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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 10:21

 couverture du livre

Le livre est en vente dans toutes les librairies

 

Kenneth Rogoff en évoquant les travaux de Robert Gordon et les opinions d'un certain nombre d'observateurs pense aujourd'hui que la grande crise serait aussi due à une longue stagnation  des technologies et de l'innovation. Longue stagnation qui serait aussi celle de la productivité. C'est l'idée qu'il exprime, avec précaution, dans les Echos du 19 Décembre.

 Il y a là un progrès dans la compréhension du monde tel qu'il est. Malheureusement, on ne voit pas encore dans la littérature, les liens entre chute des gains de productivité dès la fin des années 60, ce que l'on a appellé la crise du fordisme et toute la problématique qui a émergé pour perenniser le fordisme par d'autres moyens. Les lecteurs de ce blog savent que la mondialisation  fût préférée à la robotisation, et que les  contraintes liées à la nouvelle chaine de la valeur ont imposé ou largement favorisé ce que nous avons appelé la construction des autoroutes de la finance. Maintenant il est vrai aussi, que cette nouvelle répartition dans la chaine de la valeur, supposait la construction des autoroutes du transport, c'est à dire concrètement l'effondrement des prix, ce que nous avons appelé dans le blog le "fordisme de l'industrie logistique".

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 23:00

      La promesse présidentielle de cloisonnement des banques universelles devient, en ce début d’hiver 2012, débat à l’Assemblée Nationale. Et avec ce dernier, beaucoup d’avis donnent lieu à une littérature abondante qui, hélas, laisse de côté la question essentielle : est-il légitime de laisser aux banques le pouvoir de création monétaire ? Ce que, dans leur jargon, les économistes évoquent sous le terme de système à « réserves fractionnaires ».

 

 Construire un mur

La question du cloisonnement n’est certes pas inintéressante et il est éthiquement logique de vouloir protéger les dépôts des clients des risques pris par le compartiment « marché ». Démarche d’autant plus logique que la crise financière dans sa version initiale (2008) a obligé les Etats à intervenir et à élargir le niveau de protection à peine d’un effondrement planétaire. Les tenants de « l’aléa moral » souhaitent donc  revenir à un modèle proche du Glass Steagall Act de 1933. On peut évidemment longtemps discuter des modalités du cloisonnement : celles du Dobb Frank Act et de la règle Volcker, celles issues du rapport Vickers ou celles issues du rapport Liikanen, ou enfin celles proposées par le gouvernement français et qui seront discutées au parlement. Toutes ces modalités, concernent très simplement, la question de  l’épaisseur du mur de protection contre un tsunami financier, issu du compartiment marché et des activités spéculatives qui s’y réalisent, notamment en « propriatary trading », c’est-à-dire la spéculation en compte propre.

 

  Maintenir l'universalité

 Aux partisans d’un mur dont l’épaisseur fait débat, s’oppose tout naturellement le lobbying bancaire, dont la puissance repose d’abord sur les rapports fusionnels entretenus avec les entrepreneurs politiques et qui, en France, passe aussi et peut-être  d’abord, par ce plus petit commun dénominateur qu’est l’Inspection Générale des Finances. Les arguments présentés sont simples : il ne saurait exister de frontière identifiable entre activités classiques de gestion de compte et de crédit et les activités de marché  ne sont que le prolongement nécessaire des premières. Idée d'autant plus crédible que le client, notamment industriel, ne se découpe pas en tranches. Ainsi, lorsqu’un client  de la BNP demande un crédit libellé en monnaie étrangère, il met nécessairement en mouvement les deux compartiments, d’où l’apparent bien-fondé de l’idée de banque universelle, en tant qu’entité réduisant les coûts de coordination et de transaction. La puissance du lobbying français est sans doute différente de celle du lobbying américain, (ce dernier est constitué d’une armée  25 fois plus nombreuse que celle représentant l’addition de la totalité des représentants syndicaux et des associations de consommateurs) mais il est tout aussi efficace. On peut donc penser que la loi française sera aussi douce que la loi Dodd-Frank dont les décrets d’application  atténuent grandement une rigueur de simple apparence.

 

Interdire la spéculation    

Il existe toutefois une autre opposition, plus spécifiquement une contre-proposition face à l’idée de séparation. Celle-ci consiste à dire, qu’il ne faut pas cloisonner ce qui ne peut l’être vraiment, en raison de nouveaux comportements d’adaptation donnant lieu à de nouvelles créativités financières. Il faut simplement interdire la spéculation, et transformer en délit personnel, donc délit touchant directement les dirigeants des établissements bancaires, le « proprietary trading ».

L’idée est séduisante mais pose de multiples problèmes quelle que soit la portée d’un texte d’interdiction.

