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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 08:34

On trouvera çi-dessous le plan de ma conférence prononcée au Cercle Aristote le 21 janvier 2013 à Paris:

                  Qu'est-ce qu'une Banque Centrale?

 

-        Vers un changement de paradigme concernant les Banques Centrales ?

-        La monnaie moderne est, historiquement, la forme choisie par le pouvoir pour le règlement de la partie de la dette des sujets appelée « impôt ».

Explication :

    -     Historiquement le pouvoir fait des sujets, des endettés ;

    -    Il récupère pour cela le fondement universel des religions qui  fait  des  hommes, des endettés vis-à-vis des forces de l’au-delà ;

    -     la dette est multiforme : vie, travail forcé, ressources diverses, impôt  monétaire ;

                -     le pouvoir choisit la forme de la monnaie de l’impôt monétaire :  historiquement le métal, car   liquidité universelle et réserve de  valeur.

                  -     La monnaie métallique apparait-historiquement - comme règlement de la dette du pouvoir vis-a-vis des mercenaires qu'il emploie.

 

-        La circulation monétaire à partir des dépenses des mercenaires constitue la richesse qui sera prélevée sur les sujets, richesse appelée « impôt ».

 

-        La première forme de  Banque Centrale est une mine  de métal soudée au Trésor Public.

-        La monnaie est ainsi historiquement un objet politique central bien plus important qu’un simple « bien public ». D’où la bonne compréhension de l’expression :

                               « Battre monnaie est un attribut de la souveraineté ».

 

-        Parce que métallique et réserve de valeur, la monnaie devient  «  loi d’airain » pour le pouvoir.

 

-        La marche progressive du pouvoir  vers l’Etat de droit, devient baisse de niveau d’intensité et partage de la violence d’Etat : des sujets peuvent devenir des créanciers du pouvoir.

 

-La dette publique est un signe tangible de la baisse de la violence d’Etat, et son transfert progressif au secteur privé de la finance.

 

-        Parce que les Banques Centrales, nées d’une baisse de la violence d’Etat, sont amenées à gérer l’objet politique central qu’est la monnaie, elles sont des

                                               institutions politiques centrales

 

-        Le détachement progressif des Banques Centrales vis-à-vis des Trésors correspond au transfert de l’objet politique central au secteur privé de la finance.

 

-        Les évolutions historiques des statuts des Banques Centrales traduisent l’évolution des rapports de forces entre finance et entreprenariat politique.

 

-        L’actuelle indépendance des Banques Centrales est la forme suprême de l’apparent démantèlement du politique.

 

 

 

                                           

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 23:00

On trouvera çi-dessous le texte intégral de l'article publié dans le dernier numéro de Médium

 

            La loi d’airain de la monnaie

 

Par Jean-Claude Werrebrouck

 

 

 

On sait aujourd’hui qu’il est possible de créer autant d’argent qu’on en a besoin, et aussi bien l’histoire du vingtième siècle que la gestion actuelle de la crise – qui voit s’accroitre la masse monétaire beaucoup plus rapidement que la richesse – nous enseignent que la rareté monétaire est une invention humaine. De fait les actuelles banques centrales créent de l’argent à partir de rien.

 

Pour autant, parce que pendant des millénaires les hommes furent aliénés par un choix de monnaie métallique, ils ont connu la pénurie monétaire engendrée par des raretés de mines de métal auxquelles il fallait ajouter la thésaurisation. C’est cette pénurie, par ailleurs grande source de gains apparaissant sous la forme d’un taux de l’intérêt, qu’on appelle loi d’airain de la monnaie. Cette grande aliénation que l’on croyait disparue au vingtième siècle se dresse aujourd’hui sous la forme d’une gigantesque barrière notamment à l’encontre des Etats : ayant abandonné le pouvoir monétaire ils se font apparemment tort à eux-mêmes.[1]

 

 

 

Montée de l’économie et promotion du métal précieux

 

Dans le face à face permanent, caractéristique des sociétés primitives, l’échange prend une nature singulière .  Celui-ci peut être simple échange de dons ou échanges de valeurs économiques, dont le but n’est pas le profit mais simplement celui d’assurer la simple lutte contre l’entropie : il faut bien manger, s’habiller, etc. et produire les valeurs d’usages correspondantes dans une quantité suffisante, toutefois sans surplus, pour assurer la reproduction de la société. Dans ce type de monde, si des signes monétaires commencent à circuler, on ne peut les considérer comme équivalents aux nôtres car ils ne sont pas réserve de valeur, et ne sont pas thésaurisés. Les monnaies en question ne sont que des signes comptables matérialisant le crédit que se font des échangistes qui se connaissent et vivent par ailleurs dans un tissu social très dense. Par un curieux retour de l’histoire, nos « monnaies locales » - compléments des monnaies « réserve de valeur »- renouent avec ces monnaies antiques.

 

Ces dernières  perdurent le plus souvent alors même que des monnaies faites de métal précieux commencent à circuler. Ces deux espaces de circulation monétaires ne se recoupent pas : tandis que les vieilles monnaies servent aux usages communautaires traditionnels (le dedans), les autres feront circuler des marchandises beaucoup plus impersonnelles car appartenant à des inconnus et véhiculées par d’autres inconnus (le dehors). Dans l’Europe du moyen-âge, on parlait ainsi de « monnaies noires », faites de cuivre de bronze ou de plomb, opposées aux pièces de métal précieux. Ce fait historique marque le passage à l’économie, et si la simple lutte contre l’entropie persiste dans les cellules domestiques de base, d’autres agents s’adonnent à son dépassement avec le jeu d’un échange qui devient authentiquement économique et marchand. Avec son potentiel d’illimitation.

 

C’est ce bouleversement qui doit déboucher sur l’aliénation monétaire : le métal précieux est automatiquement « élu » et devient aussi réserve de valeur. Élu car l’élargissement de l’espace de communication (le dehors) fait diminuer le capital social : la confiance, sous-produit du holisme, laisse place à la méfiance envers ceux que l’on connait moins. La monnaie ne peut plus être un symbole que l’on pourrait même ne pas utiliser si la division du travail était extrêmement réduite. Il faut qu’elle devienne réalité, valeur réelle, pour libérer de tout engagement ; en même temps, elle devient pouvoir d’achat général, réserve en attente d’une opportunité. La monnaie de métal précieux devient ainsi à la fois la quintessence de la « liquidité » et une réserve de valeur.

 

Vertu libératrice avec sa contrepartie aliénante : c’est la perte de capital social qui élit le métal précieux en tant que paravent, face aux risques de ce qui devient l’économie. Elle devient ainsi un substitut, un ersatz, envers lequel la confiance doit en conséquence se maintenir, contre les faussaires et autres manipulateurs. C’est le début d’une longue marche vers la loi d’airain de la monnaie.

 

Au-delà même des raretés naturelles provoquées par l’épuisement des mines, cette nouvelle monnaie tend à être « récessionniste » parce qu’elle est thésaurisée : elle risque donc de réprimer l’économie, alors même qu’elle résulte de la montée de cette dernière.

 

Montée du politique et marche vers la centralité monétaire

 

Les premières civilisations, les empires et les États correspondants, ont dépassé le stade de la simple lutte contre l’entropie, et produisent du surplus, dont la contrepartie sera une accumulation d’objets symboliques, religieux et politiques : temples, objets d’arts, constructions témoignant de la puissance du prince, etc., qui élargissent la fonction réserve de valeur du métal. Ce surplus forme l’investissement « macroéconomique » de ce type de monde, dont le coût est la rémunération monétaire des artistes, artisans, et autres bâtisseurs de temples et de cathédrales.

 

La montée de l’économie et de la monnaie métallique est aussi celle de la grande aventure étatique. Le politique qui, dans ce type de monde, prend la place des dieux, bénéficie du statut de ces derniers et accapare leur position de créancier infini : l’impôt se substitue, au moins partiellement, aux sacrifices envers les divinités. Il y aura même parfois concurrence ou complémentarité, et Périclès racontera qu’il fallait – nécessité de la guerre oblige – prélever sur les offrandes et objets sacrés de Délos de quoi financer les armées. Les « entrepreneurs politiques » sont ainsi, comme les dieux, des créanciers, et les modes de remboursement restent diversifiés : dette de vie, esclavage, dépendances diverses, impôt en nature, mais aussi impôt monétaire. Et plus les prélèvements sont liquides et plus leur « pouvoir d’achat » est grand, notamment vis-à-vis d’étrangers, individus simples mercenaires, voire puissances politiques étrangères, connaissant la même aventure.

 

Le métal précieux doit donc logiquement devenir « équivalent général », se substituant progressivement à nombre d’autres formes de prélèvements. Les princes deviennent ainsi les personnages centraux d’une circulation monétaire plus moderne, celle qui initie l’âge économique de l’humanité. Battre monnaie devient un attribut de la souveraineté. Mais en même temps la vocation du métal est d’être dissimulé et thésaurisé : la guerre peut se manifester à chaque instant et les potentialités récessionnistes du métal sont ainsi récurrentes. La centralité monétaire est donc fondamentale. Les princes doivent y veiller, empêcher si possible l’exportation du métal (qui, par exemple, va saigner Rome et contribuer à son effondrement) et surtout se construire un monopole de la frappe : les hôtels des monnaies.

 

Ruser avec la loi d’airain

 

La sélection du métal est aussi un fardeau pour le prince. D’un côté elle affirme sa puissance et son pouvoir de prédation sur les sujets endettés ; de l’autre, il faut en réguler le flux si l’on ne veut pas faire face à une pénurie, source de récession ou, à l’inverse, risquer la méfiance résultant d’une surabondance. Le prince a intérêt à une multiplication des signes monétaires, surtout s’il peine à pérenniser ses prédations par la contrainte : esclavage, corvées, impôt, etc. La conjonction d’une pénurie de métal par épuisement ou perte de contrôle de mines conjuguée à des résistances croissantes des sujets, peut l’amener à « tricher » au niveau des hôtels des monnaies. Ainsi, en France le mandement royal de 1358 affirme sans pudeur que l’on doit préférer la monétisation à l’impôt et que le roi doit mobiliser les rentes qu’il tire de la frappe. Et si les sujets s’avisent de cette politique de dilution, le prince dispose d’autres expédients, par exemple l’obligation de renouvellement plus rapide de la frappe des monnaies anciennes, ou l’émission d’une nouvelle monnaie, voire la simple vente des hôtels des monnaies lesquels deviennent des charges publiques pour une bourgeoisie financière en voie de constitution.

 

Toute la période qui va de la naissance de l’économie et de l’État à leur plein épanouissement, avec les révolutions industrielles et le passage progressif à l’État de droit, correspond à l’histoire de la ruse avec la loi d’airain.

 

Pendant très longtemps, la monnaie de papier est une impossible solution à la pénurie monétaire, d’où des catastrophes bien connues, par exemple, en France, le système de Law ou les assignats. On a connu aussi l’élection de deux métaux précieux que l’on fait circuler simultanément avec des valeurs légales ne correspondant pas nécessairement à leurs prix de marché. Nous avons là toute la question du bimétallisme et de cette fausse solution qu’était l’Union Latine (1865), voulue par un empereur cherchant peut-être à restaurer un empire et édifier une monnaie européenne unique. Derrière ces tentatives se manifeste la « loi de Gresham »[2]. Et parce qu’elle fait peur, l’or continuera à manifester son irrésistible puissance. La Grande Bretagne s’y pliera très longtemps et paiera ainsi très cher sa tentative de retour à l’étalon-or dans les années 1920. Organisant la pénurie monétaire, son État devait plonger le pays dans un tourbillon récessionniste mettant fin à la grandeur britannique.

 

Loi d’airain et affrontements autour de la rente

 

La fonction de réserve de valeur de la monnaie à l’origine de la loi d’airain, préoccupe des groupes sociaux dont l’existence politique s’affirme en même temps que l’État de droit. Lorsque les princes, prédateurs infinis, saisissent qu’il est de leur intérêt de laisser grossir une masse taxable par le biais d’une prédation plus intelligente, ils laissent l’économie s’épanouir et avec elle le groupe des entrepreneurs économiques. Les créances des princes sur les sujets se trouvent complétées par des prêts consentis par les financiers. La fonction réserve de valeur de la monnaie s’épanouit et avec elle la rente, c’est-à-dire le taux de l’intérêt. Phénomène qui développe des endettements publics croissants et parfois gérés par la violence de l’État endetté : banquiers italiens du moyen-âge, machiavéliques expulsions des juifs avec extinction juridique des dettes de leurs débiteurs par versement du cinquième des sommes dues au Trésor royal, etc. Mais la marche progressive vers l’État de droit aboutit à un partage plus serein de la rente générée par la fonction réserve de valeur de la monnaie métallique. En échange d’un début de partage de la souveraineté monétaire, le prince, affaibli, se trouve plus ou moins assuré de bénéficier des services des banquiers.

