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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 08:28
Nous ne reviendrons pas sur les faits qui s'accumulent depuis l'été 2007 et qui bien sûr vont continuer à produire le bruit et les fureurs de la crise. Nous en avons déjà parlé et ce qui doit nous intéresser est davantage l'intelligence d'un processus qu'une description.  Mais il est vrai que tout commence avec  une réalité concrète : la crise financière.  Comment comprendre la logique de la crise financière ?

 

1) « Paisible économie »  et « chaotique  finance ».
     

On sait que  « l'ordre spontané »  hayekien est au fond un réseau de routes parsemé de feux de signalisation  fonctionnant au service des acteurs consommateurs et producteurs. Feu rouge pour le consommateur lorsque les prix montent et vert lorsqu'ils baissent .  Feu vert pour le producteur lorsque ces mêmes prix s'élèvent et rouge lorsqu'ils baissent. Quantités offertes et quantités demandées sont ainsi fonction du niveau des prix. Lorsque la demande est faible les prix peuvent être bas et induire une hausse des achats. En retour la demande plus élevée, toutes choses égales par ailleurs, provoquera une hausse des prix. Toutefois le mouvement de hausse est très contenu, car logiquement la demande est d'autant plus faible que le prix est élevé. Ainsi une élévation de prix vient limiter la demande, alors même que l'offre est stimulée par ladite élévation de prix. Il faut alors en conclure que si les forces du marché peuvent  impulser des hausses de prix, des forces de même nature viennent en limiter l'importance : la hausse de prix limite l'appétit du consommateur et stimule le producteur...ce qui bloque la hausse...

Au surplus sur les marchés économiques traditionnels de biens et de services tout aussi traditionnels, les biens sont en quelque sorte destinés à la consommation et disparaissent dans l'acte correspondant. Même lorsqu'il s'agit de biens capitaux (une machine par exemple) il y a de fait disparition dans une consommation productive (la machine connait une usure). Cette disparition ou quasi disparition fait qu'il n'y a pas à spéculer sur la valeur future de ce qui doit être consommé. En dehors de quelques cas particuliers (vin par exemple) il n'y a pas de valeur future pour un objet sans avenir.
 

Les forces du marché sont aussi des forces  stabilisatrices et les prix concrets ne connaissent pas  le plus souvent de mouvements de grande ampleur. Bien sûr lorsqu'une économie est victime d'une inflation galopante, les prix montent à rythme vif mais les prix relatifs ne bougent pas : seule leur expression monétaire connait une modification.

Ainsi donc « l'ordre spontané » c'est-à-dire ordre social abandonné aux seules forces du marché , ne connait pas de dérapages spectaculaires s'il cantonne ses échanges aux biens et services traditionnels . Le fait de limiter les échanges à  des capacités ou quasi- capacités à consommer fait que les routes de l'ordre spontané sont pratiqués par des automobilistes prudents qui ne connaissent que fort exceptionnellement les dérapages. Bien sûr il existe des exceptions et ce n'est pas parce que les biens sont consommés ou quasi consommés qu'il n'existe pas d'incertitudes temporelles à propos desquelles il convient de se prémunir. Ainsi il est compréhensible que l'on puisse imaginer un marché à terme sur certains biens sensibles qui devront être en disponibilité demain. Concrètement on comprendra qu'Air France cherche à se prémunir des modifications du prix du pétrole en devenant acteur sur le  marché à terme du kérosène.
 

Le marché économique traditionnel , même s'il est fait de compétitions sévères, est donc d'une certaine façon paisible : la notion de « bulle » est  généralement absente de son vocabulaire.

Tel n'est évidemment pas le cas des marchés financiers.
 

