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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 22:00

 

Alain Touraine vient de publier au SEUIL un très long ouvrage (656 pages) intitulé « La fin des sociétés ». Ce livre présenté comme le couronnement théorique de son œuvre peut aussi se percevoir comme ouvrage d’économie dans la mesure où l’apparition de nouveaux acteurs du jeu social permettrait le redressement économique, comme ce fut – selon l’auteur - le cas à la fin de la seconde guerre mondiale avec l’émergence d’un cycle nouveau appelé les « trente glorieuses ».

Ces nouveaux individus sont ce qu’Alain Touraine appelle depuis de très nombreuses années le « retour de l’acteur », acteurs collectifs , capables d’engendrer une fin de crise par la promulgation de nouveaux droits issus de principes éthiques. Et l’auteur voit dans l’émergence de pôles de résistance à la mécanique infernale de la crise – ce qu’on a appelé par exemple les mouvements d’indignés de la Puerta Del Sol ou les militants des printemps arabes – les prémisses d’une réorganisation générale des règles de fonctionnement de l’économie.

Nous voudrions, dans le présent texte, évoquer l’intérêt et les limites de la construction d’Alain Touraine.

Exprimer pour un sociologue l’idée de « fin des sociétés », de « l’après social », et même d’individus acteurs autonomisés par rapport au social est évidemment énigmatique et tendrait à le rapprocher du paradigme libéral d’entrée dans la connaissance des phénomènes sociaux. En ce sens l’acteur d’Alain Touraine est-il comparable à celui des libertariens tel celui analysé par un Friedrich A. Hayek ? Pour en juger il faut en revenir sur la vision libérale en particulier celle Hayekienne des mécanismes de l’inter-action sociale .

 

L’individu et le social chez Hayek

 

La première grande idée est que le jeu social n'est pas une construction humaine mais se trouve être le produit d'une évolution non rationnelle. D’où sa célèbre  critique de Descartes.

 Le rationalisme cartésien n'est pas scientifiquement acceptable pour Hayek et  les institutions critiquées par l’auteur du Discours de la Méthode ne sont pas le fait d'une construction humaine maladroite, construction qu’il faudrait revoir, alors qu'en réalité la société n'a jamais été fabriquée par un quelconque architecte, et qu'il est toujours tout aussi impossible de la fabriquer aujourd’hui.

Les hommes ne peuvent pas bâtir consciemment un ordre social complet à la manière d'une machine tout simplement parce que la société dépasse l'entendement. Alors qu’il est possible de maîtriser toute la technique permettant la construction d’une machine, il est impossible de maîtriser la technique humaine et maîtriser tout le savoir humain. Ainsi je ne puis, pense Hayek- remplacer le marché par une super planification car je ne puis maîtriser toutes les connaissances particulières qui fabriquent le marché.

La seconde grande idée est que l’évolution non rationnelle de l'humanité n'est que le résultat d'essais et d'erreurs, idée dont on voit déjà qu’elle éloignera complètement Hayek des théories normatives si souvent  rencontrées dans les sciences humaines, et théories qui décrédibilisent leurs auteurs : La science n’a pas à dire ce qu’il faut faire mais à dévoiler ce qui est.

Selon Hayek, pour comprendre le lien social et la coopération, il faut comprendre la logique de l'action des hommes. Et cette action doit être sous-tendue par une logique de perception : j'agis en fonction de ce que je crois être la situation.

Précisément la connaissance de la situation est souvent un savoir pratique non sous- tendu par un savoir théorique et rationnel. Ainsi le bon joueur de billard réussit des coups sans passer par une connaissance très complexe de la mécanique et qui plus est, son intelligence   est peu mobilisée .

Il existerait donc un savoir pratique conditionné par la présence dans le cerveau de ce que Hayek appelle  "schèmes",  c'est à dire une réalité mentale capable d'associer directement à la perception d'un certain type de situation, un certain type de réponse adaptée. Un schème est donc tout simplement une « carte »  permettant de se repérer et de se situer par rapport à l'extérieur.

Ces schèmes qui permettent de percevoir les situations, sont complètement associés à d'autres schèmes qui impliquent l'action et souvent il y a intégration des deux catégories, car la perception suppose aussi l'action: regarder suppose de s'orienter, toucher suppose un geste de la main etc..

La « perception-action » serait adaptative dans le sens de la conservation de la vie. Ainsi, Il y aurait progressivement sélection naturelle de la bonne perception et de la bonne action , bonne en ce sens qu'elle permet de réussir et d'être efficace  au regard de la protection de la vie .

Cela se comprend aisément. Si le schème ( la « carte » ) qui  permet de se situer est erroné en ce qu'il ne  renseigne pas correctement le sujet , l’intégrité physique peut-être menacée. Par exemple le risque d'être renversé par une voiture si l’acteur ne se rend pas compte qu’il marche au beau milieu d'une route.

Mais cette adaptation ne serait pas aussi frustre, en particulier chez l'homme, et ne se ramènerait pas toujours à un réflexe. Les schèmes pourraient être d'une grande perfection, et ainsi percevoir qu'aucune situation n'est exactement semblable à une autre, ce qui  entraînerait une action spécifique et donc une grande variété de comportements adaptés. Et cette adaptation se réaliserait au travers d'essais et d'erreurs qui vont représenter selon Hayek le processus d'évolution.

Par exemple, pour en revenir au jeu de billard, la situation n'est jamais exactement la même (les boules ne sont jamais les unes par rapport aux autres dans la même situation) et au schème de perception ( ce qui procure la « carte » ) va correspondre un schème d'action complètement spécifique ( les coups ne sont jamais les mêmes ) et pourtant effectués sans calcul fastidieux .

Pour Hayek, les schèmes encadrent la conscience et celle-ci n'émerge que lorsque l'environnement ne correspond pas exactement aux anticipations des schèmes, donc lorsqu'il y a un imprévu.

Ainsi, dans le cas de la conduite automobile, il y a bien en permanence perception et action dans le sens de la conservation de la vie, toutefois la conduite est très largement automatique et donc relativement inconsciente. Ce n'est que lorsqu'un événement imprévu se manifeste ( un obstacle par exemple) que l'on sort d'une certaine torpeur et qu'il y a prise de conscience.

