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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 23:00

On trouvera çi-dessous le texte intégral de l'article publié dans le dernier numéro de Médium

 

            La loi d’airain de la monnaie

 

Par Jean-Claude Werrebrouck

 

 

 

On sait aujourd’hui qu’il est possible de créer autant d’argent qu’on en a besoin, et aussi bien l’histoire du vingtième siècle que la gestion actuelle de la crise – qui voit s’accroitre la masse monétaire beaucoup plus rapidement que la richesse – nous enseignent que la rareté monétaire est une invention humaine. De fait les actuelles banques centrales créent de l’argent à partir de rien.

 

Pour autant, parce que pendant des millénaires les hommes furent aliénés par un choix de monnaie métallique, ils ont connu la pénurie monétaire engendrée par des raretés de mines de métal auxquelles il fallait ajouter la thésaurisation. C’est cette pénurie, par ailleurs grande source de gains apparaissant sous la forme d’un taux de l’intérêt, qu’on appelle loi d’airain de la monnaie. Cette grande aliénation que l’on croyait disparue au vingtième siècle se dresse aujourd’hui sous la forme d’une gigantesque barrière notamment à l’encontre des Etats : ayant abandonné le pouvoir monétaire ils se font apparemment tort à eux-mêmes.[1]

 

 

 

Montée de l’économie et promotion du métal précieux

 

Dans le face à face permanent, caractéristique des sociétés primitives, l’échange prend une nature singulière .  Celui-ci peut être simple échange de dons ou échanges de valeurs économiques, dont le but n’est pas le profit mais simplement celui d’assurer la simple lutte contre l’entropie : il faut bien manger, s’habiller, etc. et produire les valeurs d’usages correspondantes dans une quantité suffisante, toutefois sans surplus, pour assurer la reproduction de la société. Dans ce type de monde, si des signes monétaires commencent à circuler, on ne peut les considérer comme équivalents aux nôtres car ils ne sont pas réserve de valeur, et ne sont pas thésaurisés. Les monnaies en question ne sont que des signes comptables matérialisant le crédit que se font des échangistes qui se connaissent et vivent par ailleurs dans un tissu social très dense. Par un curieux retour de l’histoire, nos « monnaies locales » - compléments des monnaies « réserve de valeur »- renouent avec ces monnaies antiques.

 

Ces dernières  perdurent le plus souvent alors même que des monnaies faites de métal précieux commencent à circuler. Ces deux espaces de circulation monétaires ne se recoupent pas : tandis que les vieilles monnaies servent aux usages communautaires traditionnels (le dedans), les autres feront circuler des marchandises beaucoup plus impersonnelles car appartenant à des inconnus et véhiculées par d’autres inconnus (le dehors). Dans l’Europe du moyen-âge, on parlait ainsi de « monnaies noires », faites de cuivre de bronze ou de plomb, opposées aux pièces de métal précieux. Ce fait historique marque le passage à l’économie, et si la simple lutte contre l’entropie persiste dans les cellules domestiques de base, d’autres agents s’adonnent à son dépassement avec le jeu d’un échange qui devient authentiquement économique et marchand. Avec son potentiel d’illimitation.

 

C’est ce bouleversement qui doit déboucher sur l’aliénation monétaire : le métal précieux est automatiquement « élu » et devient aussi réserve de valeur. Élu car l’élargissement de l’espace de communication (le dehors) fait diminuer le capital social : la confiance, sous-produit du holisme, laisse place à la méfiance envers ceux que l’on connait moins. La monnaie ne peut plus être un symbole que l’on pourrait même ne pas utiliser si la division du travail était extrêmement réduite. Il faut qu’elle devienne réalité, valeur réelle, pour libérer de tout engagement ; en même temps, elle devient pouvoir d’achat général, réserve en attente d’une opportunité. La monnaie de métal précieux devient ainsi à la fois la quintessence de la « liquidité » et une réserve de valeur.