Dans la finance la marchandise prend le nom d'actif, et un actif n'est pas réellement consommé : il est aussi pure valeur qui cherche à se mettre en valeur. Cela signifie qu'à l'inverse de ce qui se passe dans la « paisible économie » la demande ne faiblit pas avec la hausse des prix. Elle peut même augmenter.  Ce phénomène, inversion de ce qui est classique sur les marchandises traditionnelles, résulte du fait que le bien financier est évalué par le marché en fonction de l'idée que l'on se fait de sa valeur future. Parce que non consommé, ce qui est acheté est le prix futur du bien en question.
 

Quand,  dans la finance un prix monte, le phénomène est interprété comme une espérance de gain futur et donc plus le prix monte et plus le bien est désiré. Nous sommes ici au cœur de la bulle : la hausse de prix attire alors qu'elle devrait repousser. La hausse aujourd'hui implique presque mécaniquement   une hausse nouvelle demain. Symétriquement il en est de même pour le phénomène de baisse : la baisse aujourd'hui suppose une raréfaction de la demande et simultanément une élévation de l'offre, d'où, tout aussi mécaniquement une baisse de valeur demain.

Ainsi, dans la finance, les forces stabilisatrices du marché classique sont remplacées par des forces déstabilisatrices. « L'ordre spontané » devient ainsi ordre social où les automobilistes accélèrent lorsque les feux sont pourtant rouges.  La circulation paisible laisse la place à une circulation dangereuse et chaotique. A noter que pariant sur le futur, et un futur qu'évidemment personne ne connait, le phénomène connait l'emballement des foules mimétiques et des prophéties auto-réalisatrices. Sans doute le mimétisme existe-il aussi sur les marchandises de l'économie traditionnelle (phénomène de mode par exemple) mais les forces stabilisatrices du marché jouent un rôle majeur. Ces forces stabilisatrices sont d'autant plus efficaces que le produit échangé sur les marchés traditionnels est vite identifié quant à ses qualités , ce qui n'est pas le cas des produits financiers dont la valeur peut être frauduleusement cachée pendant une longue période de temps, par exemple en jouant sur le système des pyramides (système dit « Ponzi » tristement réapparu avec l'affaire Bernard Madoff)
 

Notons enfin que les forces déstabilisatrices peuvent théoriquement se transformer en bombe atomique et faire sauter la totalité de l'ordre : il s'agit du risque systémique. Dans l'économie traditionnelle, la compétition entre acteurs peut parfois entrainer des désastres. Par exemple l'échec du lancement d'un modèle de voiture peut à l'extrême entrainer le dépôt de bilan de l'ensemblier et la ruine de ses sous-traitants. Il y a bien contagion de l'échec, mais celle-ci reste limitée et ce n'est pas l'ordre lui-même qui est potentiellement détruit. Dans la finance il en va autrement  et les liens interbancaires sont par nature d'une toute autre force que ceux qui unissent ensemblier et fournisseurs. Ces liens sont créés par les clients des banques eux-mêmes, lesquels se livrent à des milliards d'opérations qui correspondent à autant de liens imposés aux banques. Ainsi des clients de la Société générale vont effectuer des règlements qui vont impacter la BNP, le Crédit du Nord etc. Les clients de ces autres banques effectuant eux aussi des opérations impactant toutes les autres banques. Il en résulte une nature complètement  holistique du système financier qui fait qu'un dépôt de bilan ici, peut entrainer une catastrophe planétaire en un délai extrêmement court. Les faits constatés depuis l'été 2007 confirment cette nature holistique du système financier et la grande peur des banquiers qui savent que leur propre survie dépend de la survie de tous les autres... dont pourtant on entretient des doutes sur leur solvabilité. ..On ne peut s'en sortir que tous ensemble mais on a peur de la maladie de l'autre dont on sait qu'elle est ultra contagieuse. D'où un marché interbancaire bloqué avec un taux d'intérêt qui enregistre un niveau de  fièvre.
 

