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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 09:10

La théorie économique enseigne que toute perturbation réglementaire d'un marché, développe des effets contraires aux intentions qui présidaient à la prise de décisions. Taxer les bonus serait oeuvre de justice, puisque ce serait l'aidedes Etats, qui engendre aujourd'hui les profits de banques encore sous capitalisées. La taxation serait ainsi un juste retour des choses. Et du même coup, il est espéré que les banques, qui devront payer elles mêmes la taxe sur les bonus distribués, préféreront augmenter leurs capitaux propres.

Les effets probables risquent de décevoir le populisme des entrepreneurs politiques.

Les banques ne chercheront pas à dilluer le capital, tant que le floue existera sur la définition des capitaux propres, et tant que la liquidité procurée par les banques centrales sera quasi-illimitée, et surtout quasi-gratuite. l'argument selon lequel la taxation vaudrait la "fuite des meilleurs" , notamment vers Singapour, est sans doute plus discutable. Il est en effet de nombreux outils juridiques d'évaporation de la taxation. Celle-çi étant apparemment un tir à un seul coup (seule l'année 2009 serait concernée) , la possibilité de retarder le versement des bonus vient immédiatement à l'esprit. Mais surtout des aménagements juridiques peuvent être envisagées, comme par exemple le passage d'une partie des bonus dans la partie fixe des salaires, ou mieux encore, l'externalisation des activités de trading, faisant du trader un entrepreneur indépendant vendant ses services.

Plutôt que de s'attaquer aux effets, (Le bonus de ceux qui sont le facile bouc -émissaire) Il serait plus sérieux de s'attaquer aux causes du phénomène: les surprenants profits bancaires dans un contexte de crise économique grave. Et la cause ultime de ceux-çi, est bien dans le triangle relationnel entre banques centrales, banques, et Trésors publics.

La fort généreuse politique des banques centrales, vient gonfler sans limite les bilans des banques ,et fait remonter le prix de certains actifs que la crise considérait toxiques. En même temps, cette création de monnaie centrale devient endettement public par l'intermédiaire des banques,grosses acheteuses de cette dette, qui aujourd'hui encore sert à soutenir une demande globale de biens et de services très insuffisante partout dans le monde. Et tant que la demande privée ne prend pas le relai , il en sera ainsi. Les banques deviennent ainsi un intermédiare, prélevant, comme tous les intermédiaires, une marge au titre de l'achat de la dette publique. Comme le coût de la matière première monétaire est - en raison de la générosité des banques centrales-  proches de Zéro, la marge ou valeur ajoutée est pratiquement égale au coût de l'endettement public. Oui, les banques gagnent beaucoup d'argent sur le dos des Etats.

Une mesure plus sérieuse ,que celle de la populaire et populiste taxation des bonus, consisterait à se passer des banques, et  demander aux banques centrales de "ravitailler" les Etats- qui, il faut le rappeler, empêchent la demande globale de s'effondrer. Et de les ravitailler sans discriminations, c'est à dire aux prix pratiqués aujourd'hui au bénéfice des banques, soit un prix proche de la gratuité.

Evidemment le coût psychologique serait élevé: mettre les banques centrales sous l'autorité des Etats est une révolution Copernicienne.La violence de la crise mettra peut-être bientôt la rupture épistémologique à la portée de tous.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans textes de portée générale
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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 13:27

 

                                                                                                                                                                                                                                                                 

                        Le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats          

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              Si la gestion de ce que nous appelions « la grande crise des années 2010 » apparaissait comme le grand retour des Etats, il semble  que le présent discours de la fin de la crise consacrerait plutôt le grand retour du marché. Pour autant, nous verrons dans les développements ci- dessous,  que l’apparent  retour du marché, est moins à l’ordre du jour, que celui – plus souterrain - des nations souveraines.

  Les apparences :                                         

 Les conclusions du G20 de Pittstburg ne sont pas- dit-on-  à la hauteur de ce qui avait été ambitionné au G20 de Londres. A l’ardeur interventionniste semble succéder le retour des délices du marché et, dans un milieu apaisé, on sait que  les boucs émissaires s’évaporent : les traders ne seront pas sacrifiés. Les nouveaux sommets atteints à « Wall- Street » en matière de rémunérations sont là pour en témoigner. La régulation financière ne proviendra pas de la « hard law » mais d’instances plus accommodantes, car consanguines, et juridiquement indépendantes des Etats. Il semble même que les banques centrales, indépendantes, seront en charge d’une part de  la supervision financière. Mieux : pourquoi ne pas envisager le transfert de l’aléa moral vers les banques centrales  et ainsi soulager les Etats en cas de difficulté, idée  suggérée par le gouverneur de la Banque de France ?                   
Les banques elles-  mêmes  se libèrent de l’emprise publique- tout en conservant sa garantie- en remboursant les Etats à peu de frais.

Ainsi l’actionnaire public  français  a reçu 226 millions d’euros pour services rendus à BNP PARIBAS, soit un manque à gagner de 5,574 milliards d’euros, par rapport à l’actionnaire de droit commun  qu’il aurait pu être, en entrant directement dans le capital en octobre 2008. Ainsi la finance se propose de continuer à absorber une masse croissante de richesses, avec des chiffres qui continueront d’impressionner : 22% du PIB américain , 12% du PIB Britannique.etc.

En raison même de son fonctionnement, elle provoque partout de l’obésité : la spéculation crée de la volatilité qui invite l’économie réelle à se protéger....qui invite la finance à trouver de nouvelles armes de protection (nouveaux produits dérivés)… qui créent de nouvelles volatilités…qui…

Industrie bien spécifique, en ce qu’elle se trouve simultanément du côté de l’offre et du côté de la demande .En ce sens ,  il s’agit d’une industrie véritablement autogénératrice. A l’instar de ces trous noirs de l’univers qui à force d’engloutir de la matière, voient leur densité devenir extrême et le pouvoir d’attraction de cette même  matière augmenter sans cesse. Comment d’ailleurs ne pas être impressionné par la taille des bilans qui voit  celui de BNP PARISBAS rejoindre celui du PIB de la France, ou celui des seules banques centrales représenter aujourd’hui 20% du PIB mondial alors qu’elles n’en pesaient que 5% il y a moins de 20 ans. Comment ne pas être impressionné par le marché des changes, qui chaque jour est le vecteur où se brassent  3200 milliards de dollars de transactions, soit plus de 20% du PIB américain, etc.

 

Parallèlement,  le mot d’ordre mimétique de la fin de la crise, laisse les Etats en piteux état. La croissance jusqu’en 2007 assurée mondialement par le « home equity extraction » américain s’est transformée en récession, finalement supportable, grâce à des efforts publics parfois gigantesques. Les rendements décroissants de la croissance colossale de la dette privée américaine, ont laissé la place à des déficits publics eux- mêmes colossaux. L’énorme endettement, contrepartie de l’énorme financiarisation, fonctionnait à rendements décroissants et il fallait de plus en plus de crédits pour produire un dollar de PIB supplémentaire. Sa liquidation, à peine commencée, s’accompagne d’ un endettement colossal des Etats. Et un endettement qui repose lui aussi sur une dépense publique à rendements décroissants : il faut de plus en plus de déficit pour obtenir un dollar de PIB supplémentaire. Ces déficits constituent un nouveau débouché pour le système financier et dès le début de la crise, le papier public fût très apprécié des marchés, d’où des taux qui restèrent très bas.

Les Etats, et plus précisément ceux qu’on appelait les locataires de  « l’extériorité » dans un article précédent ,  deviennent progressivement les victimes des marché financiers qu’il fallait secourir.

 Les Etats ne sont pas solubles dans le marché :

Mais la crainte d’une noyade est complètement erronée, et il n’y aura pas de dictature des marchés financiers sur les Etats. Sans doute se moque t’on aujourd’hui de ces gouvernements qui prétendent faire payer la crise , en parlant de « raid fiscal » sur les banques, en élevant un très modeste impôt à la charge de ces dernières, en imaginant de faire payer le coût administratif de la régulation, ou en faisant payer une assurance contre  le risque systémique supporté  par les Etats. Ces mesures, potentielles  ou réelles, font sourire car elles restent dans le paradigme de la volonté de ne pas pénaliser les banques.

Pour autant, Il est au contraire,  infiniment probable,  que le G20 ne soit qu’une fausse sortie et que « l’extériorité », va considérablement se réarmer en se mettant à l’écoute d’autres lobbys que celui de la finance. La  nouvelle« grande transformation » pour reprendre l’expression de Polanyi , et il s’agira bien d’une grande transformation, ne sera pas aisée car cette dernière implique une rupture épistémologique et une évolution radicale des croyances. Elle a pourtant déjà commencé.

Plans de relance non coordonnés :

Elle a tout d’abord commencé, dès la fin de l’année 2008, avec les plans de relance non coordonnés. Les locataires des diverses « extériorités » ne se sont guère consultés, et chacun y a été de son plan classiquement keynésien, avec priorité des dépenses sur des marchandises non échangeables, ou des dépenses au profit de branches économiques, que l’on voulait geler sur les sols nationaux. Le lecteur garde en souvenir, les épineux débats concernant l’industrie automobile que l’on veut bien aider… à condition de ne plus délocaliser…ou les surprises de l’énorme plan chinois, qui laisse de côté les entreprises occidentales. Lorsque, dans maintenant quelques mois, ces plans non coordonnés, ou ces stratégies non coopératives, auront épuisé leurs effets, le monde de la mondialisation et de la globalisation en sortira plus fragmenté.

Sans doute La chute brutale du commerce international au cours de l’hiver 2008-2009 - 6,7% au dernier trimestre 2008, 11% au premier trimestre 2009, et 0,7% au second trimestre 2009 - ne relève t’elle pas encore de cette fragmentation. Plus probablement, le déstockage généralisé en était la cause. Toutefois, les 437 mesures protectionnistes relevées par le « Global Trade Alert » auront progressivement monté en puissance, tout au moins sous sa forme rampante : le «mirky protectionism », entre Américains et Chinois notamment. Dans le même temps Le « BDI » (Baltic- Dry- Index) reste au fond de l’abîme, et nombre de navires restent au repos non loin des ports. Il suffirait alors que l’idée de « prime à la relocalisation » de plus en plus souvent vantée, s’annonce,  pour casser les chaines de valeur, c'est-à-dire les raccourcir-  et entrainer une chute du commerce mondial, alors même que les PIB nationaux auraient cesser de décliner . Cette hypothèse n’est pas encore vérifiée, mais le sera sans doute dans un proche avenir. Quoi qu’il en soit, le monde de demain ne sera plus celui où la croissance du commerce mondial était plus rapide que la croissance du PIB mondial. La dé mondialisation relative sera en marche.

Vers la guerre des monnaies :

Mais au marteau des plans incoordonnés succède déjà l’idée d’une guerre des monnaies – allant bien au-delà de l’agressivité  du taux de change du Yuan-   avec pour issue possible, la fin des monnaies uniques : le dollar au niveau mondial et l’euro au niveau européen.

La FED, dont on dit qu’elle pourrait se charger de tâches nouvelles du point de vue de la régulation, continue et va continuer, directement ou indirectement, par le biais des marchés secondaires de la dette publique, à intervenir massivement pour assurer la liquidité et la solvabilité du trésor .La banque centrale Anglaise, sur le même chemin a déjà absorbé l’équivalent de 13% du PIB britannique en obligations d’Etat. D’où la faiblesse des  monnaies correspondantes. D’où la faiblesse  en particulier du dollar , et les réactions à en attendre : pourparlers en Asie ,  au Moyen Orient, voire en Amérique latine pour concevoir un système monétaire international bis, ou mieux encore faire naître 3 ou 4 zones monétaires ; crainte européenne au regard d’une montée de l’euro dont on estime à 1,7 ou 1,8 dollar, la valeur qui déclenchera son explosion et le retour possible d’un serpent monétaire, etc. Rien n’est à ce jour arrêté, puisque le dollar reste le réseau qui minimise les coûts de transaction dans les paiements. Telles   les industries dites de réseau, le dollar comme moyen de mesure et de paiement reste un monopole naturel. Encore faut-il   qu’il assure correctement  sa fonction de réserve de la valeur, fonction  qui n’est plus complètement validée. Il existe donc un danger de fracturation et au final de guerre des monnaies. Dans cette hypothèse, Serpent ou panier monétaire ( voire même limites réglementaires – ici ou là évoquées à la circulation des capitaux, comme par exemple la taxation au Brésil )  parce qu’instruments toujours discutables, et continuellement renégociables, ne seraient  plus les autoroutes sans péages de la libre circulation des marchandises et des capitaux. Et les péages sont l’inverse des marchés libres dans ce qu’on appelait la « mondialisation bienheureuse ». Derrière eux, se cache le retour du souverain qui rappellera l’adage célèbre  que l’on avait oublié : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ».

L’écologie dé mondialisante :

D’autres barrières sont en cours d’édification. Parmi elles, la muraille écologique n’est pas la moindre. Tant qu’il ne s’agissait que d’intentions, le concept de développement durable pouvait avoir le goût d’une « nouvelle frontière » et donc un nouveau champ d’investigations. Mais lorsqu’il s’agit de passer à l’acte, le concept devient oxymore, et il s’agit probablement d’aller au-delà et de réfléchir, aussi chez les acteurs les plus actifs, c'est-à-dire les entreprises, à l’idée de décroissance. Terme qui fût employé, on le sait,  dans le cadre d’une  université d’été du MEDEF en  septembre 2009. C’est que la soutenabilité,  est du côté de la décroissance et non du côté du développement durable. Or cette mise en pratique vient de commencer, avec  le lancement d’une taxe écologique, dont l’affirmation concrète,  sera une barrière à la circulation des marchandises. La taxation a le goût de l’écologie,  mais la dureté d’une frontière. Il faut donc  commencer avec un prix d’ami pour évaluer la tonne de C02. Mais le potentiel de fragmentation du monde est présent…sauf à considérer la nature comme bien public mondial. Hypothèse que l’on ne peut  évacuer : le réarmement des Etats ne signifie pas la fin d’un ordre mondial. Toutefois hypothèse qui ne remet pas en cause l’insoutenabilité  de la mondialisation des échanges. L’entreprise, en raison de la muraille écologique, finira par retrouver de la substance,   et cessera d’être une abstraction complètement désarticulée avec  des membres  dispersés sur tous les continents. La fragmentation est aussi la fin de l’externalisation généralisée, et de l’allongement illimité de la chaine de la valeur. Externalisation qui jusqu’ici ne comptabilisait  pas les coûts de destruction d’une nature que l’on croyait inépuisable. A noter que cette réduction de la longueur de la chaine de la valeur- pour cause de muraille écologique- constitue une mauvaise  nouvelle pour le lobby financier : les risques économiques, sont proportionnels à la longueur de la chaine de la valeur. Chaîne dont les maillons sont dispersés sur l’ensemble de la planète, d’où des opérations de couverture répétées, et de transferts - non moins répétées- de couvertures financières sur chaque maillon.  La réduction du niveau de désarticulation des entreprises, (réduction de la taille de la chaine de la valeur) sera la fin de la « boursouflure » du commerce mondial, par rapport à la croissance des PIB nationaux, mais – plus encore-  la fin de la « boursouflure au carré » de la finance, dans  ces mêmes PIB nationaux. De quoi faire en sorte, que les profits bancaires,  ne représentent plus- demain- jusqu’à 40% du total des profits des entreprises du CAC 40. La muraille écologique pourra ainsi limiter la part de marché de la finance dans le total du PIB.

