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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 07:39

Nous nous permettons ici de publier un texte très bref, mais très riche, et qui ouvre la voie à une authentique réflexion. Merci à Olivier Passet et à XERFY. Bonne lecture.

 

Dans les moments de crise, fleurissent les discours sur la catharsis. La crise devient la solution. Elle nous projette dans le monde d’après, écrasant tous les dogmes, tous les préconçus idéologiques. Elle nous oblige à nous réinventer pour paraphraser Emmanuel Macron dans son allocution de 13 avril. Et partout aujourd’hui se multiplient les projections positives sur l’incroyable catalyse du COVID-19, qui va changer la face du capitalisme, pour l’accorder enfin aux urgences sociales, sanitaires et écologiques, et replacer l’homme au cœur de nos systèmes de pensée. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Pour ceux qui se souviennent pourtant de la soudaine clairvoyance de nos politiques au moment des crises de 2000 ou de 2008, sur les excès de la finance, de la mondialisation sauvage, le doute est permis.


Pourtant oui, c’est un fait, cette crise par son ampleur inégalée va modifier de façon irréversible notre vision du monde. D’abord pour une première raison. Nous avons franchi un seuil traumatique. Il paraît certain, maintenant que le COVID laissera des traces longues sur la croissance et les conditions sociales Nous ne pouvons plus croire à ce stade que l’arrêt accidentel de la fourmilière productive et consumériste, ouvre une nouvelle phase d’euphorie et de sursaut libérateur. Ensuite, parce que, tout ce qui forgeait notre représentation d’une économie efficace est battu en brèche: non, l’abolition des distances, l’allongement des chaînes de valeur, la division toujours plus poussée du travail ne sont pas l’Alpha et l’Omega indiscutable de l’efficience économique ; non le zéro stock, le flux-tendu, la suppression de toutes les masses graisseuses des structures productives, ne sont pas le marqueur universel de l’efficacité des organisations ; non, le marché n’est pas la seule et meilleure instance de coordination… non la digitalisation, le travail indépendant, ne sont pas les nouveaux graals de l’organisation du travail au regard de cette expérience grandeur nature de travail à distance… Tout le bréviaire de la pensée progressiste doit rendre compte de son imprévoyance. Circuit court, traçabilité, sécurité des approvisionnements, gestion de l’incertitude par les stocks, autonomie productive, planification et coordination stratégique par la puissance publique, vitalité de la socialisation physique par le travail, importance de l’entreprise traditionnelle et du salariat dans la gestion du partage des risques au moment où les free lance, les indépendants se retrouvent sans filet … Tout ce qui faisait figure d’archaïsme, revient en force.  L’efficacité instrumentale de la pensée progressiste doit et devra composer avec toute une série d’exigences qu’on ne peut plus balayer d’un revers de main au nom de la modernité. Et c’est toute la pédagogie de la réforme incessante qui part en fumée. Car il est manifeste aujourd’hui que le gaulois réfractaire coûte infiniment moins cher à la collectivité que le réformateur progressiste. Le premier, avec son argent de dingue a fait dériver de quelques points de PIB l’endettement public. Le second l’a doublé en moins de 15 ans en s’acharnant à rendre le système existant toujours plus efficient et à le renflouer sans compter à chaque spasme. 


Cette mort clinique du no alternative, ce rééquilibrage de la pensée pourraient nous réjouir. L’ouverture des options et la nouvelle culture de l’urgence devraient nous aider à élargir la palette des instruments pour aborder les défis sociaux et écologiques. Voilà que le recentrage de l’économie sur ses fonctions essentielles met sur le devant de la scène les invisibles. Voilà que le président de la république reprend à son compte cette remarque de François Sureau lorsqu’il nous invite à relire l’article premier de la déclaration des droits : « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »… ouvrant la porte à un tournant social du quinquennat.


Mais le risque est là en même temps. L’évolution des esprits se produit au moment même où dans leur instinct de survie, les entreprises n’auront de cesse de revenir dans le monde d’avant. Au moment même où la supervision financière n’aura de cesse de restaurer la valeur des actifs. Alors même que crise après crise, le maintien en survie artificielle du système a fait exploser la dette et brûlé les dividendes et les capitalisations de l’expansion passée… Et c’est précisément dans ce hiatus entre les nouvelles aspirations collectives et les moyens mobilisables que se logent tous les risques de conflagration sociale et démocratique.

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 07:59

 

Inutile de rappeler des chiffres colossaux qui ne cessent de s'accroître de jour en jour. Sans transformation majeure, le service des dettes publiques, même à taux zéro va prendre un envol ne permettant probablement plus d’y faire face.

Les emprunts assurés par l’Agence France Trésor avaient pu diminuer à la fin des années 2010 et se trouvaient sous la barre des 200 milliards d’euros, soit environ 80% des recettes fiscales du Trésor central. Le budget 2020 dans sa première version correspondait déjà à un important dérapage puisqu’avec un déficit prévisionnel de 93,1 milliards d’euros, les besoins de financement passaient à 226 milliards. La version rectifiée du Budget, suite aux premières mesures correspondant à la crise sanitaire (loi de finances du 23-03-2020), élève le déficit prévisionnel à 109 milliards et les besoins de financement à 246,1 milliards. Le service de la dette augmente donc de plus de 25% en moins de 2 années, ce qui promet un beau regain d’activité à l’équipe de l’Agence France Trésor….

Cette hausse va, sans doute pour la première fois dans l’histoire, permettre des dépenses publiques venant très majoritairement de crédits bancaires, et en première ligne les 16 banques, dites « Spécialistes en Valeurs du Trésor [1]», sélectionnées par l’Agence France Trésor. En effet ces besoins de crédits bancaires sont à comparer aux recettes nettes du budget  initial 2020 ( 250,7 milliards restants après transferts aux collectivités territoriales, 41,2 milliards et la contribution de la France à l’Union Européenne, 21,5 milliards),mais des recettes qui seront réévaluées à la lumière du tarissement des ressources fiscales à venir. En effet, selon des calculs déduits des données de l’INSEE[2], les recettes fiscales calculées sur la base d’un confinement de seulement 6 semaines diminueraient de 81,1 milliards d’euros, soit le tiers des recettes nettes initialement prévues…ce qui porterait les besoins de financement à 327,1 milliards d’euros… Ajoutons que la décision du 9 avril dernier d’engager 100 milliards supplémentaires, porterait alors l’objectif de l’Agence France Trésor à 427,1 milliards d’Euros.

Compte tenu du tarissement estimé de la masse fiscale, cela signifie que pour l’année 2020, les dépenses du Trésor seraient composées à plus de 70% …par du crédit bancaire (427/ 170)…Du jamais vu. Faut-il ajouter que ces crédits bancaires sont largement du crédit à la consommation puisque les dépenses correspondantes sont largement des dépenses dites courantes et en particulier des dépenses sociales ? De quoi se poser une autre question : quel peut-être, dans de telles conditions,  l’avenir de ce qu’on appelle la marché de la dette publique ?

Posons- nous en effet, de façon brutale, la question de  ce qui se passerait si l’on supprimait le dit marché, en allant plus loin encore que ce que vient de décider la Banque centrale anglaise (BOE) laquelle va acheter directement des titres du Trésor britannique.

 Imaginons par exemple l’annulation autoritaire de la dette publique française. Quelles en seraient les conséquences ?

En mettant entre parenthèse la question éminemment centrale de l’euro, l’annulation mettrait immédiatement en grande difficulté, au-delà des « grossistes » de la dette, les 16 banques SVT, des milliers d’acheteurs de la « matière première  dette publique ». Parmi ces deniers on trouve des banques dont des banques centrales, des établissements de crédit, des compagnies d’assurances, des fonds souverains, des Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) dont les SICAV (Sociétés d’investissement à capital variable et les FCP (Fonds communs de placement), d’autres gestionnaires d’actifs comme des fonds de pension, etc. L’ensemble se trouvant réparti, selon les chiffres fournis par le bulletin mensuel de l’AFP, entre résidents (46,4%) et non- résidents ( 53,6). Vu l’ampleur du montant de la dette négociable du Trésor ( 1848 464 705 105 euros au 28 février 2020) et surtout l’effet de contagion interbilantaire, c’est l’ensemble du système financier planétaire qui s’effondrerait comme un château de cartes : d’abord une illiquidité radicale de beaucoup de produits financiers (tous ceux contenant de la dette publique française), ensuite une insolvabilité complète des institutions porteuses de tels produits contaminés. La fin de l’histoire étant une crise économique planétaire majeure.

 On conçoit dans ces conditions, que la solution face à une telle décision, serait l’effacement sur des milliers de  bilans du dommage provoqué par substitution de monnaie centrale, à l’euro près, à la dette publique devenue de nulle valeur . La chose est simple dans son principe : la  ou les banques centrales, créditent un compte à l’actif de chaque institution d’un montant égal à l’actif détruit et rien ne change au regard des exigences de passif. Tous les bilans sont nettoyés avec cette forte impression de préférence pour la liquidité…

Du point de vue de l’Etat qui prend une telle décision, le soulagement est immense et il n’a plus à amortir par une opération de crédit bancaire ses dépenses, y compris la charge en intérêts, au titre du service de sa dette. Et cet Etat pourrait être remercié par l’ensemble du système financier qui, ainsi allégé, pourrait se lancer vers de nouveaux investissements. Comprenons en effet que les dépenses publiques se poursuivant, les dépôts bancaires continueraient d’être alimentés,  venant ainsi nourrir le multiplicateur du crédit. Le soi-disant effet d’éviction cher aux économistes serait ainsi confortablement contourné.

Ce scénario est bien évidemment un rêve car cela suppose que les banques centrales acceptent, en synchronisation, de jouer le jeu, et un jeu qui pourrait donner lieu à des comportements mimétiques accélérant le tsunami planétaire. On comprend un peu mieux pourquoi l’indépendance des banques centrales est en quelque sorte une garantie contre le risque d’une catastrophe planétaire. Mais beaucoup mieux encore, on comprend que le marché de la dette publique, inutile en soi avec une banque centrale obéissante, est un moyen permettant d’élargir la part de marché de la finance, et de l’asseoir sur des produits réputés sûrs : quel Etat, et donc quels entrepreneurs politiques risqueraient de  prendre  la responsabilité d’utiliser cette bombe atomique qu’est l’annulation autoritaire de la dette publique ? La paix par la dissuasion nucléaire…de quoi comprendre que les bons du Trésor ont une valeur quasi sacrée, une valeur introduisant d’immenses privilèges sur les calculs de ratios imposés par la régulation bancaire.  

La finance ne veut pas être réprimée par la disparition d’un marché de la dette publique qui lui est si utile. Pensons par exemple aux « appels de marge » de plus en plus importants avec la spéculation massive, laquelle utilise si naturellement la matière première "dette publique". Symétriquement elle ne peut non plus en accepter un développement trop important, car  le risque de voir des Trésors, épuisés par des besoins de financement monstrueux, prendre des décisions irréversibles est devenu très grand. Nous avons pris l’exemple de la France, mais pensons aux Trésors de l’Europe du sud dont bien sûr le Trésor italien. C’est la raison pour laquelle ces banques centrales indépendantes garantissant le bon fonctionnement de la finance, s’éloignent quelque peu de leur code de bonne conduite[3]. Elles sont garantes de l’existence d’un marché de la dette publique très largement inutile pour tous les acteurs économiques en dehors de la finance, mais elles doivent en limiter le périmètre en devenant de plus en plus souvent acheteuses, bien sûr sur les marchés secondaires, et bientôt acheteuses directes. Et lorsque l’on devient acheteuse directe, il n’y a plus véritablement marché mais accord…pour limiter la marché. C’est très exactement ce que vient de décider ( co-décider ?[4]) la banque centrale britannique qui vient de se livrer à une innovation peut-être radicale. Nous disons peut-être car les avances au Trésor sont encore remboursables…ce qui n’a rien d’obligatoire[5]. Que le pays symbole de la « finance libérée » prenne une décision répressive, est sans doute un fait historique majeur. Qui ose en parler ?

 

[1]  Les 16 banques sont : BofA Securities Europe SA, Barclays bank, BNP Paribas, Crédit Agricole CIB, Citigroup, Commerzbank, Deutsche Bank, Goldman Sachs, HSB France, JP Morgan, Morgan Stanley, Natixis, NatWest Markets, Nomura, Société GénéraleLa taille et la surface mondiale de ces établissements permettent d’assurer, selon les acteurs de l’AFT, une gestion optimale de la dette publique française (liquidité, sécurité, prix).

[2]  Cf : [RussEurope-en-Exil] Le coût économique de la crise du coronavirus (au 10 avril) par Jacques Sapir

[3] Le Pandemic Emergency Purchase Programme (PEPP) adopté le 6 mars dernier a permis de faire grossir le bilan de la BCE, lequel se montait au 3 avril à 5199 milliards d’euros, soit près de 50% du PIB de la zone. Y a-t-il une limite à la taille du bilan de la BCE ?

[4] Il s’agit effectivement d’une co décision puisqu’elle a fait l’objet d’un communiqué commun le 9 avril dernier. Les avances vont prendre selon le communiqué la forme de droits de tirage à court terme avec « si possible » un remboursement avant la fin de l’année…on s’éloigne beaucoup de la rigueur des contrats sur le marché de la dette publique classique.

[5] Ce qui nous fait penser aux célèbres « avances non remboursables au Trésor » de la Banque de France  sous la quatrième République.

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 07:08

Vu la beauté du texte nous nous permettons de reproduire sur le blog la lettre de Léosthène en date du 28 mars. Bonne lecture à toutes et à tous.

 

La lettre de Léosthène, le 28 mars 2020, n° 1458/2020

Seizième année, bihebdomadaire. Abonnement 390 euros.
http://www.leosthene.com 

 

 

La ruse de l’histoire

 

« Notre réalité s’est mise à ressembler à un film catastrophe » remarque le philosophe Alain Finkielkraut (1). « Au bougisme a succédé le confinement ». De quoi en « perdre son globish ». En effet. Trois milliards d’hommes sont confinés aujourd’hui, l’Inde, d’abord sceptique, comprise. D’autres vont y venir, en Afrique, en Amérique latine, en Russie. Aux Etats-Unis, aussi. L’économie réelle, la production, les chaînes d’approvisionnement subissent donc un extraordinaire coup d’arrêt, événement unique dans l’histoire. Les échanges internationaux s’effondrent et vont continuer à s’effondrer. Et, nous fait remarquer un lecteur, il peut y avoir pire. Quand les entreprises s’arrêtent, elles consomment moins de pétrole. En matière de projection, nous dit-il, il faut « tenir compte d’un éventuel effondrement du secteur pétrole et gaz de schiste, qui serait une catastrophe d’une ampleur comparable à celui des subprimes et pourrait donc mettre à mal tout le système financier américain ». Et pas seulement américain, puisque nos grandes banques ont dans leurs bilans des milliards d’actifs des grandes entreprises pétrolières. Oui, notre réalité ressemble à un film catastrophe.

