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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 16:06

 

Les réflexions sur la crise sont évidemment liées aux débats sur le rôle des banques.  Avec  les querelles traditionnelles immanentes à la théorie économique : les libéraux considérant que la crise résulte d’une excessive réglementation bancaire et les keynésiens  considérant que cette même crise résulte d’une excessive déréglementation. Ce débat sur l’optimum de la règlementation ne peut toutefois être correctement abordé sans une réflexion suffisamment approfondie sur la nature du système bancaire.

Mais réfléchir sur la nature du système bancaire c’est aussi aborder la question de la nature de la monnaie. Sans remonter à l’histoire tant débattue du fait monétaire, il faut admettre que – dans une société où l’économie est devenue préoccupation  dominante-  les fonctions traditionnelles de la monnaie se ramènent à la diminution des coûts de transaction. Notons de ce point de vue que l’armature monétaire est du même ordre que l’armature juridique qui, elle aussi, diminue les coûts de transaction. L’armature monétaire est d’ailleurs elle-même pour l’essentiel faite de règles de droit.

Cette comparaison permet tout de suite de porter un jugement sur la nature de la monnaie : de la même façon que la règle de droit est une extériorité venant surplomber les rapports entre acteurs privés, la monnaie est un point d’appui tout aussi extérieur. Cela en fait- elle pour autant un bien public  devant être produit par l’Etat ?

La réponse se doit d’être discutée. L’ultralibéral niera la nature collective de ce bien qu’est la monnaie. Cette dernière n’est pas d’ailleurs le seul bien à provoquer une diminution de coûts de transactions : une voie ferrée ou une ligne internet en fait tout autant. Et ces biens peuvent  être produits et gérés privativement. Ce qui à l’inverse n’est pas le cas de la règle de droit. Des conventions peuvent naître entre personnes privées, mais une convention se règle elle-même sur la base d’un cadre plus large qui est une extériorité radicale : la loi ou la constitution.

Dans cette optique la monnaie- bien à fort contenu en  externalités positives- peut être produite par une entreprise privée appelée « banque ». Il existe donc un marché de la monnaie où différentes banques se font concurrence et proposent chacune leur propre monnaie. Il n’y aurait pas dans cette optique un système bancaire mondial  à réserves fractionnaires. Il n’y aurait pas de création monétaire à partir de dépôts. Le slogan que l’on trouve dans tous les manuels d’économie : «Ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits, mais  les crédits qui  font les dépôts » n’existerait pas. C’est dire que les crédits reposeraient sur des fonds propres ou sur l’autorisation express des clients déposants, de transformer tout ou partie de leurs dépôts en prêts. C’est dire aussi que l’investissement se ferait sur la base d’une épargne. Pas de levier bancaire , pas de multiplicateur du crédit , pas de risque systémique , pas d’aléa moral , pas de régulation et pas de régulateur puisque chaque entreprise bancaire est complètement responsable au regard de ses engagements. Chaque entreprise veille -à peine de sanction du marché -à la valeur de sa monnaie et à comprimer ses coûts de gestion,  donc le taux de l’intérêt.

Nous aurions  ici une véritable  industrie de la monnaie comme il existe une industrie automobile, et cette industrie ne serait jamais devenue ce qu’elle est devenue  aujourd’hui à savoir une branche d’activité qui se caractérise par son exceptionnalité….. Mais l’histoire – et cela partout dans le monde -en a décidé autrement….

Probablement en raison des conditions historiques de sa naissance, l’embryon monétaire s’est épanoui dans le ventre de ce que nous appelons le pouvoir politique.

Ce dernier est précisément cette extériorité dont il était question ci-dessus, extériorité qui surplombe les acteurs privés soucieux d’échanger, de produire, d’investir etc. Chez les hommes cette extériorité a  toujours existé. Elle s’est simplement privatisée au fil du temps. Si dans la soupe primitive humaine l’extériorité était radicale et concernait l’inaccessible : le monde de l’au delà et des divinités, elle est devenue progressivement moins radicale et plus accessible. Le pouvoir des dieux sur tous les hommes fût progressivement accaparé par un homme ou quelques hommes.  Le pouvoir politique est ainsi né de la religion et ce pouvoir est bien un processus de privatisation : des hommes vont accaparer progressivement  l’extériorité et imposer leur volonté à d’autres hommes. Les premiers seront personnages sacrés, empereurs , rois, dictateurs , présidents de la république etc. Les seconds, esclaves, dépendants, citoyens, etc. Né dans une situation de monopole, le pouvoir s’est avec le temps et assez souvent, transformé en marché relativement concurrentiel.  Les variations de parts de marché entre entreprises politiques – dans notre modernité républicaine- entrainant ce qu’on appelle l’alternance. Il est bien entendu que cette privatisation progressive de l’extériorité, s’est toujours effectuée sur la base de considérations concernant  «  l’intérêt public » ou  «  l’intérêt général ». La privatisation réussie ne pouvant se manifester qu’à ce prix.

C’est dans le ventre du pouvoir – tel que trop rapidement brossé ci-dessus - que l’embryon monétaire est devenu monnaie. Les premiers entrepreneurs politiques furent aussi les premiers véritables banquiers , et il y a bien longtemps qu’historiens, juristes, économistes expliquent  que « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Il faut entendre par là que le monnayage est privilège régalien avec  un « taux de l’intérêt » qui est « le droit de seigneuriage » prélevé par cet entrepreneur particulier qu’est le souverain. Bien sûr le souverain est plus prédateur que prêteur, et la traite des monnaies l’entrainera parfois à émettre de la fausse monnaie .Et le souverain est en général prédateur tant son endettement est difficilement contrôlable : celle du roi soleil représentait-assurent les historiens- entre 83 et 167% du PIB de l’époque.  Les opérations de prêts, elles, seront le plus souvent le fait de personnes réellement privées appelées banquiers.

Le souverain- personnage privé ayant monopolisé l’extériorité et se présentant comme personnage public- se doit de consolider voire d’élargir son monopole pour se maintenir. En concurrence avec     d’autres souverains, il est amené à mobiliser des ressources importantes et a besoin de ces entrepreneurs plus classiques que sont les banquiers.

Sans doute a  t’il besoin de mobiliser d’autres ressources que celles du banquier- hommes, armes, etc- mais celles du banquier ont une souplesse générale : la monnaie est l’équivalent général de la richesse. On comprendra que l’interventionnisme des entrepreneurs politiques se fera plus actif dans la gestion de la monnaie. L’interventionnisme peut reposer sur la seule violence, mais il peut aussi reposer sur la base d’un échange de services : le souverain acceptera d’autant plus facilement un gonflement des bilans bancaires que l’activité économique plus importante qui en résultera, lui sera profitable, par exemple en termes de fiscalité. En clair cela signifie la mise en place progressive d’un système bancaire à réserves fractionnaires, expression qui apparaitra longtemps  après des pratiques relativement généralisées. L’émission de monnaie papier qui en résulte est d’autant mieux perçue par le souverain que lui-même la pratique. Tel est par exemple le cas des Etats allemands au moment des guerres  napoléoniennes.

Tant que la privatisation de l’extériorité se fera sur des bases monopolistes , c'est-à-dire tant que les Etats ne seront pas  des Etats de droits, il est logique de penser que l’acteur moteur dans l’échange de services soit le souverain . C’est bien sûr lui qui va imposer le cours légal des billets. Lui encore qui va imposer le cours forcé et l’inconvertibilité. Lui encore qui va donner le monopole de l’émission. lui enfin qui  va imposer une sorte de« holding » c'est-à-dire une banque centrale qui pourra être privée mais qui pourra aussi être nationalisée. A chacune des étapes de sa montée en puissance il y a bien échange de services et l’intérêt des banquiers ne sera pas oublié. Déjà se profile  l’aléa moral : souverain et banquier ne peuvent se permettre une panique financière . Déjà se profile l’idée qu’une régulation se doit d’être mutuellement avantageuse, ici entre les banquiers et le souverain.

Lorsque le stade de l’Etat de droit est approximativement  atteint – pour le dire vite depuis moins de 150 ans- il y a  démocratisation de la privatisation, ce qui ne veut pas dire qu’il y a réelle démocratie. Il y a simplement des groupes en concurrence qui se constituent pour exiger telle ou telle intervention publique. Le pouvoir démocratique est la possibilité désormais offerte à tous de contrôler l’extériorité. Possibilité qui passe désormais par ce qu’on appelle des élections. L’utilisation de la contrainte publique à des fins privées (accès  au pouvoir, reconduction au pouvoir) de tel ou tel groupe est désormais théoriquement accessible à tous.

S’agissant de la régulation financière, l’homme politique de la démocratie n’est plus que le locataire de l’extériorité,  mais il bénéficie d’un héritage lourd en matière monétaire : une monnaie nationale même si les banques continuent d’émettre leur propre monnaie, une banque centrale qui est souvent en même temps la banque du trésor, une capacité à emprunter à nulle autre pareil, puisque l’achat de dette publique peut devenir obligatoire de par la loi, une capacité à émettre de la monnaie quasiment sans limite, une capacité à agir sur le taux de l’intérêt, etc. Cet héritage considérable est aussi la configuration institutionnelle dans laquelle les banques privées seront amenées à travailler. Mais le locataire du pouvoir, en raison même de l’héritage , dispose  d’autres outils de régulation : ses capacités monétaires se définissent aussi par rapport à d’autres Etats. Il pourra donc utiliser la contrainte publique pour définir un taux de change, définir des modalités d’accès au marché des changes, décider du degré de liberté dans le déplacement des capitaux, etc.

A l’époque du souverain monopolisateur durable de la contrainte publique, les banquiers ne disposaient que d’une marge de négociation fort réduite dans la régulation. A l’époque de l’homme politique de la démocratie, ses marges sont logiquement plus considérables. Et il y a matière à débat, car ce qu’on appelle régulation financière concerne irréductiblement  une partie de ce qui concerne – en raison de l’histoire des hommes- l’espace régalien. Parce  que   la régulation financière concerne l’ensemble de la société, ces acteurs privés que sont les banques sont amenés à négocier sur des thèmes fondamentalement politiques. Le financier est ainsi un personnage souvent plus important que l’industriel ou le commerçant, et il négocie souvent avec le sommet de la pyramide politico- administrative . Parce que la monnaie est l’équivalent général, sa configuration institutionnelle n’est négociable qu’avec les hommes représentant le sommet de l’extériorité.

La régulation financière s’inscrit donc dans la modernité à l’intérieur de limites extrêmes : celle d’une part, de la nationalisation intégrale du système, et celle de l’abandon complet de la monnaie et de la finance aux forces du marché. Dans le premier cas, banquiers et financiers sont éliminés. Dans le second, banquiers et financiers investissent l’extériorité et se rendent maître des commandes.   

Cet axe est probablement corrélé avec un autre : celui qui va de la crise à la prospérité. La crise engendre des victimes qui sont aussi des citoyens ; la prospérité engendre une satisfaction qui pourra se révéler bénéfique à l’homme politique au pouvoir. Logiquement la première invite à l’utilisation plus massive de la contrainte publique, la seconde invite à un libéralisme bienveillant.

Ces considérations au fond assez banales sont une bonne grille de lecture de l’évolution de la régulation financière  en longue période. Il est possible sans prétendre à l’exhaustivité de donner quelques exemples.

La crise financière américaine de 1907 vient limiter la libre expansion de la finance et en particulier les activités du très célèbre JP Morgan. Désormais une banque centrale avec un président désigné par l’instance politique viendra réguler l’appétit de la finance : Il s’agit de la célèbre FED.

La crise de 1929 place les financiers dans une situation semblable et malgré leurs protestations, Le « Glass- Steagall   Act » du 16 juin 1933 vient compartimenter le dispositif : il est désormais interdit aux banques commerciales ordinaires de s’impliquer dans les activités à risques qui seront réservées aux banques d’affaires. Le régulateur tout puissant s’accorde même un privilège, au fond contraire à la loi elle-même : les banques de dépôt voient leur interdit général assorti d’une exception d’importance, elles peuvent acheter des bons du trésor. Ajoutons que le ton et l’esprit de cette loi a pu étonner par son caractère souverainiste. Cette loi devait être accompagnée de beaucoup d’autres allant dans le même sens : loi sur la transparence qui va donner des garanties sur la nature exacte des produits financiers mis sur le marché (« truth in securities act ») loi sur la sécurité qui va donner naissance à la célèbre SEC  (« Securities and Exchange Commission »), loi sur la garantie des dépôts donnant naissance au  non moins célèbre FDIC ( « Fedéral   Deposit  Insurance Corporation »), etc.

Les périodes de forte expansion de l’activité verront la revanche des banquiers et de la finance sur la toute puissance de l’Etat. En particulier ses capacités régaliennes seront de plus en plus contestées par le marché : abandon de l’étau que constitue le convertibilité du dollar en or, abandon  des taux de change fixes au profit des immenses marchés spéculatifs offerts par les taux de change variables, liberté complète  des transferts de capitaux facilitant l’expansion de la profondeur des marchés, libéralisation des marchés à termes sur tous les produits et pour tous les acteurs, développement des activités hors bilan , développement de produits virtuels, etc.  La législation suivra parfois les décisions des financiers qui iront plus vite que la loi : tel est le cas de l’inventeur de la « bancassurance »  aux Etats-Unis (Sanford Weil , fondateur de Citigroup) qui devra  chercher appui auprès d’Alan Greenspan pour faire disparaître  le Glass- Steagall  Act au profit d’un texte plus libéral (le « Gram Leach Bliley Act »)  de1999. Nous avons là l’histoire de la mondialisation financière sans laquelle la mondialisation tout court eut été impossible. Inutile d’insister davantage sur des faits parfaitement connus et sans doute bien résumés  dans l’audition de Simon Johnson aux parlementaires américains du 21 avril 2009.

 La mondialisation ne pouvant se manifester  dans un seul pays, d’autres Etats finiront par suivre…voire précéder le cas américain. Ainsi La France , toujours soucieuse de se moderniser et de rattraper son retard, adoptera très tôt dans les années 80 une nouvelle régulation financière : l’équivalent du Glass- Steagall  Act , c'est-à-dire la loi bancaire de décembre 1945, est progressivement rogné pour disparaître  dans la déspécialisation généralisée de la nouvelle loi bancaire de 1984. La Banque centrale devient plus indépendante que la FED elle-même, et prépare la future indépendance de la BCE avec la naissance de la monnaie unique. Dans le même temps, il devient interdit à la banque centrale d’acheter des bons du trésor. Les privatisations des années 80 vont accélérer la modernisation  avec l’irruption sans  réserve de la finance de marché, le dopage de la performance  par libération des leviers, les incursions dans le hors bilan, l’engouement pour les dérivés de crédit et les défauts de traçabilité généralement associés, etc.    Là encore il est inutile d’insister sur des faits parfaitement connus.

Que faut-il penser de ces fluctuations de la régulation financière dans le temps ? Il est à noter que dans les économies de marché les extrêmes  théoriques ne sont jamais atteints: ni nationalisation intégrale, ni dérégulation intégrale. En même temps ces fluctuations sont décalées par rapport au cycle économique  de longue période: la dérégulation n’intervient pas immédiatement, c'est-à-dire dès le début de la phase de prospérité. De fait elle n’intervient que lorsque la confiance est durablement installée et que la crise est jugée définitivement hautement improbable.

Très curieusement  cette crise –toujours possible- sera niée par ce que Bourguinat et Briys appellent « l’arrogance » de la finance académique qui durant un grand nombre d’années va monopoliser le prix Nobel de sciences économiques et va exercer une influence majeure sur les praticiens . D’abord avec l’affirmation jamais réellement démontrée que la dérégulation accélère la croissance mondiale et diminue le coût du capital. Ensuite avec la théorie des marchés efficients et l’un de ses sous produits qu’est la « célèbre VAR » (« value at  Risk ») qui devait sécuriser en théorie les paris sur les marchés financiers. Mise en pratique dans les  années 90 chez JP Morgan, la crise devait donner  naissance à  des évènements pourtant plus que hautement improbables  car situés à 25 écarts-types…. La théorie économique,  contestable en raison de ses choix épistémologiques sur le comportement humain, a pourtant donné naissance à des modèles intellectuels dont la mise en pratique devait signifier un recul considérable de la réglementation.

Banquiers et financiers se rendent maître des commandes disions –nous. Affirmation qui nous renvoie à l’audition de Simon Johnson qui insiste beaucoup sur les liens entre la direction  du trésor aux époques Clinton et Bush et les grands de la finance américaine comme JP Morgan et Goldman Sachs . Il ne s’agit pourtant pas de supprimer l’extériorité : il s’agit simplement d’orienter la contrainte publique dans un sens plus favorable aux intérêts de la finance. Avec notamment la garantie de ne jamais être abandonné. L’Etat, même en mondialisation, reste une  structure complètement granitique  . La mondialisation n’affaiblit pas les Etats : elle réoriente leurs activités. Risque systémique, accidents de liquidité et plus encore de solvabilité sont et seront pris en charge par l’extériorité. La mondialisation a pour moteur essentiel une  finance qui affaisse sans doute l’Etat- Nation mais pas l’Etat lui-même. Cette remarque est essentielle pour comprendre les suites de la crise et de la globalisation.

Dans la présente situation qui est une crise de la dette entrainant une crise économique majeure, seuls  les Etats ont cette capacité à endosser le deleveraging et à empêcher la panique .  Pour cela, les adeptes de l’indépendance des banques centrales revoient leur copie, et voient d’un bon œil la mesure générale d’extinction de la dette par mise en place progressive de la machinerie inflationniste .  Et si les dette privées se transforment rapidement en nouvelles dettes publiques, celle-ci seront d’autant plus soutenables  que l’inflation sera forte . Les  Etats – même en globalisation- resteront la structure granitique des sociétés humaines.  La monnaie privée, la fin du système à réserve fractionnaire chère aux libéraux n’est probablement pour demain. Mais dans le même temps la question est de savoir si à la faveur de la crise il y aura durcissement de la régulation comme ce fût le cas dans les années 30.

Il est possible d’en douter sérieusement tant le débat public s’est enraciné sous le registre des « dysfonctionnements ». A entendre les locataires de la contrainte publique , il ne s’agit que de réorienter quelques comportements abusifs : ceux des agences d’évaluation , ceux des traders cupides qui ne connaissent que les bonus, ceux de leurs patrons qui se noient dans  les délices des effets de levier et initient un capitalisme sans capitalistes, ceux même des instances transversales telle l’IASB (« International Accounting Standard Board ») qui se serait trompée- avec  sa  norme IAS39- sur le principe de la « fair value »,etc.  D’autres questions plus fondamentales  pourraient être débattues :  le poids  relatif, extravagant,  de la finance dans l’économie  , la spéculation sur les matières premières par des acteurs étrangers aux secteurs correspondants , la spéculation sur les produits agricoles, hautement déstabilisatrice des agricultures du monde ,etc. Mais surtout, et plus concrètement,  il faut compartimenter, cloisonner les marchés financiers  à l’instar des cales de navire que l’on divise afin d’éviter les risques de naufrage en cas d’accident. A l’instar aussi des circuits électriques que l’on partitionne et que l’on équipe de coupes- circuits et de fusibles .Les croyances collectives ne sont pas encore prêtes et l’idéologie de la liquidité absolue prédomine encore. Il est vrai qu’elle est aussi en congruence avec  celle de « l’individu souverain » et la globalisation comme liberté. Bref, au-delà des effets d’annonce ,la finance tient encore bien les commandes de l’extériorité. Seule la puissance dévastatrice de la crise au cours des années 2010 permettra – peut-être – de se poser les questions  qui aujourd’hui encore, dérangent .

 

 

                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 04:40

                

La prise de conscience des turbulences financières et de leurs conséquences fait émerger, dans le langage utilisé, les termes de « régulation » et de « grand retour de l'Etat ». L'idée selon laquelle le politique se serait noyé dans l'économie est souvent évoquée, avec bien évidemment la  critique de l'ultralibéralisme et la volonté d'en finir avec  30 années de domination économiciste.