 

Ceux-ci acquièrent, le plus souvent sans titres, un véritable droit sur la monnaie légale : ils commencent à émettre du papier au-delà de leurs réserves métalliques, ce qui correspond à un début de transfert de la fonction régalienne d’émission monétaire. L’ « entrepreneur politique », de plus en plus souvent soumis à l’élection dans le cadre d’un marché politique naissant, est satisfait de voir le déficit public couvert par un achat régulier de titres producteurs de rentes. Ainsi la rente perpétuelle du 19èmesiècle engendre une classe de rentiers heureux de voir se creuser le déficit public qui leur procure un style de vie confortable et sécurisant. A la belle époque (vers 1900) le service de la dette publique française est évalué à 25 % du budget de l’État, lequel représente environ 12 % du PIB et le service de la dette pèse donc trois points de PIB, charge comparable à celle que l’on constate aujourd’hui. Les entrepreneurs politiques ne rusent plus que modérément avec la loi d’airain : le franc germinal reste stable tout au long du 19ème siècle. Jadis les princes protégeaient les aristocrates, désormais ils défendent les intérêts des rentiers.

 

La montée de l’État de droit est aussi celle de l’idéologie du contrat social et de l’intérêt général. Moins prédateurs, les entrepreneurs politiques constatent que leur reconduction au pouvoir passe par un marché fort particulier où il est question de services publics dont le coût est financé par l’impôt. Mais comme le soupçonnent les premiers libéraux (Constant, Bastiat, Spencer…), les services publics et les impôts ne relèvent nullement du « contrat ». Aucun agent n’achète sur un marché, des services publics contre un paiement volontaire. Le libéralisme croit en finir avec le prédateur, alors qu’il n’en finit qu’avec son représentant historique et laisse intacts les instruments de la prédation, laquelle pourra fonctionner démocratiquement au gré des majorités parlementaires.

 

Mais si une communauté d’intérêts et de destin lie entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques, des évènements majeurs peuvent mettre en cause cette complicité.

 

Loi d’airain maîtrisée et étiolement de la rente.

 

Lorsque l’illimitation de l’économie se conjugue avec l’illimitation de la guerre et des besoins financiers correspondants, les limites de la monnaie doivent être définitivement repoussées. Il faut inventer une usine à produire, toujours centralement, de la monnaie. Avec la fusion du Trésor et de la banque centrale, les moyens monétaires peuvent devenir tout aussi illimités que la violence militaire.

 

L’apparente mondialisation du 19ème siècle laisse la place à une forte consolidation des États-Nations. Curieusement, déficits et dettes publique devenus aussi gigantesques qu’aux époques prémodernes ne sont plus un boulet pour les pays qui – peut-être à l’exception de la Grande Bretagne – décident de ne pas s’en soucier, et préfèrent s’adonner aux investissements de reconstruction. Et il est vrai que si Trésor et Banque centrale ne font plus qu’un, la dette publique n’a plus de sens. Cette dernière n’a de réalité que si Trésor et Banque centrale sont séparés et n’ont de contact qu’avec un « curieux marché » où l’État (Trésor) est demandeur de monnaie – la monnaie légale, donc la sienne, celle qu’il a « adoubée » et fait gérer par la banque centrale - et où les banques  se trouvent offreuses de cette même monnaie.

 

Sans séparation, plus de marché de la dette et donc plus de dette publique. Dans un tel système où l’unité réelle – au-delà des apparences juridiques et institutionnelles – du Trésor et de la banque centrale est validée, c’est le Trésor qui fixe la quantité de monnaie en circulation et non pas le système financier. Durant quelque 60 années du vingtième siècle, dans nombre de pays, L’État retrouve la pleine souveraineté monétaire et cette fois sans risque d’épuisement de réserves métalliques, ni même de catastrophe monétaire, grâce à la mobilisation de tous les facteurs de production. Même l’Allemagne, victime d’une gigantesque inflation, saura, avec le docteur Schacht (1932-1936), se ressaisir très rapidement en faisant correspondre circulation monétaire et production. Désormais, dans nombre d’États, la production de monnaie s’ajuste à la croissance de l’économie laquelle a pour limite – à la fois supérieure et inférieure – les réserves en facteurs de production et en gains de productivité.

 

Mais avec l’étau monétaire disparaît – au moins partiellement – la rente. Surtout si, comme ce sera le cas de la France, le « curieux marché » n’existe plus, tant il est contourné, et que les taux d’intérêt réels (inflation comprise), sont politiquement décidés à un niveau proche de zéro. La rente est ici victime de la répression financière, ce que Keynes avait appelé « l’euthanasie des rentiers ». Ce n’est plus l’épargne (fonction réserve) mais la mobilisation de tous les facteurs de la production (plein emploi) qui nourrit l’investissement (fonction accumulation) financé par création monétaire.

 

La loi d’airain est ainsi provisoirement maitrisée . Elle survit toutefois en raison du comportement des autres souverains monétaires chez qui elle peut, en fonction des circonstances, se pérenniser. C’est que la fonction réserve de la valeur cherche à se maintenir malgré la répression financière, d’où la fuite devant la monnaie et la spéculation, qui entraînent à leur tour le renforcement de l’appareil répressif (contrôle des changes et de la circulation du capital, etc.). En renforçant l’Etat-Nation, le souverain moderne renforce un « dedans » face à un « dehors » lui-même renforcé et qui vient limiter sa souveraineté monétaire. De la même façon que les monnaies noires (du dedans) cohabitaient avec les monnaies d’argent et d’or (du dehors), les nouvelles monnaies souveraines se construisent sur la base d’un dehors qui échappe au souverain : l’euthanasie des rentiers ne parvient jamais à l’hégémonie.

 

Le retour de la loi d’airain de la monnaie.

 

Contrairement aux apparences, la fin de Bretton-Woods, avec la décision du président des USA, le 15 Août 1971, de supprimer la conversion en métal du dollar, ne correspond nullement à une nouvelle victoire sur la loi d’airain. C’est plutôt une victoire des entrepreneurs de la finance qui, bénéficiant de l’illimitation économique ouverte par la mondialisation, se sentent capables de repousser les limites du « déficit sans pleurs »[3]par la création monétaire. De même, une bonne gestion marchande des titres publics permet de soutenir, voire d’élargir le déficit public, « jumeau » du déficit extérieur. À l’époque, le président des USA ne se doutait peut-être pas du cadeau ainsi fait à la finance qui va accroitre sa « part de marché » dans le PIB planétaire. Quelques années plus tard, toute la législation rooseveltienne sera progressivement démantelée pour abolir la loi d’airain… dans la finance. Ce vaste mouvement sera justifié par une recherche universitaire étrillant le corpus keynésien au profit d’une « théorie des marchés efficients » nobélisée. La grande machine à fabriquer de la dette et donc de la rente, machine à financiariser l’économie réelle, se met en ordre de marche.

 

Partout dans le monde, les entrepreneurs de la finance se libèrent de la répression financière imposée par les entrepreneurs politiques et reportent sur les États les contraintes de la loi d’airain. La meilleure illustration en est donnée par la séparation complète des Trésors et des banques centrales, séparation extrême en Europe où les banques centrales de la zone euro ne peuvent même pas participer aux enchères de la dette publique. Du même coup, la rente est rétablie et se trouve désormais garantie par une politique rigoureuse de stabilité des prix, principal objectif des banques centrales indépendantes contre la dissolution des stocks de dettes par cet acide qu’était l’inflation. Les banques centrales deviennent gardiennes de la valeur des actifs financiers de toute nature, ce qui libère la finance et contraint les États.

 

De la loi d’airain de la monnaie à la loi d’airain des salaires

 

Au rétablissement d’une frontière infranchissable entre le Trésor et la banque centrale correspond la suppression de la frontière monétaire entre les États-Nations. Destruction d’un côté et construction de l’autre sont les conditions nécessaires à une édification grandiose : la mondialisation. Son prix se mesure en fin radicale de la souveraineté et en retour de la vieille loi d’airain de la monnaie au seul détriment des Etats.

 

La justification de la mondialisation est connue : l’épuisement du fordisme dès la fin des années 60  doit être combattue en recherchant de nouvelles productivités dans les espaces périphériques.  Il faut donc agréger aux vieux espaces d’accumulation de nouveaux territoires où la faiblesse des rémunérations se substitue aux gains de productivité déclinants dans les espaces centraux. Mais cela ne suffit pas pour rétablir un équilibre entre l’offre et la demande globales, car avec la disparition du fordisme national, disparaissent aussi les institutions qui garantissaient les débouchés d’une offre rapidement croissante. Sans mécanismes de redistribution, la pression sur les salaires rétablit la « loi d’airain des salaires » pré-fordiste à l’échelle mondiale : de quoi réfléchir à ces « sursauts de compétitivité » via une baisse du coût du travail dont le monde s’abreuve aujourd’hui en constatant l’affaissement de la croissance…

 

La présente crise de l’entrepreneuriat politique est vécue comme la « fin du politique » au profit de la dictature de l’économique. Il n’en est rien, puisque la mondialisation est elle-même une construction institutionnelle. Simplement, les entrepreneurs politiques qui depuis 30 ans construisent la mondialisation pour faire reculer les limites du fordisme sont obligés de la négocier contre la mise à l’index de l’État-providence… pièce essentielle  qui justifiait le succès et la légitimité  de l’entreprenariat politique.

 

Mais «  la loi d’airain des salaires » provoque une crise mondiale de débouchés où chaque État, tente de reporter par une concurrence agressive sur tous les autres, les problèmes qui en résultent. Face au dessaisissement monétaire des États, les entrepreneurs de la finance dérégulée proposent aux victimes de la nouvelle loi d’airain le remède de l’endettement pour pallier l’insuffisance mondiale de débouchés. Difficile dans ces conditions de maintenir la crédibilité d’un entreprenariat politique construite dans la phase ascendante du fordisme.

 

Les États dépossédés de la souveraineté monétaire ne sont pas tous dans la même situation au regard de la finance libérée.

 

Nouveaux rapports de forces

 

En dehors de cas très particuliers (Chine, Corée du nord…), le nouvel équilibre entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance est un rapport de forces variable.

 

Pour les pays à monnaie de réserve, il existe une communauté d’intérêts. Ainsi, aux USA, c’est bien l’industrie financière, qui en augmentant sa part de marché dans le PIB, permet aussi le développement de la part de marché américain dans le total des dépenses militaires mondiales. Le financement de la guerre qui était naguère soumis à la loi d’airain (il fallait de l’or pour payer les mercenaires) s’en libère grâce à l’illimitation de la finance. La fin de Bretton-Woods permet ainsi le gonflement du budget militaire américain avec le financement des guerres associées : Vietnam, Irak, Afghanistan .

 

Pour les pays dont la monnaie ne repose que sur une base légale étroitement nationale, le rapport de force entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques est tout autre, et la loi d’airain s’impose durement aux seconds, sous la forme du « curieux marché » : la rente est payée par les contribuables et vient limiter l’éventail des possibles.

 

Avec la séparation complète du Trésor et de la banque centrale, le premier est contraint d’acheter sa propre monnaie aux correspondants (les banques) de la seconde, qui lui est devenue étrangère. Pour conquérir ou conserver le pouvoir, les entrepreneurs politiques doivent construire de nouveaux compromis devenus plus difficiles car la nouvelle mondialisation impose, outre une gestion monétaire très stricte, une extrême prudence fiscale et sociale. Investir pour parvenir au plein emploi n’est plus une décision de politique économique et il ne faut désormais compter que sur la confiance des marchés.

 

Les pays de la zone euro sont sans doute les plus affectés. A défaut d’une fusion des marchés politiques au profit d’un État européen, la monnaie unique ne peut fonctionner que sur la base d’une loi d’airain particulièrement stricte, avec un séparation radicale des Trésors et de la banque centrale et le financement des États par le « curieux marché » au détriment des entrepreneurs politiques et au profit de l’industrie financière.

 

Avec les récentes décisions de la BCE de rachat sans limite de titres et ses fonctions futures dans l’union bancaire européenne en cours d’élaboration, ce sont les créanciers qui voient leur rente garantie. Et si demain l’ensemble du système bancaire européen passe sous le contrôle de la BCE, le rapport de forces au profit de la finance sera encore accentué.

 

Toutefois, la finance n’a pas intérêt à ponctionner les États jusqu’au défaut, au risque de l’effondrement planétaire. D’où ce paradoxe : après avoir acheté aux entrepreneurs politiques l’indépendance des banques centrales, les entrepreneurs de la finance exigent désormais qu’elles interviennent sur le marché de la dette publique pour soulager les États ! Le loup se préoccupe de la santé du mouton.