 

Le tout en trois mois.

 

« Au bougisme a succédé le confinement ». Mais au fait, où en étions-nous ? « Une volonté planétaire était à l’œuvre en l’absence de tout but et indépendamment de tout contenu (…). Produire pour produire, consommer pour consommer : la modernité mondialisée offrait, en effet, le désolant spectacle de cette circularité sans fin ». Avec des chaînes de valeur globalisées, à flux tendus, donc extrêmement vulnérables au moindre coup d’arrêt. Avec une organisation de la production mondialisée ignorant les distances et les frontières - lesquelles réapparaissent quand les producteurs se réapproprient leurs productions pour leur propre usage parce qu’il s’agit de sauver leurs populations et leurs économies. Ce qui est vrai à la fois pour notre industrie et pour notre alimentation, la recherche du moindre coût comme loi cardinale – explication des externalisations de nos entreprises. Ajoutons que la « modernité » façon OMC (Organisation mondiale du commerce) suppose que le doux commerce relègue la prudence stratégique au rayon des invendables. Transferts technologiques de l’Occident vers la Chine, naïveté en matière de surveillance et de renseignement – particulièrement avérée en Europe, ont été la règle. Quant au bougisme, devenu un must, marqueur d’une modernité qui se veut hédoniste et « ouverte », il affecte à la fois les plus aisés et, sous forme de tourisme de masse, de vastes populations (1,4milliard de touristes en 2019). Pour ne rien dire des migrations encouragées par l’ONU (2).

 

Chacun au fond connaît le tableau. Pour le vivre tout simplement dans l’insouciance, le combattre avec âpreté, y adhérer au nom de la mondialisation heureuse (elle l’a été un temps pour les plus pauvres) – idéologie défendue, imposée par les dirigeants jusqu’en Chine, avec une résistance récente aux Etats-Unis, celle des électeurs d’un Donald Trump honni de ses pairs, qui sait compter ses sous s’il ne voit pas très loin, encore que.

 

Mais comment les dirigeants politiques, l’un après l’autre autour du globe après la Chine, ont-ils été amenés à briser ce cercle ? Alain Finkielkraut est pour une fois optimiste : « La politique qui s’était mise au service de l’économie, en favorisant, du mieux qu’elle pouvait la circulation des capitaux, des hommes et des marchandises, a pris le risque de figer l’économie car des vies étaient en jeu, et que ce n’est pas le salut mais la santé qui est et qui demeure depuis le début des temps modernes, ‘‘le premier bien et le fondement de tous les autres en cette vie’’ (Descartes) ». Trop beau pour être vrai ? Si l’on revient à l’origine de l’épidémie, la Chine fait-elle partie du cercle de ceux qui ont ainsi vécu « le début des temps modernes » ? Quel est le prix de la vie humaine à l’aune des « caractéristiques chinoises » ? Parce que si l’on comprend bien, ce ne sont pas les vies humaines qui importaient au gouvernement central lorsque l’épidémie s’est déclarée (en novembre ? en décembre ?) autour du marché d’animaux vivants de Wuhan, mais de cacher l’événement à la population, de museler les témoins, de protéger son pouvoir. Les témoignages existent (3). L’expérience ne manquait pas à Pékin, qui avait été critiqué pour sa gestion d’un coronavirus précédent, le SRAS, apparu en 2002 et rapidement diffusé à trente pays – trafic aérien aidant. Mais ce n’est pas sauver des vies, informer le pays comme le reste du monde qui a été une priorité.

 

« Nous avons renoncé à nos droits en échange d’une protection », écrivait un internaute avant d’être effacé par la censure (3). « Mais de quel genre de protection s’agit-il ? Où nous mènera notre apathie politique ? ». La vigueur de la réaction du régime a été à la hauteur des enjeux : conserver le pouvoir, envers et contre tout.

 

Les voisins, Taiwan, Singapour, Corée du Sud, Hong Kong, échaudés par les épidémies précédentes, étaient préparés, ils ont agi vite et en ordre. Mais les autres ? « Si la logique économique régnait sans partage, nos sociétés auraient choisi de laisser faire » écrit encore Alain Finkielkraut. « La majorité de la population aurait été atteinte et immunisée. Seraient morts les plus vieux, les plus vulnérables, les bouches inutiles en somme. On n’a pas voulu de cette sélection naturelle ». Aurait-on pour autant voulu ménager les deux ? Sur le Vieux continent en effet, personne n’était prêt, personne n’avait anticipé. Les réactions sont venues tard, chacun avec des solutions différentes, confinement, essai d’immunité collective, mixte des deux – avec, comme en France (et plus encore aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni), le souhait de ne pas « figer complètement l’économie ». Quitte, devant la violence de l’épidémie, à revenir au confinement. La logique économique ne règne peut-être pas sans partage, résume un quotidien italien, Sole 24 Ore, « un diplomate européen nous le dit clairement ‘‘Quand ce sont des vies qui sont concernées, on ne regarde pas l’argent’’ ». Soit.

 

Mais ? « l’Europe décidera du destin de l’Italie, sur le courage ou pas de reconnaitre que le Covid-19 ne fait pas de distinctions et nous met tous au même niveau. Il nous pousse à l’unité car, que l’on veuille ou non, nous partageons le même destin. Mais si l’Union reste liée à ses logiques comptables au lieu de l’esprit d’unité, il est difficile de pouvoir changer de mentalité et les plus riches du club auront l’instinct de regarder à leurs milliards plutôt qu’aux cercueils, surtout ceux des autres » (via la revue de presse de l’ambassade de France à Rome).

 

De ce que l’on sait, et alors que le professeur Juvin (patron des urgentistes de l’hôpital Georges Pompidou) appelle, parce qu’il n’y a plus de lits de réanimation, à des ponts aériens et ferroviaires pour évacuer les patients d’Ile de France « partout en Europe », « c’est à ça que doit servir l’Union européenne » (LCI, le 27 mars), l’esprit qui règne dans l’UE est à la défense du vieux monde, de ses règles, de ses normes. Ni Angela Merkel, ni son ministre des Finances ni leurs alliés ne sont favorables à transgresser ces règles (émission de « coronabonds » mutualisés) pour répondre à la crise provoquée par l’arrêt des économies européennes : « Nous avons dit du côté allemand, mais aussi de la part d'autres participants, que ce n'était pas la conception de tous les Etats membres" d'émettre ces emprunts européens communs pour soutenir l'économie, a souligné Angela Merkel à l'issue d'un sommet par vidéoconférence ». On fermera le ban dans 15 jours – délai obtenu pour « réfléchir » par la France et l’Italie.

 

Qu’est-ce que ces dirigeants espèrent, Chinois et Américains inclus ? Revenir au modèle habituel, chacun pour soi s’il le faut. A cette « circularité sans fin » de la mondialisation heureuse. Sans, comme chacun en est témoin, qu’ils ne maîtrisent rien, en réalité. Ni le virus, ni le moyen de l’arrêter, ni les dégâts sur l’économie et les hommes, encore moins le système financier international. Ils réagissent au moment. Ils courent à l’aveugle – comme ils le faisaient avant l’embolie, d’ailleurs, plus attentifs aux marchés qui devaient tout régler qu’à réfléchir à ce que pourrait être le lendemain – sauf à tenir de grands discours sur une « économie verte » qui devrait nous sauver d’un réchauffement du climat. Chacun, les économistes, les experts, savait qu’un accident menaçait. D’où viendrait-il ? Là était la question.

 

La ruse de l’histoire, c’est que l’accident n’est pas venu du « climat », ni de la « finance », mais plus prosaïquement du dysfonctionnement d’un mode de vie nihiliste. Oui, il y a des frontières, particulièrement entre les hommes et les animaux, entre les hommes et les femmes, entre les peuples. Non, nous ne sommes pas faits pour les mouvements browniens. Non, nous n’avons pas besoin de normes, mais de coopération – et aussi de garder notre poudre au sec, ce qui n’est pas incompatible. Et non nous ne savons pas tout, dans aucun domaine. Alain Finkielkraut, qui s’enthousiasme de savoir que la planète est généreuse, qu’avec cette pause obligée on a aperçu un dauphin dans les eaux du Grand canal à Venise, conclut : « Cessons donc de faire les malins et de vouloir enfermer la réalité dans nos systèmes. Rappelons-nous Péguy: ‘‘Tout est immense, le savoir excepté’’ ».

 

L’histoire est rusée et la fin du film loin d’être écrite.

 

Hélène Nouaille

 

 

Notes :

 

(1) Le Figaro, le 26 mars 2020, Eugène Bastié, Alain Finkielkraut : « Le nihilisme n’a pas encore vaincu et nous demeurons une civilisation »

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/alain-finkielkraut-le-nihilisme-n-a-pas-encore-vaincu-nous-demeurons-une-civilisation-20200326

 

(2) Voir Léosthène n° 1339/2018, le 1er décembre 2018, Le nœud coulant du pacte sur les migrations

Emmanuel Macron s’apprête à signer, le 10 décembre prochain au Maroc un « Global compact for safe, orderly ans regular migrations » (pas de traduction officielle en français pour l’heure) élaboré au sien de l’ONU. Le président l’a confirmé lors de sa visite d’Etat en Belgique, lors d’une conférence de presse avec Charles Michel, le premier ministre belge. De quoi s’agit-il ? D’un texte en 23 « objectifs » qui présuppose que nous reconnaissons, à l’aune de notre expérience historique, que la migration « est une source de prospérité, d’innovation et de développement durable dans notre monde globalisé et que ces impacts positifs peuvent être optimisés en améliorant sa gouvernance ». S’agit-il, bien que le texte soit non contraignant, d’établir, comme s’en défend la représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU, Louise Arbour, « un droit à la migration » ? De contraindre les médias à plaider dans ce sens en suspendant « l’attribution de fonds publics ou d’un soutien matériel aux médias qui promeuvent systématiquement l’intolérance, la xénophobie, le racisme et autres formes de discrimination envers les migrants » ? Questions.

 

(3) Question Chine, le 31 janvier 2020, Jean-Paul Yacine, Wuhan, crise médicale et craquements dans l’appareil

https://www.questionchine.net/wuhan-crise-medicale-et-craquements-dans-l-appareil

 

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 16:31

Lorsque l’on a créé la monnaie unique, les concepteurs savaient peut-être que l’on créait un objet disposant du statut de ce que les économistes appellent un « commun ». Ces mêmes économistes expliquent souvent que le destin des communs est souvent tragique. Pour comprendre ce phénomène, nous pouvons utiliser l’exemple des pêcheurs en concurrence sur l’océan.

Parce qu’en concurrence pour l’accès à la ressource halieutique, la gestion des pêcheurs est logiquement celle d’une hausse continue des prélèvements, la conséquence finale étant tout aussi logiquement la raréfaction de la ressource. Les économistes libéraux en déduisent que c’est en réglementant l’accès à la mer que la bonne gestion des ressources –le soin apporté à leur  reconstitution – sera assurée.

Ce simple raisonnement de bon sens est celui qui fut retenu lors de la construction de l’Euro. Au temps des monnaies nationales et des banques centrales arrimées aux Etats, la dette publique ne passait pas automatiquement par le canal du marché et les banques susvisées finançaient directement certains Etats. Chose aisée avec toutefois une limite, celle d’une possible inflation et d’une baisse du taux de change. Si le passage à la monnaie unique n’avait pas été accompagné de la création de la BCE et de l’interdit d’un financement direct des Etats, nous nous serions retrouvés dans la situation de la pêche et de la disparition de la ressource, ce que l’on désigne comme « tragédie des communs ».

Si, en effet, nous n’avions pas privatisé les banques centrales, ce qu’on appelle faussement leur « indépendance », Chaque Trésor National aurait pu « pêcher gratuitement des euros »….il en aurait résulté sa tragédie, c’est-à-dire la disparition progressive de sa valeur. Chaque Etat ayant individuellement intérêt à « pêcher des euros », d’où une émission incontrôlée de monnaie et finalement la ruine.

Ainsi de la même façon qu’il faut réglementer la pêche en mer, il fallait interdire aux Etats la « pêche aux euros » et donc inventer le marché de la dette publique, lequel passe dans tous les Etats par une institution semblable et qui s’appelle pour la France l’Agence France Trésor.

Mais ce n’était pas suffisant pour éviter la « tragédie des communs », le risque étant qu’un Etat particulièrement dépensier, et pourtant respectueux du marché de la dette publique, se mette à « pêcher des euros » chez les voisins….En effet, toute tension sur les prix (le taux de l’intérêt) par un comportement dépensier, attirerait des acheteurs d’autres pays…. autorisant ainsi l’Etat dépensier de ne pas payer le prix de son comportement dépensier. Difficile de sortir de la « tragédie des communs » 

C’est pourquoi Bruxelles inventera une réglementation plus stricte : des quotas de pêche sous la forme de limites aux déficits budgétaires et à l’endettement. Nous retrouvons ici les règles bien connues – les 3% et 60% -  qui ont fait l’actualité jusqu’à maintenant.

Hélas, l’histoire ne se termine pas facilement, car il fût possible de tricher (la Grèce), et il a aussi fallu gérer les factures de la crise financière de 2008. Comme il fut décidé, à l’échelle quasi planétaire, que c’étaient aux Trésors Publics de solder les comptes, il a fallu des politiques restrictives dont l’irréalisme devait aussi déboucher sur les fameux QE de la BCE… Là encore un risque de « tragédie des communs » et donc, on ne pouvait remettre aux Etats en difficulté, des poissons ( des euros) sans respecter des proportions. Les petits Etats ne peuvent pas se voir remettre plus de poissons (des euros) que les grands Etats. Nous avons là la règle de la proportionnalité en fonction du poids du capital dans la BCE, lui-même calculé à partir des PIB. Un petit bateau de pêche ne peut pas jouir de moyens disproportionnés lui permettant d’obtenir davantage que les gros…

Nous arrivons peut-être à la fin de l’histoire avec à priori la décision de Madame Lagarde de ne plus respecter les proportions, une décision qui s’accompagne d’une autre décision plus incroyable encore : la Commission abandonnerait son attirail de règles budgétaires….vous avez bien lu.