La strangulation repoussée:

L’essentiel du réarmement des Etats proviendra pourtant d’une autre cause : La strangulation financière croissante dont ils sont victimes,  les entrainera à réécrire avec l’argument de la souveraineté une nouvelle page de l’histoire. Et une histoire qui déplacera le pouvoir monétaire depuis les banquiers vers le souverain.

Certes le G20 consacre le pouvoir monétaire de la finance  puisque son sauvetage est passé  par l’étranglement du sauveur, c'est-à-dire les Etats. Mais si la mort d’entités privées est concevable car ne mettant pas complètement en cause la société prise dans son ensemble, la mort de l’entité publique, externalité radicale et source de l’existence même de toutes les entités privées est tout simplement inconcevable, et ne s’est jamais manifestée historiquement. Le propos est tellement vrai, que le risque de contagion de la mort des entités privées (le risque dit « systémique   ») a précisément partout dans le monde, au plus fort de la crise,  entrainé l’intervention des Etats.

L’étranglement par la finance- concrètement un service de la dette qui n’est plus soutenable-  viendra donc buter sur la résistance croissante d’autres intérêts privés que l’externalité publique ne peut négliger. Les entrepreneurs politiques au pouvoir, même si la consanguinité avec la finance  est extrême -comme aux USA avec Goldman Sachs ou en France avec  l’Inspection Générale des Finances - ne pourront plus longtemps refuser de légiférer à peine de leur non reconduction au pouvoir .  Parce que l’activité politique est devenue une activité professionnelle comme une autre, on voit mal comment le personnel politique accepterait l’agonie de l’entité publique qui les emploie, et agonie qui entrainerait des réactions brutales d’autres groupes d’intérêts. Dit autrement , le maintien de l’ordre public dont il était question dans un précédent papier, ne peut se conduire en mettant en œuvre le sacrifice du gendarme. Et « l’ordo libéralisme » que l’on voyait s’avancer sera lui-même contesté par ceux qui refusent d’être sacrifiés.

Les représentants de l’entité publique- les locataires toujours précaires de « l’extériorité », comme nous le disions dans un autre texte- doivent donc comparer deux coûts : celui de la strangulation financière qui d’ores et déjà bloque toutes les marges de manœuvres, et qui demain va absorber un volume croissant de dépenses, par exemple sociales, et le coût de la réaffirmation de la souveraineté.

Ce dernier coût est bien sûr énorme, puisqu’il s’agit d’une stratégie a priori non coopérative . Pour ne donner qu’un exemple, le retour à  la souveraineté monétaire française entrainerait une dévaluation massive, et donc une envolée extrême du prix de toutes les matières premières. Dévaluation qui consacrerait aussi une chute importante du niveau de vie des citoyens présents…..mais au profit des générations à venir…. Nous y reviendrons.

Mais ce coût énorme sera rapidement rejoint et dépassé par le coût du maintien de l’existant, c'est-à-dire l’absorption par la finance d’une masse croissante de richesses. Ainsi dès 2009 l’intérêt de la dette publique française se montera à près de 60 milliards d’euros soit approximativement 20% du total des recettes publiques. L’Islande qui a dû nationaliser son système bancaire, tente de taire le bruit selon lequel elle serait prête à une possible répudiation de sa dette étrangère. La  Californie, qui avait réussi à cantonner son Etat dans d’étroites limites grâce à une disposition constitutionnelle, ne pourra plus longtemps se permettre, suite à la crise, d’abandonner la plupart de ses services publics, et propose déjà , de réarmer son Etat, par voie de révision constitutionnelle. Etc.

Mais Il existe peut-être une autre stratégie que celle résultant d’une comparaison des coûts du maintien de l’existant et des  coûts de rétablissement de la souveraineté. Qu’en est –il  d’une stratégie de dépassement du stade national, stratégie visant à la construction d’un Etat mondial ?

L’utopie de l’Etat mondial :

Une telle stratégie se heurte à des difficultés considérables.

Tout d’abord le phénomène rencontré depuis la chute du mur de Berlin, n’est pas l’avènement d’une société en voie de mondialisation. Elle est à l’inverse l’utilisation d’un milieu – le marché- permettant l’apparition et l’affirmation de nouvelles nations, et nations dont certaines sont d’un poids important. Tel est le cas des « BRIC ». L’utilisation du marché étant parfois un substitut- voire même un paravent  de la violence politique. Ainsi les considérables réserves de change, que l’on disait indispensables, en cas de crise, deviennent  «  trésors de guerre »  à éventuel  potentiel d’agressivité. Et réserves de change souvent acquises au terme d’un mercantilisme agressif, tel celui d’un choix de taux de change irréaliste. De telles stratégies doivent être qualifiées d’internationales, comme cela pouvait être le cas d’époques où l’on parlait de nations. Et ces stratégies qui ont pour théâtre le marché, supposent l’intervention des souverains qui définissent entre eux, le champ et les règles- toujours revisitables - de la coopération/compétition. Ainsi n’est- il guère  irréaliste, comme le suggère Jean Michel Quatrepoint,  d’imaginer que ce que l’on appelait la « chimérique » n’est que la rencontre, sous la houlette des Etats ,  entre « Wall- Street », « Wal Mart » et le parti communiste chinois.

Mais si le marché est davantage le jouet des nations que l’outil de leur liquidation, c’est aussi parce qu’il  reste finalement cantonné au seul espace de la rencontre économique. La construction européenne en est un exemple vivant. Il n’était guère possible, il y a un demi  siècle,  de débuter la construction par le politique ou la dimension culturelle. La proposition reste vraie aujourd’hui,  et le passage à la construction politique apparait hors de portée. Même ce qui peut  apparaitre, comme relevant de la rationalité simplement économique, est un sommet inaccessible : parce qu’une politique fiscale commune est aussi un choix de société, elle ne saurait émerger malgré son potentiel de bienfaits dans l’ordre économique. Ordre politique, systèmes de valeurs mais surtout  systèmes culturels ne sont pas des marchandises et  sont  peu affectés, par la mondialisation des échanges économiques. Une société de marché peut changer bien des choses dans l’ordre du monde mais elle n’affecte jamais comme nous le rappelle Philippe d’Iribarne l’ordre de la culture, qui correspond toujours aux fondements historiques et indéracinables d’une société. Seule l’élite mondialisée, c'est-à-dire déracinée, et en contact permanent avec d’autres membres de la dite élite située  à l’autre bout de la planète,  peut croire au mirage de la mondialisation.

Il peut y avoir un ordre économique mondial négocié entre les très nombreux souverains, mais il n’y a de mondialisation que dans l’ordre marchand et celui-ci reste toujours revisitable.

Il n’existe donc pas de stratégie alternative, ou son coût y apparait infini. Nous sommes par conséquent renvoyé à la question précédente- celle qui se proposait de comparer le coût de la présente situation, celle d’une industrie financière triomphante, qui bloque durablement toutes les marges de manœuvre des Etats, et en vient à les réduire-   avec le coût sans doute considérable du réarmement de ces même  Etats.

 Pénibilité mais inéluctabilité du réarmement.

Bien évidemment ces coûts ne sont que la contrepartie, de rapports de forces  entre agents dont    certains ont intérêt au maintien d’un  existant appelé faussement ordre mondialisé, et d’autres, qui ont intérêt au retour de la souveraineté. Le tri entre ces agents n’est toutefois pas simple, et il devient banal d’affirmer que le citoyen, salarié d’un côté , consommateur d’un autre, connait quelque peine à maximiser sa satisfaction, la conjonction des  deux statuts lui apparaissant souvent , comme insurmontable  contradiction.

C’est dire que le réarmement des Etats ne sera pas une promenade de santé et qu’il donnera lieu à d’intenses débats, voire de conflits. C’est dire aussi que le réarmement passera par le marché politique qui donnera le pouvoir aux victimes de la crise. Processus difficile qui ne pourra émerger  dans de bonnes conditions, que si cet accès au pouvoir  se déroule  dans nombre de pays et à des dates peu éloignées les une des autres. L’une des grandes difficultés, sera  probablement le travail de décolonisation des cerveaux victimes de la théorie économique. Travail de décolonisationimpossible                                                                                                                                                                                                                                              
 s’il n’est qu’une déconstruction sans projet. En particulier il sera difficile, voire très difficile de mettre en cause l’idéologie de la croissance  et de son corollaire : le toujours plus de consommation. Comme l’expliquent les sociologues, la crise ne fait pas reculer facilement l’idéologie de la consommation : le postmoderne est un hyper consommateur. Au-delà ,  comment faire comprendre aux chinois qu’il convient de revoir les modes de vie  dont ils viennent d’en apercevoir, et encore d’assez loin,  les délices potentiels ?

Le processus de réarmement sera d’autant plus difficile, que la crise des années 2010, s’annonce sur un terrain humain très différent de ce qu’il était lors de la crise des années 30. A l’époque les Etats étaient très armés, et la question était de savoir à quelle offre idéologique ils allaient succomber. Souvent pour le pire,  comme l’histoire devait le révéler.  Il n’existe aujourd’hui aucune offre idéologique claire, ou plus exactement le contenu idéologique de la théorie économique est tellement hégémonique, que sa contestation y apparait comme en déphasage avec la réalité sociale. C’est la raison pour laquelle la décolonisation des cerveaux sera  difficile. C’est que les individus, « atomes  désirants », des manuels de micro-économie sont devenus – pour une bonne partie-la réalité de la société postmoderne. Naguère, dans une société hiérarchisée et toute construite d’institutions, la théorie économique apparaissait, comme  abstraction éloignée d’une réalité autrement complexe. Aujourd’hui, tout se passe comme si l’objet étudié- le fonctionnement apparent de la société- se conformait assez correctement au modèle théorique. Victoire de la théorie. Et il est vrai que les nouvelles valeurs faites  de montée de l’hédonisme, du moi, du désir, du subjectivisme, du narcissisme, de l’égotisme, du repli sur le corps, etc. sonnent comme autant de victoires de la théorie micro-économique. A fortiori si, ici et là, la précaution de l’enrichir de sa version « économie comportementale » n’est pas oubliée.

Le choix du paradigme du marché pour comprendre le monde- certes avec ces tendances normatives- est devenu le choix de la société dite postmoderne. Celle-ci refuse largement  la discipline, la hiérarchie, l’enrôlement, l’universalisme et au final « l’ordre organisé » tant vilipendé par les économistes, en particulier ceux de l’école autrichienne. C’est la raison pour laquelle nous disions que la crise n’entrainait  jusqu’ici qu’un keynésianisme de façade, la croyance dans les vertus de la théorie économique néoclassique, et plus particulièrement sa version autrichienne reste pour l’instant quasi intacte.

Le travail de réarmement sera donc long et difficile en raison d’une absence totale d’offre idéologique nouvelle. Marcel Gauchet note d’ailleurs le relatif légitimisme des opinions dans la tourmente de la crise. L’ordo libéralisme reste lui-même peu contesté tant il est assez peu éloigné des nouvelles valeurs. Les changements stratégiques des gouvernements ne choquent pas non plus, puisque tout devient affaire de pure technique gestionnaire, moyen, et jamais fin.  Et surtout, vis à vis du comportement des « 2B2F » (« too big to fail »), la disparition de toute offre idéologique, le légitimisme, et sa signification ultime à savoir la déligitimation en profondeur des élites, avec le repli massif sur les valeurs du privé, n’entraine pas d’exigences radicales à l’encontre des responsables, ou peut –être des boucs émissaires, du désordre. Il ne s’agira donc, pour l’instant, que de réguler le système financier : la remise à flot du navire n’exige pas de boussole. Et il y a prise de distance vis-à-vis d’une solution alternative, par exemple la nationalisation intégrale des banques, car solution chargée de trop de sens.

 

Voilà beaucoup de conditions ou d’hypothèses lourdes et contraignantes. Il existe toutefois de nombreux facteurs d’aggravation très prochaine de la crise : prise de conscience de l’insoutenabilité de la dette, et donc prise de conscience de l’impossibilité de reconduire de nouveaux plans de relance ; effets de second tour avec la montée de l’insolvabilité de l’armée des nouveaux chômeurs ; explosion de la nouvelle bulle en cours d’édification, et réapparition de l’insolvabilité des banques qui n’ont toujours pas nettoyé l’actif des bilans ; confirmation de la guerre des monnaies. Autant de faits, plus que d’hypothèses,  bien connues et redoutées par les observateurs attentifs .

 Le mensonge public consistant à déclarer que la dette reste soutenable finira par évaporer le légitimisme des opinions,  et renforcer la délégitimation des pouvoirs en place, donc la demande d’alternative. La fin des plans de relance sera le recul de la mer laissant apparaitre les nageurs dépourvus de maillots de bains. Absence ou présence de nouveaux plans de relance deviendront des stratégies également  impraticables : on ne peut plus prolonger les plans de relance, mais on ne peut pas s’en passer. Les effets de second tour, sur un modèle économique des banques, inchangé, voire aggravé par le mouvement de restructuration et de concentration ( si les 10 plus grandes banques américaines contrôlaient 10% des actifs financiers US en 1990, elles en contrôlent 60% en 2009) seront dévastateurs. Comment ne pas s’inquiéter – pour cause de montée des  défauts - des nouvelles  et  très nombreuses faillites bancaires aux USA, de la fragilisation de la FDIC (Federal Deposit  Insurance Corporation), de Fannie  Mae,  de GMAC (société de crédit de Général Motors) et de bien d’autres instances, qui disposent d’un guichet ouvert et infiniment profond au trésor américain ?

Les nouveaux moyens de la souveraineté.