 

Désordres monétaires et paniques sur la fonction réserve de la valeur

 

D’une certaine façon la finance fût le mur de protection qui a permis de maintenir pendant près de trente années l’illusion d’un fordisme par d’autres moyens. C’est elle qui a rétabli l’équilibre entre offre et demande globales à l’échelle mondiale : la dépense américaine a pu s’accroitre malgré des revenus constants (dont la cause était la nouvelle concurrence mondiale) et la production chinoise a pu bondir sous l’effet d’une mondialisation compensant l’étroitesse des débouchés internes. Et ce modèle réduit de mondialisation qu’est la zone euro a pu reproduire par la finance, le modèle global : le Nord étant l’équivalent de la Chine et le Sud celui des USA. La crise de la machine à faire de la dette n’étant autre que l’effondrement progressif du mur de protection, mettant à nu la grande dislocation des sociétés. Il faudrait pérenniser la croissance de l’endettement pour empêcher le déploiement mondial de la crise de l’économie réelle, mais en même temps cette pérennisation est aujourd’hui impossible : trop de dette affecte la confiance.

 

Les volumineux et confortables coussins de dette retirés du jeu, il ne reste plus pour la survie de tous, que le bouc émissaire de la monnaie : la guerre des monnaies. Guerre elle-même perdue - car jeu à somme nulle - comme le fût la guerre des dévaluations des années 30. Un scénario probable est donc l’élargissement important des fluctuations (taux de change flottants) déstabilisant l’ensemble des systèmes de prix avec exacerbation de l’activité spéculative. Et une activité spéculative dont l’horizon serait la recherche acharnée, mais devenue difficile, de la fonction réserve de la valeur.

 

On peut donc penser que dans un premier temps, l’effondrement de la finance se marquera par l’élargissement du front de la financiarisation générale des activités humaines : si les monnaies, malgré le fantastique développement de la technologie financière ne peuvent plus assurer la fonction réserve de la valeur, alors c’est l’ensemble des autres biens qui sera testé comme salut possible. D’où, présentement, la bataille planétaire entre régulateurs publics ou privés et industrie financière pour bloquer les tentatives de limitation des activités purement spéculatives.

 

Bien évidemment l’histoire ne s’arrêtera pas, et le développement démesuré de la rente sera un jour corrigé en raison de ses effets dévastateurs, à l’échelle planétaire, sur les sociétés.

 

 

 



[1]Pour en savoir plus , on pourra consulter : « Banques centrale, indépendance ou soumission » Y Michel, 2012

[2]Thomas Gresham était un financier anglais du 16ième siècle qui avait constaté que lorsque deux monnaies circulaient simultanément dans un espace, les agents thésaurisaient la bonne monnaie pour ne financer leurs échanges qu’avec la mauvaise. D’où l’expression « la mauvaise monnaie chasse la bonne ».

[3]Expression de Jacques Rueff – conseiller du Général De Gaulle - pour désigner le déficit extérieur américain.

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 23:00
Mario Draghi a déclaré jeudi 10 janvier que "nous retournions à une situation normale sur le plan financier, mais nous ne sommes pas du tout sur la voie d’une reprise rapide et forte". Après l’austérité, l’année 2013 sera-t-elle l’an 1 de la relance ? A défaut, doit-elle l'être ?

 

Philippe Waechter :

 Ces réflexions peuvent éclairer les choix qui sont faits en zone euro actuellement. Si les économies sont contraintes, vouloir allez vite dans la réduction des déséquilibres des finances publiques est prendre le pari que tous les autres déséquilibres se sont estompés. C'est une hypothèse forte et elle l'est d'autant plus que l'ampleur des ajustements budgétaires programmés est élevée.

La question est alors de s'interroger sur "pourquoi si vite et avec une telle ampleur"? Si l'on suit le raisonnement de Blanchard et Leigh sur la période très récente, l'impact des restrictions budgétaires à venir en zone euro pourrait être plus fort que ce qui est actuellement anticipé. C'est pour cela aussi que certains s'interrogent sur la nécessité de rallonger la période durant laquelle les budgets doivent tendre vers l'équilibre. Si l'impact était fortement négatif comme le laisse suggérer le document du FMI cela aurait une incidence forte sur la croissance et surtout sur l'emploi. Or, ce dernier point est le facteur de fragilité de la zone euro avec un taux de chômage à 11.8% à la fin du mois de novembre.

L'enjeu du papier du FMI est de dire : dans les conditions financières actuelles caractérisées par des taux d'intérêt très bas, adopter des stratégies budgétaires trop restrictives trop rapidement c'est prendre le risque de peser fortement sur l'emploi et la croissance. Il faut certainement aller plus lentement et trouver des moyens pour renforcer la croissance via des politiques structurelles pour redonner la capacité à davantage d'autonomie pour l'économie de la zone euro. Tant que les perspectives de croissance restent faibles, il sera probablement préférable d'être moins restrictif sur la politique budgétaire et d'être plus incisif dans les réformes structurelles afin d'améliorer l'autonomie de croissance de la zone euro. Or c'est aussi un des enjeux actuels forts.

 

Jean-Claude Werrebrouck :

 Non, la situation n’est pas normale sur le plan financier. La crise financière est l’aboutissement de la mise en place d’une économie Monde- pour parler comme Fernand Braudel - où le décalage entre offre mondiale excédentaire et demande mondiale insuffisante ne fût historiquement compensée que par de la dette privée et publique. Parce que la mondialisation crée une dichotomie dans un salaire qui était jusqu’alors coût et débouché et qui ne devient plus qu’un coût à comprimer, la demande mondiale ne suit plus une offre, laquelle n’est vendable dans sa totalité- à l’échelle planétaire- qu’en ayant recours à la dette privée et publique et une création monétaire conquise de haute lutte par le système bancaire.

Parce que la machine à fabriquer de la dette reste en place, le fardeau correspondant ne fait que s’alourdir. Comment se féliciter du dernier placement de dette souveraine en Espagne (jeudi 10 janvier) alors que le taux, certes plus bas ( moins de 5%) ne peut être payé par une richesse produite déclinante (recul de 1,4 points de PIB en 2013)? Il n’y aura évidemment pas de reprise en 2013, voire en 2014. Seul un changement radical des règles du jeu à l’échelle planétaire peut changer les choses.


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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 23:00
Atlantico : Dans une note technique, Olivier Blanchard, l’économiste en chef du FMI estime que l’institution s’est trompée dans ses prévisions sur la Grèce et d’autres économies européennes car elle n’avait pas parfaitement réalisé à quel point les efforts exigés en termes d’austérité allaient amoindrir la croissance de ces pays. Les politiques d’austérité ont-elles eu des effets contraignants supérieurs à ceux prévus sur l’activité ? Où en sommes-nous sur le débat austérité vs. croissance ? Sommes-nous surtout perdus ?

 

Philippe Waechter :

 Le papier d'Olivier Blanchard et Daniel Leigh permet de mieux comprendre l'impact des politiques d'austérité en observant que depuis le début de la crise celles-ci avaient une influence plus marquée sur l'activité que par le passé. L'interrogation ne porte pas sur les mesures de la politique économique. En d'autres termes, les économistes du FMI tentent de comprendre les raisons qui ont systématiquement biaisé à la hausse leurs prévisions, les écartant des trajectoires plus négatives effectivement observées.

Une raison majeure qui permet de comprendre ce changement est le fait que les taux d'intérêt des banques centrales étaient très bas et ne pouvaient pas nécessairement compenser le caractère restrictif de la politique budgétaire. La politique économique se conçoit, en effet, comme une articulation, une coordination éventuelle entre politiques budgétaire et monétaire. Généralement lorsque l'une des deux devient plus restrictive, l'autre devient plus accommodante. Cela permet de réduire un déséquilibre sans pour autant pénaliser l'activité de façon excessive.

Ce mode de fonctionnement n'a pu être forcément possible lors de la période de crise. Pour améliorer le fonctionnement de la sphère financière les banques centrales ont adopté des stratégies très accommodantes. Cependant, lorsque les politiques budgétaires sont devenues plus restrictives, les banques centrales ne disposaient plus de marges de manœuvre permettant de compenser le caractère restrictif des politiques menées par les gouvernements pour réduire les pressions portant sur l'activité.

Jean-Claude Werrebrouck :

 Les modèles macroéconomiques se démonétisent avec la crise, car incapables d’intégrer toute la richesse de la contextualisation de la réalité observée. Les paramètres retenus dans un contexte de prospérité deviennent des variables. Il en va ainsi des évaluations des  multiplicateurs budgétaires qui ne sont plus ce qu’ils étaient et qui dévaluent les prévisions. Ce qu’on appelle austérité et qui est l’autre face de la recherche de la compétitivité, n’est solution rapporteuse de croissance que si les pays voisins ne déploient pas la même stratégie. Et de ce point de vue l’Allemagne du début des années 2000 avait tout à gagner de son plan d’austérité : les voisins qui ne connaissaient pas encore la crise pouvaient utiliser l’euro comme instrument d’une grande fête consumériste faisant tourner les usines allemandes.

Aujourd’hui, si tous deviennent allemands, il n’y a plus d’issue. La recherche mimétique de compétitivité est un drame collectif , comme celle  d’une foule face à un incendie. L’année 2013 est le moment où s’enclenche puissamment la mécanique suicidaire : La zone euro toute entière s’enfonce dans la crise. Même l’Allemagne sera prisonnière du mouvement mimétique et verra sa croissance très faible se détériorer davantage encore ( 0,9 points en 2012, contre 0,6 en 2013). De ce point de vue, il faudrait un signe extrêmement puissant pour bloquer la panique.

Les cures d’austérité imposées par le FMI ont-elles eu des effets très récessifs du fait d’une mauvaise coordination entre les politiques budgétaires menées par les Etats, et les politiques monétaires des banques centrales ?

 

Philippe Waechter :

 Dès lors, on observe que, par rapport à une situation plus habituelle, l'impact de ces politiques contraignantes devient plus fort. C'est ce qu'évoque le papier du FMI. Il n'en tire pas de conclusions particulières quant aux politiques à mener. Il constate simplement que les mécanismes n'ont pas fonctionné de la même façon que ce qui était observé par le passé. Dans le document, il est indiqué qu'en moyenne par le passé, un dollar de réduction de dépense se traduisait par un impact négatif de 0.5 dollar sur le PIB. C'est cette mesure "historique et moyenne" qui était utilisée initialement dans les prévisions du FMI. Les observations portées par Blanchard et Leigh suggèrent que parfois l'impact négatif pourrait être supérieur à 1 notamment dans les pays européens au cours de la période récente.

Cette découverte peut sembler tardive mais elle traduit une dynamique d'apprentissage et de réactivité dans un environnement de crise inhabituel et très contraint. 

Jean-Claude Werrebrouck :

 Le FMI a finalement  la main moins lourde que les décideurs européens. Les pactes de compétitivité sont une décision bruxelloise, largement influencée, il est vrai, par l’Allemagne elle-même sous le joug de ses croyances monétaires. Dans le contexte de notre représentation de l’ordre économique, il eut été préférable de jouer la carte de la complémentarité budgétaire, avec un resserrement  dans les pays du sud assorti d’une politique budgétaire plus extensive au nord et en particulier en Allemagne qui est le poids lourd de l’eurozone. Il y avait là de quoi rééquilibrer le fardeau de la dette avec peut –être un affaissement notable des spreads de taux sur les titres souverains. Et surtout il y avait de quoi empêcher la récession et autoriser un minimum de croissance.

Quant à la politique monétaire, il est difficile de la croire efficace dans un contexte où il n’existe plus aucune marge sur les taux des banques centrales. Par contre dans un contexte de guerre des monnaies qui semble se mettre en place, il apparaît que là encore, la zone euro soit en difficulté et que sa banque centrale se détourne de l’évolution du cours de l’euro, un taux qui remonte alors qu’il devrait se situer aux environs de moins de 1,2 dollars. 

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 23:00

Reprenant les propos de Daniel Stelter ("Endling the era of Ponzi Finance" dans Perspectives de décembre dernier, Jean Marc Vittori claironne à nouveau des raisonnements qui ne sont qu'une série d'inexactitudes (Les Echos du 15 janvier). le refrain est toujours le même:

 le monde développé aurait emprunté sur la richesse de demain pour financer la consommation d'aujourd'hui, ce qui laisse un lourd fardeau aux généations futures et réduit le potentiel de croissance future.

 La première erreur est que nous retrouvons ici, la problématique des choix individuels inter-temporels que nous exposent tous les manuels de base de l'enseignement de l'économie. Effectivement, le consommateur dont la "fonction utilité" - comme on dit dans les manuels- est telle qu'il est amené à consommer davantage que son revenu, se devra d'emprunter, ce qui limitera sa consommation future. Sauf que le raisonnement des manuels correspondants, se déroule dans le paradigme de la microéconomie, et que le raisonnement claironné dans tous les médias, est censé relever de la macroéconomie, une macroéconomie faite de la simple sommation des résultats micro économiques.