 Il y aurait donc des règles inconscientes qui guident notre action, des automatismes qui peuvent être chez l'homme la morale ou le droit. Ces éléments, Morale et droit, seraient très largement des guides à notre action, et des guides relativement inconscients. Et il s'agirait bien de schèmes d'action: à la lecture du réel (schème de perception, ) correspondrait un schème d'action "programmé" par la morale ou le droit. La morale ou le droit  font en effet, que face à telle ou telle situation ,l'action appropriée est orientée de telle ou telle façon. Constatons que cette conclusion hayékienne nous éloigne de l’individualisme méthodologique classique.

 

Mais morale et droit nous font déjà passer à la logique de l’interaction sociale.

 

Selon Hayek Il existerait une classe particulière de schèmes de perception et d’action, ceux permettant la communication, et donc le lien social, et qui seraient probablement des schèmes communs capables de nous comprendre, c'est à dire de comprendre l'autre. Et cette compréhension est encore une fois du savoir pratique que nul ne pourrait expliquer. Ainsi, par exemple, nous repérons l'humeur de l'autre à tel ou tel mouvement de son visage, mais s'il s'agit d'une connaissance le plus souvent vraie, on est bien incapable de  démontrer sa justesse par le raisonnement. La rationalité est ici impuissante.

Comment puis-je me guider par rapport à autrui? Précisément parce qu'il y a des schèmes communs, je puis dans une certaine mesure, prévoir le comportement de mes semblables, en particulier le fait que ces derniers s'abstiendront de certains types d'actions. Il y aurait alors des règles d'action qu'on appellera des "règles de juste conduite" et qui représenteraient un éventail de possibles.

L'éventail des possibles est donc ce qui permet la survie du groupe ou plus exactement la coopération entre les hommes : je puis élaborer des plans d'action car je sais que mon partenaire doit plutôt se comporter de telle ou telle façon.

 

Cet éventail des possibles serait dessiné par des schèmes, dont le contenu est fait de morale, de valeurs, de préceptes ou de règles qui se sont révélés bénéfiques pour le maintien du groupe humain considéré. Cet ensemble qui correspond aussi aux "règles du jeu" dans une société donnée, serait constitué de prescriptions génériques , censées s'appliquer à un nombre indéterminé de cas et d'individus: "respecter ses parents ","ne pas voler ou tuer ","aimer sa patrie", "gagner son pain à la sueur de son front" etc.. Et la conscience – selon Hayek- apparaît sur cet humus, c'est à dire que ce que nous appelons  " Raison " reposerait sur ces schèmes qui se seraient révélés bénéfiques au cours du temps.

Dit autrement, ce qu'on appelle Raison est encadré par ces prescriptions qui sont un peu le logiciel de la société considérée. Au fond, pour bien traduire Hayek, la raison travaille à l'intérieur et avec un « logiciel », de la même façon que l’on peut écrire un livre de philosophie à l'intérieur et avec un logiciel de traitement de textes.

De tout ceci, il résulte que contrairement à ce que pensait Descartes, la culture au sens le plus général, et les institutions humaines ne sont pas une construction qu'il faudrait remanier. De la même façon que pour écrire un livre nous restons prisonniers d’un "traitement de textes", nous restons prisonniers de notre culture et des institutions qui lui correspondent. Bien sûr cette culture et ces institutions ont été in fine  des structures construites par les hommes, mais elles constituent un cadre d'action sur lequel on ne saurait agir.

 

Pour Hayek la particularité de ces  structures, est  qu’elles sont à la fois ni naturelles ni artificielles.

Non naturelles car elles ne dépendent pas de l'environnement de façon  mécanique et ne sont pas intériorisées dans des gènes. Concrètement les règles morales ne sont pas inscrites dans les chromosomes, la preuve en est qu'il faut les enseigner. Cela s'appelle l'éducation.

Non artificielles, car il s'agit de structures qui "débordent" le cerveau humain et qui s'imposent à lui. Nul acteur de la société n’est ainsi capable de rompre avec sa culture. Sans doute ces structures, culture ou règles de juste conduite, dépendent de l'action des hommes, pour autant elles ne résultent pas de leurs intentions.       

 Morale, droit ,langage ,et d'une manière générale culture ,sont entre la nature et l'artificiel ,entre l'inné ou l'instinct et la raison. C'est cet  "entre -deux" qui permet à Hayek de construire une théorie de l'évolution culturelle.

C’est que les règles de juste conduite rendant possible l'interaction humaine évoluent dans le temps. Et une  évolution qui n'est ni    Darwinienne, ni planifiée par un organisateur.  Ce ne peut en toute hypothèse être un "organisateur" qui a inventé le jeu social, puisque la société humaine naissante, était déjà société -donc avec des règles- alors même que "l'organisateur" n'était point né .Esprit et société sont le résultat d'une coévolution, et donc le premier ne peut précéder la seconde.

S'il existe un ordre social, s’il existe une société, c'est que les schèmes de perception et d'action ne débouchent pas sur le chaos. Ainsi la règle "tuer l'autre " ou "fuir l'autre" empêcherait toute forme de coopération humaine. Et donc ces "règles là" n'avaient à priori aucun avenir.

Et la règle n'est pas inventée à priori, mais bien plutôt sélectionnée à postériori, à la faveur d'un processus d'essais et d'erreurs. Les règles permettant la coopération, ont donc été progressivement "filtrées" en raison de leur efficience sans bien sûr qu'il  y ait enracinement biologique.

A la place d'un enracinement biologique, il y a retransmission des règles sous la forme de valeurs ou de normes, et cette retransmission ne s'effectue que si un comportement nouveau s'est généralisé et s'est révélé bénéfique au groupe. Dès que le comportement nouveau est devenu norme, la société "compte sur lui" et le reproduit jusqu'au moment où il sera supplanté par une nouvelle norme plus efficiente pour le groupe.

