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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 16:54

 

Il est aujourd’hui affirmé haut et fort que la France ne peut plus attendre et qu’il est nécessaire, dans l’urgence, de réformer la SNCF. N’entrons pas dans d’inutiles polémiques et acceptons un point de vue libéral pour justifier ce qui s’annonce être une « grande transformation ». Le libéral affirmera simplement que dans le cas de la SNCF l’usager ne conduit pas avec son fournisseur un échange volontaire classique. Au-delà d’une situation de monopole, et de fréquents non-respects des engagements, le contrat développe des externalités négatives au détriment des tiers. Il s’agit là bien évidemment des déficits et d’une dette qui pèsent sur la collectivité. Le juriste libéral brandira alors le concept d’externalité négative et demandera à la puissance publique une intervention garantissant l’internalisation des dites externalités. En clair, il faut diminuer drastiquement l’ensemble des coûts dont bien sûr celui du travail. Tout au plus pourrait-on accepter  – au regard de la dureté des droits de propriété invoqués par les libéraux - une légère déviance utilitariste en maintenant un certain niveau de service public propre au maintien de lignes déficitaires. Hayek, Nozick… oui… beaucoup… mais quand même un peu Bentham….

 Nous voudrions ici montrer que d’un point de vue libéral, une « grande transformation » s’avère beaucoup plus urgente au niveau de la finance qu’au niveau de la SNCF.

Il nous faut pour cela exposer brièvement les contrats financiers et leur particularité.

Le problème de la finance est précisément qu’elle développe des externalités a priori incontrôlables et très dommageables : ce qu’on appelle les crises financières aux effets dits « systémiques », effets autrement redoutables que la dette de la SNCF.

Comprenons tout d’abord que dans la finance les échanges marchands n’y sont naturellement mutuellement avantageux que sur la base d’un risque : l’objet échangé est une espérance de gain et, qui plus est, l’objet concerné est souvent très abstrait.

La finance s’est construite sur le développement d’un marché de l’insécurité, donc du risque, qu’il faut accroitre pour vendre les outils de sa réduction. Propos a priori arides qu’il faut décoder.

L’affinement de la théorie des droits de propriété a pu transformer tout ce qui est matériel en objets financiers abstraits divisibles en doses réduites : doses de produits pétroliers, de produits primaires, d’indices, de « Credit default swap » ou « Equity default swap », « d’options sur paniers », de « Trackers », de « Titrisation synthétique », de « Cat bond », de « Dérivés de taux », etc. La liste de tels produits est très longue et s’allonge avec ce qu’on appelle la « créativité financière ».

Mais aussi, il a fallu – à l’inverse de la SNCF-  développer le marché de l’insécurité : recul général des activités publiques et des tarifs règlementés, donc peu variables à l’échelle planétaire. Chacun a ici en tête le pétrole brut dont le prix fût stable pendant les trente années qui suivirent la seconde guerre mondiale.[1] Les Etats seront également invités à abandonner la surveillance étroite de leur monnaie en créant un marché des changes complètement libre, en définissant une sanction mondiale à l’adresse des Etats pour « manipulation de taux de change », etc. Ils seront aussi sommés d’abandonner le « fixing » dans les bourses au profit de la notation en continu. Ils seront invités également à ne se financer que par le biais du seul marché. Inutile d’insister sur des faits trop connus.

Certes, les contrats financiers sont gérés selon les règles classiques du droit, mais il s’agit de contrats où ce qu’on appelle la couverture du risque procède par externalisation. Alors que le droit classique, appliqué à l’économie réelle permet -même à la SNCF-  l’internalisation des externalités, ce même droit assure au contraire le report du risque lié à chaque contrat sur d’autres acteurs de la même sphère financière. En économie réelle, l’externalité est exceptionnelle et peut théoriquement être contenue, ce que souhaite le gouvernement pour la SNCF. Par contre, en économie financière l’externalisation est le but des contrats : elle est l’essence même de la finance. Comme si la SNCF avait prévu dans son objet social, l’impératif d’un report de ses coûts vers l’ensemble de la société…

Et parce que l’externalisation est le catalyseur de l’activité financière, le risque fabriqué est transmis et jamais circonscrit : il ne disparait jamais. C’est dire que le droit financier malgré toute son épaisseur, est incapable d’exercer son vrai métier à savoir permettre une interaction stable durable et apaisée.

Sans doute existe-il un moyen pour les Etats : celui d’adopter des procédures d’internalisation en asséchant toutes les voies qui assurent l’épanouissement de la finance et les risques systémiques qu’elle fait courir à l’ensemble de la société. Dans ce cas, il tuerait l’industrie financière un peu comme s’il tuait l’industrie automobile en détruisant l’ensemble du réseau routier.

Tel serait le cas si les contrats financiers, par exemple l’échange de devises, ne seraient plus risqués en raison de taux de change fixes politiquement définis. Cela signifierait que l’on détruit le FOREX, ses 5500 milliards de dollars échangés quotidiennement[2], avec le licenciement correspondant de milliers de Traders chargés de couvrir le risque de quelques dizaines de milliards d’échanges de marchandises réelles. Que deviendrait la City de Londres qui assure les 2/3 de ce gigantesque marché ?

Une règle d’externalisation a priori plus douce consisterait à ce que le risque  - qu’il faut aujourd’hui, répétons-le, développer pour augmenter le marché de sa réduction – soit internalisé par mutualisation de son coût planétaire. Mais là aussi, la règle de droit tuerait le marché et surtout développerait les comportements de passager clandestin, chacun augmentant sa part de marché du risque, pour au final en faire payer les charges sur la communauté financière. On comprend mieux ici l’énorme résistance à la création bruxelloise d’un fonds de mutualisation des risques bancaires dont le montant ridiculement faible ne sera prêt à l’emploi que d’ici une dizaine d’années[3]. On pourrait multiplier les exemples et constater que malgré le triomphe de l’idéologie libérale, le principe de responsabilité que l’on rencontre dans l’économie réelle et qui devrait se traduire par des logiques de type « bail-in » dans la finance, est régulièrement constaté et repoussé[4].

Le coût de l’internalisation étant énorme, il reviendrait chaque fois à détruire l’ensemble de l’industrie financière. Clairement, cela signifie qu’appliquée à la finance il ne saurait y avoir de règles de droit gérant de façon assurée l’interaction sociale dans la branche. L’aléa moral, partout constaté et toujours dénoncé, repose ainsi sur le fait qu’un système juridique assurant l’internalisation, concrètement un « bail-in réel», ne peut émerger à peine de disparition complète de l’industrie financière. Dans sa version la plus large, l’internalisation correspondrait au prix payé pour éviter la disparition de la société en tant qu’ordre institutionnel organisé. C’est en effet ce que peut produire un « bank-run » avec effondrement monétaire et réapparition de la guerre de tous contre tous dans un espace devenu anomique. Le coût du « bail-in » est donc incommensurable.[5]

 

Les entrepreneurs de la finance qui, depuis de très nombreux siècles, achètent sur les marchés politiques le développement du marché du risque et la gestion de l’insécurité, ont aussi acheté la logique du « Bail-out ». En clair, puisqu’aucune règle juridique gérant l’internalisation n’est pensable, il faut un tiers, un « bouc- émissaire » sur lequel pourra se reporter l’externalité c’est-à-dire la crise financière. Le bouc- émissaire est bien évidemment dans le langage de la finance le « prêteur en dernier ressort », celui qui en principe ne présente pas de risque  « bilantaire ». Ce peut être l’Etat dont le dépôt de bilan est impensable en raison de sa violence politique dont il est le porteur indépassable. Ce peut être aussi la banque centrale qui elle non plus ne connait pas de risque bilantaire.[6]

Le choix retenu dépend des rapports entre banques centrales, systèmes financiers   et Etats.

Lorsque les Etats maitrisent pleinement leur banque centrale, les choses sont relativement aisées. Une telle organisation suppose en fait que la place de la finance y soit modeste, les entrepreneurs financiers n’ayant pas encore réussi à élargir le périmètre de leur industrie en faisant, par exemple, de la dette publique une affaire de marché financier[7]. Dans le même temps la régulation financière n’est pas encore complètement privatisée, et donc la crise financière peut être contenue[8]. Le « bail-out » pourra dans cette circonstance être facilement supporté par la Banque centrale, elle-même sous les ordres du Trésor…. En bref, une SNCF à peu près raisonnable…. on se lance dans quelques lignes déficitaires dans le cadre d’un périmètre durement négocié…

A l’inverse, lorsque la séparation est radicale entre Trésor et Banque centrale et que nous assistons à « l’endocytose des banques dans l’Etat »[9] le « Bail-out » -gigantesque en raison d’une industrie financière devenue elle-même gigantesque-  est complètement supporté par l’Etat lui-même. Cela signifie qu’il garantit ce qui est encore le domaine public des échanges  -finance et circulation monétaire – en faisant payer, cette externalité qu’est la crise financière, par les contribuables eux-mêmes. Cela correspond bien évidemment à ce que le monde a connu depuis septembre 2008… En bref, une SNCF qui aurait décidé avec l’appui de l’Etat une prise d’otages de très grande ampleur….

La conclusion est claire : parce qu’un ordre juridique permettant de réguler de façon civilisée, est impensable dans l’industrie financière telle qu’elle est aujourd’hui politiquement organisée, cette dernière apparait pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une pollution sociale[10]. En conséquence, il n’est d’autre solution que d’en délimiter de façon très stricte ses activités.

En conclusion Il faut donc réformer la finance bien davantage que la SNCF. Cette dernière obéit peu à l’ordre libéral du monde, mais la finance se situe à mille lieux du libéralisme…. contrairement à ce qui est trop rapidement affirmé.

 

Curieusement, cette pollution sociale fut perçue de longue date, et le code civil français – bien avant « the rise of the Banking State » - avait prévu dans son article 1965 que « la loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour l’exécution d’un pari ».   Bien évidemment, l’industrie financière - bloquée par un texte aussi rude que celui qui interdirait la construction de routes pour le développement de l’industrie automobile – devait se mobiliser pour obtenir un changement de la loi. Un peu comme si une SNCF toute puissante se mobilisait pour interdire la circulation routière…. Cela fut obtenu par la loi du 28 mars 1885 qui dans son article 1 énonçait : « tous marchés à terme sur effets publics et autres, tous marchés à livrer sur denrées et marchandises sont réputés légaux. Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent d’opérations à termes, se prévaloir de l’article 1965 du Code Civil, lors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence ». Tous les textes modernes se rapportant aux contrats financiers, textes rassemblés dans le très volumineux Code Monétaire et Financier, devaient valider et étendre la portée de la loi de 1885. Tordre le cou du Code Civil était l’impératif du développement de l’industrie financière. Qu’en serait-il, aujourd’hui, si un lobby SNCF, par exemple un syndicat de cheminots, exigeait que l’on torde le cou des camionneurs pour mieux assurer le développement du rail ?

 

Conclusion

Le signifiant « ultra-libéralisme » ne correspond pas au signifié. La théorie des droits de propriété vantée par les libertariens n’existe pas dans l’ illibérale réalité financière. Dès qu’une telle industrie se développe, le risque est grand de ne plus voir les droits de propriété respectés. Il importe par conséquent d’en limiter très strictement le périmètre. Cela passe par une transformation radicale des Etats, la fin de leur endocytose par les banques, le rétablissement strict de la souveraineté monétaire et de l’émission de monnaie correspondante, des régulations limitant strictement la créativité financière, etc. Bien évidemment il doit être mis fin à l’indépendance des banques centrales[11].

Un tel projet, probablement plus moral que celui de la réforme de la SNCF devrait être prioritaire. Bien évidement il n’en sera pas question et le pouvoir continuera à inviter le peuple à regarder le doigt quand il faut regarder la lune….

 

 

 

 

[1] A cette époque, Total n’avait nul besoin des quelques 600 traders qu’il emploie aujourd’hui de par le monde.

[2] Soit presque 10% du PIB annuel mondial.

[3] Nous faisons ici référence au projet d’union bancaire adopté le 18 décembre 2013. La caisse de mutualisation atteindra théoriquement un montant de 56 milliard d’euros en 2026.

[4] C’est bien ce que constatait Damien Leurent, responsable « industrie financière » du cabinet Deloitte. Dans un article du Monde « Quand les banques renouent avec les conduites à risques », il signale en effet que les récentes tentatives d’internalisation ne font que déplacer le problème vers le shadow banking.

[5] L’argument qui consiste à dire que pour les actionnaires, créanciers et déposants, le « bail-in » ne pourrait concerner que les sommes investies ou déposées est insuffisant, car il est clair que si un « bail-in » potentiel était juridiquement incorporé au contrat, jamais les banques en particulier systémiques, ne pourraient exister en tant qu’institution. Encore une fois l’industrie financière ne pourrait exister. Pour confirmer ce point de vue il n’y a qu’à constater la levée des lobbys bancaires chaque fois qu’il est question de passer non pas à une garantie complète mais à un pourcentage du total du bilan ou des dettes potentielles.

[6] CF ici : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[7] On pourra mieux comprendre cette réalité en se reportant à mon article publié dans Economie Appliquée, tome LXVI, 2013, N°3 : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir ». En particulier on pourra se référer au paragraphe 6 page 162 où l’on parle du passage du « mode hiérarchique » de la dette publique à son  « mode marché ».

[8] Notons que cela correspond sans remonter très loin dans le temps au système de Bretton-Woods, période pendant laquelle les crises financières étaient à peu près inconnues.

[9] Expression que nous devons au politiste J. Keane : http://medomai.over-blog.com/2014/02/une-courte-histoire-des-banques-et-de-la-d%C3%89mocratie-par-john-keane.html

[10] C’est un peu ce que pense  la juriste Katharina Pistor. Cf son article: « A legal Theory of Finance », Journal of Comparative Economics, N°41, mars 2013.

[11] Le texte suivant apporte des éclaircissements sur la problématique de l’indépendance des banques centrales: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-construction-politique-du-marche-de-la-dette-publique-85707447.html

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 16:26

 

La croissance est de retour et semble connaitre une accélération pour 2018 avec déploiement sur tous les continents. Les prévisions du FMI sont les plus optimistes et désormais il est anticipé une croissance mondiale de 3,9%, tandis que la zone euro quitte son plancher pour se hisser à 2,7%. A l’intérieur de cette dernière les plus malades semblent recouvrer la santé et, même la Grèce, même l’Italie, vont retrouver une certaine croissance, alors qu’Espagne et Portugal s’envolent avec des taux supérieurs à ceux de nord de la zone euro.

Cette croissance retrouvée met-elle fin à la crise ? On peut sérieusement en douter et c’est la question que nous allons tenter d’aborder dans le court texte qui suit.