La conclusion des développements précédents parait évidente : si l'on veut que  « l'ordre spontané » soit un espace de prix confortable assurant la « paisible économie » il faut interdire la finance déstabilisatrice. D'où l'expression parfois utilisée : « enfermer la finance dans une boîte » . L'idée, bien que séduisante n'est pas facile à mettre en œuvre. Outre les questions philosophiques que cela peut poser aux adeptes de l'ultralibéralisme, il existe des situations complexes où économie et finance sont indissolublement liées.
 

Tout d'abord il est assez difficile d'assurer le financement des entreprises sans passer par la finance. Sans doute peut-on interdire largement les marchés financiers et retrouver l'entreprise des 30 glorieuses, largement indépendante de la bourse. Il s'agirait même d'un progrès puisque la production de valeur  ne serait plus celle de la valeur boursière mais simplement celle de la valeur ajoutée. Ainsi, à titre d'exemple, pourrait être mis fin aux rachats d'actions par l'entreprise elle-même, rachats improductifs et qui font aujourd'hui scandale. Toutefois il semble difficile de n'assurer la croissance des entreprises que par le recours au patrimoine familial ou l'endettement bancaire.
 

Mais surtout, il existe des biens qui ont une double nature : celle de biens à consommer et celle d'actifs cherchant à se mettre en valeur. Telle est évidemment le cas de l'immobilier dont on sait la responsabilité dans la crise à venir. Se loger c'est « consommer des murs » mais c'est potentiellement se constituer un capital que l'on pourra mettre en valeur par divers moyens y compris celui de constituer  le socle de nouveaux crédits dits « rechargeables ».
 

Enfin la monnaie elle-même, qui appartient à l'économie, et qui appartient complètement à la finance surtout lorsqu'elle est complètement convertible en une infinité de devises sur lesquelles on spéculera. Il est ici bien sûr difficile de séparer « économie paisible » et « finance chaotique ». la question précédemment évoquée du risque systémique montre d'ailleurs le lien direct entre le marché interbancaire et le financement correct de la « paisible économie ».
 

Si la séparation est difficile, force est pourtant de reconnaitre que la fin du 20ième siècle correspond à une ouverture, volontaire ou non, de la boîte dans laquelle était jusqu'ici plus ou moins enfermée la finance.
 

2) La finance est « sortie de sa boîte ».

 

 Les hommes ont toujours cherché à enfermer la finance dans sa boîte. On sait qu'Aristote était un grand critique de la finance. Mais il est vrai que l'économie elle-même se devait de rester dans sa boîte et ce en tant que destructrice potentielle de l'ordre social .
 

La finance sort tout d'abord de sa boîte nationale lorsqu'on met fin à toutes formes de contrôles des changes. Tant que les devises ne connaissent qu'une convertibilité limitée au profit des opérations de l'économie traditionnelle, et surtout tant que les taux de change sont fixes, le risque de spéculation et d'emballement mimétique est possible, mais il est contenu. Tel n'est plus le cas avec les taux de change flottants et avec la convertibilité illimitée au profit de n'importe quel type d'opération en particulier spéculative. Cette sortie de la boîte nationale encouragée par le FMI lui-même est intervenue dans les années 80 pour un très grand nombre de pays et fût motrice de la mondialisation. En ce sens la mondialisation dispose d'une base réglementaire évidemment émise par des instances politiques. En clair si on a coutume de dire que la finance tue le politique (Le général de Gaulle ne pourrait plus dire aujourd'hui que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ») le politique se serait préalablement suicidé, d'où une double mort. Le séminaire nous a appris que cette interprétation de la mort du politique était contestée par les ultralibéraux, ce qui ne veut pas dire qu'elle est à rejeter.
 