Il existerait donc selon Hayek  une logique auto-organisatrice de l'ordre social de laquelle il est possible d'extraire quelques idées:

- c’est l'efficience du groupe - efficience par rapport à son environnement qui est le critère de sélection des règles. Si une règle nouvelle profitable pour un individu, mais nuisible pour le groupe émerge, elle ne deviendra jamais norme sociale.

-Une règle ne s'apprécie jamais de façon intrinsèque, elle ne s'apprécie que dans un contexte de règles déjà existantes et d'un environnement. C'est la raison pour laquelle les normes sociales sont différentes d'un groupe à l'autre, d'une civilisation à l'autre.

- L’individu n'a pas besoin de comprendre comment fonctionne le groupe pour contribuer à le faire fonctionner. Il croit agir comme il l'entend mais sa conduite- qu'il peut croire éventuellement libre- est de fait inscrit dans les règles faisant émerger l'ordre social. Il ne sait donc pas qu'il contribue à reproduire la société, et ignore la genèse et le pourquoi des règles qu'il respecte et reproduit. Il sait seulement qu'il faut se comporter de telle ou telle façon.

-Les règles efficientes sont fixées par causalité circulaire. Le passage de la conduite innovante à la norme, est aidé par des mécanismes (louange ou blâme)   qui assurent l'imitation des comportements bénéfiques pour les nouveaux arrivants dans le groupe. Ces mécanismes, permettent  une vitesse d'évolution plus grande que dans la biologie et des groupes moins efficients, peuvent intégrer les règles de groupes plus efficients, ce qui est un processus courant dans l'histoire des civilisations.

 

Voici sans doute trop brièvement résumé le point de vue Hayekien concernant l’interaction sociale. Ce qu’il convient de retenir, est que l’individualisme méthodologique généralement présenté comme socle de la théorie économique dominante, est un objet à nuancer. On pourrait même imaginer un certain rapprochement e,ntre règles de juste conduite, et le concept "d’Habitus", chez un Bourdieu pourtant fort éloigné d’Hayek.

Il existe dans toute organisation un éventail des possibles, dont l’envers est un ensemble d’interdits ou de comportements sans avenir, car non validés et généralisés à l’ensemble du groupe. Il existe donc pour reprendre la terminologie de Touraine un acteur chez Hayek, mais c’est acteur est socialement inséré et tenu de respecter les règles de juste conduite.

Qu’en est-il de l’acteur chez Touraine ?

 

 

L’individu et le social chez Alain Touraine

 

 

Il n’existe pas chez Touraine une théorie de l’acteur aussi élaborée que chez Hayek. Le « retour de l’acteur » est chez lui une volonté de réaction à la sociologie dominante des années 80, notamment celle du structuralisme, laquelle faisait du sujet un individu qui n’était rien d’autre que le produit des structures sociales. Ce dernier, désigné par l’expression « d’acteur » par Alain Touraine, n’est pas nécessairement individu isolé. Il est à l’inverse souvent  un collectif, non pas détaché du système social pris dans son ensemble- ce qui correspondrait à une variété d’individualisme méthodologique- mais un collectif qui n’est pas non plus la simple production de ce même système.

De ce point de vue, il y a une certaine parenté entre Hayek et Touraine : il existe un espace de liberté pour les individus, espace constituant un éventail des possibles.

Il existe toutefois une grande différence car le système social de Touraine, système qu’Hayek appelle ordre social, voire « ordre » tout court, est fait de conflits et de hiérarchies toujours discutées et contestées. Réalité qui pour autant ne fera pas de lui un marxiste car, pour Touraine, l’économie ne fait plus le grand principe d’organisation de la société. Il s’agit d’une différence importante avec Hayek pour qui les règles de juste conduite débouchent logiquement – et « idéalistement » pourrait-on dire – sur un « ordre spontané » qui est un ordre de marché, dans lequel chacun retire son épingle du jeu, sans aboutir à une société de classes antagonistes.

 

Ce qui est une réalité d’évidence chez Touraine – les acteurs sont naturellement en lutte dans un monde conflictuel – est à l’inverse un accident regrettable chez Hayek : Les règles de juste conduite peuvent connaitre un effet de cancérisation faisant émerger l’Etat, et ce qu’il appelle « une route de la servitude ». Ce qu’il appelle aussi le passage de « l’ordre spontané » - monde idéal et aussi idéel fait de règles simplement prohibitives, non finalisées, abstraites, universelles et permanentes – à « l’ordre organisé » qui est l’évolution monstrueuse du premier avec des règles finalisées – celles de l’Etat organisateur et prédateur- et règles non universelles et donc particulières assorties d’un niveau de contrôle élevé.

Ce qui est une dérive pour Hayek est la norme pour Touraine. Et cette norme serait devenue aujourd’hui objet en crise en raison de la globalisation: un phénomène entrainant la destruction des sociétés. Le phénomène n’est pas analysé et ne fait pas l’objet d’une démarche cognitive, par contre il se trouve abondamment décrit. C’est ainsi que l’on apprend que la globalisation économique, aurait engendrée une dissociation de la société et des moyens de l’Etat, en raison de l’autonomisation de la sphère de l’économie financière. Et une dissociation qui développerait une destruction des institutions sociales, dont l’école, la famille, la ville, la démocratie, la politique, etc. Il s’agirait donc de penser l’après social, sans même comprendre en profondeur les mécanismes de la crise.

Admettant sans l’expliquer, que la sphère marchande et financière n’est plus orientée vers la sphère sociale et politique, il voit dans cette séparation la progression d’un individualisme de consommation, facteur de désocialisation, et -plus encore - l’affirmation de cultures communautaristes orientées vers un repli identitaire. De façon plus générale, la crise développe chez les acteurs des conséquences différentes selon leur degré de résistance à la mondialisation productiviste : un individualisme radical chez les plus forts, les plus habiles, ou les plus chanceux, notamment ceux que l’on désigne maintenant par l’expression de « hors sol », et un repli communautaire pour les plus faibles, assignés sur leur lieu d’existence, tout en étant durablement éloignés du monde salarial .

Cette double réponse à la crise (hédonisme de l’individualisme de consommation et affirmation d’une appartenance à une catégorie) ne serait que la conséquence d’un problème et non sa solution.