A l'échelle macroéconomique il existe des institutions (monnaie, banques, Etats, etc) qui bousculent les raisonnements additifs assimilant le tout comme la simple somme des partis.

C'est que la consommation à crédit- par exemple  des ménages  américains qui font leurs courses chez Wal-Mart, et de l'Etat américain qui achète des F35 chez Lockeed- correspond à une production, qui eut été fort dépourvue de débouchés sans la dette privée et publique. Argument qui ne peut évidemment apparaitre, lorsque l'on raisonne dans le cadre conceptuel de la micoéconomie.

Et loin d'affirmer stupidement, que l'on consomme trop avec de la dette, et qu'il faudra rembourser en travaillant davantage, le raisonnement non additif, nous fait penser que probablement les richesses produites - et invendables faute de dettes nouvelles - n'ont pas donné lieu à une distribution de revenu suffisante, une distribution en quantité et en qualité telle, que l'offre globale à l'échelle de la planète, soit assurée de rencontrer une demande globale qui lui soit égale.

Effectivement, la production chinoise est beaucoup trop importante par rapport à des débouchés muselés par des salaires trop faibles. Et effectivement les revenus salariaux américains sont bloqués par la concurrence asiatique. C'est donc la configuration, de la mondialisation - c'est à dire ses caractéristiques -qui empêche la demande globale de se hisser au niveau de l'offre. Sans doute pourrions- nous dire qu'à la faiblesse des salaires, doit correspondre des profits élevés et des revenus de la propriété très élevés. Mais, l'épargne qui en est la contrepartie, se transforme plus facilement dans le champs de l' investissement spéculatif que dans celui de la réalité économique. Toutes choses concrètement vérifiées tant leur visibilité est énorme.  

De cette première erreur découle bien sûr toute la fausseté du raisonnement. Si les prémisses du raisonnement  sont fausses, alors il en est de même des conclusions.

 Ainsi, la dette n'est pas vraiment un fardeau pour les générations futures. L'avenir serait autrement bouché si la dette n'existait pas: déjà trop faible, l'investissement n'existerait plus, si la tendance générale à la surproduction, devait se concrétiser matériellement en l'absence de toute opération de crédit supplémentaire aux particuliers et aux Etats.

 Et, surtout, la croissance future serait bien plus lourdement handicapée dans un contexte où l'investissement ( en l'absence de besoins d'amortissement et de simple remplacement, eu égard à la surproduction généralisée de marchandises) serait limité à celui entrainé par l'innovation. La dette privée et publique croissante, n'est ainsi que le prix à payer de l'actuelle configuration de la mondialisation.

Son avenir est ainsi tout tracé sur une courbe croissante, courbe qui ne peut rester telle que par le recours à la monétisation. Chemin que semble parcourir les grandes banques centrales du monde, amenées à connaître une véritable rupture épistémologique. A moins d'une mise en cause réelle des caractéristiques de la présente mondialistion, et en particulier la construction d'écluses permettant - et imposant- à tous les Etats acteurs de la mondialisation, l'équilbre de toutes les balances extérieures.

Le caractère grossièrement erroné de raisonnements, qu'on ne cesse de rabacher partout dans les médias, et qu'on reprend au niveau de toutes les conversations, est bien sûr un blocage dans  la prise de conscience et le dépassement de la grande crise. Blocage qui profite tout aussi certainement aux bénéficiaires de l'actuelle mondialisation. Il est néanmoins assez difficile à contester, tant il est vrai que chacun effectue le raisonnement au simple niveau individuel. Chacun, journaliste, citoyen, voire économiste - mais là les choses deviennent plus graves- raisonne dans le cadre de ce qui ,savamment, correspond à la question des choix intertemporels: oui si on consomme davantage que ce que l'on gagne, alors l'avenir est effectivement sombre. Mais comment expliquer simplement que le global n'est pas l'addition des singuliers?  

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 09:01

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 Je signale mon article "La loi d'airain de la monnaie" dans la revue que dirige Régis Debray 

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 23:00

Nous publions à nouveau un texte qui, écrit en décembre 2008 n'a pas pris de rides.

 A l'époque ce texte s'interrogeait sur le statut du temps dans notre société dite postmoderne et postnationale. La gestion de la grande crise depuis 2008 confirme bien que nous sommes entrés dans une époque où "le futur est écrasé par le présent".

 j 'invite les lecteurs à reprendre ce texte , sans doute trop long, et à resituer les derniers évènements de ces dernières semaines: incapacité pour le législateur à bien distinguer l'investissement de la spéculation que ce soit dans le domaine fiscal (affaire dite des "pigeons") ou dans le domaine bancaire ( renoncement au principe de la séparation des activités); incapacité américaine à sortir de l'immédiateté pour règler son problème de "falaise budgétaire", avec réaction incompréhensible de Wall Street, incapable d'indiquer dans les cours les craintes d'un futur éloigné; incapacité à donner du sens, et d'orienter vers les temps longs, en se contentant d'une législation type "softlaw", simple incitatrice de bons comportements de marché; incapacité à donner du sens à la construction européenne qui devient littéralement insensée avec la mise en place de plans de compétitivité, qui ne peuvent même plus masquer une agressivité naissante entre les nations signataires; incapacité à doner du sens à une mondialisation qui n'est manifestement plus bienheureuse; etc...

Ce texte évoquait aussi la disparition du passé. Là encore il n'a  pas perdu une ride, puisque, outre le fait que le passé n'est plus évoqué , il cesse d'être connu. D'où les invraisemblables propos sur l'impérieuse nécéssité du maintien de l'indépendance des banques centrales, ou des articles concernant une insupportable répression financière menaçant des droits fondamentaux comme le droit de propriété. Les personnes qui s'expriment ainsi , et qui parfois se targuent d'être des professeurs de grandes universités jouissent t-elles d'un minimum de culture historique?

 Dans le champ des sciences humaines, il n'existe guère de laboratoires et d'outils autorisants la méthode expérimentale. Le seul outil qui existe est l'histoire, outil il est vrai, difficile, et susceptible de bien des manipulations. J'invite par conséquent les marchands d'opinions à moins parler, à moins écrire, et à travailler davantage pour produire des "connaissances" plus sérieuses.

 Je souhaite à chacune et à chacun une agréable relecture.

 

 

  La prospective ou la recherche d'un avenir disparu (jean claude Werrebrouck, décembre 2008) 

Les astrophysiciens nous expliquent que pour comprendre le monde physique qui nous entoure au présent, et qui demain évoluera, il faut savoir se plonger dans le passé. Remonter le temps jusqu'au « Big Bang » c'est-à-dire quelque 13,7 milliards d'années serait le plus sûr moyen de percer le mystère de la matière et de son évolution. D'où un « Hubble » qui, depuis une orbite terrestre, et déjà une quinzaine d'années, tente inlassablement de saisir dans son télescope des images et de la lumière émise , il y a si longtemps et qui vient de si loin, qu'elles révèlent un morceau de la « soupe primitive » de l'univers. D'où , sous terre, à la frontière entre la France et la Suisse, l'installation d'un accélérateur de particules géant , censé par collisions de protons lancés à très grande vitesse nous rapprocher des conditions du « Big Bang ».


Les sciences humaines, à peine de déclassement, se doivent d'observer la même démarche : saisir le temps présent des hommes, le sens de ce qui se fait ou de ce qui se défait, de ce qui se noue, ou de ce qui se dénoue, suppose que l'on comprenne le fonctionnement des ensembles humains. Et pas seulement des ensembles humains présents mais des ensembles humains de toujours. Il n'y a de science que dans l'universalisable disait Kant, alors comprendre le temps présent des hommes, c'est comprendre « la soupe primitive humaine» c'est-à-dire les sociétés les plus reculées, qu'on appelle encore les société primitives. Et c'est bien sûr comprendre comment elles se sont transformées, comment elles se sont plongées dans le futur pour aboutir jusqu'à nous, hommes du présent. Et comprendre notre façon de nous repérer dans le temps aujourd'hui passe par les façons dont nos ancêtres se sont eux même posés la question de l'appropriation du temps.

 

1) La machinerie humaine et le temps


Sur la base du critère temps , sur la base de la durée, il semble bien que depuis la « soupe primitive » plusieurs étapes aient été traversé : celui de la négation du temps et donc de tout futur ; celui de l'histoire et donc de la saisie du temps orienté depuis le passé vers le futur ; enfin celui de l'histoire qui en arrive à se passer de l'avenir en concevant un futur complètement écrasé sur le présent.


1 la « soupe primitive » ou le présent écrasé par le passé.


La première étape correspond à celle de la « soupe primitive » où tous les hommes sont exclus du pouvoir politique en ce que celui ci dépend entièrement des dieux. Le système cosmogonique est tel que ce dernier fonctionne comme un logiciel duquel il est impossible d'en sortir. Les hommes sont ainsi privés littéralement d'histoire. On dit qu'il s'agit de sociétés hétéronomes. On verra que la postmodernité qui nous anime renoue partiellement avec l'idée d'hétéronomie. Notons que du point de vue du temps, ce mode d'organisation de l'humanité en tant que dépendance envers l'invisible est bien évidemment une dépendance envers le passé : le présent est écrasé par le passé, s'explique tout entier par le passé. Les hommes reçoivent des dieux leur ordre social lequel devient aussi intangible que la cosmogonie qui enveloppe le monde. Les hommes habitent une maison qu'ils ne peuvent aménager eux même et donc transformer. L'idée de changement et donc de construction d'un futur n'a littéralement aucun sens. On l'a compris l'idée même de prospective n'a aucun sens.


2 le monde idéologique ou le présent écrasé par le futur.


La seconde étape correspond à celle de la civilisation, c'est-à-dire une période qui débute il y a un peu plus de 10000 années. L'humanité entre dans l'histoire car le monde devient progressivement une œuvre humaine : il existe un pouvoir politique directement issu de la religion et ce pouvoir politique est chargé de construire un ordre humain censé correspondre à des volontés divines. Le temps prend de l'épaisseur et il existe un futur à construire (se préparer à une bonne vie pour l'au delà) à partir du présent. Ce type de monde est déjà bien différent du premier car si les hommes restent des marionnettes, le marionnettiste n'est plus directement l'au-delà, mais un groupe d'hommes censé représenter une volonté divine. Un débat possible s'introduit chez les hommes : le marionnettiste est- il le véritable envoyé des dieux ? C'est précisément cette question qui produit une humanité entrant dans son âge historique avec assez clairement une vision d'un temps orienté depuis le passé vers un futur à construire. Cette seconde étape fait entrer l'humanité dans son âge historique mais pas dans son âge autonome. Car il existe à l'intérieur de l'étape historique une sous étape que l'on qualifie de modernité et qui correspond à une grande rupture, celle qui va consister à affirmer que l'ordre humain avec les événements qui s'y déroulent est en fait une construction simplement humaine. Il n'y a plus ni marionnettiste ( on lui coupe la tête) ni marionnette, il y a simplement des hommes qui se prennent en charge à partir de ce qu'ils croient être la raison, et raison qui va aussi simplement laïciser les grands récits religieux en grandes théories de l'histoire (marxisme par exemple). C'est que les grands récits religieux deviennent aussi l'exigence rationnelle de la construction d'un paradis, cette fois, terrestre. Avec l'autoproduction de la société se dessine le grand mythe du progrès dont l'outil s'appelle développement économique. Concrètement c'est avec le siècle des lumières que l'économie jusqu'ici étroitement surveillée va prendre son essor : cela s'appelle la révolution industrielle.


C'est au fond l'âge de la société idéologique. Le mot « progrès »- grande invention de l'occident- est lui même un concentré parfait de ce qui va se mettre en place : il est écart positif entre un temps présent et un temps futur.


Dans cette seconde étape de la civilisation, le temps est nettement orienté et l'idée même de progrès implique que le présent ne se confond pas avec le futur. Le présent est simplement le moment de la préparation d'un futur enviable et ce même si ce même présent est parfois exécrable : la guerre sera finalement joyeuse car c'est bien évidemment la dernière. Le futur est un avenir radieux et ce d'autant plus qu'il est possible de le maitriser. La forme concrète de l'autoproduction de la société s'appelle planification, laquelle utilise déjà des démarches prospectives qui, par essence, vont bien au delà de la prévision. Cette phase est aussi celle où ce n'est pas le futur qui s'écrase sur le présent mais l'inverse : le présent ne se conçoit que par rapport à un futur. Cela suppose une épargne élevée pour un investissement élevé. Comme disent les économistes les choix inter temporels privilégient le futur car la probabilité d'avoir raison de lui accorder une grande confiance est forte. Bref le présent se plonge avec délice dans le futur. Il est aussi le délice du débat politique lequel, par essence, concerne les orientations et changements à concrétiser dans le futur. Débattre, c'est discuter au présent de la construction du futur. Et ces discussions s'enclenchent sur les grandes croyances de la modernité : conservatisme, libéralisme, socialisme, croyances qui ne sont rien d'autre que des orientations futuristes et programmatiques. Bien évidemment plus il y a débat politique et plus le présent se trouve comme absorbé par le futur.


