des droits de l’homme et des droits de plus en plus ouverts à toutes les particularités, finalement de moins en moins définissables, de moins en moins appuyés sur des valeurs. Cela fait du monde européen un monde sans forces et sans voix en dehors de celles de l’individu désirant, aidé en cela par des bureaucraties judiciaires. C’est ce mouvement qui vient ruiner tout désir d’action collective et donc une coopération vers un objectif qui n’est plus définissable. Nous avons peut-être là l’une des sources de ce qui va - de plus en plus - être un déclassement de l’Europe : notre extrême difficulté à venir concurrencer les modèles  qui se mettent en place aux USA et en Asie. Les exemples sont nombreux et vont de ce qui fut l’impossible rapprochement d’Alstom et de Siemens en raison du « paquet Rail »[19] du marché unique, à l’impossible souveraineté financière dans l’affaire iranienne[20], en passant par La difficulté d’une stratégie numérique, les hésitations concernant les industries de la défense, l’exceptionnelle lenteur du système Galiléo par rapport à son concurrent chinois Beidou, la marginalisation d’Ariane espace, etc. Au final, nous comprenons le caractère vide du concept de souveraineté européenne. Nous comprenons aussi les discussions infinies autour d’un budget global dont personne ne veut réellement, et ce,  dans un contexte où l’ardoise du Brexit va se monter à 75 milliards d’euros sur 7 années.

 D’une certaine façon par sa volonté d’en rester au seul ordre spontané, ou par son incapacité à le dépasser, l’UE a pris appui sur la mondialisation pour s’y engloutir, faute d’identité suffisante, tandis que le reste du monde a pris appui sur cette même mondialisation pour conquérir ou restaurer une identité.

Cette constatation est fondamentale pour comprendre les forces de dislocation qui -au-delà de celle du Brexit- se mettent en place tant entre Etats européens qu’à l’intérieur de chaque Etat.

Obéissance aveugle envers l’ordre spontané ou commandement ?

Nous avions déjà noté dans la première partie du présent article à quel point existait une contradiction entre la volonté de lisser toutes les rugosités par le marché généralisé et donc parvenir à construire, par le règlement, ce monde automatique qu’est l’ordre spontané. Dans ce cadre, une élite -formatée pour être actrice à l’intérieur de l’ordre spontané- agit en dehors de tout sentiment collectif et ne se rend compte que difficilement qu’il obéit à l’ordre tout en le commandant. C’est en lui obéissant que l’ordre fonctionne, qu’il répond à ses désirs et qu’il constate la rationalité de son action. En obéissant à cette rationalité, il se trouve aux contacts de toutes les élites elles-mêmes plongées dans la même rationalité. Il peut ainsi prétendre à l’universalité de son action et ne verra dans le futur que l’asymptote du présent. D’où l’idéologie progressiste qui se développe et rassemble les gagnants de l’Europe face à des perdants beaucoup plus nombreux. Une idéologie extrêmement puissante puisqu’elle s’annonce comme pragmatisme : le modèle intellectuel est concrètement vérifié par la réalité vécue des intéressés.

 Progressistes et universalistes contre rétrogrades et populistes.

Si maintenant le développement continu de l’ordre spontané offre des résistances : -  volonté de résister de la part de certaines corporations ( protection des titres, activités réservées, emplois réservés, caisses de retraites réservées, etc.)  -,-  difficultés culturelles ou sociales au regard de l’insertion dans le grand marché, - résistances religieuses, etc.-ces dernières seront vécues sous l’angle de l’irrationnalité. Toute entrave à la rationalité de l’ordre spontané est ainsi vécue comme une étrangeté, une particularité dépassée qu’il faut contester, une affaire d’identité inacceptable[21]. Il en résulte de l’incompréhension, voire une attitude condescendante ou plus gravement de mépris à l’égard de ceux qui vont apparaître comme des frustres, des inadaptés, des paresseux, ou d’insupportables rentiers. Il en résulte des forces croissantes de dislocation et la contestation radicale de l’édifice de l’UE, ce que l’on désigne souvent sous le terme de populismes, naturellement ennemis des élites devenues incapables de donner du sens et de proposer un « nous ». Cette incapacité se vérifie au quotidien dans les négociations entre les Etats de l’UE : beaucoup d’agitation, beaucoup de rencontres et très peu d’avancées sérieuses….tandis que la rationalité du marché unique continue d’élargir son déploiement et vient irriter les résistants….qui constatent de plus en plus le grand écart des revenus, modes et genres de vie à l’intérieur de chaque pays et entre les pays. L’UE qui devait rogner les hétérogénéités débouche sur de nouvelles inquiétudes quant à la capacité de construire un vivre-ensemble.