S’il n’existe plus de règles dans la « pêche aux euros », allons-nous vers la disparition de ce qui devait devenir une grande monnaie de réserve ?

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 18:04

 

Anéantissement de l’économie et restauration de la toute puissance de l’Etat, voilà ce qui désarçonne l’observateur de la réalité présente.

Nous étions dans un monde, dans lequel un Président des Etats-Unis s’était rendu célèbre en affirmant que « l’Etat » - dont il ne questionnait pas la nature- «était  le problème et le marché la solution ». Depuis 40 ans la plupart des gouvernements du monde ont fait du marché l’horizon indépassable de notre époque. Pour cela, ils ont transformé les Etats et ont justifié le chambardement en prenant appui sur de nombreuses théories économiques jugées à la mode : « Ecole des choix publics », « new public management », « Ecole des anticipations rationnelles », etc.,  ou des doctrines de nature plus anthropologique comme celle du « capital humain » qui devait transformer le citoyen en individu « entrepreneur de lui-même ».

Nous n’allons pas nous interroger ici sur le thème de la « capture de l’Etat » et de son arraisonnement par tel ou tel groupe social, thème souvent évoqué dans le présent blog. Par contre, nous allons tenter d’évaluer les conséquences de cette reprise en main qui s’annonce. S’agit-il d’une fin de la financiarisation et de l’ordo-libéralisme que l’on peut lui associer, ou bien s’agit-il d’une simple modification de trajectoire impulsée par une crise sanitaire ? Plus simplement, le personnel politico-administratif, sans doute initialement chargé de retrouver la trajectoire antérieure, sera-t-il dépassé par l’ampleur des contraintes et, à ce titre, devra-t-il assumer la naissance d’un autre monde ?

Nous n’allons pas ici reprendre les chiffres que chacun pourra retrouver dans tous les médias. Par contre, nous allons tenter d’en évaluer la nature et l’importance relativement au PIB.

Sur le plan de la nature, on peut voir immédiatement qu’il s’agit de combler les conséquences de chiffres d’affaires massivement disparus. Les comptes d’exploitation des entreprises sont gravement atteints et il s’agit, chiffres d’affaire disparus et donc valeur ajoutée disparue, d’en gommer les conséquences sur tous les postes : salaires et cotisations sociales, charges d’intérêts, loyers, impôts, voire investissements. Selon les Comptes de la Nation 2018, la valeur ajoutée des entreprises non financières se montait à 1 439,6 milliards d’euros, soit environ 12O milliards mensuel. Il est très difficile d’évaluer la disparition de valeur ajoutée à combler pour maintenir l’outil de production. Toutefois, on constate que c’est l’ensemble des activités de services qui est touché, tandis qu’une partie non négligeable de l’industrie voit sa valeur ajoutée réduite à zéro. Si on admet 20% d’affaissement, cela signifie que le coût mensuel à combler est de l’ordre de 24 milliards, chiffre à répartir entre les 3 grandes administrations de la comptabilité nationale : Etat, collectivités territoriales, sécurité sociale. Voilà pour les comptes d’exploitation. On comprend immédiatement que la crise sanitaire se doit d’être rapidement jugulée…

A ces 24 milliards il faudra ajouter des sommes beaucoup réduites au titre du sauvetage des comptes d’exploitation des entrepreneurs individuels.

S’agissant d’un certain nombre d’entreprises, il faudra aller plus loin et s’intéresser au bilan. La raison en est que le redémarrage se fera dans un environnement financier dégradé, d’où la réflexion sur la montée au capital d’Air France voire d’autres entreprises.

Comprenons que cette évaluation est mensuelle et correspond à une estimation inévitablement imprécise de la chute des valeurs ajoutées. Si la réalité est une perte de 30%, on passe mécaniquement à un coût mensuel de 36 milliards, etc. Difficile d’aller plus loin.

Si l’on s’intéresse maintenant au système financier (Banques, assurances, shadow banking) les choses prennent une toute autre ampleur et les garanties annoncées de la banque publique d’investissement (BPI) paraissent insignifiantes. La grande question est ici, non plus celle des comptes d’exploitation mais des Bilans dont le poids est incomparablement plus élevé. On sait déjà que les bilans de nos grandes banques avoisinent le PIB du pays, mais à ces bilans il faut ajouter les bilans du shadow banking. On sait aussi qu’il est beaucoup plus difficile d’apprécier un bilan financier qu’un compte d’exploitation d’entreprise industrielle, l’interconnexion étant relativement contenue dans ce dernier cas, et considérable dans le cas de la finance. En termes de poids, le système financier planétaire, dans lequel est immergé et connecté le système français, représente ainsi 110% du PIB planétaire. Les bourses qui font monter et descendre les actifs des bilans, sont d’une importance économique faible mais d’un poids colossal sur le plan financier et donc sur la liquidité et la solvabilité. Par exemple, la capitalisation de la Bourse de Paris, qui ne représentait que 15% du PIB en 1970, en représentait 110% en 2018. Ces faits sont peu visibles sur les comptes nationaux. Ainsi l’excédent brut d’exploitation des sociétés financières pour 2018 se monte à 26,1 milliards d’euros, à comparer aux 379,3 milliards de celui des entreprises. Clairement, le système financier dispose d’un compte d’exploitation modeste mais d’un bilan colossal. Et donc quand le gouvernement prête attention aux banques, il a en tête non pas les comptes d’exploitation mais les bilans qui peuvent tout emporter. Concrètement, rien qu’en observant la Bourse de Paris, c’est approximativement 800 milliards d’euros – soit le tiers du PIB - qui se serait évaporé depuis quelques jours. Rien à voir avec les pertes sur comptes d’exploitation. A priori, l’Etat ne peut nettoyer les bilans financiers comme il s’apprête à nettoyer les comptes d’exploitation, et il serait impensable de mobiliser de telles sommes pour effacer la crise.

De fait, le vrai problème est celui de la contagion à l’intérieur d’un système beaucoup plus interconnecté que le système économique, même parvenu à l’âge de la mondialisation dans un tissu très dense de chaines de la valeur.

La crise sanitaire entraine une crise économique qui doit être impérativement jugulée avant que son prolongement, une crise financière, ne  se développe. Nous assistons à un agenda très différent : une crise financière majeure risque de devoir être gérée en même temps qu’une crise sanitaire d’une ampleur inconnue.

La France représente un peu moins de 20% dans le poids du PIB de la zone euro. Les stratégies des autres Etats, au-delà des modalités concrètes sont, comparables, c’est dire que les besoins budgétaires mensuels seraient de l’ordre de 120 milliards mensuels dans l’hypothèse d’une baisse de 20% des valeurs ajoutées. Ce chiffre est à comparer avec les 750 milliards d’euros d’achats de titres par la BCE. Une BCE qui n’a pas encore expliqué quelles seraient les règles du jeu de ce rachat. On peut donc penser que la planche à billets bien maitrisée pourrait effacer et la crise financière et la crise économique. De quoi repartir sans se poser de questions, un peu comme en 2008.

Les choses sont pourtant plus complexes

Certes on peut imaginer que la BCE modifiera ses comportements d’achats de dette publique et travaillera en tout liberté à la disparition des spreads de taux. De quoi garantir la non fragmentation de la dette et préserver l’Euro. Stratégie difficile à justifier en raison des comportements de passagers clandestins des pays du sud : pourquoi de la rigueur budgétaire dans l’aide des Trésors du sud, au soulagement des comptes d’exploitation, si le robinet de monnaie ne connait plus de règles de répartition entre pays?

Au-delà, si on parle d’achats de titres d’entreprises, quelle règle adopter ? Très vite, le risque sera que la BCE accordant directement ou indirectement plus d’aide à telle ou telle banque ou entreprise de tel ou tel pays, va détruire les règles du marché unique et introduire des distorsions de concurrence.

Mais le vrai problème est encore une fois la finance pour laquelle il faut raisonner mondialement, à l’instar du marché immobilier américain en 2008, qui devait entrainer un effondrement planétaire. Ici la crise sanitaire mondiale affaisse la valeur de tous les titres dont beaucoup ont été achetés par les entreprises à partir de dette bon marché. Classiquement, les entreprises achètent leurs actions afin d’en faire monter le cours avec de la dette à bas coût. Il en est de même des grands fonds du shadow banking. Il en est de même pour les grandes banques qui travaillent sur fonds propres ou qui sont elles- mêmes actionnaires de fonds. L’effondrement mondial des bourses, probablement plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars, développe au-delà d’un problème de liquidité une vraie question de solvabilité : les fonds propres des banques dont on dit qu’ils se sont considérablement étoffés depuis 2008 sont évaporés par la baisse de la valeur des actifs. Il ne reste donc que de la dette et donc une extrême fragilité qui se note dans l’indice SX7E publié quotidiennement. Ainsi il faut noter que cet indice qui caracolait à Plus de 400 points avant 2008 s’est régulièrement effondré avec les crises qui suivent 2008, la crise grecque, puis celle des spreads de taux, effondrement qui pourtant n’a jamais été de l’ampleur actuelle. Ainsi, il n’a jamais crevé le plancher de 75, alors même qu’il s’est effondré autour de 50 points depuis la crise sanitaire de mars et ne semble pas remonter après les dernières décisions de la BCE.. Lors des dernières crises il remontait. Aujourdhui il reste dans une zone jusqu’ici inconnue.

La BCE, forte de sa décision du  18 mars pourra t-elle, avec une énergie décuplée, et rétablir l’économie, et  ramasser les banques comme elle l’a fait tout au long de la précédente décennie ? On peut ici reprendre le célèbre mot de Warren Buffet pour dire que « cette fois, à marée très basse, on ne pourra peut-être plus distribuer de maillots à ceux qui nageaient nus »

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13 mars 2020 5 13 /03 /mars /2020 14:38

Il est reproché à Madame Lagarde de ne pas en faire assez pour gérer une explosion  financière dont la mise à feu est venue d’une crise sanitaire.

 Constatant la naissance d’un réel spread de taux sur la dette publique italienne, la présidente de la BCE a déclaré que la banque centrale n’avait aucune vocation à resserrer les écarts de taux. Ce propos, jugé maladroit, s’est traduit par une augmentation de 40 points de base et s’est trouvé largement commenté sous la forme d’un prétendu désintérêt des 25 membres du conseil des gouverneurs vis -à-vis de la grande question de la fragmentation de la zone euro.

Madame Lagarde ne s’est pas trompée et souhaite bien évidemment ne pas relancer la question de la monnaie unique dans le cadre de cette nouvelle crise. Il faut simplement expliquer que si un QE est aisé dans un Etat disposant d’une monnaie nationale, il est devenu de plus en plus impossible dans la zone euro , ce qui signifie que la BCE risque d’assister de façon relativement impuissante à l’émergence d’une hausse des taux dans les pays les plus endettés et notamment l’Italie.

La raison est simple et résulte de 2 mécanismes ou règles qu’il faut avoir en tête.

Tout d’abord une réglementation dite « EMIR » concernant l’exigence de collatéral affecté au fonctionnement des chambres de compensation, se met à consommer des doses croissantes de dettes publiques de bonne qualité. De ce point de vue, il est naturel que ce soit la dette publique allemande qui est exigée au titre des garanties en collatéral. Or, cette dette est aussi la plus rare puisque les finances publiques allemandes sont équilibrées depuis de nombreuses années. Demande élevée et offre réduite signifient un prix élevé et donc un taux allemand particulièrement faible, c’est-à-dire proche de zéro, voire négatif.

En second lieu, la BCE n’a pas le droit de mutualiser les dettes et donc, dans le cadre d’un QE, elle n’a pas le droit de privilégier un pays au détriment d’un autre. La règle retenue est simple : les achats de dette publique des divers Etats se font en respectant une proportion, celle du poids de Chaque Etat dans le capital de La BCE, poids lui-même respectant la masse du PIB de chacun.

Cette double contrainte fait que pour aider une Italie qui ajoute à ses difficultés budgétaires la facture de la crise sanitaire, il faudrait aussi acheter beaucoup de dette publique allemande…qui est fort rare en raison de l’équilibre budgétaire et d’une forte mobilisation au titre du collatéral. De quoi affaisser encore la dette allemande vers des taux de plus en plus négatifs que l’épargnant allemand ne peut plus supporter.

Non, il est devenu très difficile de réduire les spreads de taux et donc il faudra trouver d’autres moyens pour éviter une nouvelle crise de l’Euro.

Et les exigences seront fortes car les Etats vont connaitre des déficits de plus en plus lourds…pour bien sûr aider les entreprises et les particuliers, mais aussi pour éviter l’effondrement des systèmes bancaire.

Il faut en effet bien comprendre qu’en maintenant de façon artificielle un semblant d’économie, on permet aussi aux banques de ne pas être trop victimes de défauts sur crédits : si on ne paie plus l’impôt sur les sociétés ou les cotisations URSSAF, on aide les entreprises à honorer leurs engagements bancaires, ce qui permet aux banques d’honorer leur passif…..et donc de ne pas disparaitre en emportant dans le naufrage leurs clients de base c’est-à-dire dire l’ensemble des citoyens simplement titulaires d’un compte courant…une réalité qu’il conviendrait d’alourdir encore avec les autres actifs bancaires en voie d’évaporation sous l’effet de l’effondrement des cours boursiers…

Si donc plus de QE, il faudra d’autres moyens, tout en veillant à la sacro-sainte  non mutualisation, car n’oublions pas que dans l’idéologie allemande, idéologie encore reprise dans nombre d’officines, voire d’universités, on continue de croire à la possible faillite de la banque centrale…Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir avant de retrouver un peu de bon sens.

Madame Lagarde ne commet pas de gaffe, elle mesure simplement son impuissance dans la prison règlementaire dans laquelle elle se débat contre le chef allemand.

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1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 06:46

                                                                    QUE CONCLURE ?