Mais les projets de refondation sont souvent d'une grande timidité, et certains peuvent se demander si le grand retour de l'Etat n'est pas, plus simplement,  la prise de contrôle des Etats par la finance. Le risque en finance étant global - on dit systémique- et non local comme le risque économique courant, il est seulement maitrisable par une instance en surplomb : le politique. Il n'est donc pas illogique de penser, que le contrôle du risque financier, puisse être mené à bien par le contrôle du politique par la finance. Hypothèse séduisante qui trouve des bribes  de confirmation empirique dans les troublantes circulations de dirigeants de la finance vers l'administration du trésor aux USA, en France ou ailleurs . Circulation bien examinée par Simon Johnson ( The « atlantic » mai 2009) pour ce qui est du cas américain. Hypothèse qui pourrait donner aussi une grille de lecture nouvelle concernant l'indépendance des banques centrales : mieux contrôler les Etats, c'est aussi disséminer leurs pouvoirs et leur retirer la politique de la monnaie, affaire de spécialistes, que l'on découvre plus volontiers chez les dirigeants de la finance.

Parmi les refondateurs les plus éloignés de cette vision du retour du politique, comme aboutissement de la financiarisation du monde, nous avons à l'instar de Paul Jorion, l'idée de la mise en place d'une constitution pour l'économie, comme il existe une constitution politique.


L'idée est à bien des égards  séduisante. La constitution politique serait ce qui aurait historiquement apaisé et mieux encore civilisé les rapports entre les hommes dans l'ordre politique. Il s'agirait d'emprunter ce modèle, et l'appliquer sur un tout autre ordre qui est encore à apaiser et civiliser : l'ordre économique. L'économie serait ainsi un espace encore sauvage, comme le capitalisme du même nom, et il conviendrait de faire œuvre civilisatrice en l'arrimant à une constitution.


Sans doute ce capitalisme n'est-il pas complètement sauvage, et se trouve- t'il déjà enrobé par des règles. Ainsi la finance dispose d'un carcan de règles extrêmement précises, mais elles ne forment pas système, comme le font les règles constitutionnelles de l'ordre politique. Il conviendrait donc de mettre de l'ordre dans un système juridique  encore trop anarchique.


Il n'est pas question ici de vouloir minimiser l'intérêt d'un projet qui reste extrêmement original dans un contexte de grande crise des sciences humaines. Par contre, il convient de s'interroger sur le cadre juridique à construire. S'il ne s'agit que d'un ensemble de règles économiques formant système, en quoi se distingue-t-il d'un droit commercial, d'un droit des contrats, d'un droit du travail etc. ? Et, de ce point de vue, si ces derniers systèmes juridiques sont insuffisants dans leur étendue spatialo- juridique , il suffirait de les élargir et de les compléter.  Si tel n'est pas le cas, en quoi une constitution  pour l'économie entrainerait-elle  une différence de nature ?


Maintenant on voit mal en quoi il y aurait 2 constitutions qui régiraient l'inter action sociale : une pour les activités politiques, et l'autre pour les activités économiques. Parce que dans les deux cas, il s'agirait de règles constitutionnelles, il faudrait bien qu'il y ait harmonie entre les deux ordres, ce qui signifie qu'il y aurait au dessus, des principes plus généraux et donc plus génériques. En clair la constitution est une et ne saurait se décliner en fonction de la nature de telle ou telle interaction sociale. Il ne saurait donc exister une constitution politique, et, une constitution économique. Au demeurant  on ne trouve guère répandue l'expression de constitution politique. On évoque simplement l'idée de constitution pour embrasser l'ensemble de l'interaction sociale. Sur un plan pratique, la règle constitutionnelle- telle que vécue aujourd'hui -est bien  le corps de métarègles , corps sur la base duquel s'enracine des corps de règles spécifiques, correspondant à des interactions sociales, elles- mêmes spécifiques.


Il est exact que la lecture d'une constitution concrète spécifique invite à penser, en première lecture, que pour l'essentiel, seules les questions de l'organisation politique sont traitées dans le détail. Mais précisément le politique est le point d'appui, ou l'extériorité qui fonde le vivre ensemble. Tout le reste est annexe, et il n'existe pas une instance économique indépendante de l'instance politique, en ce sens que ce qu'on appelle économique n'est qu'une variété de politique, mieux encore, l'économique aujourd'hui est probablement un choix politique.


Un examen attentif de l'histoire du vivre ensemble chez les hommes le révèle aisément ces dernières affirmations.

Pierre Clastres a montré il y a bien longtemps, et Marcel Gauchet a repris cette idée, que le religieux fût historiquement la première forme du politique.


Le mythe des anciens et des primitifs, est l'extériorité radicale, le point d'appui du vivre ensemble et de toutes les pratiques humaines. Ce stade est celui d'une commune dépossession, en ce sens que tous, sans exception, obéissent aux forces d'un au-delà, radicalement inaccessible. Cette radicalité est elle-même fondatrice de l'égalité radicale entre des hommes, qui englués dans le mythe, sont aussi les jouets d'un monde fondamentalement holistique.


Dans un second temps du vivre ensemble des communautés humaines, des hommes vont réussir à se distinguer des autres en ce qu'ils se disent être en position de communiquer avec les forces de l'au-delà. Ces hommes, seront les fondateurs de ce qu'on appelle traditionnellement le politique et seront à terme fondateurs de l'aventure étatique. A ce stade, puisque le politique prend naissance dans le religieux, nous aurons le plus souvent des systèmes étatiques où la religion l'emporte encore sur le politique. Il faut toutefois bien comprendre que le politique ne nait pas de ce coup de force de certains (coup d'état fondateur de l'Etat comme aimait le dire Pierre Clastres). Il était déjà fondamentalement présent dans le stade antérieur, celui des premières formes de religion, qui ne sont rien d'autres que les premières formes du politique, en tant que première forme d'extériorité à partir de laquelle tous se rattachent.


La nouvelle forme du politique sera -elle-même appelée à évoluer. Et on passera successivement d'un Etat enkysté dans la religion à une religion enkystée dans l'Etat, forme étatique qui finira par expulser la première forme du politique en se séparant du religieux : le politique moderne est né.


L'accouchement progressif du politique moderne, rend crédible chez les hommes l'idée  que la société et ses pratiques, sont autant d'instances simplement humaines, c'est-à-dire fabriquées par eux. Ils apprenent ainsi que l'extériorité est une construction dont il sont les seuls responsables, qu'ils peuvent en conséquence en changer. Cette prise de conscience est porteuse de la fin du holisme et de la montée de la personne : si l'échange de dons était la manifestation concrète du holisme et condition de sa reproduction, l'échange marchand intéressé entre les personnes, deviendra la manifestation concrète de l'individualisme et condition de sa reproduction.


Le holisme interdisait l'économie ou la contrôlait avec radicalité. L'individualisme moderne construit tous les ingrédients de la machine économie : fixation des droits et devoirs, définition raffinée de la propriété, affaissement des antiques liens de solidarité....autant d'instances qui vont limiter les « coûts de transactions »- comme disent les économistes- et libérer une économie jusqu'ici interdite.


De même que le succès de l'aventure étatique devait rendre ingrat l'enfant vis-à-vis  de sa mère : la religion ; le succès de l'aventure économique - ce qu'on appelle la croissance ou le développement- devait récemment rendre ingrat l'économie vis-à-vis de sa mère : l'Etat. Il faut que l'Etat se retire, et libère les forces d'un marché plus intelligent que lui, Hayek affirmant même que le marché est beaucoup plus que le marché. Mais cette libération qui est aussi l'émergence récente et rapide de la mondialisation, ne fait pas disparaitre l'extériorité et « dans la tombe l'œil regarde encore Cain » . C'est que l'extériorité prendra de nouvelles formes, par exemple le système des prix . Les prix sont bien un au-delà inaccessible : construits par chacun à son insu, ils constituent un phénomène social incontrôlable, et prennent l'allure d'un phénomène aussi naturel que le mouvement des planètes. La crise est, elle-même, aussi incontrôlable que les tsunamis.


Les hommes ne peuvent se passer de l'extériorité. Cette dernière se transforme, évolue, mais demeure le point d'appui de la société, qu'elle qu'en soit la forme et le niveau de civilisation. Elle était la religion, elle est successivement devenue le politique, puis l'économie. Qu'elle qu'en soit la forme apparente-religion ,politique ,économie- elle est toujours d'essence politique puisqu'elle est la forme historique prise pour assurer la relative cohésion sociale d'un groupe humain. Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'il existe au fond des relations d'équivalence qui nous permettent de poser des questions embarrassantes : si l'économie est l'équivalent de la religion, en ce qu'elle est la forme nouvelle de l'irrépressible extériorité, les économistes sont-ils des clercs ou fonctionnaires de la religion des temps modernes ? Et la théorie économique est -elle l'équivalent de la théologie ? Il ne saurait être question  d'aborder ici un sujet aussi délicat. Il est pourtant de très grande importance. Remarquons enfin qu'affirmer -comme très souvent- que l'ultralibéralisme qui serait pratiqué depuis une trentaine d'années serait l'effacement progressif du politique au profit de l'économicité est une expression dépourvue de sens. La société de marché est tout aussi politique qu'une autre, et le marché est, aujourd'hui, ce qui fait société, ce qui maintient un ordre en tant qu'ordre social , donc ordre politique.

Au total, il convient de constater, que très probablement, évoquer une constitution pour l'économie, comme il y a eu une constitution pour le politique, est au moins une appellation maladroite. Une telle expression entraine une confusion sur la nature profonde de ce qu'est l'économie. Et il ne saurait être question de travailler les configurations de l'économie sans connaitre la nature de la matière première.


Les quelques réflexions précédentes ne sont en aucune façon une critique des travaux menés par Paul Jorion aux Etats-Unis. Simplement elles s'attachent à préciser un  vocabulaire, qui risque aussi d'être un matériau pouvant conduire à des inexactitudes de raisonnement.


En revanche, si l'on accepte l'idée que l'économie n'est que la forme moderne de l'extériorité radicale -condition anhistorique de l'homme- il est sans doute possible d'enrichir les résultats des travaux de réflexion qui seront menés quant à sa refondation. Rebâtir, reconfigurer cette extériorité radicale, passera probablement par une limitation  de l'économie : il s'agirait de la ré enchâsser dans des structures juridiques, qui bien sûr restent à inventer, et qui seraient ce que Paul Jorion appelle selon une terminologie  contestable, une constitution pour l'économie. La réalité et la grande brutalité de la crise faciliteront, hélas, l'avancée des propositions.

 

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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 10:55


 Le couple sino américain moteur de la dé mondialisation.

Les choses semblent maintenant entendues : la grenouille ne peut se faire aussi grosse que le bœuf et l'Etat américain demande à la FED de monétiser la dette. L'annonce en est faite depuis le 18 mars dernier avec les quelque 300 milliards de dollars de bons du trésor émis contre création monétaire.Et probablement ne s'agit' il que d'un acompte.

La suite est bien connue : recul du dollar sur les marchés des changes, hausse des cours des matières premières, inflation, etc. Le coût d'une telle décision est élevé, mais sans doute moins que celui de gérer honnêtement un deleveraging  économiquement sanglant et laissant intacte une épargne chinoise désormais menaçante.  L'avenir de la crise des années 2010 se jouera sur le registre géopolitique : l'empire américain ne peut se faire grignoter par l'émergence d'un concurrent asiate et il est probable que la Chine en acceptera temporairement le principe.

Les handicaps de la sous productivité et de l'extraversion chinoise.

Au-delà d'une monnaie très contenue par les autorités, c'est bien la faiblesse des salaires qui expliquait la compétitivité de la chine, à l'égard bien sûr des USA, mais aussi à l'égard de la quasi totalité des pays de la planète. D'où l'extraordinaire montée de la part du pays dans le total des exportations à l'échelle mondiale. Mais Krugman avait raison de dire que cette faiblesse était aussi le signe le plus évident de la sous productivité.

 Certes l'extraordinaire croissance s'expliquait par une non moins extraordinaire croissance de la productivité du travail : 10,6% en 2007. Mais ces gains sont encore issus d'un redéploiement d'activités improductives vers des activités modernes, ce qui devait annoncer le ralentissement de la croissance avec l'hégémonie attendue du secteur moderne. Tous les spécialistes constatent encore des gains très modérés en termes de productivité globale des facteurs. Au final aujourd'hui encore, la chine ne réalise que le ¼ du PIB américain en mobilisant une population active d'environ 800 millions de travailleurs contre seulement environ 150 millions côté américain. Ce qui signifie qu'il faudrait mobiliser 3,2 milliards d'individus pour réaliser le PIB américain. Ce qui signifie qu'un travailleur chinois produit 21 fois moins qu'un travailleur américain. Même si l'on abandonne la comparaison à partir d'un taux de change toujours discutable- et qui sera fort discuté demain- pour aborder la question à partir de la parité des pouvoirs d'achats, le résultat mène à la constatation de la sous productivité chinoise. En termes de PPA le rapport des PIB (données de la Banque mondiale et du FMI) est d'environ 2, ce qui classe la chine avant le japon et derrière les USA. Cela signifie pourtant qu'il faut encore 1,6 milliards de chinois pour produire le PIB américain, et fait de chaque travailleur chinois un individu produisant 12 fois moins qu'un travailleur US.

Mais la sous productivité, parce qu'endiguée par la faiblesse des salaires permet au continent chinois de présenter des caractéristiques d'extraversion jusqu'ici jamais vues dans le monde. Traditionnellement ce sont les cités états qui étaient ou sont extraverties, et personne ne s'étonnait que Singapour exportait l'essentiel de son PIB. Par contre les ensembles vastes, voire continentaux  se distinguaient par des échanges modestes relativement au PIB. Ce qui a caractérisé la chine tout au long de sa croissance fût la croissance de son extraversion. A la veille de la crise c'est plus de 50% du PIB qui était exporté, soit un record mondial pour une économie continent. Avec pour caractéristique complémentaire un recul progressif de la consommation finale qui n'était plus que de 40% du PIB en 2008. Sans doute l'Allemagne, il est vrai, sur de toutes autres bases, a connu une croissance spectaculaire de son extraversion, mais ses exportations se limitent à 42% du PIB. Par comparaison un pays comme la France n'exporte que 25% de son PIB, tandis que sa consommation finale est 3 fois supérieure aux exportations. On comprend que ce dernier pays soit plus abrité au regard des effets de contamination.


Ce double contexte de sous productivité est d'extrême extraversion situe la Chine dans une position de vulnérabilité face à ce qui peut apparaitre comme une rupture de contrat de la part des USA.

La marche vers la dé mondialisation .

L'extraversion extrême de l'économie chinoise peut être vécue comme un mercantilisme agressif aiguisé par une politique de change allant dans le même sens. Mais il était aussi, côté américain, possible de lire les importations chinoises comme produisant du pouvoir d'achat sur la base de prix bas. Seule la désindustrialisation, grave des USA, pouvait induire l'idée d'une renégociation à terme du partenariat. En revanche le placement loyal des excédents chinois dans la dette souveraine américaine semble mutuellement avantageux tant que la confiance règne : l'achat de bons du trésor est une garantie de demande croissante d'exportations chinoises, contre une garantie de financement du trésor malgré des ressources fiscales insuffisantes pour couvrir les dépenses- nota manent- militaires de maintien de l'empire.


La crise fait disparaitre la confiance et fait émerger l'idée que l'extraversion est allée beaucoup trop loin. La perte de confiance provient des USA qui voient dans le respect du contrat la fin de leur statut : il s'agit de profiter de la crise pour ne plus respecter les règles du jeu. L'inflation à venir est d'abord le non respect des droits de propriété de la Chine sur la dette américaine, Chine devenant la première victime de la nouvelle euthanasie de rentiers.


Mais le coup porté est double car la valeur du dollar est affectée par l'inflation et, le taux de change, sauf déclenchement d'une guerre des monnaies, affectera de manière sensible les exportations chinoises.  Certes une élévation du taux de salaire chinois -élévation déjà constatée bien avant la crise- permet de combler par une demande interne accrue le recul des exportations vers les USA. En revanche cette même élévation du taux de salaire vient se heurter à la sous productivité et correspond à un recul de compétitivité. Recul lui-même renforcé par une élévation du contenu en produits importés des exportations chinoises. Et ce recul accélère l'effacement du surplus sur les USA. La décision de s'affranchir des limites à la création monétaire aux USA, vient grandement limiter l'aventure de l'aberrante extraversion de cette économie continent qu'est la Chine. Et la marche vers l'auto centrage sera d'autant plus rapide que la chine ne peut pas (encore) compenser l'effet négatif du taux de change par des gains de productivité globale des facteurs suffisants.

En contre partie,  la chute de la compétitivité chinoise, dans un contexte de sous productivité, autorise la fin de la déflation salariale aux USA, et plus encore un début de réindustrialisasion, ou, autrement exprimé, le recentrage du développement américain. Il y a donc bien derrière l'annonce du 18 Mars la fin d'une certaine mondialisation.

 

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3 mars 2009 2 03 /03 /mars /2009 13:45

        La gestion de la crise des années 2010 :  Grand retour de l'Etat ou utopie post politique?

 

C'est semble t-il la question posée par Pierre Dardot et Christian Laval dans leur essai sur la société néolibérale :  « La nouvelle raison du monde » (La Découverte , Janvier 2009). La question est sans doute dans l'air du temps et dans la plupart des pays on ne parle plus que du grand retour de l'Etat.


Et cette interrogation est essentielle pour qui veut comprendre en profondeur ce qui nous attend dans la gestion de la crise des années 2010 et son issue. Le diagnostic de la crise est maintenant assez bien établi. Ce qui l'est moins est le point de départ. S'est 'elle déclenchée dans un univers déréglementé, ou, au contraire, dans un univers  encore très largement keynésien ?


Utilisons la grille classificatoire de F Hayek pour répondre à cette question. Comme on le sait, ce prix Nobel de sciences économiques a construit une théorie des ordres sociaux dans laquelle il oppose classiquement les ordres  où le mode de coopération dominant entre les hommes est la hiérarchie, d'une part , et les ordres  où ce même mode de coopération est le marché, d'autre part.


L'irréalité des ordres purs
.


Ce sont les règles fondamentales du jeu social  qui  distinguent ce qu'il désigne par les expressions « d'ordre organisé » et « d'ordre spontané ».


Dans le premier cas, celui de « l'ordre organisé » ces règles fondamentales sont finalisées, c'est-à-dire chargées de sens, et sont invitation,  à construire un monde jugé souhaitable (construire l'égalité, la paix universelle, le socialisme etc.). C'est dire aussi que constructrices d'ordre qui est lui même une finalité précise, un souhaitable, voire un devoir, ces règles fondamentales seront aussi très prescriptives : elles précisent ce qu'il faut faire et comment il faut faire. Sans doute le droit est-il codification des gestes des hommes, mais ici ces derniers sont pris par la main et les règles les conduisent sur le chemin de la construction de l'ordre. Et puisqu'il y a un but, ces règles sont probablement émises par un pouvoir qui connait l'objectif à atteindre. L'ordre est ainsi probablement équipé d'un capitaine, qui sait où il va, et qui sait adapter les règles pour atteindre les objectifs. Ainsi ces règles ont t'-elles probablement été émises par un véritable centre de commandement qui contrôle leur application et qui est capable de les  changer, ou de les faire évoluer,  en fonction de la conjoncture.