Acceptons de raisonner au niveau mondial afin de ne pas introduire la question des exportations et des importations. A ce niveau, la somme mondiale des exportations est nécessairement égale à celle des importations. Dés lors, le monde dispose d’une masse de richesses produites qu’il peut consommer ou investir. Cette masse pourra grossir (croissance) si elle comporte beaucoup de marchandises ayant vocation à devenir du capital productif. Jadis, plus particulièrement à l’époque du fordisme, la croissance élevée était aussi due à l’efficience croissante de la production, ce qu’on appelait la croissance de la productivité, laquelle était généralement proche de 2% l’an. On sait aujourd’hui que, pour de multiples raisons, cette croissance de la productivité s’est effondrée. D’où les actuels et lancinants propos concernant une croissance potentielle souvent inférieure à 1%, et propos s’enracinant aussi dans le dogme d’une « stagnation séculaire ».

La masse de richesse produite que l’on vient d’évoquer fait l’objet d’échanges sur le marché, d’où la nécessité d’introduire la monnaie dans le raisonnement. A l’instant T, il existe un stock de monnaie qui assure la circulation des marchandises. Ce stock est constitué de revenus issus de la production et se convertit en marchandises /biens de consommation et marchandises/ biens de production. Il peut se matérialiser sous forme d’une dette lorsque des agents se prêtent entre-eux des moyens de paiement. Ce sera le cas entre les ménages et l’Etat, qui pense ne pas disposer de moyens suffisants pour assurer les services qu’il croit devoir rendre, entre les entreprises soucieuses d’investir et les ménages, entre les ménages eux mêmes, etc. Ici créances et dettes se compensent et n’ont que peu d’impact sur la circulation des marchandises…sauf si la monnaie est délibérément stockée ou canalisée vers des activités spéculatives. Dans ce cas, le risque est de voir des marchandises stockées et non vendues correspondant au stockage de monnaie.

Dans le cas que nous venons d’examiner, la masse monétaire assure la circulation des marchandises, donne lieu à l’apparition de créances et de dettes, mais son volume n’est pas questionné.

Pour autant la masse monétaire n’est pas qu’un stock, elle peut aussi grandir en raison de la possibilité pour les banques de créer de la monnaie sans aucune contrepartie. Il convient d’ailleurs de penser que cette création est nécessaire en raison de la croissance elle-même, laquelle exprime des besoins croissants pour faire face à une masse plus importante de marchandises à faire circuler. On sait que la monnaie ainsi créée est de « l’argent dette » puisque cette création ne s’opère qu’à partir d’un crédit qu’il faudra un jour rembourser auprès de la banque.

Quand par conséquent on parle de dettes privées ou publiques et de son montant, on ne sait pas ce qui relève de l’épargne préalable (qui est elle-même la contrepartie d’une dette ancienne) et ce qui relève de crédits nouveaux. Ainsi lorsque les banques acheteuses de la dette publique française se présentent au guichet de l’Agence France Trésor, on ne sait pas si elles paient avec de la création monétaire nouvelle ou à partir de dépôts de ses clients[1].

Quoi qu’il en soit, on conviendra que la croissance économique mondiale, sera d’autant plus robuste que le stock de monnaie propre à faire circuler les marchandises s’agrandit de la création monétaire, elle-même contrepartie d’une dette nouvelle. Et cet « argent/ dette » nouveau est d’autant plus nécessaire qu’il peut se trouver des circonstances dans lesquelles de « l’argent dette » ancien se trouve immobilisé ou utilisé à des fins non productives. Tel est par exemple le cas aujourd’hui de ces firmes américaines qui conservent de gigantesques montants sous la forme de liquidités sans usage précis[2].

Aujourd’hui la croissance est relativement élevée en raison de l’explosion de toutes les dettes privées (ménages et entreprises) et publiques. On peut citer quelques chiffres. La somme des dettes privées et publiques atteindrait 242,6% du PIB mondial en 2017, ce qui constitue un record historique. La base monétaire qui ne représentait que 9% de PIB en 1990 en totalise 32% en 2017, nouveau record historique. La bulle financière (M2 + crédits + encours obligataire + capitalisation boursière qui totalisait 300% du PIB en 1994 se hisse à 475 du PIB en 2017, nouveau record historique. Plus proche de l’outil de circulation de la marchandise, la masse monétaire (M1) croit à des rythmes partout supérieurs à 6% en valeur, ce qui signifie que la demande globale est en permanence nourrie par un surplus de demande irrigant la croissance. Et, de ce point de vue, si les salaires n’ont plus aucune incidence sur l’inflation et ne peuvent plus – mondialisation oblige - se nourrir sur une croissance de la productivité qui elle-même est en déshérence, ils peuvent être artificiellement relevés par le crédit comme au temps des subprimes américains.

Il n’est guère possible de distinguer de matière précise ce qui, dans la croissance globale des dettes privées et publique, relève d’opérations de simples transferts ou de transformation et ce qui relève strictement de la croissance monétaire. Par contre, il faut souligner que c’est bien la création nette de monnaie qui gonfle une demande globale probablement insuffisante. Affirmation qu’il convient de justifier.

Plusieurs signes attestent de cette insuffisante demande globale. D’abord il existe - même en période de tassement des gains de productivité- une évolution négative des salaires. C’est ainsi qu’au niveau OCDE, les salaires réels par tête en longue période augmentent moins rapidement que la productivité par tête[3]. Il en résulte une déformation du partage de la valeur ajoutée au bénéfice des profits. C’est ainsi que - toujours pour la même zone- le ratio (profits+intérêts)/PIB passe de 13,5 en 1998 à 16,8 en 2017. La demande d’investissement ne suit que partiellement et les taux d’autofinancement passent de 72% en 2000 à 112% en 2017. Cela signifie une masse de cash-flow non productivement utilisée, et non orientée vers une réduction des taux d’endettement qui réduirait le rendement des fonds propres. A l’inverse, cette masse sera partiellement utilisée au rachat d’actions, rachat expliquant la curieuse émission nette négative d’actions, le tout permettant de dissocier le rendement des fonds propres du rendement du capital physique. Globalement la demande mondiale de marchandise souffre ainsi d’un déficit de demande issue de salaires qui ne suivent pas la productivité, et d’un déficit de demande de capital issue d’un investissement limité, et aussi réduit par les facilités de la financiarisation permettent de s’émanciper des dures constatations de l’économie réelle.

Ce déficit de demande globale est ainsi compensé, voire surcompensé, par la création monétaire nette qui vient réanimer une économie réelle devenue souffreteuse. D’où la « belle croissance », empiriquement constatée aujourd’hui, et pour laquelle on souhaiterait ne pas en limiter l’ampleur en s’attaquant à ses contraintes d’offre. Hélas,  cette belle croissance se nourrit d’une dette ( transfert d’épargne + création monétaire nette) qui est supérieure à la croissance économique elle-même. Le ratio (dettes privées + dettes publiques)/PIB  s’accroit aussi par la faiblesse de son dénominateur.

 La belle croissance est ainsi une course : si l’on veut une création monétaire nette comme solution au déficit de demande, il faut que la destruction de monnaie (effet récessif) soit inférieure aux nouvelles créations (effet d’expansion). Or plus l’endettement est grand et plus les remboursements de crédits sont élevés et donc la destruction de monnaie ne peut que s’emballer. Une destruction qu’il faudra surcompenser par une création plus grande, source de nouvelles augmentations de dettes…. Le mur de la crise est toujours bien présent et la « belle croissance » ne peut que s’y fracasser. Un phénomène qui confirmera ce qui a été appelé « paradoxe de Fisher » : « plus les débiteurs remboursent, plus ils doivent »[4]. Un phénomène qui rend aussi plus intéressant le grand débat sur la « monnaie pleine » qui agite la Suisse aujourd’hui. Il n’est pas inutile de s’attaquer aux contraintes de l’offre, mais le problème majeur de cette belle croissance est qu’elle rencontrera en priorité le mur de la demande.

 

 

[1] Pour être tout à fait correct on parlera de création nette de monnaie, c’est-à-dire la différence entre les crédits nouveaux et les remboursements de crédits anciens.

[2] Nous pensons plus particulièrement aux GAFA qui ont accumulé plusieurs milliers de milliards de dollars de cash de par le monde.

[3] Les salaires passent de l’indice 100 en 1996 à l’indice 120 en 2017, alors que dans le même temps la productivité passe de 100 à 132.

[4] Fisher : « la théorie des grandes dépressions par la dette et la déflation »,Revue française d’économie,vol.3,n°3, 1988, page 173. Ce texte est la reprise d’un article que l’auteur avait publié dans un numéro d’ « Econometrica » de 1933, à l’époque de la grande crise.

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7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 16:56

« Our Money, Our Banks, Our Country » tel est le titre du colloque qui s'est tenu ce  5 février au Gottlier Duttweiler Institute de Zurich, un Think Tank  aussi libéral que notre Institut Montaigne.

Rappelons que le peuple suisse se prononcera sur un référendum concernant l'organisation monétaire du Pays. La  création monétaire  serait désormais le monopole de la Banque Nationale de Suisse. C'est dire que "l'argent - dette", à savoir la création de monnaie à partir d'un crédit serait désormais interdit à toutes les banques. Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder cette question sur le blog: http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/10/la-monnaie-pleine-une-voie-inexploree-pour-sauver-l-euro.html

Il s'agit d'un projet  révolutionnaire. Le référendum se déroulera le 10 juin prochain

Pour  avoir participé au colloque, nous présentons ci-dessous un très bref résumé de cette journée de réflexion, une réflexion hélas interdite en France.

Le titre retenu évoque immédiatement la culture du pays : une forte tradition démocratique, un goût particulier pour le débat, un respect des points de vue de chacun, et la volonté de débattre en profondeur des grands défis qui concernent le pays.

La journée de présentation du projet de monnaie pleine en vue de son adoption soumise au référendum du 10 juin prochain a rassemblé 230 participants dont 170 suisses, 19 américains, quelques britanniques, quelques allemands et seulement 4 français. Parmi les intervenants on notera, outre le représentant du GDI, 7 universitaires (2 américains, 1 britannique, 1 allemand, 3 suisses), un représentant de la Banque des Règlements Internationaux, 2 représentants de la presse économique dont Martin Wolf du Financial Times et un conseiller des Etats ( Chambre haute de la confédération Suisse).

La conférence fut bien introduite en rappelant les enjeux de la digitalisation et ses conséquences sociétales : une confiance qui s’éloigne des institutions traditionnelles pour se rapprocher de la technologie et au final un respect plus grand pour le « code numérique » que pour la « loi ».

C’est dans ce contexte qu’est abordée la critique du fonctionnement du système financier et de l’émission monétaire telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Et devant l’excessive liberté du système, les régulateurs, malgré leur nombre, malgré la quantité de règles émises sont très largement impuissants. Propos très pessimistes concernant les échecs réguliers des accords de Bâle, l’impossible réglementation des comportements, l’impossible pondération correcte des risques, l’invisible frontière avec le Shadow Banking, l’impossible limitation du gigantisme financier et ses effets de rente sur l’économie réelle (comparaison avec le pessimisme ricardien du début du 19ième siècle), la chute de la croissance, la mauvaise allocation des investissements, le déclassement de l’euro zone, etc. Au final l’échec de la régulation serait aussi provoqué par les nouvelles technologies qui autorisent le développement d’un brouillard épais dans des bilans connectés en temps réel et à cheval sur les juridictions multiples engendrées par la mondialisation.

La présentation par les intervenants du dispositif législatif nouveau est peu détaillée et commentée malgré son importance dans la hiérarchie des normes. On notera que le référendum concerne un article de la Constitution fédérale, c’est dire son importance. Peu de développements et peu de démonstrations concernant le contrôle du stock de monnaie (base monétaire). Quelques développements concernant le maintien d’un authentique libéralisme (le monopole de la Banque centrale ne met pas fin à un libéralisme qui fait complètement consensus), également affirmation selon laquelle la régulation pourra largement disparaitre et avec elle la spéculation. Quelques développements plus idéologiques concernant le caractère aliénant de « l’argent dette » et ses conséquences sur la nécessaire croissance et ses menaces sur l’environnement. Pas d’analyse approfondie sur la croissance de la dette et ses déterminants macroéconomiques[1].

La dernière partie de la rencontre fut consacrée à la présentation des arguments du vote négatif au référendum du 10 juin. Arguments intéressants concernant la substitution du champ réglementaire par un autre tout aussi lourd. Réflexions sur les conséquences du passage à la monnaie pleine dans un seul pays : quel impact sur le taux de change, sachant que le maintien de la libre circulation des capitaux fera se rencontrer des mouvements opposés entre non-résidents désirant profiter de la sécurité monétaire et banques résidentes cherchant à échapper à la contrainte nouvelle ? Quel impact sur le Shadow Banking ? Comment lutter contre  la création monétaire  illicite ? Reprise des arguments en faveur d’un Glass-Steagal Act nouveau.  Quelques confusions concernant une fin probable du libéralisme avec contrôle clientéliste des opérations de crédit, l’impossible politique monétaire, la difficulté de la phase de transition ou le désastre d’un « helicopter money ».

Au final le mode choisi, c’est-à-dire une présentation grand public, n’a pas autorisé les approfondissements souhaités. En particulier on aimerait une étude relativement exhaustive –  certes très difficile - privilégiant une analyse coûts/avantage du projet de passage à la monnaie pleine.

On terminera par un salut envers la confiance démocratique des habitants de la confédération. Les participants ont été invités à se prononcer sur le projet en début de matinée et en fin de journée après les débats. Le vote oui l’a emporté à 52% le matin et à 58% le soir, ce qui peut signifier que les partisans de la monnaie pleine ont été convaincants.

On reste au final impressionné par un « Think-Tank » (le GDI) à priori aussi libéral que notre Institut Montaigne, qui pour autant, ose aborder des questions frappées d’un interdit radical en France, interdit scrupuleusement respecté par tous les médias[2]. Nous souhaitons vivement qu'un groupe de réflexion franchisse le Rubicon et se propose d'organiser un débat en France avant le 10 juin prochain.

 

 


 

[1] On pourra obtenir davantage d’informations sur le site : www.monnaie-pleine.ch et www.voogeld.ch/fr/

En particulier on pourra se procurer le livret écrit par Joseph Huber : « Réforme Monnaie pleine ». « Une réforme de la création monétaire par la transformation de la monnaie scripturale en monnaie pleine et la création d’une banque centrale étatique indépendante ».