Une monnaie unique mal conçue pour rogner les hétérogénéités

En faisant de l’euro un outil non manipulable dans la logique du marché unique, ses concepteurs ont oublié qu’une monnaie était aussi un objet concentrant en lui toutes les caractéristiques d’une société et de son histoire. De la même façon qu’un produit financier voit sa valeur être le reflet d’un ensemble d’informations, une monnaie nationale incorpore nombre de caractéristiques d’un monde chargé d’identités fondamentalement spécifiques : organisation sociale en général et économique en particulier, choix sociétaux, valeurs, caractéristiques familiales et démographiques, etc. Ces caractéristiques définissent finalement la réalité d’une monnaie au regard de toutes les autres avec lesquelles elle se trouve en contact : son niveau de convertibilité, son espace de circulation, le taux de l’intérêt qui lui est associé, son taux de change, son exposition à l’inflation, etc.

Reconnaître cette réalité c’est aussi prendre conscience qu’en adoptant une monnaie unique - au nom du grand travail de lissage imposé par le marché unique - les concepteurs de l’euro allaient détruire tout ce qui permettait la compatibilité entre mondes différents. Parce qu’au fond une monnaie est aussi l’habit spécifique d’un monde, passer de monnaies nationales à une monnaie unique revenait à passer de la haute couture à un prêt à porter[22]….n’offrant toutefois qu’une seule taille…Cela va donc poser une question de compatibilité entre les sociétés européennes et leur habit c’est-à-dire leur monnaie nouvelle.

Pour en revenir au langage hayekien, c’est reconnaître que s’attaquer au travail de construction de  l’ordre spontané, n’est pas sans risque, et que derrière le marché unique et la monnaie unique comme garanties de son respect, il y a toutes les caractéristiques essentiellement non économiques qui vont faire problème. En faisant disparaître l’outil  "taux de change", Il n’y aura plus d’écluse reliant un « dedans » à un « dehors » et assurant la compatibilité. Désormais , le « dedans » exposé à la concurrence va de fait toucher – bien au-delà du seul appareil productif- ce que les fondateurs du traité de Rome ne voulaient pas, c’est–à-dire les modes d’existence en général et que Hayek désignait par « règles de juste conduite »….règles dont il reconnaissait qu’elles pouvaient évoluer… mais avec lenteur[23]. Emmanuel Todd dans son langage d’Anthropologue aboutit aux mêmes conclusions[24]. Dit autrement, l’ordre spontané ne peut devenir hégémonique et, les espaces d’ordre organisé, parce que fondamentaux, vont offrir des poches de résistance. La disparition de toute écluse met de fait les cultures les unes en face des autres avec un risque de confrontation important si le travail de lissage n’aboutit pas à une certaine harmonisation économique.

Or, le lissage ne s’intéresse qu’à l’approfondissement de la concurrence et se trouve souvent démuni face à des caractéristiques plus profondes et plus proches de l’ordre organisé mais très en prise sur l’économie : le poids des dépenses en R/D très variables selon les pays, Le dispositif qualitatif et quantitatif de formation et donc le niveau de compétence des populations, le poids des importations dans le PIB, le modèle de répartition secondaire de tradition inflationniste ou non, le régime démographique, les dimensions culturelles des choix économiques (type d’industrie et de service, taille des entreprises et type de propriété notamment, degré d’industrialisation et niveau de gamme), etc. Mille paramètres que marché unique et monnaie unique ne peuvent facilement homogénéiser et finiront par devenir les vecteurs d’une divergence croissante. Le résultat devenant l’inverse du but recherché. La monnaie unique conçue comme outil de lissage ne pourra qu’élargir les rugosités et disparités.

La monnaie unique génère de la divergence….

 Dès sa naissance,  la monnaie unique introduit des « coups de pouce » (nudges) qui vont introduire de la divergence entre les pièces du grand lego de l’euro-zone.

 Ces nudges sont pour le nord (essentiellement l’Allemagne) une évolution des règles du jeu : dévaluation impossible de la part des  principaux clients, intensité concurrentielle plus élevée, taux de change plus faible que sous l’empire du mark,  taux d’intérêts possiblement plus élevés que sous l’empire du mark. Ces mêmes nudges sont pour le sud (Espagne, Italie, Grèce, etc.) autant de caractéristiques symétriques : taux d’intérêt plus faibles que sous l’empire des monnaies nationales, maintien d’une forte propension à importer en raison de la dévaluation impossible, intensité concurrentielle plus élevée, taux de change plus élevé que sous l’empire des monnaies nationales.

Et le jeu des acteurs en approfondit le poids et le volume….