Toute autre est la nature des règles fondamentales de l'ordre spontané. Les règles n'ont pas à dire ce qu'il faut faire, mais à l'inverse elles procurent des espaces de liberté : elles ne sont pas prescriptives, mais simplement limitatives et prohibitives. Limitation et prohibition qui ne sont que les espaces de liberté de l'altérité. Et puisque la liberté est au centre du système, les règles ne sauraient être finalisées : l'ordre n'a pas de fin, et n'est que moyen pour des fins particulières, c'est-à-dire celles de ses acteurs. Maintenant l'ordre  connait un capitaine qui n'est que le serviteur des règles : il ne les dominent pas et ne sont pas l'outil de son pouvoir. C'est la raison pour laquelle lesdites règles, sont probablement intangibles et qu'il ne peut les changer. On comprendra enfin que ces règles de l'ordre spontané disposent d'un socle commun : le droit de propriété perçu comme l'un des tous premiers droits de l'homme. La propriété est ainsi bouclier protecteur et règle constitutive de liberté.


Bien évidemment les ordres hayékiens sont des types purs que l'on ne rencontre dans la réalité que sous des formes bâtardes.  Concrètement, une nation ou un continent est une combinaison des deux types avec dominante de l'un d'entre eux. La mondialisation, en particulier financière, est t'-elle une forme d'ordre proche de l'ordre spontané ? Si tel est le cas, on pourrait interpréter la thèse à la mode du grand retour de l'Etat, comme le passage de l'ordre spontané  vers un ordre organisé. Et partout, depuis le déclenchement de la crise, on entend le même discours : on ne peut faire confiance au marché qui ne peut- désormais- que fonctionner  sous la férule de ce grand architecte qu'est  l'Etat. Et,  simultanément ,on entend les libéraux dire à quel point nous sommes dans l'erreur : le catalyseur de la crise, est historiquement le trop grand interventionnisme de l'Etat américain, notamment dans la question des prêts hypothécaires. Et donc, il ne faut pas en rajouter, en demandant le grand retour d'un l'Etat qui aurait ainsi, déjà suffisamment pollué l'ordre spontané.


La réalité de la réalité : la complexité
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De fait l'humanité n'a probablement jamais connu d'ordre spontané relativement pur. Même les ultra libéraux, sont obligés d'admettre que nombre de règles, furent  générées par une instance dont on explique qu'elle est issue du marché,  mais qu'elle est elle-même un ordre organisé : l'Etat. Ce dernier, selon la pensée ultralibérale n'est que le résultat involontaire de la coopération volontaire, et marchande,  entre les hommes. De ce point de vue les ultralibéraux sont proches de Marx : cet ordre organisé qu'est la société incorporant un Etat, relève d'un processus d'aliénation. L'Etat reste fondamentalement  une entité étrangère aux hommes. L'Etat n'était pas désiré : il est arrivé comme résultante inattendue de la coopération marchande. Au cœur de l'humanité il y aurait le marché auto- régulateur, malheureusement cette autorégulation, a débouché historiquement sur une mutation génétique engendrant l'Etat. L'objet du présent texte n'est pas de critiquer la théorie ultralibérale et d'en proposer une autre. Il est à l'inverse, de voir en quoi une telle vision du monde a pu devenir une fausse prophétie auto réalisatrice qui anime encore nombre de théories économiques, lesquelles sont présentement candidates au statut d'outil providentiel de gestion de la crise.


La mutation génétique à provoqué la naissance de l'ordre mixte : spontané/organisé. Dans la sphère juridique, sur un plan empirique, cela donne par exemple en France  le dualisme droit privé/droit public. La majorité des écoles de pensées économiques - et ce même en dehors de la pensée ultralibérale, a largement  mis à l'écart le pôle organisé  de l'ordre mixte : théorie de la main invisible ; théorie de la faillite des marchés, public choice et anticipations rationnelles , etc. Niant ainsi, ou minimisant, ou à tout le moins critiquant,  la réalité empirique : l'Etat n'a pas toujours été le complément du marché ; il édicte des règles à l'encontre du plein épanouissement de l'échange marchand et intervient sur nombre de marchés avant même la naissance de Keynes ; il limite le champ des droits de propriété et se trouve au cœur de l'échange en utilisant son pouvoir monétaire ; etc. Il faut d'ailleurs reconnaitre qu'ici, la pensée  ultralibérale jouit d'une capacité explicative du réel, plus conséquente que celle d'autres écoles de pensée: l'Etat est une instance qui permet à certains groupes de briguer  des objectifs privés, plus difficiles à atteindre en respectant le marché. Le politique devient un substitut du marché, et les groupes les plus divers utilisent la contrainte publique (les règles de l'ordre organisé) à des fins privées (fins jugées inaccessibles par le jeu des règles de l'ordre spontané, c'est-à-dire les règles du marché). De ce point de vue, la France fût et reste un magnifique exemple de cette demande d'Etat, voire de son accaparement,  par des groupes qui par ailleurs n'hésitent pas à le vilipender  en déifiant le marché autorégulateur. D'une certaine façon, il est des situations où l'ordre, qu'il soit spontané ou organisé se nourrit de son contraire. Nous reviendrons ci-dessous sur cette dernière idée.


L'ordre de la mondialisation : l'inversion de la fable du pêcheur et du phare
.


Dans cette vision des choses, le passage à la mondialisation financière est la nouvelle forme d'utilisation du politique à la réalisation d'objectifs privés : les règles de l'ordre organisé sont devenues trop étroites, et si l'Etat de droit était devenu un monopole à conquérir pour conquérir des avantages privés, il faut aujourd'hui casser le monopole devenu trop étroit : le marché mondial, est devenu pour certains groupes, plus avantageux que le confinement dans l'ordre organisé antérieur. C'est, par exemple, la fin du capitalisme à la française et le passage à l'internationalisation des entreprises du CAC40.


C'est probablement de cette façon qu'il faut lire, au cours des années 80, le démantèlement des espaces monétaires nationaux ,avec des marchés des changes, qui deviennent d'authentiques marchés de la marchandise monnaie, qu'il faut assurer par la finance ; avec la libre circulation du capital ; avec  la fin de toute forme de contrôle des changes. Mais la mondialisation ne peut n'être qu'une œuvre de déstructuration  des Etats. Répétons  que l'ordre organisé, qui n'est  selon la vision ultralibérale qu'un lieu où chacun est à la fois voleur et volé , est à la fois travaillé par les groupes qui veulent plus de marché libre ou réputé libre, et les groupes qui exigent le maintien, où la production de nouvelles  règles organisatrices de protection , et d'avantages de toutes nature. Il est également  tout aussi clair que des ordres organisés vont utiliser les règles de cet ordre spontané naissant à l'échelle planétaire - la mondialisation- pour ne pas jouer clairement le jeu des droits de propriété (refus de la complète libéralisation des mouvements de capitaux en Chine par exemple). C'est la raison pour laquelle, nous disions que la gestion de la mondialisation était aussi difficile que de construire un cercle carré. En effet, beaucoup d'acteurs, voire et surtout ces ordres organisés de plein exercice que sont les Etats, voudront goûter aux délices de la déréglementation (l'ordre spontané) planétaire, tout en conservant les avantages de l'ordre organisé qu'est l'Etat-nation. C'est probablement vrai du couple « Chimérique » déjà évoqué.


 Nous retrouvons du reste ici une nouvelle version de la théorie des marchés défaillants ( ordre spontané) illustrant la nécessité des biens publics (ordre organisé). Ainsi  celle de la fable- que l'on trouve dans les manuels de sciences économiques- du phare (bien public émergent) et du pêcheur pressé de rentrer au port . Parce que l'ordre spontané  est défaillant- les caractéristiques du produit empêchent de faire naître la marchandise lumière- un phare ne sera jamais construit, d'où l'irruption de l'ordre organisé pour le construire sans passer par le marché. Simplement, la problématique est ici renversée : ce sont des Etats qui sont à la place des pêcheurs pour demander non pas de l'ordre organisé (la réglementation de la mondialisation) mais pour exiger plus de marché (plus de liberté) . Et de la même façon que les pêcheurs  veulent continuer à bénéficier de l'ordre spontané, malgré l'irruption du phare en tant que bien public, des Etats nations et leurs représentants voudront  conserver leur ordre organisé tout en bénéficiant de l'ordre spontané de la mondialisation. Il est des situations où l'ordre organisé se nourrit de son contraire.

On comprend mieux pourquoi la mondialisation consistait à faire émerger un cercle carré : elle est assez bien peuplée de « free riders » qui peuvent se déclarer par ailleurs très keynésiens. On comprend aussi  pourquoi la gestion de la crise financière verra l'irruption de nouvelles réglementations : il s'agit, à tout le moins, de faire reculer ce que l'on croit être l'ordre spontané planétaire. De quoi faire en sorte que l'on puisse construire un cercle sans trop passer par le carré.


Gestion inacceptable de la crise, diront les libéraux et ultralibéraux, rejoints en cela par les tenants de certains  ordres organisés, qui se lovaient dans les délices de l'ordre spontané planétaire .Comme le pêcheur qui ,satisfait que le phare soit finalement construit , exigeait aussi  le report des charges fiscales correspondantes ,  sur des citoyens non pêcheurs .  Concrètement, un certain nombre d'Etats, parfois très keynésiens verront très mal un recul de la mondialisation libérale. Ce colossal ordre organisé qu'est la Chine, est-il prêt à revoir sérieusement son taux de change ? Ce non moins colossal ordre organisé, revêtu des habits des ordres spontanés, que sont les USA, est- il prêt à diminuer, sérieusement, ses dépenses militaires partiellement financées par la Chine ?


Retour triomphal de Keynes ou banal maintien de l'ordre public
 ?


Les libéraux croyaient voir dans la mondialisation le plein épanouissement de la liberté et suivaient en cela l'utopie hégelienne de la fin  de l'histoire chère à Fukuyama. Ils voyaient surtout la fin du politique, et de ce qu'il représentait : l'ordre organisé. Ils souffrent sans doute aujourd'hui de voir, ceux d'entre-deux  en charge de la gestion de la crise, c'est-à-dire des gouvernements, se transformer en dociles mécaniciens keynésiens. Souffrance accrue du fait que leur propre explication de la crise, ne semble guère écoutée des nouveaux mécanos de la tuyauterie keynésienne. Pour autant, qu'ils se rassurent : le grand retour de l'Etat n'est pas celui de keynes et les mécanos ne cherchent pour le moment, qu'à maintenir l'ordre public partout où c'est encore possible. Le processus de deleveraging  est loin d'être terminé et pouvait mal se terminer : l'effondrement monétaire planétaire. Par les garanties prises dans la hâte , par les recapitalisations...peut-être par les nationalisations partielles ou totales, partout dans le monde, les mécanos ont réussis , et continuent de réussir , à empêcher le retour de la barbarie. Qu'ils en soient remerciés. Il est d'ailleurs étonnant, que la littérature n'ait jusqu'ici jamais évoqué le risque de retour de la barbarie dès l'automne 2008. Les choses sont pourtant évidentes : que se passe-t-il dans un ordre spontané, donc un ordre marchand quand l'outil assurant l'échange paisible, c'est-à-dire la monnaie disparait ? L'effondrement du système bancaire signifiait, sans les mécanos, la fermeture des banques... et les émeutes et pillages résultant de l'impossibilité d'échanger. Aujourd'hui, même si le système bancaire s'effondre partout,  les guichets des  banques resteront ouverts, et au moins pour ce qui est du court ou moyen  terme ,  la vie continuera. Les libéraux  à la tâche, ceux de nombre gouvernements, ont dans la hâte veillé à l'essentiel : le maintien de l'ordre public, par le maintien - même artificiel- de la ronde des échanges. Ils ne sont pas nécessairement keynésiens et rêvent encore du passage mythique des ordres organisés aux  ordres spontanés. En cela Ils sont  fidèles à la sagesse de Montesquieu et de son doux commerce, et savent que le maintien de la ronde des échanges, est le plus sûr moyen de maintenir les hommes dans une posture relativement paisible. Le marché, lorsqu'il fonctionne bien est un bon lieu de dressage des hommes : ils y perdent une partie de la violence naturelle qui les anime.


Simplement, les libéraux à la tâche , viennent de se rendre compte que l'ordre spontané peut connaitre des défaillances et que le politique tant vilipendé car trop englué à leur goût dans le keynésianisme, était aussi le fil invisible qui pouvait maintenir l'ordre spontané.

Le retour de l'Etat n'est donc que le maintien  de l'ordre public, et la nationalisation des banques ne sera là que pour rassurer les acteurs : convertir les titres préférentiels du trésor US  chez Citigroup en actions ordinaires, ne relève pas d'un projet économique, mais de la volonté d'ajuster un simple ratio de solvabilité jugé trop  risqué car pouvant alimenter une éventuelle panique. Il ne s'agit pas de donner du sens mais de maintenir l'ordre.


L'utopie post-politique comme dépassement des ordres hayékiens.

 

La logique du maintien de l'ordre comme simple évitement d'un désordre, aboutit, dans le monde des apparences, à extirper les dimensions idéologiques des ordres hayékiens . L'ordre spontané, quoiqu'automatique, car reposant sur les ressorts du marché, et moins chargé de sens que l'ordre organisé, bénéficiait d'une base idéologique solide : la liberté, en tant que premier des droits de l'homme, est un projet qu'il faut assurer avec  cet outil essentiel qu'est  la propriété. Et seul l'individu est en charge de construire son propre projet de vie.


Il semble pourtant, que si l'on continue de vilipender le keynésianisme comme version civilisée des ordres organisés, la dimension idéologique des ordres spontanées disparait - ou se cache- désormais derrière les apparences de la rationalité. Il ne s'agit plus de dire que le marché libre est supérieur à la tyrannie administrative, il s'agit de rendre obligatoire le bon fonctionnement du marché : une injonction à rester libre en quelque sorte. Ce que Dardot et Laval appellent « l'ordo libéralisme ». L'économie politique s'était faite sciences économiques, elle se fait aujourd'hui simple injonction comportementale.


Bien sûr on veut, avec beaucoup de rigueur, maintenir ce bouclier de la liberté qu'est la propriété. En la matière, la stabilité monétaire est, et reste, fondamentale.  Bien sûr, comme nous le disions, partout dans le monde, la planche à billets quitte déjà son grenier, mais tout est entrepris pour nier le risque d'inflation. La stabilité monétaire, est le garant essentiel du respect  des contrats, et s'est historiquement annoncée comme la victoire du libéralisme sur un keynésianisme honni,un keynésianisme qui, justement,  n'a jamais respecté la rigueur des contrats. La stabilité monétaire est l'axiome de base de la grammaire libérale. Et si un jour - jour fort probable- se manifeste une nouvelle « euthanasie des rentiers », elle ne sera qu'un fort regrettable effet pervers.


Mais la stabilité monétaire, première annonce du dressage comportemental,  n'est pas encore l'ordo libéralisme. Il y aura ordo libéralisme lorsqu'on légiférera sur les conséquences, souvent constatées, du fonctionnement des marchés libres, à savoir les ententes mais surtout  les monopoles. Le monopole acquis, en respectant les droits de propriétés des acteurs , sur les marchés, n'est jamais condamné par les libéraux traditionnels qui savent que, de fait, le monopole sera toujours contesté par le marché. Et chacun sait, que beaucoup de monopoles sont aujourd'hui au cimetière. Les ordo libéraux vont plus loin, et imposent la concurrence, comme naguère l'Etat pouvait imposer son monopole public. C'est évidemment le cas de la commission européenne,  qui sous ses apparences libérale, impose la concurrence et plus encore impose de jouer au meccano, avec autant d'autorité qu'à l'époque des politiques industrielles. L'industrie de l'énergie en est un bel exemple.


Il y a ordo libéralisme, et donc obligation de respecter les lois du marché, lorsque, constatant une rationalité trop limitée, des comportements opportunistes, des contrats incomplets, des asymétries d'informations, des relations d'agences troubles etc.,  se trouve mis en place tout une série d'outils propres à faire émerger la maximisation des gains à l'échange, telle que prévue dans les manuels de théorie économique.  Dans le monde des apparences, ces outils n'ont d'autre ambition que celle de la mise en œuvre de l'efficacité comportementale : qui pourrait raisonnablement s'opposer au projet  d'aller plus loin dans la rationalité ? Et ces outils, sont évidemment des règles qui viennent s'ajouter aux libres négociations qui, elles, s'appuient en théorie sur des règles simplement prohibitives, limitatives et intangibles, celles de l'ordre spontané. Ces règles issues de la rationalité venant surplomber celles des ordres spontanés, n'ont-elles mêmes rien de spontanées. Elles ont un sens, celui d'une injonction, alors que les autres en sont dépourvues, puisqu'en théorie simple espace de liberté. Elles sous tendent par conséquent un véritable dressage des comportements, et correspondent parfois, à ce qu'on appelle le développement de la « soft law » face à la « hard law » en recul. Certaines de ces règles sont sans doute légitimes, notamment celles concernant les possibles passagers clandestins, les possibles externalités, etc. D'autres, sans doute les plus nombreuses, posent la question de la liberté : peut-on forcer les hommes à être rationnels ? Surtout si l'on envisage le niveau politique que l'on voudrait aussi changer en marché forcé. Ainsi peut-on adhérer aux thèses de l'école du « libéralisme paternaliste » qui avec Thaler et Sunstein propose de remplacer « le » politique par la politique des « nudges » ( les coups de pouce ou incitations) qui aurait l'avantage d'orienter les hommes, ces hommes parfois irrationnels, pulsionnels, animés de passions et affects divers, etc.,  vers les bonnes décisions ? L'Etat peut-il se transformer en dompteur bienveillant, sanctionnant et récompensant les bonnes décisions des citoyens ? Peut-on adhérer à  nombre de thèses qui ,bien qu'auréolées du prestige du prix Nobel  (Hurwicz, Maskin et Myerson), en viennent à repenser le fonctionnement des marchés politiques, afin que les hommes respectent davantage les lois fondamentales de l'économie ? A-t-on le droit d'interdire la politique économique soupçonnée de polluer l'efficience des marchés ? A-t-on le droit au nom de la rationalité, d'envisager des dispositifs constitutionnels, rendant impossible le vote de budgets déficitaires par des gouvernements ? A un moment où certains- très peu nombreux- veulent encadrer le marché par une constitution économique (Jorion) la majorité des adeptes de la micro économie veulent encadrer le politique par réduction du champ de sa constitutionnalité, donc de sa légitimité.


Les thèses se fondant sur une théorie plus générale des incitations, qui peuvent parfois rejoindre aujourd'hui les sciences cognitives, sont en vogue et constituent aujourd'hui un axe essentiel de la recherche économique, recherche à vocation- on l'a compris- normative. Nul besoin de préciser qu'elles sont déjà à l'Œuvre , dans la recomposition du paysage financier  d'après  le désastre de la crise :les nouvelles réglementations du G20 seront largement déduites de ce nouveau paradigme. Elles sont discutablebles, car véhiculent l'idéologie d'un espace humain post-politique. Les hommes n'auraient plus à débattre, effectuer des choix sur des modes d'organisation, ne seraient plus des sujets citoyens, etc. et seraient simplement des acteurs, dont le comportement- grâce à un bon cocktail d'incitations- s'avère prédictible. Même les gouvernements se feraient dociles sous la férule d'une constitution simplement confectionnée de « nudges ».


La gestion de la crise des années 2010 ne sera pas aisée : le keynésianisme ne fait plus recette et ses nouveaux supporters manquent de conviction. L'ordo libéralisme  peut-il prétendre à la nouvelle régulation du système, en invitant l'humanité  à se déployer dans un espace  post-politique ?