[2] On notera également un bref article de notre blog : http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/10/la-monnaie-pleine-une-voie-inexploree-pour-sauver-l-euro.html

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 10:44

 

Le retour de la croissance est maintenant confirmé par tous les instituts[1]. Paradoxalement ce retour ne s’accompagne pas d’une réduction du chômage. Nombre d’organismes considèrent même que les quelque 9,2  points de chômage, eux-mêmes inscrits dans des taux d’emplois relativement faibles, correspondent à du chômage structurel, c’est-à-dire une situation dans laquelle l’amélioration conjoncturelle ne permet pas de le réduire[2].

Les entreprises elles-mêmes sont en bien meilleure santé qu’au début des années 2010 : spectaculaire redressement des marges grâce à la politique sociale/fiscale adoptée en 2013, avec augmentation du taux d’utilisation des capacités de production (86% fin 2017[3]).

Cette situation nouvelle des entreprises laisse pourtant un certain nombre d’interrogations : la désindustrialisation n’est que stoppée et ne s’accompagne pas d’une potentielle montée en gamme. Ainsi on ne constate pas d’amélioration de la productivité pouvant être le résultat d’un tissu productif plus efficient : investissement global en hausse[4] mais pas de hausse significative des investissements dans les nouvelles technologies (0,4% du PIB contre seulement 0,5% aujourd’hui…mais 1% au Portugal…), pas de hausse spectaculaire de la robotisation (seulement 1,27 robots pour 100 emplois contre 5,5 pour la Corée), et pas de hausse significative de l’investissement de productivité.

Il n’existe donc pas de sortie de crise par le haut et cette faiblesse de la modernisation se paie très lourdement sur les marchés internationaux. Ainsi le déficit extérieur se monte en 2017 à 65 milliards d’euros dans un contexte où les prix de l’énergie sont faibles[5]. Ce chiffre est ainsi le plus élevé jamais atteint par le pays. Même au regard de pays à spécialités moyen/bas de gamme comme l’Espagne, le déficit est devenu inquiétant ( 8 milliards d’euros pour 2017). De façon plus précise encore, la France est en déficit vis-à-vis de 36 pays parmi ses 61 partenaires commerciaux principaux, soit 7 pays de plus qu’en 2000. Bien évidemment la plupart des grandes branches d’activités est affectée, et sur 75 branches analysées 51 sont déficitaires, soit 68%. Ajoutons que la part des exportations françaises dans celle de la zone euro est passée de 17 à 12,9% entre 2000 et 2017. Certes, le jugement doit être nuancé et l’allongement considérable des chaines de la valeur cache une réalité moins sévère puisque nombre de services productifs se situent en amont et en aval de l’ensemble manufacturier. Mais l’idée d’une sphère productive plus vaste que la sphère industrielle – idée privilégiée par Pierre Veltz[6] – ne doit pas faire illusion et l’analyse de la balance extérieure montre que la balance des services (hors tourisme) est à peine équilibrée.  

La pérennisation d’une croissance qui serait porteuse d’emplois passe ainsi par le rééquilibrage des comptes extérieurs alimenté par la montée en gamme de l’économie française elle-même alimentée par une modernisation de ses entreprises. La question revient alors à celle d’un investissement qualitativement et quantitativement insuffisant malgré la hausse des marges.

L’accroissement quantitatif n’est guère la solution. Il n’accroit pas la productivité et se heurte très vite à la concurrence internationale, en particulier dans la zone euro, à celles des économies qui ont tenté la sortie de crise par le bas (Espagne et Portugal qui se sont livrés à des dévaluations internes non coopératives[7]) D’où des emplois peu sophistiqués (services à la personne) ou atypiques (travailleurs détachés) avec des choix de flexibilisation (en 2017 85,3% des contrats étaient des CDD) potentiellement renforcés par la nouvelle législation de l’automne 2017. De ce point de vue, compte tenu de l’extrême faiblesse de l’élasticité-prix à l’exportation, la reconquête de marchés extérieurs dans un tel contexte avalerait rapidement les marges autorisées par le CICE du quinquennat précédent. Au-delà, il faut aussi reconnaitre que dans les secteurs non exposés l’évolution des valeurs sociétales contraint largement les entreprises anciennes. Ainsi dans la branche Bâtiment, les enquêtes montrent qu’il est extrêmement difficile d’embaucher même en sacrifiant le supplément de marge délivré par le CICE. On aurait ainsi tort de se féliciter et de compter sur la forte croissance de l’investissement des ménages en 2017 ( +5,1%), qui correspond au secteur du bâtiment non porteur de gains de productivité et consommateur privilégié de travailleurs détachés.

Il faut donc compter sur une dimension qualitative et plus moderne de l’investissement, seule susceptible de conquérir des gains de productivité, et donc de concourir à l’effacement du déficit extérieur et à ses effets sur l’emploi. En la matière, au-delà de questions macroéconomiques - exposition particulière de la France à la hausse des taux en raison de l’augmentation des taux d’endettement de tous les secteurs institutionnels[8], potentielle hausse de l’euro au vu de causes multiples[9], etc.- les regards doivent se porter sur la grande inadaptation de la main d’œuvre aux exigences de la modernisation. Le blocage principal de la modernisation se situe dans l’insuffisante qualification de la population active. En la matière  toutes les enquêtes et statistiques vont dans le même sens : Difficultés de recrutement et donc d’offre au même niveau quel que soit le taux de chômage[10], déclassement lourd de la France dans les enquêtes PIAA, PISA avec des résultats catastrophiques dans les performances des enfants de CM1 en mathématiques (passage au 35ième rang en 2017), dans les performances de ces mêmes enfants en compréhension écrite ( passage au 34ième rang), insuffisance notoire des effectifs dans les écoles d’ingénieur notamment par rapport à l’Allemagne[11], etc.  

Il est très difficile de produire une analyse causale précise et robuste sur les déterminants de ce déclassement en longue période. La facilité consiste à accuser un système et ne pas tenir compte des changements majeurs qui ont affecté la société française depuis plusieurs dizaines d’années de crise.

C’est que la désindustrialisation massive  en corrélation avec le déséquilibre extérieur et le chômage correspondant est aussi en corrélation avec les choix macro-politiques et macroéconomiques remontant à 1992 avec celui du franc fort et celle de la désinflation compétitive. Face à ces choix qui aboutiront  à la monnaie unique, le système de formation déjà bien fonctionnalisé sur l’ordre économique va d’une certaine façon accompagner un vaste mouvement de tertiarisation : désertion des départements industriels dans les IUT au profit des départements tertiaires, abandon des filières industrielles des BTS au profit des formations  tertiaires, transformation des écoles d’ingénieurs qui vont aussi s’adapter aux modes managériales, gestionnaires et financières et travailler de plus en plus au profit de branches tertiaires[12], développement extravagant de centaines d’écoles de commerce, etc….Il s’agit au fond d’accompagner le développement de branches peu productives qu’elles soient réputées « haut de gamme » (finance) ou réputées « bas de gamme » (services à la personne). Dans le même temps une énorme quantité de savoirs réels sera abandonné. Et le mouvement ne peut que s’auto-renforcer, car les ravages de la politique du Franc Fort pour accéder à une monnaie unique sur la base d’un taux  irréaliste doivent s’adoucir par le déploiement de l’état social et de sa bureaucratie improductive : il faut créer des emplois sociaux chargés d’aider ceux qui deviennent progressivement des inutiles au monde et dont les enfants ne voient plus dans l’école un instrument de promotion... D’où de nouveaux débouchés pour de nouvelles formation tertiaires qui ne sont que réparatrices de politiques publiques inadaptées.

Le cercle est bouclé. La modernisation de l’outil de production est freinée par le producteur du capital humain (école) à qui il  fut assigné depuis fort longtemps de produire des spécifications peu accoucheuses de productivité voire simplement occupationnelles. Au-delà de questions plus vastes encore  - dont celle de l’énormité de la dette mondiale- la croissance potentielle de l’économie française est faible en raison d’un taux de chômage structurel très élevé et probablement peu inférieur à 9%. Il faudrait de très longs et très douloureux efforts d’investissements éducatifs pour améliorer une offre de formation autorisant une baisse importante du taux de chômage structurel.

Il ne faut toutefois pas se tromper. Il sera plus simple d’abandonner d’abord la monnaie unique pour retrouver un peu de respiration permettant ensuite d’effacer progressivement 30 années de destructions.

 

[1] 1,9% pour l’année 2017 selon l’INSEE. Notons que cette croissance nouvelle est mondiale et qu’elle est alimentée par une hausse considérable des dettes publiques et privées à l’échelle de la planète. Comme remarqué à la récente Conférence annuelle du marché bousier d’Euronext, la faible croissance mondiale depuis 2007 n’a pu être obtenue que par un accroissement colossal des dettes (225000 milliards sans compter près de 500000 milliards de produits dérivés, soit plus de 10 fois le PIB planétaire).

[2] Pour être plus précis signalons que 250 000 emplois ont été créés en 2017 pour une augmentation de la population active de 140000 personnes. Si le taux de chômage n’a que peu diminué c’est probablement en raison d’un certain retour vers l’emploi et donc le chômage structurel est probablement inférieur à 9 points. Il reste néanmoins très supérieur à ce qu’il pouvait être avant 2007, c’est-à-dire avant la crise (environ 7 points).

[3] Soit 3 points au dessus de sa moyenne de long terme

[4] 4,3% pour les entreprises en 2017 mais toujours un retard d’investissement de l’ordre de 40 milliards d’euros sur les 10 dernières années selon les ECHOS (31/1/2018).

[5] La forte croissance des exportations (3,7%) est largement un mystère résultant de la comptabilisation de 127 avions AIRBUS livrés sur le seul mois de décembre…soit plus de deux fois la production mensuelle moyenne de l’entreprise… et une somme exportée avoisinant les 10    milliards d’euros…de quoi interroger les chiffres présentés du commerce extérieur….L’énormité des chiffres de l’aéronautique civile masque ainsi une réalité moyenne infiniment plus douloureuse.

[6] Cf son ouvrage : « la société hyper-industrielle » Seuil, 2017.

[7] Ces deux pays ont connu un fort retour à la croissance - avec hausse des capacités de production, des exportations (il est prévu que le Portugal exportera 50% de son PIB en 2025 !) et de l’investissement privé- en diminuant considérablement le coût du travail. Cette sortie de crise est extrêmement coûteuse et ne peut se concevoir dans un grand pays comme la France sans mettre en cause la construction européenne elle-même.

[8]  Selon le Bulletin de décembre 2017 de la Banque de France, 3 points de PIB pour les ménages, mais aussi 0,4 point pour les administrations et 4,7 points pour les entreprises.

[9] Excédent très élevé des comptes extérieurs de la zone, déficit US en forte croissance, poids croissant de l’euro dans les réserves de change, achats de titres en euro par des non- résidents, etc.

[10] Le chiffre de 140 000 emplois vacants dans l’industrie ne bouge que très peu d’une année à l’autre.

[11] 146 447 pour la France en 2016 contre 757 173 pour l’Allemagne. Il convient toutefois de nuancer ces chiffres bruts qui ne tiennent pas compte de l’extrême dispersion des niveaux et types de formation.

[12] Pensons à ce Laoratoire de l’Ecole Polytechnique (le CMAP, centre de mathématiques appliquées) qui propose un nouveau modèle dit de « rough Volatility » permettant de mieux éclairer la finance que le funeste modèle de Black-Scholes. Quelle est la valeur ajoutée réelle d’une invention dont la finalité est la sécurisation d’activités simplement spéculatives ?

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26 janvier 2018 5 26 /01 /janvier /2018 09:56

 

Nous voudrions montrer dans ce chapitre que la monnaie est un marqueur fondamental de la forme de société dans laquelle on vit. En ce sens il ne serait pas idiot de s’exprimer en ces termes simplistes : « Dis-moi quel type de monnaie tu utilises et je te dirai dans quel monde tu vis ». Pour comprendre toute l’épaisseur de ce marqueur, nous interrogerons l’Histoire et verrons que la monnaie fut d’abord un instrument de construction des États et qu’elle est devenue aujourd’hui un instrument de leur affaissement. Avec en arrière-plan l’idée de souveraineté que l’on construit, puis que l’on détruit, petit à petit, en transformant l’outil monétaire. Et puisque derrière la souveraineté se cache l’enjeu fondamental de la démocratie, nous montrerons qu’un ordre démocratique ne peut se concevoir sans un certain type d’ordre monétaire en tant que condition nécessaire sinon suffisante.  Nous tenterons ainsi de montrer que les nations ne pourront survivre au XXIe siècle que sur la base d’une restauration des pouvoirs monétaires aujourd’hui largement abandonnés.

  1. La monnaie comme outil de construction de la souveraineté

Si des formes monétaires sont apparues avant les premiers États, il est aujourd’hui démontré que les constructeurs desdits États les ont façonnées aux seules fins de s’affirmer et se construire.

La monnaie comme enfant du sacré et de l’État[1] 

Les premières formes de ce qu’on appelle encore aujourd’hui la dette ne s’affichaient pas comme dette monétaire, mais comme dette de vie envers une extériorité radicale : l’au-delà de la condition terrestre. Les dieux ont donné une vie qu’il convient de rembourser notamment par l’institution du sacrifice, institution que l’on rencontre dans toutes les sociétés dites primitives. Et bien évidemment quand on parle de dette de vie, il s’agit d’un patrimoine culturel et social que chaque sujet rencontre à sa naissance comme « capital avancé », simplement remboursé par des rituels sacrés dans lesquels on trouve l’institution du sacrifice[2].

Ce que l’on peut appeler le « Big Bang » des États, c’est-à-dire le temps de leur apparition est, de fait, l’accaparement par certains individus de la dette sacrée jusqu’ici engendrée par la communauté. Le Pouvoir étatique est ainsi une prise du pouvoir sur les vieilles religions primitives. De ce point de vue, et l’ethnologue est ici en désaccord avec le juriste, l’État est un phénomène de privatisation du capital culturel et social, c’est-à-dire « l’extériorité de toute société »[3]. Une autre façon de lire cette même réalité est de considérer que le pouvoir politique est issu d’une prise de pouvoir sur la religion. Alors que le politique est une réalité qui, jusqu’ici, était inaccessible en raison de l’éloignement des hommes au regard des puissances de l’au-delà (tous sont démunis de ce pouvoir et les rapports entre les hommes sont dictés par l’au-delà), elle devient, par accaparement de cette puissance, une réalité tangible : des hommes vont dominer d’autres hommes.

Bien évidemment, la privatisation du sacré doit logiquement devenir privatisation de la dette de vie, et les hommes sont progressivement invités à devenir les débiteurs du pouvoir terrestre. La dette envers les dieux peut évidemment se poursuivre mais désormais elle s’accompagne d’une dette envers le souverain. En ce sens le « Big Bang » des États va aussi être une capture de la dette sacrée. Il en découle que logiquement l’endettement envers les Dieux deviendra progressivement un endettement croissant envers la puissance souveraine.