Les « coups de pouce » développeront mécaniquement une modification du comportement des acteurs dans le sud : consommation en hausse, par crédit plus accessible, lui-même facilité par la libre circulation du capital bancaire ; importations en hausse ; investissements réorientés plutôt vers l’immobilier, ou les infrastructures, que vers une industrie aux capacités exportatrices limitées, notamment par des barrières  de gamme et de taux de change durablement plus élevés ; financement mondialisé et aisé du déficit budgétaire autorisant de nouveaux cadeaux sur les marchés politiques, en particulier de nouveaux postes de fonctionnaires, ou des emplois de services au final financés par des fonds publics. La dette croissante n’est plus payée par un taux croissant sur les titres publics, d’où l’illusion d’une possible vie plus facile : l’euro permet aussi la fête promise par le personnel politico-administratif tant national que bruxellois.

Cette modification des comportements développe -tout aussi mécaniquement- un recul de l’industrie au profit des services… avec la faiblesse des gains de productivité qui lui sont associés, d’où une baisse de la croissance potentielle. Globalement, le sud doit se diriger vers des déséquilibres extérieurs croissants, dans le cadre d’une croissance reposant davantage sur la demande que sur l’offre. A ces déséquilibres croissants se trouve associé une perte de qualité d’un système productif qui était déjà de qualité inférieure à celui des pays du nord.

Ces derniers pays, essentiellement l’Allemagne, vont connaitre un jeu d’acteurs parfaitement symétrique : peu de spéculation immobilière et consommation contenue par des taux d’intérêt qui ne baissent pas, investissement plus fortement réorienté vers l’industrie, en raison du taux de change externe à la zone euro et des exportations garanties vers le sud. A moyen terme ces comportements développent une politique de l’offre, un système productif à base industrielle solide, des gains de productivité plus élevés, une croissance potentielle plus forte. Mais aussi, toujours à moyen terme des risques d’enlisement en raison d’une monnaie sous-évaluée par rapport à celle de l’ancienne monnaie nationale. Un confort aujourd’hui menacé par la crise de l’industrie automobile qui forme encore un écosystème assurant 2 millions d’emplois directs et 20% du total des exportations.

Monnaie unique et marché unique étaient sur le papier des outils de convergence, ils deviennent réellement des outils de divergence continue[26] voire de dislocation. Conçue pour lisser, elle développe un terrain de plus en plus accidenté.

 …Et qu’une crise financière va rendre explosif

Avec la crise de 2008, les écarts vont devenir insupportables et vont engendrer un impérium allemand qui -dans les faits- sera en charge de nouveaux « nudges » catastrophiques.

 La crise financière vient creuser les effets des « nudges » de la première vague. Cette dernière ne permettait déjà plus d’ajuster les pièces du lego européen, la nouvelle va les séparer avec radicalité. Sauf quelques exceptions comme l’Irlande, Les déficits et dettes publiques augmentent beaucoup plus rapidement dans le sud que dans le nord de la zone. Il en est mécaniquement de même des taux qui vont engendrer la trappe à dettes[27],  ce qui questionne immédiatement la survie de l’euro. La circulation du capital à l’intérieur de la zone euro disparait[28] et les marchés de la dette publique se nationalisent tandis que le commerce intra-européen se contracte[29].  Parallèlement les déséquilibres extérieurs du sud se concrétisent dans des soldes TARGET qui inquiètent l’Allemagne[30]. Le sauvetage de l’Euro suppose alors l’alignement immédiat des politiques sur les exigences allemandes.

D’où de nouveaux nudges, qui se rassemblent autour de règles budgétaires et de réformes structurelles et vont tous dans le sens des dévaluations internes. Ces nudges ne peuvent être évités et sont exigés par une Allemagne qui doit conserver un excédent extérieur à priori vital[31] sans pouvoir en payer le prix par des transferts impensables dans le cadre de son marché politique. Les dévaluations internes étant infiniment plus coûteuses que des dévaluations externes[32], il en résulte des conséquences très négatives : diminution des croissances potentielles et écrasement du futur par la gestion de l’urgence du présent[33]. La séparation des pièces du lego devient progressivement dramatique et si les dévaluations internes ont permis au sud de se rééquilibrer sur des bases d’une grande fragilité et probablement d’une très grande précarité, à l’échelle globale la zone révèle un investissement anormalement faible tout en bénéficiant d’un excès d’épargne s’investissant dans le reste du monde[34]. Par exemple on sait aujourd’hui que si la crise des balances courantes des pays de la périphérie s’est effacée (- 8% du PIB en 2008 contre +2% en 2013) ce fut au prix d’une chute de 17% de la demande intérieure. On sait aussi que la grande précarité est quelque peu contenue par la politique monétaire très expansionniste de la BCE. Sans achats massifs de dettes publiques, le sud ne pourrait pas, malgré ses efforts, ne pas entraîner l’ensemble  -par des taux élevés-  vers les abysses. On sait enfin que la limitation des dégâts s’est réalisée au prix d’un éloignement vis à vis du bercail européen (Grèce qui s’oriente de plus en plus vers la Chine, ou Israël… ; Portugal qui joue sur une stratégie ouvertement non coopérative ; Italie qui se rapproche de la Chine  etc.)