Il est banal d’affirmer qu’une issue positive au grand démantèlement qui menace, passe par un budget fédéral important. Aujourd’hui, c’est la politique monétaire qui supplée à son absence et maintient encore l’ensemble. Les politiques fiscales-sociales nationales interdisent, jusqu’ici, l’injection du ciment qui devait assurer la cohésion menacée, d’où le recours artificiel à ce producteur de « mauvais béton » qu’est la BCE.

 Parce que le projet de construction d’un ordre automatique est irréaliste, il est admis qu’il faut aller plus loin et édifier un important budget fédéral. De quoi aller, plus avant encore, dans l’édification de l'Union Européenne.

Ce projet est lui-même irréaliste puisqu’il met en cause l’existence des marchés politiques nationaux. Jusqu’ici les personnels politico-administratifs nationaux n’étaient que marginalement atteints par la construction de l’ordre automatique. Parce que cet ordre à construire et à reconstruire passait par des usines à gaz, sa montée en puissance n’affaissait en aucune façon la bureaucratie dans laquelle le dit personnel pouvait s’épanouir. D’où les allez et retours (le "revolving doors" ou "portes tournantes") des agents correspondants, entre privé et public, entre économie réelle et finance, entre administration et banques centrales, entre politique et économie qu’elle soit publique ou privée, entre agences indépendantes et fonctions ouvertement régaliennes, entre fonctions nationales et fonctions européennes, etc… Le tout dans le marché croissant d’une bureaucratie qui donne des espoirs de carrière.

 Ajoutons que ce personnel politico-administratif, devenu nomade, est apprécié du monde de l’entreprise, qui préfère ne pas voir se constituer un monopole barrant la route des libertés. Oui, à l’abaissement des coûts fixes offerts par le grand marché ; non, au grand Etat monopoliste. Ajoutons enfin que, même souvent délégitimé, ce personnel est mis au pouvoir par des citoyens, certes souvent devenus de "simples individus désirant", mais qui restent néanmoins travaillés par une culture, une histoire, des valeurs et surtout un positionnement dans l’ordre du marché en construction. De quoi multiplier les « produits politiques » à des fins électorales, et laisser le personnel politico-administratif national, d’une part, prospérer à l’intersection des 2 ordres, et d’autre part, nager dans l’ordre organisé.

La grande ambiguïté qui en résulte, fera que ce personnel, dans un cadre resté à priori démocratique, pourra à la fois travailler à la construction de l’ordre automatique tout en restant attaché à l’ordre organisé. Ainsi, par exemple, l’agriculture, notamment française, est soumise à la construction de l’ordre automatique alors même que la bureaucratie de la PAC, et des normes -tout aussi bureaucratiques et  purement nationales- allaient en sens inverse. D’où le problème d’une agriculture de qualité -ordre organisé- ruinée par des prix de marché qui se forment dans l’ordre automatique, avec la colère d’agriculteurs victimes d’une incohérence totale. Autre exemple, celui de la distribution du médicament qui baigne dans l’ordre automatique tout en étant chargée d’une mission de service public…avec pour conséquence des pénuries inquiétantes de certains produits bénéficiant de fortes marges à l’étranger. On pourrait multiplier les exemples.  Laissons de côté les innombrables cas de conflits d’intérêts, hélas trop connus, entre la finance et les acteurs qui, dans l’ordre organisé, sont censés la réguler.

Les marchés politiques nationaux sont donc indépassables et le passage à un monde européen parfaitement liquide et sans frontières est complètement irréaliste. Plus que jamais les ordres politiques nationaux restent des points d’appui pour tous les acteurs. Les débats autour du budget européen pour la période 2021-2027 sont là pour nous rappeler que l’avenir est éloigné de la société parfaitement liquide.

Il existera donc toujours une enveloppe organisée nationale au-dessus de l’ordre automatique européen. Le régalien continuera d’exister même si la plupart des fonctions correspondantes seront très largement privées et donc soumises à l’ordre automatique. Ainsi des fonctions parfaitement régaliennes comme les fonctions militaires peuvent s’enraciner dans des chaines de la valeur où le privé est dominant. C’est le cas partout, et même le « front -office » de la gestion militaire peut être partiellement privé. Il n’empêche que l’autorité militaire et les choix stratégiques restent soumis à un ordre qui n’est pas celui du marché. Il ne faut pas s’étonner que ce type de fonction, parce que, rattaché à une histoire, ne puisse s’homogénéiser dans la construction européenne. Clairement, le personnel politico-administratif polonais préférera le « F35 » américain au « Rafale » français. Clairement, la France ne pourra partager la dissuasion nucléaire. Les budgets nationaux, donc les Etats, sont certes invités à « produire le marché », mais ils sont aussi à l’intersection du marché, du social et du régalien et, à cet égard, sont puissamment soumis aux marchés politiques nationaux. Pas de place pour un budget fédéral accaparant des ressources nationales, voire un nouvel impôt européen étranglant davantage l’ordre du marché à construire.

Une conclusion provisoire semble s’imposer : les Etats ne vont pas disparaître et les blocages à de nouveaux développements de l’ordre automatique européen vont se multiplier : pas d’union bancaire protégeant les banques des pays en difficultés, pas d’union des marchés de capitaux assurant une diversification protectrice des actifs financiers de tous les pays… et bien sûr pas de budget fédéral. De quoi augmenter encore les hétérogénéités et en conséquence les risques de stratégies centrifuges de plus en plus visibles. Déjà la Grèce est dans un courant centrifuge avec l’aide  de la Chine ou Israël. Au-delà, l’initiative des « pays des trois mers » révèle à quel point un libre marché de l’énergie en Europe est dépassé par des objectifs stratégiques touchant tout l’est de l’Europe dans le cadre d’une compétition russo-américaine. Il serait possible de multiplier les exemples.

Plus grave est sans doute, dans ce contexte, les effets d’un retour au bilatéralisme dans le cadre de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. L’Accord dit de « phase 1 » entre les deux pays est bien le grand retour des ordres organisés avec l’idée forte d’un commerce administré par des Etats souverains , selon une logique que l’on croyait oubliée. Dans ce cadre, on sait que les 200 milliards de dollars d’importations chinoises supplémentaires sont administrativement et autoritairement réparties sur une multitude de branches. Sans entrer dans le détail, 8 secteurs industriels sont listés et correspondent à des produits américains dont la Chine a besoin... et qui ne seront plus achetés sur les marchés européens. Des marchés déjà agités par la logique de forces centrifuges. De fait, la fin possible du multilatéralisme correspond aussi au dégonflement potentiel de l’ordre automatique comme outil de base de la construction européenne.

Le chemin choisi dans la construction européenne n’était pas le bon. Existe-il une possibilité de reconstruire en faisant table rase des outils jusqu’ici tant valorisés ? Nous n’avons évidemment pas de réponse. Par contre les réflexions menées dans cette triple note révèlent que les bavardages continus sur une « nécessaire transformation de l’Europe » ou son « approfondissement » doivent prendre conscience du poids colossal du chantier. Un chantier qui passe évidemment par le repositionnement radical d'une finance, tireuse des ficelles qui agitent les pantins dans l'ordre automatique,  et ordre dont la construction lui est largement imputable.

Au delà, les conséquences de la crise sanitaire actuelle -avec notamment le dé-tricotage potentiel des chaines de la valeur, et le début de prise de conscience que l'ordre automatique à l'échelle planétaire, était d'une extrême fragilité, peuvent accélérer la mise en route du dit chantier. On voit mal en effet une Allemagne qui risque d'être violemment prise dans une dépression,  ne pas être contrainte par un changement de paradigme. Mais là encore cela passe par un repositionnement de la  finance et d'abord du regard que le personnel politico- administratif porte sur elle.

 

 

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26 février 2020 3 26 /02 /février /2020 06:32

                                             Le grand mythe des « coûts de la non Europe »

La recherche incessante du lissage des hétérogénéités développe naturellement des effets pervers lesquels dépassent ce qui était simplement raisonnable, d’où l’arrivée du temps des dislocations et de la contestation des règles imposées dans le jeu économique. Beaucoup de facteurs vont intervenir. Le présent texte ne prétend pas en dresser la liste et se contente de photographier, voire analyser les plus importantes.

Le « rabot économie » laisse intactes les rugosités sociales-fiscales

Curieusement le marché unique n’a pas a priori attaqué certains des outils, directement ou indirectement régaliens, de chaque Etat (Armée, police, justice mais aussi protection sociale). Le système politico-administratif européen n’a pas de prise directe sur l’impôt, et chaque Etat est encore très partiellement et trompeusement couvert par une règle de l’unanimité qui interdit encore d’effacer les hétérogénéités. Sur un plan purement rationnel, la contrepartie des prélèvement fiscaux -sociaux correspond à des distorsions de concurrence. C’est la raison pour laquelle les Etats eux-mêmes sont en compétition et que le mur de la fiscalité et de l’Etat-providence est un mythe qui permet aux entreprises de choisir le moins-disant fiscal avec toutes ses conséquences sur l’idée même d’Union[17]. En dépit des apparences, le monopole fiscal-social devient  - par le jeu de l’unanimité- un marché autorisant les entreprises à sélectionner l’Etat le plus compétitif. La question du travail détaché est là pour nous le rappeler. Ces faits sont trop connus pour être développés. Ils signifient toutefois le désarmement des politiques économiques et le développement de divergences que le lissage devait réduire. Bien évidemment la concurrence entre Etats est favorable aux entreprises lesquelles n’ont aucun intérêt à voir le dispositif social-fiscal se transformer en monopole.

Affaissement des Etats et nouvelles usines à gaz

Face à l’étranglement fiscal que chaque Etat tentera de compenser partiellement par des stratégies d’adaptation, le mur de la bureaucratie va se développer avec ce que l’on peut appeler la montée des « coûts de back office » lesquels vont toucher l’ensemble des institutions publiques ou privées de l’UE. Comme déjà indiqué, la normalisation obsessionnelle sera le fait d’Autorités Administratives Indépendantes, de régulateurs, de contrôleurs …donnant eux-mêmes naissance à une multiplicité d’experts, de cabinets de surveillance ou de contrôle, de bureaux d’évaluation, qu’il faudra eux aussi contrôler en raison de possibles risques de conflits d’intérêts. Le coût global de cette prolifération n’est pas connu.  D’une certaine façon nous avons là une sorte de nouvelle « loi d’airain » qui fait que toute volonté politique contribuant à son propre effacement par le biais d’une promotion d’un ordre spontané européen a pour effet ultime d’accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l’effectif total d’agents d’une bureaucratie répartie autant dans la sphère des Etats que dans toutes les autres qui se doivent de respecter les règlements. Pour ne donner qu'un exemple la révision des 500 normes homogénéisées touchant les matériaux de construction va exiger 10 années de travail pour un coût total de 1 milliards d'euros. Les usines à gaz constituent  le  premier coût de la participation à l’Union Européenne, coût à comparer fort logiquement aux « coûts de la non-Europe ». Mais, comparaison difficile tant l’enchevêtrement de la bureaucratie et du marché est opaque. Constatons simplement que la conjonction de ces 2 pôles constitue l’essence de la réalité présente. Pensons par exemple aux nouvelles usines à gaz qui ne manqueront pas d’émerger à propos des règles budgétaires nouvelles, ou le travail qui va se déployer autour de la commissaire à la concurrence à propos du concept de « marché pertinent », travail qui  mobilise déjà sans délai nombre de cadres supérieurs  d’Alstom, de Bombardier, de Bercy, des ministres français et étrangers, etc. Pensons à cette autre usine à gaz qui va se reconfigurer autour du prochain démantèlement d’EDF et de la nouvelle architecture de l’ARENH. Les exemples pourraient se multiplier à l’infini et révèlent, au bas de l’échelle le caractère comique, des slogans sur la simplification administrative.

Disjonction du salarié et du consommateur

Il est d’autres phénomènes sans doute plus fondamentaux et parmi eux la montée de la satisfaction du consommateur au détriment de celle du salarié et bien sûr du citoyen lui-même en faiblesse croissante. L’aiguisement sans fin de la concurrence, le juste à temps sécurisé et quasi-universalisé grâce à la montée du numérique, la fin de la sanctuarisation des droits sociaux, tout cela sonne le glas d’une conjonction d’intérêts qui faisait aussi l’efficience du modèle fordien. Jadis, le salarié était aussi consommateur et garantissait, par des revenus sécurisés, le niveau de la demande globale. Désormais, la disjonction croissante provoque un déséquilibre économique potentiel[18]. Au-delà, le salarié s’affaiblit lentement dans les nouvelles configurations du rapport salarial. Regroupés, ils formaient une classe de semblables capable de négocier la qualité du rapport salarial. Devenus éparpillés ils ne sont plus que des égaux en compétition.

Coopération ou compétition ?

Certes,  on pourrait imaginer la construction d’une souveraineté européenne et édifier un modèle fordien à cette échelle. La chose est hélas impossible puisque le choix fut celui de la compétition -construire un ordre automatique- et non celui d’une coopération, seule susceptible d’ajouter une dose d’ordre organisé dans le marché. Et il faut bien comprendre que la coopération suppose un véritable projet, hélas devenu difficile dans un monde européen qui, ainsi que nous l’avons souligné, est celui de la rétraction après sa longue phase impériale. Cette absence de voix européenne est particulièrement remarquable dans les relations avec le continent voisin, l’Afrique, continent naguère colonisé, et continent aujourd’hui massivement soumis à l’activisme chinois, lequel finit pas proposer un modèle de gouvernance alternatif. L’Europe n’est plus que le modèle des droits de l’homme et des droits de plus en plus ouverts à toutes les particularités, finalement de moins en moins définissables, de moins en moins appuyés sur des valeurs. Cela fait du monde européen un monde sans forces et sans voix en dehors de celles de l’individu désirant, aidé en cela par des bureaucraties judiciaires. C’est ce mouvement qui vient ruiner tout désir d’action collective et donc une coopération vers un objectif qui n’est plus définissable. Nous avons peut-être là l’une des sources de ce qui va - de plus en plus - être un déclassement de l’Europe : notre extrême difficulté à venir concurrencer les modèles  qui se mettent en place aux USA et en Asie. Les exemples sont nombreux et vont de ce qui fut l’impossible rapprochement d’Alstom et de Siemens en raison du « paquet Rail »[19] du marché unique, à l’impossible souveraineté financière dans l’affaire iranienne[20], en passant par La difficulté d’une stratégie numérique, les hésitations concernant les industries de la défense, l’exceptionnelle lenteur du système Galiléo par rapport à son concurrent chinois Beidou, la marginalisation d’Ariane espace, etc. Au final, nous comprenons le caractère vide du concept de souveraineté européenne. Nous comprenons aussi les discussions infinies autour d’un budget global dont personne ne veut réellement, et ce,  dans un contexte où l’ardoise du Brexit va se monter à 75 milliards d’euros sur 7 années.