 

Vertu libératrice avec sa contrepartie aliénante : c’est la perte de capital social qui élit le métal précieux en tant que paravent, face aux risques de ce qui devient l’économie. Elle devient ainsi un substitut, un ersatz, envers lequel la confiance doit en conséquence se maintenir, contre les faussaires et autres manipulateurs. C’est le début d’une longue marche vers la loi d’airain de la monnaie.

 

Au-delà même des raretés naturelles provoquées par l’épuisement des mines, cette nouvelle monnaie tend à être « récessionniste » parce qu’elle est thésaurisée : elle risque donc de réprimer l’économie, alors même qu’elle résulte de la montée de cette dernière.

 

Montée du politique et marche vers la centralité monétaire

 

Les premières civilisations, les empires et les États correspondants, ont dépassé le stade de la simple lutte contre l’entropie, et produisent du surplus, dont la contrepartie sera une accumulation d’objets symboliques, religieux et politiques : temples, objets d’arts, constructions témoignant de la puissance du prince, etc., qui élargissent la fonction réserve de valeur du métal. Ce surplus forme l’investissement « macroéconomique » de ce type de monde, dont le coût est la rémunération monétaire des artistes, artisans, et autres bâtisseurs de temples et de cathédrales.

 

La montée de l’économie et de la monnaie métallique est aussi celle de la grande aventure étatique. Le politique qui, dans ce type de monde, prend la place des dieux, bénéficie du statut de ces derniers et accapare leur position de créancier infini : l’impôt se substitue, au moins partiellement, aux sacrifices envers les divinités. Il y aura même parfois concurrence ou complémentarité, et Périclès racontera qu’il fallait – nécessité de la guerre oblige – prélever sur les offrandes et objets sacrés de Délos de quoi financer les armées. Les « entrepreneurs politiques » sont ainsi, comme les dieux, des créanciers, et les modes de remboursement restent diversifiés : dette de vie, esclavage, dépendances diverses, impôt en nature, mais aussi impôt monétaire. Et plus les prélèvements sont liquides et plus leur « pouvoir d’achat » est grand, notamment vis-à-vis d’étrangers, individus simples mercenaires, voire puissances politiques étrangères, connaissant la même aventure.

 

Le métal précieux doit donc logiquement devenir « équivalent général », se substituant progressivement à nombre d’autres formes de prélèvements. Les princes deviennent ainsi les personnages centraux d’une circulation monétaire plus moderne, celle qui initie l’âge économique de l’humanité. Battre monnaie devient un attribut de la souveraineté. Mais en même temps la vocation du métal est d’être dissimulé et thésaurisé : la guerre peut se manifester à chaque instant et les potentialités récessionnistes du métal sont ainsi récurrentes. La centralité monétaire est donc fondamentale. Les princes doivent y veiller, empêcher si possible l’exportation du métal (qui, par exemple, va saigner Rome et contribuer à son effondrement) et surtout se construire un monopole de la frappe : les hôtels des monnaies.

 

Ruser avec la loi d’airain

 

La sélection du métal est aussi un fardeau pour le prince. D’un côté elle affirme sa puissance et son pouvoir de prédation sur les sujets endettés ; de l’autre, il faut en réguler le flux si l’on ne veut pas faire face à une pénurie, source de récession ou, à l’inverse, risquer la méfiance résultant d’une surabondance. Le prince a intérêt à une multiplication des signes monétaires, surtout s’il peine à pérenniser ses prédations par la contrainte : esclavage, corvées, impôt, etc. La conjonction d’une pénurie de métal par épuisement ou perte de contrôle de mines conjuguée à des résistances croissantes des sujets, peut l’amener à « tricher » au niveau des hôtels des monnaies. Ainsi, en France le mandement royal de 1358 affirme sans pudeur que l’on doit préférer la monétisation à l’impôt et que le roi doit mobiliser les rentes qu’il tire de la frappe. Et si les sujets s’avisent de cette politique de dilution, le prince dispose d’autres expédients, par exemple l’obligation de renouvellement plus rapide de la frappe des monnaies anciennes, ou l’émission d’une nouvelle monnaie, voire la simple vente des hôtels des monnaies lesquels deviennent des charges publiques pour une bourgeoisie financière en voie de constitution.