Rassembler les différentes nations européennes sur la base de la seule automaticité des marchés était sans doute le chemin le plus facile. Nous mesurons aujourd’hui qu’il s’agissait d’une voie sans issue. D’autres pistes doivent être découvertes afin d’éviter le risque de chaos qui menace l’ensemble.

                                               ( A suivre dans partie 3)


[17] Le taux moyen d’imposition des profits au sein de l’UE est passé de 36% en 1995 à 24% en 2018.

 

[18] A noter que cette dislocation des 2 statuts (salarié/consommateur) se déploie pour l’essentiel à l’échelle mondiale d’où globalement un déséquilibre qui jusqu’ici n’est dangereusement compensé que par le vertigineux accroissement de la dette planétaire  184000 milliards de dollars, soit 225% du PIB mondial en décembre 2018.

[19] Nous faisons ici référence à l’apparente incapacité européenne à faire face au géant chinois du rail : le CRRC.

[20] Nous faisons ici référence à l’impossible mise en place concrète d’un véhicule financier européen pour faire face aux menaces américaines concernant l’embargo envers l’Iran.

[21] Comprenons bien que toutes les caractéristiques sociales, sociétales, culturelles, ethniques, etc. qui n’entrent en aucune façon en contradiction avec l’ordre du marché, ne seront pas dévalorisées et seront vécues comme manifestation concrète de la réalité des droits de l’homme. Seules les caractéristiques qui entravent le lissage seront dévalorisées et, si d’aventure celles qui n’entrainent en aucune façon l’ordre du marché sont contestées par certains, ces derniers apparaitront comme développant un point de vue non légitime au regard  des droits de l’homme. Défendre le mariage mixte est affaire de droits de l’homme mais si les tenants de ce point de vue sont en même temps adeptes de la décroissance, du protectionnisme, etc. ce même point de vue ne pourra être que dévalorisé.

[22] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-euro-implosion-ou-sursaut-43801089.html

[23] Hayek montre que les règles de juste conduite sont des données quasi indépassables, des règles qui dépendent de l’action des hommes et non de leur intention, des structures qui sont entre la nature et l’artificiel, entre l’instinct ou l’inné et la raison. Nous renvoyons ici à « Droit, Législation et Liberté » PUF ; 2007.

[24] Cf en particulier son ouvrage de synthèse : « Où en sommes- nous ? » Seuil ;2017.

[25] Expression attribuée à Richard Thaler et Cass Sunstein dans l’ouvrage : « La méthode douce pour inspirer la bonne décision » ; Vuibert ; 2012.

[26] Cette divergence se matérialise par toute une série d’indicateurs. Retenons-en un, celui de l’évolution des capacités manufacturières. Selon NATIXIS, sur la base 100 en 1996, nous avons pour 2018 : 140 pour l’Allemagne, 110 pour la France et seulement 90 pour l’Italie.

[27] Rappelons qu’il y a trappe à dettes lorsque le taux de croissance devient inférieur au taux de l’intérêt.

[28] Epargnants hollandais et Allemands cessent d’investir dans le sud de l’Europe, phénomène qui s’aggrave avec la perte de confiance des investisseurs au regard de l’Italie.

[29] Représentant jusqu’à 53% du commerce extérieur de la zone en 2003 il n’en représente plus que 46% en 2018.

[30] Au 31/12/2017 les créances TARGET de l’Allemagne dépassaient les 9OO milliards d’euros...pour l’essentiel contrepartie des dettes TARGET de l’Italie (450 milliards) et de l’Espagne (400 milliards).

[31] 9% du PIB. Un simple équilibre provoquerait une gigantesque, et politiquement peu acceptable, contraction de l’emploi en Allemagne.

[32] Une dévaluation externe correspond à un changement de tous les prix extérieurs. En cela elle introduit une possibilité de rééquilibrage avec croissance de la demande globale. Une dévaluation interne diminue la dépense et autorise un freinage des importations. En revanche parce qu’elle n’impulse pas facilement une baisse générale du niveau des prix, son effet est très limité sur les exportations. Chute de la demande interne et rééquilibrage difficile des échanges extérieurs font de la dévaluation interne un outil peu efficace et socialement très couteux.

[33] A cet égard l’évolution du PIB par habitant est éclairante. Selon NATIXIS sur la base 100 entre 1999 et 2018 pour l’Allemagne, la France passe de 90 à 85 , L’Italie de 80 à 71 et la Grèce de 51 à 41.

[34] On pourra se reporter ici au n° 1279 du Flash Eco Natixis.

 

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