Cet endettement peut être encore de la dette de vie : dette de sang, esclavagisme, travail gratuit, mais aussi impôt, sous forme de prélèvements sur l’activité domestique ou économique, ou sous forme directement monétaire. En la matière, le signe monétaire retenu pour régler l’impôt ne peut être que choisi par le prince. Et le signe retenu est naturellement celui qui bénéficiera de la plus grande liquidité possible, une liquidité permettant au prince de régler ses propres dettes envers les autres princes avec lesquels il est en conflit, et celles envers les mercenaires qu’il emploie au titre des guerres qu’il entretient pour assurer son pouvoir et sa survie dans la communauté des puissants. Et quand on dit « puissants » on dit déjà « souverains », c’est-à-dire des individus qui n’acceptent pas de pouvoir « au-dessus », c’est-à-dire de lois qui pourraient s’imposer à eux. Le souverain est ainsi celui qui, tout au plus, peut accepter des règles de coordination sans jamais se soumettre à des règles de subordination.

Le motif de liquidité la plus grande nous fait comprendre que le signe retenu n’est pas la monnaie virtuelle d’aujourd’hui, mais le métal précieux, lequel va s’imposer au terme d’une sélection : le métal précieux est le seul objet dont la liquidité est parfaite, acceptée par la communauté des puissants et aussi acceptée par des mercenaires qui ne pourraient pas se contenter de titres illiquides[4].

La monnaie dans la dialectique de l’économie et de la puissance souveraine

On comprend désormais que le prince, né d’un « coup d’État fondant l’État[5] » et sa puissance souveraine, s’intéresse de près à ces premières formes de banques centrales que sont les mines de métal précieux…et les « Hôtels des monnaies » qui en sont le prolongement. Le prince fonde ainsi ce qui est déjà le premier « circuit du Trésor[6] » : il crée ou tente de créer la monnaie, dont il fera un monopole du règlement de la dette de ses sujets envers lui, c’est-à-dire l’impôt. La monnaie qu’il crée lui sert de règlement de sa propre dette (ses dépenses), règlement dont la circulation, sera soumise à l’impôt.

Mais le prince peut être gêné dans l’affirmation de sa puissance et de sa souveraineté par une caractéristique essentielle de la monnaie : elle est outil du pouvoir et du règlement de la dette envers le prince, mais elle est aussi réserve de valeur…et à ce titre peut être thésaurisée. Un phénomène qui implique sa rareté et une lutte perpétuelle pour la vaincre. Parce qu’outil parfait de la liquidité, caractéristique qui la rend susceptible de faire circuler toutes les marchandises, elle est appréciée pour elle-même et donc possiblement stockée…ce qui vient gêner le pouvoir dès lors que celui-ci ne maîtrise plus d’inépuisables mines de métal, ce qui le gène aussi lorsqu’il est impliqué dans d’innombrables guerres très coûteuses avec ses voisins. Par excellence concepteur et créateur de la liquidité, il peut lui-même entrer en position d’illiquidité et donc voir sa puissance érodée. L’histoire montre que l’ascension du politique et des États correspondants est faite de tentatives de contournements de ce qu’on peut appeler une véritable « loi d’airain de la monnaie[7] » : rendre la monnaie plus abondante par le biais de la dilution voire l’émission de papier, avec bien sûr les limites sociales de ce type de choix des souverains.

Cette faiblesse de la verticalité du pouvoir politique pourra être compensée par une coopération avec le monde horizontal de l’économie naissante. Car la monnaie, grande affaire du prince, est également celle des marchands et banquiers qui, eux aussi, se voient opposer la contrainte monétaire. Eux-aussi vont tenter de la contourner avec l’introduction de la lettre de change, avec la conversion des monnaies entre elles, etc. La montée de la puissance politique se nourrit de l’accroissement des recettes fiscales, la « dette » des « sujets », laquelle se nourrit elle-même de la montée de la puissance économique. L’intérêt du loup étant que les moutons soient gras, les princes ne s’opposeront pas à l’émergence des premières privatisations des monnaies : les banques vont émettre progressivement du papier non couvert intégralement par une base-or.

 En contrepartie, les banquiers déjà mondialisés viendront réduire les risques d’illiquidité, voire de solvabilité des princes dépensiers en achetant de la dette publique. Cette dernière et le taux d’intérêt qui lui sera associé, sont les marqueurs de la collaboration entre monde vertical, déjà en difficulté, et monde horizontal dont l’ascension ne fait que commencer. Le souverain ne peut plus vivre de la seule prédation sur ses sujets : il lui faut aussi solliciter des prêteurs.

Nous entrons ici dans les premières formes de délitement de la souveraineté : le monde vertical est amené à partager la souveraineté avec l’horizontalité marchande, un monde qui commence à capter la monnaie souveraine : des personnes privées vont émettre des signes monétaires qui emprunteront les marques de la puissance souveraine : dénomination, unité de compte, règles de monnayage, pouvoir libératoire. Le souverain – historiquement une personne privée accaparant et détournant l’extériorité d’une communauté humaine, à savoir la dette de vie – est amené à céder une part de l’outil de ce détournement/accaparement : battre monnaie sera de moins en moins un attribut de la souveraineté. L’État, né hors marché, n’est plus complètement « au-dessus du marché ». Le monde du pouvoir avec ses règles de subordination (verticalité) doit, en particulier avec une dette publique portant intérêt, collaborer et parfois se soumettre au monde marchand et ses règles de coordination contractuelles (horizontalité).

Cet affaissement n’est pourtant pas linéaire et la verticalité pourra encore se manifester clairement lorsqu’il apparaîtra que le monde financier et marchand ne peut se passer de la monnaie souveraine pour assurer le fonctionnement des affaires. Très simplement, les différentes monnaies privées des banques ne peuvent assurer la circulation monétaire exigée par le développement des échanges marchands que s’il y a compensation entre les dites banques et donc une monnaie commune de règlement des dettes entre elles, à savoir la monnaie  centrale définie par le souverain. Si les monnaies privées peuvent toutes se convertir en monnaie centrale définie par le prince alors elles sont convertibles entre elles et les règlements interbancaires sont assurés. En termes simples, l’horizontalité ne peut s’épanouir qu’en s’appuyant par la verticalité. Cette dernière apparaîtra sous la forme des premières banques centrales, à la fin du XVIIe siècle et surtout au XIXe siècle[8]. Ces dernières vont progressivement apparaître comme instrument de disparition de la loi d’airain de la monnaie, puisque les souverains peuvent trouver en elles un substitut aux mines d’or de jadis. Et peut-être même davantage car à l’inverse de la mine toujours limitée, la monnaie légale émise peut l’être de façon illimitée si le pouvoir est capable, notamment en raison de circonstances historiques, d’imposer le cours forcé et l’inconvertibilité des billets en métal précieux.

En la matière, la France avec sa longue histoire l’érigeant en Etat-Nation, sera l’une des premières à engendrer un pouvoir plaçant sa banque centrale au sommet d’un système bancaire hiérarchisé[9]. Il suffira de nationaliser ensuite cette banque centrale pour l’arrimer au Trésor et réinventer ce qui avait fait le succès du prince au moment de la construction des premiers États : le souverain Français, désormais peuple souverain, va devenir le principal émetteur de monnaie… et une monnaie retournant vers le peuple souverain, par le biais de ce qu’on a appelé le « circuit du Trésor ».

La dette publique de jadis, elle-même marqueur de l’affaissement de souveraineté, perd grandement de sa signification, puisque les dépenses publiques reviennent vers le Trésor (comme jadis les pièces d’or revenaient vers le souverain) en raison de l’obligation de nombreuses institutions financières de déposer leurs ressources sur un compte du Trésor. Plus clairement, les déficits publics viennent gonfler la liquidité de la plupart des institutions financières, organismes de crédits, Poste, Banques, etc, lesquelles ont l’obligation règlementaire de déposer tout ou partie de ces liquidités sur un compte du Trésor.

Ce retour de la verticalité est très net pour le système bancaire soumis à ce qu’on a longuement appelé la règle des « planchers des bons du Trésor[10] ». Les banques ne sont pas des correspondants du Trésor et ne sont pas soumises à l’obligation d’y déposer leurs liquidités, par contre elles ont l’obligation journalière de convertir une partie de leurs liquidités en achats de bons. Et un achat dont le prix – le taux – est fixé directement par le Trésor. Sans doute peut-il exister un déficit et une dette publique, mais celle-ci est hors-marché. Nous sommes dans la verticalité du peuple souverain et non dans l’horizontalité de l’ordre marchand. Très simplement, le capitalisme a pignon sur rue, mais il ne peut se métastaser en financiarisation généralisée et se trouve contenu dans le périmètre de l’économie réelle. Le peuple souverain reste souverain et se trouve protégé de l’émergence d’une inondation faisant de l’État une instance non souveraine car « en-dessous du marché ». Plus clairement encore, l’État ne risque ni l’illiquidité ni, a fortiori, l’insolvabilité. Il n’a donc pas besoin d’être noté par des agences comme c’est devenu le cas aujourd’hui.

Bien évidemment cette phase historique, de culture très française, se paie d’une répression financière dont il faut comprendre le mécanisme. L’épargne n’est pas alimentée par une dette publique qui vient s’ajouter aux profits financiers de l’économie réelle. C’est dire qu’elle n’est alimentée que par le canal des titres privés (actions et obligations des entreprises). Cette situation est très contraire à celle du XIXe siècle où la dette publique dite perpétuelle alimentait une foule de rentiers[11]. Elle est également très contraire à celle constatée jusqu’aux quantitatives easings, puisque la dette publique est devenue matière première de nombre de produits financiers soumis aux règles de l’horizontalité marchande[12]. Cette situation n’est évidemment pas bien vécue par des épargnants dont le nombre s’élève avec la croissance économique des Trente Glorieuses. Elle n’est pas non plus bien vécue par le système financier dont le périmètre d’activité est très étroit[13]. Elle correspond toutefois au choix de l’État-nation devenu démocratique.

Si l’on dresse le bilan d’une très longue période qui va du « big-bang des États » – il y a plusieurs milliers d’années – jusqu’à la financiarisation d’aujourd’hui, on peut constater que la monnaie est d’abord un objet politique. À ce titre, elle est un enjeu fondamental pour des forces a priori opposées – ce qu’on a appelé la verticalité face à l’horizontalité –, mais toutefois soumises à une certaine conjonction des contraires. La loi d’airain de la monnaie correspond à  la faiblesse historique du souverain et cette loi ne sera efficacement combattue qu’à un stade relativement tardif de la souveraineté démocratique, non celle de l’État-nation du XIXe siècle, mais plutôt celle de la seconde moitié du XXe siècle.

Il semble pourtant que nous rétablissions depuis une trentaine d’années la vieille loi d’airain de la monnaie qui nous entraîne vers la fin de l’État-nation souverain et démocratique.

 .

 

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18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 15:21

 

                 

Les Objectifs fondamentaux

1 – Dans un cadre expurgé des stratégies de « capture de l’Etat » par des groupes en concurrence, le but ultime de l’action politique est la contribution de cette dernière à la qualité du « vivre ensemble » dans la société.

2- Parmi les facteurs fondamentaux du bien vivre ensemble, il y a l’importance de la classe moyenne. Plus cette dernière est large, en position quasi hégémonique, et plus l’ensemble est apaisé :  confiance entre agents, confiance en l’avenir, confiance et respect dans la démocratie, émancipation visible, recul du communautarisme, avec au final entropie faible et « capital social » élevé (Ce qui ne veut pas dire bien sûr que tout soit réglé).

3 - Le dirigeant politique idéal serait donc au service des outils de la puissance publique, outils choisis en vue de la reconstruction d’une classe moyenne aujourd’hui en déshérence. Cela concerne la France et au-delà l’ensemble de l’Occident, mais aussi l’ensemble des pays « émergés » victimes de ce qu’on appelle aujourd’hui l’impossible « moyennisation ».

4 - L’immense classe moyenne à reconstruire n’est pas celle d’hier. Celle-ci doit pouvoir ancrer ses nouvelles aspirations - autonomie radicale, inventivité, dynamisme, etc.- sur une nouvelle manière jugée positive du vivre-ensemble.

5- L’objectif de reconstruction d’une immense classe moyenne doit tenir compte de ce nouveau logiciel dans lequel  le futur ne s’enracine plus dans les grands paradigmes narratifs, se contente de quête de bien-être matériel, et ne devient valeur ascendante que lorsqu’on  le conçoit dans sa dimension environnementale. Il doit aussi tenir compte d’une valeur liberté qui ne souhaite plus s’exercer dans un cadre protecteur et cherche à s’affranchir parfois de tout cadre (fin de la modernité, fin des pyramides hiérarchiques, corrosion de toutes les institutions, développement du « pair à pair » radical et rejet des « tiers »). Redonner du sens au vivre ensemble est ainsi un travail politique difficile dans un monde qui transforme ce dernier en croyance indisponible. Restons néanmoins optimistes…

 

Les moyens principaux

1 - Les outils de la puissance publique doivent tout d’abord  être maitrisables, ce qui passe par le retour de la pleine souveraineté, sans laquelle le « Démos » se trouve contesté et emprisonné. Contestée aussi bien par l’extérieur (Union européenne) que par l’intérieur (haine de la Nation) ce retour pourtant essentiel n’est guère facile à établir.

2 - Considérant que le revenu de citoyenneté est peu engendreur de lien social (risque d’entropie élevée et capital social faible), il faut admettre que la valeur travail - même revisitée par des aspirations nouvelles (autonomie, réalisation de soi, etc.) -  reste aujourd’hui encore l’instrument fondamental de la socialisation. La reconstruction d’une immense classe moyenne passe par le rétablissement d’un plein emploi productif de qualité. Plein emploi autorisant une croissance inclusive forte et la fin du déséquilibre extérieur du pays.

3 - Dans une réalité qui confirme que le monde restera celui de la cohabitation concurrentielle entre Etats- Nations, l’arme monétaire, dans sa dimension « taux de change », est un outil indispensable au rétablissement du plein emploi : elle est un filtre entre un dedans maitrisable et un dehors à maitriser. La maitrise relative d’un taux de change est ainsi la clé qui permet l’ajustement entre des mondes différents et ouverts à la cohabitation concurrentielle.

4 - Parce que la cohabitation entre Etats- Nations est fondamentalement concurrentielle, l’arme monétaire permet d’éviter les catastrophiques dévaluations internes pratiquées par les pays du sud de la zone euro (reculs du salaire réel, de la demande interne et de l’emploi, et pratique non généralisable en raison de ses effets externes négatifs sur les autres pays). Le rétablissement à court terme de la compétitivité passe donc par le taux de change et jamais par la baisse des salaires.