 

 

 

 

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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 10:19

                          

Depuis la fin de l'année 2008 l'attention se porte sur les coûts de la dette souveraine pour les Etats les plus fragiles. Jusqu'ici le signe le plus tangible du succès de la monnaie unique était la convergence des taux. A monnaie unique devait correspondre un taux unique . A la faveur de la crise, ils se sont mis à diverger. Au moment où ces lignes sont écrites il existe plus de 250 points de base sur les emprunts à 10 ans entre le meilleur élève (l'Allemagne) et le moins  bon ( La Grèce). Une telle situation n'est pas durable car elle ne maintient pas la naturelle hétérogénéité structurelle des Etats mais l'aggrave. En clair ce différentiel qui très approximativement concerne le nord de la zone vis-à-vis du sud, fait que les divers pays vont s'éloigner les uns vis-à-vis des autres. C'est que la prolongation du  différentiel de coût entraine des charges de remboursement de plus en plus divergentes. Ce qui signifie que les pays de la zone sud verront leurs prélèvements fiscaux affectés de façon croissante au seul remboursement de la dette. Comme si, lors d'une étape de montagne dans le tour de France, il avait été décidé que les coureurs les plus médiocres , devaient payer le prix de leur insuffisance et, seraient équipés des machines les plus lourdes. Il reste à examiner si dans de telles conditions ces coureurs parviendront au sommet du col et ne seront pas contraints à l'abandon.


A cette crainte il est officiellement répondu que pour ces pays en difficulté le coût de sortie de l'Euro serait plus important que le coût de son maintien. Et il est vrai que le coût de sortie est élevé : certes il y aurait retour à l'ancienne monnaie nationale sur une base dévaluée et donc desserrement d'une partie de la contrainte monétaire, mais en retour un certain nombre d'actifs seraient dévalorisés et le coût de la dette souveraine augmenté.  Le taux de l'emprunt en monnaie nationale ancienne serait probablement plus élevé que le taux en euro. Sans compter les complications juridiques : les anciennes créances libellées en euros seraient elles remboursables en monnaie nationale ? Et au-delà, si tel n'est pas le cas, ces anciennes créances libellées en euros deviennent une dette extérieure dont le coût s'accroit du montant de la dévaluation du fait  du retour à la monnaie nationale. Beaucoup de complications et d'inconnues. Au total les coureurs médiocres, équipés de lourdes machines, ne pourraient abandonner et devraient gravir la col quel qu'en  soit le prix.

Mais le fait de devoir rester dans le peloton pousse à la réflexion : les meilleurs, équipés de bonnes machines, peuvent -ils aider les plus handicapés ? Peuvent-ils valider un comportement altruiste et venir en aide ? Nous avons l'idée de mutualisation de la dette souveraine par construction d'une agence européenne chargée d'émettre de la dette pour le compte de tous les Etats de la zone. Mais se pose la question traditionnelle de la gestion des passagers clandestins : le taux qui se fixerait serait certainement inférieur au taux des Etats les plus fragile, mais certainement supérieur au taux allemand. Cela reviendrait à subventionner avec des prélèvements publics allemands, des pays réputés mauvais gestionnaires. Ce choix de créer une agence de mutualisation ne peut donc se manifester que si le coût de l'abandon de l'euro par certains développe des externalités négatives chez les plus vertueux, externalités dont le coût serait supérieur au coût de la mutualisation. Là encore beaucoup d'incertitudes, de difficultés et d'inconnues. En termes simples, est-ce que l'abandon de l'euro par certains n'entrainera  pas de la méfiance sur le marché, et au total une hausse du taux pour ceux qui restent dans la zone ?


Dans ces conditions il semble difficile d'envisager des décisions rapides. La solution la moins couteuse pour tous est bien évidemment la monétisation de la dette souveraine des Etats en difficultés par La BCE, ce qui est juridiquement interdit. Et cette interdiction juridique est aussi une valeur fondamentale pour l'Allemagne. De par la force des choses il est possible aujourd'hui, de ne plus rester enchâssé dans les critères maastrichtiens , mais peut-on aller au-delà ?


On peut imaginer des étapes intermédiaires avant la lâcher prise qui devrait mettre fin à l'indépendance de la banque centrale européenne.


 Par exemple, une politique monétaire très sélective pourrait inciter les banques centrales des Etats en difficulté à intervenir auprès des banques de second rang de ces mêmes pays pour soutenir les cours des bons du trésor et ainsi estomper le spread par rapport à le dette souveraine allemande. C'est d'ailleurs ce que pense JP Chevalier qui ne voit pas d'autre explication à l'actuelle re -convergence. Une telle politique n'est toutefois qu'un maquillage - certes élégant - mais aussi nécessairement précaire. Et précaire car ne s'attaquant pas aux causes mais simplement aux effets, il s'agit d'une thérapie aggravant les disparités potentielles d'inflation, et donc les facteurs de dislocation de l'édifice euro-système. 


Seule la violence de la crise permettra de mettre fin à l'indépendance de la BCE et à la monétisation de la dette souveraine. Car les taux vont inéluctablement augmenter en raison de la gloutonnerie des Trésors chargés de limiter le feu de la crise. C'est dire que même les bonnes signatures seront défraichies par le vent de la contestation, et le problème des Etats les plus menacés  sera,  peut-être demain, celui des plus solides.


Le moment où sera mis fin à l'indépendance de la banque centrale, sera évidemment retardé autant que possible, et  le degré de violence de la crise fixera le caractère plus ou moins éloigné de la date de cet abandon. On peut du reste anticiper que cet abandon ne sera jamais prononcé et deviendra situation de fait plus ou moins cachée, aussi bien pour ne pas affoler les marchés, que pour ne pas ridiculiser les adorateurs du mythe de la monnaie indépendante.


Mais la situation nouvelle ainsi créée entrainera immanquablement  l'arrivée singulière d'acteurs, eux-mêmes déjà naufragés réels,  sur le lieu du naufrage en cours . En clair des monnaies en voie d'effondrement comme la livre sterling, chercheront à bénéficier du paquebot euro au moment où ce dernier prend l'eau. C'est que pomper l'eau (émettre massivement de la monnaie européenne) permet de maintenir encore quelque temps le navire à flots. D'où aujourd'hui le curieux langage de la peur de l'éclatement de la zone euro contredit par le discours de ceux qui affichent une  volonté  résolue à rejoindre la zone le plus rapidement possible .


Bien évidemment, la machine inflationniste qui se mettra en place pour contenir la violence de la crise, ne pourra que continuer à accroitre  les disparités entre les pays de la zone, et la perspective de vérifier le concept de zone monétaire optimale cher à Mundell , ne pourra que s'éloigner. La solution ne fait encore  qu'aggraver le problème.


Dans le feu de la crise, les Etats européens seront-ils prêts, après rupture de plusieurs barrages établis dans  la hâte, à tout lâcher et donc  mettre fin à ce qui était présenté comme le symbole de la réussite de la construction européenne ?


On peut certes  continuer cet exercice de prospective très longtemps. Il s'agit simplement ici, de mettre en évidence les choix qui se présenteront inéluctablement, et pour lesquels il faudra trancher. En fin de processus, c'est-à-dire lorsque la vague inflationniste sera devenue puissante les décideurs européens, décideurs obligés de renoncer à leurs croyances et aux traités correspondants, auront à comparer les coûts colossaux de l'abandon de l'euro, aux coûts également colossaux du renoncement aux indépendances des structures étatiques nationales. Créer un grand Etat européen, avec notamment toutes ses armes fiscales, ou annoncer au monde que la gestion de la crise ne peut aboutir qu'au retour des nationalités que l'on voulait justement estomper, tel est l'enjeu fondamental, qui bien évidemment dépasse le champs de la stricte économicité
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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 10:37

L'organisation générale d'une société et son fonctionnement ont beaucoup à voir avec le temps. Il existe une congruence entre le type de temps dans lequel on vit et l'organisation générale du monde. Les shémas suivants permettent de se faire une petite idée de ce que l'on vient de connaitre et que l'on connait encore (séquence post-moderne, soit la période 1989-2008) et de ce que l'on pourrait connaitre à l'issue de la crise (2015? 2020?).



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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 09:35

                         La prospective ou la recherche d'un avenir disparu.

 

 

 

Les astrophysiciens nous expliquent que pour comprendre le monde physique qui nous entoure au présent, et qui demain évoluera, il faut savoir se plonger dans le passé. Remonter le temps jusqu'au « Big Bang » c'est-à-dire quelque 13,7 milliards d'années serait le plus sûr moyen de percer le mystère de la matière et de son évolution. D'où un « Hubble » qui, depuis une orbite terrestre, et déjà une quinzaine d'années,  tente inlassablement de saisir dans son télescope des images et de la lumière émise , il y a si longtemps et qui vient de si loin, qu'elles révèlent  un morceau  de la « soupe primitive » de l'univers. D'où , sous terre, à la frontière entre la France et la Suisse, l'installation d'un accélérateur de particules géant , censé par collisions de protons lancés à très grande vitesse nous rapprocher des conditions du « Big Bang ».


Les sciences humaines, à peine de déclassement, se doivent d'observer la même démarche : saisir le temps présent des hommes, le sens de ce qui se fait ou de ce qui se défait, de ce qui se noue, ou de ce qui se dénoue, suppose que l'on comprenne le fonctionnement des ensembles humains. Et pas seulement des ensembles humains présents mais des ensembles humains de toujours. Il n'y a de science que dans l'universalisable disait Kant, alors comprendre le temps présent des hommes, c'est comprendre « la soupe primitive  humaine» c'est-à-dire les sociétés les plus reculées, qu'on appelle encore les société primitives. Et c'est bien sûr comprendre comment elles se sont transformées, comment elles se sont plongées dans le futur pour aboutir jusqu'à nous, hommes du présent.  Et comprendre notre façon de nous repérer dans le temps aujourd'hui  passe par les façons dont nos ancêtres se sont eux même posés la question de l'appropriation du temps.

 

1)      La machinerie humaine et le temps


Sur la base du critère temps , sur la base de la durée, il semble bien que depuis la « soupe primitive » plusieurs étapes aient été traversé : celui de la négation du temps et donc de tout futur ; celui de l'histoire et donc de la saisie du temps orienté depuis le passé vers le futur ; enfin celui de l'histoire qui en arrive à se passer de l'avenir en concevant un futur complètement écrasé sur le présent.


1      la « soupe primitive » ou le présent écrasé par le passé.


La première étape correspond à celle de la « soupe primitive » où tous les hommes sont exclus du pouvoir politique en ce que celui ci dépend entièrement des dieux. Le système cosmogonique est tel que ce dernier fonctionne comme un logiciel duquel il est impossible d'en sortir. Les hommes sont ainsi privés littéralement d'histoire. On dit qu'il s'agit de sociétés hétéronomes.  On verra que la postmodernité qui nous anime renoue partiellement avec l'idée d'hétéronomie. Notons que du point de vue du temps, ce mode d'organisation de l'humanité en tant que dépendance envers l'invisible est bien évidemment une dépendance envers le passé : le présent est écrasé par le passé, s'explique tout entier par le passé. Les hommes reçoivent des dieux leur ordre social lequel devient aussi intangible que la cosmogonie qui enveloppe le monde. Les hommes habitent une maison qu'ils ne peuvent aménager eux même et donc transformer. L'idée de changement et donc  de construction d'un futur n'a littéralement aucun sens. On l'a compris l'idée même de prospective n'a aucun sens.


2     le monde idéologique ou le présent écrasé par le futur.


La seconde étape correspond à celle de la civilisation, c'est-à-dire une période qui débute il y a un peu plus de 10000 années. L'humanité entre dans l'histoire car le monde devient progressivement une œuvre humaine : il existe un pouvoir politique directement issu de la religion et ce pouvoir politique est chargé de construire un ordre humain censé correspondre à des volontés divines. Le temps prend de l'épaisseur et il existe un futur à construire (se préparer à une bonne vie pour l'au delà) à partir du présent. Ce type de monde est déjà bien différent du premier car si les hommes restent des marionnettes, le marionnettiste n'est plus directement l'au-delà, mais un groupe d'hommes censé représenter une volonté divine. Un débat possible s'introduit chez les hommes : le marionnettiste est- il le véritable envoyé des dieux ? C'est précisément cette question qui produit une humanité entrant  dans son âge historique avec assez clairement une vision d'un temps orienté depuis le passé vers un futur à construire. Cette seconde étape fait entrer l'humanité dans son âge historique mais pas dans son âge autonome. Car il existe à l'intérieur de l'étape historique une sous étape que l'on qualifie de modernité et qui correspond à une grande rupture, celle qui va consister à affirmer que l'ordre humain avec  les événements qui s'y déroulent est en fait une construction simplement humaine. Il n'y a plus ni  marionnettiste ( on lui coupe la tête) ni marionnette, il y a simplement des hommes qui se prennent en charge à partir de ce qu'ils croient être la raison, et raison qui va aussi simplement laïciser les grands récits religieux en grandes théories de l'histoire (marxisme par exemple). C'est que les  grands récits religieux deviennent  aussi l'exigence rationnelle de la construction d'un paradis, cette fois, terrestre. Avec  l'autoproduction de la société se dessine le grand mythe du progrès dont l'outil s'appelle développement économique. Concrètement c'est avec le siècle des lumières que l'économie jusqu'ici étroitement surveillée va prendre son essor : cela s'appelle la révolution industrielle.


C'est au fond l'âge de la société idéologique. Le mot « progrès »- grande invention de l'occident- est lui même un concentré parfait de ce qui va se mettre en place : il est  écart positif entre un temps présent et un temps futur.


Dans cette seconde étape de la civilisation, le temps est nettement orienté et l'idée même de progrès implique que le présent ne se confond pas avec le futur. Le présent est simplement le moment de la préparation d'un futur enviable et ce même si ce même présent est parfois exécrable : la guerre sera finalement joyeuse car c'est bien évidemment la dernière. Le futur est un avenir radieux et ce d'autant plus qu'il est possible de le maitriser. La forme concrète de l'autoproduction de la société s'appelle planification, laquelle utilise déjà des démarches prospectives qui, par essence, vont bien au delà de la prévision.  Cette phase est aussi celle où ce n'est pas le futur qui  s'écrase sur le présent mais l'inverse : le présent ne se conçoit que par rapport à un futur. Cela suppose une épargne élevée pour un investissement élevé. Comme disent les économistes les choix inter temporels privilégient le futur car la probabilité d'avoir raison de lui accorder une  grande confiance est forte. Bref le présent se plonge avec délice dans le futur. Il est aussi le délice du débat politique lequel, par essence, concerne les orientations  et changements à concrétiser dans le futur. Débattre, c'est discuter au présent de la construction du futur. Et ces discussions s'enclenchent sur les grandes croyances de la modernité : conservatisme, libéralisme, socialisme, croyances qui ne sont rien d'autre que des orientations futuristes et programmatiques. Bien évidemment plus il y a débat politique et plus le présent se trouve comme absorbé par le futur.


3    Le postmodernisme ou le futur écrasé par le présent.


 La troisième étape de l'humanité nait de ce qui semble devenir un fort questionnement : « où est passé l'avenir ? ». Cette question  est celle que Marc Augé pose dans son dernier ouvrage, ou que Pierre André Taguieff abordait déjà en 2000 dans son idée « d'effacement de l'avenir ». Elle est aussi celle plus récente-abordée autrement-  de Daniel Innerari dans « Le futur et ses ennemis ».


Au niveau de la planète toute entière, le temps présent absorbé par le futur concernait le grand débat géopolitique de l'après seconde guerre mondiale : libéralisme et socialisme sont devenus- après 1945- un débat tellement chaud qu'il en devient guerre froide. Ce questionnement s'arrête net avec la chute du mur de Berlin, chute qui devient coupure : le futur enkysté dans le présent est évacué au terme d'une intervention chirurgicale. Et cette intervention concerne d'abord celle des esprits : Puisque la tyrannie est définitivement évacuée et que partout dans le monde existe désormais la démocratie et le libre marché, alors il est enfin possible de vivre au présent. Le socialisme (la grande idée qui faisait des hommes les constructeurs d'un « futur merveilleux ») n'est plus, et le capitalisme (qui n'est pas à construire mais dont les principes de fonctionnement produisent du « progrès permanent ») n'a plus à se justifier, il est donc possible de vivre au présent. Nous avons la thèse  de «  la fin de l'histoire » d'un certain Francis  Fukuyama. Thèse qui annonce au fond la fin de la société idéologique, la fin des grands récits laïcs, eux même issus des grands récits religieux. Dans le même mouvement, les restes des grands récits religieux s'évanouissent. Bien sûr il n'est plus question d'interroger la religion comme principe d'organisation de la société et la foi devient affaire complètement personnelle, ce qui revient à dire qu'elle se retire complètement du débat politique et, ne participe aucunement à la construction d'un quelconque futur. Et les mouvements, tels ceux dits de « réislamisation » ne doivent pas faire illusion : il ne s'agit que d'une résistance désespérée - d'où son caractère parfois violent- face au tsunami de la fin des grands récits.

Résumons-nous. l'humanité est passée d'un présent écrasé par le passé (les société primitives), à un présent écrasé par le futur (les sociétés historiques ou idéologiques), et enfin à un futur écrasé par le présent (le monde d'aujourd'hui qu'on appelle aussi « postmoderne »). Nous verrons d'ailleurs que ce dernier monde dont le présent écrase le futur présente aussi la particularité d'écraser le passé. Le monde des humains serait aussi devenu  hors-histoire.


Il ne s'agit pas ici de recenser et d'expliquer en détail  les forces qui ont façonné le temps des hommes dans leur histoire. Par contre il semble intéressant de décrire, sinon expliquer le champ de forces qui au sein de la postmodernité ont fait imploser le temps pour le ramener à l'instant présent.


2)     
Le  postmodernisme et la disparition de l'avenir : ses manifestations concrètes.

 

1   Le « monde enchanté » par le marché.


Le marché comme principe d'organisation de la société vient de vaincre la société despotique et son idéologie. Ayant apporté la preuve de  son efficience, son emprise peut ainsi s'accroître dans l'ensemble de l'espace social. Il en devient même le logiciel comme les cosmogonies étaient le logiciel des sociétés primitives. De ce point de vue l'économie et le marché correspondant fonctionnent comme les religions primitives : il n'y avait pas à interpréter l'au delà, ce dernier s'imposait lourdement dans les gestes des hommes comme aujourd'hui le marché est le guide des postmodernes. De fait il n'est guère besoin d'aller beaucoup plus loin dans le raisonnement : de la même façon que les hommes de la « soupe primitive » ne questionnaient  pas le monde « enchanté par les Dieux », les postmodernes s'en remettent au marché et lui confient la quasi-totalité de leur vie. Le travail devient un prix comme un autre, la retraite est déterminée par les mystères de la finance de marché, l'emploi est fixé par le prix et le volume des ventes, etc. nous retrouvons la marionnette et le marionnettiste. Mais le marionnettiste à lui-même largement disparu. C'est qu'à priori ayant quitté la société idéologique, celui qu'on appelait jadis le prophète, le représentant terrestre des forces de l'au-delà, ou plus récemment l'homme politique n'a plus de raison d'être : la politique peut devenir simple affaire de gouvernance donc de simple management. Jadis, l'ennemi soviétique imposait une autocritique et donc un débat sur les réformes à mener pour mieux résister à l'hostilité de l'autre. Et cette résistance faite de projets et d'actions justifiait encore le politique et une certaine vision du futur. La disparition de l'autre change tout , le marché n'a plus à se justifier : il est. Simultanément, il n'y a plus besoin de sens et, le politique qui en faisait son carburant peut lui aussi disparaître pour devenir simple administrateur du marché : le grand mouvement de managérialisation de la société peut enfin commencer.