 

Toute la période qui va de la naissance de l’économie et de l’État à leur plein épanouissement, avec les révolutions industrielles et le passage progressif à l’État de droit, correspond à l’histoire de la ruse avec la loi d’airain.

 

Pendant très longtemps, la monnaie de papier est une impossible solution à la pénurie monétaire, d’où des catastrophes bien connues, par exemple, en France, le système de Law ou les assignats. On a connu aussi l’élection de deux métaux précieux que l’on fait circuler simultanément avec des valeurs légales ne correspondant pas nécessairement à leurs prix de marché. Nous avons là toute la question du bimétallisme et de cette fausse solution qu’était l’Union Latine (1865), voulue par un empereur cherchant peut-être à restaurer un empire et édifier une monnaie européenne unique. Derrière ces tentatives se manifeste la « loi de Gresham »[2]. Et parce qu’elle fait peur, l’or continuera à manifester son irrésistible puissance. La Grande Bretagne s’y pliera très longtemps et paiera ainsi très cher sa tentative de retour à l’étalon-or dans les années 1920. Organisant la pénurie monétaire, son État devait plonger le pays dans un tourbillon récessionniste mettant fin à la grandeur britannique.

 

Loi d’airain et affrontements autour de la rente

 

La fonction de réserve de valeur de la monnaie à l’origine de la loi d’airain, préoccupe des groupes sociaux dont l’existence politique s’affirme en même temps que l’État de droit. Lorsque les princes, prédateurs infinis, saisissent qu’il est de leur intérêt de laisser grossir une masse taxable par le biais d’une prédation plus intelligente, ils laissent l’économie s’épanouir et avec elle le groupe des entrepreneurs économiques. Les créances des princes sur les sujets se trouvent complétées par des prêts consentis par les financiers. La fonction réserve de valeur de la monnaie s’épanouit et avec elle la rente, c’est-à-dire le taux de l’intérêt. Phénomène qui développe des endettements publics croissants et parfois gérés par la violence de l’État endetté : banquiers italiens du moyen-âge, machiavéliques expulsions des juifs avec extinction juridique des dettes de leurs débiteurs par versement du cinquième des sommes dues au Trésor royal, etc. Mais la marche progressive vers l’État de droit aboutit à un partage plus serein de la rente générée par la fonction réserve de valeur de la monnaie métallique. En échange d’un début de partage de la souveraineté monétaire, le prince, affaibli, se trouve plus ou moins assuré de bénéficier des services des banquiers.

 

Ceux-ci acquièrent, le plus souvent sans titres, un véritable droit sur la monnaie légale : ils commencent à émettre du papier au-delà de leurs réserves métalliques, ce qui correspond à un début de transfert de la fonction régalienne d’émission monétaire. L’ « entrepreneur politique », de plus en plus souvent soumis à l’élection dans le cadre d’un marché politique naissant, est satisfait de voir le déficit public couvert par un achat régulier de titres producteurs de rentes. Ainsi la rente perpétuelle du 19èmesiècle engendre une classe de rentiers heureux de voir se creuser le déficit public qui leur procure un style de vie confortable et sécurisant. A la belle époque (vers 1900) le service de la dette publique française est évalué à 25 % du budget de l’État, lequel représente environ 12 % du PIB et le service de la dette pèse donc trois points de PIB, charge comparable à celle que l’on constate aujourd’hui. Les entrepreneurs politiques ne rusent plus que modérément avec la loi d’airain : le franc germinal reste stable tout au long du 19ème siècle. Jadis les princes protégeaient les aristocrates, désormais ils défendent les intérêts des rentiers.

 

La montée de l’État de droit est aussi celle de l’idéologie du contrat social et de l’intérêt général. Moins prédateurs, les entrepreneurs politiques constatent que leur reconduction au pouvoir passe par un marché fort particulier où il est question de services publics dont le coût est financé par l’impôt. Mais comme le soupçonnent les premiers libéraux (Constant, Bastiat, Spencer…), les services publics et les impôts ne relèvent nullement du « contrat ». Aucun agent n’achète sur un marché, des services publics contre un paiement volontaire. Le libéralisme croit en finir avec le prédateur, alors qu’il n’en finit qu’avec son représentant historique et laisse intacts les instruments de la prédation, laquelle pourra fonctionner démocratiquement au gré des majorités parlementaires.