5 – A moyen et à long terme la compétitivité porteuse du rétablissement des classes moyennes et du bien vivre ensemble passe aussi par des choix privilégiés en termes de branches d’activité. Toutes les activités porteuses de croissance régulière de la productivité et aux effets externes positifs sont à privilégier. Il faut ainsi privilégier l’industrie, mais aussi l’agriculture, l’écologie, les technologies numériques, toutes activités qui de par leur nature peuvent concourir au rétablissement de l’équilibre extérieur. Les activités non porteuses de rendements potentiellement croissants -celles imaginées aux fins du soulagement du poids de la crise, non susceptibles de contribuer à l’équilibre extérieur- ne sont plus à privilégier.

6 - Le rétablissement de la souveraineté monétaire est d’abord un coût élevé (dévaluation) pesant sur les classes moyennes dont on veut, pourtant, rétablir la place centrale. Le maintien de la confiance durant la difficile phase de reconstruction suppose une dimension spectaculaire, celle de la promptitude et de la non-limitation des moyens de l’investissement.

7- La non limitation de l’investissement est ce qui permet de sortir à moyen terme du plafond très bas de la croissance potentielle (à peine 1% aujourd’hui), plafond bloquant la création d’emplois et donc le rétablissement de la classe moyenne. Il est donc fondamental d’élever rapidement les taux d’activités dans toutes les classes d’âge par une embauche massive et rapide autour des moyens investis (environnement, SNCF, Energie, infrastructures, etc.). Non seulement le chômage apparent doit disparaitre mais la population en activité doit croître dans d’importantes proportions (importance du critère du taux d’activité en équivalent temps plein comme seul outil de mesure du chômage réel).

7- Le risque de fuite considérable des investissements sous la forme d’importations massives doit être combattu par leur sélection : d’abord la requalification la plus rapide possible de ceux qui étaient devenus des « inutiles au monde » parfois depuis plusieurs générations (requalification d’abord sociale puis professionnelle), ensuite adoption d’un processus sélectif de l’investissement limitant la forte pression sur les importations.

8- Les contraintes de requalifications et de fuite vers les importations sont les seules pouvant être qualifiées d’objectives. Tel n’est pas le cas des moyens financiers. A ce titre la mise sous tutelle de l’ensemble des institutions monétaires et financières est requise et il est mis fin à l’indépendance de la banque de France.

9 - Une arme privilégiée de l’investissement est le rachat de dette publique à échéance par la Banque de France. Le cas échéant cette arme peut aussi être celle de l’émission directe par la banque de France, émission rétablissant le seigneuriage sur l’ensemble de la monnaie scripturale émise par les banques. (Principe de la « monnaie pleine » ou du « 100% monnaie »).

 Les moyens correspondants sont redistribués :

          - aux banques chargées d’une mission de service public,

          - aux agents économiques sous la forme d’une baisse des prélèvements publics obligatoires,

          - à la puissance publique elle-même,

         - aux éventuels litiges avec les victimes (non-résidents) de la perte de change résultant de la fin de l’euro.

10 - La mission de service public du système bancaire concerne notamment l’aide au rétablissement de l’équilibre extérieur : relocalisations, investissements substitutifs d’importations, agriculture de proximité privilégiant l’autosuffisance alimentaire, dé-carbonisation etc.

11 - Les moyens nouveaux de la puissance publique doivent privilégier l’avenir : formation, recherche, coopération inter-étatique -en particulier européenne- sur grands projets, investissements stratégiques, etc.

12 - La méthodologie du retour à la souveraineté monétaire passe par une habile négociation ne portant au départ que sur le questionnement du caractère non approprié de « l’ordo-libéralisme » allemand : la responsabilité de la fin de l’euro doit reposer sur l’Allemagne et non sur la France.

Conclusion :  La fin du QE de l’actuelle BCE - qui a augmenté la base monétaire et non le crédit et donc l’investissement - et son remplacement par l’achat direct de dette publique participe à une véritable économie de l’offre rétablissant la confiance : l’aisance monétaire renoue avec des investissements massifs, eux-mêmes encouragés par la baisse des prélèvements publics obligatoires. Parallèlement, les banques et en particulier, celles dites « Spécialistes en Valeurs du Trésors » (« SVT »), sont mécaniquement invitées à construire des produits financiers dont la contrepartie correspond à un investissement réel. (et non plus une dette publique dont la contrepartie est une dépense publique courante).  Une croissance forte reconstructrice d’une classe moyenne large est ainsi enclenchée.

Au final la seule contrainte réelle qui peut bloquer le retour d’une classe moyenne très large est d’ordre idéologique : l’époque est-elle disponible à la croyance en un démos et en une indispensable solidarité ?

 

                                                                         

 

 

 

 

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 16:38

 

Le « Tax Cut and Jobs Act » est donc publié depuis le 20 décembre dernier. Cette réforme ne ressemble pas à celles qui ont émaillé l’histoire fiscale américaine depuis la première politique du « Tax Cut » envisagée par le président Kennedy en 1961. En effet elle présente la particularité de s’intéresser de près à l’énorme déficit extérieur du pays.

Rappelons quelques chiffres fondamentaux pour l’année 2016: le déficit représentait pour la balance des biens et services 2,7% du PIB et pour celle des seuls biens 4% de ce même PIB. Rappelons aussi que ce déficit concerne massivement l’industrie automobile (- 185 milliards) et presqu’ aussi massivement l’industrie informatique (-171 milliards). Rappelons enfin que ce même déficit s’est construit essentiellement autour des échanges avec 3 pays : Chine, Mexique, Allemagne.

Si dans les débats parlementaires le très brutal projet de « Border Adjustment Tax » (BAT) fut abandonné, c’est l’idée d’une accise au taux de 20% qui fut finalement retenue.

La BAT fut délaissée en raison de son impact très lourd. Dans le projet initial, l’impôt payé par les entreprises avait pour assiette la masse de profit à laquelle était ajoutée, selon des modalités à définir, le solde du commerce extérieur de l’entreprise. On concevait ainsi une machine gigantesque détruisant un commerce mondial qui jusqu’ici s’était étirée par l’allongement illimité des chaines de la valeur. De quoi relocaliser très rapidement des entreprises dont le processus de délocalisation s’était étiré sur 30 ans. C’est probablement la violence du processus de démondialisation, associée à d’autres innombrables effets pervers devant être traités par des cas d’exception, qui devait engendrer son abandon.

Dans la loi qui vient d’être publiée et pour laquelle les décrets d’application sont en cours de rédaction, il est finalement retenu un droit d’accise de 20% sur l’ensemble des importations de biens mais aussi de services avec impact sur les pratiques d’inversion fiscale. Concrètement cette taxe frapperait toutes les productions issues de territoires étrangers, et ce quelle que soit la nationalité des dites entreprises. On peut imaginer que les décrets d’application introduiront de la souplesse, toutefois appliquée brutalement, et ramenée aux importations de biens et de services au titre de l’année 2016 ( 2712 milliards de dollars ) une telle taxe devrait engendrer plus de 500 milliards de dollars en année pleine. De quoi financer le nouveau déficit budgétaire engendré par la baisse de la fiscalité et les énormes augmentations des dépenses militaires (près de 100 milliards supplémentaires soit 3 fois le budget de la défense français)

Bien évidemment un tel dispositif pourra être juridiquement attaqué - et notamment mobilisé à tout le moins le système de règlement des différends de l’OMC - car il ressemble fort à un droit de douane uniforme sur les dizaines de milliers de types d’articles importés. Il sera certes difficile d’invoquer le caractère simplement fiscal de la mesure, mais que pèse l’OMC si le gouvernement américain décide de se passer d’une institution qui n’était jusqu’ici que son ombre ? L’Union européenne pourra certes dire que ce n’est pas un vrai droit d’accise comme elle l’entend dans sa propre réglementation (Directive/118/CE du Conseil du 16 décembre 2010), en évoquant le fait que la future taxe américaine sera ad-valorem, non limitée dans son champ d’application, non enkystée dans une tradition historique, etc. Ces arguments seront évidemment de peu de poids dans une improbable  négociation sur les décrets d’application car l’administration américaine pourra rétorquer que les pratiques européennes sont -elles-mêmes en contradiction avec le principe de la concurrence libre et non faussée….

S’il est risqué de chiffrer comme on vient de le faire rapidement les ressources engendrées, il est en revanche possible d’en évaluer la portée générale. Il s’agit tout d’abord d’une puissante invitation à la relocalisation des entreprises américaines sur le territoire domestique. Il s’agit aussi d’une puissante invitation à ce que les entreprises étrangères installées aux USA localisent sur le territoire américain tout ou partie de leur chaine de valeur. Vouloir vendre aux USA lorsque l’on y est déjà installé c’est réfléchir à ne plus exporter composants ou produits finis vers les Etat-Unis mais produire localement…à peine de perdre le marché américain…..

Mesure probablement plus efficace qu’une dévaluation, elle n’en produit pas l’ensemble de ses effets pervers. Ainsi le cout plus élevé des importations est compensé par des recettes fiscales d’un même montant et il n’y a pas dégradation immédiate des termes de l’échange. Le cours du dollar devrait à terme logiquement s’élever en raison des mouvements de capitaux engendrés par la nouvelle loi. Il en résulte qu’à l’inverse d’une dévaluation qui diminuerait le pouvoir d’achat des USA dans le monde, le maintien d’un cours élevé sera source d’avantages. Outre le fait de se saisir de capitaux en voie de dévalorisation dans d’autres espaces ( on produit moins pour exporter puisque les USA importent moins, et donc la vieille logique : «le monde produit et les Etats-Unis consomment » s’efface) il restera possible d’entretenir les quelques 800 bases militaires américaines dans le monde. Si on y ajoute l’accélération  vers  l’ indépendance énergétique, les Etats-Unis mettent ainsi en place au travers du « Tax Cut and Jobs Act » un retardant efficace dans le déclin de la puissance.

 

 

 

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 09:04

          

L’idée selon laquelle le système financier se serait transformé en gigantesque casino est devenue courante. Avec l’apriori suivant : tout comme au casino il n’y aurait pas de production de valeur et ce qui serait gagné par les uns serait strictement compensé par les pertes des autres.

Tentons toutefois d’apporter quelques éclaircissements à cette comparaison couramment utilisée par les critiques de la finance.

Des producteurs de valeur ajoutée ou de gains à l’échange semblables

Tout d’abord il y a lieu de s’interroger sur l’apport du Casino. Par exemple, quel est le résultat du jeu de l’échange sur les tables de roulettes ? Manifestement les salles de roulettes sont l’équivalent d’un atelier de production de valeur ajoutée classique, et valeur ajoutée faite d’une production ( les sommes nettes perdues par les joueurs diminuées des consommations intermédiaires). Il y a activité spéculative, paris effectués sur des numéros ou des couleurs,  et ce qui est gagné ou perdu par les joueurs est strictement équivalent à ce qui est gagné ou perdu par la banque. Simplement les règles sont ainsi faites que les probabilités de gain de la Banque sont supérieures à celles des joueurs. De quoi payer les charges de fonctionnement et le profit réclamé par les propriétaires.

Non seulement, il y a production de valeur au sens de la comptabilité nationale, laquelle ne pourra distinguer une salle de roulettes d’une usine d’assemblage de voitures, mais il y a aussi au sens de la théorie économique un véritable gain à l’échange : Le propriétaire du casino gagne à répondre positivement à la passion du jeu, et les joueurs gagnent à pouvoir s’adonner à leur passion.

Il y a également production de valeur au niveau des salles de marché, lesquelles ressemblent – au-delà des technologies utilisées – aux salles de roulettes. Donc production de valeur au sens de la comptabilité nationale et production de valeur au sens de la théorie économique.

La comparaison, à connotation négative, du monde financier avec les jeux de casino est ainsi peut-être non fondée.

Mais nous ne sommes qu’au début de la comparaison.

Le statut du futur : probabilisable ou incertitude radicale ?

Les règles du jeu de roulette sont simples et connues de tous les participants. Il s’agit donc d’un marché dans lequel l’information est parfaite, sans asymétrie, avec, pour les joueurs, liberté de ne pas entrer dans le marché. L’environnement des salles de roulette est particulièrement stable, en particulier les mouvements de la société n’affectent guère le résultat du jeu. Point n’est besoin de relier la salle à Reuters ou Bloomberg : le mouvement du monde n’affecte pas le hasard de la rencontre entre la boule et un numéro. Et les « états du monde » sont parfaitement connus : probabilité de 1/36 pour les numéros, de 1/2 pour une couleur ou le genre d’un numéro, etc. L’avenir (le résultat du jeu) est inconnu mais il ne saurait réserver de surprise : la boule ne peut se stabiliser sur un numéro ou une couleur qui n’existe pas dans l’univers du jeu de roulette.

Le jeu du marché dans les salles de marché est d’une toute autre nature. Contrairement à ce que laissaient penser Black et Scholes, le monde des salles de marché est plus fractal que gaussien. Cela signifie que des risques extrêmes peuvent se produire, évidemment de façon totalement inattendue. Il s’agit du « Cygne noir » cher à Taleb et « cygne noir » que Mandelbraut avait théorisé dans les années 1960. Il est donc des états du monde totalement imprévisibles, d’où a priori des surprises, comme celle d’une crise financière.

 Le prix de marché remplace le numéro sortant du jeu de roulette, et ce prix est bien une extériorité qui dépend du rapport entre des hommes, rapport entre offre et demande, rapport qu’aucun ne maitrise et sur lequel tous exercent une influence en continue. Au jeu de roulette, la boule se stabilise. Personne ne peut connaitre son numéro d’ancrage, parce que le calcul théorique qui relève de la simple mécanique est tellement complexe, qu’il n’est pas maitrisable par le physicien, d’où l’impression que le résultat relève du hasard.

Le prix d’un contrat sur le marché à terme est d’une autre nature. Les causes du prix sont aussi infiniment complexes, d’où le trop facile et sans doute rassurant passage vers un monde gaussien alors même qu’il en est très éloigné. Prix et hommes agissent en boucle continue avec parfois des sauts déterminés par la contagion des croyances et rumeurs. C’est précisément parce qu’il y a du « social » dans la finance que le futur n’est pas probabilisable. Et c’est, à l’inverse, parce qu’il n’y en a pas dans les salles de jeu que le futur y est probabilisable.

Le caractère non probabilisable du futur dans la finance n’est certes pas confortable, mais il y a hélas beaucoup plus grave : l’inégalité fondamentale entre les joueurs.

Les règles du jeu : claires ou porteuses d’asymétries radicales ?

