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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 07:08

Vu la beauté du texte nous nous permettons de reproduire sur le blog la lettre de Léosthène en date du 28 mars. Bonne lecture à toutes et à tous.

 

La lettre de Léosthène, le 28 mars 2020, n° 1458/2020

Seizième année, bihebdomadaire. Abonnement 390 euros.
http://www.leosthene.com 

 

 

La ruse de l’histoire

 

« Notre réalité s’est mise à ressembler à un film catastrophe » remarque le philosophe Alain Finkielkraut (1). « Au bougisme a succédé le confinement ». De quoi en « perdre son globish ». En effet. Trois milliards d’hommes sont confinés aujourd’hui, l’Inde, d’abord sceptique, comprise. D’autres vont y venir, en Afrique, en Amérique latine, en Russie. Aux Etats-Unis, aussi. L’économie réelle, la production, les chaînes d’approvisionnement subissent donc un extraordinaire coup d’arrêt, événement unique dans l’histoire. Les échanges internationaux s’effondrent et vont continuer à s’effondrer. Et, nous fait remarquer un lecteur, il peut y avoir pire. Quand les entreprises s’arrêtent, elles consomment moins de pétrole. En matière de projection, nous dit-il, il faut « tenir compte d’un éventuel effondrement du secteur pétrole et gaz de schiste, qui serait une catastrophe d’une ampleur comparable à celui des subprimes et pourrait donc mettre à mal tout le système financier américain ». Et pas seulement américain, puisque nos grandes banques ont dans leurs bilans des milliards d’actifs des grandes entreprises pétrolières. Oui, notre réalité ressemble à un film catastrophe.

 

Le tout en trois mois.

 

« Au bougisme a succédé le confinement ». Mais au fait, où en étions-nous ? « Une volonté planétaire était à l’œuvre en l’absence de tout but et indépendamment de tout contenu (…). Produire pour produire, consommer pour consommer : la modernité mondialisée offrait, en effet, le désolant spectacle de cette circularité sans fin ». Avec des chaînes de valeur globalisées, à flux tendus, donc extrêmement vulnérables au moindre coup d’arrêt. Avec une organisation de la production mondialisée ignorant les distances et les frontières - lesquelles réapparaissent quand les producteurs se réapproprient leurs productions pour leur propre usage parce qu’il s’agit de sauver leurs populations et leurs économies. Ce qui est vrai à la fois pour notre industrie et pour notre alimentation, la recherche du moindre coût comme loi cardinale – explication des externalisations de nos entreprises. Ajoutons que la « modernité » façon OMC (Organisation mondiale du commerce) suppose que le doux commerce relègue la prudence stratégique au rayon des invendables. Transferts technologiques de l’Occident vers la Chine, naïveté en matière de surveillance et de renseignement – particulièrement avérée en Europe, ont été la règle. Quant au bougisme, devenu un must, marqueur d’une modernité qui se veut hédoniste et « ouverte », il affecte à la fois les plus aisés et, sous forme de tourisme de masse, de vastes populations (1,4milliard de touristes en 2019). Pour ne rien dire des migrations encouragées par l’ONU (2).

 

Chacun au fond connaît le tableau. Pour le vivre tout simplement dans l’insouciance, le combattre avec âpreté, y adhérer au nom de la mondialisation heureuse (elle l’a été un temps pour les plus pauvres) – idéologie défendue, imposée par les dirigeants jusqu’en Chine, avec une résistance récente aux Etats-Unis, celle des électeurs d’un Donald Trump honni de ses pairs, qui sait compter ses sous s’il ne voit pas très loin, encore que.

 