D’où l’idée que la réponse se fera en termes de valeurs éthiques qui, progressivement ,viendront contester le modèle de pouvoir et de profit qui se dégage de la mondialisation. La solution à la crise de 1929 s’est imaginée sur la base de l’édification d’un Etat social, la solution à la présente crise se construisant sur la base d’une résistance éthique au pouvoir et au profit.

 Les acteurs du 21ième siècle sont ainsi, delon Touraine, demandeurs de nouveaux droits –qui ne sont plus ceux obtenus au cours des 30 glorieuses- et droits dont on va  affirmer qu’ils doivent être "au- dessus des lois". La conception rationaliste et utilitariste de la société qui était la trame des règles du jeu social et donc du droit ( Droit de propriété, liberté contractuelle, garantie du respect des contrats, etc.) doit être surplombée par une éthique garantissant de nouveaux droits. Et, ce serait cette éthique, qui se manifesterait dans de nouvelles revendications d’acteurs : manifestants de la place Tahrir au Caire, d’occupy Wall Street, ceux de Moscou contestant la réélection de Poutine, etc.

Resterait à comprendre comment les indignés engendrent une masse croissante  de dissidents, qui deviendront susceptibles d’imposer de nouveaux « droits au-dessus des lois ». Touraine pense que la vague de la dissidence- laquelle n’est pas une révolution au sens habituel du terme- découle assez naturellement de l’effacement progressif des vieilles instances de socialisation – famille , école, religion, lesquelles n’assurent plus la socialisation classique, ne sont plus capables d’orienter l’ensemble des conduites individuelles et collectives. Incapacité que l’on pourrait, pour mieux comprendre, comparer à celle d’une photocopieuse, dont la cartouche d’encre presque vide, ne produit plus que des documents de plus en plus pâles et illisibles.

Cela signifierait que, désormais les conduites sociales s’expliqueraient de moins en moins par le social – par la position des acteurs dans un champ de luttes objectives, telle une lutte de classes – et de plus en plus en des termes subjectifs personnels et éthiques. Les liens sociaux seraient ainsi de moins en moins lisibles au regard de statuts et d’appartenance à des institutions, et de plus en plus au regard de proximités affinitaires dans lesquelles l’égalité joue un rôle central. On ne veut plus être le salarié X ou Y, mais une personne singulière, d’où l’idée de subjectivation généralisée. Il n’y aurait donc plus de grandes luttes entre employeurs et salariés, mais des conflits aux fins  d’être reconnus dans la singularité individuelle de chacun : « moi, je veux être ».

 

Bien évidemment nous imaginons dépasser ici l’individualisme méthodologique Hayékien : l’éventail des possibles est-il plus large chez Touraine ? On pourrait le penser, puisque nous assisterions à la naissance, et peut-être la généralisation, de conduites et comportements qui ne sont plus guidés par des références sociales. Classe sociale, fonctions, rôles, statuts  sont de moins en moins les point d’ancrages des choix, lesquels désormais, se fixent sur la base d’une subjectivation du vécu.

Bien évidemment la question est de savoir si les dissidents vont devenir une nouvelle force sociale capable de renverser, ou plus modestement de contenir, le pouvoir économique  et financier. Et c’est ici que les choses peuvent paraitre beaucoup plus complexes que ne le pense Alain Touraine.  Certes l’auteur sent la difficulté, d’autant que la croyance collective au progrès, et en une possible révolution y conduisant, a disparue.

 

Comment donc créer une force sociale nouvelle à partir d’une rupture avec le social ? Comment passer d’une culture du désengagement, voire du doute, à celle d’un engagement ? Touraine pense que l’exacerbation de l’individualisme consumériste, peut aussi être une force revendicative : les individus consommateurs, veulent aussi être reconnus dans leur personnalité entière, et la généralisation de l’amour de soi, peut devenir problème ou nouveau problème de société.

L’auteur appuie ce qu’il croit être sa démonstration à partir de très nombreux exemples, dont celui  sans doute pertinent de la sexualité. Ainsi parce que la fonction sociale de la sexualité aurait disparue- instance essentielle dans un monde encore ancré dans l’organisation politique de la reproduction – elle devient du même coup, une dimension essentielle de la personnalité, et doit être reconnue sur la base d’un principe d’égalité des pratiques. Si la sexualité n’est plus un fait social sous contrôle, alors dans un monde devenu individualiste,  elle doit faire l’objet d’une reconnaissance égale qu’elles qu’en soient les pratiques. Et une reconnaissance égale qui deviendrait une pièce d’un nouvel universel à établir en tant qu’élément constitutif de droits de l’homme, que l’on complète et qu’on universalise davantage.

Le titre du livre d’Alain Touraine – « La fin des sociétés » - est bien sûr une provocation, puisque l’ouvrage se termine sur la base d’une refonte du contrat social. Pour autant, le réengagement à partir de considérations éthiques est-il susceptible d’éradiquer la crise économique ?

 

L’ Eradication de  la crise chez Touraine : un processus peu déchiffrable.

 

 

Peu déchiffrable tout d’abord parce que l’interaction sociale, telle que présentée par l’auteur, fait trop peu de place à l’analyse de la crise. Et, de ce point de vue, l’analyse Hayékienne permet d’appréhender de manière beaucoup satisfaisante la crise en tant que crise de la mondialisation.

Sans doute Hayek refuse  t-il d’analyser les conflits d’intérêts. Pour autant, c’est bien son analyse de l’interaction sociale qui permet de comprendre l’engendrement d’un ordre, qu’il rejette sans doute en raison de sa foi libérale,  mais qui historiquement est devenu majoritaire : l’ordre organisé de société.

Dans cet ordre  - sans doute mieux analysé dans son mouvement historique par Robert Nozick -  est apparu ce que nous appelons la « grande aventure de l’Etat », avec appropriation, par divers groupes sociaux, des outils de la contrainte publique. Touraine aurait pu ainsi introduire ces « acteurs » dans un jeu social complexe, faisant apparaitre ce que nous avons appelé les « producteurs de l’universel » ou les « entrepreneurs politique », les « producteurs de biens économiques », et l’immense catégorie des « citoyens/salariés/consommateurs/épargnants», laquelle se subdivise en groupes sociaux - pour reprendre le langage de Touraine-  dont les intérêts peuvent historiquement, parfois converger, et parfois diverger .