A l’inverse des salles de jeu où d’une certaine façon la population est homogène au regard du jeu -malgré sa grande hétérogénéité de fait (niveau d’instruction, de richesse etc.)- le monde de la finance est extrêmement hétérogène. Et cette hétérogénéité se reconnait d’abord dans l’asymétrie d’informations, peut-être ensuite dans l’asymétrie de pouvoir de manipulation. Et le tout rend « élastique » le patrimoine financier d’une collectivité. Ce qui signifie que le monde de la finance est celui où tous peuvent gagner  et où tous peuvent  perdre alors que dans les salles de jeu les patrimoines restent constants : ce qui est gagné par certains est perdu par d’autres. Reprenons ces différents points.

L’asymétrie d’informations est banale et correspond au fait que tous ne disposent pas du même niveau de connaissance concernant la réalité des produits et la réalité des marchés. Plutôt que de parler d’asymétrie d’information, il vaudrait peut-être mieux parler d’asymétrie de connaissances. Au fond personne ne sait, puisque le prix est fonction d’une foule d’actions et de réactions, correspondant à une multitude d’informations. Et le plus souvent, actions et réactions sur la base d’une chaine de causalités qui n’est pas scientifiquement établie. De ce point de vue, le prix surplombe les acteurs du marché autant que le surnaturel pouvait surplomber les hommes de la pré modernité : il reste encore assez largement inaccessible et mystérieux. Pour autant, tous ne sont pas au même niveau de méconnaissance, et certains monopolisent des informations inaccessibles à beaucoup d’autres. C’est le cas des mathématiciens constructeurs de produits - algorithmes-  qui précisément apparaitront comme exotiques pour beaucoup d’acteurs. C’est aussi le cas de ceux qui maitrisent le mieux la vitesse de transmission de l’information en se trouvant par exemple plus proche de sa source. Exemple qui nous fait penser au trading informatisé et à la sophistication des algorithmes. Mais c’est aussi bien sûr, le cas de ceux qui disposent d’informations confidentielles et flirtent avec la notion de délit d’initié : il ne saurait- quoiqu’on en dise- exister de muraille de Chine dans les grandes institutions financières.

Cette première asymétrie est fondamentale et permet de comprendre l’énormité des rémunérations des plus talentueux, avec la fantastique résistance à toute modération des bonus. De ce point de vue, le risque de délocalisation est très réel et il sera impossible de réglementer sérieusement les rémunérations des principaux acteurs. Traders des marchés financiers et croupiers des salles de jeux, ne sont pas dans le même monde, et parce qu’aucune connaissance rare et stratégique n’est exigée chez ce dernier, sa rémunération ne sera guère comparable à celle du trader. Les énormes rémunérations des financiers peuvent partiellement relever d’un talent (ils apportent de la valeur en sécurisant ou en diminuant le coût d’une transaction), mais elles relèvent aussi d’une rente de situation.

L’asymétrie du pouvoir de manipulation est sans doute ce qui prolonge assez naturellement l’asymétrie des connaissances. Les cours, sur les marchés financiers, sont manipulables par les plus puissants, surtout s’ils disposent des possibilités de la globalisation financière, aujourd’hui, il est vrai, partiellement remise en cause par les règles Volke, plan Vickers, lois de séparation des activités bancaires, etc. Ainsi des offres volumineuses d’achats immédiatement annulées, permettent de faire grimper un cours pendant un très court instant (quelques secondes et souvent beaucoup moins), et court instant mis à profit pour vendre. Le gain va ici chez le manipulateur de cours, gain éventuellement partageable avec celui qui aura été informé. Ce dernier cas est juridiquement un délit d’initié…qui ne peut évidemment être prouvé. La technologie fait ici barrage à l’application de la loi, et c’est l’une des  raisons pour laquelle Maurice Allais voulait conserver la cotation unique quotidienne et manuelle.

Le pouvoir de manipulation peut aussi être plus radical lorsque la loi – c'est-à-dire le tiers qui surplombe le jeu- disparait au profit des acteurs du jeu lui-même, c'est-à-dire des professionnels impliqués, à qui l’on confie la régulation du système. C’est ce qu’on a appelé la dérèglementation ou la dérégulation. Chacun sait aussi que lorsque le régulateur public existe, il est souvent capté, ou à tout le moins sollicité par les lobbystes. A titre d’exemple, la directive européenne sur les « hedge funds » et les fonds de « private equity »  a fait l’objet de 1690 propositions d’amendements en provenance de l’industrie. Beaucoup plus grave est sans doute les acteurs du comité de Bâle dans lesquels les Etats ne sont même pas représentés.

« L’élasticité du volume des patrimoines financiers », fait qu’à l’inverse des tables de jeux, des bulles vont régulièrement se former, et  exploser tout aussi régulièrement. Parce que les objets financiers ne sont jamais une réalité, pensons au Bitcoin, mais une simple représentation ou un simple reflet, et quelquefois même reflet de reflet pour les produits les plus complexes, il y a toujours incertitude quant à leur valeur objective. Et incertitude concrètement vérifiée, par le mouvement incessant des hausses et des baisses de prix. A l’inverse de nombre de marchandises réelles classiques, une hausse de prix, peut entrainer une augmentation de la demande, entrainant une nouvelle hausse, et par un processus de contagion mimétique, développer une bulle. Il en résulte des phénomènes d’enrichissement, ou d’appauvrissement globaux, gravement perturbateurs à l’échelle macroéconomique. Et effets accrus en raison des interventions des banques centrales qui- à titre d’exemple-  développent  des hausses par le biais du « Quantitative Easing ».

La machine à produire d’incorrigibles inégalités.

Les différentes asymétries et bulles intrinsèques à la finance, sont génératrices d’une aggravation des inégalités sociales, et inégalités plus ou moins bien supportées selon les codes et normes sociales en vigueur, et donc selon les pays. De ce point de vue, l’emprise toujours plus grande des salles de marché, est beaucoup plus insupportable là où la passion de l’égalité est encore en vigueur (France), que là où la liberté est une valeur beaucoup plus importante que l’égalité (Grande Bretagne).

Le Fordisme classique, redistribuait d’autant plus volontiers les gains de productivité, que le lieu d’où ils jaillissaient, était outil de production construit et utilisé collectivement. Il était difficile de savoir, quel ingénieur, quel agent de maitrise ou ouvrier, était plus responsable que d’autres dans l’émergence du surplus de production. D’où, à l’époque, le caractère très contenu des échelles de rémunération. La salle de marché, est un rassemblement d’individus autour d’un outil technique, qui permet de lire à l’euro près ce que tel ou tel agent produit. L’atelier fordien était lieu de production indivise. La salle de marché est peuplée d’artisans, et chacun exige un bonus qui est une fraction d’une production artisanale très personnalisée.

Maintenant, la financiarisation du réel étant en pleine expansion, se met en place les deux lames d’un ciseau, qui d’un côté, tend vers une hausse sans limite des rémunérations liées à la finance, et de l’autre, une pression sur les basses rémunérations dans le secteur de la « réalité », en raison des délocalisations facilitées par ce que nous appelions les « autoroutes de la finance ». Les salles de jeu appauvrissent fréquemment ceux qui jouent trop souvent (il existe un biais statistique en faveur du propriétaire du casino), mais les salles de marché appauvrissent ceux qui ne participent pas aux jeux financiers, ou plus exactement, tendent à déchirer les mondes où la valeur de l’égalité, était croyance et projet collectif. Ainsi, et d’une certaine façon, les salles de jeu ne développent pas d’effets externes majeurs ( a priori pas trop de pollution) tandis que les salles de marché développent des externalités négatives de grande ampleur.

Il ne reste que des paris sur fluctuations de prix ….à prix fort élevé.

Les salles de roulettes, au surplus non reliées au sein d’une chaine planétaire, sont le lieu de spéculations aux conséquences simplement microéconomiques. Les salles de marché complètement intégrées sont le lieu de paris aux conséquences macroéconomiques mondiales. Cette démesure de la finance apparait pourtant très utile : elle assure en principe la sécurité des transactions, permet de lutter contre l’incomplétude des contrats, et diminue considérablement les couts correspondants. Concrètement, le marché à terme du kérosène et les gigantesques contrats auxquels il va donner naissance, permet aux compagnies aériennes d’avoir de la visibilité sur une consommation intermédiaire représentant l’essentiel des coûts desdites compagnies. Et des coûts qui seraient autrement plus élevés s’il fallait se sécuriser par des stocks privés sur l’ensemble des aéroports utilisés. Et bien évidemment ce marché à terme sera d’autant plus satisfaisant pour ces acteurs s’il est fortement nourri par de la liquidité c’est-à-dire par la présence d’une multitude d’autres acteurs qui, regards rivés sur des écrans, n’ont pas à connaitre la nature profonde de l’actif travaillé c’est-à-dire du kérozène…

Ces agents infiniment plus nombreux que les compagnies aériennes sont des financiers qui peuvent se nommer « parieurs sur fluctuations de prix » et sont pourtant généralement faussement désignés « investisseurs ». Il s’agit bien sûr des spéculateurs. Et spéculateurs dont on sait qu’ils sont -en raison de leur poids-  les acteurs en position quasi hégémonique sur le marché.

Leur apport est ambigü et ne peut être mesuré facilement par la valeur ajoutée de la comptabilité nationale. Très certainement, les paris sur fluctuations de prix, prennent une place croissante dans la valeur ajoutée bancaire, notamment au niveau des méga-banques américaines. Pour autant, on sait depuis le regretté Alfred Sauvy, que l’une des insuffisances de la comptabilité nationale, est de sommer des valeurs ajoutées… qu’il faudrait pourtant de temps en temps soustraire. Et chacun peut avoir en tête, pour en rester à l’exemple des hydrocarbures la consommation de carburant supplémentaire, provoquée par les bouchons dans les villes.

Replacé dans le contexte des salles de marché, les valeurs créées doivent-elles être ajoutées ou retranchées à la richesse nationale produite ? Il est possible de répondre à la question en la transformant : l’interdiction des paris sur fluctuations de prix déboucherait-elle sur une baisse relative du PIB ? Réponse assurément positive, si l’interdiction en questions (devises, matières premières, titres , etc.) aboutissait à des grippages de l’économie réelle : moins d’échanges risqués et davantage de stocks à financer pour contrer une trop grande volatilité des prix, demande globale en baisse par « effet richesse » devenu assez probablement négatif, etc.

Microéconomie et Macroéconomie

Et cette conclusion est banalement la bonne réponse car il est clair que si les entreprises de l’économie réelle se prêtent de plus en plus massivement aux jeux financiers (aujourd’hui tout est objet de financiarisation depuis les taux de change jusqu’aux produits viviers les plus banaux) c’est en raison de calculs microéconomiques simples : la financiarisation généralisée permet de diminuer les coûts d’une gestion plongée dans la globalisation et la mondialisation. Exprimée de façon plus savante, l’hypertrophie financière se développe tant que les coûts de la couverture des risques restent inférieurs au supplément de profit obtenu par ladite couverture. Et si les coûts diminuent en raison des gains de productivité issus d’une technologie financière plus performante, il y a de la place au développement de cette boursoufflure sur le visage des sociétés. Il est donc compréhensible que des  entreprises de l’économie réelle s’équipent- directement ou indirectement- de véritables salles de marché avec un nombre d’emplois créés rivalisant avec ceux du métier de base qui traditionnellement les définissait dans l’ancien monde.

Les externalités microéconomiques de la finance sont donc globalement positives. Son gigantisme est le produit d’une volonté de réduction des risques des agents de l’économie réelle, risques partagés et reportés sur une multitude considérable d’acteurs, et multitude qui fait la taille a priori aberrante de la finance. A cet égard, peu de transactions paraissent illégitimes et même le rachat d’actions à partir de dettes nouvelles et donc de création monétaire est micro économiquement compréhensible. Plus globalement les modèles économétriques tels ceux construits par Natixis (Flash Eco N°1495) révèlent que la croissance économique est positivement reliée à celle de la finance

Par contre la financiarisation développe des externalités dotées d’une puissance illimitée et possiblement catastrophique au plan macroéconomique. Dire cela constitue une banalité puisqu’il s’agit d’une réalité empiriquement constatée : les périodes de répression financière sont historiquement celles d’une forte croissance tandis que les périodes de libéralisation furent marquées par des crises de grande ampleur, d’abord financière, puis économiques, et parfois des catastrophes politiques. Parce que le système financier est systémique et que le shadow banking n’est pas séparable du système bancaire, tout défaut ou risque de défaut de quelque importance développe des externalités à l’échelle planétaire.

Les banques doivent-elles conserver un quasi-monopole dans la création monétaire ?

Il faut pourtant s’interroger sur ces périodes de déréglementation ou libéralisation financière. A chaque fois, il s’agit de libéraliser le processus de création monétaire en le laissant dans la main des banques, de sorte que toute addition de monnaie corresponde aussi à de la dette supplémentaire : il n’y a pas ou plus de monnaie sans dette assortie d’un taux de l’intérêt. Si maintenant il y a croissance économique avec libéralisation de tous les prix y compris des taux de change et totale libération du mouvement des capitaux, on comprend qu’il y a là tous les ingrédients propres à augmenter considérablement la base monétaire (pour des PIB croissants, des déséquilibres aussi bien budgétaires qu’extérieurs, des besoins de couverture, etc.). On comprend aussi puisque la base monétaire n’est que de la dette, que ces phénomènes sont inéluctablement engendreurs de risques de défauts  croissants ….qu’il faut couvrir par de nouveaux produits financiers….dont la matière première est une consommation supplémentaire de dette…Le cercle est bouclé.

Quand, maintenant, nombre d’experts, claironnent sur les risques d’un modèle de croissance qui reposerait sur de la dette, et s’alarment du fait que la dette cumulée mondiale serait passée de 234,6% du PIB mondial en 2006 à 275% en 2016, ils se trompent en affirmant que les leaders politiques n’ont pas entrepris les réformes structurelles requises pour restaurer la croissance. Le vrai problème n’est pas au cœur de l’économie réelle mais dans celui de la finance qui ne devrait plus produire de la monnaie sur la base d’une dette. Nous entrons là dans le grand débat de la monnaie pleine.

 

 

 

 

 

 

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 13:11

La monnaie unique peut-elle assurer le bien vivre ensemble au sein de nations structurellement diverses ? Cette question est la même que celle de l’ingénieur spécialiste des voies navigables qui réfléchit à la possibilité d’assurer dans le cadre d’un relief accidenté une navigation sans écluses… C’est ce que nous allons essayer de montrer.

Plan de l'intervention:

-La banalité d’un avant -euro.

-Tous sur le même canal

-Fin des écluses et navigation dangereuse

-La dette ou le renflouement par l’artifice des pompes

-Première pompe : acheter des marchandises allemandes avec du crédit bancaire

-Deuxième pompe : acheter des marchandises allemandes avec du déficit public

-Troisième pompe : acheter des marchandises allemandes avec les largesses de la BCE

-Des pompes : peut-être, mais… ; des transferts politiquement décidés : assurément jamais.