Lorsque la finance en viendra à absorber les moyens de l’Etat providence, l’unique ressource des entrepreneurs politiques sera , dans un premier temps, la répudiation  de la dette. S’agissant de la France, l’insoutenabilité de la dette remonte au début des années 80 avec l’apparition d’un solde budgétaire primaire déjà négatif, alors même que les charges d’intérêt vont représenter 5% du total du budget. Le déficit primaire devient significatif à partir du début des années 2000, tandis que les charges d’intérêt dépasseront les 11%  du total du budget. C’est dire que le jeu de Ponzi existe en France depuis près de 30 années .  la fuite en avant 2009 et 2010 – avec probablement le passage à 20% du total du budget  pour le montant de la charge de la dette, et un déficit primaire dépassant les 80 milliards d’euros -  accélère l’effet boule de neige, exigeant, dans un contexte de non croissance, un ajustement budgétaire conséquent…. et politiquement impossible. Imagine-t-on des entrepreneurs politiques procédant à un ajustement à hauteur de 140 milliards d’euros, soit 40% du budget actuel … même sur plusieurs années ? Un tel blocage doit dans un premier temps se payer d’une hausse du coût de la dette publique et d’un renforcement de l’insoutenabilité. Phénomène du reste fort surprenant : alors que les banques centrales noient de liquidités des banques elles mêmes insolvables, elles semblent plus réticentes- et ce bien sûr pour des raisons juridiques- vis-à-vis des Etats, épuisés à maintenir le système bancaire défaillant. Il ne pourra plus longtemps être accepté, que la planche à billets fonctionne davantage au profit de banques qui y trouvent le carburant de nouvelles bulles, qu’au profit d’Etats chargés de missions plus larges.

D ans le même temps les énormes liquidités disponibles – avec une base monétaire de 21% du PIB contre seulement 4% en 1990- ne sont pas capables de rétablir une machine inflationniste qui fût historiquement la réponse aux insoutenabilités d’ après guerre. Et ces énormes liquidités ne font que créer et amplifier de nouvelles bulles d’actifs, sans toucher aux prix des marchandises de l’économie réelle, qui sont eux-mêmes bloqués  par la mondialisation.

L’insoutenabilité budgétaire est pourtant-pour l’essentiel- le résultat d’une stimulation publique de la demande globale insuffisante . Vérité d’évidence quand on observe le marché de l’industrie automobile, dont chacun s’accorde à reconnaître   qu’il est artificialisé avec des revenus qui n’existent pas. Les spécialistes en « tuyauterie keynésienne »  sont ainsi autorisés à dire qu’au  déficit insoutenable, pourrait être avantageusement substitué une élévation générale des revenus disponibles. La hausse des revenus entrainant, au surplus, une meilleure allocation des ressources que la dépense publique. Impossible,   répondront les libéraux en raison de la mondialisation des échanges et des bas salaires en vigueur, notamment  en Asie .

Ce qui nous renvoie au nécessaire rétablissement des équilibres extérieurs de toutes les nations, avec les moyens de la souveraineté monétaire et de l’impôt…sans prendre la direction de la « route de la servitude »  chère à Hayek... La mondialisation était le fait d’acteurs qui ont exigé des entrepreneurs politiques la rupture avec les équilibres nationaux de la modernité : possibilité d’échapper à la régulation territoriale de l’économie avec  la libre circulation du capital, possibilité d’échapper aux impôts nationaux, aux conventions collectives territoriales, etc.  la mondialisation s’est nourrie de  différences et d’écarts, le tout apparaissant comme le complément, ou les ultimes conséquences  de la liberté politique. Le réarmement des Etats, sera un processus différent mais au fond semblable. Il sera le fait d’acteurs, qui exigeront des  entrepreneurs politiques (qui peuvent être les mêmes que ceux qui ont édifié la mondialisation)  la liberté de ne plus être écrasé par des externalités non  décidées.                                                                                                                                                                           Liberté Liberté de ne plus être un assisté, ou demain un abandonné, au prétexte d’un éloignement des compétences, par rapport aux postes offerts en occident, ou  liberté d’entrer dans une consommation, jusqu’ici trop limitée,  par le devoir d’épargne qui m’est imposé en Asie .  Et de la même façon, que les conventions collectives furent un progrès et une liberté nouvelle dans un monde jugé injuste, l’équilibre des échanges économiques entre les nations, peut devenir  une nouvelle conquête sociale pour l’ensemble de l’humanité.

Cet équilibre des échanges économiques- concept majeur chez Keynes- correspond aussi à moins d’inégalités, lesquelles ne sont que le corolaire de la logique de la différence chère à la mondialisation. Moins d’inégalités   qui rendront plus supportable, la chute du pouvoir d’achat  résultant des modifications de parités monétaires, notamment  dans les pays occidentaux jusqu’ici trop consommateurs. L’introduction – à titre d’exemple- d’un revenu maximal, pourra compenser symboliquement et psychologiquement,  la chute générale des revenus. L’équilibre des échanges pourra ainsi correspondre à moins de biens, mais aussi à plus de liens et de solidarité.

Mais surtout,  retour aux équilibres des échanges,  qui seront la solution- certes partielle- à la muraille de l’écologie.

La logique de la différence et des écarts est le moteur central ,de l’édification de l’entreprise démembrée, avec la longueur infinie de la chaine de la valeur qui lui correspond, et la boursouflure de la finance qui l’accompagne. L’affaissement politiquement décidé de la logique des écarts : péages sur les autoroutes de la circulation des capitaux, primes à la relocalisation, taxation de la délocalisation, taux de change réalistes,  mais surtout, demain,   taxation carbone homogène sur l’ensemble de la planète , consacrera la diminution drastique de la longueur  de la chaine de la valeur, et donc la diminution de l’empreinte écologique de l’humanité.

Le concept d’équilibre des échanges est aussi central pour la gestion de la finance. Elle constitue l’un des moyens de  la voir rentrer dans sa boîte. Tout d’abord, l’équilibre des échanges rapetisse considérablement le volume de la liquidité internationale et donc le volume du carburant des phénomènes spéculatifs. la disparition des excédents chinois serait à elle seule, un rapetissement considérable du carburant de la finance. En même temps, cet équilibre remettrait à l’honneur le « paradoxe de Triffin » sur la définition du bon étalon monétaire international, avec peut-être la possibilité   d’un nouveau Bretton  Woods. En second lieu la dé mondialisation est aussi une dé- financiarisation, l’entreprise remembrée comportant beaucoup moins de maillons porteurs de risques à couvrir par la finance . Concrètement l’innovation financière et ses productions, toujours plus complexes,  se dirigeraient  vers des produits simples.    

Mais le retour de la finance dans sa boîte, résultera aussi du retour à des taux de change fixes ré ajustables, taux qui seront politiquement déterminés pour assurer la norme de l’équilibre des échanges. Nul n’ignore en effet,  que le décollage de la finance fût nourri dans les années 70 par l’abandon des taux de change fixe, et la forte pression de la City de Londres  pour qu’il en soit ainsi.    

La méthodologie du réarmement des Etats  

La bonne méthode consiste à commencer par la répudiation de la dette publique partout où  les circonstances l’exigent. Dans un contexte de désinflation, cela passe par sa monétisation, c'est-à-dire l’alimentation sans limite, des comptes des trésors comme l’est aujourd’hui quasiment  sans limite, l’alimentation des comptes des banques à la banque centrale. Cela signifie évidemment,   l’abandon de l’indépendance des banques centrales. Même sans inflation, la dette publique s’en trouvera largement évaporée , d’abord  au détriment des non résidents,  victimes de la chute massive des taux de change qui  résultera de la monétisation .

La répudiation de la dette publique, doit s’accompagner partout où les circonstances l’exigent, d’une renégociation de la  dette privée, visant à desserrer   l’étau financier  chez les agents privés.

L’objectif global de ces deux formes de répudiation, au moins partielle, de la dette est bien évidemment la diminution globale de l’endettement, endettement dont l’ascension irresponsable a engendré la crise.

Le système bancaire , repris en main, par le pouvoir politique devra quant à lui obéir à de nouvelles injonctions et reconfigurations : retour à la spécialisation et au Glass- steagall Act, démantèlement de la structure oligopolistique et fixation d’une taille maximale des bilans, interdiction de la titrisation et des activités de trading pour compte propre, limitation stricte de l’importance des leviers et donc augmentation des fonds propres, activités financières sur produits de base réservés aux seuls acteurs  de l’économie réelle, Etc. Cette liste de décisions   ne saurait être exhaustive. Sans doute la monétisation entrainera t’elle une augmentation nouvelle de la base monétaire, mais la reconfiguration de la totalité du système bancaire bloquera  de possibles nouvelles bulles d’actifs, ce qu’à l’inverse nous constatons aujourd’hui. Que ce retour de l’autorité du souverain sur le banquier, soit accompagné de réelles difficultés, est un fait d’évidence. En particulier certains seront tentés par l’expatriation. Les effectifs concernés, seront pourtant faibles en raison de l’approfondissement de la crise partout dans le monde.                                                                                                                                                                  

 Le réarmement des Etats vis-à-vis de la finance – la fin de la capture des régulateurs par les régulés pour employer le langage académique- ne solutionne la question de l’équilibre macro économique, que par l’outil de la répudiation par monétisation. La crise est  le produit d’un endettement excessif , lui-même enfant des dérives d’une   mondialisation  mal comprise et mal conçue. La solution classique plus ou moins retenue jusqu’à aujourd’hui, celle du deleveraging, correspond aussi à une chute de la demande globale, en sorte que le niveau d’endettement n’est plus acceptable, tout en restant indispensable puisqu’il   nourrit une demande potentiellement insuffisante, eu égard au pouvoir d’achat distribué. Contradiction majeure de la conjoncture présente : il faut réduire le volume de la dette…mais surtout sans toucher au volume du crédit.  Il s’ensuit, comme précédemment indiqué, que le deleveraging ne peut  prendre que la forme de la répudiation par monétisation. Seule la répudiation, au moins partielle, permettra aux Etats le maintien voire la confirmation de l’Etat- providence, et donc le niveau de la dépense correspondante. Seule la répudiation par monétisation, au moins partielle,  permettra aux ménages de retrouver une situation saine . Et, en conséquence- ce qui n’est pas sans importance-  seule la répudiation par monétisation permettra  le respect des générations à venir, générations endossant jusqu’à maintenant les errements des générations présentes, tant sur le poids des charges financières que sur celui de la contrainte écologique.

Allant plus loin, au moins en théorie, la somme des créances étant égale à la somme des dettes, il suffit d’annuler les dettes de chacun des acteurs. La crise serait ainsi rapidement résolue ….                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       tout en laissant de côté le fait, que l’équilibre des créances et des dettes se déroule dans un milieu international complexe, et surtout très déséquilibré. Ainsi la répudiation de l’ensemble de la dette interne- publique et privée - américaine, affecterait grandement une  Chine  en possession d’une montagne de dollars désormais dépréciés.  La  disparition de la contrainte financière, par réaffirmation de l’autorité souveraine, provoque évidemment l’effondrement des taux de change des monnaies des pays endettés. Autre façon de considérer que les pays créanciers, bénéficiaient  de taux de change irréalistes, permettant selon l’expression de Krugman  de « siphonner » une partie de  la demande globale des pays endettés.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

         A la chute des taux de change résultant d’un tel rétablissement de l’autorité souveraine, correspondra le retour des équilibres extérieurs, équilibres dont la pérennisation devra faire l’objet d’un accord international  portant sur la sanction, par exemple financière,  du « siphonage » des demandes nationales.  Comme il existe toute une panoplie d’amendes Bruxelloises, pour tel ou tel membre de la communauté, qui ne respecte pas la règle communautaire, par exemple le présent dispositif de sanctions pour cause de « déficit public excessif ». L’équilibre des comptes extérieurs n’est évidemment pas l’ennemi de la liberté des échanges de marchandises, et n’a rien à voir avec un quelconque protectionnisme.             

                                                                                               

Il faut le répéter, la gestion de la crise des années 2010, ne sera pas une promenade de santé. La répudiation de la dette est au fond une situation historiquement  assez banale. Ce qui l’est beaucoup moins c’est  l’idée de monétisation, qui va à l’encontre des croyances les plus solidement établies. L’inflation, comme instrument d’assainissement des bilans, restant cruellement absente  dans cette nouvelle grande crise, il faut bien lui trouver un substitut. Ce substitut présente lui-même nombre d’effets pervers,  et parmi ceux-ci, le non respect des engagements donc des droits de propriété,  tant à l’interne qu’au niveau international. Comment la Chine peut-elle accepter la spoliation politiquement décidée par une FED devenue très obéissante aux entrepreneurs politiques devenus eux-mêmes  indépendants vis-à-vis de  Goldman Sachs ? Et il s’agit bien d’une décision souveraine, ce qui fait toute la différence entre   monétisation et inflation, cette dernière présentant toujours l’avantage politique de n’avoir été décidé par personne.

Il est évidemment très difficile de répondre à  la question de la nouvelle régulation internationale, comme à tant d’autres questions que le présent texte soulève. Par contre il semble que l’approfondissement continu de la crise va placer sur le devant de la scène, dans bien des pays, de nouveaux entrepreneurs politiques plus éloignés des groupes dont les intérêts sont liés à la déterritorialisation  à la financiarisation, et à l’extraversion des économies , et donc des  entrepreneurs politiques   plus proches des groupes dont les intérêts sont liés au territoire et à l’auto centrage de ces mêmes  économies.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

Dans l’immensité de l’univers, des trous noirs engloutissent des galaxies. Sur terre, le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats.  La reprise en main de l’ensemble des systèmes bancaires par des Etats en faillite est un scénario fort probable à échéance peu lointaine.

                                                                      

Jean Claude Werrebrouck ; le 12- 11- 09.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 12:19
G20 des 24 et 25 septembre : de la réalité à l’utopie

 

Voici ce que les chefs de gouvernement pourraient déclarer, s’agissant de la régulation financière à l’issue du G20 :

Considérant qu’en septembre 2008, le monde n’a échappé que d’extrême justesse à un effondrement monétaire complet, effondrement jusqu’ici jamais rencontré dans l’histoire ;

Considérant que le dit effondrement était lié à des phénomènes spéculatifs de très grande ampleur, eux même reliés à des endettements publics et privés d’une exceptionnelle amplitude ;

Considérant que l’ensemble de la régulation financière s’est nourrie à partir d’une représentation savante erronée de la réalité des marchés financiers ;

Les chefs de gouvernement décident de faire rentrer dans le droit positif de chaque Etat ou groupes d’Etats représentés  les dispositions suivantes :

1)      Il est mis fin à la déspécialisation des systèmes bancaires. Chaque système national est désormais composé de banques commerciales et de banques d’investissement totalement séparées  tant du point de vue juridique que du point de vue de la gestion.

2)      Aucune banque qu’elle qu’en soit la nature ne peut  dépasser un total de bilan représentant  le 1/10 du PIB de l’Etat dans lequel elle déploie ses activités.

3)      Les activités de titrisation mises en place au début des années 90 sont mises en extinction.

4)      Les activités de trading ne se conçoivent que pour le compte de tiers,  ce qui entraine un interdit général de ces mêmes activités pour compte propre des banques.

5)      Les effets de levier sont limités aux niveaux atteints au seuil des années 2000, soit un levier indépassable de 12.

6)      Les activités financières sur les marchés de taux, et sur les marchés des matières premières et des produits de base,  ne sont autorisées qu’aux seuls acteurs de l’économie réelle.