 D’une certaine façon par sa volonté d’en rester au seul ordre spontané, ou par son incapacité à le dépasser, l’UE a pris appui sur la mondialisation pour s’y engloutir, faute d’identité suffisante, tandis que le reste du monde a pris appui sur cette même mondialisation pour conquérir ou restaurer une identité.

Cette constatation est fondamentale pour comprendre les forces de dislocation qui -au-delà de celle du Brexit- se mettent en place tant entre Etats européens qu’à l’intérieur de chaque Etat.

Obéissance aveugle envers l’ordre spontané ou commandement ?

Nous avions déjà noté dans la première partie du présent article à quel point existait une contradiction entre la volonté de lisser toutes les rugosités par le marché généralisé et donc parvenir à construire, par le règlement, ce monde automatique qu’est l’ordre spontané. Dans ce cadre, une élite -formatée pour être actrice à l’intérieur de l’ordre spontané- agit en dehors de tout sentiment collectif et ne se rend compte que difficilement qu’il obéit à l’ordre tout en le commandant. C’est en lui obéissant que l’ordre fonctionne, qu’il répond à ses désirs et qu’il constate la rationalité de son action. En obéissant à cette rationalité, il se trouve aux contacts de toutes les élites elles-mêmes plongées dans la même rationalité. Il peut ainsi prétendre à l’universalité de son action et ne verra dans le futur que l’asymptote du présent. D’où l’idéologie progressiste qui se développe et rassemble les gagnants de l’Europe face à des perdants beaucoup plus nombreux. Une idéologie extrêmement puissante puisqu’elle s’annonce comme pragmatisme : le modèle intellectuel est concrètement vérifié par la réalité vécue des intéressés.

 Progressistes et universalistes contre rétrogrades et populistes.

Si maintenant le développement continu de l’ordre spontané offre des résistances : -  volonté de résister de la part de certaines corporations ( protection des titres, activités réservées, emplois réservés, caisses de retraites réservées, etc.)  -,-  difficultés culturelles ou sociales au regard de l’insertion dans le grand marché, - résistances religieuses, etc.-ces dernières seront vécues sous l’angle de l’irrationnalité. Toute entrave à la rationalité de l’ordre spontané est ainsi vécue comme une étrangeté, une particularité dépassée qu’il faut contester, une affaire d’identité inacceptable[21]. Il en résulte de l’incompréhension, voire une attitude condescendante ou plus gravement de mépris à l’égard de ceux qui vont apparaître comme des frustres, des inadaptés, des paresseux, ou d’insupportables rentiers. Il en résulte des forces croissantes de dislocation et la contestation radicale de l’édifice de l’UE, ce que l’on désigne souvent sous le terme de populismes, naturellement ennemis des élites devenues incapables de donner du sens et de proposer un « nous ». Cette incapacité se vérifie au quotidien dans les négociations entre les Etats de l’UE : beaucoup d’agitation, beaucoup de rencontres et très peu d’avancées sérieuses….tandis que la rationalité du marché unique continue d’élargir son déploiement et vient irriter les résistants….qui constatent de plus en plus le grand écart des revenus, modes et genres de vie à l’intérieur de chaque pays et entre les pays. L’UE qui devait rogner les hétérogénéités débouche sur de nouvelles inquiétudes quant à la capacité de construire un vivre-ensemble.

Une monnaie unique mal conçue pour rogner les hétérogénéités

En faisant de l’euro un outil non manipulable dans la logique du marché unique, ses concepteurs ont oublié qu’une monnaie était aussi un objet concentrant en lui toutes les caractéristiques d’une société et de son histoire. De la même façon qu’un produit financier voit sa valeur être le reflet d’un ensemble d’informations, une monnaie nationale incorpore nombre de caractéristiques d’un monde chargé d’identités fondamentalement spécifiques : organisation sociale en général et économique en particulier, choix sociétaux, valeurs, caractéristiques familiales et démographiques, etc. Ces caractéristiques définissent finalement la réalité d’une monnaie au regard de toutes les autres avec lesquelles elle se trouve en contact : son niveau de convertibilité, son espace de circulation, le taux de l’intérêt qui lui est associé, son taux de change, son exposition à l’inflation, etc.

Reconnaître cette réalité c’est aussi prendre conscience qu’en adoptant une monnaie unique - au nom du grand travail de lissage imposé par le marché unique - les concepteurs de l’euro allaient détruire tout ce qui permettait la compatibilité entre mondes différents. Parce qu’au fond une monnaie est aussi l’habit spécifique d’un monde, passer de monnaies nationales à une monnaie unique revenait à passer de la haute couture à un prêt à porter[22]….n’offrant toutefois qu’une seule taille…Cela va donc poser une question de compatibilité entre les sociétés européennes et leur habit c’est-à-dire leur monnaie nouvelle.

Pour en revenir au langage hayekien, c’est reconnaître que s’attaquer au travail de construction de  l’ordre spontané, n’est pas sans risque, et que derrière le marché unique et la monnaie unique comme garanties de son respect, il y a toutes les caractéristiques essentiellement non économiques qui vont faire problème. En faisant disparaître l’outil  "taux de change", Il n’y aura plus d’écluse reliant un « dedans » à un « dehors » et assurant la compatibilité. Désormais , le « dedans » exposé à la concurrence va de fait toucher – bien au-delà du seul appareil productif- ce que les fondateurs du traité de Rome ne voulaient pas, c’est–à-dire les modes d’existence en général et que Hayek désignait par « règles de juste conduite »….règles dont il reconnaissait qu’elles pouvaient évoluer… mais avec lenteur[23]. Emmanuel Todd dans son langage d’Anthropologue aboutit aux mêmes conclusions[24]. Dit autrement, l’ordre spontané ne peut devenir hégémonique et, les espaces d’ordre organisé, parce que fondamentaux, vont offrir des poches de résistance. La disparition de toute écluse met de fait les cultures les unes en face des autres avec un risque de confrontation important si le travail de lissage n’aboutit pas à une certaine harmonisation économique.

Or, le lissage ne s’intéresse qu’à l’approfondissement de la concurrence et se trouve souvent démuni face à des caractéristiques plus profondes et plus proches de l’ordre organisé mais très en prise sur l’économie : le poids des dépenses en R/D très variables selon les pays, Le dispositif qualitatif et quantitatif de formation et donc le niveau de compétence des populations, le poids des importations dans le PIB, le modèle de répartition secondaire de tradition inflationniste ou non, le régime démographique, les dimensions culturelles des choix économiques (type d’industrie et de service, taille des entreprises et type de propriété notamment, degré d’industrialisation et niveau de gamme), etc. Mille paramètres que marché unique et monnaie unique ne peuvent facilement homogénéiser et finiront par devenir les vecteurs d’une divergence croissante. Le résultat devenant l’inverse du but recherché. La monnaie unique conçue comme outil de lissage ne pourra qu’élargir les rugosités et disparités.

La monnaie unique génère de la divergence….

 Dès sa naissance,  la monnaie unique introduit des « coups de pouce » (nudges) qui vont introduire de la divergence entre les pièces du grand lego de l’euro-zone.

 Ces nudges sont pour le nord (essentiellement l’Allemagne) une évolution des règles du jeu : dévaluation impossible de la part des  principaux clients, intensité concurrentielle plus élevée, taux de change plus faible que sous l’empire du mark,  taux d’intérêts possiblement plus élevés que sous l’empire du mark. Ces mêmes nudges sont pour le sud (Espagne, Italie, Grèce, etc.) autant de caractéristiques symétriques : taux d’intérêt plus faibles que sous l’empire des monnaies nationales, maintien d’une forte propension à importer en raison de la dévaluation impossible, intensité concurrentielle plus élevée, taux de change plus élevé que sous l’empire des monnaies nationales.

Et le jeu des acteurs en approfondit le poids et le volume….

Les « coups de pouce » développeront mécaniquement une modification du comportement des acteurs dans le sud : consommation en hausse, par crédit plus accessible, lui-même facilité par la libre circulation du capital bancaire ; importations en hausse ; investissements réorientés plutôt vers l’immobilier, ou les infrastructures, que vers une industrie aux capacités exportatrices limitées, notamment par des barrières  de gamme et de taux de change durablement plus élevés ; financement mondialisé et aisé du déficit budgétaire autorisant de nouveaux cadeaux sur les marchés politiques, en particulier de nouveaux postes de fonctionnaires, ou des emplois de services au final financés par des fonds publics. La dette croissante n’est plus payée par un taux croissant sur les titres publics, d’où l’illusion d’une possible vie plus facile : l’euro permet aussi la fête promise par le personnel politico-administratif tant national que bruxellois.

Cette modification des comportements développe -tout aussi mécaniquement- un recul de l’industrie au profit des services… avec la faiblesse des gains de productivité qui lui sont associés, d’où une baisse de la croissance potentielle. Globalement, le sud doit se diriger vers des déséquilibres extérieurs croissants, dans le cadre d’une croissance reposant davantage sur la demande que sur l’offre. A ces déséquilibres croissants se trouve associé une perte de qualité d’un système productif qui était déjà de qualité inférieure à celui des pays du nord.

Ces derniers pays, essentiellement l’Allemagne, vont connaitre un jeu d’acteurs parfaitement symétrique : peu de spéculation immobilière et consommation contenue par des taux d’intérêt qui ne baissent pas, investissement plus fortement réorienté vers l’industrie, en raison du taux de change externe à la zone euro et des exportations garanties vers le sud. A moyen terme ces comportements développent une politique de l’offre, un système productif à base industrielle solide, des gains de productivité plus élevés, une croissance potentielle plus forte. Mais aussi, toujours à moyen terme des risques d’enlisement en raison d’une monnaie sous-évaluée par rapport à celle de l’ancienne monnaie nationale. Un confort aujourd’hui menacé par la crise de l’industrie automobile qui forme encore un écosystème assurant 2 millions d’emplois directs et 20% du total des exportations.

Monnaie unique et marché unique étaient sur le papier des outils de convergence, ils deviennent réellement des outils de divergence continue[26] voire de dislocation. Conçue pour lisser, elle développe un terrain de plus en plus accidenté.

 …Et qu’une crise financière va rendre explosif

Avec la crise de 2008, les écarts vont devenir insupportables et vont engendrer un impérium allemand qui -dans les faits- sera en charge de nouveaux « nudges » catastrophiques.

 La crise financière vient creuser les effets des « nudges » de la première vague. Cette dernière ne permettait déjà plus d’ajuster les pièces du lego européen, la nouvelle va les séparer avec radicalité. Sauf quelques exceptions comme l’Irlande, Les déficits et dettes publiques augmentent beaucoup plus rapidement dans le sud que dans le nord de la zone. Il en est mécaniquement de même des taux qui vont engendrer la trappe à dettes[27],  ce qui questionne immédiatement la survie de l’euro. La circulation du capital à l’intérieur de la zone euro disparait[28] et les marchés de la dette publique se nationalisent tandis que le commerce intra-européen se contracte[29].  Parallèlement les déséquilibres extérieurs du sud se concrétisent dans des soldes TARGET qui inquiètent l’Allemagne[30]. Le sauvetage de l’Euro suppose alors l’alignement immédiat des politiques sur les exigences allemandes.

D’où de nouveaux nudges, qui se rassemblent autour de règles budgétaires et de réformes structurelles et vont tous dans le sens des dévaluations internes. Ces nudges ne peuvent être évités et sont exigés par une Allemagne qui doit conserver un excédent extérieur à priori vital[31] sans pouvoir en payer le prix par des transferts impensables dans le cadre de son marché politique. Les dévaluations internes étant infiniment plus coûteuses que des dévaluations externes[32], il en résulte des conséquences très négatives : diminution des croissances potentielles et écrasement du futur par la gestion de l’urgence du présent[33]. La séparation des pièces du lego devient progressivement dramatique et si les dévaluations internes ont permis au sud de se rééquilibrer sur des bases d’une grande fragilité et probablement d’une très grande précarité, à l’échelle globale la zone révèle un investissement anormalement faible tout en bénéficiant d’un excès d’épargne s’investissant dans le reste du monde[34]. Par exemple on sait aujourd’hui que si la crise des balances courantes des pays de la périphérie s’est effacée (- 8% du PIB en 2008 contre +2% en 2013) ce fut au prix d’une chute de 17% de la demande intérieure. On sait aussi que la grande précarité est quelque peu contenue par la politique monétaire très expansionniste de la BCE. Sans achats massifs de dettes publiques, le sud ne pourrait pas, malgré ses efforts, ne pas entraîner l’ensemble  -par des taux élevés-  vers les abysses. On sait enfin que la limitation des dégâts s’est réalisée au prix d’un éloignement vis à vis du bercail européen (Grèce qui s’oriente de plus en plus vers la Chine, ou Israël… ; Portugal qui joue sur une stratégie ouvertement non coopérative ; Italie qui se rapproche de la Chine  etc.)

Rassembler les différentes nations européennes sur la base de la seule automaticité des marchés était sans doute le chemin le plus facile. Nous mesurons aujourd’hui qu’il s’agissait d’une voie sans issue. D’autres pistes doivent être découvertes afin d’éviter le risque de chaos qui menace l’ensemble.

                                               ( A suivre dans partie 3)


[17] Le taux moyen d’imposition des profits au sein de l’UE est passé de 36% en 1995 à 24% en 2018.

 

[18] A noter que cette dislocation des 2 statuts (salarié/consommateur) se déploie pour l’essentiel à l’échelle mondiale d’où globalement un déséquilibre qui jusqu’ici n’est dangereusement compensé que par le vertigineux accroissement de la dette planétaire  184000 milliards de dollars, soit 225% du PIB mondial en décembre 2018.

[19] Nous faisons ici référence à l’apparente incapacité européenne à faire face au géant chinois du rail : le CRRC.

[20] Nous faisons ici référence à l’impossible mise en place concrète d’un véhicule financier européen pour faire face aux menaces américaines concernant l’embargo envers l’Iran.