Maintenant, la finance sort de sa boîte si internationalement libérée, il  est autorisé à n'importe quel type d'agent de spéculer sur les matières premières produites et utilisées économiquement par les acteurs qui les produisent et les utilisent. Aujourd'hui la plupart des grandes productions agricoles sont mondialement financiarisées par des acteurs qui n'ont rien à voir avec l'agriculture. Les grandes matières premières donnent lieu à émission de titres financiers pour des  volumes parfois 100 fois supérieur aux volumes physiques. Tel est approximativement le cas du pétrole dont le montant papier est chaque jour de 1 milliard de barils alors que le montant physique n'atteint pas les 85 milliards de barils. Les opérations d'échanges financiers sont totalement déconnectées de la base économique

La finance sort également de sa boîte si au-delà des places off  shore (400 banques 1500 Hedge Funds et 2 millions de sociétés-écrans) , les ratios prudentiels imposés par la réglementation  bancaire sont contournés par la systématisation des engagements et activités hors bilan. C'est évidemment le cas de la titrisation dont on a vu qu'elle permettait de revendre des crédits immobiliers et ainsi de se débarrasser des contraintes de levier , le risque de défaut étant transféré sur des agents qui  in fine ne savent plus ce qu'ils ont acheté. De ce point de vue rien n'empêchait l'interdiction de la titrisation qui pouvait devenir un délit comme l'est le fait de rouler à 200KM/h sur les autoroutes françaises. On pourrait citer le cas des CDS (« crédits défaults swaps ») qui ne sont que des paris sur la valeur future d'actifs, le vendeur pariant sur sa hausse et l'acheteur sur sa dévalorisation. Ces produits réputés dangereux sont une invention récente de la finance et représenteraient aujourd'hui quelque 60000milliards de dollars, soit un peu plus de 4 fois le PIB américain. (Les directeurs intéressés peuvent se rendre sur WIKIPEDIA.  En tapant CDS, ils pourront lire un article très intéressant sur le sujet.)
 

La finance sort également de sa boîte lorsque les agences de notation sont rémunérées par ceux là même qui exigent le triple A. Là aussi rien n'empêchait le décideur politique d'intervenir et mettre en place un système rigoureux de notation. Le fait est suffisamment connu pour ne pas insister.
 

La finance sort de sa boîte si une politique monétaire laxiste vient la nourrir et permettre un accroissement illimité de la pyramide des crédits. La politique monétaire laxiste est celle de la banque fédérale de réserve américaine (FED) qui avec son gouverneur  Alan Greenspan a, depuis 2002, adopté une politique de taux très bas. Logiquement comme expliqué dans tous les manuels d'économie, les banques classiques peuvent se refinancer auprès de la Banque dite centrale (celle qui a autorité sur les banques classiques dites aussi de second rang) Ce refinancement s'il est peu couteux sera fortement demandé par les banques qui pourront ainsi délivrer davantage de crédits à coût intéressant auprès des acteurs économiques et en particulier les ménages. A coût intéressant car le taux de l'intérêt décidé souverainement par la banque centrale est un taux directeur : normalement les taux pratiqués par les banques sont légèrement supérieurs au taux de la FED et assurent le bénéfice desdites banques.
 

Enfin la finance sort de sa boîte si, associé à la politique monétaire laxiste un gouvernement fédéral intervient lourdement auprès des acteurs pour développer le crédit hypothécaire au profit de ménages américains qui, insuffisamment  solvables, voient ce handicap s'effacer par la hausse continuelle des prix de l'immobilier... qui en retour autorise de nouveaux crédits... La croissance du stock de crédits devenant ainsi un substitut à la hausse des revenus interdits par une politique de déflation salariale. Ce mécanisme a lui-même pris un nom : le « home équity extraction » lequel permettait une croissance économique particulièrement élevée....
 

Au final il est possible de donner une dimension macroéconomique à la sortie de la boîte : les profits issus du secteur de la finance représentaient 14% du total des profits des entreprises américaines en 1960, mais ils se montaient à 39% de ce même total en 2007. Autre chiffre :la dette des ménages américains passe de 46% du PIB en 1979 à 98% en 2007... ce qui fait que le tiers de ces mêmes ménages supportent  une dette continue de 10000 dollars sur leurs cartes de crédits avec des taux allant de 11 à 15% ...et jusqu'à 30% en cas de retard de paiement. Dernier chiffre : les banques françaises assuraient  à elles seules le quart des revenus de l'Etat au titre de l'impôt sur les sociétés.