7)      Les activités sur les marchés de produits dérivés sont réservées aux seuls acteurs de l’économie réelle.

8)      Les plus-values de court terme (moins de 1 an) sont taxées à 100% et sont internationalement redistribuées en faveur du bien commun de l’humanité. Les plus –values de long terme (5 ans et plus) sont entièrement défiscalisées.

9)      Les innovations financières ne peuvent être mises en pratique sans une étude approfondie, d’une instance internationale seule habilitée à autoriser la mise sur le marché des dites innovations.

10)   Le régime fiscal s’appliquant à la distribution de crédits aux entreprises voit son assiette reposer sur une incitation à l’augmentation du volume des prêts accordés.

 

Au-delà, les chefs de gouvernements s’engagent à démocratiser et à confier des pouvoirs supranationaux aux différentes instances internationales de régulation économique et financière, l’objectif général étant de réduire les graves déséquilibres des comptes extérieurs de nombreux pays, et des monnaies qui leurs sont associées.
 
Fait à Pittsburg ce 25 septembre 2009.
 
Signature des représentants des 19 pays les plus importants de la planète et du représentant de l’union européenne.

Ces imaginaires décisions, ne relèvent pas de l’utopie, et seront peut-être prises un jour….hélas trop tardivement et dans un climat – l’approfondissement de la crise aidant-  beaucoup plus lourd. Ainsi va l’histoire des hommes…

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 16:14

                                                                                                                                                                                                                                                                                               Sainte Hélène ou le poids d'une double histoire impériale.

 

 

Sainte Hélène est inaccessible, et c'est après un long voyage que vous empruntez l'escalier qui sépare l'océan du minuscule débarcadère utilisé par l'empereur des français un certain soir d'octobre 1815....

Si peu a changé! Vous n'avez pas besoin des panneaux de signalisation pour vous diriger. Vous pouvez même vous fier à la description précise que fait Las Cases , dans son mémorial, pour cheminer de James Town à Longwood: rien n'a réellement changé, si ce n'est qu'il n'y a plus aujourd'hui de  chevaux sur l'île mais prés de 2000 voitures qui encombrent ce qui reste des chemins bitumés.

Sainte Hélène, minuscule rocher dans ce qui fût l'immense empire, reste elle même le centre d'un empire en miniature. Son gouverneur, désigné par Londres, règne lui même sur d'autres îles: Tristan Da Cunha et Ascension. Les habitants de Sainte Hélène les considèrent comme leur banlieue, et ajoutent même les « falklands »puisque nombre d'entre eux y travaillent. Ainsi Sainte Hélène est elle la capitale de l'immense Atlantique Sud: au moins 15 millions de km2.

L'île était une place importante, avant le canal de suez, au temps de l'East Indian Company, et auparavant au temps de la VOC, la compagnie Hollandaise des Indes. C'est qu'en ces temps là, les voyages qui exigeaient le contournement de l'Afrique, étaient longs et il fallait trouver des relais  de ravitaillement pour l' eau, les légumes, les  fruits et la viande fraîche.

Découverte en 1502, Sainte Hélène devient ainsi pièce essentielle des empires... en particulier de celui qui devait l'emporter sur tous les autres: le « british empire »

Mais Sainte Hélène est surtout connue par le biais du héros d'un autre empire, celui qui avait presque réussi à refaire Rome, et affirmait construire une Europe, autre que celle que l'on construit aujourd'hui: Napoléon. Si Sainte Hélène est connue dans le monde entier, c'est grâce à lui. Qui dans le monde ne connait pas ce bout du bout du monde qu'est Longwood?

Bizarrement, l'avenir de l'île repose pour partie sur « Bonny » , surnom donné par les anglais à leur célèbre prisonnier. C'est qu'après qu' Hudson Lawe ait persécuté l'empereur, le gouvernement de Saint Hélène supplie aujourd'hui la France de rester dans l'île. Et sur un grand pied.

C'est que la France dispose d'un très vaste domaine sur Sainte Hélène, domaine concédé par la reine Victoria à Napoléon dit le « petit » en 1857. Ce domaine qui ne comprenait que la maison et les grands jardins de Longwood , et le vaste domaine de la tombe de la vallée des géraniums, s'est -plus récemment- agrandi, avec le don du pavillon des Briards par l'arrière petite fille de la très célèbre Betsy Balcombe en 1950. Il s'agrandit encore d'une certaine façon avec la restauration des appartements des généraux et du « Bertrand cottage ». L'ensemble dispose d'un statut d'ambassade et nous avons même un fonctionnaire qui gère le tout: Michel Martineau , qui dépend hiérarchiquement du consulat général de France au Cap. En mètres carrés « l'ambassade » à Sainte Hélène est plus vaste que la plupart de nos ambassades dans le monde.

Mais le rouleau compresseur de la RGPP (« Revue Générale des Politiques Publiques ») est passé par les Briards et Longwood: Il n'y a pas de petites économies. « Et si on fermait tout pour ne plus avoir de charges? » dit-on au quai d'Orsay. Intolérable, répondent nos amis britanniques par le biais de leurs représentants de Sainte Hélène: si la France abandonne son histoire, elle porte un coup sévère à la capitale de l'Atlantique Sud. C'est que l'inaccessibilité de l'île n'empêche pas de gros navires de croisières de passer par là et de faire goûter, pour quelques heures, aux charmes de la tombe impériale, à leurs milliers de touristes. Et si d'aventure il y avait un aéroport , Napoléon serait un bon substitut à l'absence radicale sur l'île , de ces machine à bronzer que sont les plages.

Londres se pose la question de l'avenir de l'île. Le projet d'aéroport qui a déjà coûté tant d'argent à la métropole en rapports divers, est aujourd'hui sur une voie de garage:trop coûteux. L'île perd ses habitants qui ne trouvent de l'emploi que sur les autres îles dont le statut est jugé stratégique: Falklands et Ascension, îles qui intéressent aussi les USA pour des raisons spatiales et militaires.

 

Sainte Hélène coûte cher, trop cher: prés de 20 millions de livres sterling en 2009, et à Londres existe aussi quelque chose comme la RGPP.... L'idée d'indépendance n'a évidemment aucun sens. Les 4000 habitants de l'île ne constituent pas une culture propre, ils  sont- pour beaucoup-  les descendants d'un féroce esclavagisme mené par l'empire. Le destin des ancêtres était aux mains des anglais. Ce sont les mêmes anglais qui décideront du sort de leurs enfants. Précisément des enfants qui oublient de naître: il n'y a eu que 36 naissances sur l'île en 2008. Il y en avait prés d'une centaine il y a moins de 20 ans. Dramatique. Si les expatriés ne reviennent plus pour leurs vieux jours, et s'il n'y a plus de quoi renouveler les générations, à quoi bon s'intéresser au développement de Sainte Hélène?

La France laissera tomber d'une façon ou d'une autre Sainte Hélène. Les anglais feront probablement de même. Une page de l'histoire se ferme tout doucement.....une page qui aura connu ses moments de gloire entre la chute de Constantinople et  l'ouverture du canal de Suez. Une page qui est aussi celle de deux empires aujourd'hui finissants...

            

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 16:06

 

Les réflexions sur la crise sont évidemment liées aux débats sur le rôle des banques.  Avec  les querelles traditionnelles immanentes à la théorie économique : les libéraux considérant que la crise résulte d’une excessive réglementation bancaire et les keynésiens  considérant que cette même crise résulte d’une excessive déréglementation. Ce débat sur l’optimum de la règlementation ne peut toutefois être correctement abordé sans une réflexion suffisamment approfondie sur la nature du système bancaire.

Mais réfléchir sur la nature du système bancaire c’est aussi aborder la question de la nature de la monnaie. Sans remonter à l’histoire tant débattue du fait monétaire, il faut admettre que – dans une société où l’économie est devenue préoccupation  dominante-  les fonctions traditionnelles de la monnaie se ramènent à la diminution des coûts de transaction. Notons de ce point de vue que l’armature monétaire est du même ordre que l’armature juridique qui, elle aussi, diminue les coûts de transaction. L’armature monétaire est d’ailleurs elle-même pour l’essentiel faite de règles de droit.

Cette comparaison permet tout de suite de porter un jugement sur la nature de la monnaie : de la même façon que la règle de droit est une extériorité venant surplomber les rapports entre acteurs privés, la monnaie est un point d’appui tout aussi extérieur. Cela en fait- elle pour autant un bien public  devant être produit par l’Etat ?

La réponse se doit d’être discutée. L’ultralibéral niera la nature collective de ce bien qu’est la monnaie. Cette dernière n’est pas d’ailleurs le seul bien à provoquer une diminution de coûts de transactions : une voie ferrée ou une ligne internet en fait tout autant. Et ces biens peuvent  être produits et gérés privativement. Ce qui à l’inverse n’est pas le cas de la règle de droit. Des conventions peuvent naître entre personnes privées, mais une convention se règle elle-même sur la base d’un cadre plus large qui est une extériorité radicale : la loi ou la constitution.

Dans cette optique la monnaie- bien à fort contenu en  externalités positives- peut être produite par une entreprise privée appelée « banque ». Il existe donc un marché de la monnaie où différentes banques se font concurrence et proposent chacune leur propre monnaie. Il n’y aurait pas dans cette optique un système bancaire mondial  à réserves fractionnaires. Il n’y aurait pas de création monétaire à partir de dépôts. Le slogan que l’on trouve dans tous les manuels d’économie : «Ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits, mais  les crédits qui  font les dépôts » n’existerait pas. C’est dire que les crédits reposeraient sur des fonds propres ou sur l’autorisation express des clients déposants, de transformer tout ou partie de leurs dépôts en prêts. C’est dire aussi que l’investissement se ferait sur la base d’une épargne. Pas de levier bancaire , pas de multiplicateur du crédit , pas de risque systémique , pas d’aléa moral , pas de régulation et pas de régulateur puisque chaque entreprise bancaire est complètement responsable au regard de ses engagements. Chaque entreprise veille -à peine de sanction du marché -à la valeur de sa monnaie et à comprimer ses coûts de gestion,  donc le taux de l’intérêt.

Nous aurions  ici une véritable  industrie de la monnaie comme il existe une industrie automobile, et cette industrie ne serait jamais devenue ce qu’elle est devenue  aujourd’hui à savoir une branche d’activité qui se caractérise par son exceptionnalité….. Mais l’histoire – et cela partout dans le monde -en a décidé autrement….

Probablement en raison des conditions historiques de sa naissance, l’embryon monétaire s’est épanoui dans le ventre de ce que nous appelons le pouvoir politique.

Ce dernier est précisément cette extériorité dont il était question ci-dessus, extériorité qui surplombe les acteurs privés soucieux d’échanger, de produire, d’investir etc. Chez les hommes cette extériorité a  toujours existé. Elle s’est simplement privatisée au fil du temps. Si dans la soupe primitive humaine l’extériorité était radicale et concernait l’inaccessible : le monde de l’au delà et des divinités, elle est devenue progressivement moins radicale et plus accessible. Le pouvoir des dieux sur tous les hommes fût progressivement accaparé par un homme ou quelques hommes.  Le pouvoir politique est ainsi né de la religion et ce pouvoir est bien un processus de privatisation : des hommes vont accaparer progressivement  l’extériorité et imposer leur volonté à d’autres hommes. Les premiers seront personnages sacrés, empereurs , rois, dictateurs , présidents de la république etc. Les seconds, esclaves, dépendants, citoyens, etc. Né dans une situation de monopole, le pouvoir s’est avec le temps et assez souvent, transformé en marché relativement concurrentiel.  Les variations de parts de marché entre entreprises politiques – dans notre modernité républicaine- entrainant ce qu’on appelle l’alternance. Il est bien entendu que cette privatisation progressive de l’extériorité, s’est toujours effectuée sur la base de considérations concernant  «  l’intérêt public » ou  «  l’intérêt général ». La privatisation réussie ne pouvant se manifester qu’à ce prix.

C’est dans le ventre du pouvoir – tel que trop rapidement brossé ci-dessus - que l’embryon monétaire est devenu monnaie. Les premiers entrepreneurs politiques furent aussi les premiers véritables banquiers , et il y a bien longtemps qu’historiens, juristes, économistes expliquent  que « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Il faut entendre par là que le monnayage est privilège régalien avec  un « taux de l’intérêt » qui est « le droit de seigneuriage » prélevé par cet entrepreneur particulier qu’est le souverain. Bien sûr le souverain est plus prédateur que prêteur, et la traite des monnaies l’entrainera parfois à émettre de la fausse monnaie .Et le souverain est en général prédateur tant son endettement est difficilement contrôlable : celle du roi soleil représentait-assurent les historiens- entre 83 et 167% du PIB de l’époque.  Les opérations de prêts, elles, seront le plus souvent le fait de personnes réellement privées appelées banquiers.

Le souverain- personnage privé ayant monopolisé l’extériorité et se présentant comme personnage public- se doit de consolider voire d’élargir son monopole pour se maintenir. En concurrence avec     d’autres souverains, il est amené à mobiliser des ressources importantes et a besoin de ces entrepreneurs plus classiques que sont les banquiers.

Sans doute a  t’il besoin de mobiliser d’autres ressources que celles du banquier- hommes, armes, etc- mais celles du banquier ont une souplesse générale : la monnaie est l’équivalent général de la richesse. On comprendra que l’interventionnisme des entrepreneurs politiques se fera plus actif dans la gestion de la monnaie. L’interventionnisme peut reposer sur la seule violence, mais il peut aussi reposer sur la base d’un échange de services : le souverain acceptera d’autant plus facilement un gonflement des bilans bancaires que l’activité économique plus importante qui en résultera, lui sera profitable, par exemple en termes de fiscalité. En clair cela signifie la mise en place progressive d’un système bancaire à réserves fractionnaires, expression qui apparaitra longtemps  après des pratiques relativement généralisées. L’émission de monnaie papier qui en résulte est d’autant mieux perçue par le souverain que lui-même la pratique. Tel est par exemple le cas des Etats allemands au moment des guerres  napoléoniennes.

Tant que la privatisation de l’extériorité se fera sur des bases monopolistes , c'est-à-dire tant que les Etats ne seront pas  des Etats de droits, il est logique de penser que l’acteur moteur dans l’échange de services soit le souverain . C’est bien sûr lui qui va imposer le cours légal des billets. Lui encore qui va imposer le cours forcé et l’inconvertibilité. Lui encore qui va donner le monopole de l’émission. lui enfin qui  va imposer une sorte de« holding » c'est-à-dire une banque centrale qui pourra être privée mais qui pourra aussi être nationalisée. A chacune des étapes de sa montée en puissance il y a bien échange de services et l’intérêt des banquiers ne sera pas oublié. Déjà se profile  l’aléa moral : souverain et banquier ne peuvent se permettre une panique financière . Déjà se profile l’idée qu’une régulation se doit d’être mutuellement avantageuse, ici entre les banquiers et le souverain.

