Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 14:05

Jean-Pierre Dupuy[1] vient régulièrement frapper à la porte des économistes pour  rappeler les insuffisances de leurs  paradigmes, en particulier celui de l’individualisme méthodologique, ce dernier les amènant à considérer que le tout (la société) n’est que la somme des parties (les individus effectuant des choix rationnels).

Dans un récent article du Monde[2] il évoque l’idée d’autotranscendance du social en rappelant l’apologue de Jacques Lacan[3]. En termes simples il s’agit du partage d’une fortune composée de onze chameaux à répartir entre 3 enfants. Les règles du partage sont fixées dans le testament du père : la moitié pour l’un, le quart pour le second et le sixième pour le troisième…soit une succession impossible sans en dénaturer le sens, puisque les chameaux devraient d’abord être tués pour ensuite  partager de simples carcasses.

D’où l’idée d’une extériorité à introduire dans le jeu social : il suffit de découvrir une personne extérieure qui accepte de prêter un chameau, que l’on remboursera au terme de la succession. Introduire un douzième chameau dans le jeu permet à ce dernier d’être joué : Le premier enfant pourra obtenir 6 chameaux (la moitié), le second 3 (le Quart), et le troisième 2 (le sixième). On constate aussi que le chameau prêté pourra être rendu : Onze chameaux partagés, le douzième pouvant être rendu à l’extériorité.

A l’interne, la situation était intenable et la violence probable : il n’y avait pas de solution à l’intérieur de la microsociété composée des 3 héritiers. La seule issue possible était une intervention depuis l’extérieur au groupe.

S’il existe des individus qui font société, l’apologue de Jacques Lacan nous invite à penser que la société correspondante, est sans doute le fait des individus, mais nullement de leurs intentions et de la promulgation d’un contrat « hors sol », c’est-à-dire un contrat ne s’appuyant pas sur une extériorité que chacun sera amené à respecter. Une extériorité que personne n’a construite et que seule l’interaction sociale a engendrée.

Les lecteurs de ce blog [4]savent que cette « extériorité » espace du « politique » au sens générique du terme est passé par diverses formes qui se sont historiquement manifestées : le religieux, le politique au sens classique, celui qui a fait émerger les Etats, enfin l’économie. Cette dernière se découpant en 2 grandes tendances : celle de la « main invisible » (premiers classiques) ou de l’intérêt général ou de l’intérêt public (Keynes) qui rappelle clairement « l’extériorité », et celle de l’utopie (ultra-libéraux et libertariens) qui nie ou combat l’existence de toute forme d’extériorité tout en continuant parfois d’accepter l’idée d’un intérêt général.

Ces mêmes lecteurs savent aussi que cette extériorité est une réalité humaine indépassable : elle fait partie- au sens quasi biologique - de la condition humaine. C’est dire qu’il faut s’en accommoder, comme il faut s’accommoder de la mort.

Enfin ces mêmes lecteurs savent que -passé le stade des religions primitives où aucun des sociétaires ne se trouve en position privilégiée pour accéder à la connaissance voire la maitrise des forces de l’au-delà - l’extériorité fait l’objet d’un combat entre les hommes pour en maitriser son accès. L’autotranscendance n’est pas qu’une aliénation, elle est aussi un enjeu social : qui en aura la maitrise ?

L’histoire de cette dernière est ce qu’on appelle dans ce blog celle de « la grande aventure des Etats », la problématique de leur naissance et celle des forces de transformations qui font émerger des modalités très diverses de ce qu’on appelle le politique. Avec cette conclusion aussi paradoxale que celle du « pacte du chameau » : ce qu’on appelle l’Etat et ses institutions - donc ce qu’on désigne souvent maladroitement comme le secteur public qu’il faudrait opposer au secteur privé – n’est rien d’autre que l’extériorité privatisée par un clan, famille, individus. Autant de modalités désignées dans ce blog par l’expression générique « d’entrepreneurs politiques ».

Le mode de privatisation peut évidemment varier en fonction des modalités historiques de la lutte pour l’accès  au pouvoir. Si les entrepreneurs politiques se battent pour l’accès ou la reconduction au pourvoir, ils doivent aussi composer avec les revendications des autres membres de la société. Plus ce qu’on appelle la société civile se trouve active et plus l’utilisation des outils de la puissance dite « publique » se doivent être complexifiés et affinés. Une société civile plus active et plus complexe est corrélée avec ce qu’on appelle dans le blog « l’innondation de l’économique » (Marx parlerait de «l’immense accumulation de marchandises »). Parallèlement Il en résulte une demande croissante de ce qu’on appelle des « produits politiques » que les entrepreneurs se doivent de produire aux fins de reconduction ou conquête du pouvoir[5].

La période présente de l’aventure étatique est ainsi  faite  de très lourdes difficultés :

-  contestation croissante de l’idéologie d’un intérêt général avec en correspondance désacralisation radicale de « l’extériorité » et ruine des symboles associés ;

- exigence d’ouverture et de mondialisation avec en correspondance la fin de l’idée de souveraineté attachée à l’idée même « d’extériorité » ;

- ruine du « démos » attaché lui- même au principe d’extériorité et donc dépassement possible de l’idée de démocratie (le peuple est éloigné des règles de la démocratie au profit des seules règles économiques) ;

- perte de puissance de l’extériorité qui dans la mondialisation se trouve sans frontières (« l’extériorité perd sa peau ») et se trouve en difficulté pour réguler l’ensemble qui ne fait déjà plus société ;

- « saignement » de l’extériorité qui perd sa puissance de prédation fiscale au moment où de nouvelles exigences se manifestent chez les individus, d’où la difficulté de réguler une dette publique que la crise économique ne peut qu’aggraver ;

- Au final large démonétisation de l’entrepreneuriat politique dans nombre de pays.

 

Il existe ainsi globalement une crise des Etats, ce qui- bien évidemment - ne signifie pas leur disparition.



[1]Philosophe, professeur à l’Université Stanford.

[2]« Le pacte du chameau », Le Monde du 20 Mai 2014.

[3](1901-1981, psychiatre et psychanalyste

[4]Notamment tous les textes enregistrés sous la banière : « Etats et poltiques ».

[5] Parmi ces produits on notera dans la présente période une inondation de « droits libertés » et « droits créances ».

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
  • La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
  • : Analyse de la crise économique, financière, politique et sociale par le dépassement des paradigmes traditionnels
  • Contact

Recherche