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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 17:17

Crise des années 2010 : Quelle première vision concernant la restructuration  du monde ?
 

La crise s'est maintenant suffisamment aggravée pour que l'on puisse abandonner son qualificatif « conjoncturel ». Et reconnaître un tel fait c'est aussi dire que le monde de l'après  ne sera plus celui de l'avant.  Reste à imaginer ce monde de l'après. Si nul ne peut sauter par dessus son temps ,  on peut néanmoins essayer de dégager des pistes crédibles à partir des grandes forces qui- au-delà de la crise- travaillaient déjà le monde ,d'une part , mais aussi à partir des outils choisis par les hommes pour en venir à bout , d'autre part. Le  présent texte se risque à un tel exercice.
 

Nous considérons ici comme acquis que la crise est d'abord celle de la dette, ce qui ne veut pas dire que cette dernière est la cause ultime. Il existe au-delà une chaine de causes dont la dette n'est qu'une conséquence, mais ce type d'interrogation ne sera pas abordé dans le présent texte.
 

L'inéluctabilité du choix de l'inflation.
 

Si l'on dit que le monde de l'après sera différent, c'est vraisemblablement parce que nous faisons le pari que les hommes vont préférer remettre les compteurs à zéro plutôt que de laisser la dette dans la tuyauterie en la faisant circuler entre les agents : particuliers , entrreprises, Etats en passant par les banques et les banques centrales. Et remettre les compteurs à zéro c'est faire le choix de la purge plutôt que celui  du risque d'une insupportable pression sur tout ou partie de la tuyauterie. En clair, les hommes , en particulier les responsables de ce bien public quasi mondial qu'est la monnaie ont déjà - depuis la fin de l'année 2008- choisi l'inflation, et donc la dévalorisation des monnaies, elle-même instrument de la disparition des créances. Ce choix est de ceux qui ne sont pas décidés mais simplement pratiqués, sans assentiment, mais compréhensivement. Tel est le sens de cette formule ambiguë des banquiers centraux : « nous utiliserons des moyens non conventionnels ».
 

Et ce choix est effectué en raison de l'autre face de l'alternative , à savoir des coûts exorbitants associés à celui de l'extinction de la dette, par montée de la pression dans la tuyauterie. En clair, faire payer les débiteurs est une entreprise beaucoup trop coûteuse, pour ceux qui ne peuvent payer, pour les jeunes, pour les Etats etc. Et aussi beaucoup trop coûteuse pour ceux qui voudraient ou qui veulent faire payer, à savoir, in finé les décideurs politiques. Sans doute le coût d'opportunité de l'inflation est-il élevé, voire considérable, notamment pour les titulaires de revenus fixes, notamment pour le pouvoir d'achat international de certains Etats, etc. il n'est pourtant que peu de choses par rapport aux désordres sociaux impulsés par le maintien des créances.
 

Certes , au regard de la montée en puissance de la  planche à billets des résistances vont se manifester et des tentatives de solutions alternatives seront envisagées. L'une d'elles serait , en Europe, de contourner la très dangereuse divergence croissante des taux d'intérêt sur la dette souveraine en mutualisant les risques. Ce contournement suppose la création d'une agence commune d'émission faisant disparaitre les « spreads ». Mais cela suppose des stratégies de coopération interétatiques aboutissants à des règles contraignantes pour les Etats menacés de dépôt de bilan. La mutualisation ne supprime pas les coûts et ne fait que les déplacer, ce qui suppose de disposer d'une très claire vision de l'intérêt de la coopération entre les partenaires du jeu. De fait les comportements type «  cavalier libre » risquent de l'emporter.
 