S’il devient interdit de spéculer en général, il est clair que les opérations, simples et importantes du point de vue de la gestion des entreprises réelles, seront transférées vers d’autres juridictions. A titre de simple exemple, Il semble en effet impossible de supprimer des instruments comme les marchés à terme de matières premières ou de devises. L’interdit devient ainsi une radicale perte de compétitivité bancaire, avec réel danger pour le pourtant très simple compartiment des dépôts. Si maintenant, l’interdit porte simplement sur des paris concernant des produits dont les participants n’en ont pas un usage commun, il y aura tarissement de la liquidité -la très fameuse perte de  profondeur de marché- et perte d’efficacité des instruments légitimement utilisés. D’où là aussi, risque de transfert vers des juridictions plus clémentes.

L’alternative au décloisonnement, qui consiste tout simplement à faire disparaitre l’un des deux compartiments bancaires, est ainsi peu envisageable et on peut compter sur le lobbying bancaire pour ne pas faire émerger une telle réflexion, ce qu’empiriquement nous constatons : la simple et légère taxation ( 0,01% sur les contrats dérivés)  sur transaction de produits financiers, a déjà donné lieu à bien des péripéties. Notons d’ailleurs, que cette fort timide taxation sera de fait aisément contournable, et que seule une mise en œuvre supranationale serait susceptible d’éviter l’évasion.

 

 Interdire la création monétaire

Il existe toutefois une toute autre piste, qui n’a pas besoin d’être repoussée par le lobbying susvisé, tant elle est éloignée du champ de la simple conscience politique : l’interdit de la création monétaire par les banques et, ce faisant, le rétablissement de la souveraineté monétaire.

Personne en effet n’évoque que pour l’essentiel, la très rapide croissance monétaire est le fait des banques par le biais des opérations de crédit. Ce qui signifie, que la masse monétaire, dont le coût de production est rigoureusement égal à zéro, est constituée pour l’essentiel de dette donnant lieu à versement de rente, laquelle est très largement prélevée sur la richesse produite par l’économie réelle. Et il s’agit effectivement le plus souvent  de rente, puisque la dette produite, n’a pas nécessairement pour contre-partie, un investissement productif de richesse supplémentaire, ce qui est le cas de l’essentiel du crédit immobilier que l’on titrise, du crédit à la consommation, des titres de la dette publique et de nombreuses autres formes de dettes supports des activités de pure spéculation. La dette augmentant plus que proportionnellement au PIB - ce que mesure bien la masse monétaire qui augmente 3 à 4 fois plus vite que le PIB – la part de marché de l’industrie financière n’a cessé d’augmenter, tandis que les salaires de ses dirigeants augmentaient beaucoup plus rapidement que ceux de l’industrie. Les travaux d’Olivier Godechot de Paris School of Economics ont ainsi pu révéler, que si depuis 1996 les revenus d’activité du top100 des cadres hors finance ont été multipliés  par 3,6, ceux du top 100 des cadres de la finance ont été multipliés par 8,7.

La vraie question du repositionnement des banques, est donc bien dans leur pouvoir exhorbitant de prélever une rente sur  une monnaie créée  à coût nul, une monnaie dont la base légale est pourtant celle de l’Etat: "la monnaie comme créature de l'Etat", disait Lerner. Derrière cette question se pose donc naturellement la question de l’indépendance des banques centrales, des banques qu’il est urgent de renationaliser en leur donnant le monopole de la création monétaire.

 

Mais là encore, qui aura le courage de revenir sur plusieurs dizaines d’années d’abandon de ce bien public qu’est la monnaie ? Parions qu’aucun parlementaire n’évoquera le problème de la création monétaire en discutant, de cette tempête dans un verre d’eau, qu’est le projet de loi sur la fin de la banque universelle : son propos serait totalement incompris de ses collègues. Et ce silence ne relèvera d’aucun groupe de pression, d'aucune intrigue, d’aucun complot, mais du simple et pourtant   fantastique poids d’une idéologie dominante, une idéologie qui écrase les hommes. Décidément la fin de la crise n’est pas pour demain.