2   Le politique absorbé par le marché
.


Le marché se comporte comme les gaz et tend à occuper l'espace le plus grand possible. Les résidus de la vieille société idéologique, par exemple l'Etat-nation jusqu'ici contenant d'un contenu appelé à l'époque de la modernité, démocratie, deviennent   scories encombrantes. il s'agit de ne plus enfermer les capitaux dans des espaces monétaires nationaux devenus trop étroits. Bretton- woods et ses acteurs éminents, tels un John Maynard Keynes doivent laisser la place à la libre circulation des capitaux , à la parfaite convertibilité des monnaies et à une finance de marché complètement autorégulée. Cet élargissement consacre- un peu plus encore-  la fin du politique et la contestation des marionnettistes : désormais le vote, dans le parlement virtuel, des investisseurs et des prêteurs sur les marchés   financiers, l'emporte nécessairement sur le vote politique des citoyens d'un espace devenu trop provincial. Effectivement le marionnettiste devient simple manageur de la bonne gouvernance, et les partis politiques deviennent des « partis de l'entreprise ». Gagner durablement les élections suppose de se plier - comme tous les hommes- à la logique implacable des marchés. D'où l'impression parfois très « droitière » des partis réputés de gauche et très « gauchiste » des partis réputés de droite. Le vrai marionnettiste est devenu  le système lui-même, et son outil opératoire, c'est-à-dire le système  des prix. Sans doute l'ordre des prix est-il une invention humaine, au même titre que les cosmogonies de la soupe primitive. Mais comme les cosmogonies, l'ordre des prix est une extériorité radicale sur  lesquels les postmodernes n'ont aucune prise : ils doivent lire les cours dans des ordinateurs, pour se faire une idée du temps économique, comme les hommes de la soupe primitive consultaient le ciel, pour se ménager la clémence des Dieux.


Mais le vrai marionnettiste  est aussi devenu le système lui-même dans cette autre externalité qu'est l'ordre juridique : la loi n'est plus politique et se déplace dans le champ de la norme. Les partis politiques devenus « partis de l'entreprise » acceptent ainsi le lent passage du monopole de la « hard law » ( la Loi) vers celui plus concurrentiel de la « soft Law » (la norme internationalement acceptée). La politique est bien absorbée par le marché, et si jadis elle ne s'élaborait pas à la « corbeille », elle est devenue « gouvernance » en s'en approchant.


3   L'homme délié dans l'océan des prix.


La grande avancée du marché ne résulte pas uniquement de l'implosion de l'ordre despotique concurrent, il résulte aussi de la société idéologique de  l'époque de la modernité. Le grand récit concernant l'irrésistible épanouissement des droits de l'homme, est fait aussi en occident d'une distribution massive de « droits- libertés » et de « droits- créances »  . Libérer les hommes c'est aussi les détacher des vieux liens ou aliénations de l'antique société holiste qui se prolonge encore dans la modernité. Si les hommes se doivent de devenir  autonomes pour quitter définitivement le champ de l'hétéronomie, il faut les libérer de toutes les contraintes, de toutes les autorités et de toutes les aliénations.  Cette libération est, en contrepartie , fondamentalement  une œuvre de dé liaison : les droits sont plus importants que les devoirs, et le rapport à autrui se modifie. Parce que soucieux de mes droits le regard porté sur l'altérité évolue dans un sens intéressé. Les droits consacrent l'émergence de l'homme souverain, qui conçoit  de plus en plus souvent son rapport à autrui sous le registre de l'intérêt. Les rapports entre les postmodernes deviennent plus spontanément marchands, et consacrent ou confirment ainsi le grand marché, qui est le logiciel véritable de la société. Naviguer dans l'espace des prix  au milieu des marchands devient la forme branchée de l'échange social chez les postmodernes. Déjà, dans le monde réel, distractions et délassements se consomment dans des centres commerciaux, tandis que dans le monde virtuel,  des moteurs de recherche habiles permettent de « diminuer le prix du meilleur prix ».


Cette dernière évolution vient altérer une contestation possible du logiciel. Jusqu'ici, en raison même de son histoire, l'occident était et reste peut-être encore la seule civilisation capable de se critiquer de l'intérieur. D'où, par exemple, une pensée dite « socialiste » censée être critique du logiciel. Mais l'apparition de « l'homme délié » courant dans le labyrinthe des prix de marché, retire bien des forces à la critique. Le postmoderne, parce que délié, ne peut que plus difficilement envisager, ou mieux, construire  un projet collectif susceptible de le conduire, d'un état vers un autre jugé plus désirable. Construire un projet devient un investissement coûteux, alors que l'urgence, exige de ne pas se laisser noyer par le marché : il vaut mieux apprendre à nager que de construire une embarcation commune. Et ce d'autant plus que le marché peut réserver de très agréables surprises : il devient tellement omnipotent et omniprésent, qu'il finit par en oublier les « sous jacents » c'est-à-dire la production toujours plus laborieuse que le simple échange.  la finance  devient ainsi préférable à la mécanique ou la culture du riz.


La dé liaison, avec ses avatar, peut mener asymptotiquement à l'inacceptable. Les excès  de droits - masques d'intérêts exacerbés-  peuvent jusqu'à faire disparaitre l'honneur. Dans l'ancien monde, les bandits et prédateurs contenaient leurs excès par des contreparties : la logique de l'honneur. Cela s'appelait : « vaillance », « loyauté », « largesse » , « courtoisie » , «  respect» . Autant de signifiants indicateurs de liens avec le reste de la communauté humaine, où le refus de les valider entrainait une auto-exclusion de la chevalerie. Le triste spectacle actuel de versements de bonus financiers astronomiques  à des banquiers sur le produit des prélèvements publics obligatoires (plan Paulson par exemple) est un signe fort de décomposition sociale. Et décomposition d'autant plus forte que le fait n'est que faiblement dénoncé. L'absence de réactions,est plus grave que le fait lui-même puisqu'il aboutit à ce que l'infâme puisse se parer de dignité.


Dès lors on comprend aisément que se met progressivement en place la machine à privilégier le présent  et à dévaloriser le futur.


4  Naufrage des capitalistes et émergence des rentiers et fondés de pouvoirs.


La toute puissance du marché , avec son corollaire qu'est le politique impuissant, favorise tout d'abord l'émergence d'un capitalisme sans capitalistes. Marx, grand prévisionniste sinon grand prospectiviste, avait déjà senti que le capitalisme dans son mouvement ascendant en viendrait un jour à « expulser les capitalistes ». Par cette expression, il entendait qu'un jour les décideurs de l'accumulation du capital ne seraient plus les propriétaires mais de simples manageurs, tandis que les propriétaires seraient devenus de simples rentiers, très éloignés des usines. Force est de reconnaître que ce temps annoncé dès 1860 est arrivé. Ce qui ne veut pas dire qu'il est hégémonique.


Il est arrivé puisque dans nombre d'entreprises, parmi les plus grandes, ce sont de simples salariés qui sont aux commandes, et tentent de produire de bons résultats trimestriels, eux même bons signaux pour les marchés qu'il s'agit d'épater. Mais être aux commandes et produire de la valeur c'est souvent-plus simplement- produire des écarts de cours ou de valeurs, ou bénéficier d'écarts produits par d'autres. Il en est de même du rentier qui  a perdu tout lien avec un quelconque métier. Parce que lui aussi complètement délié, il ne relie plus son avenir à un investissement qui plonge une activité dans un futur : il ne veut pas investir mais spécule sur les investissements d'autrui ou sur ce que d'autres pensent des investissements d'autrui. La valeur est ainsi produite en dehors de la durée, est acquise immédiatement, alors que jadis elle était consommatrice de temps : celui de l'investissement, celui de la production, enfin celui de l'échange. A noter- à titre de simple remarque- que la fin de l'industrie, et avant elle, celle de l'agriculture au profit du secteur des services, ont beaucoup réduit l'espace entre le présent et le futur. L'avènement du monde du service précipite davantage la postmodernité vers le cœur  de son logiciel c'est - à -dire le marché : dans la plupart des services, la séparation temporelle- production présente pour consommation future- disparait et la production ne se distingue plus de la consommation.


Les capitalistes sont devenus rentiers et sont souvent remplacés par des joueurs qui surfent sur les marchés ; Parce que l'on vit d'un écart de prix qui n'est plus valeur ajoutée construite dans le temps, alors celui- ci cesse d'exister. Ce qu'on appelle économie se conjugue beaucoup au seul présent. L'investissement disparait ou peut devenir simplement virtuel : les ménages américains connaissent une épargne négative et ne peuvent investir ; l'entreprise elle-même, rachète en Bourse ses propres actions- 19 milliards d'euros en 2007 pour les seules entreprises du CAC 40-  avec les profits générés et préfère ainsi,  les  miraculeux gains présents issus d'une différence de cours, à ceux futurs produits par l'investissement matériel.  Mieux, la logique de production de valeur, peut inviter les manageurs à démanteler des actifs industriels et à les vendre par morceaux : la somme des parties devenues indépendantes, étant plus valorisable que l'ancien tout. Il s'agit de développer les valeurs instantanées et d'instaurer le culte du « marked to market ».A la disparition de l'investissement correspond  celui du futur : les préoccupations de la vie ne se ramènent qu'à la bonne gestion du présent. L'irruption du crédit qui logiquement devrait construire l'avenir est détourné de ses objectifs en raison de la pression du présent.

Toujours aux USA, l'immense endettement privé est davantage affecté à la consommation, et donc à l'immédiateté de la vie, qu'à l'investissement réel.  Une telle opération revient à absorber les ressources de l'avenir afin d'en jouir immédiatement : le futur s'écrase sur le présent et ne peut se construire car pillé avant même son envol. La répartition du revenu national, ce qu'on appelle le partage de la valeur ajoutée, ne donne plus lieu à débat, puis à contrat dans une société désormais dépourvue d'une instance politique réelle. Puisque le vote virtuel des marchés financiers est hiérarchiquement au dessus des votes citoyens, la question débattue, à l'époque moderne de la répartition de la richesse, n'est plus d'actualité. Si maintenant les capitalistes devenus simples rentiers, lient leur destin à celui du manager, alors il est à craindre une pression plus forte sur les salaires au profit des dividendes. Et déjà le col bleu licencié de Général Motors retrouve un emploi chez Wal Mart pour un salaire divisé par deux, avec en prime,  la disparition d'une réelle protection sociale, qui est protection contre les aléas de l'avenir. Le cercle vicieux de l'emprisonnement du futur dans le présent se met en place : La pression croissante sur les salaires se reporte, sur une demande croissante de crédits, lesquels deviennent une immense bulle que l'on pourra suralimenter par la logique du « rechargeable ». Les rentiers peuvent davantage consommer en raison de la pression sur les salaires, et les salariés pourront eux aussi  consommer plus malgré des salaires inchangés. La contradiction ne pouvant être levée par la construction d'un futur issu de l'investissement, elle ne peut que se développer jusqu'au moment de l'explosion : la goinfrerie du présent  anéantit tout futur.

Dans la modernité classique la goinfrerie du présent existait sans doute déjà. Mais à l'époque, celle des 30 glorieuses, le politique pouvait encore imposer l'idéologie du progrès, et si les différents groupes soucieux se révélaient plus gourmands que ce qui était autorisé par la taille du gâteau, la contradiction s'évanouissait dans une inflation des prix , et ce sans retarder ou diminuer l'investissement, promesse d'agrandissement futur du gâteau. Dans la postmodernité récente, l'inflation n'est plus que celle des actifs qui ne se transforment  qu'insuffisamment en  investissements. D'où l'idée de « bulle » qui elle-même ne fait que refléter la préférence du temps présent sur le futur.


5  Tempête sur l'océan des prix  et « sauve qui peut mimétique ».


Puisque l'on produit davantage de valeur en produisant un écart de prix qu'un travail qui ne produisait qu'une simple valeur ajoutée, les prix de marché qui naviguaient en eaux calmes à l'époque de la modernité vont désormais connaitre le déchainement du présent : les prix  reflétant moins des coûts économiques de long terme, et davantage des prises de position spéculatives, peuvent connaitre des fluctuations éprouvantes pour ceux des acteurs de l'ancienne économie, celle qui construit pour demain et souhaite travailler sur un sol robuste. Chaque jour les « barils papiers » de pétrole impulsent un échange virtuel d'un milliard d'unités , alors que les barils physiques ne comptent que 85 millions d'unités : il vaut mieux être trader pétrolier à Genève qu'ingénieur sur une plateforme de forage arctique. Les fluctuations permanentes et considérables dans l'océan des prix de tout ce qui est moyen de production de base, font que l'on navigue par gros temps et que la fermeture des écoutilles importe davantage, que l'observation attentive de la boussole. Plus simplement exprimé, les prix ont cessé d'être des guides de bonne conduite, des balises qui permettent de rejoindre un port choisi au terme d'une délibération d'équipe: ici encore le présent l'emporte sur le futur.


Les techniques classiques de l'assurance ne disparaissent pas dans le nouveau monde et devraient logiquement s'adapter au nouveau contexte. Et ces techniques, comme toujours, ont pour objectif, sinon de construire directement le futur, tout au moins de le rendre accessible, et de se protéger des risques associés à l'action. Mais le paradigme de la postmodernité financière n'est pas celui de la modernité industrielle.


La marée montante du marché engloutit les vieilles économies aux structures encore hiérarchiques et, désormais le « buy » l'emporte sur le « make » ,et ce même dans les industries les plus sensibles. Cette marée se fait puissante en raison des nouvelles efficiences qui en résultent, mais se fait aussi lourde de risques : l'effet « aile de papillon » rôde sur l'ensemble. Sans doute la logique du « buy » gère t'elle plus mal- comme nous le rappelle Christian Morel, dans son ouvrage :« Les décisions absurdes », les problèmes de qualité et les risques systémiques qui lui sont associés. Toutefois les risques assurantiels liés à cette forme particulière de l'homme délié dans l'océan des prix, est encore gérable avec les techniques statistiques : les risques de défaut sont encore évaluables en termes de probabilités puisqu'ils ne sont -au plan mathématique- que le produit de risques individuels. La montée du marché et de l'homme délié, ne remettent pas en cause les techniques assurantielles lorsque pour l'essentiel son champ d'application reste industriel : le futur reste accessible.


Mais lorsque la logique du « buy » entraine des opérations de sous-traitance à l'infini dans l'industrie financière, la logique assurantielle n'est plus de mise et le futur comporte des dangers désormais non évaluables. C'est qu'ici le risque de défaut global n'est plus un simple produit de défauts de parties. Le risque sur un titre financier n'a pas la nature d'un défaut d'alésage sur une soupape : il s'agit d'un défaut qui est contagieux et se propage à l'ensemble par un phénomène de panique, et donc de comportement mimétique. Chacun voulant s'en sortir.... précipite tous, y compris lui-même. Le risque systémique chez les postmodernes n'est pas analysable avec des courbes de Gauss comme nous le dit Nassim Nicholas Taleb dans son ouvrage :« Le Cygne noir, la puissance de l'imprévisible ». Et le régulateur ultime, celui qui peut empêcher le développement de la panique, ou l'arrêter (l'Etat) ayant quitté les lieux depuis longtemps, rien ne peut conjurer le naufrage collectif. Comment envisager des prévisions, comment arrêter des plans, envisager une attitude prospective quand le futur, par essence non maitrisable, n'est pas non plus assurable ? Telle est la grande détresse du postmoderne.

 

3)      Reconstruire la boussole et la pendule.


Comme nous l'avons écrit dans « la crise globale des années 2010 et le secteur social et médico-social » la grande crise que allons traverser est peut-être une catastrophe prometteuse. La promesse étant un changement de système ou ce que les spécialistes du vivant comme ceux des sciences humaines appellent une « bifurcation ». Cette dernière intervient dans tous système qui  connaissant trop de déviance par rapport à  sa stabilité ne parvient pas à retrouver l'équilibre et se voit connaitre une profonde réorganisation. C'est-à-dire au final un changement de système.


1     La crise ou le choix du scénario de la bifurcation systémique.


Nous disions dans le texte précité que les moyens mis en œuvre -colossaux aujourd'hui et astronomiques au cours de l'année 2009 - seront probablement insuffisants pour résorber la crise que le monde va connaitre. Un scénario de succès serait même contre performant car il ramènerait le monde dans sa situation de pré crise  autorisant le renouvellement - à terme- d'une crise encore plus dévastatrice. Il vaut mieux donc,  ne pas examiner, et ne pas espérer de retours sur investissements des fonds injectés, et accepter la déroute c'est-à-dire la bifurcation.


Au fond les dits moyens, sont déjà une démarche prospective puisqu'il s'agit de construire l'avenir alors même que l'on croit , ou l'on espère  encore , sauver  les goinfreries du présent, et en quelque sorte maintenir le système hors du temps. En réalité, comme il faudra probablement « boire la tasse jusqu'au bout », on se rendra compte, à l'issue de son absorption que le monde en sera changé et peut-être même quasi volontairement. C'est que « boire la tasse » va entrainer des modifications institutionnelles qu'il faudra bien prendre, évidemment,  sous la menace d'une catastrophe potentielle, économique et sociale, d'une ampleur jusqu'ici inconnue par l'humanité. La principale d'entre elle étant - comme nous le disions dans le texte précité-la sortie de son grenier de la planche à billets, c'est-à-dire le financement sans limites des trésors nationaux devant impérativement réamorcer, la ronde des échanges à grands coups de dépenses publique pharaoniques. Cela suppose la fin de l'indépendance  des banques centrale.  Et déjà le retour d'un politique qui en ce domaine avait été très volontairement - y compris avec zèle - évacué.

Insistons bien ici sur le fait que les décisions  concernant le retour du politique dans la gestion de la monnaie ne seront pas prises de gaieté de cœur, que le retour de l'Etat dans la gestion macroéconomique n'est  nullement souhaité  par ceux qui pourtant  prendront les décisions y conduisant. Encore une fois il ne s'agit pas de construire le futur, mais bien de maintenir un présent jugé indépassable. Car, curieusement, le postmoderne -faut-il le répéter- est un personnage qui a cessé de croire -comme son ancêtre moderne -qu'il peut construire le monde, et, puisqu'il en est ainsi, il croit sérieusement que rien ne peut être entrepris  contre la  logique indépassable du  marché. En cela il rejoint bien le pessimisme de l'habitant de la « soupe primitive » c'est-à-dire le prisonnier des cosmogonies et des mythes.


Ce qui veut dire que reconstruire la boussole et la pendule est probablement un projet fort complexe. Le retour d'un politique complètement inattendu pourra -il prendre racine, et redonner au monde un sens aujourd'hui disparu ?


2    l'après crise ou le choix de ré enchâssement de l'ordre du marché dans la société.


Les développements antérieurs nous ont permis de constater que l'écrasement du futur sur le présent, et donc la perte de la boussole et de la pendule, s'explique par une économie en général, et sa composante financière en particulier,  qui est en quelque sorte sortie de ses gonds pour envahir et redéfinir la plupart des institutions traditionnelles des communautés humaines.


Il est donc évident que le retour inattendu du politique se doit d'être consacré à ce que l'on pourrait appeler la fin de la démesure de l'économie. Deux scénarios ou sous scénarios, peuvent être imaginés : celui de la création d'un espace public mondial ou celui du retour à la nation.


Le premier scénario correspondrait au fond à celui que Keynes avait un peu imaginé lors de la conférence de Bretton Woods. Il suppose de très difficiles négociations dans un monde, qui en termes de puissance,  est plus équilibré qu'en 1944 et donc un monde où les intérêts  des divers partenaires peuvent à la fois, être mieux défendus, mais aussi plus divergents. Ce premier scénario, car extrêmement difficile à mettre en œuvre, est donc relativement improbable.


Le second scénario correspond au fond à l'échec  du premier : il est solution de repli. Il est aussi solution d'évidence. C'est que la réappropriation de la politique monétaire par les Etats nationaux et la couverture de déficits pharaoniques par pure création monétaire entraineront mécaniquement des niveaux d'inflation très différents entre les différents pays. il en résultera mécaniquement plusieurs conséquences :


Tout d'abord des  modifications gigantesques de parités  monétaires, modifications mettant à mal, et par les mouvements de marchandises, et par les mouvements de capitaux, l'actuelle mondialisation. La dé mondialisation est en marche, ce qui ne signifie pas nécessairement le retour inéluctable au protectionnisme mais peut maladroitement y conduire.