Au niveau mondial le choix de l'inflation dans le pays cœur , c'est -à-dire les USA, provoquera des désordres internationaux. C'est que les créanciers - Chine en premier lieu- n'accepteront pas facilement la dévalorisation de leurs énormes créances. Ils n'auront toutefois pas le choix et connaitront le sort éternel des créanciers -rentiers  en phase d'inflation à savoir la perte de capital.
 

Au fond les résistance à l'inflation des années 2010 seront de la nature de celles déjà rencontrées au vingtième siècle : solution pour certains acteurs , elle est problème pour d'autres.
 

Incendie inflationniste et involontaire dé mondialisation.
 

A l'intérieur de  chaque pays, l'inflation autorise  une redistribution des revenus .  la plus importante et la plus inéluctable est celle entre les vivants d'aujourd'hui et ceux de demain : les jeunes vont cesser d'hériter des conséquences de la goinfrerie de certains de leurs aînés. Bien sûr, ils cesseront demain de souffrir fiscalement des dépenses publiques que les ainés se sont octroyés avant la crise. Comprenons toutefois que ces ainés ne constituaient pas une classe homogène : les dites dépenses publiques étaient compensation - payées à crédit- de la déflation salariale bénéficiant à d'autres acteurs, notamment financiers. Les actifs de demain cesseront aussi - au moins pour un temps- de payer des retraites par capitalisation : les fonds de pension  secoués par le « deleveraging »  ont déjà, fort gravement inscrits sur les titres de pension, leur grande infortune . Pour les pays les plus anglo-saxons, la redistribution se déroule déjà sous nos yeux alors même que l'inflation ne se trouve que sur sa piste d'envol.
 

Pour le reste , elle va remettre en mouvement ce qui était considéré comme inscrit dans le marbre : la déflation salariale comme impératif  de compétitivité internationale. L'inflation n'affecte pas que la dévalorisation interne de la monnaie, et les taux de change vont évoluer aussi en fonction des taux relatifs d'inflation. La puissance dévastatrice de la crise au niveau interne laissera peu de temps à la surveillance des taux de change et peu de place au désir de maintenir la valeur externe des devises. C'est dire que le débat sur le juste partage du revenu national pourra reprendre de la couleur : il ne se fera plus sous l'épée de Damoclés de la compétitivité externe, elle-même conséquence de l'intangibilité monétaire.


Cette puissance dévastatrice autorise déjà la remise en cause de tout ce que l'on croyait être les bienfaits du libre échange, et il est inutile d'insister sur les rumeurs d'un protectionnisme rampant qui font les délices de la presse. Même la guerre des monnaies n'est plus très loin et le couple étrange qui fût la colonne vertébrale de la période de la  mondialisation, couple que nous avons appelé « chimérique » dans nos précédents articles , risque  de connaître le divorce. A l'inquiétude sourcilleuse de la Chine qui voit se mettre en place la planche à billets étatsunienne, l'Amérique répond en accusant la chine de manipuler les taux de change. Bref, la Chine devra payer le prix de son mercantilisme agressif.
 