[21] Comprenons bien que toutes les caractéristiques sociales, sociétales, culturelles, ethniques, etc. qui n’entrent en aucune façon en contradiction avec l’ordre du marché, ne seront pas dévalorisées et seront vécues comme manifestation concrète de la réalité des droits de l’homme. Seules les caractéristiques qui entravent le lissage seront dévalorisées et, si d’aventure celles qui n’entrainent en aucune façon l’ordre du marché sont contestées par certains, ces derniers apparaitront comme développant un point de vue non légitime au regard  des droits de l’homme. Défendre le mariage mixte est affaire de droits de l’homme mais si les tenants de ce point de vue sont en même temps adeptes de la décroissance, du protectionnisme, etc. ce même point de vue ne pourra être que dévalorisé.

[22] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-euro-implosion-ou-sursaut-43801089.html

[23] Hayek montre que les règles de juste conduite sont des données quasi indépassables, des règles qui dépendent de l’action des hommes et non de leur intention, des structures qui sont entre la nature et l’artificiel, entre l’instinct ou l’inné et la raison. Nous renvoyons ici à « Droit, Législation et Liberté » PUF ; 2007.

[24] Cf en particulier son ouvrage de synthèse : « Où en sommes- nous ? » Seuil ;2017.

[25] Expression attribuée à Richard Thaler et Cass Sunstein dans l’ouvrage : « La méthode douce pour inspirer la bonne décision » ; Vuibert ; 2012.

[26] Cette divergence se matérialise par toute une série d’indicateurs. Retenons-en un, celui de l’évolution des capacités manufacturières. Selon NATIXIS, sur la base 100 en 1996, nous avons pour 2018 : 140 pour l’Allemagne, 110 pour la France et seulement 90 pour l’Italie.

[27] Rappelons qu’il y a trappe à dettes lorsque le taux de croissance devient inférieur au taux de l’intérêt.

[28] Epargnants hollandais et Allemands cessent d’investir dans le sud de l’Europe, phénomène qui s’aggrave avec la perte de confiance des investisseurs au regard de l’Italie.

[29] Représentant jusqu’à 53% du commerce extérieur de la zone en 2003 il n’en représente plus que 46% en 2018.

[30] Au 31/12/2017 les créances TARGET de l’Allemagne dépassaient les 9OO milliards d’euros...pour l’essentiel contrepartie des dettes TARGET de l’Italie (450 milliards) et de l’Espagne (400 milliards).

[31] 9% du PIB. Un simple équilibre provoquerait une gigantesque, et politiquement peu acceptable, contraction de l’emploi en Allemagne.

[32] Une dévaluation externe correspond à un changement de tous les prix extérieurs. En cela elle introduit une possibilité de rééquilibrage avec croissance de la demande globale. Une dévaluation interne diminue la dépense et autorise un freinage des importations. En revanche parce qu’elle n’impulse pas facilement une baisse générale du niveau des prix, son effet est très limité sur les exportations. Chute de la demande interne et rééquilibrage difficile des échanges extérieurs font de la dévaluation interne un outil peu efficace et socialement très couteux.

[33] A cet égard l’évolution du PIB par habitant est éclairante. Selon NATIXIS sur la base 100 entre 1999 et 2018 pour l’Allemagne, la France passe de 90 à 85 , L’Italie de 80 à 71 et la Grèce de 51 à 41.

[34] On pourra se reporter ici au n° 1279 du Flash Eco Natixis.

 

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20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 09:42

Le présent papier ne cherche pas à reprendre et commenter les idées des fondateurs de l’Europe. Il tente à l’inverse de considérer que le choix d’une homogénéïsation, source d’affaissement des tensions anciennes entre vieux pays westphaliens, devait s’opérer logiquement par le canal de l’économie et que c’est cette même économie qui aujourd’hui débouche, tout aussi logiquement, sur de nouvelles hétérogénéités, sources elles-mêmes de nouvelles tensions probablement  dangereuses.

La première partie de cet article va s’intéresser aux conséquences directes de la nature méta-constitutionnelle de l’ordre européen en construction. La seconde évoquera les coûts de l’Europe.

Le grand avantage du choix de l’économie : son humilité

En dehors du cas particulier de certaines constructions de type impérial, telle la construction Ottomane, la plupart des systèmes politico-administratifs se justifient par une ambition normative : les différentes pièces faites de réalités et cultures humaines variées doivent pouvoir entrer en cohérence par le recours à des normes communes. Ce fut le cas du droit voire de la langue à l’époque de Rome, ou de l’église à l’époque médiévale. La norme d’équilibre des puissances des traités de Westphalie n’ayant pu aboutir à la « paix perpétuelle » de Kant, il fallait trouver un nouveau ciment : ce fut l’économie.

Il est sans doute important de s’interroger sur le pourquoi d’un tel choix. Une réponse facile serait de reprendre la thèse du doux commerce chère à Montesquieu, thèse reprise par nombre d’auteurs. Une autre, plus satisfaisante, serait de considérer que les nations européennes, après s’être reconnues comme système de forces impériales disant le droit et la morale de par le monde, se trouvent à l’issue de la grande période de déshonneur (1933- 1945) confrontées à un moment de grande rétraction, phénomène lui-même encouragé par la décolonisation. Les Nations européennes n’osent plus s’affirmer en dehors d’une logique des droits de l’homme, droits qui eux-mêmes ne cesseront de s’élargir au fur et à mesure que les vieux principes d’actions collectives s’effacent au profit de la mise en avant de l’individu[1]. L’action dans un monde en rétraction ne se conçoit plus que dans les règles abstraites de l’économie et du droit et l’on comprend ainsi mieux qu’il était beaucoup plus facile de construire une monnaie commune qu’une armée européenne et une diplomatie qui logiquement l’accompagne. Le présent débat avec la volonté du président Macron face au reste de l’Europe est là pour nous le rappeler.

Il était dans ces conditions peu concevable, même en 1957, de recourir à un autre système de normes que celles du marché pour relier les pièces du lego européen. Et parce que l’économie de marché devenait une priorité croissante, tant en raison de l’existence de l’URSS que des exigences sociétales, il fallait concevoir un système de règles assez proche de ce que Hayek entendait par « ordre spontané »[2]. Parce que les nations européennes avaient largement perdu leur voix, il fallait construire un ordre simple, presque automatique, fonctionnant sans un ambitieux principe d’intégration, littéralement sans chef, donc un « ordre spontané ».

Certes en 1957, nous avions - encore toujours selon le langage hayekien- des ordres plus ou moins organisés qu’il fallait alors opposer à ce super ordre organisé[3] qu’était le monde soviétique. Toutefois, si la construction européenne devait passer par le marché, il fallait bien réduire progressivement tout ce qui, dans chaque pièce du lego, empêchait la connexion avec les autres pièces. Concrêtement, il fallait progressivement dissoudre ce qu’il y avait d’organisé dans chaque pièce. Plus concrètement encore, si dans chaque pièce -pourtant animée par une économie de marché- on trouve des règles finalisées, ou prescriptives limitant la concurrence, interdisant la logique des prix de marché, manipulant la monnaie ou les taux de l’intérêt, fixant administrativement les taux de salaire, etc., on ne pourra unir qu’en « rabotant » tout ce qui est ordre organisé pour ne laisser en place que le pur marché, c’est-à-dire un ordre spontané. Il appartiendra donc au système politico-administratif qui se mettra en place, à organiser l’émergence d’un ordre spontané, seul susceptible de rassembler les différentes pièces dans le projet commun. Cet ordre spontané est en quelque sorte l’équivalent d’un code de la route : chacun est libre de choisir son parcours, aucune indication ne fixe une destination obligatoire, chacun respecte les autres usagers en respectant les règles du jeu de la circulation, etc. Et si le code de la route est vecteur de liberté, alors il faut imaginer un code normalisé à l’échelle mondiale….

La normalisation pose pourtant très vite une question essentielle. Les règles économiques étaient jusqu’ici les règles émises à l’intérieur de chaque Etat selon les méta-règles de chacun et méta-règles appartenant à des traditions spécifiques. Si les Etats en question étaient déjà démocratiques, il apparaît dans ces conditions que le « rabotage » risque très vite de mettre en danger les démocraties internes à chaque Etat.

Le « rabot économie » lisse les rugosités… mais à quel prix ?

De fait, l’ordre européen qui doit se mettre en place selon la logique de l’économie devra se méfier de l’idée de démocratie, une réalité pouvant nuire directement ou indirectement à l’ordre spontané de marché. Certes on ne peut s’opposer directement à la démocratie, toutefois elle ne pourra en aucune façon contester l’ordre spontané de marché, par exemple en venant contester les résultats du libre jeu économique, et donc en le manipulant par une intervention politique. Le système politico-administratif qui se met au travail pour construire l’Union Européenne peut accepter la démocratie comme simple procédure de sélection, mais il ne peut accepter la démocratie comme choix souverain d’une communauté. A l’intérieur de chaque Etat on pouvait jadis choisir des règles permettant de corriger les résultats du marché (répartition secondaire des revenus, monopole, activités réservées, titres professionnels protégés contrôle des prix, des changes, des capitaux, etc.) mais cette distorsion ne pouvait être durablement acceptée sans mettre en cause l’édifice européen en construction. Il s’agit par conséquent de lisser une réalité trop hétérogène.

Les conséquences de cette situation sont considérables. Sans doute les droits traditionnels et fondamentaux de l’homme étaient déjà constitutionnalisés dans les Etats démocratiques européens, mais il faudra aller plus loin et constitutionnaliser toutes les règles qui permettront de garantir le respect intégral de l’ordre spontané seul ciment capable de faire tenir l’édifice européen en chantier. En particulier, tout ce qui sera manipulation du marché ne pourra être que rigoureusement interdit.

Nous prendrons 2 exemples fondamentaux, d’abord celui de la monnaie unique, ensuite celui du marché unique, pour expliquer cette idée de Constitutionnalisation[4],

 

La monnaie unique : premier corset de l’ordre spontané en construction.

 

Il s’agit ici de comprendre la fin de l’ordre monétaire national. Dans cette affaire qui, au terme d’une longue négociation, fera naître l’euro, il ne s’agit pas à proprement parler de monnaie mais bien davantage de constitutionnaliser, voire méta-constitutionnaliser l’ordre du marché. Ce qui gênait dans les monnaies nationales était le fait qu’elle pouvaient être manipulées par les pouvoirs en place, par exemple un taux de change, favorisant abusivement des exportations et donc venant perturber les marchés, sous forme d’une guerre possible des monnaies.  Certes, il eut été possible d’aller plus loin en renonçant aux monnaies nationales et en laissant émerger une compétition entre banques libres lesquelles émettraient des contrats de monnaie. Ce dispositif est celui traditionnellement préféré par les économistes libéraux[5], mais il faut reconnaître qu’il n’est apparu qu’en de très rares cas dans l’histoire, et que les règles du jeu monétaire avaient historiquement abouti à des monnaies nationales et ce, depuis très longtemps. La solution retenue fut donc la construction d’une monnaie unique contribuant puissamment à la consolidation du marché unique. Déjà une première difficulté : il fallait édifier un ordre très organisé… donc une bureaucratie….pour parvenir à cet idéal d’ordre spontané….Comment ne pas voir ici une contradiction ?

Cette édification est aussi celle d’une constitutionnalisation de l’économie car elle devait entraîner des conséquences majeures en termes de dessaisissement des Etats en tant que puissances souveraines. D'abord le taux de change, instrument de manipulation des prix, disparaît. Au-delà, elle retire aux Etats tout pouvoir sur les banques centrales dont ils étaient le plus souvent propriétaires : elles deviennent indépendantes et auront pour objectif central la stabilité monétaire. L’inflation cesse ainsi d’être un instrument de manipulation dans ce qui était encore un ordre organisé. Mieux les Etats deviennent nécessairement des « interdits bancaires » et ne peuvent plus bénéficier d’avances sur leur compte au passif de leur banque centrale. Dépossédés ils doivent recourir au marché des capitaux pour se financer, ce qui les expose au risque de défaut tel un acteur privé. Bien évidemment, ils deviennent les simples spectateurs de la libre circulation du capital et ne peuvent s’octroyer un quelconque contrôle des changes. La conséquence sera que, dépourvu du pouvoir monétaire, ils sont aussi dépourvus du pouvoir budgétaire, la cause étant – potentiellement - un dangereux spread de taux avec effets de contamination sur les autres Etats. La monnaie cesse donc – avec toutes ses conséquences - d’être un attribut de la souveraineté et entre dans un bloc méta-constitutionnel. Nous disons bien bloc méta-constitutionnel puisque si, en pratique, chaque Etat peut renouveler sa loi fondamentale, il doit néanmoins reprendre dans sa nouvelle Constitution, l’ensemble des règles économiques qui font le ciment de l’UE et dépasse chaque Etat. La loi monétaire est donc bien « au-dessus » des Etats.

Cette méta-constitutionnalisation est très lourde de conséquences en termes d’économie réelle et d’économie financière.

En termes d’économie réelle la monnaie unique permet de travailler sur un espace beaucoup plus vaste, espace lui-même homogénéïsé par le marché unique sur lequel nous reviendrons ultérieurement. Parce que le marché est plus vaste, les entreprises peuvent accéder plus librement aux poches d’hétérogénéité – notamment fiscales et sociales -  et profiter des avantages qu’elles procurent. En cas d’indifférence relative entre le « make » et le « buy », La logique de l’externalisation peut l’emporter puisqu’il n’y a plus à assurer les coûteuses couvertures de change. Disparition des risques de couverture auxquels s’ajoutent la diminution des coûts assurés par la mise en place du marché unique. La monnaie unique est donc un élément parmi d’autres qui viendront faciliter l’allongement des chaines de la valeur et donc redessiner les frontières de la "devenue vieille entreprise fordienne". De ce point de vue la monnaie unique, avec ses infrastructures associées tel le dispositif TARGET, est un monopole naturel permettant aux acteurs de bénéficier de rendements croissants[6]. Et même lorsque les échanges se feront dans une autre monnaie, les coûts de couverture seront beaucoup plus faibles en raison de la stabilité de la nouvelle monnaie face aux autres grandes monnaies dont certaines se placent aussi au-dessus des Etats en raison d’une mondialisation parallèle à la construction européenne. Le résultat devient une modification progressive du commerce international des marchandises : quantitativement plus important, il est qualitativement transformé en ce qu’il devient un ensemble d’échanges de produits intermédiaires bénéficiant de valeurs ajoutées, au gré des divers déplacements qui lui sont imposés dans des unités qui ne sont plus que des maillons d’un ensemble planétaire. D’une certaine façon, la monnaie unique élabore  automatiquement et à son rythme, une nouvelle division internationale du travail. Il faut toutefois reconnaître que ce façonnage n’est qu’une contribution au regard de forces plus importantes : la mondialisation dans laquelle se déploie l’ensemble européen en construction. Nous y reviendrons.