En second lieu l'inflation, bête noire de la finance sortie de ses gonds, produira un  sérieux amaigrissement de la dette publique ,et donc une situation où le futur ne sera plus mangé par le présent.  C'est qu'une inflation durablement supérieure au taux de l'intérêt permet de rembourser - ou mieux de ne pas rembourser-  la dette. L'inflation est le moyen qui sera utilisé afin que les vivants d'aujourd'hui ne se goinfrent plus sur le dos des citoyens à naitre : le futur cessera d'être écrasé par le présent.


Toujours sur un plan strictement monétaire, l'inflation, parce que supérieure au taux de l'intérêt nominal, favorise l'investissement productif : l'entrepreneur authentique, celui qui innove, celui qui crée, est favorisé. A l'inverse le rentier est défavorisé. La création de valeur ajoutée est peut-être plus rentable que la production de valeur boursière obtenue par  des expédients qui relèvent plus du casino que de l'économie. Là aussi, le futur  renoue avec l'avenir, et cesse de s'écraser sur le présent.


Mais tout ceci est peu de choses, en ce sens que la solution politique de l'inflation ne fait que ré animer l'économie et le système de valeurs qu'elle a répandu dans la société, à savoir littéralement un monde dépourvu de sens depuis la fin des grands récits. Donc le maintien de l'homme délié dans l'océan des prix, avec toutes les conséquences précédemment exposées. C'est que le retour du politique, à la faveur de la crise, ne signifie pas encore la fin de l'hypertrophie des droits à consommer et la fin de l'irresponsabilité généralisée.


Ré enchâsser  l'économie dans la société suppose que cette dernière ne soit plus sous la domination de la matrice économique laquelle est, in fine,  conceptrice des attitudes et des représentations de la vie. Il est évidemment peu probable de voir renaitre les grands récits laîcs du 20iéme siècle.  Aujourd'hui la crise fait bondir les ventes de l'œuvre de Marx. Mais le prophète est  mort, et il ne reste que le grand théoricien du capitalisme.


Peut-on trouver à l'inverse des produits de substitutions ? Il semble bien qu'aujourd'hui, ré enchâsser l'économie dans la société, passe par la gestion de la contradiction entre la démesure de l'économie  et  la finitude du monde. L'homme délié continuera probablement à aimer la marchandise jusqu'à  s'en noyer. Pour autant, émerge doucement, l'idée que la marchandise n'est plus seulement le moyen d'assouvir   des désirs strictement individuels. Elle incorpore désormais une trace écologique qui n'a  rien à voir avec la traçabilité répondant à ces mêmes désirs. Cette trace fait qu'il y a désormais une dimension publique dans n'importe quel bien privé.


Alors que modernité et postmodernité s'annonçaient comme un processus de privatisation de la vie, la rencontre avec la finitude du monde risque de déboucher sur un mouvement inverse.  Processus déjà à l'œuvre sous la forme de nouveaux interdits- et à vrai dire inattendus mais qu'il faudra expliquer- dans le monde de l'homme délié : stricte limitation de vitesse sur les routes, développement des espaces interdits aux fumeurs, normes comportementales et environnementales, etc.


La prise en compte de la dimension publique des biens privés n'a sans doute pas la « grandeur » des cosmogonies, des religions et des grands récits laïcs, il n'empêche qu'il apparait aujourd'hui qu'elle est le possible élément susceptible d'introduire de la mesure dans la démesure.


La prise de conscience de la contradiction entre démesure de l'économie et finitude du monde autorisera vraisemblablement l'affermissement du retour du politique avec l'acceptation d'une « fiscalité verte », sans doute âprement négociée, mais mieux acceptée que les dispositifs fiscaux antérieurs rejetés par les postmodernes. L'homme devenu souverain s'accommodait de plus en plus mal  des systèmes fiscaux lourds et redistributifs, lourdement chargés des scories de la modernité ; d'où parfois le fantastique développement de niches fiscales aussi chargées, dans nombre de situations,  de protester contre le holisme ambiant. D'où aussi plus simplement la fuite des plus habiles vers un espace fiscalement moins disant. Ainsi pourrait-on passer progressivement à un système fiscal confirmant sans doute l'homme délié mais assurant néanmoins le vivre ensemble sur la base de la gestion de la contradiction entre démesure de l'économie et finitude du monde.


Solidarité réduite ? Sans doute, mais il semble difficile d'avancer dans une démarche prospective avec les yeux braqués sur le rétroviseur : ce que nous apprend l'histoire c'est d'abord le fait que toute situation nouvelle, l'est pleinement, même si elle s'explique par le développement de forces passées. Il sera plus facile de contenir l'économie, mettre fin ou limiter sa démesure,  que de revenir sur l'individualisation de la société. Mais en même temps les choses ne sont pas aisées, car encore une fois à examiner l'histoire, on se rend compte que ce  monde qui serait en émergence connaitrait une situation radicalement nouvelle. Le développement de l'efficacité instrumentale- elle-même liée à l'individualisation de la société : la liberté d'entreprendre - ne correspondrait plus à des atteintes portées à la nature, atteintes  qui avaient été jusqu'ici considérées comme négligeables. Jusqu'à présent, ou bien une société ne connaissait pas de dispositif d'accroissement de son efficacité instrumentale, et maintenait un équilibre de la nature, ou bien elle connaissait un dispositif d'auto-accroissement de cette même efficacité, et impulsait un désordre au sein de cette même  nature. Dans le premier cas nous avons l'ensemble des sociétés traditionnelles. Dans le second, nous avons le rameau occidental de l'humanité. Ce qu'il y aurait de nouveau aujourd'hui, et de radicalement nouveau, à l'issue de la crise, serait à la fois l'auto-accroissement de l'efficacité instrumentale, et le respect de l'ordre de la nature.  Cette conscience de nouveauté radicale nous invite à nous poser la question de la possibilité du développement dit soutenable. En d'autres termes n'y a-t-il pas une contradiction de termes quand on parle de développement durable ? Dit autrement encore : le développement durable est-il la nouvelle utopie ?


Il est sans doute pour le moment impossible de répondre à une telle question. Par contre le développement durable -parce que prise de conscience que la nature est potentiellement bien public mondial- sera probablement élément fertilisant à la prise de conscience d'un espace public mondial. Alors que la gestion future de la grande crise impulse une sourde dé mondialisation déjà en marche, la gestion de la contradiction entre économie et nature sera une force agissant en sens contraire.


3        L'après crise ou le choix de la promotion de la culture de l'immanence.


Boussole et pendule nouvelles ne structureront plus le mode des humains comme jadis, car encore une fois, il ne s'agit pas de reconstruire l'ancien monde mais de dégager les forces qui au final risquent de  structurer  celui qui est en devenir. Ré enchâsser le marché dans la société, mettre fin à sa démesure face à la finitude du monde, est un démarche finalement sécurisante. Il n'y  a pas si longtemps ,l'homme en voie de dé liaison, devait logiquement  payer le prix de  sa dé liaison en terme de sécurité, ce qu'il n'a pas fait, en construisant l'immense Etat providence de la période moderne. Là encore recherche de sécurité. Plus récemment, le même homme, désormais complètement délié,  et devenu grand pourfendeur  de l'Etat, revient vers ce dernier au moment de la grande crise. Et même les banquiers sont heureux de ses marques de sollicitudes. Là aussi recherche de sécurité. Il en a toujours été ainsi, et cela correspond à ce que les ethnologues appellent la « culture de l'immanence ». Dans la « soupe primitive » l'immanence consiste à refuser l'évènement en tant que fait, en tant que  circonstance inattendue ou imprévisible. Plus exactement ,tous les évènements que connaissent les hommes, sont directement interprétables par la cosmogonie : tout est expliqué et donc d'une certaine façon tout peut être conjuré. La sorcellerie peut probablement s'expliquer, au moins partiellement, sur la base de La culture de l'immanence. Cette dernière rassure et crée du lien social. Elle n'a jamais disparu et semble présentement , connaitre une promotion inattendue. C'est que l'homme délié, en contact avec un autre homme délié, se doit de sécuriser ses transactions intéressées.  Et si la culture commune se fait chancelante en raison même du processus de dé liaison, il convient de recréer de la sécurité. Si les hommes sont riches de droits et pauvres en devoirs, encore faut-il, pour faire société, qu'ils deviennent responsables. Nous avons là l'origine, et le développement fantastique de ce que nous appelions la « soft law ». L'homme délié est de plus en plus libre et contradictoirement de plus en plus emprisonné dans la foule des règlements, règles et autres normes qui l'enchainent progressivement. La loi, parce que politique parce qu' exprimant un projet, se fait plus petite. La norme moins ambitieuse, ne cherche qu'à assurer pour rassurer ,mais tendra à réguler de façon probablement envahissante l'espace social. Nous vivrons probablement de plus en plus au sein d'espaces normés. Et les dispositifs assurantiels en tiendrons compte : puisque l'événement au 21ième siècle est tout aussi contesté que l'évènement chez les Dogons du Mali au 16ième siècle, il faudra bientôt prouver que mon hygiène de vie était dans la norme pour pouvoir bénéficier de la couverture santé en cas de maladie. La normalisation est la contrepartie de l'aventure individualiste.

 

 

Résumons-nous : le simple mouvement de la modernité était à lui seul porteur d'une probable disparition de l'avenir. Cette disparition concernait la période 1989- 2008, soit une vingtaine d'années. Il semble bien qu'aujourd'hui, à la faveur de la grande crise qui s'annonce, un certain renouveau de l'avenir s'esquisse. Et il n'est pas interdit de penser, voire d'espérer, que le terme de  production de valeur ajoutée viendra supplanter celui  de production de valeur qui ne s'adresse qu'aux seuls actionnaires. Le monde qui  correspondra à la période qui s'ouvre, ne sera pas chargé d'autant de sens que les mondes précédents : la boussole en sera assez imprécise. Pour autant il correspondra probablement à la fin des « orgies de l'instant » qui resteront la marque de cette période.

Le retour du politique sera essentiel- et a déjà été essentiel à l'automne 2008- pour la survie de l'ordre du marché, et donc de la civilisation qui lui correspond. Pour autant, il ne sera pas porteur de nouvelles grandes espérances - ce qui n'est pas nécessairement négatif, car historiquement, aux  grandes espérances correspondent  de grands crimes- et se contentera de tenter de préserver l'homme délié des forces naturelles qui menacent. L'espace public- même s'il tente de devenir espace public mondial- n'aura plus la légitimité qu'il avait à l'époque des grands récits religieux et laïcs. Il n'aura plus à exprimer un projet de société ni à protéger la société mais à en préserver ses membres  dans leur individualité. Ce travail de protection passe par un travail législatif qui n'est plus de l'ordre de la loi mais du simple règlement. Ce même travail ira dans le sens de la responsabilisation maximale des acteurs, ce qui pourra, peut-être, mettre fin aux enrichissements sans causes sérieuses, mais laissera de côté la question de ceux,  qui insuffisamment  armés , ne peuvent aisément  entrer dans un processus de responsabilisation.

 

 

 

                                                                                       Villeneuve d'Ascq le 30 décembre 2008.

 

                                                                                                                          

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 09:11

 

1) Le « Deleveraging » comme retour catastrophique dans la boîte.


De la même façon que la technique de la pyramide financière, et ses rendements paradisiaques, ne peut correctement fonctionner,  que si les apports de capitaux frais sont en volume continuellement supérieurs aux sorties, la hausse des prix de l'immobilier ne peut se poursuivre que si la machine à prêter et à titriser fonctionne sur des volumes rapidement croissants et... sans défauts. Que le taux de défauts augmente légèrement , par exemple parce que des ménages ne peuvent plus rembourser et toute la machinerie peut s'effondrer en entrainant un énorme « crédit Crunch ». Le risque systémique devient un événement relativement probable.


Le mécanisme du « deleveraging » ou de « crédit Crunch » fonctionne de la manière suivante :


Les actifs d'une banque sont bien sûr financés par des fonds propres mais aussi par de la dette. La banque est réputée solvable si  ses actifs permettent de rembourser les dettes, y compris les fonds propres qui ont été financés par des apporteurs de capitaux. Le poids des fonds propres se doit d'être significatif dans le total du bilan si l'on veut qu'une éventuelle perte de valeur des actifs puisse néanmoins assurer le remboursement des dettes . ce qu'on appelle « levier » est le rapport entre les actifs et les fonds propres. Plus le levier est élevé et plus le risque est grand de voir la banque être dans l'incapacité de régler ses dettes en cas de défaut d'actif, par exemple un ménage américain incapable de rembourser son crédit immobilier. Il existe bien sûr toujours un certain « taux de défaut » dans les actifs (un pourcentage de ménages américains qui cesse de rembourser) et si ce taux augmente les risques augmentent car la banque compense les pertes sur ses fonds propres. Il en résulte que le levier augmente dangereusement, augmentation vite  repérée  sur les marchés et augmentation qui sera sanctionnée par une baisse du cours des actions de la banque concernée... la méfiance pouvant entrainer une contagion mimétique. Et la contagion est - nouvelles technologies obligent -aujourd'hui ultrarapide .La banque réagit en  vendant des actifs pour rembourser une partie de ses dettes, ce qui à pour effet de rétablir le levier c'est-à-dire de le diminuer. Mais le mimétisme atteint le système bancaire dans son entier, et ce d'autant plus qu'il est de nature holistique. En effet d'autres banques vont connaitre, pour les mêmes raisons, une augmentation du taux de défauts. Toutes vont donc se libérer d'une partie des actifs, toutes vont vendre, ce qui va se traduire par un effondrement des cours ,  une dégradation de tous les bilans, mais aussi par la disparition du marché interbancaire puisque les banques ne prêtent plus. Selon la terminologie adoptée : « la liquidité a disparu ».


Ce retour dans la boîte est évidemment catastrophique puisqu'il va se traduire immédiatement sur le marché immobilier par un effondrement de la demande dans le sillage de l'effondrement du crédit. Et cet effondrement de la demande sera suivi d'un effondrement des prix du logement  d'où de nouvelles difficultés financières pour des ménages américains qui ayant du vendre à vil prix seront incapables de rembourser les banques.  La « chaotique finance » est en marche et les forces déstabilisatrices à l'œuvre. Sans frein ou blocage exogène l'implosion finale n'est qu'une question de temps . De nombreux ménages américains peu solvables se sont endettés jusqu'au début de l'année2007 sur la base de taux d'intérêts croissants alors que le bien acheté voit sa valeur décroître. Le taux de défaut ne pourra que gonfler surtout si ces ménages sont parmi les 1800000 chômeurs supplémentaires de l'année 2008. Simultanément les défauts sur les cartes de crédit (environ 7000milliards de dollars) vont augmenter. La «  chaotique finance » vient dans sa chute briser la « paisible économie » qui en retour accélère le deleveraging qui....etc.


2)L'Etat sort de sa boîte : la grenouille peut-elle se faire aussi grosse que le bœuf 
?


La crise qui s'annonce dispose théoriquement d'une puissance dévastatrice autrement plus importante que la crise de 1929. Les interconnexions étant bien plus importantes, la mondialisation bien plus prégnante, sa vitesse de développement laisse pantois tous les spécialistes. En 1929 la « chaotique finance » ne représentait qu'un poids quasi- négligeable dans le total du PIB mondial. Les instruments financiers étaient eux- même peu nombreux et peu sophistiqués et leur pouvoir de contagion éventuelle très faible. Aujourd'hui les techniques de titrisation développent une opacité totale et permettent de polluer tous les bilans avec une redoutable efficacité. Ce qui  accroit le degré de méfiance généralisée et ce y compris à l'encontre d'établissements financiers réputés sains. C'est le sens qu'il faut donner à l'expression de « salade niçoise » employée parfois dans les milieux concernés : tous les ingrédients  de la salade sont d'excellente qualité, tous sauf un... ce qui rend la salade incomestible. Au surplus la plus grande partie du monde était à l'écart de qui s'appelait à l'époque la seconde mondialisation : l'Asie n'était guère réellement concernée. Aujourd'hui elle est selon l'expression consacrée ensemble de « pays émergents » et représente  40% de l'humanité. Le salariat mondialisé s'y développe sur une base massive (environ 25 millions de nouveaux emplois salariés crées chaque année) tout au moins jusqu'à l'automne 2008 puisque l'on sait maintenant que l'Asie sera très largement confrontée à la nouvelle grande crise. Tous ces faits sont parfaitement connus et il est inutile d'insister.


Nous n'insisterons pas non plus sur les actions concrètes des Etats qui s'activent massivement depuis l'automne 2008. Ils n'ont pas fini de  s'activer et le présent texte serait rapidement obsolète s'il devait trop décrire une réalité qui bouge au quotidien. Par contre il nous faut insister sur le sens de l'action des dits Etats.


A priori ils sont tous redevenus keynésien et semblent considérer que « l'ordre spontané » ne saurait être hégémonique, ce qui devrait laisser une place à un peu «d' ordre organisé ». Ils sont conscients que la politique monétaire est devenue assez largement inefficace et que le monde est bien dans la « trappe à liquidités » chère à Keynes. Cette expression signifie qu'au fond les acteurs ne veulent plus détenir d'autres actifs que la monnaie elle-même. Cette trappe à liquidité est d'autant plus un piège d'où il est difficile de sortir, que la déflation menace. Celle-ci est un mouvement de baisse généralisée  des prix, baisse qui est durable car faisant partie des anticipations des agents. La déflation est la conséquence du « deleveraging » si celui-ci devait se transformer en brutale et violente crise systémique. La déflation est de fait une catastrophe puisque même l'économie retournerait dans sa boîte : à quoi bon échanger de la monnaie contre des marchandises aujourd'hui si je sais que ces mêmes marchandises verront leur expression monétaire se réduire demain. La déflation est un énorme frein au jeu de l'échange, lequel à la limite peut se transformer en troc puisque la monnaie devient l'ultime valeur pouvant se mettre en valeur. Effectivement, et la finance et l'économie rentrent dans leur boîte. On peut saluer les Etats dont les dirigeants ont semble-il assez vite plus ou moins compris que l'enjeu était de l'ordre de la civilisation.


« Il ne faut pas que l'économie rentre dans sa boîte », l'enjeu est prioritaire, et ce bien avant toute réflexion ou nouvelle règlementation dans la « chaotique finance ». Si la politique monétaire devient inefficace(malgré « le déversement d'argent par hélicoptère » selon la célèbre formule de Friedman )pour relancer les opérations d'échanges spontanés (les acteurs se remettent à jouer à l'économie) alors il convient de les « forcer » à jouer le jeu de l'échange en décidant unilatéralement de commander la chaine des échanges : l'Etat doit se mettre à la place des échangistes et  réanimer la « ronde des échanges ».


Mais auparavant il faut au moins garantir les échangistes contre les risques d'un jeu qu'ils ne veulent plus jouer : Il faut garantir les acteurs contre le risque systémique qui menace. Pour cela il faut garantir les dépôts bancaires, au moins à bonne hauteur, ce qui est aujourd'hui réalisé partout selon des formes adaptées à chaque Etat. Il faut aussi nationaliser, recapitaliser , mettre en place des  structures de « cantonnement » ou de « défaisance » etc. afin de nettoyer les bilans et faire en sorte que la salade niçoise ne contienne que des produits d'excellente qualité. Là aussi le travail est effectué selon des formes et des méthodes relevant de la spécificité de chaque Etat, méthodes qui évoluent parfois d'un jour à l'autre comme ce fût le cas des multiples versions du plan Paulson aux USA à l'automne 2008. Parfois on ira, comme en France, jusqu'à mettre en place des structures de surveillance des banques, structures allant jusqu'à mobiliser préfets et trésoriers payeurs généraux des départements, afin que celles-ci jouent correctement le jeu. Le résultat est que le risque systémique est pour le moment resté à l'état de simple menace.