Lorsque le stade de l’Etat de droit est approximativement  atteint – pour le dire vite depuis moins de 150 ans- il y a  démocratisation de la privatisation, ce qui ne veut pas dire qu’il y a réelle démocratie. Il y a simplement des groupes en concurrence qui se constituent pour exiger telle ou telle intervention publique. Le pouvoir démocratique est la possibilité désormais offerte à tous de contrôler l’extériorité. Possibilité qui passe désormais par ce qu’on appelle des élections. L’utilisation de la contrainte publique à des fins privées (accès  au pouvoir, reconduction au pouvoir) de tel ou tel groupe est désormais théoriquement accessible à tous.

S’agissant de la régulation financière, l’homme politique de la démocratie n’est plus que le locataire de l’extériorité,  mais il bénéficie d’un héritage lourd en matière monétaire : une monnaie nationale même si les banques continuent d’émettre leur propre monnaie, une banque centrale qui est souvent en même temps la banque du trésor, une capacité à emprunter à nulle autre pareil, puisque l’achat de dette publique peut devenir obligatoire de par la loi, une capacité à émettre de la monnaie quasiment sans limite, une capacité à agir sur le taux de l’intérêt, etc. Cet héritage considérable est aussi la configuration institutionnelle dans laquelle les banques privées seront amenées à travailler. Mais le locataire du pouvoir, en raison même de l’héritage , dispose  d’autres outils de régulation : ses capacités monétaires se définissent aussi par rapport à d’autres Etats. Il pourra donc utiliser la contrainte publique pour définir un taux de change, définir des modalités d’accès au marché des changes, décider du degré de liberté dans le déplacement des capitaux, etc.

A l’époque du souverain monopolisateur durable de la contrainte publique, les banquiers ne disposaient que d’une marge de négociation fort réduite dans la régulation. A l’époque de l’homme politique de la démocratie, ses marges sont logiquement plus considérables. Et il y a matière à débat, car ce qu’on appelle régulation financière concerne irréductiblement  une partie de ce qui concerne – en raison de l’histoire des hommes- l’espace régalien. Parce  que   la régulation financière concerne l’ensemble de la société, ces acteurs privés que sont les banques sont amenés à négocier sur des thèmes fondamentalement politiques. Le financier est ainsi un personnage souvent plus important que l’industriel ou le commerçant, et il négocie souvent avec le sommet de la pyramide politico- administrative . Parce que la monnaie est l’équivalent général, sa configuration institutionnelle n’est négociable qu’avec les hommes représentant le sommet de l’extériorité.

La régulation financière s’inscrit donc dans la modernité à l’intérieur de limites extrêmes : celle d’une part, de la nationalisation intégrale du système, et celle de l’abandon complet de la monnaie et de la finance aux forces du marché. Dans le premier cas, banquiers et financiers sont éliminés. Dans le second, banquiers et financiers investissent l’extériorité et se rendent maître des commandes.   

Cet axe est probablement corrélé avec un autre : celui qui va de la crise à la prospérité. La crise engendre des victimes qui sont aussi des citoyens ; la prospérité engendre une satisfaction qui pourra se révéler bénéfique à l’homme politique au pouvoir. Logiquement la première invite à l’utilisation plus massive de la contrainte publique, la seconde invite à un libéralisme bienveillant.

Ces considérations au fond assez banales sont une bonne grille de lecture de l’évolution de la régulation financière  en longue période. Il est possible sans prétendre à l’exhaustivité de donner quelques exemples.

La crise financière américaine de 1907 vient limiter la libre expansion de la finance et en particulier les activités du très célèbre JP Morgan. Désormais une banque centrale avec un président désigné par l’instance politique viendra réguler l’appétit de la finance : Il s’agit de la célèbre FED.

La crise de 1929 place les financiers dans une situation semblable et malgré leurs protestations, Le « Glass- Steagall   Act » du 16 juin 1933 vient compartimenter le dispositif : il est désormais interdit aux banques commerciales ordinaires de s’impliquer dans les activités à risques qui seront réservées aux banques d’affaires. Le régulateur tout puissant s’accorde même un privilège, au fond contraire à la loi elle-même : les banques de dépôt voient leur interdit général assorti d’une exception d’importance, elles peuvent acheter des bons du trésor. Ajoutons que le ton et l’esprit de cette loi a pu étonner par son caractère souverainiste. Cette loi devait être accompagnée de beaucoup d’autres allant dans le même sens : loi sur la transparence qui va donner des garanties sur la nature exacte des produits financiers mis sur le marché (« truth in securities act ») loi sur la sécurité qui va donner naissance à la célèbre SEC  (« Securities and Exchange Commission »), loi sur la garantie des dépôts donnant naissance au  non moins célèbre FDIC ( « Fedéral   Deposit  Insurance Corporation »), etc.

Les périodes de forte expansion de l’activité verront la revanche des banquiers et de la finance sur la toute puissance de l’Etat. En particulier ses capacités régaliennes seront de plus en plus contestées par le marché : abandon de l’étau que constitue le convertibilité du dollar en or, abandon  des taux de change fixes au profit des immenses marchés spéculatifs offerts par les taux de change variables, liberté complète  des transferts de capitaux facilitant l’expansion de la profondeur des marchés, libéralisation des marchés à termes sur tous les produits et pour tous les acteurs, développement des activités hors bilan , développement de produits virtuels, etc.  La législation suivra parfois les décisions des financiers qui iront plus vite que la loi : tel est le cas de l’inventeur de la « bancassurance »  aux Etats-Unis (Sanford Weil , fondateur de Citigroup) qui devra  chercher appui auprès d’Alan Greenspan pour faire disparaître  le Glass- Steagall  Act au profit d’un texte plus libéral (le « Gram Leach Bliley Act »)  de1999. Nous avons là l’histoire de la mondialisation financière sans laquelle la mondialisation tout court eut été impossible. Inutile d’insister davantage sur des faits parfaitement connus et sans doute bien résumés  dans l’audition de Simon Johnson aux parlementaires américains du 21 avril 2009.

 La mondialisation ne pouvant se manifester  dans un seul pays, d’autres Etats finiront par suivre…voire précéder le cas américain. Ainsi La France , toujours soucieuse de se moderniser et de rattraper son retard, adoptera très tôt dans les années 80 une nouvelle régulation financière : l’équivalent du Glass- Steagall  Act , c'est-à-dire la loi bancaire de décembre 1945, est progressivement rogné pour disparaître  dans la déspécialisation généralisée de la nouvelle loi bancaire de 1984. La Banque centrale devient plus indépendante que la FED elle-même, et prépare la future indépendance de la BCE avec la naissance de la monnaie unique. Dans le même temps, il devient interdit à la banque centrale d’acheter des bons du trésor. Les privatisations des années 80 vont accélérer la modernisation  avec l’irruption sans  réserve de la finance de marché, le dopage de la performance  par libération des leviers, les incursions dans le hors bilan, l’engouement pour les dérivés de crédit et les défauts de traçabilité généralement associés, etc.    Là encore il est inutile d’insister sur des faits parfaitement connus.

Que faut-il penser de ces fluctuations de la régulation financière dans le temps ? Il est à noter que dans les économies de marché les extrêmes  théoriques ne sont jamais atteints: ni nationalisation intégrale, ni dérégulation intégrale. En même temps ces fluctuations sont décalées par rapport au cycle économique  de longue période: la dérégulation n’intervient pas immédiatement, c'est-à-dire dès le début de la phase de prospérité. De fait elle n’intervient que lorsque la confiance est durablement installée et que la crise est jugée définitivement hautement improbable.

Très curieusement  cette crise –toujours possible- sera niée par ce que Bourguinat et Briys appellent « l’arrogance » de la finance académique qui durant un grand nombre d’années va monopoliser le prix Nobel de sciences économiques et va exercer une influence majeure sur les praticiens . D’abord avec l’affirmation jamais réellement démontrée que la dérégulation accélère la croissance mondiale et diminue le coût du capital. Ensuite avec la théorie des marchés efficients et l’un de ses sous produits qu’est la « célèbre VAR » (« value at  Risk ») qui devait sécuriser en théorie les paris sur les marchés financiers. Mise en pratique dans les  années 90 chez JP Morgan, la crise devait donner  naissance à  des évènements pourtant plus que hautement improbables  car situés à 25 écarts-types…. La théorie économique,  contestable en raison de ses choix épistémologiques sur le comportement humain, a pourtant donné naissance à des modèles intellectuels dont la mise en pratique devait signifier un recul considérable de la réglementation.

Banquiers et financiers se rendent maître des commandes disions –nous. Affirmation qui nous renvoie à l’audition de Simon Johnson qui insiste beaucoup sur les liens entre la direction  du trésor aux époques Clinton et Bush et les grands de la finance américaine comme JP Morgan et Goldman Sachs . Il ne s’agit pourtant pas de supprimer l’extériorité : il s’agit simplement d’orienter la contrainte publique dans un sens plus favorable aux intérêts de la finance. Avec notamment la garantie de ne jamais être abandonné. L’Etat, même en mondialisation, reste une  structure complètement granitique  . La mondialisation n’affaiblit pas les Etats : elle réoriente leurs activités. Risque systémique, accidents de liquidité et plus encore de solvabilité sont et seront pris en charge par l’extériorité. La mondialisation a pour moteur essentiel une  finance qui affaisse sans doute l’Etat- Nation mais pas l’Etat lui-même. Cette remarque est essentielle pour comprendre les suites de la crise et de la globalisation.

Dans la présente situation qui est une crise de la dette entrainant une crise économique majeure, seuls  les Etats ont cette capacité à endosser le deleveraging et à empêcher la panique .  Pour cela, les adeptes de l’indépendance des banques centrales revoient leur copie, et voient d’un bon œil la mesure générale d’extinction de la dette par mise en place progressive de la machinerie inflationniste .  Et si les dette privées se transforment rapidement en nouvelles dettes publiques, celle-ci seront d’autant plus soutenables  que l’inflation sera forte . Les  Etats – même en globalisation- resteront la structure granitique des sociétés humaines.  La monnaie privée, la fin du système à réserve fractionnaire chère aux libéraux n’est probablement pour demain. Mais dans le même temps la question est de savoir si à la faveur de la crise il y aura durcissement de la régulation comme ce fût le cas dans les années 30.

Il est possible d’en douter sérieusement tant le débat public s’est enraciné sous le registre des « dysfonctionnements ». A entendre les locataires de la contrainte publique , il ne s’agit que de réorienter quelques comportements abusifs : ceux des agences d’évaluation , ceux des traders cupides qui ne connaissent que les bonus, ceux de leurs patrons qui se noient dans  les délices des effets de levier et initient un capitalisme sans capitalistes, ceux même des instances transversales telle l’IASB (« International Accounting Standard Board ») qui se serait trompée- avec  sa  norme IAS39- sur le principe de la « fair value »,etc.  D’autres questions plus fondamentales  pourraient être débattues :  le poids  relatif, extravagant,  de la finance dans l’économie  , la spéculation sur les matières premières par des acteurs étrangers aux secteurs correspondants , la spéculation sur les produits agricoles, hautement déstabilisatrice des agricultures du monde ,etc. Mais surtout, et plus concrètement,  il faut compartimenter, cloisonner les marchés financiers  à l’instar des cales de navire que l’on divise afin d’éviter les risques de naufrage en cas d’accident. A l’instar aussi des circuits électriques que l’on partitionne et que l’on équipe de coupes- circuits et de fusibles .Les croyances collectives ne sont pas encore prêtes et l’idéologie de la liquidité absolue prédomine encore. Il est vrai qu’elle est aussi en congruence avec  celle de « l’individu souverain » et la globalisation comme liberté. Bref, au-delà des effets d’annonce ,la finance tient encore bien les commandes de l’extériorité. Seule la puissance dévastatrice de la crise au cours des années 2010 permettra – peut-être – de se poser les questions  qui aujourd’hui encore, dérangent .

 

 

                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 04:40

                

La prise de conscience des turbulences financières et de leurs conséquences fait émerger, dans le langage utilisé, les termes de « régulation » et de « grand retour de l'Etat ». L'idée selon laquelle le politique se serait noyé dans l'économie est souvent évoquée, avec bien évidemment la  critique de l'ultralibéralisme et la volonté d'en finir avec  30 années de domination économiciste.

Mais les projets de refondation sont souvent d'une grande timidité, et certains peuvent se demander si le grand retour de l'Etat n'est pas, plus simplement,  la prise de contrôle des Etats par la finance. Le risque en finance étant global - on dit systémique- et non local comme le risque économique courant, il est seulement maitrisable par une instance en surplomb : le politique. Il n'est donc pas illogique de penser, que le contrôle du risque financier, puisse être mené à bien par le contrôle du politique par la finance. Hypothèse séduisante qui trouve des bribes  de confirmation empirique dans les troublantes circulations de dirigeants de la finance vers l'administration du trésor aux USA, en France ou ailleurs . Circulation bien examinée par Simon Johnson ( The « atlantic » mai 2009) pour ce qui est du cas américain. Hypothèse qui pourrait donner aussi une grille de lecture nouvelle concernant l'indépendance des banques centrales : mieux contrôler les Etats, c'est aussi disséminer leurs pouvoirs et leur retirer la politique de la monnaie, affaire de spécialistes, que l'on découvre plus volontiers chez les dirigeants de la finance.

Parmi les refondateurs les plus éloignés de cette vision du retour du politique, comme aboutissement de la financiarisation du monde, nous avons à l'instar de Paul Jorion, l'idée de la mise en place d'une constitution pour l'économie, comme il existe une constitution politique.


L'idée est à bien des égards  séduisante. La constitution politique serait ce qui aurait historiquement apaisé et mieux encore civilisé les rapports entre les hommes dans l'ordre politique. Il s'agirait d'emprunter ce modèle, et l'appliquer sur un tout autre ordre qui est encore à apaiser et civiliser : l'ordre économique. L'économie serait ainsi un espace encore sauvage, comme le capitalisme du même nom, et il conviendrait de faire œuvre civilisatrice en l'arrimant à une constitution.


Sans doute ce capitalisme n'est-il pas complètement sauvage, et se trouve- t'il déjà enrobé par des règles. Ainsi la finance dispose d'un carcan de règles extrêmement précises, mais elles ne forment pas système, comme le font les règles constitutionnelles de l'ordre politique. Il conviendrait donc de mettre de l'ordre dans un système juridique  encore trop anarchique.


Il n'est pas question ici de vouloir minimiser l'intérêt d'un projet qui reste extrêmement original dans un contexte de grande crise des sciences humaines. Par contre, il convient de s'interroger sur le cadre juridique à construire. S'il ne s'agit que d'un ensemble de règles économiques formant système, en quoi se distingue-t-il d'un droit commercial, d'un droit des contrats, d'un droit du travail etc. ? Et, de ce point de vue, si ces derniers systèmes juridiques sont insuffisants dans leur étendue spatialo- juridique , il suffirait de les élargir et de les compléter.  Si tel n'est pas le cas, en quoi une constitution  pour l'économie entrainerait-elle  une différence de nature ?