3 Le postmodernisme ou le futur écrasé par le présent.


La troisième étape de l'humanité nait de ce qui semble devenir un fort questionnement : « où est passé l'avenir ? ». Cette question est celle que Marc Augé pose dans son dernier ouvrage, ou que Pierre André Taguieff abordait déjà en 2000 dans son idée « d'effacement de l'avenir ». Elle est aussi celle plus récente-abordée autrement- de Daniel Innerari dans « Le futur et ses ennemis ».


Au niveau de la planète toute entière, le temps présent absorbé par le futur concernait le grand débat géopolitique de l'après seconde guerre mondiale : libéralisme et socialisme sont devenus- après 1945- un débat tellement chaud qu'il en devient guerre froide. Ce questionnement s'arrête net avec la chute du mur de Berlin, chute qui devient coupure : le futur enkysté dans le présent est évacué au terme d'une intervention chirurgicale. Et cette intervention concerne d'abord celle des esprits : Puisque la tyrannie est définitivement évacuée et que partout dans le monde existe désormais la démocratie et le libre marché, alors il est enfin possible de vivre au présent. Le socialisme (la grande idée qui faisait des hommes les constructeurs d'un « futur merveilleux ») n'est plus, et le capitalisme (qui n'est pas à construire mais dont les principes de fonctionnement produisent du « progrès permanent ») n'a plus à se justifier, il est donc possible de vivre au présent. Nous avons la thèse de « la fin de l'histoire » d'un certain Francis Fukuyama. Thèse qui annonce au fond la fin de la société idéologique, la fin des grands récits laïcs, eux même issus des grands récits religieux. Dans le même mouvement, les restes des grands récits religieux s'évanouissent. Bien sûr il n'est plus question d'interroger la religion comme principe d'organisation de la société et la foi devient affaire complètement personnelle, ce qui revient à dire qu'elle se retire complètement du débat politique et, ne participe aucunement à la construction d'un quelconque futur. Et les mouvements, tels ceux dits de « réislamisation » ne doivent pas faire illusion : il ne s'agit que d'une résistance désespérée - d'où son caractère parfois violent- face au tsunami de la fin des grands récits.

Résumons-nous. l'humanité est passée d'un présent écrasé par le passé (les société primitives), à un présent écrasé par le futur (les sociétés historiques ou idéologiques), et enfin à un futur écrasé par le présent (le monde d'aujourd'hui qu'on appelle aussi « postmoderne »). Nous verrons d'ailleurs que ce dernier monde dont le présent écrase le futur présente aussi la particularité d'écraser le passé. Le monde des humains serait aussi devenu hors-histoire.


Il ne s'agit pas ici de recenser et d'expliquer en détail les forces qui ont façonné le temps des hommes dans leur histoire. Par contre il semble intéressant de décrire, sinon expliquer le champ de forces qui au sein de la postmodernité ont fait imploser le temps pour le ramener à l'instant présent.


2)
Le postmodernisme et la disparition de l'avenir : ses manifestations concrètes.

1 Le « monde enchanté » par le marché.


Le marché comme principe d'organisation de la société vient de vaincre la société despotique et son idéologie. Ayant apporté la preuve de son efficience, son emprise peut ainsi s'accroître dans l'ensemble de l'espace social. Il en devient même le logiciel comme les cosmogonies étaient le logiciel des sociétés primitives. De ce point de vue l'économie et le marché correspondant fonctionnent comme les religions primitives : il n'y avait pas à interpréter l'au delà, ce dernier s'imposait lourdement dans les gestes des hommes comme aujourd'hui le marché est le guide des postmodernes. De fait il n'est guère besoin d'aller beaucoup plus loin dans le raisonnement : de la même façon que les hommes de la « soupe primitive » ne questionnaient pas le monde « enchanté par les Dieux », les postmodernes s'en remettent au marché et lui confient la quasi-totalité de leur vie. Le travail devient un prix comme un autre, la retraite est déterminée par les mystères de la finance de marché, l'emploi est fixé par le prix et le volume des ventes, etc. nous retrouvons la marionnette et le marionnettiste. Mais le marionnettiste à lui-même largement disparu. C'est qu'à priori ayant quitté la société idéologique, celui qu'on appelait jadis le prophète, le représentant terrestre des forces de l'au-delà, ou plus récemment l'homme politique n'a plus de raison d'être : la politique peut devenir simple affaire de gouvernance donc de simple management. Jadis, l'ennemi soviétique imposait une autocritique et donc un débat sur les réformes à mener pour mieux résister à l'hostilité de l'autre. Et cette résistance faite de projets et d'actions justifiait encore le politique et une certaine vision du futur. La disparition de l'autre change tout , le marché n'a plus à se justifier : il est. Simultanément, il n'y a plus besoin de sens et, le politique qui en faisait son carburant peut lui aussi disparaître pour devenir simple administrateur du marché : le grand mouvement de managérialisation de la société peut enfin commencer.


2 Le politique absorbé par le marché
.


Le marché se comporte comme les gaz et tend à occuper l'espace le plus grand possible. Les résidus de la vieille société idéologique, par exemple l'Etat-nation jusqu'ici contenant d'un contenu appelé à l'époque de la modernité, démocratie, deviennent scories encombrantes. il s'agit de ne plus enfermer les capitaux dans des espaces monétaires nationaux devenus trop étroits. Bretton- woods et ses acteurs éminents, tels un John Maynard Keynes doivent laisser la place à la libre circulation des capitaux , à la parfaite convertibilité des monnaies et à une finance de marché complètement autorégulée. Cet élargissement consacre- un peu plus encore- la fin du politique et la contestation des marionnettistes : désormais le vote, dans le parlement virtuel, des investisseurs et des prêteurs sur les marchés financiers, l'emporte nécessairement sur le vote politique des citoyens d'un espace devenu trop provincial. Effectivement le marionnettiste devient simple manageur de la bonne gouvernance, et les partis politiques deviennent des « partis de l'entreprise ». Gagner durablement les élections suppose de se plier - comme tous les hommes- à la logique implacable des marchés. D'où l'impression parfois très « droitière » des partis réputés de gauche et très « gauchiste » des partis réputés de droite. Le vrai marionnettiste est devenu le système lui-même, et son outil opératoire, c'est-à-dire le système des prix. Sans doute l'ordre des prix est-il une invention humaine, au même titre que les cosmogonies de la soupe primitive. Mais comme les cosmogonies, l'ordre des prix est une extériorité radicale sur lesquels les postmodernes n'ont aucune prise : ils doivent lire les cours dans des ordinateurs, pour se faire une idée du temps économique, comme les hommes de la soupe primitive consultaient le ciel, pour se ménager la clémence des Dieux.


Mais le vrai marionnettiste est aussi devenu le système lui-même dans cette autre externalité qu'est l'ordre juridique : la loi n'est plus politique et se déplace dans le champ de la norme. Les partis politiques devenus « partis de l'entreprise » acceptent ainsi le lent passage du monopole de la « hard law » ( la Loi) vers celui plus concurrentiel de la « soft Law » (la norme internationalement acceptée). La politique est bien absorbée par le marché, et si jadis elle ne s'élaborait pas à la « corbeille », elle est devenue « gouvernance » en s'en approchant.


3 L'homme délié dans l'océan des prix.


La grande avancée du marché ne résulte pas uniquement de l'implosion de l'ordre despotique concurrent, il résulte aussi de la société idéologique de l'époque de la modernité. Le grand récit concernant l'irrésistible épanouissement des droits de l'homme, est fait aussi en occident d'une distribution massive de « droits- libertés » et de « droits- créances » . Libérer les hommes c'est aussi les détacher des vieux liens ou aliénations de l'antique société holiste qui se prolonge encore dans la modernité. Si les hommes se doivent de devenir autonomes pour quitter définitivement le champ de l'hétéronomie, il faut les libérer de toutes les contraintes, de toutes les autorités et de toutes les aliénations. Cette libération est, en contrepartie , fondamentalement une œuvre de dé liaison : les droits sont plus importants que les devoirs, et le rapport à autrui se modifie. Parce que soucieux de mes droits le regard porté sur l'altérité évolue dans un sens intéressé. Les droits consacrent l'émergence de l'homme souverain, qui conçoit de plus en plus souvent son rapport à autrui sous le registre de l'intérêt. Les rapports entre les postmodernes deviennent plus spontanément marchands, et consacrent ou confirment ainsi le grand marché, qui est le logiciel véritable de la société. Naviguer dans l'espace des prix au milieu des marchands devient la forme branchée de l'échange social chez les postmodernes. Déjà, dans le monde réel, distractions et délassements se consomment dans des centres commerciaux, tandis que dans le monde virtuel, des moteurs de recherche habiles permettent de « diminuer le prix du meilleur prix ».


Cette dernière évolution vient altérer une contestation possible du logiciel. Jusqu'ici, en raison même de son histoire, l'occident était et reste peut-être encore la seule civilisation capable de se critiquer de l'intérieur. D'où, par exemple, une pensée dite « socialiste » censée être critique du logiciel. Mais l'apparition de « l'homme délié » courant dans le labyrinthe des prix de marché, retire bien des forces à la critique. Le postmoderne, parce que délié, ne peut que plus difficilement envisager, ou mieux, construire un projet collectif susceptible de le conduire, d'un état vers un autre jugé plus désirable. Construire un projet devient un investissement coûteux, alors que l'urgence, exige de ne pas se laisser noyer par le marché : il vaut mieux apprendre à nager que de construire une embarcation commune. Et ce d'autant plus que le marché peut réserver de très agréables surprises : il devient tellement omnipotent et omniprésent, qu'il finit par en oublier les « sous jacents » c'est-à-dire la production toujours plus laborieuse que le simple échange. la finance devient ainsi préférable à la mécanique ou la culture du riz.


La dé liaison, avec ses avatar, peut mener asymptotiquement à l'inacceptable. Les excès de droits - masques d'intérêts exacerbés- peuvent jusqu'à faire disparaitre l'honneur. Dans l'ancien monde, les bandits et prédateurs contenaient leurs excès par des contreparties : la logique de l'honneur. Cela s'appelait : « vaillance », « loyauté », « largesse » , « courtoisie » , « respect» . Autant de signifiants indicateurs de liens avec le reste de la communauté humaine, où le refus de les valider entrainait une auto-exclusion de la chevalerie. Le triste spectacle actuel de versements de bonus financiers astronomiques à des banquiers sur le produit des prélèvements publics obligatoires (plan Paulson par exemple) est un signe fort de décomposition sociale. Et décomposition d'autant plus forte que le fait n'est que faiblement dénoncé. L'absence de réactions,est plus grave que le fait lui-même puisqu'il aboutit à ce que l'infâme puisse se parer de dignité.


Dès lors on comprend aisément que se met progressivement en place la machine à privilégier le présent et à dévaloriser le futur.


4 Naufrage des capitalistes et émergence des rentiers et fondés de pouvoirs.


La toute puissance du marché , avec son corollaire qu'est le politique impuissant, favorise tout d'abord l'émergence d'un capitalisme sans capitalistes. Marx, grand prévisionniste sinon grand prospectiviste, avait déjà senti que le capitalisme dans son mouvement ascendant en viendrait un jour à « expulser les capitalistes ». Par cette expression, il entendait qu'un jour les décideurs de l'accumulation du capital ne seraient plus les propriétaires mais de simples manageurs, tandis que les propriétaires seraient devenus de simples rentiers, très éloignés des usines. Force est de reconnaître que ce temps annoncé dès 1860 est arrivé. Ce qui ne veut pas dire qu'il est hégémonique.