En termes d’économie financière, la monnaie unique met fin, au moins jusqu’à la crise de 2008, à la longue période de répression financière. Il n’y a plus de « circuit du Trésor »[7] naguère vécu comme une prison par le système financier. Seul le marché vient fixer les prix et s’ils sont parfois manipulés et donnent lieu à scandales, les bénéficiaires sont les acteurs de la finance. L’indépendance de Banques centrales désormais chargées de la stabilité monétaire participe activement à la fin de la répression financière, une répression qui, par l’outil inflationniste, permettait d’éteindre les dettes en particulier les dettes publiques, mais également les dettes privées. Par exemple, gardons à l’esprit que l’accès à la propriété par les ménages était à l’époque du « circuit du Trésor », même dans ses formes déjà transformées, infiniment plus facile qu’à l’époque des banques centrale indépendantes. La monnaie unique est donc au final un puissant catalyseur dans le processus d’explosion de la finance, explosion elle-même facilitée par le marché unique et la déréglementation financière, issue du monde anglo-saxon, une déréglementation qu’il va ancrer dans l’ordre financier européen.

 

Le marché unique : second corset de l’ordre spontané en construction[8].

 

Si la monnaie est un équivalent général qui tente de s’universaliser au niveau de l’ensemble européen[9], elle n’est que la contrepartie de ce qu’elle véhicule et qui s’annonce comme les « 4 libertés » : celles de la circulation des marchandises, des services, des personnes et des capitaux.

Bien évidemment l’ordre spontané ne saurait accepter les barrières douanières, mais il faudra aller bien au-delà, en anéantissant tout ce qui peut apparaître comme barrière non tarifaire : entraves techniques, formulaires douaniers, fiscaux, sanitaires, etc. Tout ce qui pourra apparaitre selon le langage bruxellois comme des « coûts de la non Europe »[10]. Bien évidemment, faire disparaitre de tels coûts est une opération elle-même coûteuse que l’on pourrait désigner par « cots de la participation à l’Europe » et coûts qui vont logiquement apparaître sous la forme de coûts de la « production normative » fortement consommatrice de travail hautement qualifié, réalisé par des fonctionnaires ou quasi-fonctionnaires. Et travaux impliquant aussi l’activité quotidienne de nombreux avocats, consultants, lobbyistes, etc.

Ce travail est quasiment continu car l’ordre spontané à ériger est un travail de très longue haleine, et il faudra toujours ici et là, perfectionner le marché unique par affûtage permanent ou lissage continu des règles de la concurrence. D’où la multiplication de directives complexes mettant en œuvre des articles eux-mêmes très complexes du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne[11]. Cette colossale complexité ne peut surprendre car les marchés quels qu’ils soient sont eux-mêmes très complexes et souvent difficiles à interpréter sur un plan réglementaire.

 Cette colossale complexité se déploie dans tous les espaces d’une vie économique que l’on veut extirper de son ordre organisé, d’où des « paquets » réglementaires très nombreux ( « mobilités » « énergies », « routiers », « services », « ferroviaires », etc.) qui, eux-mêmes, se subdivisent en sous-paquets numérotés en fonction des accords, vers davantage de concurrence et de lissage vers l’ordre spontané généralisé. Le droit de la concurrence ou le droit économique national se trouve ainsi totalement refondu à partir du marché unique et, afin de mieux assurer le dessaisissement des Etats, il est convenu de multiplier les « Autorités Administratives Indépendantes »….indépendantes comme les Banques centrales…ici chargées de veiller,  non pas à la stabilité monétaire, mais à la bonne application des 4 libertés.

Pour mieux apprécier cette situation d’extrême complexité, prenons l’exemple de l’article 101 du TFUE. Ce dernier énumère tous les interdits découlant du marché intérieur (marché unique), interdits qui correspondraient à des empêchements, ou des restrictions à la concurrence par des acteurs divers. De son principe, découle un certain nombre de dispositions difficiles à établir ou interpréter : « fixation directe ou indirecte des prix », « limitation des investissements », « répartition des marchés », « inégalités des conditions de prestations », etc. Autant de situations concrètes qu’il faut interpréter, et situations d’autant plus obscures que le même article 101 précise dans son paragraphe 3 que les dispositions interdites peuvent être déclarées inapplicables si elles « contribuent à améliorer la production ou la distribution des produits ou à promouvoir le progrès technique ou économique, tout en réservant aux utilisateurs une partie équitable du profit qui en résulte »….De quoi alimenter une armée de fonctionnaires, de lobbyistes et de juristes…. et générer des activités et emplois, correspondants parfois à ce que certains appelleront des « bullshits jobs »[12] ou des « féodalités managériales », faites d’un enchevêtrement illisible du public et du privé.

Et parce qu’il y a enchevêtrement on comprendra que l’affûtage permanent et toujours recommencé de l’ordre spontané à construire, est fait de compromis. Ainsi, en particulier pour ce qui concerne les affaires industrielles on pourra trouver des accords autour de l’idée non pas de concurrence effective mais de concurrence possible ou potentielle[13]. Néanmoins tout doit devenir potentiellement concurrentiel. Ainsi en est -t-il des entreprises à monopole tel EDF qui doivent se transformer pour permettre une offre concurrentielle. Dans ce type de situation les Etats ne sont plus des entités seulement susceptibles de faire respecter l’ordre du marché mais bien des « organismes de production » de ce même marché[14]. Ainsi il sera possible de sanctionner EDF qui - dans son peu d’empressement à vendre de l’électricité à des concurrents qui jusqu’alors n’existaient pas -  pratiquera un « injuste ciseau tarifaire »[15]. Plus tard, il sera demandé à l’Etat d’intervenir au titre de l’ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique) pour la mise en place concrète d’un marché de l’énergie qui, dans l’ordre organisé français, n’existait pas. Disposition qui là encore va mobiliser de nombreux fonctionnaires, quasi fonctionnaires, lobbyistes, avocats, collaborateurs d’agences indépendantes[16], etc.

Les Etats peuvent résister au statut de « producteur de marché » qui devient  leur dure réalité et -présentement- on note quelques réflexions intéressantes sur le concept indéfinissable de « marché  pertinent ». D’où une probable inflexion à partir de la possible naissance du groupe « Alstom-Bombardier », de la question de la 5G, ou de celle de « l’intelligence artificielle ». On notera toutefois qu’il ne s’agit que d’une inflexion et non d’un renoncement au marché unique.

Bien évidemment dans ce continuel travail d’affûtage de la concurrence, une surveillance toute particulière doit être réservée aux SIEG (Services d’Intérêts Economiques Généraux) lesquels sont toujours soupçonnés de bénéficier d’aides publiques surdimensionnées au titre de la compensation de services publics. D’où toute une réglementation toujours contestable et toujours perfectible issue du « paquet Monti-Kroes ».

Tout aussi évidente est la dialectique naturelle entre monnaie unique et marché unique. Et s’il est vrai qu’au fond la monnaie unique est elle-même à l’intérieur du marché unique, Ils ne se conçoivent pas l’un sans l’autre et chacun épaule l’autre dans l’objectif commun de construction de l’ordre spontané de l’UE. La monnaie unique permet de profiter des dispositifs d’un marché unique qui réduit les coûts de transaction, affaisse les barrières à l’entrée, génère les économies d’échelle, autorise une optimisation sans limite du périmètre des entreprises, etc. En revanche le marché unique permet l’allocation optimale du capital, sécurise et autorise un développement spectaculaire du volume de la finance, permet d’optimiser l’allocation de l’épargne par une meilleure diversification des portefeuilles, élargit les possibilités d’investissements pour les pays excédentaires en épargne, au profit de ceux qui en sont déficitaires, etc. A priori, la grande marche vers l’ordre spontanée est la voie royale de l’abaissement des « coûts de la non Europe »….

Si la construction communautaire d’un ordre spontané était le chemin le plus facile, la voie retenue nous dirige -t -elle vers une issue heureuse ? Quels sont les « coûts de la participation à l’Europe » C' est ce que nous verrons dans la publication de la seconde partie du présent article. 

(fin de la partie 1).

[1] Sur ce point le livre de Pierre Manent : « La loi naturelle et les droits de l’homme, PUF ; 2018) est très éclairant.

[2] Selon Hayek un ordre spontané désigne un ordre qui émerge spontanément dans un ensemble comme résultat des comportements individuels de ses éléments, sans être imposés par des facteurs extérieurs aux éléments de cet ensemble. On pourra ici se référer à l’œuvre majeure de l’auteur : « Droit, Législation et Liberté » ; PUF ; 2007.

[3] Un ordre organisé est un ordre produit de façon intentionnelle par un planificateur. La réalité concrète est souvent un mixage des 2 conceptions. D’une certaine façon les vieilles nations européennes avant l’âge de leur rétraction étaient des ordres organisés.

[4] Cette idée de constitutionnalisation économique est déjà ancienne chez les juristes. Elle a donné lieu à de nombreuses publications. On citera celle issue d’un colloque qui s’est tenue à Reims et qui a donné lieu à une publication sous l’autorité d’un collectif : « La Constitution Economique de l’Union Européenne – seconde rencontre du GIEPI- 12 et 13 mars 2006 ; Olivier Debarge, Olivier Rabaey et Théodore Georgopoulos ; Editions  Bruylant ; 2008.

[5] En particulier Hayek qui avait publié dès 1976 un ouvrage : « The Denationalization of money », ouvrage traduit et publié aux PUF en 2015 : « Pour une vraie concurrence des monnaies ».

[6] Bien évidemment l’apparition des cryptomonnaies pourra le cas échéant rendre obsolète le paradigme du monopole naturel : le pair à pair autorisé par la block chain est à priori infiniment plus efficient que n’importe quel TARGET.

[7] Expression que l’on doit à son artisan Bloch Lainé, directeur du Trésor sous la 4ième république. Ce circuit du Trésor est bien analysé dans l’ouvrage de Benjamin Lemoine : « l’Ordre de la dette, enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité du marché » ; La Découverte ; 2016.

[8] On pourra s’étonner de la contradiction relevée dans un tel titre. Nous verrons qu’il s’agit là d’un des mythes du libéralisme : au plus il se développe, au plus il se « soviétise ».

[9] Il ne faut pas oublier que tous les Etats adhérents à l’Union Européenne ont vocation à adopter l’euro.

[10] On pourra s’étonner d’une telle expression qui remonte aux travaux des rapporteurs européens Albert-ball et Cecchini en 1983. On notera que cette expression est maintenant couramment utilisée par l’instance « Valeur Ajoutée Européenne » du parlement européen. Selon cette dernière sur la seule période 2014/2019-   6% de PIB supplémentaires auraient pu s’agréger à la richesse produite si l’on avait davantage réduit les coûts de la non Europe par un lissage plus robuste des hétérogénéités entre Etats.

[11] Il s’agit essentiellement des articles 101 , 102,103, 104,105, 106, 107, 108 et 109.

[12] Expression que l’on doit à David graeber et thème analysé par jean- Laurent Cassely dans son ouvrage: « La révolte des premiers de la classe » ; Arkhé ; 2017.

[13] On pourra lire ici avec le plus grand intérêt l’article de Fabrice Riem publié dans la Revue Internationale de Droit Economique : « Concurrence effective ou concurrence efficace – l’ordre concurrentiel en trompe l’œil » ; 2008 ;T. XXII.

[14] Cette idée sans doute fondamentale pour comprendre la transformation du politique en simple management était déjà perçue par Michel Foucault dans son cours au Collège de France de 1978-1979 : « Naissance de la biopolitique » ; Gallimard/Seuil ; Paris ;2004.

[15] La notion de « ciseau tarifaire » a été définie par la Commission européenne dans les affaires British Sugar (Déc. n° 88/518/CEE, 18 juillet 1998, JOCE, 19 août, n° L284, p. 41) et Deutsche Telekom (Déc. n° 2003/707/CE, 21 mai 2003, JOCE, 14 octobre, n° L263, p. 9). Il s’agit d’une situation où un opérateur en monopole ou en position dominante sur un marché amont, également actif sur un marché aval ouvert à la concurrence, pratique des prix sur les marchés amont et aval tels qu’une entreprise concurrente sur le marché aval, même si elle est aussi efficace, n’est pas en mesure de pratiquer un prix compétitif sans subir de pertes.La notion de « ciseau tarifaire » a été définie par la Commission européenne dans les affaires British Sugar (Déc. n° 88/518/CEE, 18 juillet 1998, JOCE, 19 août, n° L284, p. 41) et Deutsche Telekom (Déc. n° 2003/707/CE, 21 mai 2003, JOCE, 14 octobre, n° L263, p. 9). Il s’agit d’une situation où un opérateur en monopole ou en position dominante sur un marché amont, également actif sur un marché aval ouvert à la concurrence, pratique des prix sur les marchés amont et aval tels qu’une entreprise concurrente sur le marché aval, même si elle est aussi efficace, n’est pas en mesure de pratiquer un prix compétitif sans subir de pertes.

[16] Notamment ceux de l’Autorité de la Concurrence.

 

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1 février 2020 6 01 /02 /février /2020 10:24

 

Beaucoup s’étonnent du double mouvement de la croissance de la dette et de l’épargne. Les valeurs correspondantes n’ont jamais été aussi élevées[1] et il conviendrait d’en expliquer le moteur à un moment où l’on voit la finance s’intéresser à la réforme des retraites en proposant les services d’une capitalisation. Le présent article tente de proposer un éclairage sur la question.

Une réalité fort banale

Raisonnons sur un monde clos composé d’acteurs : ménages, entreprises, Etat etc., qui se livrent classiquement à des activités économiques avec leurs échanges correspondants. A un instant quelconque, on peut construire la comptabilité de ces activités et constater logiquement que certains acteurs seront en « capacité de financement » : ils auront constitué une épargne, tandis que d’autres seront en « besoin de financement » et devront s’endetter. Tout aussi logiquement certains vont donc détenir des créances sur d’autres. 2 constatations s’imposent :

  • La dette et l’épargne sont les deux faces d’une même réalité ;
  • La somme des « besoins de financement » est strictement égale à la somme des « capacités de financement ».