Ce que Touraine  appelle ainsi la fin de la société, ou la crise, n’est rien d’autre qu’un nouveau jeu social, avec irruption de nouvelles règles de juste conduite, entrainant une nouvelle forme d’Etat que nous avons qualifié "d’oligarchique". Il n’existe pas véritablement de destruction du social, simplement la mondialisation en a changé les règles, avec ce qui peut apparaitre des incohérences et des conflits d’intérêts à l’intérieur d’une même classe sociale, par exemple conflits entre la fonction épargne, la fonction consommation, la fonction salariale et la fonction citoyenne. Toutes choses que nous avons analysé dans notre article : « Le Monde tel qu’il est ». Et c’est aux acteurs de réinterprêter cet ensemble, en faisant émerger par innovation de nouvelles règles de juste conduite, lesquelles peuvent être celles tant mises en avant par Touraine à savoir l’éthique.

Sans doute la crise est-elle bien un processus de dislocation probablement planétaire, mais ce processus n’est guère analysé par Touraine, et ne permet pas de voir qu’il s’agit de nouvelles formes de captation des Etats par des groupes en lutte, certains cherchant à se reconduire au pouvoir ( entrepreneurs politiques), d’autres achetant les outils juridiques de la mondialisation (groupe mondialiste de la finance et des entrepreneurs économiques qui vont tenter d’utiliser les outils de la contrainte publique à leur profit), d’autres encore essayant d’en négocier le prix à leur avantage (consommateurs/ épargnants), tandis que d’autres résistent en tentant de capturer une partie de l’Etat social ( salariés, chômeurs, etc.). L’ensemble, se soldant par une production mondiale excédentaire par rapport aux revenus distribués, que compense une dette publique régulièrement ascendante.

 D’une certaine façon, la lecture de la crise est  simple, et le travail d’Alain Touraine  serait davantage compris, si un effort de présentation des mécanismes figurait dans le livre. Et ce travail était nécessaire, car il aurait débouché sur des nuances concernant le désengagement des acteurs. C’est que les marchés politiques ne sont pas, contrairement à l’ analyse d’Alain Touraine, universellement désertés. Il y a simplement changement des acteurs, avec l’émergence de groupes extrêmement engagés dans des activités de capture de la réglementation.

 

Mais l’éradication de la crise, est aussi peu déchiffrable chez Alain Touraine car le mouvement imaginé  : désengagement puis réengagement des acteurs, n’a rien d’évident. S’il y a bien dislocation et désordre, le processus de réengagement imaginé par Touraine, relève au moins pour partie d’un soubassement normatif dans la plupart des analyses : Les désengagés, en raison aussi d’un consumérisme croissant reposant sur le strict individualisme, en seront amenés à faire prévaloir de nouvelles valeurs universelles. Un raisonnement différent, pourrait entrainer de toutes autres conclusions.

 

Ainsi dans le langage de René Girard, le désordre de la crise peut tout aussi bien entrainer par mimétisme, l’émergence de boucs émissaires. Les valeurs véhiculées par l’idéal productiviste et consumériste, peuvent nourrir la stigmatisation de groupes sociaux qui ne les respectent pas. C’est d’ailleurs le point de vue d’un sociologue,  certes moins célèbre qu’Alain Touraine ( François Miquet Marty qui vient de publier : « Les nouvelles passions françaises- Refonder la société et sortir de la crise » aux éditions Michalon).Dans ce cas, les nouvelles éthiques proposées deviennent des projets de société plus difficiles : les « hors sol », peuvent ainsi mépriser la cohorte toujours plus nombreuses des assistés et autres inutiles au monde qui négligent l’effort et le travail. Les insérés dans le rapport salarial, peuvent mépriser les chômeurs et autres étrangers oisifs et irrespectueux. Etc.

 

L’issue de la grande crise des années 2010 n’a donc rien d’évident, et il reste très difficile d’écrire l’histoire avant que celle-ci ne se soit déployée.

 

 

 

           

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans textes de portée générale
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commentaires

boise personal injury attorneys 08/10/2014 13:14

être un "organisateur" qui a inventé le jeu social, puisque la société humaine naissante, était déjà société -donc avec des règles- alors même que "l'organisateur" n'était point né .Esprit et société sont le résultat d'une coévolution, et donc le premier ne peut précéder la seconde.

bru 26/09/2013 18:43

Pour répondre à votre requête, le passage "Il existerait donc un savoir pratique conditionné par la présence dans le cerveau de ce que Hayek appelle "schèmes", ainsi que d'autres références à nos
réactions, m'ont fait penser à l'ouvrage que j'ai cité et qui traite de ces mécanismes, mais j'en conviens, on s'égare peut-être un peu par rapport au titre de votre blog.
Cdlt,

BA 26/09/2013 13:01

Jeudi 26 septembre 2013 :

Zone euro : le recul des crédits au secteur privé s'amplifie en août.

Le recul de l'octroi de crédits au secteur privé en zone euro s'est encore accru en août avec une baisse de 2% en glissement annuel, après un repli de 1,9% en juillet et de 1,6% en juin, a annoncé
jeudi la Banque centrale européenne (BCE).

Cette amplification est à chercher du côté des crédits aux entreprises non-financières, dont la baisse a atteint 3,8% sur un an en août, après 3,7% en juillet.

Les prêts aux ménages sont restés stables par rapport à juillet mais leur croissance demeure très ténue (+0,1%).

L'octroi de crédits à la consommation a continué de s'enfoncer, au même rythme qu'en juillet (-2,6%), tandis que les prêts immobiliers n'ont que faiblement progressé (+0,7%) sur un an.

"Les crédits au secteur privé sont restés déprimés, confirmant que les conditions de crédit ne se sont pas améliorées malgré les signes de reprise de l'économie réelle en zone euro", commentait
Annalisa Piazza, analyste du courtier Newedge.

Bon.

D'accord.