Il est arrivé puisque dans nombre d'entreprises, parmi les plus grandes, ce sont de simples salariés qui sont aux commandes, et tentent de produire de bons résultats trimestriels, eux même bons signaux pour les marchés qu'il s'agit d'épater. Mais être aux commandes et produire de la valeur c'est souvent-plus simplement- produire des écarts de cours ou de valeurs, ou bénéficier d'écarts produits par d'autres. Il en est de même du rentier qui a perdu tout lien avec un quelconque métier. Parce que lui aussi complètement délié, il ne relie plus son avenir à un investissement qui plonge une activité dans un futur : il ne veut pas investir mais spécule sur les investissements d'autrui ou sur ce que d'autres pensent des investissements d'autrui. La valeur est ainsi produite en dehors de la durée, est acquise immédiatement, alors que jadis elle était consommatrice de temps : celui de l'investissement, celui de la production, enfin celui de l'échange. A noter- à titre de simple remarque- que la fin de l'industrie, et avant elle, celle de l'agriculture au profit du secteur des services, ont beaucoup réduit l'espace entre le présent et le futur. L'avènement du monde du service précipite davantage la postmodernité vers le cœur de son logiciel c'est - à -dire le marché : dans la plupart des services, la séparation temporelle- production présente pour consommation future- disparait et la production ne se distingue plus de la consommation.


Les capitalistes sont devenus rentiers et sont souvent remplacés par des joueurs qui surfent sur les marchés ; Parce que l'on vit d'un écart de prix qui n'est plus valeur ajoutée construite dans le temps, alors celui- ci cesse d'exister. Ce qu'on appelle économie se conjugue beaucoup au seul présent. L'investissement disparait ou peut devenir simplement virtuel : les ménages américains connaissent une épargne négative et ne peuvent investir ; l'entreprise elle-même, rachète en Bourse ses propres actions- 19 milliards d'euros en 2007 pour les seules entreprises du CAC 40- avec les profits générés et préfère ainsi, les miraculeux gains présents issus d'une différence de cours, à ceux futurs produits par l'investissement matériel. Mieux, la logique de production de valeur, peut inviter les manageurs à démanteler des actifs industriels et à les vendre par morceaux : la somme des parties devenues indépendantes, étant plus valorisable que l'ancien tout. Il s'agit de développer les valeurs instantanées et d'instaurer le culte du « marked to market ».A la disparition de l'investissement correspond celui du futur : les préoccupations de la vie ne se ramènent qu'à la bonne gestion du présent. L'irruption du crédit qui logiquement devrait construire l'avenir est détourné de ses objectifs en raison de la pression du présent.

Toujours aux USA, l'immense endettement privé est davantage affecté à la consommation, et donc à l'immédiateté de la vie, qu'à l'investissement réel. Une telle opération revient à absorber les ressources de l'avenir afin d'en jouir immédiatement : le futur s'écrase sur le présent et ne peut se construire car pillé avant même son envol. La répartition du revenu national, ce qu'on appelle le partage de la valeur ajoutée, ne donne plus lieu à débat, puis à contrat dans une société désormais dépourvue d'une instance politique réelle. Puisque le vote virtuel des marchés financiers est hiérarchiquement au dessus des votes citoyens, la question débattue, à l'époque moderne de la répartition de la richesse, n'est plus d'actualité. Si maintenant les capitalistes devenus simples rentiers, lient leur destin à celui du manager, alors il est à craindre une pression plus forte sur les salaires au profit des dividendes. Et déjà le col bleu licencié de Général Motors retrouve un emploi chez Wal Mart pour un salaire divisé par deux, avec en prime, la disparition d'une réelle protection sociale, qui est protection contre les aléas de l'avenir. Le cercle vicieux de l'emprisonnement du futur dans le présent se met en place : La pression croissante sur les salaires se reporte, sur une demande croissante de crédits, lesquels deviennent une immense bulle que l'on pourra suralimenter par la logique du « rechargeable ». Les rentiers peuvent davantage consommer en raison de la pression sur les salaires, et les salariés pourront eux aussi consommer plus malgré des salaires inchangés. La contradiction ne pouvant être levée par la construction d'un futur issu de l'investissement, elle ne peut que se développer jusqu'au moment de l'explosion : la goinfrerie du présent anéantit tout futur.

Dans la modernité classique la goinfrerie du présent existait sans doute déjà. Mais à l'époque, celle des 30 glorieuses, le politique pouvait encore imposer l'idéologie du progrès, et si les différents groupes soucieux se révélaient plus gourmands que ce qui était autorisé par la taille du gâteau, la contradiction s'évanouissait dans une inflation des prix , et ce sans retarder ou diminuer l'investissement, promesse d'agrandissement futur du gâteau. Dans la postmodernité récente, l'inflation n'est plus que celle des actifs qui ne se transforment qu'insuffisamment en investissements. D'où l'idée de « bulle » qui elle-même ne fait que refléter la préférence du temps présent sur le futur.


5 Tempête sur l'océan des prix et « sauve qui peut mimétique ».


Puisque l'on produit davantage de valeur en produisant un écart de prix qu'un travail qui ne produisait qu'une simple valeur ajoutée, les prix de marché qui naviguaient en eaux calmes à l'époque de la modernité vont désormais connaitre le déchainement du présent : les prix reflétant moins des coûts économiques de long terme, et davantage des prises de position spéculatives, peuvent connaitre des fluctuations éprouvantes pour ceux des acteurs de l'ancienne économie, celle qui construit pour demain et souhaite travailler sur un sol robuste. Chaque jour les « barils papiers » de pétrole impulsent un échange virtuel d'un milliard d'unités , alors que les barils physiques ne comptent que 85 millions d'unités : il vaut mieux être trader pétrolier à Genève qu'ingénieur sur une plateforme de forage arctique. Les fluctuations permanentes et considérables dans l'océan des prix de tout ce qui est moyen de production de base, font que l'on navigue par gros temps et que la fermeture des écoutilles importe davantage, que l'observation attentive de la boussole. Plus simplement exprimé, les prix ont cessé d'être des guides de bonne conduite, des balises qui permettent de rejoindre un port choisi au terme d'une délibération d'équipe: ici encore le présent l'emporte sur le futur.


Les techniques classiques de l'assurance ne disparaissent pas dans le nouveau monde et devraient logiquement s'adapter au nouveau contexte. Et ces techniques, comme toujours, ont pour objectif, sinon de construire directement le futur, tout au moins de le rendre accessible, et de se protéger des risques associés à l'action. Mais le paradigme de la postmodernité financière n'est pas celui de la modernité industrielle.


La marée montante du marché engloutit les vieilles économies aux structures encore hiérarchiques et, désormais le « buy » l'emporte sur le « make » ,et ce même dans les industries les plus sensibles. Cette marée se fait puissante en raison des nouvelles efficiences qui en résultent, mais se fait aussi lourde de risques : l'effet « aile de papillon » rôde sur l'ensemble. Sans doute la logique du « buy » gère t'elle plus mal- comme nous le rappelle Christian Morel, dans son ouvrage :« Les décisions absurdes », les problèmes de qualité et les risques systémiques qui lui sont associés. Toutefois les risques assurantiels liés à cette forme particulière de l'homme délié dans l'océan des prix, est encore gérable avec les techniques statistiques : les risques de défaut sont encore évaluables en termes de probabilités puisqu'ils ne sont -au plan mathématique- que le produit de risques individuels. La montée du marché et de l'homme délié, ne remettent pas en cause les techniques assurantielles lorsque pour l'essentiel son champ d'application reste industriel : le futur reste accessible.


Mais lorsque la logique du « buy » entraine des opérations de sous-traitance à l'infini dans l'industrie financière, la logique assurantielle n'est plus de mise et le futur comporte des dangers désormais non évaluables. C'est qu'ici le risque de défaut global n'est plus un simple produit de défauts de parties. Le risque sur un titre financier n'a pas la nature d'un défaut d'alésage sur une soupape : il s'agit d'un défaut qui est contagieux et se propage à l'ensemble par un phénomène de panique, et donc de comportement mimétique. Chacun voulant s'en sortir.... précipite tous, y compris lui-même. Le risque systémique chez les postmodernes n'est pas analysable avec des courbes de Gauss comme nous le dit Nassim Nicholas Taleb dans son ouvrage :« Le Cygne noir, la puissance de l'imprévisible ». Et le régulateur ultime, celui qui peut empêcher le développement de la panique, ou l'arrêter (l'Etat) ayant quitté les lieux depuis longtemps, rien ne peut conjurer le naufrage collectif. Comment envisager des prévisions, comment arrêter des plans, envisager une attitude prospective quand le futur, par essence non maitrisable, n'est pas non plus assurable ? Telle est la grande détresse du postmoderne.

3) Reconstruire la boussole et la pendule.


Comme nous l'avons écrit dans « la crise globale des années 2010 et le secteur social et médico-social » la grande crise que allons traverser est peut-être une catastrophe prometteuse. La promesse étant un changement de système ou ce que les spécialistes du vivant comme ceux des sciences humaines appellent une « bifurcation ». Cette dernière intervient dans tous système qui connaissant trop de déviance par rapport à sa stabilité ne parvient pas à retrouver l'équilibre et se voit connaitre une profonde réorganisation. C'est-à-dire au final un changement de système.


1 La crise ou le choix du scénario de la bifurcation systémique.


Nous disions dans le texte précité que les moyens mis en œuvre -colossaux aujourd'hui et astronomiques au cours de l'année 2009 - seront probablement insuffisants pour résorber la crise que le monde va connaitre. Un scénario de succès serait même contre performant car il ramènerait le monde dans sa situation de pré crise autorisant le renouvellement - à terme- d'une crise encore plus dévastatrice. Il vaut mieux donc, ne pas examiner, et ne pas espérer de retours sur investissements des fonds injectés, et accepter la déroute c'est-à-dire la bifurcation.


Au fond les dits moyens, sont déjà une démarche prospective puisqu'il s'agit de construire l'avenir alors même que l'on croit , ou l'on espère encore , sauver les goinfreries du présent, et en quelque sorte maintenir le système hors du temps. En réalité, comme il faudra probablement « boire la tasse jusqu'au bout », on se rendra compte, à l'issue de son absorption que le monde en sera changé et peut-être même quasi volontairement. C'est que « boire la tasse » va entrainer des modifications institutionnelles qu'il faudra bien prendre, évidemment, sous la menace d'une catastrophe potentielle, économique et sociale, d'une ampleur jusqu'ici inconnue par l'humanité. La principale d'entre elle étant - comme nous le disions dans le texte précité-la sortie de son grenier de la planche à billets, c'est-à-dire le financement sans limites des trésors nationaux devant impérativement réamorcer, la ronde des échanges à grands coups de dépenses publique pharaoniques. Cela suppose la fin de l'indépendance des banques centrale. Et déjà le retour d'un politique qui en ce domaine avait été très volontairement - y compris avec zèle - évacué.

Insistons bien ici sur le fait que les décisions concernant le retour du politique dans la gestion de la monnaie ne seront pas prises de gaieté de cœur, que le retour de l'Etat dans la gestion macroéconomique n'est nullement souhaité par ceux qui pourtant prendront les décisions y conduisant. Encore une fois il ne s'agit pas de construire le futur, mais bien de maintenir un présent jugé indépassable. Car, curieusement, le postmoderne -faut-il le répéter- est un personnage qui a cessé de croire -comme son ancêtre moderne -qu'il peut construire le monde, et, puisqu'il en est ainsi, il croit sérieusement que rien ne peut être entrepris contre la logique indépassable du marché. En cela il rejoint bien le pessimisme de l'habitant de la « soupe primitive » c'est-à-dire le prisonnier des cosmogonies et des mythes.


Ce qui veut dire que reconstruire la boussole et la pendule est probablement un projet fort complexe. Le retour d'un politique complètement inattendu pourra -il prendre racine, et redonner au monde un sens aujourd'hui disparu ?


2 l'après crise ou le choix de ré enchâssement de l'ordre du marché dans la société.


Les développements antérieurs nous ont permis de constater que l'écrasement du futur sur le présent, et donc la perte de la boussole et de la pendule, s'explique par une économie en général, et sa composante financière en particulier, qui est en quelque sorte sortie de ses gonds pour envahir et redéfinir la plupart des institutions traditionnelles des communautés humaines.


Il est donc évident que le retour inattendu du politique se doit d'être consacré à ce que l'on pourrait appeler la fin de la démesure de l'économie. Deux scénarios ou sous scénarios, peuvent être imaginés : celui de la création d'un espace public mondial ou celui du retour à la nation.


Le premier scénario correspondrait au fond à celui que Keynes avait un peu imaginé lors de la conférence de Bretton Woods. Il suppose de très difficiles négociations dans un monde, qui en termes de puissance, est plus équilibré qu'en 1944 et donc un monde où les intérêts des divers partenaires peuvent à la fois, être mieux défendus, mais aussi plus divergents. Ce premier scénario, car extrêmement difficile à mettre en œuvre, est donc relativement improbable.


Le second scénario correspond au fond à l'échec du premier : il est solution de repli. Il est aussi solution d'évidence. C'est que la réappropriation de la politique monétaire par les Etats nationaux et la couverture de déficits pharaoniques par pure création monétaire entraineront mécaniquement des niveaux d'inflation très différents entre les différents pays. il en résultera mécaniquement plusieurs conséquences :


Tout d'abord des modifications gigantesques de parités monétaires, modifications mettant à mal, et par les mouvements de marchandises, et par les mouvements de capitaux, l'actuelle mondialisation. La dé mondialisation est en marche, ce qui ne signifie pas nécessairement le retour inéluctable au protectionnisme mais peut maladroitement y conduire.