 

Mais si une communauté d’intérêts et de destin lie entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques, des évènements majeurs peuvent mettre en cause cette complicité.

 

Loi d’airain maîtrisée et étiolement de la rente.

 

Lorsque l’illimitation de l’économie se conjugue avec l’illimitation de la guerre et des besoins financiers correspondants, les limites de la monnaie doivent être définitivement repoussées. Il faut inventer une usine à produire, toujours centralement, de la monnaie. Avec la fusion du Trésor et de la banque centrale, les moyens monétaires peuvent devenir tout aussi illimités que la violence militaire.

 

L’apparente mondialisation du 19ème siècle laisse la place à une forte consolidation des États-Nations. Curieusement, déficits et dettes publique devenus aussi gigantesques qu’aux époques prémodernes ne sont plus un boulet pour les pays qui – peut-être à l’exception de la Grande Bretagne – décident de ne pas s’en soucier, et préfèrent s’adonner aux investissements de reconstruction. Et il est vrai que si Trésor et Banque centrale ne font plus qu’un, la dette publique n’a plus de sens. Cette dernière n’a de réalité que si Trésor et Banque centrale sont séparés et n’ont de contact qu’avec un « curieux marché » où l’État (Trésor) est demandeur de monnaie – la monnaie légale, donc la sienne, celle qu’il a « adoubée » et fait gérer par la banque centrale - et où les banques  se trouvent offreuses de cette même monnaie.

 

Sans séparation, plus de marché de la dette et donc plus de dette publique. Dans un tel système où l’unité réelle – au-delà des apparences juridiques et institutionnelles – du Trésor et de la banque centrale est validée, c’est le Trésor qui fixe la quantité de monnaie en circulation et non pas le système financier. Durant quelque 60 années du vingtième siècle, dans nombre de pays, L’État retrouve la pleine souveraineté monétaire et cette fois sans risque d’épuisement de réserves métalliques, ni même de catastrophe monétaire, grâce à la mobilisation de tous les facteurs de production. Même l’Allemagne, victime d’une gigantesque inflation, saura, avec le docteur Schacht (1932-1936), se ressaisir très rapidement en faisant correspondre circulation monétaire et production. Désormais, dans nombre d’États, la production de monnaie s’ajuste à la croissance de l’économie laquelle a pour limite – à la fois supérieure et inférieure – les réserves en facteurs de production et en gains de productivité.

 

Mais avec l’étau monétaire disparaît – au moins partiellement – la rente. Surtout si, comme ce sera le cas de la France, le « curieux marché » n’existe plus, tant il est contourné, et que les taux d’intérêt réels (inflation comprise), sont politiquement décidés à un niveau proche de zéro. La rente est ici victime de la répression financière, ce que Keynes avait appelé « l’euthanasie des rentiers ». Ce n’est plus l’épargne (fonction réserve) mais la mobilisation de tous les facteurs de la production (plein emploi) qui nourrit l’investissement (fonction accumulation) financé par création monétaire.

 

La loi d’airain est ainsi provisoirement maitrisée . Elle survit toutefois en raison du comportement des autres souverains monétaires chez qui elle peut, en fonction des circonstances, se pérenniser. C’est que la fonction réserve de la valeur cherche à se maintenir malgré la répression financière, d’où la fuite devant la monnaie et la spéculation, qui entraînent à leur tour le renforcement de l’appareil répressif (contrôle des changes et de la circulation du capital, etc.). En renforçant l’Etat-Nation, le souverain moderne renforce un « dedans » face à un « dehors » lui-même renforcé et qui vient limiter sa souveraineté monétaire. De la même façon que les monnaies noires (du dedans) cohabitaient avec les monnaies d’argent et d’or (du dehors), les nouvelles monnaies souveraines se construisent sur la base d’un dehors qui échappe au souverain : l’euthanasie des rentiers ne parvient jamais à l’hégémonie.