Le lecteur pourrait s’étonner et se poser la question d’une situation dans laquelle tous les acteurs seraient des fourmis dépensières… Dans ce cas, il n’y aurait tout simplement ni épargne ni dette… et la somme des capacités et des besoins serait égale à zéro…  Les économistes diraient que la somme algébrique des créances et des dettes est nulle.

Le monde n’est toutefois pas clos et les agents économiques se livrent à des échanges avec l’étranger : exportation, tourisme, placement de capitaux à l’étranger, revenus de capitaux issus de l’étranger, etc. Les économistes vont donc intégrer ces relations dans le système initialement clos et vont produire la comptabilité d’un ensemble plus vaste. Pourtant, rien ne va changer car ces relations avec le reste du monde feront introduire par les comptables nationaux, un agent appelé précisément « reste du monde », agent qui permettra de retrouver la clôture d’un système plus global. C’est dire qu’au terme des activités des uns et des autres, on va retrouver des agents en « capacité de financement » et des agents à « besoin de financement ». Le lecteur comprendra que le compte  « reste du monde » n’est que le miroir de la « balance des paiements », et que, là encore, la somme algébrique des créances et des dettes est égale à zéro. Nous retrouvons toujours la même réalité : si « A » a pu s’endetter vis-à-vis de « B », c’est que « B » disposait des moyens nécessaires et donc, qu’il a financé « A » à partir de son épargne. Classiquement, si le solde des activités des agents internes d’un pays   est un « besoin de financement », le solde de la balance des paiements dudit pays révèlera un endettement vis-à-vis d’un « reste du monde » devenu créancier. Plus concrètement encore, si les ménages français connaissent un « besoin de financement » et s’il en est de même des autres agents (Etat en déficit, entreprises qui s’endettent etc.), cela signifie que ces besoins ont été comblés par une épargne en provenance du « reste du monde  : achat d’entreprises françaises, achat de dette publique française, couverture du déficit de la sécurité sociale française par émission d’obligations internationales, etc.  Cette dernière situation est un peu celle de nombre de pays y compris les USA où le gigantesque « besoin de financement » interne, essentiellement provoqué par le déficit du Trésor américain (6 points de PIB), est compensé par des achats de dette publique par le reste du monde, essentiellement la Chine qui en fut grosse acheteuse pendant de très nombreuses années.

Globalement, pour un pays quelconque, le « besoin de financement » de certains de ses acteurs et les modalités de son comblement (souscription d’actions, souscription d’obligations, prêts, titres de dette publique, etc.), n’est que la contrepartie des « capacités de financement » d’autres acteurs, des acteurs qui ont dégagé une épargne, laquelle va se matérialiser par les instruments financiers susvisés. Il y a donc bien identité formelle entre dette et épargne.

L’introduction de la finance.

L’introduction du système financier dans le raisonnement vient compliquer les choses. Les banques sont des outils permettant de combler les besoins de financement des agents déficitaires…et à priori sans mobiliser une épargne puisque lesdites banques ont la possibilité de créer de la monnaie. Les banques ne sont pas de simples intermédiaires transformateurs d’une épargne - une « capacité de financement » - en dette pour des agents révélant un « besoin de financement » : les banques créent de la monnaie. Cette création est a priori une richesse qui n’existe pas. Il y a bien identité comptable sur le bilan du système bancaire pris dans son ensemble, mais il faut bien comprendre que la hausse de l’actif n’est qu’une promesse.

A l’inverse, dans un système qui ne prévoit pas de création monétaire, « besoins de financement » et « capacités de financement » sont des réalités tangibles. Si les acteurs « A », au terme de leurs opérations, ne disposent pas d’assez de moyens pour s’équiper de tel ou tel bien (voiture, machine, etc.), ils pourront s’endetter (combler leurs « besoins de financement ») auprès d’acteurs « B », qui eux, au terme de leurs opérations, disposent d’un excédent en biens déjà créés (voitures, machines, etc.). Bien sûr, il y a toujours le risque d’un non- respect des contrats, les acteurs « A » ne remboursant jamais les avances des acteurs « B ». Toutefois, dès qu’il y a création monétaire par les banques, il y a création d’une dette dont le remboursement relève d’un pari double : l’honnêteté des acteurs « A », mais aussi l’impossibilité potentielle pour ces derniers de rembourser en raison d’une promesse de richesse supplémentaire qui ne s’est pas réalisée. Dès que la finance s’en mêle, on comprend que dette et épargne ne sont plus les deux faces d’une même réalité.

On comprend aussi que le métier de banquier est de créer un maximum de dettes (faire grossir les « besoins de financement ») par le truchement d’une épargne fictive et surtout gratuite (émission monétaire). Quand, par conséquent, on introduit la finance dans l’équilibre comptable des besoins et capacités de financement, et donc dans l’équilibre de la dette et de l’épargne, on oublie de mentionner qu’une partie des capacités de financement - la soi-disant épargne- est purement fictive…. et donc inquiétante. Chacun aura ici en tête le crédit à la consommation qui n’est pas créateur de richesse, ou la dette publique dont une bonne partie ne correspond à aucun investissement. Il suffit ici d’avoir en tête l’activité de la CADES en France (Caisse d’Amortissement de la Dette Sociale). Alors que, traditionnellement, on définit l’épargne comme la différence entre le revenu et la consommation, nous sommes au niveau macroéconomique dans une situation où un surcroit de consommation est autorisé par un revenu fictivement construit. Chacun aura ici en tête la crise financière de 2008 reposant sur l’épargne fictive d’américains endettés dans l’immobilier par le jeu des célèbres « Subprime ».

Cette épargne est aujourd’hui devenue aussi grosse que la dette (il ne saurait en être autrement) mais son caractère fictif et son risque d’évaporation se trouvent au cœur de toute crise financière.

Concrètement une crise financière est d’abord un actif devenu illiquide, ou simplement dévalorisé qui, de proche en proche, contamine l’ensemble du système financier, avec au final la disparition de l’épargne des ménages qui apparait au passif du bilan des banques. Comme en 2008, on sait aujourd’hui qu’une partie des dettes publiques et privées sont de fait « actifs pourris » dans les banques. C’est dire que le passif des dites banques, massivement faits de comptes privés représentant une bonne partie de l’épargne, notamment celle des ménages, est devenu lui-même pourri…. concrètement une épargne qui s’évapore.

L’introduction de la Banque centrale

Bien évidemment il y a le prêteur en dernier ressort qu’est la Banque centrale. Alors que les banques comblent les « besoins de financement » (la dette) par des « capacités de financement » partiellement fictives, et souvent dangereuses (les crises financières), la banque centrale reste un roc indestructible.

Elle peut, en principe, nettoyer les bilans bancaires en achetant la dette pourrie et inonder le monde de liquidités. Les spécialistes diront qu’elle fait « grossir » son bilan en y inscrivant à son actif la dette pourrie et à son passif l’émission monétaire nettoyant l’actif des banques.

De ce point de vue, les exemples de la FED et de la BCE sont intéressants.

 L’endettement du Trésor américain en 2019 fut tel qu’il a fallu émettre 11500 Milliards de dollars d’obligations publiques, soit plus de la moitié du PIB américain. Aucune épargne correspondante ne pouvant absorber une telle masse, un marché sensible, celui du « REPO », - le lieu d’échanges de liquidités à court terme entre institutions financières - devait en conséquence connaitre une brusque hausse des taux. Devant les conséquences de ce danger immédiat (dévalorisation massive de l’ensemble des actifs et effondrement des cours en Bourse) la FED est intervenue pour créer fictivement l’épargne correspondante…avec bien sûr alourdissement de son bilan à l’actif et au passif. Au moment où nous écrivons ces lignes la FED continue d’éteindre l’incendie sur le « REPO ».

L’exemple de la BCE, bien que fort différent, va dans le même sens. Dans le cas européen, la dette publique de bonne qualité ( la dette allemande) est trop rare en raison du faible endettement allemand et des exigences impulsées par « L’EMIR »[2]. La dette publique de la zone euro suppose toujours des monétisations massives de la part de la BCE (épargne fictice donc dette accrue) mais dans le respect des poids économiques de chaque pays. Cela signifie que, pour empêcher l’emballement des taux comme la FED aux USA, il faut ici, pour soutenir largement les dettes faibles (celles du sud de la zone)  acheter de la dette de qualité  ( les bons allemands) relativement rare. Il en résulte mécaniquement des taux négatifs en particulier sur la dette allemande (la demande est plus forte que l’offre).

Ainsi les banques centrales restent le roc indestructible sur quoi repose une finance hors-sol…. mais en artificialisant les taux et en créant une épargne de plus en plus fictive qui inonde le monde….

Quelles en sont les conséquences ?

Bien sûr, en inondant le monde de liquidités, la création monétaire sans retenue permet l’élargissement sans limite des jeux financiers avec, au final, la financiarisation de toutes les activités humaines.[3] On en connait les effets pervers souvent décrits sur ce blog : aggravation des inégalités, rachats massifs d’actions[4], spéculation immobilière, artificialisation des bilans, rentabilité affaiblie des banques et compagnies d’assurance, couples entreprises/banques zombies, etc.

Ces faits sont évidemment très graves mais l’essentiel est sans doute ailleurs. L’artificialisation des taux ne permet plus l’allocation efficiente du capital et autorise toutes les dérives sur l’économie réelle. Affirmation qui mérite le détour d’une explication.

 Lorsque les taux d’intérêt sont positifs, ils sont naturellement l’élément central de l’allocation : je vais affecter mon épargne à tel usage si ce dernier m’apporte un rendement supérieur ou égal au taux de l’intérêt. Si les taux sont très faibles- parce que les dettes sont devenues gigantesques et qu’il a fallu produire une non moins gigantesque épargne artificielle - alors il devient possible d’allouer le capital vers des zones moins efficientes, mais aussi obligatoire de rendre ces dernières brutalement plus efficaces. L’endettement facile permet en effet d’acheter à prix élevés des entreprises peu rentables…et de les rentabiliser par un management ou une réorganisation brutale. Les anciens actionnaires sont gagnants, et les nouveaux deviennent obligatoirement brutaux pour rembourser l’épargne artificielle mise à leur disposition. Dans nombre de cas, la valeur ajoutée produite n’augmente pas et se trouve simplement redistribuée entre actionnaires ou financiers et salariés. Ce qui nous renvoie à une logique de croissance faible et de fort développement des inégalités. Ce n’est plus le talent schumpetérien qui est rémunéré, mais la cupidité de simples rentiers. Globalement l’artificialisation de l’égalité des « besoins de financement » et des « capacités de financement » engendre des effets macroéconomiques et macrosociaux contestables.

Alors, retraite par capitalisation ?

Si dans la grande correspondance entre besoins et capacités de financement on vient greffer l’idée de retraite par capitalisation, on   ajoute au grand tumulte de la finance. Les fonds de pension, acteurs et utilisateurs des marchés financiers, ne peuvent que jouer à l’intérieur des règles du jeu et voient leurs actifs plonger dans le grand bain de l’incertitude radicale. Certes, les fonds en question peuvent privilégier la propriété plutôt que la dette et ainsi préférer le marché des actions à celui des obligations[5]. C’est toutefois méconnaitre que, par le biais de l’adoption généralisée de la norme IFRS09, le principe de la « fair value » concerne tous les bilans, lesquels sont affectés par l’irruption des fluctuations de prix sur lesquelles il est devenu impossible de ne point spéculer, ne serait-ce que pour se protéger. D’où, l’effacement progressif de la distinction entre une propriété jugée sécurisante (les actions) et la dette jugée plus dangereuse (les obligations). La retraite par capitalisation, contrairement à ce qu’affirment ses défenseurs, ne fait pas automatiquement grossir l’investissement macroéconomique. A l’inverse, elle déplace le centre de gravité du jeu économique : moins d’économie réelle et hypertrophie d’une finance simplement spéculative et improductive. Le résultat est une croissance quantitativement plus faible, et qualitativement plus inégale.

De tout ceci, il faut tirer une conclusion fort pratique : parce que l’économie réelle est plus solide que l’économie financière, il est sage de faire reposer l’avenir des retraites sur le travail et donc la répartition. Mais Il faut aussi immédiatement ajouter que la répartition également affectée - certes de plus loin -  par la financiarisation généralisée, une véritable réforme des retraites passe aussi par la dé- financiarisation de l’économie. Ce qui nous renvoie en priorité sur la « mère des réformes », c’est-à-dire la réappropriation par les Etats de tout ce qui est en amont de la finance, et en premier lieu la création monétaire. Ceci nous renvoie à l’important dossier de la « monnaie pleine » sur lequel le blog s’est parfois penché.

Tout ancrage de l’avenir des retraites sur les marchés financiers tels qu’ils sont, est une opération extrêmement risquée.


[1] La dette mondiale serait aujourd’hui, selon   l’Institut de la finance internationale, (« IIF »), de 246000 milliards de dollars (320% du PIB Mondial). Dans le même temps, l’épargne mondiale ne fait qu’augmenter. En particulier, les ménages français ont,  entre 2015 et 2019 ajouté à leur stock d’épargne un montant anormalement élevé, avec,  par exemple des dépôts courants qui ont augmenté de 34% dans une contexte de croissance très faible.

 

[2] « European Market Infrastructure Régulation ». Il s’agit d’un texte, fort contesté aujourd’hui, qui impose en Chambres de Compensation des « appels de marge », c’est-à-dire de garanties  prenant la forme de dette publique de qualité.

[3] Nous renvoyons ici à notre texte : http://www.lacrisedesannees2010.com/2019/10/les-nouvelles-pluies-de-monnaie.html

[4] Ces rachats prennent des dimensions spectaculaires : Plus de 3000 milliards de dollars sur les 5 dernières années pour les entreprises américaines (sources : analystes de Yardeni Research)…Soit plus que le PIB de la France ….

[5] De plus en plus les fonds de pension sont invités à travailler  sur des « Exchange Credit Funds » ( les célèbres ETF)  ou « Trackers ». Titres fondés sur les seuls indices boursiers ou des indices obligataires, ils deviennent une matière première privilégiée pour les plans d’épargne retraite (PER) et les plans d’épargnes en actions (PEA). Ces fonds indiciels sont aussi favorisés par la réglementation internationale mais aussi la fiscalité française.

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