Mais comme la « turbulente finance » fait partiellement rentrer l'économie dans sa boîte, que le nettoyage, volontaire ou non, des bilans n'est pas suffisant, que les garanties ne sont pas suffisantes, l'Etat se doit aussi de réanimer la « ronde des échanges » par des déficits budgétaires dont Keynes lui-même ne pouvait en imaginer l'ampleur : 6%, 10%, et jusqu'à 14% du PIB s'agissant de la Chine. Et ce n'est vraisemblablement qu'un début : les Etats feront tout pour éviter la catastrophe du risque systémique.


Pour autant la réussite ne peut être garantie car les Etats, malgré le poids de leur signature, sont extrêmement  faibles, beaucoup plus faibles qu'en 1929. Sans doute beaucoup plus intelligents (en 1929 les décisions prises ne feront qu'aggraver le désastre) ils sont en quelque sorte devenus la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Le bœuf est en effet le poids des institutions financières. Le total agrégé des bilans de l'ensemble financier par pays est considérable. Sans donner de chiffres, il faut comprendre qu'au bilan agrégé nous avons la plus grande partie du patrimoine des agents économiques. Ce patrimoine représente évidemment plusieurs fois le PIB de chaque pays. A l'inverse l'Etat lui-même ne dispose que d'une  portion relativement réduite du PIB (en France moins de 300milliards d'euros pour un PIB d'approximativement deux mille milliards d'euros) Le total du bilan agrégé du système financier est ainsi, partout, près de 10 fois supérieur aux disponibilités théoriques des Etats. Et il s'agit bien de disponibilités toute théoriques car en temps normal elles sont partout insuffisantes, d'où des déficits budgétaires. C'est dire que si le risque systémique devait se produire, les Etats eux -mêmes  ne survivraient pas : nous avons bien la fable de la grenouille  qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Et tant que le deleveraging n'est pas achevé (il est loin de l'être à l'heure où ces lignes sont écrites) la menace existe.


3) Pourquoi la finance est-elle sortie de sa boîte à une hauteur encore jamais enregistrée ?


Le second paragraphe du présent texte a, au fond, partiellement répondu à la question. Les keynésiens et socio-démocrates ont sans doute raison d'affirmer que les années 80 furent celles de la dérèglementation (la destruction des « fire wall » financiers) et donc celles de l'ouverture de la boîte. Mais  les ultralibéraux peuvent en retour affirmer que ce sont les injonctions fédérales américaines (l'interventionnisme étatique) qui sont responsables du drame des subprimes. C'est dire que le débat n'est toujours pas clos et si certains voient la crise comme la sanction de l'ultralibéralisme, d'autres continuent de penser que le problème n'est pas le marché qui ne saurait se tromper mais l'Etat aveugle, soumis aux groupes de pression, qui a exigé des banques des prêts immobiliers au profit de personnes notoirement insolvables.


Toutefois le débat sur les « fire wall » est très insuffisant car il néglige le fait que l'économie d'endettement aux USA s'est inscrit dans un contexte d'épargne proche de Zéro , ce qui est un phénomène relativement rare.


Les historiens de l'économie auront un jour à démêler l'écheveau des liens et de leurs causes qui vont jeter un pont entre la finance et le déséquilibre des comptes courants des USA, notamment vis-à-vis de  la Chine. Pour des raisons insuffisamment élucidées le mode de coopération entre la Chine et les USA a abouti à un mercantilisme agressif côté chinois compensé par un transfert d'épargne rendant soutenable un déficit public abyssal côté américain. Couple étrange désigné joliment « Chimérique » par notre collègue américain Niall Ferguson.


Logiquement l'excédent commercial chinois devrait se trouver éliminé par une hausse de la devise chinoise. En effet cet excédent a pour contre partie une entrée massive de dollars et donc une émission de monnaie interne susceptible d'engendrer une hausse de prix affaissant la compétitivité chinoise. Nous avons la thèse de l'équilibre automatique de la balance des paiements. Le mécanisme est simple : puisqu'une partie importante de la production chinoise se trouve hors des frontières et que le volume monétaire correspondant se trouve sur le territoire chinois, alors la base monétaire excède le stock de marchandises disponibles et donc leur expression monétaire doit s'élever. La réalité contredit le raisonnement car la base monétaire va être gelée et les dollars chinois se convertiront en volumes croissants de bons du trésor  venant financer un déficit public américain lui-même très fortement croissant. C'est comme cela qu'on a pu dire que les chinois finançaient l'intervention américaine en Irak.


Mais en contre partie l'excédent commercial croissant signifie que  les marchandises chinoises aux USA (éventuellement fabriquées à partir d'entreprises américaines implantées en Chine) concurrencent avec une efficacité croissante l'appareil productif installé sur le territoire américain. La concurrence peut ainsi accélérer le rythme des délocalisations contre lequel, ou vis-à-vis duquel  une politique de déflation salariale peut être mené. En termes simples la concurrence chinoise empêche une hausse du coût du travail américain. Les gains de productivité américains ne peuvent être facilement redistribués aux  salariés et sont plus volontiers redistribués sous forme de baisse de  prix à effet de contenir la concurrence asiatique.


Cette stagnation bien connue du pouvoir d'achat aux USA- et aussi dans nombre de pays européens pour des raison semblables- fût compensée par le développement fantastique du crédit  et ce qui ne pouvait pas être acheté avec du revenu a pu l'être sur la base d'un endettement continuellement croissant. Nous retrouvons l'idée de politique monétaire laxiste , l'intervention fédérale pour développer les subprimes, les faire disparaître des bilans pour maintenir le levier et continuer l'endettement...etc.


Il existe donc un lien entre mercantilisme agressif chinois, déflation salariale et finance qui sort de sa boîte. Bien sûr le tout aboutit à des niveaux gigantesques d'endettement puisqu'à l'endettement privé il faut ajouter l'endettement public directement financé par l'achat de bons du trésor. Pour ne prendre que la seule économie américaine le total de cet endettement représentait au moment du déclenchement de la crise 450% du PIB US, ce qui est un record historique.


Les développements précédemment menés révèlent que le retour de la finance dans sa boîte sera une opération plus complexe qu'il n'y parait. Il ne s'agira pas de se contenter- à supposer que le deleveraging en cours   puisse être maitrisé jusqu'à son terme- de mettre en place de nouvelles règlementations, de nouvelles normes comptables, un contrôle des agences de notation, de la titrisation etc. Il faudra aller beaucoup plus loin et revenir sur l'actuelle
division internationale du travail, donc la tacite mondialisation sous sa présente forme.

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 09:04

1)Soyons raisonnables et sortons de son grenier la planche à billets .


Le scénario du miracle sans lendemain.


Une partie de l'opinion notamment occidentale pense encore que le bœuf est aussi léger que la grenouille, que les garanties ne seront jamais utilisées, que les capitaux publics prêtés aux banques seront en fait un placement   paradisiaque , que les dénationalisations à venir seront juteuses, que les dépenses budgétaires massives pour relancer les échanges réels entraineront mécaniquement de nouvelles rentrées fiscales, etc. il s'agit du scénario optimiste. Son occurrence semble faible laquelle est, d'une certaine façon, une vraie chance.


Si la finance rentre dans sa boîte ,presque par enchantement, les conditions d'une nouvelle crise seront vite réunies. Des « fire walls » efficaces ne seront pas mis en place et on se contentera d'un toilettage minimum du système : normes comptables nouvelles, et agences de notation revisitées feront l'affaire. La finance pourra d'autant plus facilement sortir de sa boite que l'expérience aura montré une fois de plus que les Etats sont là pour payer les coûts sociaux des orgies financières. il s'agit de la question tant débattue des comportements opportunistes  chez les économistes. Au surplus le règlement, comme par enchantement, de la crise, aboutira à l'édification de nouveaux comportements opportunistes, cette fois dans la « paisible économie ». En effet nous constatons aujourd'hui, partout dans le monde l'allongement des files d'attentes de secteurs  économiques venant au nom de la crise demander ce qu'ils croient être un juste soutien des Etats : automobile, mécanique ,sidérurgie, banques etc.  l'acceptation dans l'urgence risque d'entrainer injustices et gaspillages de toutes sortes : pourquoi Toyota installé dans le sud des USA ne pourrait-il pas bénéficier du plan qui se prépare pour les « big three » ? Les banques tricolores qui reçoivent des fonds publics ne vont t-elles pas en profiter pour renforcer leurs positions internationales ? La prime à la casse n'aurait-elle pas pu être utilisée dans un secteur davantage porteur d'avenir ? « l'ordre spontané » qui alloue si efficacement les ressources et récompense les meilleurs serait ainsi une fois de plus pollué par les marchés  politiques : GM est une entreprise obsolète mais le coût qu'il faut normalement payer pour cette inefficacité est reporté sur la collectivité. Ce que l'on perd sur les marchés économiques peut être gagné- comme d'habitude, pourrait-on ajouter- sur les marchés politiques. Nous avions abordé ces questions essentielles lors de notre séminaire de décembre.


Au total parce rien ne changerait dans ce scénario optimiste les vrais problèmes du monde continueraient de se poser : que faire du mercantilisme chinois ? Comment régler  les déséquilibres financiers intergénérationnels ? Comment régler les problèmes d'environnement ? etc.


Le scénario  de la catastrophe prometteuse.


Beaucoup de nos collègues économistes pensent à l'inverse que si la grenouille, ou les grenouilles (les Etats sont nombreux et peuvent envisager une stratégie de coopération) réussissent à maintenir sous contrôle l'inéluctable deleveraging, le prix en sera très élevé.

La trajectoire du futur immédiat ou du moyen terme serait la suivante :


Il faut tout d'abord rappeler - et c'est très heureux - que  les grenouilles ne sont pas seules à pouvoir grossir et à pouvoir théoriquement maitriser le deleveraging. Les banques centrales commencent à jouer et vont jouer un rôle d'abord essentiel, puis... en fin de processus.... un rôle complètement décisif.


D'abord un rôle essentiel en ce sens que les banques centrales sont déjà à l'œuvre dans l'aide au nettoyage des bilans bancaires. Au-delà des politiques de taux zéro ou proches de zéro, elles achètent et vont massivement acheter les actifs douteux des banques de second rang. Le processus est simple : En contrepartie de  l'acquisition de titres qui vont figurer au bilan des banques centrales, il y a augmentation des  comptes courants des banques de second rang, comptes figurant au passif des banques centrales ( chaque banque de second rang dispose d'un compte courant à la banque centrale). Le résultat est simple : le total du bilan des banques centrales ne peut que  gonfler. Celui - toutes choses égales par ailleurs- des banques de second rang reste identique (un actif non monétaire  est remplacé par un actif monétaire théoriquement pour un même montant) . voilà pour l'aspect quantitatif.


Sur le plan qualitatif l'actif des bilans des banques de second rang est réputé meilleur et le risque d'insolvabilité s'éloigne. En revanche il y a détérioration de  la qualité de l'actif des banques centrales. Certains auteurs de la presse économique en ont conclu rapidement qu'il s'agit d'un transfert de risques pouvant mettre en situation d'insolvabilité les banques centrales. Or , il est important de rappeler ici - et nous mettons en garde les participants du séminaire-que la notion de dépôt de bilan d'une banque centrale n'a strictement aucun sens puisque cette dernière dispose d'un pouvoir exorbitant :celui de créer de la monnaie .La banque centrale est l'élément complètement granitique des systèmes financiers nationaux.

Quand, par conséquent, on voit le bilan de la FED être multiplié par 4 sur le seul mois de novembre 2008, il faut simplement en conclure qu'il y a eu création monétaire, « quantitative easing » comme disent les habitués de la FED. Cette création n'est en aucune façon catastrophique et permet d'éloigner ou de contenir le risque systémique. Cette politique fût inaugurée par la FED- et sans doute auparavant par la banque centrale du Japon , il est vrai dans un autre contexte- mais il est clair que toutes les banques centrales du monde vont connaître la même évolution. Même la BCE pourtant réputée plus stricte a vu son bilan augmenter de 55% sur l'année 2008.


Il faut aller plus loin et  le rôle des banques centrales pourrait devenir en fin de processus complètement décisif. Dans combien de temps ? Aucune réponse ne peut être apportée aujourd'hui. Le raisonnement, implacable, comme la réalité correspondante pourrait être le suivant :


 Le déversement de billets par hélicoptère, s'il peut éloigner la déflation et le risque systémique, n'aboutit très largement que dans la trappe à liquidités, sans réenclencher de façon substantielle la ronde des échanges marchands. Tout au plus- pense t-on -les déversements héliportés contiendront la déflation comme d'autres types d'aéronefs contiennent les incendies de forêt. La ronde des échanges ne reprendra sérieusement que par la force : la commande publique de travaux et autres marchandises, ce qui nous renvoie à la grenouille. Elle peut certes grossir en se fixant des déficits budgétaires sans cesse croissants, encore faut-il  que la dette souveraine, en particulier les bons du trésor à moyen terme trouvent  preneurs....


C'est ici que les ennuis vont sérieusement commencer, car toutes les grenouilles cherchant à grossir par absorption de liquidités acquises sur divers agents ne présentent pas la même qualité de signature : le trésor grec ne jouit pas de la même réputation que celui de la première puissance économique, politique, et militaire du monde. Cette inégale réputation se mesure tous les jours sur les marchés. Jusqu'en décembre 2008 le trésor américain, bénéficiant de la « fuite vers la qualité » pouvait à court terme se financer à taux zéro : il s'agit de la « rente de la confiance ». A l'inverse, à la même époque, on apprenait que le trésor français devait consentir 40 points de base supplémentaire par rapport au trésor allemand, s'il voulait se financer sans difficultés. Devenir plus gros en « mangeant » de la liquidité, pour réenclencher la ronde des échanges marchands, est d'autant plus difficile que l'on est faible et que la réputation souffre d'un déficit d'excellence. Nous avons là l'origine des « transfusions » du FMI apportés aux grenouilles trop petites, trop jeunes, ou trop faibles : prêts à l'Ukraine, la Hongrie, le Chili , etc.  Cette faiblesse de certaines est à terme  coûteuse puisque la charge de la dette est proportionnelle au taux de l'intérêt. N'oublions pas que l'on ne prête qu'aux riches.


Ce qui veut dire que les Etats, qui sont grenouilles voulant se faire plus grosses que le bœuf vont entrer dans un processus croissant  et dangereux de divergences. Et les plus faibles ne pourront pas longtemps compter sur le FMI qui, lui aussi, à l'échelle planétaire avec ses 250 milliards de dollars de disponibilités, n'est qu'une petite grenouille. Les Etats les plus faibles pourront -ils  être aidés par les plus solides qui -eux-mêmes  de plus en plus, vivront de transfusions probablement de plus en plus couteuses ? Qu'il nous soit permis d'en douter.


Le scénario le plus probable, et surtout le plus satisfaisant, devient alors celui-ci : puisque les banques centrales, malgré les déversements héliportés de liquidités, sont incapables à elles seules de réamorcer la ronde des échanges, puisque les Etats seront très vite à court de munitions malgré leur incontestable efficacité, alors il conviendra d'envisager un partage des tâches : Aux banques centrales le soin de fournir des quantités illimitées de munitions ; aux Etats-désormais bien armés-  de les utiliser et de forcer par la commande publique le réamorçage de la ronde des échanges. Concrètement cela passera par l'achat massif de bons du trésor par les banques centrales, des achats qui par leur caractère massif empêcheront la remontée des taux d'intérêt. Sans doute la nature des choses va-t-elle changer puisque l'achat de bons du trésor US par un citoyen américain ou chinois est une ponction sur une masse monétaire existante, alors que l'achat par la FED est pure création. La récession peut ne pas devenir grave dépression si les autorités monétaires partout dans le monde s'orientent vers un tel partage des tâches. Et l'enjeu est tel que ce scénario a de bonnes chances d'émerger très rapidement. La double planche à billets (déversements héliportés sur les banques d'un côté, sur les trésors de l'autre) est au moins dans un relatif court terme la seule alternative à l'irruption massive et dévastatrice d'une crise exceptionnellement grave.

 

2)Des solutions ....et des questions sans réponses.

 

Bien sûr le scénario qui vient d'être développé bouleverse les croyances les mieux établies, notamment les bienfaits de la stabilité monétaire, le dogme de l'indépendance des banques centrales, avec notamment l'interdiction pour un Etat d'exiger l'achat de bons du trésor par sa propre banque centrale. Le problème va rapidement se poser pour l'Europe qui s'est construite une banque centrale qui est de loin la plus indépendante du monde. Rappelons par exemple que l'article 101 du traité constitutif de la CE interdit à la banque centrale et aux banques centrales nationales d'accorder toutes formes de crédits aux administrations publiques nationales .


Notons que dans les faits, le pragmatisme, tout au moins le pragmatisme  américain, semble déjà se manifester et le président de la FED, en décembre 2008, n'hésite pas à déclarer qu'il compte bien utiliser des « moyens non conventionnels ». Ce pragmatisme fait à l'inverse place à beaucoup de rigueur côté BCE et le scénario retenu sera sans doute assez difficile à mettre en place. Difficulté accrue aussi en raison du fait que les stratégies de coopération entre Etats européens ne semblent pas toujours l'emporter sur des stratégies plus nationales.


Il n'empêche qu'il sera tout simplement intenable pour l'Europe de conserver des Etats nationaux dans leur statut de petite grenouille alors que partout ailleurs le double déversement héliporté sera à l'œuvre , et ce, ne serait-ce que pour des considérations de change qui verraient l'Euro s'apprécier au-delà de toute limite. Une solution devra donc  être trouvée pour que l'Europe puisse à son tour - et sans limite sortir du grenier la, planche à billets.


Le double déversement héliporté aboutira mécaniquement à une hausse massive de la masse monétaire mondiale. Lorsque les bons du trésor émis sans limites n'épongeront plus l'épargne mondiale, ce qui est encore largement le cas au moment où ces lignes sont écrites, mais deviendront de la pure création monétaire, un écart sera crée entre la masse monétaire disponible et  ses contreparties en termes de marchandises disponibles. La question est alors de déterminer le moment où la déflation, enfin éloignée, laissera la place à l'inflation.


Il est impossible de répondre à une telle question. Cette inflation est pourtant inéluctable et débutera lorsque les Etats ayant forcé le redémarrage des rondes des échanges, les premières raretés réapparaitront. Ces premières raretés se manifesteront vraisemblablement sur les matières premières et notamment le pétrole dont le faible prix actuel élimine mécaniquement les recherches et forages difficiles et donc son offre.

Il sera difficile pour les Etats de contenir l'inflation...essentiellement parce qu'elle est une partie de la solution.


Tout d'abord parce qu'elle permettra de mieux fermer la boîte dans laquelle la finance sera venue se reposer après le grand nettoyage du deleveraging. C'est que les munitions fournies par les banques centrales au « soldat Etat » seront acquises à taux très faible. En effet l'offre massive de bons du trésor se fait généralement sur la base d'enchères inversées et les banques centrales meilleures disantes  empêchent par la création monétaire de faire remonter les taux alors que l'endettement public croit dans de très importantes proportions. Comme la politique monétaire se conduira  elle-même à taux proche de zéro, cela signifie, compte tenu de l'inflation à venir, la perspective de taux d'intérêts réellement négatifs. Ce que n'aiment pas la finance et la rente en général. Rappelons-nous l'époque (les années 70) où tous les taux étaient négatifs et les emprunts immobiliers plus aisés à rembourser. Une façon de contenir la finance dans sa boîte est donc de maintenir durablement des taux négatifs.

 

L'inflation est aussi une partie de la solution en ce qu'elle mettra fin aux sempiternels débats intergénérationnels qui minent le climat social dans nombre de pays. Le taux d'endettement des Etats et des administrations publiques s'érodera vite en situation inflationniste : le stock de dettes notamment anciennes, celles accumulées depuis une trentaine d'années diminuera-toutes choses égales par ailleurs- au rythme de l'inflation. Processus que la plupart des pays ont bien connu après chacune des deux guerres mondiales. L'ardoise intergénérationnelle s'effacera et on ne pourra plus dire que les vivants d'aujourd'hui vivent sur le dos des citoyens à naître.