L’Allemagne schizophrène et autoritaire

-Vers l’extériorisation de la schizophrénie ?

La banalité d’un avant-euro

Les  nations qui s’acheminent vers l’ euro à la fin du siècle précédent sont, au regard d’une multitude de critères, très différentes : taille, forme d’Etat, systèmes politiques, fiscalité, administration, tradition culturelle, régime démographique, niveaux de formation, structures économiques, niveaux de développement, poids de l’internationalisation, systèmes monétaires et financiers, importance des avoirs et dettes vis à vis de l’étranger, inflation, croissance et gains de productivité, investissements en RD, etc. Et sans doute la productivité et son évolution sont de bons indicateurs de l’identité de ces passagers qui s’apprêtent à choisir la monnaie unique.

La mise en contact économique de mondes différents générait traditionnellement 2 prix fondamentaux : le taux de change et le taux de l’intérêt, le second étant lié au premier[1]. Ces deux prix sont ainsi les pièces permettant l’articulation -telle celle de deux portes d’écluse permettant la mise en contact entre deux biefs d’un canal-  de mondes différents. Ces deux prix ne sont pas nécessairement des prix de marché et l’écluse peut-être politiquement organisée : liberté ou pas de la circulation des capitaux ? contrôle des changes ou pas ? droits de douanes ? quotas d’importations ? protection réglementaire et normative ? quelle politique monétaire ? quelle politique budgétaire ? Bref, il existait comme sur les canaux des équipements ou outils secondaires permettant le bon fonctionnement de l’écluse.

Tous sur  le même canal.

Avec l’euro, les écluses sont supprimées et tout le monde va devoir apprendre à vivre et circuler sur un canal non régulé… selon notre image, sans bief amont et sans bief aval : monnaie unique et taux de change définitif…c’est-à-dire éternel…même banque centrale et même politique monétaire, politique budgétaire imposée, libre circulation du capital, marché unique, etc.

 Fin des écluses et navigation dangereuse.

Les diversités fort banales de l’avant euro vont devenir des lieux de divergences croissantes, lesquelles sont empiriquement constatées : hausse de 33% de la production industrielle en Allemagne mais baisse partout ailleurs…. Comme si ce bief aval que devient l’Allemagne se trouvait inondée par son industrie et les biefs amont asséchés.  Les inégales productivités et leurs croissances inégales vont très vite faire naitre des problèmes que l’on cherchera à masquer.

Les deux prix fondamentaux (taux de l’intérêt et taux de change) – devenus des extériorités pour chaque nation- vont imprimer des chemins divergents. L’Allemagne ne risque plus de dévaluation compétitive vis-à-vis de ses partenaires et donc le secteur exportateur industriel peut davantage investir sans risques. Parce que les traditionnelles fragilités monétaires des voisins disparaissent les taux de l’intérêt peuvent baisser sur le reste de l’Europe, d’où l’opportunité de diminuer les couts sur les dettes publiques françaises, ou italienne et bien sûr grecque. D’où un crédit à la consommation moins onéreux assorti d’une monnaie solide et donc le développement d’une consommation jusqu’ici muselée par les deux prix susvisés.

Les inégales productivités se renforcent et vont de plus en plus justifier des spécialisations catastrophiques : dépendance de l’Allemagne vis-à-vis de son secteur exportateur, de la France vis-à-vis de son Etat Providence qui se gonfle sous les effets de la désindustrialisation, de l’Espagne vis-à-vis de son secteur immobilier qui se nourrit de taux bas, de la Grèce vis-à-vis de sa consommation rapidement croissante de marchandises qu’elle ne produira plus. Et à force de s’industrialiser d’un côté et de s’acheminer fort logiquement et fort rationnellement vers d’autres choix ailleurs (immobilier, consommation, fonction publique) la divergence entre les productivités ne fera que s’accroitre, accroissant du même coup les forces centrifuges et tendances à l’écartèlement. Ces choix fondamentaux ne peuvent que s’autorenforcer car l’efficience productive est le propre de l’industrie et beaucoup moins celle des services. Il en découle que logiquement l’Allemagne doit être de plus en plus riche et le sud de plus en plus pauvre. La fin des écluses inonde le bief aval et dessèche les biefs amont.

La dette ou le renflouement par l’artifice des pompes.

 Les exportations allemandes vers le reste de la zone et en particulier le sud, doivent être payées par des clients qui, eux, situés dans des zones qui ne disposent pas de ressources pour exporter vers l’Allemagne. Clairement, ils ne disposent pas des réels moyens de paiement nécessaires à leurs achats de produits allemands. C’est donc avec des revenus insuffisants que l’on va acheter les exportations allemandes. D’où l’idée de dette. Il n’y a de surplus net de l’Allemagne que parce qu’il y a déficit net du sud. En reprenant la métaphore du canal, la circulation dans les biefs amont (les pays du sud) ne peut reprendre que si l’on arrive à faire remonter- par exemple à l’aide d’une pompe-  de l’eau depuis le bief aval (l’Allemagne). 3 types de pompes furent successivement employées

Première pompe : Acheter les marchandises allemandes avec des crédits bancaires : Des banques du nord, allemandes ou non, qui s’installent directement ou indirectement dans le sud, peuvent prêter à des acheteurs du sud lesquels importeront des marchandises allemandes. Avec cet argent, les fournisseurs allemands pourront faire face à leurs charges, pourront investir, moderniser leur outil de production. Au-delà, ils pourront aussi se constituer une épargne qui, par exemple, s’investira dans des fonds de pension, pouvant eux -mêmes recycler l’épargne constituée dans des crédits aux banques du nord effectuant des prêts dans le sud. ….Le circuit est rétabli et  la pompe du système financier vient se substituer aux écluses disparues…

Deuxième pompe : Acheter les marchandises allemandes avec du déficit budgétaire : les Etats du sud qui se désindustrialisent embaucheront des fonctionnaires, se livreront à de lourdes dépenses au profit des citoyens lesquels -bardés de revenus non économiquement créés-  pourront continuer à alimenter le surplus allemand. La dette publique ainsi émise pourra être achetée par des fonds de pension allemands accueillant la nouvelle épargne allemande résultant de la croissance du surplus allemand. Et si le surplus allemand se pérennise et s’accroit vis-à-vis du sud, alors logiquement la dette du sud doit tout aussi logiquement augmenter. Bien sûr il pourrait être mis fin au surplus s’il existait une barrière aux exportations allemandes (droits de douane, quotas, dévaluation, contrôle des changes, etc.), mais chacun sait que ces barrières sont interdites par les Traités et n’ont aucun sens sous le règne de l’euro. Et bien sûr cette fin du surplus serait aussi la diminution de la dette…et de l’épargne allemande figurant sous la forme de titres financiers. …Dans notre image du canal dépourvu d’écluses, si l’on met en place une pompe ce n’est pas pour en réduire son efficience…La bonne circulation dans le canal malgré la fin des écluses passe par une pompe….

Troisième pompe : Acheter les marchandises allemandes avec les largesses de la Banque centrale européenne : Les choses peuvent encore devenir plus folles, et si les banques du sud commencent à voir que la dette devient trop importante et trop risquée, alors il serait bon d’assurer un minimum de sécurité en impliquant directement les banques centrales. Globalement, les banques centrales des pays dont les citoyens achètent le surplus allemand, vont financer les banques de leur Etat, voire l’Etat lui-même, ce qui signifiera qu’elles s’endettent auprès de la BCE…. dont le principal actionnaire est l’Etat allemand. Nous avons là toute l’inquiétude qui se manifesta à propos des soldes « TARGET2 ». ..Selon notre image si les premières pompes s’avèrent insuffisantes alors mettons en place une nouvelle beaucoup plus puissante….

Les allemands ne sont pas nécessairement dupes et se rendent compte - depuis longtemps- de la folie du dispositif. Un certain vivre ensemble ne peut se constituer en Allemagne (plein emploi) que sur la seule base d’un mercantilisme qui lui-même ne peut s’avérer que de plus en plus fragile et contestable. Le contrat social allemand ne peut fonctionner qu’avec les pompes qui rendent solvables les clients de l’industrie allemande.

Des pompes :..peut-être, mais… ; des transferts politiquement décidés: assurément jamais.

Le relatif contrat social allemand repose sur les exportations qu’il faut à tout prix maintenir, en contenant les salaires internes, en rétablissant un impérium sur le centre de l’Europe[2] , en maintenant un euro, gros pourvoyeur de compétitivité par son taux de change[3], etc. Mais en même temps les plus lucides savent aussi qu’il faut un impérium y compris au détriment des grands voisins en veillant à ce  qu’aucun transfert ne se manifeste, par exemple au profit de ce grand déficitaire qu’est la France. Que diraient les électeurs allemands si - déjà soumis à la rigueur salariale- devaient au-delà s’acquitter de taxes supplémentaires au profit d’européens du sud voire de certains pays situés plus au nord ?

C’est qu’il faut choisir entre dettes croissantes et transferts. Les pompes ne génèrent que de la dette …et pour l’Allemagne, des actifs ,certes de plus en plus douteux…, mais préférables à des transferts nets de richesse depuis des agents économiques allemands vers des agents étrangers. C’est la raison pour laquelle les allemands se méfient de plus en plus de la dette des clients qu’ils aimeraient voir s’amincir par les célèbres « réformes structurelles » ; mais pour autant ils ne sont pas prêts à des transferts venant compenser toute l’eau dont ils bénéficient depuis la disparition des écluses…

L’Allemagne schizophrène et autoritaire.

Aucun transfert, donc, chez tous les pays clients, des politiques restrictives…. qui, pourtant, réduisent le terrain de jeu du surplus potentiel qu’il faut néanmoins maintenir….On ne peut avoir l’ambition de n’être qu’une « grosse Suisse » quand il faut surveiller voire devenir  autoritaire vis-à-vis de ses voisins…Et cette surveillance et cet autoritarisme sont en même temps illogiques puisque le respect intégral des « règles du jeu »  transformerait les voisins en exportateurs nets…ce que l’on ne souhaite pas….On ne peut pas tous devenir exportateurs nets…..sauf si la contradiction , comme nous le verrons, est évacuée vers le reste du monde.

L’épargnant allemand ne peut, lui aussi, être dupe et commence à se rendre compte que son épargne accumulée sur le surplus ne vaudra plus rien si d’aventure les clients débiteurs se rendaient compte que la dette est tellement gigantesque que l’impérium devient un tigre de papier…Un jour, les exportations risqueront de ne plus être payées tandis que l’épargne se sera évaporée….

On peut comprendre les grandes tensions politiques plus ou moins souterraines en Allemagne: comment avoir un emploi correct et ne pas être concurrencé par des étrangers ? comment garantir une épargne qui nourrit les retraites ? comment maintenir le surplus ? comment ne pas redevenir une nation agressive et avoir tout le monde contre soi aux tables de négociations ?

Vers l’extériorisation de la schizophrénie ?

Le débat entre les écologistes et les autres partis est certes fondamental, mais plus fondamental encore est celui entre les tenants de l’orthodoxie (épargnants vieillissants et groupe des grands exportateurs) et ceux qui veulent trouver une voie médiane permettant de sauver ce qui peut encore l’être….en militant pour un fédéralisme…de très basse intensité au sein de l’UE.

Les premiers ( FDP ? CSU ? AFD ? autres ?) peuvent estimer, que le surplus est maintenant acquis bien davantage sur des exportations vers le reste du monde que sur des ventes à l’intérieur de la zone euro[4]. Il est donc possible de maintenir la rigueur chez les voisins de la zone afin de n’en point subir les risques - hausse des taux sur les dettes publiques par exemple et effondrements menant à la disparition de l’euro- et maintenir les positions acquises sur le reste du monde à l’abri d’un euro dévalué[5].

Les seconds ( CDU, SPD, écologistes ? autres?) peuvent penser que la situation devient intenable et qu’une voie médiane doit être trouvée. Cette solution serait aussi favorisée par un précaire retour à une croissance européenne tirée par les exportations non plus de la seule Allemagne mais aussi celle résultant de 5 années de dévaluation interne faisant de certains pays du sud de nouveaux compétiteurs. Il s’agit au fond de reporter les effets de la contradiction interne sur l’extérieur et obtenir un excédent collectif sur le reste du monde. Cette solution est pourtant précaire et ne peut correspondre à la construction d’une Europe sociale puisque les dévaluations internes ne sont pas coopératives et ne mettent pas fin au long processus de divergence.

Ce schéma qui extériorise partiellement la contradiction interne, et qui est le plus probable à l’heure où ces lignes sont écrites, ne permet aucune solution au problème de l’euro.

Son cours sera probablement trop élevé et mangera les bénéfices des dévaluations internes du sud, tout en avantageant les chaines de la valeur allemande se nourrissant de consommations intermédiaires fabriquées dans une Europe centrale extérieure à la zone. Globalement, l’effet taux de change des dévaluations sera neutre et les divergences seront maintenues. Il n’existe pas de solution à la désertification des biefs amont lorsque les écluses disparaissent.

 


[1] La relation entre ces deux prix et leurs liens avec la productivité, elle-même reliée à nombre de caractéristiques qui forment une nation concrète ont été étudié par une foule d’économistes parmi lesquels on pourra citer : Balassa, Samuelson, Rogoff, Genberg, Mundell, Fleming, Lucas, etc.

[2] Cet impérium est aujourd’hui tel que les pays de l’Est (Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Pologne,etc) ne sont que les fournisseurs de composants assemblés en Allemagne. Ces fournisseurs génèrent d’importants gains de productivité absorbés non par les salariés locaux mais transférés vers l’industrie allemande. Nous avons là tout le malaise de ces pays qui constatent que leur intégration à l’UE n’est pas faite que d’avantages.

[3] Chacun sait que la disparition de l’euro entrainerait une hausse considérable d’un Mark restauré.

[4] C’était en 2016, près de 60% du surplus extérieur qui se réalisait avec l’extérieur de la zone euro, soit plus de 155 milliards d’euros. Il y a 8 ans le surplus ne se montait qu’à 130 milliards et se trouvait acquis d’abord sur les échanges intra-zone euro.

[5] Selon Le FMI la sous-évaluation de l’euro au regard de l’Allemagne serait de 15%, tandis que la sur -évaluation de ce même euro au regard de la France serait de 11%.

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2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 09:28

                                      

La monnaie unique peut-elle assurer le bien vivre ensemble au sein de nations structurellement diverses ? Cette question est la même que celle de l’ingénieur spécialiste des voies navigables qui réfléchit à la possibilité d’assurer dans le cadre d’un relief accidenté une navigation sans écluses… C’est ce que nous allons essayer de montrer.

Plan de l'intervention:

-La banalité d’un avant -euro.