 

Le retour de la loi d’airain de la monnaie.

 

Contrairement aux apparences, la fin de Bretton-Woods, avec la décision du président des USA, le 15 Août 1971, de supprimer la conversion en métal du dollar, ne correspond nullement à une nouvelle victoire sur la loi d’airain. C’est plutôt une victoire des entrepreneurs de la finance qui, bénéficiant de l’illimitation économique ouverte par la mondialisation, se sentent capables de repousser les limites du « déficit sans pleurs »[3]par la création monétaire. De même, une bonne gestion marchande des titres publics permet de soutenir, voire d’élargir le déficit public, « jumeau » du déficit extérieur. À l’époque, le président des USA ne se doutait peut-être pas du cadeau ainsi fait à la finance qui va accroitre sa « part de marché » dans le PIB planétaire. Quelques années plus tard, toute la législation rooseveltienne sera progressivement démantelée pour abolir la loi d’airain… dans la finance. Ce vaste mouvement sera justifié par une recherche universitaire étrillant le corpus keynésien au profit d’une « théorie des marchés efficients » nobélisée. La grande machine à fabriquer de la dette et donc de la rente, machine à financiariser l’économie réelle, se met en ordre de marche.

 

Partout dans le monde, les entrepreneurs de la finance se libèrent de la répression financière imposée par les entrepreneurs politiques et reportent sur les États les contraintes de la loi d’airain. La meilleure illustration en est donnée par la séparation complète des Trésors et des banques centrales, séparation extrême en Europe où les banques centrales de la zone euro ne peuvent même pas participer aux enchères de la dette publique. Du même coup, la rente est rétablie et se trouve désormais garantie par une politique rigoureuse de stabilité des prix, principal objectif des banques centrales indépendantes contre la dissolution des stocks de dettes par cet acide qu’était l’inflation. Les banques centrales deviennent gardiennes de la valeur des actifs financiers de toute nature, ce qui libère la finance et contraint les États.

 

De la loi d’airain de la monnaie à la loi d’airain des salaires

 

Au rétablissement d’une frontière infranchissable entre le Trésor et la banque centrale correspond la suppression de la frontière monétaire entre les États-Nations. Destruction d’un côté et construction de l’autre sont les conditions nécessaires à une édification grandiose : la mondialisation. Son prix se mesure en fin radicale de la souveraineté et en retour de la vieille loi d’airain de la monnaie au seul détriment des Etats.

 

La justification de la mondialisation est connue : l’épuisement du fordisme dès la fin des années 60  doit être combattue en recherchant de nouvelles productivités dans les espaces périphériques.  Il faut donc agréger aux vieux espaces d’accumulation de nouveaux territoires où la faiblesse des rémunérations se substitue aux gains de productivité déclinants dans les espaces centraux. Mais cela ne suffit pas pour rétablir un équilibre entre l’offre et la demande globales, car avec la disparition du fordisme national, disparaissent aussi les institutions qui garantissaient les débouchés d’une offre rapidement croissante. Sans mécanismes de redistribution, la pression sur les salaires rétablit la « loi d’airain des salaires » pré-fordiste à l’échelle mondiale : de quoi réfléchir à ces « sursauts de compétitivité » via une baisse du coût du travail dont le monde s’abreuve aujourd’hui en constatant l’affaissement de la croissance…

 

La présente crise de l’entrepreneuriat politique est vécue comme la « fin du politique » au profit de la dictature de l’économique. Il n’en est rien, puisque la mondialisation est elle-même une construction institutionnelle. Simplement, les entrepreneurs politiques qui depuis 30 ans construisent la mondialisation pour faire reculer les limites du fordisme sont obligés de la négocier contre la mise à l’index de l’État-providence… pièce essentielle  qui justifiait le succès et la légitimité  de l’entreprenariat politique.