L'inflation est enfin  une partie de la solution car elle amènera  immanquablement la question des nouveaux taux de change. Sa version américaine sera lourde de conséquences et il est clair qu'elle entrainera via une chute importante, et sans doute même considérable, du billet vert,  une économie moins extra vertie. Le couple étrange, le ou la « Chimérique » devra nécessairement redéfinir les modalités d'une coopération qui était insoutenable. Sans évidemment prédire ce qu'il en sera, il est clair qu'une dé mondialisation,  au moins limitée, se déroule déjà sous nos yeux. Il est en particulier vraisemblable que la crise risque de contrarier durablement le mercantilisme agressif chinois , économie continent qui devra elle aussi envisager un avenir moins extraverti  à peine d'insoutenabilité .


Alors, la grande crise ? « Ruse de la raison » ? Nouvelle version de la « main invisible » ? C'est trop vite dit.


Tout d'abord les grands dérangements monétaires vont affecter la devenue vieille organisation de la société : victoire des plus jeunes sur les plus vieux car délestés de la rente de la dette ; meilleure allocation du talent et du travail avec le retour de la « valeur ajoutée » au détriment de la « production de valeur » ; retour des projets et de l'avenir contre le culte du rendement trimestriel voire  hebdomadaire.


Ces bouleversements restent éminemment positifs. Ils ne disposent toutefois pas de la marque de l'évidence et laisseront beaucoup de questions. Le combat idéologique des anti keynésiens  est encore vigoureux, la baisse attendue des niveaux de vie- notamment aux USA- ne sera sans doute pas simplement passagère ; les modifications considérables des taux de change pourront être catastrophiques pour certains ; les fonds de pension sont abondamment peuplés d'acteurs qui n'accepteront pas facilement la disparition relative de la rente ; le redémarrage forcé de la ronde des échanges se fera sans les subtilités irremplaçables  « des ordres spontanés », d'où de probables gaspillages et allocations non efficientes de ressources ; y aura-t-il une véritable fin de la déflation salariale ? ; la disparition de la rente permettra t'elle un nouveau partage de la valeur ajoutée ? ; un nouveau rapport de forces dans les entreprises et donc de nouvelles formes institutionnelles ? etc.
 

Au-delà, au niveau européen devra être solutionnée une question majeure : quel avenir pour l'euro ?
 

On a trop vite dit dans le bruit et la fureur de la crise que l'euro constituait un solide abri revendiqué notamment par les petites grenouilles noyées : Islande, Hongrie, etc. C'est que le processus d'euro divergence , processus qui a commencé dès l'installation de la monnaie unique, continue de tarauder la construction. Les différentiels de compétitivité et d'inflation entre les pays de la zone se sont accumulés déjà depuis de longues années  et la crise va jeter de l'huile sur un feu qui risque de ne plus être maitrisable. Déjà « les courbes de taux » divergent de façon inquiétante, et nous disions que l'Etat français est victime d'un « spread » négatif. Les choses sont bien sûr plus redoutables et plus redoutées, pour l'Italie, pour le Portugal, pour l'Espagne, pour la Grèce . L'inflation qui démarrera à la fin du deleveraging sera inégalement vigoureuse entre les différents pays de la zone. Nul doute qu'elle sera plus faible en Allemagne, pays qui à lui seul assure l'essentiel des exportations européennes, tandis que d'autres connaissent des déficits commerciaux abyssaux. S'agissant du couple franco-allemand comment sérieusement penser que l'écart des soldes commerciaux ( approximativement excédent de prés de 200 milliards d'euros pour l'Allemagne, et déficit de 70 milliards d'euros pour la France)ne va pas s'accroître avec l'issue inflationniste de la crise ?
 

Cette issue va correspondre à un choc asymétrique aggravant « l'eurodivergence ». Dans les années 30 la dévaluation était une arme de guerre. Devenue impossible dans la zone euro le débat portera au cours des prochaines années sur le dilemme suivant : Il est certes peu pensable d'abandonner l'Euro, mais il est aussi impensable de laisser une situation qui aboutira à l'étranglement  de la plupart des pays de la zone sud de l'euro. A l'issue de la crise , on ne pourra ni abandonner l'euro , ni vivre avec lui. Que faire ?

 

 

 

                     Jean claude Werrebrouck le 21 décembre 2008

 

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 08:28
Nous ne reviendrons pas sur les faits qui s'accumulent depuis l'été 2007 et qui bien sûr vont continuer à produire le bruit et les fureurs de la crise. Nous en avons déjà parlé et ce qui doit nous intéresser est davantage l'intelligence d'un processus qu'une description.  Mais il est vrai que tout commence avec  une réalité concrète : la crise financière.  Comment comprendre la logique de la crise financière ?

 

1) « Paisible économie »  et « chaotique  finance ».
     

On sait que  « l'ordre spontané »  hayekien est au fond un réseau de routes parsemé de feux de signalisation  fonctionnant au service des acteurs consommateurs et producteurs. Feu rouge pour le consommateur lorsque les prix montent et vert lorsqu'ils baissent .  Feu vert pour le producteur lorsque ces mêmes prix s'élèvent et rouge lorsqu'ils baissent. Quantités offertes et quantités demandées sont ainsi fonction du niveau des prix. Lorsque la demande est faible les prix peuvent être bas et induire une hausse des achats. En retour la demande plus élevée, toutes choses égales par ailleurs, provoquera une hausse des prix. Toutefois le mouvement de hausse est très contenu, car logiquement la demande est d'autant plus faible que le prix est élevé. Ainsi une élévation de prix vient limiter la demande, alors même que l'offre est stimulée par ladite élévation de prix. Il faut alors en conclure que si les forces du marché peuvent  impulser des hausses de prix, des forces de même nature viennent en limiter l'importance : la hausse de prix limite l'appétit du consommateur et stimule le producteur...ce qui bloque la hausse...

Au surplus sur les marchés économiques traditionnels de biens et de services tout aussi traditionnels, les biens sont en quelque sorte destinés à la consommation et disparaissent dans l'acte correspondant. Même lorsqu'il s'agit de biens capitaux (une machine par exemple) il y a de fait disparition dans une consommation productive (la machine connait une usure). Cette disparition ou quasi disparition fait qu'il n'y a pas à spéculer sur la valeur future de ce qui doit être consommé. En dehors de quelques cas particuliers (vin par exemple) il n'y a pas de valeur future pour un objet sans avenir.
 

Les forces du marché sont aussi des forces  stabilisatrices et les prix concrets ne connaissent pas  le plus souvent de mouvements de grande ampleur. Bien sûr lorsqu'une économie est victime d'une inflation galopante, les prix montent à rythme vif mais les prix relatifs ne bougent pas : seule leur expression monétaire connait une modification.

Ainsi donc « l'ordre spontané » c'est-à-dire ordre social abandonné aux seules forces du marché , ne connait pas de dérapages spectaculaires s'il cantonne ses échanges aux biens et services traditionnels . Le fait de limiter les échanges à  des capacités ou quasi- capacités à consommer fait que les routes de l'ordre spontané sont pratiqués par des automobilistes prudents qui ne connaissent que fort exceptionnellement les dérapages. Bien sûr il existe des exceptions et ce n'est pas parce que les biens sont consommés ou quasi consommés qu'il n'existe pas d'incertitudes temporelles à propos desquelles il convient de se prémunir. Ainsi il est compréhensible que l'on puisse imaginer un marché à terme sur certains biens sensibles qui devront être en disponibilité demain. Concrètement on comprendra qu'Air France cherche à se prémunir des modifications du prix du pétrole en devenant acteur sur le  marché à terme du kérosène.
 

Le marché économique traditionnel , même s'il est fait de compétitions sévères, est donc d'une certaine façon paisible : la notion de « bulle » est  généralement absente de son vocabulaire.

Tel n'est évidemment pas le cas des marchés financiers.
 

Dans la finance la marchandise prend le nom d'actif, et un actif n'est pas réellement consommé : il est aussi pure valeur qui cherche à se mettre en valeur. Cela signifie qu'à l'inverse de ce qui se passe dans la « paisible économie » la demande ne faiblit pas avec la hausse des prix. Elle peut même augmenter.  Ce phénomène, inversion de ce qui est classique sur les marchandises traditionnelles, résulte du fait que le bien financier est évalué par le marché en fonction de l'idée que l'on se fait de sa valeur future. Parce que non consommé, ce qui est acheté est le prix futur du bien en question.
 

Quand,  dans la finance un prix monte, le phénomène est interprété comme une espérance de gain futur et donc plus le prix monte et plus le bien est désiré. Nous sommes ici au cœur de la bulle : la hausse de prix attire alors qu'elle devrait repousser. La hausse aujourd'hui implique presque mécaniquement   une hausse nouvelle demain. Symétriquement il en est de même pour le phénomène de baisse : la baisse aujourd'hui suppose une raréfaction de la demande et simultanément une élévation de l'offre, d'où, tout aussi mécaniquement une baisse de valeur demain.

Ainsi, dans la finance, les forces stabilisatrices du marché classique sont remplacées par des forces déstabilisatrices. « L'ordre spontané » devient ainsi ordre social où les automobilistes accélèrent lorsque les feux sont pourtant rouges.  La circulation paisible laisse la place à une circulation dangereuse et chaotique. A noter que pariant sur le futur, et un futur qu'évidemment personne ne connait, le phénomène connait l'emballement des foules mimétiques et des prophéties auto-réalisatrices. Sans doute le mimétisme existe-il aussi sur les marchandises de l'économie traditionnelle (phénomène de mode par exemple) mais les forces stabilisatrices du marché jouent un rôle majeur. Ces forces stabilisatrices sont d'autant plus efficaces que le produit échangé sur les marchés traditionnels est vite identifié quant à ses qualités , ce qui n'est pas le cas des produits financiers dont la valeur peut être frauduleusement cachée pendant une longue période de temps, par exemple en jouant sur le système des pyramides (système dit « Ponzi » tristement réapparu avec l'affaire Bernard Madoff)
 

Notons enfin que les forces déstabilisatrices peuvent théoriquement se transformer en bombe atomique et faire sauter la totalité de l'ordre : il s'agit du risque systémique. Dans l'économie traditionnelle, la compétition entre acteurs peut parfois entrainer des désastres. Par exemple l'échec du lancement d'un modèle de voiture peut à l'extrême entrainer le dépôt de bilan de l'ensemblier et la ruine de ses sous-traitants. Il y a bien contagion de l'échec, mais celle-ci reste limitée et ce n'est pas l'ordre lui-même qui est potentiellement détruit. Dans la finance il en va autrement  et les liens interbancaires sont par nature d'une toute autre force que ceux qui unissent ensemblier et fournisseurs. Ces liens sont créés par les clients des banques eux-mêmes, lesquels se livrent à des milliards d'opérations qui correspondent à autant de liens imposés aux banques. Ainsi des clients de la Société générale vont effectuer des règlements qui vont impacter la BNP, le Crédit du Nord etc. Les clients de ces autres banques effectuant eux aussi des opérations impactant toutes les autres banques. Il en résulte une nature complètement  holistique du système financier qui fait qu'un dépôt de bilan ici, peut entrainer une catastrophe planétaire en un délai extrêmement court. Les faits constatés depuis l'été 2007 confirment cette nature holistique du système financier et la grande peur des banquiers qui savent que leur propre survie dépend de la survie de tous les autres... dont pourtant on entretient des doutes sur leur solvabilité. ..On ne peut s'en sortir que tous ensemble mais on a peur de la maladie de l'autre dont on sait qu'elle est ultra contagieuse. D'où un marché interbancaire bloqué avec un taux d'intérêt qui enregistre un niveau de  fièvre.
 

La conclusion des développements précédents parait évidente : si l'on veut que  « l'ordre spontané » soit un espace de prix confortable assurant la « paisible économie » il faut interdire la finance déstabilisatrice. D'où l'expression parfois utilisée : « enfermer la finance dans une boîte » . L'idée, bien que séduisante n'est pas facile à mettre en œuvre. Outre les questions philosophiques que cela peut poser aux adeptes de l'ultralibéralisme, il existe des situations complexes où économie et finance sont indissolublement liées.
 

Tout d'abord il est assez difficile d'assurer le financement des entreprises sans passer par la finance. Sans doute peut-on interdire largement les marchés financiers et retrouver l'entreprise des 30 glorieuses, largement indépendante de la bourse. Il s'agirait même d'un progrès puisque la production de valeur  ne serait plus celle de la valeur boursière mais simplement celle de la valeur ajoutée. Ainsi, à titre d'exemple, pourrait être mis fin aux rachats d'actions par l'entreprise elle-même, rachats improductifs et qui font aujourd'hui scandale. Toutefois il semble difficile de n'assurer la croissance des entreprises que par le recours au patrimoine familial ou l'endettement bancaire.
 

Mais surtout, il existe des biens qui ont une double nature : celle de biens à consommer et celle d'actifs cherchant à se mettre en valeur. Telle est évidemment le cas de l'immobilier dont on sait la responsabilité dans la crise à venir. Se loger c'est « consommer des murs » mais c'est potentiellement se constituer un capital que l'on pourra mettre en valeur par divers moyens y compris celui de constituer  le socle de nouveaux crédits dits « rechargeables ».
 

Enfin la monnaie elle-même, qui appartient à l'économie, et qui appartient complètement à la finance surtout lorsqu'elle est complètement convertible en une infinité de devises sur lesquelles on spéculera. Il est ici bien sûr difficile de séparer « économie paisible » et « finance chaotique ». la question précédemment évoquée du risque systémique montre d'ailleurs le lien direct entre le marché interbancaire et le financement correct de la « paisible économie ».
 

Si la séparation est difficile, force est pourtant de reconnaitre que la fin du 20ième siècle correspond à une ouverture, volontaire ou non, de la boîte dans laquelle était jusqu'ici plus ou moins enfermée la finance.
 

2) La finance est « sortie de sa boîte ».

 

 Les hommes ont toujours cherché à enfermer la finance dans sa boîte. On sait qu'Aristote était un grand critique de la finance. Mais il est vrai que l'économie elle-même se devait de rester dans sa boîte et ce en tant que destructrice potentielle de l'ordre social .
 

La finance sort tout d'abord de sa boîte nationale lorsqu'on met fin à toutes formes de contrôles des changes. Tant que les devises ne connaissent qu'une convertibilité limitée au profit des opérations de l'économie traditionnelle, et surtout tant que les taux de change sont fixes, le risque de spéculation et d'emballement mimétique est possible, mais il est contenu. Tel n'est plus le cas avec les taux de change flottants et avec la convertibilité illimitée au profit de n'importe quel type d'opération en particulier spéculative. Cette sortie de la boîte nationale encouragée par le FMI lui-même est intervenue dans les années 80 pour un très grand nombre de pays et fût motrice de la mondialisation. En ce sens la mondialisation dispose d'une base réglementaire évidemment émise par des instances politiques. En clair si on a coutume de dire que la finance tue le politique (Le général de Gaulle ne pourrait plus dire aujourd'hui que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ») le politique se serait préalablement suicidé, d'où une double mort. Le séminaire nous a appris que cette interprétation de la mort du politique était contestée par les ultralibéraux, ce qui ne veut pas dire qu'elle est à rejeter.
 

Maintenant, la finance sort de sa boîte si internationalement libérée, il  est autorisé à n'importe quel type d'agent de spéculer sur les matières premières produites et utilisées économiquement par les acteurs qui les produisent et les utilisent. Aujourd'hui la plupart des grandes productions agricoles sont mondialement financiarisées par des acteurs qui n'ont rien à voir avec l'agriculture. Les grandes matières premières donnent lieu à émission de titres financiers pour des  volumes parfois 100 fois supérieur aux volumes physiques. Tel est approximativement le cas du pétrole dont le montant papier est chaque jour de 1 milliard de barils alors que le montant physique n'atteint pas les 85 milliards de barils. Les opérations d'échanges financiers sont totalement déconnectées de la base économique

La finance sort également de sa boîte si au-delà des places off  shore (400 banques 1500 Hedge Funds et 2 millions de sociétés-écrans) , les ratios prudentiels imposés par la réglementation  bancaire sont contournés par la systématisation des engagements et activités hors bilan. C'est évidemment le cas de la titrisation dont on a vu qu'elle permettait de revendre des crédits immobiliers et ainsi de se débarrasser des contraintes de levier , le risque de défaut étant transféré sur des agents qui  in fine ne savent plus ce qu'ils ont acheté. De ce point de vue rien n'empêchait l'interdiction de la titrisation qui pouvait devenir un délit comme l'est le fait de rouler à 200KM/h sur les autoroutes françaises. On pourrait citer le cas des CDS (« crédits défaults swaps ») qui ne sont que des paris sur la valeur future d'actifs, le vendeur pariant sur sa hausse et l'acheteur sur sa dévalorisation. Ces produits réputés dangereux sont une invention récente de la finance et représenteraient aujourd'hui quelque 60000milliards de dollars, soit un peu plus de 4 fois le PIB américain. (Les directeurs intéressés peuvent se rendre sur WIKIPEDIA.  En tapant CDS, ils pourront lire un article très intéressant sur le sujet.)
 

La finance sort également de sa boîte lorsque les agences de notation sont rémunérées par ceux là même qui exigent le triple A. Là aussi rien n'empêchait le décideur politique d'intervenir et mettre en place un système rigoureux de notation. Le fait est suffisamment connu pour ne pas insister.
 

La finance sort de sa boîte si une politique monétaire laxiste vient la nourrir et permettre un accroissement illimité de la pyramide des crédits. La politique monétaire laxiste est celle de la banque fédérale de réserve américaine (FED) qui avec son gouverneur  Alan Greenspan a, depuis 2002, adopté une politique de taux très bas. Logiquement comme expliqué dans tous les manuels d'économie, les banques classiques peuvent se refinancer auprès de la Banque dite centrale (celle qui a autorité sur les banques classiques dites aussi de second rang) Ce refinancement s'il est peu couteux sera fortement demandé par les banques qui pourront ainsi délivrer davantage de crédits à coût intéressant auprès des acteurs économiques et en particulier les ménages. A coût intéressant car le taux de l'intérêt décidé souverainement par la banque centrale est un taux directeur : normalement les taux pratiqués par les banques sont légèrement supérieurs au taux de la FED et assurent le bénéfice desdites banques.
 

Enfin la finance sort de sa boîte si, associé à la politique monétaire laxiste un gouvernement fédéral intervient lourdement auprès des acteurs pour développer le crédit hypothécaire au profit de ménages américains qui, insuffisamment  solvables, voient ce handicap s'effacer par la hausse continuelle des prix de l'immobilier... qui en retour autorise de nouveaux crédits... La croissance du stock de crédits devenant ainsi un substitut à la hausse des revenus interdits par une politique de déflation salariale. Ce mécanisme a lui-même pris un nom : le « home équity extraction » lequel permettait une croissance économique particulièrement élevée....
 

Au final il est possible de donner une dimension macroéconomique à la sortie de la boîte : les profits issus du secteur de la finance représentaient 14% du total des profits des entreprises américaines en 1960, mais ils se montaient à 39% de ce même total en 2007. Autre chiffre :la dette des ménages américains passe de 46% du PIB en 1979 à 98% en 2007... ce qui fait que le tiers de ces mêmes ménages supportent  une dette continue de 10000 dollars sur leurs cartes de crédits avec des taux allant de 11 à 15% ...et jusqu'à 30% en cas de retard de paiement. Dernier chiffre : les banques françaises assuraient  à elles seules le quart des revenus de l'Etat au titre de l'impôt sur les sociétés.

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Published by Werrebrouck - dans Finance et Etats
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