Maintenant on voit mal en quoi il y aurait 2 constitutions qui régiraient l'inter action sociale : une pour les activités politiques, et l'autre pour les activités économiques. Parce que dans les deux cas, il s'agirait de règles constitutionnelles, il faudrait bien qu'il y ait harmonie entre les deux ordres, ce qui signifie qu'il y aurait au dessus, des principes plus généraux et donc plus génériques. En clair la constitution est une et ne saurait se décliner en fonction de la nature de telle ou telle interaction sociale. Il ne saurait donc exister une constitution politique, et, une constitution économique. Au demeurant  on ne trouve guère répandue l'expression de constitution politique. On évoque simplement l'idée de constitution pour embrasser l'ensemble de l'interaction sociale. Sur un plan pratique, la règle constitutionnelle- telle que vécue aujourd'hui -est bien  le corps de métarègles , corps sur la base duquel s'enracine des corps de règles spécifiques, correspondant à des interactions sociales, elles- mêmes spécifiques.


Il est exact que la lecture d'une constitution concrète spécifique invite à penser, en première lecture, que pour l'essentiel, seules les questions de l'organisation politique sont traitées dans le détail. Mais précisément le politique est le point d'appui, ou l'extériorité qui fonde le vivre ensemble. Tout le reste est annexe, et il n'existe pas une instance économique indépendante de l'instance politique, en ce sens que ce qu'on appelle économique n'est qu'une variété de politique, mieux encore, l'économique aujourd'hui est probablement un choix politique.


Un examen attentif de l'histoire du vivre ensemble chez les hommes le révèle aisément ces dernières affirmations.

Pierre Clastres a montré il y a bien longtemps, et Marcel Gauchet a repris cette idée, que le religieux fût historiquement la première forme du politique.


Le mythe des anciens et des primitifs, est l'extériorité radicale, le point d'appui du vivre ensemble et de toutes les pratiques humaines. Ce stade est celui d'une commune dépossession, en ce sens que tous, sans exception, obéissent aux forces d'un au-delà, radicalement inaccessible. Cette radicalité est elle-même fondatrice de l'égalité radicale entre des hommes, qui englués dans le mythe, sont aussi les jouets d'un monde fondamentalement holistique.


Dans un second temps du vivre ensemble des communautés humaines, des hommes vont réussir à se distinguer des autres en ce qu'ils se disent être en position de communiquer avec les forces de l'au-delà. Ces hommes, seront les fondateurs de ce qu'on appelle traditionnellement le politique et seront à terme fondateurs de l'aventure étatique. A ce stade, puisque le politique prend naissance dans le religieux, nous aurons le plus souvent des systèmes étatiques où la religion l'emporte encore sur le politique. Il faut toutefois bien comprendre que le politique ne nait pas de ce coup de force de certains (coup d'état fondateur de l'Etat comme aimait le dire Pierre Clastres). Il était déjà fondamentalement présent dans le stade antérieur, celui des premières formes de religion, qui ne sont rien d'autres que les premières formes du politique, en tant que première forme d'extériorité à partir de laquelle tous se rattachent.


La nouvelle forme du politique sera -elle-même appelée à évoluer. Et on passera successivement d'un Etat enkysté dans la religion à une religion enkystée dans l'Etat, forme étatique qui finira par expulser la première forme du politique en se séparant du religieux : le politique moderne est né.


L'accouchement progressif du politique moderne, rend crédible chez les hommes l'idée  que la société et ses pratiques, sont autant d'instances simplement humaines, c'est-à-dire fabriquées par eux. Ils apprenent ainsi que l'extériorité est une construction dont il sont les seuls responsables, qu'ils peuvent en conséquence en changer. Cette prise de conscience est porteuse de la fin du holisme et de la montée de la personne : si l'échange de dons était la manifestation concrète du holisme et condition de sa reproduction, l'échange marchand intéressé entre les personnes, deviendra la manifestation concrète de l'individualisme et condition de sa reproduction.


Le holisme interdisait l'économie ou la contrôlait avec radicalité. L'individualisme moderne construit tous les ingrédients de la machine économie : fixation des droits et devoirs, définition raffinée de la propriété, affaissement des antiques liens de solidarité....autant d'instances qui vont limiter les « coûts de transactions »- comme disent les économistes- et libérer une économie jusqu'ici interdite.


De même que le succès de l'aventure étatique devait rendre ingrat l'enfant vis-à-vis  de sa mère : la religion ; le succès de l'aventure économique - ce qu'on appelle la croissance ou le développement- devait récemment rendre ingrat l'économie vis-à-vis de sa mère : l'Etat. Il faut que l'Etat se retire, et libère les forces d'un marché plus intelligent que lui, Hayek affirmant même que le marché est beaucoup plus que le marché. Mais cette libération qui est aussi l'émergence récente et rapide de la mondialisation, ne fait pas disparaitre l'extériorité et « dans la tombe l'œil regarde encore Cain » . C'est que l'extériorité prendra de nouvelles formes, par exemple le système des prix . Les prix sont bien un au-delà inaccessible : construits par chacun à son insu, ils constituent un phénomène social incontrôlable, et prennent l'allure d'un phénomène aussi naturel que le mouvement des planètes. La crise est, elle-même, aussi incontrôlable que les tsunamis.


Les hommes ne peuvent se passer de l'extériorité. Cette dernière se transforme, évolue, mais demeure le point d'appui de la société, qu'elle qu'en soit la forme et le niveau de civilisation. Elle était la religion, elle est successivement devenue le politique, puis l'économie. Qu'elle qu'en soit la forme apparente-religion ,politique ,économie- elle est toujours d'essence politique puisqu'elle est la forme historique prise pour assurer la relative cohésion sociale d'un groupe humain. Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'il existe au fond des relations d'équivalence qui nous permettent de poser des questions embarrassantes : si l'économie est l'équivalent de la religion, en ce qu'elle est la forme nouvelle de l'irrépressible extériorité, les économistes sont-ils des clercs ou fonctionnaires de la religion des temps modernes ? Et la théorie économique est -elle l'équivalent de la théologie ? Il ne saurait être question  d'aborder ici un sujet aussi délicat. Il est pourtant de très grande importance. Remarquons enfin qu'affirmer -comme très souvent- que l'ultralibéralisme qui serait pratiqué depuis une trentaine d'années serait l'effacement progressif du politique au profit de l'économicité est une expression dépourvue de sens. La société de marché est tout aussi politique qu'une autre, et le marché est, aujourd'hui, ce qui fait société, ce qui maintient un ordre en tant qu'ordre social , donc ordre politique.

Au total, il convient de constater, que très probablement, évoquer une constitution pour l'économie, comme il y a eu une constitution pour le politique, est au moins une appellation maladroite. Une telle expression entraine une confusion sur la nature profonde de ce qu'est l'économie. Et il ne saurait être question de travailler les configurations de l'économie sans connaitre la nature de la matière première.


Les quelques réflexions précédentes ne sont en aucune façon une critique des travaux menés par Paul Jorion aux Etats-Unis. Simplement elles s'attachent à préciser un  vocabulaire, qui risque aussi d'être un matériau pouvant conduire à des inexactitudes de raisonnement.


En revanche, si l'on accepte l'idée que l'économie n'est que la forme moderne de l'extériorité radicale -condition anhistorique de l'homme- il est sans doute possible d'enrichir les résultats des travaux de réflexion qui seront menés quant à sa refondation. Rebâtir, reconfigurer cette extériorité radicale, passera probablement par une limitation  de l'économie : il s'agirait de la ré enchâsser dans des structures juridiques, qui bien sûr restent à inventer, et qui seraient ce que Paul Jorion appelle selon une terminologie  contestable, une constitution pour l'économie. La réalité et la grande brutalité de la crise faciliteront, hélas, l'avancée des propositions.

 

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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 10:55


 Le couple sino américain moteur de la dé mondialisation.

Les choses semblent maintenant entendues : la grenouille ne peut se faire aussi grosse que le bœuf et l'Etat américain demande à la FED de monétiser la dette. L'annonce en est faite depuis le 18 mars dernier avec les quelque 300 milliards de dollars de bons du trésor émis contre création monétaire.Et probablement ne s'agit' il que d'un acompte.

La suite est bien connue : recul du dollar sur les marchés des changes, hausse des cours des matières premières, inflation, etc. Le coût d'une telle décision est élevé, mais sans doute moins que celui de gérer honnêtement un deleveraging  économiquement sanglant et laissant intacte une épargne chinoise désormais menaçante.  L'avenir de la crise des années 2010 se jouera sur le registre géopolitique : l'empire américain ne peut se faire grignoter par l'émergence d'un concurrent asiate et il est probable que la Chine en acceptera temporairement le principe.

Les handicaps de la sous productivité et de l'extraversion chinoise.

Au-delà d'une monnaie très contenue par les autorités, c'est bien la faiblesse des salaires qui expliquait la compétitivité de la chine, à l'égard bien sûr des USA, mais aussi à l'égard de la quasi totalité des pays de la planète. D'où l'extraordinaire montée de la part du pays dans le total des exportations à l'échelle mondiale. Mais Krugman avait raison de dire que cette faiblesse était aussi le signe le plus évident de la sous productivité.

 Certes l'extraordinaire croissance s'expliquait par une non moins extraordinaire croissance de la productivité du travail : 10,6% en 2007. Mais ces gains sont encore issus d'un redéploiement d'activités improductives vers des activités modernes, ce qui devait annoncer le ralentissement de la croissance avec l'hégémonie attendue du secteur moderne. Tous les spécialistes constatent encore des gains très modérés en termes de productivité globale des facteurs. Au final aujourd'hui encore, la chine ne réalise que le ¼ du PIB américain en mobilisant une population active d'environ 800 millions de travailleurs contre seulement environ 150 millions côté américain. Ce qui signifie qu'il faudrait mobiliser 3,2 milliards d'individus pour réaliser le PIB américain. Ce qui signifie qu'un travailleur chinois produit 21 fois moins qu'un travailleur américain. Même si l'on abandonne la comparaison à partir d'un taux de change toujours discutable- et qui sera fort discuté demain- pour aborder la question à partir de la parité des pouvoirs d'achats, le résultat mène à la constatation de la sous productivité chinoise. En termes de PPA le rapport des PIB (données de la Banque mondiale et du FMI) est d'environ 2, ce qui classe la chine avant le japon et derrière les USA. Cela signifie pourtant qu'il faut encore 1,6 milliards de chinois pour produire le PIB américain, et fait de chaque travailleur chinois un individu produisant 12 fois moins qu'un travailleur US.

Mais la sous productivité, parce qu'endiguée par la faiblesse des salaires permet au continent chinois de présenter des caractéristiques d'extraversion jusqu'ici jamais vues dans le monde. Traditionnellement ce sont les cités états qui étaient ou sont extraverties, et personne ne s'étonnait que Singapour exportait l'essentiel de son PIB. Par contre les ensembles vastes, voire continentaux  se distinguaient par des échanges modestes relativement au PIB. Ce qui a caractérisé la chine tout au long de sa croissance fût la croissance de son extraversion. A la veille de la crise c'est plus de 50% du PIB qui était exporté, soit un record mondial pour une économie continent. Avec pour caractéristique complémentaire un recul progressif de la consommation finale qui n'était plus que de 40% du PIB en 2008. Sans doute l'Allemagne, il est vrai, sur de toutes autres bases, a connu une croissance spectaculaire de son extraversion, mais ses exportations se limitent à 42% du PIB. Par comparaison un pays comme la France n'exporte que 25% de son PIB, tandis que sa consommation finale est 3 fois supérieure aux exportations. On comprend que ce dernier pays soit plus abrité au regard des effets de contamination.


Ce double contexte de sous productivité est d'extrême extraversion situe la Chine dans une position de vulnérabilité face à ce qui peut apparaitre comme une rupture de contrat de la part des USA.

La marche vers la dé mondialisation .

L'extraversion extrême de l'économie chinoise peut être vécue comme un mercantilisme agressif aiguisé par une politique de change allant dans le même sens. Mais il était aussi, côté américain, possible de lire les importations chinoises comme produisant du pouvoir d'achat sur la base de prix bas. Seule la désindustrialisation, grave des USA, pouvait induire l'idée d'une renégociation à terme du partenariat. En revanche le placement loyal des excédents chinois dans la dette souveraine américaine semble mutuellement avantageux tant que la confiance règne : l'achat de bons du trésor est une garantie de demande croissante d'exportations chinoises, contre une garantie de financement du trésor malgré des ressources fiscales insuffisantes pour couvrir les dépenses- nota manent- militaires de maintien de l'empire.


La crise fait disparaitre la confiance et fait émerger l'idée que l'extraversion est allée beaucoup trop loin. La perte de confiance provient des USA qui voient dans le respect du contrat la fin de leur statut : il s'agit de profiter de la crise pour ne plus respecter les règles du jeu. L'inflation à venir est d'abord le non respect des droits de propriété de la Chine sur la dette américaine, Chine devenant la première victime de la nouvelle euthanasie de rentiers.


Mais le coup porté est double car la valeur du dollar est affectée par l'inflation et, le taux de change, sauf déclenchement d'une guerre des monnaies, affectera de manière sensible les exportations chinoises.  Certes une élévation du taux de salaire chinois -élévation déjà constatée bien avant la crise- permet de combler par une demande interne accrue le recul des exportations vers les USA. En revanche cette même élévation du taux de salaire vient se heurter à la sous productivité et correspond à un recul de compétitivité. Recul lui-même renforcé par une élévation du contenu en produits importés des exportations chinoises. Et ce recul accélère l'effacement du surplus sur les USA. La décision de s'affranchir des limites à la création monétaire aux USA, vient grandement limiter l'aventure de l'aberrante extraversion de cette économie continent qu'est la Chine. Et la marche vers l'auto centrage sera d'autant plus rapide que la chine ne peut pas (encore) compenser l'effet négatif du taux de change par des gains de productivité globale des facteurs suffisants.

En contre partie,  la chute de la compétitivité chinoise, dans un contexte de sous productivité, autorise la fin de la déflation salariale aux USA, et plus encore un début de réindustrialisasion, ou, autrement exprimé, le recentrage du développement américain. Il y a donc bien derrière l'annonce du 18 Mars la fin d'une certaine mondialisation.

 

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3 mars 2009 2 03 /03 /mars /2009 13:45

        La gestion de la crise des années 2010 :  Grand retour de l'Etat ou utopie post politique?

 

C'est semble t-il la question posée par Pierre Dardot et Christian Laval dans leur essai sur la société néolibérale :  « La nouvelle raison du monde » (La Découverte , Janvier 2009). La question est sans doute dans l'air du temps et dans la plupart des pays on ne parle plus que du grand retour de l'Etat.