En second lieu l'inflation, bête noire de la finance sortie de ses gonds, produira un sérieux amaigrissement de la dette publique ,et donc une situation où le futur ne sera plus mangé par le présent. C'est qu'une inflation durablement supérieure au taux de l'intérêt permet de rembourser - ou mieux de ne pas rembourser- la dette. L'inflation est le moyen qui sera utilisé afin que les vivants d'aujourd'hui ne se goinfrent plus sur le dos des citoyens à naitre : le futur cessera d'être écrasé par le présent.


Toujours sur un plan strictement monétaire, l'inflation, parce que supérieure au taux de l'intérêt nominal, favorise l'investissement productif : l'entrepreneur authentique, celui qui innove, celui qui crée, est favorisé. A l'inverse le rentier est défavorisé. La création de valeur ajoutée est peut-être plus rentable que la production de valeur boursière obtenue par des expédients qui relèvent plus du casino que de l'économie. Là aussi, le futur renoue avec l'avenir, et cesse de s'écraser sur le présent.


Mais tout ceci est peu de choses, en ce sens que la solution politique de l'inflation ne fait que ré animer l'économie et le système de valeurs qu'elle a répandu dans la société, à savoir littéralement un monde dépourvu de sens depuis la fin des grands récits. Donc le maintien de l'homme délié dans l'océan des prix, avec toutes les conséquences précédemment exposées. C'est que le retour du politique, à la faveur de la crise, ne signifie pas encore la fin de l'hypertrophie des droits à consommer et la fin de l'irresponsabilité généralisée.


Ré enchâsser l'économie dans la société suppose que cette dernière ne soit plus sous la domination de la matrice économique laquelle est, in fine, conceptrice des attitudes et des représentations de la vie. Il est évidemment peu probable de voir renaitre les grands récits laîcs du 20iéme siècle. Aujourd'hui la crise fait bondir les ventes de l'œuvre de Marx. Mais le prophète est mort, et il ne reste que le grand théoricien du capitalisme.


Peut-on trouver à l'inverse des produits de substitutions ? Il semble bien qu'aujourd'hui, ré enchâsser l'économie dans la société, passe par la gestion de la contradiction entre la démesure de l'économie et la finitude du monde. L'homme délié continuera probablement à aimer la marchandise jusqu'à s'en noyer. Pour autant, émerge doucement, l'idée que la marchandise n'est plus seulement le moyen d'assouvir des désirs strictement individuels. Elle incorpore désormais une trace écologique qui n'a rien à voir avec la traçabilité répondant à ces mêmes désirs. Cette trace fait qu'il y a désormais une dimension publique dans n'importe quel bien privé.


Alors que modernité et postmodernité s'annonçaient comme un processus de privatisation de la vie, la rencontre avec la finitude du monde risque de déboucher sur un mouvement inverse. Processus déjà à l'œuvre sous la forme de nouveaux interdits- et à vrai dire inattendus mais qu'il faudra expliquer- dans le monde de l'homme délié : stricte limitation de vitesse sur les routes, développement des espaces interdits aux fumeurs, normes comportementales et environnementales, etc.


La prise en compte de la dimension publique des biens privés n'a sans doute pas la « grandeur » des cosmogonies, des religions et des grands récits laïcs, il n'empêche qu'il apparait aujourd'hui qu'elle est le possible élément susceptible d'introduire de la mesure dans la démesure.


La prise de conscience de la contradiction entre démesure de l'économie et finitude du monde autorisera vraisemblablement l'affermissement du retour du politique avec l'acceptation d'une « fiscalité verte », sans doute âprement négociée, mais mieux acceptée que les dispositifs fiscaux antérieurs rejetés par les postmodernes. L'homme devenu souverain s'accommodait de plus en plus mal des systèmes fiscaux lourds et redistributifs, lourdement chargés des scories de la modernité ; d'où parfois le fantastique développement de niches fiscales aussi chargées, dans nombre de situations, de protester contre le holisme ambiant. D'où aussi plus simplement la fuite des plus habiles vers un espace fiscalement moins disant. Ainsi pourrait-on passer progressivement à un système fiscal confirmant sans doute l'homme délié mais assurant néanmoins le vivre ensemble sur la base de la gestion de la contradiction entre démesure de l'économie et finitude du monde.


Solidarité réduite ? Sans doute, mais il semble difficile d'avancer dans une démarche prospective avec les yeux braqués sur le rétroviseur : ce que nous apprend l'histoire c'est d'abord le fait que toute situation nouvelle, l'est pleinement, même si elle s'explique par le développement de forces passées. Il sera plus facile de contenir l'économie, mettre fin ou limiter sa démesure, que de revenir sur l'individualisation de la société. Mais en même temps les choses ne sont pas aisées, car encore une fois à examiner l'histoire, on se rend compte que ce monde qui serait en émergence connaitrait une situation radicalement nouvelle. Le développement de l'efficacité instrumentale- elle-même liée à l'individualisation de la société : la liberté d'entreprendre - ne correspondrait plus à des atteintes portées à la nature, atteintes qui avaient été jusqu'ici considérées comme négligeables. Jusqu'à présent, ou bien une société ne connaissait pas de dispositif d'accroissement de son efficacité instrumentale, et maintenait un équilibre de la nature, ou bien elle connaissait un dispositif d'auto-accroissement de cette même efficacité, et impulsait un désordre au sein de cette même nature. Dans le premier cas nous avons l'ensemble des sociétés traditionnelles. Dans le second, nous avons le rameau occidental de l'humanité. Ce qu'il y aurait de nouveau aujourd'hui, et de radicalement nouveau, à l'issue de la crise, serait à la fois l'auto-accroissement de l'efficacité instrumentale, et le respect de l'ordre de la nature. Cette conscience de nouveauté radicale nous invite à nous poser la question de la possibilité du développement dit soutenable. En d'autres termes n'y a-t-il pas une contradiction de termes quand on parle de développement durable ? Dit autrement encore : le développement durable est-il la nouvelle utopie ?


Il est sans doute pour le moment impossible de répondre à une telle question. Par contre le développement durable -parce que prise de conscience que la nature est potentiellement bien public mondial- sera probablement élément fertilisant à la prise de conscience d'un espace public mondial. Alors que la gestion future de la grande crise impulse une sourde dé mondialisation déjà en marche, la gestion de la contradiction entre économie et nature sera une force agissant en sens contraire.


3 L'après crise ou le choix de la promotion de la culture de l'immanence.


Boussole et pendule nouvelles ne structureront plus le mode des humains comme jadis, car encore une fois, il ne s'agit pas de reconstruire l'ancien monde mais de dégager les forces qui au final risquent de structurer celui qui est en devenir. Ré enchâsser le marché dans la société, mettre fin à sa démesure face à la finitude du monde, est un démarche finalement sécurisante. Il n'y a pas si longtemps ,l'homme en voie de dé liaison, devait logiquement payer le prix de sa dé liaison en terme de sécurité, ce qu'il n'a pas fait, en construisant l'immense Etat providence de la période moderne. Là encore recherche de sécurité. Plus récemment, le même homme, désormais complètement délié, et devenu grand pourfendeur de l'Etat, revient vers ce dernier au moment de la grande crise. Et même les banquiers sont heureux de ses marques de sollicitudes. Là aussi recherche de sécurité. Il en a toujours été ainsi, et cela correspond à ce que les ethnologues appellent la « culture de l'immanence ». Dans la « soupe primitive » l'immanence consiste à refuser l'évènement en tant que fait, en tant que circonstance inattendue ou imprévisible. Plus exactement ,tous les évènements que connaissent les hommes, sont directement interprétables par la cosmogonie : tout est expliqué et donc d'une certaine façon tout peut être conjuré. La sorcellerie peut probablement s'expliquer, au moins partiellement, sur la base de La culture de l'immanence. Cette dernière rassure et crée du lien social. Elle n'a jamais disparu et semble présentement , connaitre une promotion inattendue. C'est que l'homme délié, en contact avec un autre homme délié, se doit de sécuriser ses transactions intéressées. Et si la culture commune se fait chancelante en raison même du processus de dé liaison, il convient de recréer de la sécurité. Si les hommes sont riches de droits et pauvres en devoirs, encore faut-il, pour faire société, qu'ils deviennent responsables. Nous avons là l'origine, et le développement fantastique de ce que nous appelions la « soft law ». L'homme délié est de plus en plus libre et contradictoirement de plus en plus emprisonné dans la foule des règlements, règles et autres normes qui l'enchainent progressivement. La loi, parce que politique parce qu' exprimant un projet, se fait plus petite. La norme moins ambitieuse, ne cherche qu'à assurer pour rassurer ,mais tendra à réguler de façon probablement envahissante l'espace social. Nous vivrons probablement de plus en plus au sein d'espaces normés. Et les dispositifs assurantiels en tiendrons compte : puisque l'événement au 21ième siècle est tout aussi contesté que l'évènement chez les Dogons du Mali au 16ième siècle, il faudra bientôt prouver que mon hygiène de vie était dans la norme pour pouvoir bénéficier de la couverture santé en cas de maladie. La normalisation est la contrepartie de l'aventure individualiste.

Résumons-nous : le simple mouvement de la modernité était à lui seul porteur d'une probable disparition de l'avenir. Cette disparition concernait la période 1989- 2008, soit une vingtaine d'années. Il semble bien qu'aujourd'hui, à la faveur de la grande crise qui s'annonce, un certain renouveau de l'avenir s'esquisse. Et il n'est pas interdit de penser, voire d'espérer, que le terme de production de valeur ajoutée viendra supplanter celui de production de valeur qui ne s'adresse qu'aux seuls actionnaires. Le monde qui correspondra à la période qui s'ouvre, ne sera pas chargé d'autant de sens que les mondes précédents : la boussole en sera assez imprécise. Pour autant il correspondra probablement à la fin des « orgies de l'instant » qui resteront la marque de cette période.

Le retour du politique sera essentiel- et a déjà été essentiel à l'automne 2008- pour la survie de l'ordre du marché, et donc de la civilisation qui lui correspond. Pour autant, il ne sera pas porteur de nouvelles grandes espérances - ce qui n'est pas nécessairement négatif, car historiquement, aux grandes espérances correspondent de grands crimes- et se contentera de tenter de préserver l'homme délié des forces naturelles qui menacent. L'espace public- même s'il tente de devenir espace public mondial- n'aura plus la légitimité qu'il avait à l'époque des grands récits religieux et laïcs. Il n'aura plus à exprimer un projet de société ni à protéger la société mais à en préserver ses membres dans leur individualité. Ce travail de protection passe par un travail législatif qui n'est plus de l'ordre de la loi mais du simple règlement. Ce même travail ira dans le sens de la responsabilisation maximale des acteurs, ce qui pourra, peut-être, mettre fin aux enrichissements sans causes sérieuses, mais laissera de côté la question de ceux, qui insuffisamment armés , ne peuvent aisément entrer dans un processus de responsabilisation.

Villeneuve d'Ascq le 30 décembre 2008.

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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 23:00

   On trouvera ci-dessous la seconde partie de l'interview d'Atlantico: 

 

Faut-il remettre en cause l'indépendance des banques centrales comme le gouvernement japonais menace de le faire ?

 

L'efficacité de l'action d'une banque centrale - notamment auprès des marchés - dépend fortement de sa crédibilité. Celle-ci peut-elle être ébranlée par une remise en cause de l'indépendance des banques centrales ?

Nicolas Goetzmann : Le cœur d’une politique monétaire est la crédibilité de sa banque centrale. Si l’indépendance de la banque est menacée, je ne donne pas cher de la peau de la dette de l’Etat concerné. Le pouvoir le plus important d’une banque est sa capacité à mobiliser les acteurs économiques sur une simple déclaration. Ceci est rendu possible par sa crédibilité. Si vous menacez cette crédibilité, vous mettez à mal son pouvoir même.

En revanche, il me semble que la crédibilité de la BCE est aujourd’hui mise à mal. Son mandat de stabilité des prix a provoqué une politique d’austérité monétaire destructrice de toute croissance. La BCE est crédible dans sa rigueur contre la croissance depuis 2008, voilà pourquoi les taux sont si bas aujourd’hui. Le défi d’aujourd’hui est que cette crédibilité en terme d’austérité soit mise au profit de la croissance, comme le fait aujourd’hui la Fed et la Bank of England. Ce dont l’Europe a besoin aujourd’hui c’est d’une modification du mandat de la BCE, en interrompant ce mandat de stabilité des prix pour mettre en place le "NGDP targeting", ou objectif de PIB nominal.