Cette manipulation  monétaire est évidemment la grande tentation en Europe. Plus que tentation, elle deviendra nécessité avec l'impossibilité de rester dans la zone euro pour nombre de pays. C'est que la très dangereuse divergence des taux sur la dette souveraine dont nous faisions état n'est que la manifestation  de ce que nombre d'économistes savaient depuis toujours et en particulier tous les titulaires du prix Nobel, à savoir l'utopie d'une monnaie unique non accompagnée de la construction d'un Etat correspondant. Tous savaient que l'Europe n'était pas ce que Mundell  appelait une « zone monétaire optimale ». Les avantages considérables de la monnaie unique (réduction des coûts de transaction et  des risques de change notamment) n'ont pas dans le cas européen entrainé la construction d'une véritable zone monétaire homogène permettant de contenir des chocs asymétriques entre pays. C'est que les disparités structurelles : degré d'ouverture extérieure, spécialisations, régime des prix et des salaires, régimes démographiques etc. ne se sont guère estompées avec le temps. Ce qui signifiait le maintien de dispersions de croissance, de dispersions de revenus par tête,  de dispersion de taux d'inflation etc.  Tous phénomènes, qui au fond  existent aussi dans cet immense territoire américain équipé d'une monnaie unique (le dollar) mais qui est contenu par un appareil fédéral de transferts fiscaux, sans équivalent en  Europe. Les zones déprimées par un choc, peuvent aux USA,  bénéficier de transferts en provenance de zones en expansion, ce qui est quasi impossible au sein de la zone euro. L'Euro, à l'instar des voies ferrées pour le transport, ou les lignes pour l'acheminement de l'électricité, constituait un réseau universel permettant des rendements croissants. Mais la comparaison s'arrête vite, car si les réseaux ferrés et électriques assuraient la redistribution, par des politiques tarifaires notamment, et produisaient de l'universel au sein d'un espace national, l'euro en est bien incapable. Si donc la zone sud de l'Europe connait un déséquilibre de ses échanges avec la zone nord, il n'est d'autre recours que la dépression profonde, et l'impossibilité de construire un universel  européen , avec les sentiments d'appartenance qui peuvent lui correspondre.


 Résultante de la contrainte inflationniste, cette tempête sur les monnaies est évidemment source de dissociations : sortie de l' euro pour certains pays, abandon de références et définitions de parités par rapport à un panier de monnaies plus ou moins étoffé pour d'autres . Déjà la contraction du commerce mondial  étonne : son recul est autrement important que le recul des PIB, et les indices de références , tels le  célèbre « Baltic Dry Index »  ne cessent d'affoler, tandis que l'activité des principaux ports du monde s'effondre.


Cela signifie la dissociation de la « chimérique » avec pour lieu d'affrontement  le taux de change dollar/yuan. Le partenaire dépensier (les USA) n'acceptera plus que sa demande soit exportée vers le partenaire épargnant (La Chine) afin d'y soutenir l'emploi. Le processus sera long puisque cette exportation de la demande américaine correspond à l'incapacité de ce dernier pays de produire les biens et services convoités dans les quantités et qualités requises. Un raisonnement symétrique, s'appliquant à la Chine, permet d'en conclure à l'avènement d'économies beaucoup plus auto-centrées que par le passé.


Cette dissociation du couple géniteur de la mondialisation sera lourde de conséquences . En premier lieu le statut international du dollar s'estompera. Ce dernier cessera progressivement d'être  bien public mondial au profit d'un statut plus modeste : celui de bien public national. Comme le dollar sera le problème des américains alors qu'il était le problème du reste du monde, il parait évident que les stratégies des fonds souverains -s'ils survivent- en seront changées. 


La marche vers la dissociation généralisée des monnaies et des économies mettra en lumière l'utopie mondialiste qui consistait à construire un monde désétatisé. Réguler la mondialisation en désétatisant était un exercice aussi difficile que celui de construire un cercle carré. Reste à savoir si l'après crise consacrera le retour du politique.
 

Dé mondialisation et nouvelles configurations : des Etats dépolitisés.
 