-Tous sur le même canal

-Fin des écluses et navigation dangereuse

-La dette ou le renflouement par l’artifice des pompes

-Première pompe : acheter des marchandises allemandes avec du crédit bancaire

-Deuxième pompe : acheter des marchandises allemandes avec du déficit public

-Troisième pompe : acheter des marchandises allemandes avec les largesses de la BCE

-Des pompes : peut-être, mais… ; des transferts politiquement décidés : assurément jamais.

L’Allemagne schizophrène et autoritaire

-Vers l’extériorisation de la schizophrénie ?

 

La banalité d’un avant-euro

Les  nations qui s’acheminent vers l’ euro à la fin du siècle précédent sont, au regard d’une multitude de critères, très différentes : taille, forme d’Etat, systèmes politiques, fiscalité, administration, tradition culturelle, régime démographique, niveaux de formation, structures économiques, niveaux de développement, poids de l’internationalisation, systèmes monétaires et financiers, importance des avoirs et dettes vis à vis de l’étranger, inflation, croissance et gains de productivité, investissements en RD, etc. Et sans doute la productivité et son évolution sont de bons indicateurs de l’identité de ces passagers qui s’apprêtent à choisir la monnaie unique.

La mise en contact économique de mondes différents générait traditionnellement 2 prix fondamentaux : le taux de change et le taux de l’intérêt, le second étant lié au premier[1]. Ces deux prix sont ainsi les pièces permettant l’articulation -telle celle de deux portes d’écluse permettant la mise en contact entre deux biefs d’un canal-  de mondes différents. Ces deux prix ne sont pas nécessairement des prix de marché et l’écluse peut-être politiquement organisée : liberté ou pas de la circulation des capitaux ? contrôle des changes ou pas ? droits de douanes ? quotas d’importations ? protection réglementaire et normative ? quelle politique monétaire ? quelle politique budgétaire ? Bref, il existait comme sur les canaux des équipements ou outils secondaires permettant le bon fonctionnement de l’écluse.

Tous sur  le même canal.

Avec l’euro, les écluses sont supprimées et tout le monde va devoir apprendre à vivre et circuler sur un canal non régulé… selon notre image, sans bief amont et sans bief aval : monnaie unique et taux de change définitif…c’est-à-dire éternel…même banque centrale et même politique monétaire, politique budgétaire imposée, libre circulation du capital, marché unique, etc.

 Fin des écluses et navigation dangereuse.

Les diversités fort banales de l’avant euro vont devenir des lieux de divergences croissantes, lesquelles sont empiriquement constatées : hausse de 33% de la production industrielle en Allemagne mais baisse partout ailleurs…. Comme si ce bief aval que devient l’Allemagne se trouvait inondée par son industrie et les biefs amont asséchés.  Les inégales productivités et leurs croissances inégales vont très vite faire naitre des problèmes que l’on cherchera à masquer.

Les deux prix fondamentaux (taux de l’intérêt et taux de change) – devenus des extériorités pour chaque nation- vont imprimer des chemins divergents. L’Allemagne ne risque plus de dévaluation compétitive vis-à-vis de ses partenaires et donc le secteur exportateur industriel peut davantage investir sans risques. Parce que les traditionnelles fragilités monétaires des voisins disparaissent les taux de l’intérêt peuvent baisser sur le reste de l’Europe, d’où l’opportunité de diminuer les couts sur les dettes publiques françaises, ou italienne et bien sûr grecque. D’où un crédit à la consommation moins onéreux assorti d’une monnaie solide et donc le développement d’une consommation jusqu’ici muselée par les deux prix susvisés.

Les inégales productivités se renforcent et vont de plus en plus justifier des spécialisations catastrophiques : dépendance de l’Allemagne vis-à-vis de son secteur exportateur, de la France vis-à-vis de son Etat Providence qui se gonfle sous les effets de la désindustrialisation, de l’Espagne vis-à-vis de son secteur immobilier qui se nourrit de taux bas, de la Grèce vis-à-vis de sa consommation rapidement croissante de marchandises qu’elle ne produira plus. Et à force de s’industrialiser d’un côté et de s’acheminer fort logiquement et fort rationnellement vers d’autres choix ailleurs (immobilier, consommation, fonction publique) la divergence entre les productivités ne fera que s’accroitre, accroissant du même coup les forces centrifuges et tendances à l’écartèlement. Ces choix fondamentaux ne peuvent que s’autorenforcer car l’efficience productive est le propre de l’industrie et beaucoup moins celle des services. Il en découle que logiquement l’Allemagne doit être de plus en plus riche et le sud de plus en plus pauvre. La fin des écluses inonde le bief aval et dessèche les biefs amont.

La dette ou le renflouement par l’artifice des pompes.

 Les exportations allemandes vers le reste de la zone et en particulier le sud, doivent être payées par des clients qui, eux, situés dans des zones qui ne disposent pas de ressources pour exporter vers l’Allemagne. Clairement, ils ne disposent pas des réels moyens de paiement nécessaires à leurs achats de produits allemands. C’est donc avec des revenus insuffisants que l’on va acheter les exportations allemandes. D’où l’idée de dette. Il n’y a de surplus net de l’Allemagne que parce qu’il y a déficit net du sud. En reprenant la métaphore du canal, la circulation dans les biefs amont (les pays du sud) ne peut reprendre que si l’on arrive à faire remonter- par exemple à l’aide d’une pompe-  de l’eau depuis le bief aval (l’Allemagne). 3 types de pompes furent successivement employées

Première pompe : Acheter les marchandises allemandes avec des crédits bancaires : Des banques du nord, allemandes ou non, qui s’installent directement ou indirectement dans le sud, peuvent prêter à des acheteurs du sud lesquels importeront des marchandises allemandes. Avec cet argent, les fournisseurs allemands pourront faire face à leurs charges, pourront investir, moderniser leur outil de production. Au-delà, ils pourront aussi se constituer une épargne qui, par exemple, s’investira dans des fonds de pension, pouvant eux -mêmes recycler l’épargne constituée dans des crédits aux banques du nord effectuant des prêts dans le sud. ….Le circuit est rétabli et  la pompe du système financier vient se substituer aux écluses disparues…

Deuxième pompe : Acheter les marchandises allemandes avec du déficit budgétaire : les Etats du sud qui se désindustrialisent embaucheront des fonctionnaires, se livreront à de lourdes dépenses au profit des citoyens lesquels -bardés de revenus non économiquement créés-  pourront continuer à alimenter le surplus allemand. La dette publique ainsi émise pourra être achetée par des fonds de pension allemands accueillant la nouvelle épargne allemande résultant de la croissance du surplus allemand. Et si le surplus allemand se pérennise et s’accroit vis-à-vis du sud, alors logiquement la dette du sud doit tout aussi logiquement augmenter. Bien sûr il pourrait être mis fin au surplus s’il existait une barrière aux exportations allemandes (droits de douane, quotas, dévaluation, contrôle des changes, etc.), mais chacun sait que ces barrières sont interdites par les Traités et n’ont aucun sens sous le règne de l’euro. Et bien sûr cette fin du surplus serait aussi la diminution de la dette…et de l’épargne allemande figurant sous la forme de titres financiers. …Dans notre image du canal dépourvu d’écluses, si l’on met en place une pompe ce n’est pas pour en réduire son efficience…La bonne circulation dans le canal malgré la fin des écluses passe par une pompe….

Troisième pompe : Acheter les marchandises allemandes avec les largesses de la Banque centrale européenne : Les choses peuvent encore devenir plus folles, et si les banques du sud commencent à voir que la dette devient trop importante et trop risquée, alors il serait bon d’assurer un minimum de sécurité en impliquant directement les banques centrales. Globalement, les banques centrales des pays dont les citoyens achètent le surplus allemand, vont financer les banques de leur Etat, voire l’Etat lui-même, ce qui signifiera qu’elles s’endettent auprès de la BCE…. dont le principal actionnaire est l’Etat allemand. Nous avons là toute l’inquiétude qui se manifesta à propos des soldes « TARGET2 ». ..Selon notre image si les premières pompes s’avèrent insuffisantes alors mettons en place une nouvelle beaucoup plus puissante….

Les allemands ne sont pas nécessairement dupes et se rendent compte - depuis longtemps- de la folie du dispositif. Un certain vivre ensemble ne peut se constituer en Allemagne (plein emploi) que sur la seule base d’un mercantilisme qui lui-même ne peut s’avérer que de plus en plus fragile et contestable. Le contrat social allemand ne peut fonctionner qu’avec les pompes qui rendent solvables les clients de l’industrie allemande.

Des pompes :..peut-être, mais… ; des transferts politiquement décidés: assurément jamais.

Le relatif contrat social allemand repose sur les exportations qu’il faut à tout prix maintenir, en contenant les salaires internes, en rétablissant un impérium sur le centre de l’Europe[2] , en maintenant un euro, gros pourvoyeur de compétitivité par son taux de change[3], etc. Mais en même temps les plus lucides savent aussi qu’il faut un impérium y compris au détriment des grands voisins en veillant à ce  qu’aucun transfert ne se manifeste, par exemple au profit de ce grand déficitaire qu’est la France. Que diraient les électeurs allemands si - déjà soumis à la rigueur salariale- devaient au-delà s’acquitter de taxes supplémentaires au profit d’européens du sud voire de certains pays situés plus au nord ?

C’est qu’il faut choisir entre dettes croissantes et transferts. Les pompes ne génèrent que de la dette …et pour l’Allemagne, des actifs ,certes de plus en plus douteux…, mais préférables à des transferts nets de richesse depuis des agents économiques allemands vers des agents étrangers. C’est la raison pour laquelle les allemands se méfient de plus en plus de la dette des clients qu’ils aimeraient voir s’amincir par les célèbres « réformes structurelles » ; mais pour autant ils ne sont pas prêts à des transferts venant compenser toute l’eau dont ils bénéficient depuis la disparition des écluses…

L’Allemagne schizophrène et autoritaire.

Aucun transfert, donc, chez tous les pays clients, des politiques restrictives…. qui, pourtant, réduisent le terrain de jeu du surplus potentiel qu’il faut néanmoins maintenir….On ne peut avoir l’ambition de n’être qu’une « grosse Suisse » quand il faut surveiller voire devenir  autoritaire vis-à-vis de ses voisins…Et cette surveillance et cet autoritarisme sont en même temps illogiques puisque le respect intégral des « règles du jeu »  transformerait les voisins en exportateurs nets…ce que l’on ne souhaite pas….On ne peut pas tous devenir exportateurs nets…..sauf si la contradiction , comme nous le verrons, est évacuée vers le reste du monde.

L’épargnant allemand ne peut, lui aussi, être dupe et commence à se rendre compte que son épargne accumulée sur le surplus ne vaudra plus rien si d’aventure les clients débiteurs se rendaient compte que la dette est tellement gigantesque que l’impérium devient un tigre de papier…Un jour, les exportations risqueront de ne plus être payées tandis que l’épargne se sera évaporée….

On peut comprendre les grandes tensions politiques plus ou moins souterraines en Allemagne: comment avoir un emploi correct et ne pas être concurrencé par des étrangers ? comment garantir une épargne qui nourrit les retraites ? comment maintenir le surplus ? comment ne pas redevenir une nation agressive et avoir tout le monde contre soi aux tables de négociations ?

Vers l’extériorisation de la schizophrénie ?

Le débat entre les écologistes et les autres partis est certes fondamental, mais plus fondamental encore est celui entre les tenants de l’orthodoxie (épargnants vieillissants et groupe des grands exportateurs) et ceux qui veulent trouver une voie médiane permettant de sauver ce qui peut encore l’être….en militant pour un fédéralisme…de très basse intensité au sein de l’UE.

Les premiers ( FDP ? CSU ? AFD ? autres ?) peuvent estimer, que le surplus est maintenant acquis bien davantage sur des exportations vers le reste du monde que sur des ventes à l’intérieur de la zone euro[4]. Il est donc possible de maintenir la rigueur chez les voisins de la zone afin de n’en point subir les risques - hausse des taux sur les dettes publiques par exemple et effondrements menant à la disparition de l’euro- et maintenir les positions acquises sur le reste du monde à l’abri d’un euro dévalué[5].

Les seconds ( CDU, SPD, écologistes ? autres?) peuvent penser que la situation devient intenable et qu’une voie médiane doit être trouvée. Cette solution serait aussi favorisée par un précaire retour à une croissance européenne tirée par les exportations non plus de la seule Allemagne mais aussi celle résultant de 5 années de dévaluation interne faisant de certains pays du sud de nouveaux compétiteurs. Il s’agit au fond de reporter les effets de la contradiction interne sur l’extérieur et obtenir un excédent collectif sur le reste du monde. Cette solution est pourtant précaire et ne peut correspondre à la construction d’une Europe sociale puisque les dévaluations internes ne sont pas coopératives et ne mettent pas fin au long processus de divergence.

Ce schéma qui extériorise partiellement la contradiction interne, et qui est le plus probable à l’heure où ces lignes sont écrites, ne permet aucune solution au problème de l’euro.

Son cours sera probablement trop élevé et mangera les bénéfices des dévaluations internes du sud, tout en avantageant les chaines de la valeur allemande se nourrissant de consommations intermédiaires fabriquées dans une Europe centrale extérieure à la zone. Globalement, l’effet taux de change des dévaluations sera neutre et les divergences seront maintenues. Il n’existe pas de solution à la désertification des biefs amont lorsque les écluses disparaissent.

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[1] La relation entre ces deux prix et leurs liens avec la productivité, elle-même reliée à nombre de caractéristiques qui forment une nation concrète ont été étudié par une foule d’économistes parmi lesquels on pourra citer : Balassa, Samuelson, Rogoff, Genberg, Mundell, Fleming, Lucas, etc.

[2] Cet impérium est aujourd’hui tel que les pays de l’Est (Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Pologne,etc) ne sont que les fournisseurs de composants assemblés en Allemagne. Ces fournisseurs génèrent d’importants gains de productivité absorbés non par les salariés locaux mais transférés vers l’industrie allemande. Nous avons là tout le malaise de ces pays qui constatent que leur intégration à l’UE n’est pas faite que d’avantages.

[3] Chacun sait que la disparition de l’euro entrainerait une hausse considérable d’un Mark restauré.

[4] C’était en 2016, près de 60% du surplus extérieur qui se réalisait avec l’extérieur de la zone euro, soit plus de 155 milliards d’euros. Il y a 8 ans le surplus ne se montait qu’à 130 milliards et se trouvait acquis d’abord sur les échanges intra-zone euro.

[5] Selon Le FMI la sous-évaluation de l’euro au regard de l’Allemagne serait de 15%, tandis que la sur -évaluation de ce même euro au regard de la France serait de 11%.

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