Mais comment les dirigeants politiques, l’un après l’autre autour du globe après la Chine, ont-ils été amenés à briser ce cercle ? Alain Finkielkraut est pour une fois optimiste : « La politique qui s’était mise au service de l’économie, en favorisant, du mieux qu’elle pouvait la circulation des capitaux, des hommes et des marchandises, a pris le risque de figer l’économie car des vies étaient en jeu, et que ce n’est pas le salut mais la santé qui est et qui demeure depuis le début des temps modernes, ‘‘le premier bien et le fondement de tous les autres en cette vie’’ (Descartes) ». Trop beau pour être vrai ? Si l’on revient à l’origine de l’épidémie, la Chine fait-elle partie du cercle de ceux qui ont ainsi vécu « le début des temps modernes » ? Quel est le prix de la vie humaine à l’aune des « caractéristiques chinoises » ? Parce que si l’on comprend bien, ce ne sont pas les vies humaines qui importaient au gouvernement central lorsque l’épidémie s’est déclarée (en novembre ? en décembre ?) autour du marché d’animaux vivants de Wuhan, mais de cacher l’événement à la population, de museler les témoins, de protéger son pouvoir. Les témoignages existent (3). L’expérience ne manquait pas à Pékin, qui avait été critiqué pour sa gestion d’un coronavirus précédent, le SRAS, apparu en 2002 et rapidement diffusé à trente pays – trafic aérien aidant. Mais ce n’est pas sauver des vies, informer le pays comme le reste du monde qui a été une priorité.

 

« Nous avons renoncé à nos droits en échange d’une protection », écrivait un internaute avant d’être effacé par la censure (3). « Mais de quel genre de protection s’agit-il ? Où nous mènera notre apathie politique ? ». La vigueur de la réaction du régime a été à la hauteur des enjeux : conserver le pouvoir, envers et contre tout.

 

Les voisins, Taiwan, Singapour, Corée du Sud, Hong Kong, échaudés par les épidémies précédentes, étaient préparés, ils ont agi vite et en ordre. Mais les autres ? « Si la logique économique régnait sans partage, nos sociétés auraient choisi de laisser faire » écrit encore Alain Finkielkraut. « La majorité de la population aurait été atteinte et immunisée. Seraient morts les plus vieux, les plus vulnérables, les bouches inutiles en somme. On n’a pas voulu de cette sélection naturelle ». Aurait-on pour autant voulu ménager les deux ? Sur le Vieux continent en effet, personne n’était prêt, personne n’avait anticipé. Les réactions sont venues tard, chacun avec des solutions différentes, confinement, essai d’immunité collective, mixte des deux – avec, comme en France (et plus encore aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni), le souhait de ne pas « figer complètement l’économie ». Quitte, devant la violence de l’épidémie, à revenir au confinement. La logique économique ne règne peut-être pas sans partage, résume un quotidien italien, Sole 24 Ore, « un diplomate européen nous le dit clairement ‘‘Quand ce sont des vies qui sont concernées, on ne regarde pas l’argent’’ ». Soit.

 

Mais ? « l’Europe décidera du destin de l’Italie, sur le courage ou pas de reconnaitre que le Covid-19 ne fait pas de distinctions et nous met tous au même niveau. Il nous pousse à l’unité car, que l’on veuille ou non, nous partageons le même destin. Mais si l’Union reste liée à ses logiques comptables au lieu de l’esprit d’unité, il est difficile de pouvoir changer de mentalité et les plus riches du club auront l’instinct de regarder à leurs milliards plutôt qu’aux cercueils, surtout ceux des autres » (via la revue de presse de l’ambassade de France à Rome).

 

De ce que l’on sait, et alors que le professeur Juvin (patron des urgentistes de l’hôpital Georges Pompidou) appelle, parce qu’il n’y a plus de lits de réanimation, à des ponts aériens et ferroviaires pour évacuer les patients d’Ile de France « partout en Europe », « c’est à ça que doit servir l’Union européenne » (LCI, le 27 mars), l’esprit qui règne dans l’UE est à la défense du vieux monde, de ses règles, de ses normes. Ni Angela Merkel, ni son ministre des Finances ni leurs alliés ne sont favorables à transgresser ces règles (émission de « coronabonds » mutualisés) pour répondre à la crise provoquée par l’arrêt des économies européennes : « Nous avons dit du côté allemand, mais aussi de la part d'autres participants, que ce n'était pas la conception de tous les Etats membres" d'émettre ces emprunts européens communs pour soutenir l'économie, a souligné Angela Merkel à l'issue d'un sommet par vidéoconférence ». On fermera le ban dans 15 jours – délai obtenu pour « réfléchir » par la France et l’Italie.