Le recul des crédits au secteur privé s'amplifie en août, DONC la Banque Centrale Européenne va encore devoir prêter 1000 milliards d'euros aux banques européennes.

C'est nul, ça n'a aucune efficacité, ça ne sert pas du tout l'économie réelle, mais la BCE ne sait pas faire autre chose.

En Europe, le naufrage de l'économie réelle continue.

bru 26/09/2013 07:57

merci pour cet article approfondi.
j'en profite pour vous indiquer un ouvrage de Daniel Kahneman "Thinking, Fast & Slow" qui résume les mécanismes de notre mode de pensée déterminant ainsi notre comportement.

Jean Claude Werrebrouck 26/09/2013 14:04



Merci. Je ne voudrais pas abuser de vous mais pourriez-vous en 2 mots me donner son apport?


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BA 25/09/2013 10:22

Vendredi 20 septembre 2013 :

L'Union Européenne prépare une nouvelle méthode de calcul du déficit qui bénéficiera à l'Espagne ... et aussi aux autres Etats européens du sud.

C'est ça qui est rigolo : puisque la situation dans les Etats européens du sud est de pire en pire, il suffit de changer la méthode de calcul !

Après l'instauration de cette nouvelle méthode de calcul, comme par magie, la situation de ces Etats apparaîtra en nette amélioration !

L'Union Européenne, c'est un village Potemkine : beau en apparence, pourri en réalité.

"Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées." (Winston Churchill)

Lisez cet article :

La méthode actuelle de calcul de l'exécutif de l'Union Européenne a pour conséquence qu'une grande partie du déficit dans les pays en crise comme l'Espagne est considérée comme structurelle plutôt
que conjoncturelle. Cela conduit à rendre nécessaire de plus grands efforts d'ajustement pour ces Etats. Par exemple, avec la méthode actuelle, le niveau du chômage structurel en Espagne, même
lorsque l'économie fonctionne à son plein potentiel, serait de 23%, tel que l'a calculé le Wall Street Journal. En revanche, la nouvelle méthode de calcul permettra de réduire l'estimation du
chômage structurel et avec elle le déficit structurel, ce qui nécessitera moins d'efforts d'ajustement.

http://www.elconfidencial.com/economia/2013-09-20/la-ue-prepara-un-nuevo-calculo-del-deficit-que-beneficiaria-a-espana_30941/

Hadrien 25/09/2013 01:05

Alain TOURAINE n'a plus les yeux en face des trous... ou des réalités: loin de voir au-delà, comme en 68, la plupart des citoyens européens seraient bien heureux de retrouver les conditions des
trente glorieuses !

Et l'on n'a jamais parlé autant dans les médias de l'économie, de l'emploi, des retraites, etc.

Aujourd’hui, après réélection de Merkel, le contre-sens sur l’Allemagne reste total:
Comme le soulignait Guillaume Duval dans son livre « Made in Germany »,
l’agenda 2010 de Schröder n’a pas amené l’Allemagne à la prospérité, contrairement à ce que nous racontent les journaleux dans les médias, qui ciblent uniquement le secteur exportateur, mais à la
pauvreté de la plus grande masse des travailleurs.
Guillaume Duval dressait même un parallèle avec Angela Merkel, dans un chapitre qui trouve aujourd’hui confirmation avec sa réelection: à son arrivée, ce fut, pour les allemands … »tellement bon
quand ça s’arrête » !

LES BAS SALAIRES ALLEMANDS EN CHUTE LIBRE PENDANT 10 ANS:
From lexpansion.lexpress.fr (2011):
« La politique de désinflation compétitive outre-Rhin entre 2000 et 2010 s’est traduite par une baisse globale des revenus nets des travailleurs…
La chute a atteint 20% pour les bas salaires. »
Fait plus grave, cette période récente (flux) s’ajoute à un passé (stock) qui va dans le même sens, comme en témoigne le classement des patrimoines médians en Europe, dont la publication au
Huffington Post a fait scandale en Allemagne: http://www.huffingtonpost.fr/2013/04/10/patrimoine-des-europeens-allemagne-france-luxembourg-bce_n_3050676.html , la plupart des allemands n’ayant même
pas de quoi acheter leur logement.
On les console en locations de ceux vidés par une population vieillissante… Gare au réveil !

Une consolation, donc, aussi pour les autres: pour sauver ce qui leur reste en exports (et à nos dépens notamment), les allemands sont encore plus mal lotis que nous !
Et tous les libéraux-conservateurs de brailler néanmoins:
C’est le modèle de « compétitivité » qu’il nous faut!
Bravo, l’Union européenne et son euro-mark!
Et que la BCE continue donc à injecter de l’euro-fort qui fait monter les prix des actifs dans la finance, et tue la rémunération du travail dans les échanges!

C’était donc ça « Réformer par l’Europe » (titre célèbre d’un livre de J. Delors) ?
Comme disait alors plus justement Alain TOURAINE :
« Le mot libéral étant tabou, on en a inventé un autre, le mot Europe ! »

Tout cela a fait dire à Guillaume Duval dans son livre « Made in Germany »:
« François Hollande sera-t-il le Schröder français? Depuis mai 2012, les médias de l’Hexagone posent cette question avec insistance…
Encore faut-il ne pas se tromper de diagnostic: ce n’est pas parce que Gerhard Schröder a accru nettement la pauvreté outre-Rhin et fait de l’Allemagne un pays plus inégalitaire que la France, qu’
[elle] s’en sort mieux…
…le schrödérisme généralisé, loin d’être la solution pour l’Europe, est au contraire le plus sûr moyen de la condamner définitivement. »