Le retour du politique est annoncé avec force partout dans le monde. Les personnels politico administratifs en place en deviennent soupçonnés de schizophrénie, tant la rupture épistémologique des discours émis parait grande.  On parlait « marchés » et l'on se met à parler « circuits » en devisant doctement, sur les vertus comparées d'un multiplicateur keynésien orienté dépenses, par rapport à un multiplicateur orienté diminution de la fiscalité. Et partout dans le monde  on se remet à estimer la valeur des miraculeux multiplicateurs : 1,23 pour la France selon Olivier Bouba-Olga , 1,5 pour les USA selon Krugman.  Dans les faits, et au niveau des instances politiques, il semble toutefois qu'il s'agit d'une pensée justificatrice de décisions prises dans l'urgence, et sous la contrainte. Les décideurs politiques n'ont pas effectué de choix en Octobre 2008 lorsqu'ils ont apporté  garanties gigantesques et recapitalisations pharaoniques aux systèmes financiers : pris en otages, ils ont préféré payer la rançon plutôt que de disparaitre dans l'effondrement généralisé des systèmes monétaires. Deux mois plus tard, en décembre 2008 puis en janvier 2009, ils préfèrent encore payer la rançon des plans dits de relance. Simplement les preneurs d'otages, parce que eux même en guerre les uns contre les autres, ne sont plus nécessairement les mêmes : les industriels  qui se disent victimes des banques exigent leur part.  Et l'inflation monétaire qui en résultera inéluctablement est le signal économique d'une inflation mimétique autrement puissante. Car il semble normal que les salariés, les retraités etc. qui sont de fait les vrais victimes exigent des compensations et des réparations. Les acteurs et citoyens, invités jusqu'ici à se diriger avec voracité vers les délices de l'individualisation postmoderne, dans l'océan de la concurrence généralisée, veulent en revenir à des comportements plus anciens et peut-être davantage holistique.


Pour autant s'agit-il d'un véritable retour du politique avec sa dimension programmatique c'est-à-dire débats sur les chemins à suivre pour construire le futur du monde ? la caractéristique essentielle du monde d'avant la crise était précisément la disparition d'un futur en ce qu'il était absorbé par le présent . Les déficits budgétaires étant la marque essentielle de ces orgies de l'instant au détriment du futur. La production de valeur actionnariale au détriment de l'investissement et de la production de valeur ajoutée en étant une autre.
 

En la matière le retour des débats programmatiques sera probablement assez long. Il est probable que la présente année, sera toute entière consacrée à maintenir le présent, et peu de temps sera consacré à la construction du futur. Les plans de relance, sont bien sûr incoordonnés, et surtout pris dans l'urgence : parce que l'investissement ne se pense, ne se construit, et ne développe ses effets que dans un terme trop éloigné, on nourrit les plans de projets déjà ficelés, c'est-à-dire sans réflexion approfondie  sur leur cohérence. Les politiques nationaux, parce que otages  des agents internes, connaitront des difficultés à construire des stratégies coopératives dans les rencontres type G20.
 

Le contenu des débats présents dans les instances de réflexion, laisse à penser que les solutions envisagées resteront trop technicistes : améliorer l'information financière, atténuer la procyclité des normes prudentielles et comptables, créer un superviseur des établissements financiers, etc. Il s'agit encore de maintenir autant que possible le présent. Beaucoup d'experts croient encore - et c'est sans doute plus simple- que le monde des humains se régule avec des outils appartenant au monde de la mécanique.
 

Ce n'est donc qu'à l'issue de l'incendie inflationniste que les hommes pourront envisager de nouvelles solutions à la question du vivre ensemble. Sans la rupture, et rupture imposée par les faits nous resterons probablement prisonniers- quelques temps encore- de la triste constatation de Hans Jonas : « Ce qui a été commencé nous hôte l'initiative de l'agir et les faits accomplis que le commencement a crées s'accumulent pour devenir la loi de sa continuation».

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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 13:26
Bonjour,
je viens de créer ce blog intitulé "La crise des années 2010".
Figureront sur celui-ci tous mes articles concernant cette grande mutation que l'humanité va connaitre. Et pour commercer ceux déjà publiés par contreinfo : http:contreinfo.info.

Les mutations à venir seront considérables et toutes les idées seront bonnes à discuter.

Jean Claude Werrebrouck
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  • : Analyse de la crise économique, financière, politique et sociale par le dépassement des paradigmes traditionnels
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