 

Qu’est-ce que ces dirigeants espèrent, Chinois et Américains inclus ? Revenir au modèle habituel, chacun pour soi s’il le faut. A cette « circularité sans fin » de la mondialisation heureuse. Sans, comme chacun en est témoin, qu’ils ne maîtrisent rien, en réalité. Ni le virus, ni le moyen de l’arrêter, ni les dégâts sur l’économie et les hommes, encore moins le système financier international. Ils réagissent au moment. Ils courent à l’aveugle – comme ils le faisaient avant l’embolie, d’ailleurs, plus attentifs aux marchés qui devaient tout régler qu’à réfléchir à ce que pourrait être le lendemain – sauf à tenir de grands discours sur une « économie verte » qui devrait nous sauver d’un réchauffement du climat. Chacun, les économistes, les experts, savait qu’un accident menaçait. D’où viendrait-il ? Là était la question.

 

La ruse de l’histoire, c’est que l’accident n’est pas venu du « climat », ni de la « finance », mais plus prosaïquement du dysfonctionnement d’un mode de vie nihiliste. Oui, il y a des frontières, particulièrement entre les hommes et les animaux, entre les hommes et les femmes, entre les peuples. Non, nous ne sommes pas faits pour les mouvements browniens. Non, nous n’avons pas besoin de normes, mais de coopération – et aussi de garder notre poudre au sec, ce qui n’est pas incompatible. Et non nous ne savons pas tout, dans aucun domaine. Alain Finkielkraut, qui s’enthousiasme de savoir que la planète est généreuse, qu’avec cette pause obligée on a aperçu un dauphin dans les eaux du Grand canal à Venise, conclut : « Cessons donc de faire les malins et de vouloir enfermer la réalité dans nos systèmes. Rappelons-nous Péguy: ‘‘Tout est immense, le savoir excepté’’ ».

 

L’histoire est rusée et la fin du film loin d’être écrite.

 

Hélène Nouaille

 

 

Notes :

 

(1) Le Figaro, le 26 mars 2020, Eugène Bastié, Alain Finkielkraut : « Le nihilisme n’a pas encore vaincu et nous demeurons une civilisation »

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/alain-finkielkraut-le-nihilisme-n-a-pas-encore-vaincu-nous-demeurons-une-civilisation-20200326

 

(2) Voir Léosthène n° 1339/2018, le 1er décembre 2018, Le nœud coulant du pacte sur les migrations

Emmanuel Macron s’apprête à signer, le 10 décembre prochain au Maroc un « Global compact for safe, orderly ans regular migrations » (pas de traduction officielle en français pour l’heure) élaboré au sien de l’ONU. Le président l’a confirmé lors de sa visite d’Etat en Belgique, lors d’une conférence de presse avec Charles Michel, le premier ministre belge. De quoi s’agit-il ? D’un texte en 23 « objectifs » qui présuppose que nous reconnaissons, à l’aune de notre expérience historique, que la migration « est une source de prospérité, d’innovation et de développement durable dans notre monde globalisé et que ces impacts positifs peuvent être optimisés en améliorant sa gouvernance ». S’agit-il, bien que le texte soit non contraignant, d’établir, comme s’en défend la représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU, Louise Arbour, « un droit à la migration » ? De contraindre les médias à plaider dans ce sens en suspendant « l’attribution de fonds publics ou d’un soutien matériel aux médias qui promeuvent systématiquement l’intolérance, la xénophobie, le racisme et autres formes de discrimination envers les migrants » ? Questions.

 

(3) Question Chine, le 31 janvier 2020, Jean-Paul Yacine, Wuhan, crise médicale et craquements dans l’appareil

https://www.questionchine.net/wuhan-crise-medicale-et-craquements-dans-l-appareil

 

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 France APE 221E ISSN 1768-3289
Directeur de la publication : Yves Houspic
(yhouspic@gmail.com)
Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (
helene.nouaille@free.fr)
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commentaires

BA 09/04/2020 11:40

La leçon que nous donne l'épidémie de coronavirus :

Pour se financer, un Etat NE doit PAS emprunter sur les marchés internationaux. Pour se financer, un Etat doit emprunter à la banque centrale nationale.

Exemple : au Royaume-Uni, la Bank of England va financer directement l'Etat.

11h29 : La Banque d'Angleterre financera directement certaines dépenses de Londres.

La BoE va financer directement certaines dépenses du gouvernement britannique afin de limiter sa dépendance aux marchés et de s'assurer qu'il a assez de liquidités pour relancer l'économie face au choc du coronavirus, a-t-elle annoncé. Cette mesure avait déjà été utilisée pendant la crise de 2008.

https://www.lesechos.fr/direct

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