Jean-Claude Werrebrouck : Si un pays important remettait ouvertement en cause l’indépendance de sa banque centrale et exigeait la monétisation intégrale de sa dette, il en résulterait bien évidemment des mouvements de panique avec en premier lieu un effondrement de sa monnaie. Les choses ne sont pas simples, surtout pour la BCE dont l’indépendance est en principe la plus radicale. C’est la raison pour laquelle il faut, à mon avis, une action coordonnée décidée au terme d’une grande conférence internationale. Une conférence qui déciderait d’une refonte complète de la mondialisation avec l’obligation pour chaque pays d’équilibrer ses échanges extérieurs, donc la fin d’un libre échange devenu le protectionnisme des prédateurs, et surtout l’interdit juridique de la spéculation, celle-ci devenant un délit pénalement sanctionné. Cela passerait aussi par l’interdit de la création monétaire par les banques (le fameux système à "réserves fractionnaires") et le rétablissement de l’autorité monétaire de la banque centrale seule à pouvoir émettre de la monnaie sous le contrôle des Etats.

La configuration actuelle de la mondialisation s’achève avec la crise. Ne cherchons pas les coupables, en particulier la finance si souvent accusée : la finance est comme les gaz, elle occupe tout le volume disponible. C’est au décideur politique de réduire ce volume et aux différents peuples de la Terre de l’y inciter.

    
             
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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 08:38

On trouvera ci-dessous la première partie d'un interview publié par Atlantico  Ce 3 janvier.
 La seconde partie sera sur le Blog demain
 
Faut-il remettre en cause l'indépendance des banques centrales comme le gouvernement japonais menace de le faire ?

 

Atlantico : Alors que Shinzo Abe a été élu Premier ministre du Japon le 16 décembre, il souhaite relancer les exportations de l'archipel en s’attaquant à la monnaie nationale, le yen, considérée comme surévaluée. Pour ce faire, il souhaite que la Banque du Japon (BoJ) adopte une politique monétaire plus accommodante. En cas de refus, le nouveau pouvoir en place pourrait remettre en cause l'indépendance de l'institution. Face à la crise et au ralentissement économique, faut-il remettre en cause l'indépendance des banques centrales ?

Nicolas Goetzmann : Non. En Aucun cas. L’indépendance d’une banque centrale est indispensable. Mais il est nécessaire d’ouvrir le débat sur la mission de l’autorité monétaire. Au Japon, la politique menée depuis 20 ans est totalement inefficace sur le plan de la croissance puisqu’elle préserve la stabilité des prix avant tout. Cette autorité a le pouvoir de déterminer le niveau de demande intérieure d’une économie, qui se ventile entre croissance et inflation. Son objectif est alors d’effectuer le meilleur arbitrage possible entre croissance et stabilité des prix. Le Japon a privilégié sa maîtrise des prix au détriment de la croissance ce qui a eu pour effet de placer le yen en monnaie la plus forte au monde. Shinzo Abe pose la question monétaire au centre du débat, et il a raison de la faire, la Banque du Japon (BoJ) se trompe depuis 20 ans.

La Fed est parvenue à se remettre en question sans intervention extérieure, c’est ce que Shinzo Abe veut pour le Japon. La BoJ ne peut se cacher derrière son indépendance pour rejeter les accusations qui pèsent contre elle. Indépendant ne signifie pas irresponsable.

Jean-Claude Werrebrouck : L’indépendance des banques centrales était l’une des pièces essentielles de la mise en place des règles du jeu de la mondialisation. De la même façon que le libre échange supposait la construction d’une logistique planétaire de circulation physique des marchandises, il fallait que la libre circulation des capitaux soit facilitée par une logistique financière dont tous les maillons seraient interconnectés selon des règles normalisées. Cela supposait un fort recul des Etats sur ce bien public essentiel qu’est la monnaie, avec en particulier la fin de l’idée de banque centrale comme banque des Etats.

La crise étant aussi une crise de la mondialisation, il est assez logique que les Etats reviennent doucement vers l’idée d’une banque centrale comme banque dépendante, et donc soumise au pouvoir. Bien évidemment la question est de savoir quel degré de soumission sera finalement imposé pour en terminer avec la crise. Et de ce point de vue, les configurations nouvelles seront variables et dépendront des histoires spécifiques de chaque nation. Il est clair, par exemple, que la banque centrale britannique dont la naissance fait suite à la "Glorieuse Révolution", n’a pas la même histoire que la banque de France qui va naître sous le joug d’un Bonaparte.

Une remise en cause - partielle ou totale - peut-elle permettre une plus grande harmonisation entre politique budgétaire (menée par le gouvernement) et politique monétaire (menée par la banque centrale) pour ainsi gagner en efficacité et conjurer les effets de la crise ?

Nicolas Goetzmann : L’harmonisation entre politique budgétaire et politique monétaire est le point crucial. Un mandat de stabilité des prix, méthode en cours au Japon ou en Europe par exemple, a pour effet de mettre le pouvoir budgétaire sous tutelle du pouvoir monétaire. Au contraire, un mandat de PIB nominal (Nominal Growth Domestic Product Targeting) permet de renverser cet état de fait et de redonner un pouvoir réel à la politique budgétaire. Le NGDP targeting devient la nouvelle norme, cette réforme est soutenue aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, et Shinzo Abe en a fait explicitement mention dans ses discours.

Il s’agit simplement de remplacer un objectif d’inflation (2% en Europe, 1% au Japon) par un objectif de croissance nominale (qui est la somme de la croissance et de l’inflation). Cet objectif permet dès lors de prendre en compte aussi bien la croissance (et donc le niveau de chômage) que l’inflation. Il n’est ainsi pas nécessaire de remettre en cause l’indépendance d’une banque centrale pour redonner le pouvoir au politique, une simple prise en compte des plus récentes évolutions de la doctrine monétaire suffirait.

Jean-Claude Werrebrouck : Dans le monde des apparences, la dette publique, devenue énorme et ingérable, est l’une des dimensions ou conséquences de la grande crise que connait le monde, et pas simplement le monde occidental. Cette dette est devenue ingérable aussi en raison des règles du jeu de la mondialisation qui supposent, partout, la lutte contre l’inflation et donc privilégient l’épargne rentière au détriment de l’investissement productif. Il existait autrefois, outre l’inflation un autre moyen de contenir la dette : les banques centrales avaient aussi pour mission de financer les Etats à taux nul, parfois - voire même très souvent au cours de l’histoire - sans remboursement réel. Ce fût le cas durant les 2 Guerres mondiales.

Ce qu’on appelle dettes publiques est donc aussi prioritairement la conséquence d’une coupure radicale entre les Etats et leur banque centrale. Des Etats qui seront, fort curieusement, obligés de passer par l’endettement bancaire pour se financer. Et il s’agit de quelque chose de fort curieux : imaginez un propriétaire de pommiers à qui il serait interdit de consommer sa récolte et qui serait obligé d’acheter des pommes sur le marché ! De fait, la crise de la dette est un choix politique inapproprié qui fut imposé par ceux qui avaient intérêt à sa marchandisation : financiers et marchands de produits d’épargne sécurisée. Politique budgétaire et politique monétaire seraient tout simplement libérées en les extirpant du joug financier.

 


Nicolas Goetzmann est conseiller en stratégie d'investissement, gérant de fortune, auteur d'un rapport sur la politique monétaire européenne publié par la Fondation pour l'innovation en politique. En 2012, il a crée le site contrintuitif.com.

 


Jean Claude Werrebrouck, a été professeur de sciences économiques à l'université de Lille 2.
Il est l'auteur de Banques Centrales : Independance Ou Soumission ? paru en octobre 2012 aux éditions Yves Michel.

 

 

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 23:00

 

 

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Les pactes de compétitivité qui fleurissent un peu partout dans la zone euro, font le pari qu'en augmentant le taux de marge (Exédent brut d'exploitation rapporté à la valeur ajoutée, ou dans la littérature EBE/VA), l'investissement pourra s'accroitre et avec lui l'emploi. Nous avons déjà sur ce blog largement critiqué un tel point de vue. Nous voudrions dans le présent texte aborder la question sur un plan à la fois analytique et historique.

En longue période, l'examen comparé de l'évolution de l'EBE et du taux d'investissement des sociétes non financières ne permet pas d'établir un lien causal ni même une simple corrélation. Ainsi en France, d'après les sources de L'INSEE de 1950 à 1970, nous constatons un taux d'investissement élevé ( moyenne d'environ 25 points de PIB) avec des taux de marge relativement faibles ( moyenne d'environ 29% ). En revanche sur la période 1990-2010, nous constatons un phénomène inverse avec des taux d'investisement faibles ( 20% en moyenne) et des taux de marge élevés (32% en moyenne). Il est donc très difficile d'attribuer la chute de l'investissement constatée aujourd'hui au recul du taux de marge passé de 32,3 en 2008 à 28,2 en 2012. A cette constatation il convient d'ajouter, et il s'agit d'une simple conséquence, que la croissance n'est pas non plus corrélée au taux de marge. Ainsi avec un taux de marge plus élevé entre 1990 et 2010 (en moyenne 3 points de plus qu'entre 1950 et 1970) la croissance globale se trouve être divisée par deux. Il est donc à tout le moins peu crédible d' anticiper une croissance plus élevée en se fixant comme variable causale -notamment l'introduction en France d'un crédit d'impôt- une hausse du taux de marge.

De fait, la chute de l'investissement associée à un EBE élevé jusqu'en 2008 correspond au passage d'une économie d'endettement (la part de l'intermédiation bancaire était de 55% en 1995) à une économie de marché financier (la part des marchés fianciers est de 60% en 2010). Un tel passage explique au moins partiellement le recul de l'investissement où le temps long de l'investisseur est supplanté par le temps court des actionnaires.

Toujours en longue période il est difficile de lire le déficit de demande globale à l'échelle mondiale dans l'évolution de la part de la valeur ajoutée dans le chiffre d'affaires des SNF. Logiquement, et intrinsèquement, cette part devrait en longue période augmenter en raison des effets de la croissance de la productivité. C'est bien ce que l'on constate avec un passage de 28% en 1950 à 40% en 2000. Toutefois les effets déprimants de la mondialisation devraient jouer un double rôle: diminuer la valeur des consommations intermédiaires importées et, en revanche, comprimer les prix à l'exportation, soit deux forces exerçant des effets contraires. Il est difficile , d'après les chiffres les plus récents, de conclure sur un effet déprimant de la mondialisation, puisque la part de la valeur ajoutée dans le chiffre d'affaires des SNS passe de 42% en 1990 à 40% en 2010.

En réalité, si effet déprimant il y a, son impact doit plutôt être mesuré sur les emplois non créés en raison de la chute de l'investissement, chute elle-même partiellement explicable par un manque de débouchés. Emplois non créés et non baisse des salaires puisque toujours à l'intérieur des SNF, la part des salaires dans la valeur ajoutée a eu plutôt tendance à augmenter : 64% en 2008 et 68% au second trimestre 2012. Avec même une hausse de 7 points pour la seule industrie manufacturière qui consacre désormais 79% de la valeur ajoutée aux rémunérations. Avec aussi une nuance très importante à savoir que la distribution des salaires  est devenue très inégalitaire, (fait très souvent débattu),  inégalité qui a laissé la hausse sur les fameux 1%, 0,1% et surtout 0,01% du haut de l'échelle. Rémunérations pharaoniques qui sont aussi le reflet d'un maquillage juridique de profits désormais labellisés sous la forme "salaires". 

Au total c'est dire que l'effet dépressif de la mondialisation ne joue pas pour les "insiders" et se reporte pleinement sur les "outsiders", lesquels se retrouvent durablement éloignés de l'emploi.

Par contre la hausse des rémunérations des insiders explique au moins partiellement la chute de l'EBE.

Finalement, et s'agissant de la France, la mondialsation n'a eu sur les salaires qu'un effet indirect. Bien sur la mondialisation développe des effets déprimants sur la demande globale, bien sûr elle transforme le salaire en variable unidimensionnelle (seulement coût et non plus coût et débouché), mais elle s'est sutout exprimée sous la forme de poche croissante et irréductible du chômage. Avec comme effet secondaire un déficit public accru en raison de la concurrence fiscale d'une part, et du filet de l'Etat-providence à densifier en raison d'une production plus grande "d'inutiles au monde" qu'il faut bien aider.

Les choix sont donc clairs: ou bien on poursuit l'utopie mondialiste avec accroissement simultané des stocks de dettes et "d'inutiles au monde", ou bien l'inflexion du retout à l'Etat-Nation est décidée. Cela passe évidemment par une négociation internationale visant à l'équilibre des balances courantes. Autant de questions déjà largement évoquées sur ce blog.

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