 

Mais «  la loi d’airain des salaires » provoque une crise mondiale de débouchés où chaque État, tente de reporter par une concurrence agressive sur tous les autres, les problèmes qui en résultent. Face au dessaisissement monétaire des États, les entrepreneurs de la finance dérégulée proposent aux victimes de la nouvelle loi d’airain le remède de l’endettement pour pallier l’insuffisance mondiale de débouchés. Difficile dans ces conditions de maintenir la crédibilité d’un entreprenariat politique construite dans la phase ascendante du fordisme.

 

Les États dépossédés de la souveraineté monétaire ne sont pas tous dans la même situation au regard de la finance libérée.

 

Nouveaux rapports de forces

 

En dehors de cas très particuliers (Chine, Corée du nord…), le nouvel équilibre entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance est un rapport de forces variable.

 

Pour les pays à monnaie de réserve, il existe une communauté d’intérêts. Ainsi, aux USA, c’est bien l’industrie financière, qui en augmentant sa part de marché dans le PIB, permet aussi le développement de la part de marché américain dans le total des dépenses militaires mondiales. Le financement de la guerre qui était naguère soumis à la loi d’airain (il fallait de l’or pour payer les mercenaires) s’en libère grâce à l’illimitation de la finance. La fin de Bretton-Woods permet ainsi le gonflement du budget militaire américain avec le financement des guerres associées : Vietnam, Irak, Afghanistan .

 

Pour les pays dont la monnaie ne repose que sur une base légale étroitement nationale, le rapport de force entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques est tout autre, et la loi d’airain s’impose durement aux seconds, sous la forme du « curieux marché » : la rente est payée par les contribuables et vient limiter l’éventail des possibles.

 

Avec la séparation complète du Trésor et de la banque centrale, le premier est contraint d’acheter sa propre monnaie aux correspondants (les banques) de la seconde, qui lui est devenue étrangère. Pour conquérir ou conserver le pouvoir, les entrepreneurs politiques doivent construire de nouveaux compromis devenus plus difficiles car la nouvelle mondialisation impose, outre une gestion monétaire très stricte, une extrême prudence fiscale et sociale. Investir pour parvenir au plein emploi n’est plus une décision de politique économique et il ne faut désormais compter que sur la confiance des marchés.

 

Les pays de la zone euro sont sans doute les plus affectés. A défaut d’une fusion des marchés politiques au profit d’un État européen, la monnaie unique ne peut fonctionner que sur la base d’une loi d’airain particulièrement stricte, avec un séparation radicale des Trésors et de la banque centrale et le financement des États par le « curieux marché » au détriment des entrepreneurs politiques et au profit de l’industrie financière.

 

Avec les récentes décisions de la BCE de rachat sans limite de titres et ses fonctions futures dans l’union bancaire européenne en cours d’élaboration, ce sont les créanciers qui voient leur rente garantie. Et si demain l’ensemble du système bancaire européen passe sous le contrôle de la BCE, le rapport de forces au profit de la finance sera encore accentué.

 

Toutefois, la finance n’a pas intérêt à ponctionner les États jusqu’au défaut, au risque de l’effondrement planétaire. D’où ce paradoxe : après avoir acheté aux entrepreneurs politiques l’indépendance des banques centrales, les entrepreneurs de la finance exigent désormais qu’elles interviennent sur le marché de la dette publique pour soulager les États ! Le loup se préoccupe de la santé du mouton.

 

Désordres monétaires et paniques sur la fonction réserve de la valeur

 

D’une certaine façon la finance fût le mur de protection qui a permis de maintenir pendant près de trente années l’illusion d’un fordisme par d’autres moyens. C’est elle qui a rétabli l’équilibre entre offre et demande globales à l’échelle mondiale : la dépense américaine a pu s’accroitre malgré des revenus constants (dont la cause était la nouvelle concurrence mondiale) et la production chinoise a pu bondir sous l’effet d’une mondialisation compensant l’étroitesse des débouchés internes. Et ce modèle réduit de mondialisation qu’est la zone euro a pu reproduire par la finance, le modèle global : le Nord étant l’équivalent de la Chine et le Sud celui des USA. La crise de la machine à faire de la dette n’étant autre que l’effondrement progressif du mur de protection, mettant à nu la grande dislocation des sociétés. Il faudrait pérenniser la croissance de l’endettement pour empêcher le déploiement mondial de la crise de l’économie réelle, mais en même temps cette pérennisation est aujourd’hui impossible : trop de dette affecte la confiance.