Hadrien 24/09/2013 23:37

Désolé d’avoir été sybillin sur la prétendue « efficacité » de « l’optimum de Pareto », mais il s’agit là d’une escroquerie sémantique que j'ai dénoncée à plusieurs reprises, au même titre que
celle de l’autre veau d’or des économistes, le schéma ricardien des « avantages comparatifs ».
On pourrait ici paraphraser le titre du billet en disant:
Cinquante ans après Pareto, la culture économique n’a pas changé !
L’ « optimum de Pareto » n’est pas un optimum, ni au sens mathématique, ni au sens usuel, mais un équilibre conflictuel parmi d’autres. Qu’il évite, par définition, les situations de blocage du
type « dilemme des deux prisonniers » n’en fait pas un optimum en général (au sens de quel critère global?).
Un optimum se définit sur un critère de départ doté d’un ordre total (ou même partiel lorsqu’équivalué) incluant toutes les variables considérées, mais certainement pas comme résultat d’un conflit
multi-critère dont l’équilibre dépend de la force avec laquelle chaque protagoniste tire la couverture à soi.
L'économiste débutant le sait mieux que quiconque: partagez un gateau en huit avec votre convive et prenez-en sept parts, ne lui en laissant qu’une. C’est un optimum de Pareto puisqu’on ne peut
augmenter la satisfaction d’aucun sans déplaire à l’autre. Et qu’on ne nous dise pas que c’est une question de dotation initiale, car elle se renouvelle et s’aggrave tous les jours sous nos
yeux
(patronat/syndicats, par exemple, sans que ce soit le pire de ces exemples).
De même, on pourrait ainsi trouver à admirer le merveilleux optimum de Pareto que constitue la coexistence de mafias et d’honnêtes gens, sous prétexte que cela vaut mieux que des morts d’un côté
avec l’echec du racket de l’autre!
Un équilibre de forces dans un jeu conflictuel n’a jamais défini un optimum, et les tentatives pseudo-mathématiques désespérées d’en définir un après coup en fonction de la solution (ce qui est
évidemment toujours possible) relèvent de la même escroquerie sémantique susdite. Rappelons qu’en dynamique des systèmes, à n’importe quelle trajectoire on peut toujours associer un Lagrangien ad
hoc qu’elle optimise, mais c’est l’inverse qui constitue le vrai problème d’optimisation !
L’ « optimum » de Pareto, malgré tous ses détours, c’est le retour à la vision conflictuelle de l’état sauvage que s’est evertuée à combattre la civilisation depuis plusieurs millénaires. Il est
criminel que les économistes contemporains y contribuent en manquant pareillement de lucidité !
Von Neumann et Morgenstern, lorsqu’ils conçurent la théorie des jeux, avaient bien pour objectif de rendre compte des problèmes conflictuels multi-agents présents dans toute société humaine, au
même titre qu’un enthomologiste les décrirait dans une société animale. Mais ils n’en ont jamais fait un principe directeur ou un objectif fédérateur des sociétés à construire de la part de
l’homme. Tout au plus pensaient-ils devoir en tenir compte tout en faisant reculer leurs frontières.
Ainsi, de même que la loi « fédère » en matière de droit, le Général de Gaulle voyait « l’impérieuse nécessité du Plan » en matière d’économie. A la Libération, de généreux dispositifs collectifs
ont conduit rapidement à la prospérité des trente glorieuses, en partant de pays ruinés par la guerre même dans le camp des vainqueurs. La plupart de nos avancées, y compris technologiques
(aerospatial, nucléaire, médical, agronomique, etc.) datent de cette époque. C’est tout le contraire de la débandade libérale actuelle avec ses délocalisations et ses abandons concurrentiels en
tous genres (souverainetés, solidarités) qui nous mènent à la destruction de tous ces acquis, au nom d’une compétitivité conflictuelle par le moins-disant.
« Régulation » ne veut décidément rien dire si l’on ne précise pas au nom de quel critère et par quel moyen on compte l’exercer pour le bien collectif. Il est risible de suivre ces innombrables
débats télévisés où politiques et économistes se renvoient des mots qui se veulent évocateurs (emploi, croissance, etc.) alors que tout a été fait durant les « Trente piteuses » pour en condamner
les perspectives: quel besoin avait-on de privatiser tout notre secteur bancaire public pour le prix d’une seule année de bénéfices, quand on voit l’usage de crise financière qui en fut fait? Et
pourquoi plus récemment avoir fait de même avec nos autoroutes une fois construites par l’Etat, ou notre distribution énergétique (GDF/Suez) déjà assurée par un service public pour voir leurs
tarifs aujourd’hui exploser suite à de mauvais choix et des bénéfices indus?
Là encore, l’ « optimum de Pareto » fait des ravages en nous faisant accepter l’inacceptable, sous prétexte qu’on ne saurait y remédier sans nuire aux intérêts d’une des deux parties, la plus
concupiscente !

Hadrien 24/09/2013 22:16

En présence de toute situation, le libéral ne voit toujours qu’un problème à court terme:
Keynes, on insulte sa mémoire en l'oubliant…
La mondialisation du moins-disant, on n’y peut rien !
L’europe passoire ultra-libérale, encore moins…
Les allemands exportent encore mais en devenant les plus pauvres d'Europe, aucune importance, il faut faire comme eux, c’est Gattaz qui le dit !
L’adversaire, c’était la finance, Hollande a oublié pourquoi…
Et les banquiers aussi: Cinq ans après Lehmann... rien à voir, aucun rapport !
L’optimum de Pareto, voulez-vous répéter la question…
Quant à la démocratie athénienne et le primat citoyen pour définir l’objectif en collectivité, de quoi nous parle-t-on ?

OÙ IL EST QUESTION SIMULTANÉMENT DE LA STOCHOCRATIE ET DE L’ÉCONOMIE :

Rappelons que le critère ultime des utilitaristes (David Hume, Adam Smith, Jeremy Bentham, John Stuart Mill, etc.) était le bonheur de la collectivité, comme variable d’utilité globale. C’est à un
critère du même type que prétend « l’optimum » de Pareto, au sein du jeu conflictuel, lorsqu’il se rattache à une combinaison linéaire convexe des utilités élémentaires des citoyens.
Malheureusement, les coefficients de la combinaison linéaire sont choisis « ad hoc » en fonction de la solution d’équilibre de type Pareto proposée, au lieu de représenter la fonction d’utilité
agrégée de la société.
À un facteur multiplicatif près, sans incidence sur l’optimisation, celle-ci n’est rien d’autre que l’espérance mathématique de la fonction d’utilité individuelle, sous la forme:
U(x) = Somme des Pi.Ui(x), avec Somme des Pi = 1, i étant l’aléa individuel,
Pi représentant la probabilité d’occurence de la fonction d’utilité Ui(x) dans la population.
C’est là que se situait un possible point d’accord, en convenant d’inclure dans les composantes de la variable vectorielle x (l’ensemble des dispositions de la société à optimiser) les biens et
services publics au même titre que les biens et services privés.
Nous n’avons d’ailleurs fait qu’enfoncer des portes ouvertes puisqu’on ne saurait faire de macro-économie en niant, comme le voudraient certains, l’existence de biens et services publics
nécéssaires, sans encourir la disparition de l’Etat lui-même, et donc du “Contrat social”déjà cité lors d’un commentaire précédent..