Et cette interrogation est essentielle pour qui veut comprendre en profondeur ce qui nous attend dans la gestion de la crise des années 2010 et son issue. Le diagnostic de la crise est maintenant assez bien établi. Ce qui l'est moins est le point de départ. S'est 'elle déclenchée dans un univers déréglementé, ou, au contraire, dans un univers  encore très largement keynésien ?


Utilisons la grille classificatoire de F Hayek pour répondre à cette question. Comme on le sait, ce prix Nobel de sciences économiques a construit une théorie des ordres sociaux dans laquelle il oppose classiquement les ordres  où le mode de coopération dominant entre les hommes est la hiérarchie, d'une part , et les ordres  où ce même mode de coopération est le marché, d'autre part.


L'irréalité des ordres purs
.


Ce sont les règles fondamentales du jeu social  qui  distinguent ce qu'il désigne par les expressions « d'ordre organisé » et « d'ordre spontané ».


Dans le premier cas, celui de « l'ordre organisé » ces règles fondamentales sont finalisées, c'est-à-dire chargées de sens, et sont invitation,  à construire un monde jugé souhaitable (construire l'égalité, la paix universelle, le socialisme etc.). C'est dire aussi que constructrices d'ordre qui est lui même une finalité précise, un souhaitable, voire un devoir, ces règles fondamentales seront aussi très prescriptives : elles précisent ce qu'il faut faire et comment il faut faire. Sans doute le droit est-il codification des gestes des hommes, mais ici ces derniers sont pris par la main et les règles les conduisent sur le chemin de la construction de l'ordre. Et puisqu'il y a un but, ces règles sont probablement émises par un pouvoir qui connait l'objectif à atteindre. L'ordre est ainsi probablement équipé d'un capitaine, qui sait où il va, et qui sait adapter les règles pour atteindre les objectifs. Ainsi ces règles ont t'-elles probablement été émises par un véritable centre de commandement qui contrôle leur application et qui est capable de les  changer, ou de les faire évoluer,  en fonction de la conjoncture.


Toute autre est la nature des règles fondamentales de l'ordre spontané. Les règles n'ont pas à dire ce qu'il faut faire, mais à l'inverse elles procurent des espaces de liberté : elles ne sont pas prescriptives, mais simplement limitatives et prohibitives. Limitation et prohibition qui ne sont que les espaces de liberté de l'altérité. Et puisque la liberté est au centre du système, les règles ne sauraient être finalisées : l'ordre n'a pas de fin, et n'est que moyen pour des fins particulières, c'est-à-dire celles de ses acteurs. Maintenant l'ordre  connait un capitaine qui n'est que le serviteur des règles : il ne les dominent pas et ne sont pas l'outil de son pouvoir. C'est la raison pour laquelle lesdites règles, sont probablement intangibles et qu'il ne peut les changer. On comprendra enfin que ces règles de l'ordre spontané disposent d'un socle commun : le droit de propriété perçu comme l'un des tous premiers droits de l'homme. La propriété est ainsi bouclier protecteur et règle constitutive de liberté.


Bien évidemment les ordres hayékiens sont des types purs que l'on ne rencontre dans la réalité que sous des formes bâtardes.  Concrètement, une nation ou un continent est une combinaison des deux types avec dominante de l'un d'entre eux. La mondialisation, en particulier financière, est t'-elle une forme d'ordre proche de l'ordre spontané ? Si tel est le cas, on pourrait interpréter la thèse à la mode du grand retour de l'Etat, comme le passage de l'ordre spontané  vers un ordre organisé. Et partout, depuis le déclenchement de la crise, on entend le même discours : on ne peut faire confiance au marché qui ne peut- désormais- que fonctionner  sous la férule de ce grand architecte qu'est  l'Etat. Et,  simultanément ,on entend les libéraux dire à quel point nous sommes dans l'erreur : le catalyseur de la crise, est historiquement le trop grand interventionnisme de l'Etat américain, notamment dans la question des prêts hypothécaires. Et donc, il ne faut pas en rajouter, en demandant le grand retour d'un l'Etat qui aurait ainsi, déjà suffisamment pollué l'ordre spontané.


La réalité de la réalité : la complexité
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De fait l'humanité n'a probablement jamais connu d'ordre spontané relativement pur. Même les ultra libéraux, sont obligés d'admettre que nombre de règles, furent  générées par une instance dont on explique qu'elle est issue du marché,  mais qu'elle est elle-même un ordre organisé : l'Etat. Ce dernier, selon la pensée ultralibérale n'est que le résultat involontaire de la coopération volontaire, et marchande,  entre les hommes. De ce point de vue les ultralibéraux sont proches de Marx : cet ordre organisé qu'est la société incorporant un Etat, relève d'un processus d'aliénation. L'Etat reste fondamentalement  une entité étrangère aux hommes. L'Etat n'était pas désiré : il est arrivé comme résultante inattendue de la coopération marchande. Au cœur de l'humanité il y aurait le marché auto- régulateur, malheureusement cette autorégulation, a débouché historiquement sur une mutation génétique engendrant l'Etat. L'objet du présent texte n'est pas de critiquer la théorie ultralibérale et d'en proposer une autre. Il est à l'inverse, de voir en quoi une telle vision du monde a pu devenir une fausse prophétie auto réalisatrice qui anime encore nombre de théories économiques, lesquelles sont présentement candidates au statut d'outil providentiel de gestion de la crise.


La mutation génétique à provoqué la naissance de l'ordre mixte : spontané/organisé. Dans la sphère juridique, sur un plan empirique, cela donne par exemple en France  le dualisme droit privé/droit public. La majorité des écoles de pensées économiques - et ce même en dehors de la pensée ultralibérale, a largement  mis à l'écart le pôle organisé  de l'ordre mixte : théorie de la main invisible ; théorie de la faillite des marchés, public choice et anticipations rationnelles , etc. Niant ainsi, ou minimisant, ou à tout le moins critiquant,  la réalité empirique : l'Etat n'a pas toujours été le complément du marché ; il édicte des règles à l'encontre du plein épanouissement de l'échange marchand et intervient sur nombre de marchés avant même la naissance de Keynes ; il limite le champ des droits de propriété et se trouve au cœur de l'échange en utilisant son pouvoir monétaire ; etc. Il faut d'ailleurs reconnaitre qu'ici, la pensée  ultralibérale jouit d'une capacité explicative du réel, plus conséquente que celle d'autres écoles de pensée: l'Etat est une instance qui permet à certains groupes de briguer  des objectifs privés, plus difficiles à atteindre en respectant le marché. Le politique devient un substitut du marché, et les groupes les plus divers utilisent la contrainte publique (les règles de l'ordre organisé) à des fins privées (fins jugées inaccessibles par le jeu des règles de l'ordre spontané, c'est-à-dire les règles du marché). De ce point de vue, la France fût et reste un magnifique exemple de cette demande d'Etat, voire de son accaparement,  par des groupes qui par ailleurs n'hésitent pas à le vilipender  en déifiant le marché autorégulateur. D'une certaine façon, il est des situations où l'ordre, qu'il soit spontané ou organisé se nourrit de son contraire. Nous reviendrons ci-dessous sur cette dernière idée.


L'ordre de la mondialisation : l'inversion de la fable du pêcheur et du phare
.


Dans cette vision des choses, le passage à la mondialisation financière est la nouvelle forme d'utilisation du politique à la réalisation d'objectifs privés : les règles de l'ordre organisé sont devenues trop étroites, et si l'Etat de droit était devenu un monopole à conquérir pour conquérir des avantages privés, il faut aujourd'hui casser le monopole devenu trop étroit : le marché mondial, est devenu pour certains groupes, plus avantageux que le confinement dans l'ordre organisé antérieur. C'est, par exemple, la fin du capitalisme à la française et le passage à l'internationalisation des entreprises du CAC40.


C'est probablement de cette façon qu'il faut lire, au cours des années 80, le démantèlement des espaces monétaires nationaux ,avec des marchés des changes, qui deviennent d'authentiques marchés de la marchandise monnaie, qu'il faut assurer par la finance ; avec la libre circulation du capital ; avec  la fin de toute forme de contrôle des changes. Mais la mondialisation ne peut n'être qu'une œuvre de déstructuration  des Etats. Répétons  que l'ordre organisé, qui n'est  selon la vision ultralibérale qu'un lieu où chacun est à la fois voleur et volé , est à la fois travaillé par les groupes qui veulent plus de marché libre ou réputé libre, et les groupes qui exigent le maintien, où la production de nouvelles  règles organisatrices de protection , et d'avantages de toutes nature. Il est également  tout aussi clair que des ordres organisés vont utiliser les règles de cet ordre spontané naissant à l'échelle planétaire - la mondialisation- pour ne pas jouer clairement le jeu des droits de propriété (refus de la complète libéralisation des mouvements de capitaux en Chine par exemple). C'est la raison pour laquelle, nous disions que la gestion de la mondialisation était aussi difficile que de construire un cercle carré. En effet, beaucoup d'acteurs, voire et surtout ces ordres organisés de plein exercice que sont les Etats, voudront goûter aux délices de la déréglementation (l'ordre spontané) planétaire, tout en conservant les avantages de l'ordre organisé qu'est l'Etat-nation. C'est probablement vrai du couple « Chimérique » déjà évoqué.


 Nous retrouvons du reste ici une nouvelle version de la théorie des marchés défaillants ( ordre spontané) illustrant la nécessité des biens publics (ordre organisé). Ainsi  celle de la fable- que l'on trouve dans les manuels de sciences économiques- du phare (bien public émergent) et du pêcheur pressé de rentrer au port . Parce que l'ordre spontané  est défaillant- les caractéristiques du produit empêchent de faire naître la marchandise lumière- un phare ne sera jamais construit, d'où l'irruption de l'ordre organisé pour le construire sans passer par le marché. Simplement, la problématique est ici renversée : ce sont des Etats qui sont à la place des pêcheurs pour demander non pas de l'ordre organisé (la réglementation de la mondialisation) mais pour exiger plus de marché (plus de liberté) . Et de la même façon que les pêcheurs  veulent continuer à bénéficier de l'ordre spontané, malgré l'irruption du phare en tant que bien public, des Etats nations et leurs représentants voudront  conserver leur ordre organisé tout en bénéficiant de l'ordre spontané de la mondialisation. Il est des situations où l'ordre organisé se nourrit de son contraire.

On comprend mieux pourquoi la mondialisation consistait à faire émerger un cercle carré : elle est assez bien peuplée de « free riders » qui peuvent se déclarer par ailleurs très keynésiens. On comprend aussi  pourquoi la gestion de la crise financière verra l'irruption de nouvelles réglementations : il s'agit, à tout le moins, de faire reculer ce que l'on croit être l'ordre spontané planétaire. De quoi faire en sorte que l'on puisse construire un cercle sans trop passer par le carré.


Gestion inacceptable de la crise, diront les libéraux et ultralibéraux, rejoints en cela par les tenants de certains  ordres organisés, qui se lovaient dans les délices de l'ordre spontané planétaire .Comme le pêcheur qui ,satisfait que le phare soit finalement construit , exigeait aussi  le report des charges fiscales correspondantes ,  sur des citoyens non pêcheurs .  Concrètement, un certain nombre d'Etats, parfois très keynésiens verront très mal un recul de la mondialisation libérale. Ce colossal ordre organisé qu'est la Chine, est-il prêt à revoir sérieusement son taux de change ? Ce non moins colossal ordre organisé, revêtu des habits des ordres spontanés, que sont les USA, est- il prêt à diminuer, sérieusement, ses dépenses militaires partiellement financées par la Chine ?


Retour triomphal de Keynes ou banal maintien de l'ordre public
 ?


Les libéraux croyaient voir dans la mondialisation le plein épanouissement de la liberté et suivaient en cela l'utopie hégelienne de la fin  de l'histoire chère à Fukuyama. Ils voyaient surtout la fin du politique, et de ce qu'il représentait : l'ordre organisé. Ils souffrent sans doute aujourd'hui de voir, ceux d'entre-deux  en charge de la gestion de la crise, c'est-à-dire des gouvernements, se transformer en dociles mécaniciens keynésiens. Souffrance accrue du fait que leur propre explication de la crise, ne semble guère écoutée des nouveaux mécanos de la tuyauterie keynésienne. Pour autant, qu'ils se rassurent : le grand retour de l'Etat n'est pas celui de keynes et les mécanos ne cherchent pour le moment, qu'à maintenir l'ordre public partout où c'est encore possible. Le processus de deleveraging  est loin d'être terminé et pouvait mal se terminer : l'effondrement monétaire planétaire. Par les garanties prises dans la hâte , par les recapitalisations...peut-être par les nationalisations partielles ou totales, partout dans le monde, les mécanos ont réussis , et continuent de réussir , à empêcher le retour de la barbarie. Qu'ils en soient remerciés. Il est d'ailleurs étonnant, que la littérature n'ait jusqu'ici jamais évoqué le risque de retour de la barbarie dès l'automne 2008. Les choses sont pourtant évidentes : que se passe-t-il dans un ordre spontané, donc un ordre marchand quand l'outil assurant l'échange paisible, c'est-à-dire la monnaie disparait ? L'effondrement du système bancaire signifiait, sans les mécanos, la fermeture des banques... et les émeutes et pillages résultant de l'impossibilité d'échanger. Aujourd'hui, même si le système bancaire s'effondre partout,  les guichets des  banques resteront ouverts, et au moins pour ce qui est du court ou moyen  terme ,  la vie continuera. Les libéraux  à la tâche, ceux de nombre gouvernements, ont dans la hâte veillé à l'essentiel : le maintien de l'ordre public, par le maintien - même artificiel- de la ronde des échanges. Ils ne sont pas nécessairement keynésiens et rêvent encore du passage mythique des ordres organisés aux  ordres spontanés. En cela Ils sont  fidèles à la sagesse de Montesquieu et de son doux commerce, et savent que le maintien de la ronde des échanges, est le plus sûr moyen de maintenir les hommes dans une posture relativement paisible. Le marché, lorsqu'il fonctionne bien est un bon lieu de dressage des hommes : ils y perdent une partie de la violence naturelle qui les anime.


Simplement, les libéraux à la tâche , viennent de se rendre compte que l'ordre spontané peut connaitre des défaillances et que le politique tant vilipendé car trop englué à leur goût dans le keynésianisme, était aussi le fil invisible qui pouvait maintenir l'ordre spontané.

Le retour de l'Etat n'est donc que le maintien  de l'ordre public, et la nationalisation des banques ne sera là que pour rassurer les acteurs : convertir les titres préférentiels du trésor US  chez Citigroup en actions ordinaires, ne relève pas d'un projet économique, mais de la volonté d'ajuster un simple ratio de solvabilité jugé trop  risqué car pouvant alimenter une éventuelle panique. Il ne s'agit pas de donner du sens mais de maintenir l'ordre.


L'utopie post-politique comme dépassement des ordres hayékiens.