 

Les volumineux et confortables coussins de dette retirés du jeu, il ne reste plus pour la survie de tous, que le bouc émissaire de la monnaie : la guerre des monnaies. Guerre elle-même perdue - car jeu à somme nulle - comme le fût la guerre des dévaluations des années 30. Un scénario probable est donc l’élargissement important des fluctuations (taux de change flottants) déstabilisant l’ensemble des systèmes de prix avec exacerbation de l’activité spéculative. Et une activité spéculative dont l’horizon serait la recherche acharnée, mais devenue difficile, de la fonction réserve de la valeur.

 

On peut donc penser que dans un premier temps, l’effondrement de la finance se marquera par l’élargissement du front de la financiarisation générale des activités humaines : si les monnaies, malgré le fantastique développement de la technologie financière ne peuvent plus assurer la fonction réserve de la valeur, alors c’est l’ensemble des autres biens qui sera testé comme salut possible. D’où, présentement, la bataille planétaire entre régulateurs publics ou privés et industrie financière pour bloquer les tentatives de limitation des activités purement spéculatives.

 

Bien évidemment l’histoire ne s’arrêtera pas, et le développement démesuré de la rente sera un jour corrigé en raison de ses effets dévastateurs, à l’échelle planétaire, sur les sociétés.

 

 

 



[1]Pour en savoir plus , on pourra consulter : « Banques centrale, indépendance ou soumission » Y Michel, 2012

[2]Thomas Gresham était un financier anglais du 16ième siècle qui avait constaté que lorsque deux monnaies circulaient simultanément dans un espace, les agents thésaurisaient la bonne monnaie pour ne financer leurs échanges qu’avec la mauvaise. D’où l’expression « la mauvaise monnaie chasse la bonne ».

[3]Expression de Jacques Rueff – conseiller du Général De Gaulle - pour désigner le déficit extérieur américain.

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans monnaie et banques
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commentaires

MlleBelle 18/12/2014 23:04

Le fixing est une procédure quotidienne de cotation qui détermine le prix des métaux précieux à partir de la confrontation, à un certain moment, des offres et des demandes de telle manière que le maximum d'offres et de demandes puisse être satisfait à ce cours.

BA 20/01/2013 20:58

Vendredi 18 janvier 2013 :

Jean-Claude Juncker a déclaré : Chypre est « un problème plus grave que la Grèce ».

Lisez cet article :

C’est Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe, qui a mangé le morceau, peu avant Noël : ni les marchés ni la presse n’ont l’air de réaliser qu’un pays de la zone euro pose aujourd’hui «un
problème plus grave que la Grèce», lâchait le Premier ministre luxembourgeois face à quelques journalistes. Ce problème, à son avis «sous-estimé», c’est Chypre, minuscule république comptant pour
moins de 0,2% du PIB des Dix-Sept…

Victime collatérale de la faillite de la Grèce, la petite île méditerranéenne appelle à l’aide depuis juin. Une affaire d’abord jugée bien anecdotique : qu’est-ce qu’une quinzaine de milliards
d’euros face aux 400 milliards mobilisés pour le sauvetage grec ? «Chypre, ça n’a l’air de rien, et pourtant, c’est très compliqué», acquiesce à Berlin une source gouvernementale. D’ailleurs, sept
mois après son appel au secours, aucun accord n’a pu être signé, jusqu’ici, entre le pays et la troïka des créanciers associant l’Europe, la BCE et le Fonds monétaire international.

Mafia russe.

Le «cas Nicosie» est épineux à deux titres. Sur le plan économique, le sauvetage des banques chypriotes - évalué à environ 9 milliards d’euros, selon l’audit encore confidentiel qui sera soumis
lundi à l’Eurogroupe - est déjà voué à entrer dans les annales. Rapporté à la taille du pays, ce serait le deuxième plus gros du monde (50% du PIB), après le renflouement du secteur bancaire
indonésien en 1997. Et en ajoutant l’aide de 7,5 milliards dont l’Etat a besoin pour boucler son budget et honorer le service de sa dette jusqu’en 2015, la facture pourrait dépasser… 92% de son PIB
!