Les utilitaristes eux-mêmes, que l’on classe souvent parmi les libéraux classiques, par opposition à l’ère aristocratique féodale qui les avait précédés, n’étaient pas pour autant en faveur d’un
Etat minimum. Stuart Mill ne s’y était pas trompé, lui qui déclarait notamment:”la liberté individuelle n’est pas impliquée dans la doctrine du libre échange, elle ne l’est pas non plus dans la
plupart des questions qui concernent les limites à imposer à cette doctrine, par exemple dans la quantité d’intervention publique qui est nécessaire”.

Dès l’instant où ce point est acquis, tout le reste découle comme conséquence logique:
On admet, en effet, en économie, que tous les agents sociaux ont une fonction d’utilité constructible vis à vis de tous ses arguments, pour peu que l’on interroge les dits agents convenablement (la
théorie des substitutions et des préférences y pourvoie, si nécessaire, au plan méthodologique).

Dès lors, la formulation univoque du problème d’optimisation de l’économie politique, telle qu’énoncée par les utilitaristes, ainsi que Pareto, s’obtient en remarquant que:
Pi = Ni/N
où Ni est le nombre de citoyens ayant la même fonction d’utilité Ui(x),
N le nombre total de citoyens.
On voit là tout l’intérêt de la formulation fréquentielle en Ni/N par les probabilités: lorsque la population est en nombre N élevé, il est impossible d’interroger un à un les citoyens pour
connaître leur fonction d’utilité. Cela devient, en revanche, plus envisageable si l’on peut disposer d’un échantillon réduit de n citoyens, où les rapports réduits ni/n=pi sont les mêmes que les
rapports Ni/N, c’est à dire les probabilités Pi.
Dans ce cas seulement, on peut parler d’une démarche “démocratique” car elle préserve fidèlement la représentation du peuple par la représentativité de l’échantillon.

Deux sortes d’une telle démarche ont été appliquées dans l’histoire:

- la démocratie directe par tirage au sort : c’est celle de la démocratie athénienne dans la Grèce antique, qui dura prés de deux siècles (-507 / -322). Elle possède la propriété essentielle, dite
“sans biais”, que l’espérance mathématique de u(x)=somme des pj.uj(x), sur l’échantillon réduit, est la même que celle de la population totale, même si la cardinalité de j est inférieure à celle de
i (autrement dit, même si toutes les fonctions d’utilité ne sont pas représentées). C’est si vrai que cela s’applique en particulier au tirage au sort d’un seul représentant, dont l’espérance reste
non biaisée. C’était là tout le sens de la “Stochocratie”.

- la démocratie indirecte par délégation élective : c’est celle appliquée de nos jours par les “démocraties occidentales”. Elle consiste théoriquement à regrouper les citoyens qui se reconnaissent
tous la même fonction d’utilité Ui(x) qu’un des leurs, qu’ils élisent comme représentant dans l’échantillon réduit des uj(x). Elle nécessiterait i=j, donc la même cardinalité, d’où l’adverbe
“théoriquement” ci-dessus, car ce n’est jamais le cas en pratique. Dans tous les cas, le citoyen doit se prononcer pour celui des représentants qui lui paraît “proche” avec tous les inconvénients
biens connus qu’évitaient les grecs: démagogie, influence de l’éducation, de la position sociale, de la fortune, etc.

Jean Claude Werrebrouck 25/09/2013 11:22



Merci pour vos commentaires. Je suis évidemment d'accord avec votre critique de l'optimum de Pareto. Pour l'Allemagne les choses sont sans doute plus complexes et j'essaye encore de comprendre
dans toute son entièreté le succés d'Angela Markel dimanche dernier.



Albert 21/09/2013 17:18

["Il y aurait donc des règles inconscientes qui guident notre action, des automatismes qui peuvent être chez l'homme la morale ou le droit. Ces éléments, Morale et droit, seraient très largement
des guides à notre action, et des guides relativement inconscients. Et il s'agirait bien de schèmes d'action: à la lecture du réel (schème de perception, ) correspondrait un schème d'action
"programmé" par la morale ou le droit."]dixit Hayek.

Ce n'est pas faux, mais c'est incomplet. Les motivations des hommes ne découlent pas uniquement de la morale et du droit. Selon l'approche psychanalytique fondée principalement sur la sexualité et
les désirs dérivés comme selon l'approche des neurosciences fondées sur les neurones-miroirs et le mimétisme.
S'agissant du mimétisme, il faut, à mon avis, ne pas focaliser sur le seul phénomène du bouc émissaire (le juif, l'étranger,...).Il ne faut jamais oublier, en matière de psychologie -et ça vaut
quelque soit l'école - l'ambivalence et la réversibilité (illustrée aujourd'hui, par exemple, par le dévoiement de "l'antiracisme")des affects humains.

Albert 21/09/2013 12:23

Très intéressant article, M. Werrebrouck.

Intéressant par la présentation de la (riche) thèse de Hayek, intéressant par celle (moins convaincante) de Touraine, intéressant par votre critique de cette dernière.

En (modeste)commentaire perso., je dirais que Hayek et Touraine -et vous aussi dans une moindre mesure -( et moi aussi naturellement!)montrent un commun défaut: il est difficile d'analyser les
choses(et plus encore de les prévoir)"objectivement" car chacun est inconsciemment "impliqué" dans sa démarche pseudo(sans connotation péjorative)-rationnelle.

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