 

La logique du maintien de l'ordre comme simple évitement d'un désordre, aboutit, dans le monde des apparences, à extirper les dimensions idéologiques des ordres hayékiens . L'ordre spontané, quoiqu'automatique, car reposant sur les ressorts du marché, et moins chargé de sens que l'ordre organisé, bénéficiait d'une base idéologique solide : la liberté, en tant que premier des droits de l'homme, est un projet qu'il faut assurer avec  cet outil essentiel qu'est  la propriété. Et seul l'individu est en charge de construire son propre projet de vie.


Il semble pourtant, que si l'on continue de vilipender le keynésianisme comme version civilisée des ordres organisés, la dimension idéologique des ordres spontanées disparait - ou se cache- désormais derrière les apparences de la rationalité. Il ne s'agit plus de dire que le marché libre est supérieur à la tyrannie administrative, il s'agit de rendre obligatoire le bon fonctionnement du marché : une injonction à rester libre en quelque sorte. Ce que Dardot et Laval appellent « l'ordo libéralisme ». L'économie politique s'était faite sciences économiques, elle se fait aujourd'hui simple injonction comportementale.


Bien sûr on veut, avec beaucoup de rigueur, maintenir ce bouclier de la liberté qu'est la propriété. En la matière, la stabilité monétaire est, et reste, fondamentale.  Bien sûr, comme nous le disions, partout dans le monde, la planche à billets quitte déjà son grenier, mais tout est entrepris pour nier le risque d'inflation. La stabilité monétaire, est le garant essentiel du respect  des contrats, et s'est historiquement annoncée comme la victoire du libéralisme sur un keynésianisme honni,un keynésianisme qui, justement,  n'a jamais respecté la rigueur des contrats. La stabilité monétaire est l'axiome de base de la grammaire libérale. Et si un jour - jour fort probable- se manifeste une nouvelle « euthanasie des rentiers », elle ne sera qu'un fort regrettable effet pervers.


Mais la stabilité monétaire, première annonce du dressage comportemental,  n'est pas encore l'ordo libéralisme. Il y aura ordo libéralisme lorsqu'on légiférera sur les conséquences, souvent constatées, du fonctionnement des marchés libres, à savoir les ententes mais surtout  les monopoles. Le monopole acquis, en respectant les droits de propriétés des acteurs , sur les marchés, n'est jamais condamné par les libéraux traditionnels qui savent que, de fait, le monopole sera toujours contesté par le marché. Et chacun sait, que beaucoup de monopoles sont aujourd'hui au cimetière. Les ordo libéraux vont plus loin, et imposent la concurrence, comme naguère l'Etat pouvait imposer son monopole public. C'est évidemment le cas de la commission européenne,  qui sous ses apparences libérale, impose la concurrence et plus encore impose de jouer au meccano, avec autant d'autorité qu'à l'époque des politiques industrielles. L'industrie de l'énergie en est un bel exemple.


Il y a ordo libéralisme, et donc obligation de respecter les lois du marché, lorsque, constatant une rationalité trop limitée, des comportements opportunistes, des contrats incomplets, des asymétries d'informations, des relations d'agences troubles etc.,  se trouve mis en place tout une série d'outils propres à faire émerger la maximisation des gains à l'échange, telle que prévue dans les manuels de théorie économique.  Dans le monde des apparences, ces outils n'ont d'autre ambition que celle de la mise en œuvre de l'efficacité comportementale : qui pourrait raisonnablement s'opposer au projet  d'aller plus loin dans la rationalité ? Et ces outils, sont évidemment des règles qui viennent s'ajouter aux libres négociations qui, elles, s'appuient en théorie sur des règles simplement prohibitives, limitatives et intangibles, celles de l'ordre spontané. Ces règles issues de la rationalité venant surplomber celles des ordres spontanés, n'ont-elles mêmes rien de spontanées. Elles ont un sens, celui d'une injonction, alors que les autres en sont dépourvues, puisqu'en théorie simple espace de liberté. Elles sous tendent par conséquent un véritable dressage des comportements, et correspondent parfois, à ce qu'on appelle le développement de la « soft law » face à la « hard law » en recul. Certaines de ces règles sont sans doute légitimes, notamment celles concernant les possibles passagers clandestins, les possibles externalités, etc. D'autres, sans doute les plus nombreuses, posent la question de la liberté : peut-on forcer les hommes à être rationnels ? Surtout si l'on envisage le niveau politique que l'on voudrait aussi changer en marché forcé. Ainsi peut-on adhérer aux thèses de l'école du « libéralisme paternaliste » qui avec Thaler et Sunstein propose de remplacer « le » politique par la politique des « nudges » ( les coups de pouce ou incitations) qui aurait l'avantage d'orienter les hommes, ces hommes parfois irrationnels, pulsionnels, animés de passions et affects divers, etc.,  vers les bonnes décisions ? L'Etat peut-il se transformer en dompteur bienveillant, sanctionnant et récompensant les bonnes décisions des citoyens ? Peut-on adhérer à  nombre de thèses qui ,bien qu'auréolées du prestige du prix Nobel  (Hurwicz, Maskin et Myerson), en viennent à repenser le fonctionnement des marchés politiques, afin que les hommes respectent davantage les lois fondamentales de l'économie ? A-t-on le droit d'interdire la politique économique soupçonnée de polluer l'efficience des marchés ? A-t-on le droit au nom de la rationalité, d'envisager des dispositifs constitutionnels, rendant impossible le vote de budgets déficitaires par des gouvernements ? A un moment où certains- très peu nombreux- veulent encadrer le marché par une constitution économique (Jorion) la majorité des adeptes de la micro économie veulent encadrer le politique par réduction du champ de sa constitutionnalité, donc de sa légitimité.


Les thèses se fondant sur une théorie plus générale des incitations, qui peuvent parfois rejoindre aujourd'hui les sciences cognitives, sont en vogue et constituent aujourd'hui un axe essentiel de la recherche économique, recherche à vocation- on l'a compris- normative. Nul besoin de préciser qu'elles sont déjà à l'Œuvre , dans la recomposition du paysage financier  d'après  le désastre de la crise :les nouvelles réglementations du G20 seront largement déduites de ce nouveau paradigme. Elles sont discutablebles, car véhiculent l'idéologie d'un espace humain post-politique. Les hommes n'auraient plus à débattre, effectuer des choix sur des modes d'organisation, ne seraient plus des sujets citoyens, etc. et seraient simplement des acteurs, dont le comportement- grâce à un bon cocktail d'incitations- s'avère prédictible. Même les gouvernements se feraient dociles sous la férule d'une constitution simplement confectionnée de « nudges ».


La gestion de la crise des années 2010 ne sera pas aisée : le keynésianisme ne fait plus recette et ses nouveaux supporters manquent de conviction. L'ordo libéralisme  peut-il prétendre à la nouvelle régulation du système, en invitant l'humanité  à se déployer dans un espace  post-politique ?

 

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 10:19

                          

Depuis la fin de l'année 2008 l'attention se porte sur les coûts de la dette souveraine pour les Etats les plus fragiles. Jusqu'ici le signe le plus tangible du succès de la monnaie unique était la convergence des taux. A monnaie unique devait correspondre un taux unique . A la faveur de la crise, ils se sont mis à diverger. Au moment où ces lignes sont écrites il existe plus de 250 points de base sur les emprunts à 10 ans entre le meilleur élève (l'Allemagne) et le moins  bon ( La Grèce). Une telle situation n'est pas durable car elle ne maintient pas la naturelle hétérogénéité structurelle des Etats mais l'aggrave. En clair ce différentiel qui très approximativement concerne le nord de la zone vis-à-vis du sud, fait que les divers pays vont s'éloigner les uns vis-à-vis des autres. C'est que la prolongation du  différentiel de coût entraine des charges de remboursement de plus en plus divergentes. Ce qui signifie que les pays de la zone sud verront leurs prélèvements fiscaux affectés de façon croissante au seul remboursement de la dette. Comme si, lors d'une étape de montagne dans le tour de France, il avait été décidé que les coureurs les plus médiocres , devaient payer le prix de leur insuffisance et, seraient équipés des machines les plus lourdes. Il reste à examiner si dans de telles conditions ces coureurs parviendront au sommet du col et ne seront pas contraints à l'abandon.


A cette crainte il est officiellement répondu que pour ces pays en difficulté le coût de sortie de l'Euro serait plus important que le coût de son maintien. Et il est vrai que le coût de sortie est élevé : certes il y aurait retour à l'ancienne monnaie nationale sur une base dévaluée et donc desserrement d'une partie de la contrainte monétaire, mais en retour un certain nombre d'actifs seraient dévalorisés et le coût de la dette souveraine augmenté.  Le taux de l'emprunt en monnaie nationale ancienne serait probablement plus élevé que le taux en euro. Sans compter les complications juridiques : les anciennes créances libellées en euros seraient elles remboursables en monnaie nationale ? Et au-delà, si tel n'est pas le cas, ces anciennes créances libellées en euros deviennent une dette extérieure dont le coût s'accroit du montant de la dévaluation du fait  du retour à la monnaie nationale. Beaucoup de complications et d'inconnues. Au total les coureurs médiocres, équipés de lourdes machines, ne pourraient abandonner et devraient gravir la col quel qu'en  soit le prix.

Mais le fait de devoir rester dans le peloton pousse à la réflexion : les meilleurs, équipés de bonnes machines, peuvent -ils aider les plus handicapés ? Peuvent-ils valider un comportement altruiste et venir en aide ? Nous avons l'idée de mutualisation de la dette souveraine par construction d'une agence européenne chargée d'émettre de la dette pour le compte de tous les Etats de la zone. Mais se pose la question traditionnelle de la gestion des passagers clandestins : le taux qui se fixerait serait certainement inférieur au taux des Etats les plus fragile, mais certainement supérieur au taux allemand. Cela reviendrait à subventionner avec des prélèvements publics allemands, des pays réputés mauvais gestionnaires. Ce choix de créer une agence de mutualisation ne peut donc se manifester que si le coût de l'abandon de l'euro par certains développe des externalités négatives chez les plus vertueux, externalités dont le coût serait supérieur au coût de la mutualisation. Là encore beaucoup d'incertitudes, de difficultés et d'inconnues. En termes simples, est-ce que l'abandon de l'euro par certains n'entrainera  pas de la méfiance sur le marché, et au total une hausse du taux pour ceux qui restent dans la zone ?


Dans ces conditions il semble difficile d'envisager des décisions rapides. La solution la moins couteuse pour tous est bien évidemment la monétisation de la dette souveraine des Etats en difficultés par La BCE, ce qui est juridiquement interdit. Et cette interdiction juridique est aussi une valeur fondamentale pour l'Allemagne. De par la force des choses il est possible aujourd'hui, de ne plus rester enchâssé dans les critères maastrichtiens , mais peut-on aller au-delà ?


On peut imaginer des étapes intermédiaires avant la lâcher prise qui devrait mettre fin à l'indépendance de la banque centrale européenne.


 Par exemple, une politique monétaire très sélective pourrait inciter les banques centrales des Etats en difficulté à intervenir auprès des banques de second rang de ces mêmes pays pour soutenir les cours des bons du trésor et ainsi estomper le spread par rapport à le dette souveraine allemande. C'est d'ailleurs ce que pense JP Chevalier qui ne voit pas d'autre explication à l'actuelle re -convergence. Une telle politique n'est toutefois qu'un maquillage - certes élégant - mais aussi nécessairement précaire. Et précaire car ne s'attaquant pas aux causes mais simplement aux effets, il s'agit d'une thérapie aggravant les disparités potentielles d'inflation, et donc les facteurs de dislocation de l'édifice euro-système. 


Seule la violence de la crise permettra de mettre fin à l'indépendance de la BCE et à la monétisation de la dette souveraine. Car les taux vont inéluctablement augmenter en raison de la gloutonnerie des Trésors chargés de limiter le feu de la crise. C'est dire que même les bonnes signatures seront défraichies par le vent de la contestation, et le problème des Etats les plus menacés  sera,  peut-être demain, celui des plus solides.


Le moment où sera mis fin à l'indépendance de la banque centrale, sera évidemment retardé autant que possible, et  le degré de violence de la crise fixera le caractère plus ou moins éloigné de la date de cet abandon. On peut du reste anticiper que cet abandon ne sera jamais prononcé et deviendra situation de fait plus ou moins cachée, aussi bien pour ne pas affoler les marchés, que pour ne pas ridiculiser les adorateurs du mythe de la monnaie indépendante.


Mais la situation nouvelle ainsi créée entrainera immanquablement  l'arrivée singulière d'acteurs, eux-mêmes déjà naufragés réels,  sur le lieu du naufrage en cours . En clair des monnaies en voie d'effondrement comme la livre sterling, chercheront à bénéficier du paquebot euro au moment où ce dernier prend l'eau. C'est que pomper l'eau (émettre massivement de la monnaie européenne) permet de maintenir encore quelque temps le navire à flots. D'où aujourd'hui le curieux langage de la peur de l'éclatement de la zone euro contredit par le discours de ceux qui affichent une  volonté  résolue à rejoindre la zone le plus rapidement possible .


Bien évidemment, la machine inflationniste qui se mettra en place pour contenir la violence de la crise, ne pourra que continuer à accroitre  les disparités entre les pays de la zone, et la perspective de vérifier le concept de zone monétaire optimale cher à Mundell , ne pourra que s'éloigner. La solution ne fait encore  qu'aggraver le problème.


Dans le feu de la crise, les Etats européens seront-ils prêts, après rupture de plusieurs barrages établis dans  la hâte, à tout lâcher et donc  mettre fin à ce qui était présenté comme le symbole de la réussite de la construction européenne ?


On peut certes  continuer cet exercice de prospective très longtemps. Il s'agit simplement ici, de mettre en évidence les choix qui se présenteront inéluctablement, et pour lesquels il faudra trancher. En fin de processus, c'est-à-dire lorsque la vague inflationniste sera devenue puissante les décideurs européens, décideurs obligés de renoncer à leurs croyances et aux traités correspondants, auront à comparer les coûts colossaux de l'abandon de l'euro, aux coûts également colossaux du renoncement aux indépendances des structures étatiques nationales. Créer un grand Etat européen, avec notamment toutes ses armes fiscales, ou annoncer au monde que la gestion de la crise ne peut aboutir qu'au retour des nationalités que l'on voulait justement estomper, tel est l'enjeu fondamental, qui bien évidemment dépasse le champs de la stricte économicité
.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans la zone euro
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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 10:37

L'organisation générale d'une société et son fonctionnement ont beaucoup à voir avec le temps. Il existe une congruence entre le type de temps dans lequel on vit et l'organisation générale du monde. Les shémas suivants permettent de se faire une petite idée de ce que l'on vient de connaitre et que l'on connait encore (séquence post-moderne, soit la période 1989-2008) et de ce que l'on pourrait connaitre à l'issue de la crise (2015? 2020?).



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