Sur le plan politique, ensuite, le dossier chypriote constitue un cocktail explosif : calendrier électoral néfaste, mafia russe, évasion fiscale et blanchiment d’argent. A son entrée dans l’Union
européenne (UE) en 2004, Chypre a beau avoir fait moult efforts de ravalement de façade, son image de paradis offshore est redevenue terriblement gênante. Surtout en Allemagne où, fin 2012, a
«fuité» un rapport des services secrets fédéraux évaluant à 20 milliards d’euros les capitaux russes mis au chaud sur des comptes chypriotes.

En campagne contre Angela Merkel, qui brigue un troisième mandat cet automne, la gauche et les Verts ont été les premiers à refuser que les contribuables allemands renflouent des banquiers présumés
voyous. La CDU a dû emboîter le pas : «Nous exigeons la garantie que l’aide ira aux citoyens chypriotes et pas aux oligarques russes», réclamait ces jours-ci l’eurodéputé Markus Ferber.

Pour d’autres pays, comme la France, l’Italie ou la Slovaquie, le problème est surtout le dumping fiscal. Durant les négociations d’adhésion, l’une des priorités de Bruxelles fut que Chypre
abolisse son alléchant système offshore offrant un accueil discret aux capitaux étrangers, taxés à seulement 4,25%. Désormais, toutes les sociétés basées dans l’île sont soumises au même taux
d’imposition de 10%. L’attrait de Chypre n’en a pas souffert, sa fiscalité restant la plus basse de la zone euro : sur ce territoire grand comme la Corrèze, sont aujourd’hui enregistrées 270 000
compagnies - deux fois plus qu’en 2005 -, dont bon nombre de holdings de multinationales. En visite à Nicosie cette semaine, le sénateur français Philippe Marini ne s’est pas privé de dire au
ministre des Finances ce qu’il pensait d’un «impôt sur les sociétés à 10% dans un pays qui demande un renflouement de 17 milliards d’euros». La France, espère-t-il, saura conditionner son aide à la
fin de ce dumping fiscal. Un chantage identique à celui que les Européens avaient tenté - en vain - envers Dublin (qui a sauvé son taux à 12,5%), quand ils avaient volé fin 2010 au secours des
banques irlandaises.

Nul doute que Chypre ne se laissera pas faire, vu l’importance économique de son activité de business center international. Quant aux accusations de lessiveuse d’argent sale, l’île a lancé la
contre-offensive. Tous les ambassadeurs européens à Nicosie étaient conviés le 10 janvier au ministère des Finances à un exposé montrant que Chypre se conforme mieux que l’Allemagne, le Luxembourg
ou l’Italie aux règles internationales antiblanchiment. La petite république bataille enfin pour ne pas payer trop cher ce plan de sauvetage, qui ferait grimper sa dette au niveau insoutenable de
140% du PIB.

Potion amère.

Si les banques chypriotes sont aux abois, c’est que la décote de la dette grecque leur a coûté plus de 4 milliards d’euros, plaide aussi Nicosie. Des circonstances atténuantes dont l’Allemagne ne
veut pas entendre parler. Que Chypre ne compte pas sur «des conditions particulières», a prévenu Angela Merkel. Ne resterait que la potion amère déjà préparée par la troïka, avec sa panoplie de
privatisations et de coupes salariales. L’actuel président communiste, Demetris Christofias, s’y refuse mordicus. A Bruxelles, on ne compte donc plus résoudre le «cas Nicosie» avant mars : jouant
la montre, la zone euro va laisser passer l’élection présidentielle des 17 et 24 février à Chypre. Et reprendre la négociation avec la droite, donnée gagnante par tous les sondages.

http://www.liberation.fr/economie/2013/01/18/chypre-le-moucheron-qui-agace-l-europe_875130

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  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
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