 

 

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 23:00

couverture du livre

Livre en vente dans toutes les librairies

 

Dans "Spécificité des crises de l'entrepreneuriat politique"  nous insistions sur la relative difficulté à ce qu'un conflit débouche sur une scission, les barrières à l'entrée/sortie étant au moins aussi élevées que celles constatées sur les marchés économiques. Dans "Le monde tel qu'il est" nous avons montré que les entrepreneurs politiques, dans le stade démocratique de l'aventure étatique, négociaient leur prise de contrôle de l'universel, en partageant la capture de la réglementation parmi d'autres groupes. Dans ce contexte, un projet politique ou un programme politique est un cocktail de mesures destinées à emporter le consentement de l'électeur médian. Les groupes capteurs de la réglementation étaient, dans notre article : d'abord les entrepreneurs économiques,  mais aussi les citoyens, les salariés, les consommateurs, et  les épargnants. Les groupes en question pouvant être dissociés ou à l'inverse confondus, pouvant aussi connaitre des intérêts convergents ou divergents, pouvant enfin connaitre des intérêts congruents ou contradictoires. Il appartient aux grandes entreprises politiques d'effectuer la synthèse programmatique de cette complexité dans le but d'accéder ou de se reconduire au pouvoir.

 

Aisance des synthèses programmatiques dans la conjonction du fordisme et de l'Etat-Nation .

 

Le régime fordien de croissance donne lieu à des synthèses programmatiques relativement aisées en raison d'une certaine congruence des intérêts des divers acteurs.     L'acceptation du salariat est d'autant plus facile que la redistribution est réelle et réellement nourrie par de réels gains de productivité. Le partage des gains est aussi l'intérêt des entrepreneurs économiques dont l'offre rapidement croissante de marchandises se doit de disposer de débouchés croissants et réguliers. Une régularité toute promise par les entrepreneurs politiques qui construisent un Etat-providence porteur de social-clientélisme et donc de bulletins de vote. Salariés et consommateurs ne connaissent pas d'intérêts opposés dans un monde largement constitué d'un "dedans" protecteur, bien séparé d'un "dehors" :  séparation garantie par les entrepreneurs politiques qui protégent la Nation. Le dedans est lui-même relativement douillet : puisque protégé, il limite sérieusement les risques de prédation offerts par une possible exacerbation de la concurrence. Parce que la concurrence est ainsi contenue, les moins performants du jeu économique ne sont pas exclus : l'éventuelle sous-efficience se paye de moins de richesse mais non d'exclusion radicale. Les seuls relativement exclus sont ainsi les épargnants victimes de la répression financière qui caractérise aussi le régime fordien: la fameuse "euthanasie" des rentiers chère à Keynes. 

 Lorsque maintenant la chute durable des gains de productivité se fait sentir, et que les entrepreneurs économiques achétent sur les marchés politiques la grande vague de l'ouverture des marchés des biens réels ( vague suivie de celle qui lui est indissolublement complémentaire c'est à dire la fin de la souveraineté monétaire, laquelle passe par la désintermédiation, la déréglementation, et le décloisonnement) le compromis politique ne peut que très progressivement changer.

 

La difficile synthèse programmatique en mondialisation 

 

Le salaire qui était simultanément "coût" et "débouché" dans un monde où l'économie se représentait comme circuit, n'est plus qu'un coût à minimiser. Le consommateur qui peut accéder sans limite aux marchandises mondiales ne voit plus son intérêt soudé à celui  du salarié. L'épargnant cesse d'être la victime de la répression financière et reprend le pouvoir dans les entreprises à financement désintermédié. La finance jusqu'ici réprimée, se libère et ne voit plus son profit assis sur l'investissement de long terme mais sur la simple spéculation.

 La concurrence exarcerbée par l'ouverture sans limite, d'abord du marché des biens réels, puis sur l'ouverture elle- même sans limite du compte de capital, segmente les producteurs entre ceux qui sont suffisamment armés pour résister à la concurrence et ceux qui le sont moins. Alors que l'employabilité était un mot vide de sens dans un fordisme qui intégrait les plus démunis, elle devient progressivement le mot à la mode. Avec le souci , comme l'énonce la langue bureaucratique, de s'intéresser aux "personnes les plus éloignées de l'emploi".

Cette non-employabilité est le fruit du changement de paradigme, qui fait que la mondialisation dérégulée, ne peut plus assurer un équilibre entre offre globale et demande globale. Au temps du fordisme, il appartenait aussi aux grandes entreprises politiques de veiller à ce que le salaire soit autant "coût" que "débouché", ce qui correspondait aussi à leur propre intérêt en ce qu'elles bénéficiaient des retombées électorales de la construction de l'Etat-providence, lui même devenant une sorte d'assurances de débouchés pour les entrepreneurs économiques. Ce modêle disparait avec la mondialisation dérégulée et il ne peut plus exister d'acteurs qui, en surplomb du jeu économique, veille à la redistribution des gains de productivité à l'échelle planétaire.

Parce que le salaire n'est plus qu'un coût à comprimer, ce que confirme encore le  "Rapport mondial sur les salaires 2012/2013" de l'Organisation Internationale du Travail, les gains de productivité ne sont plus redistribuables, et il en résulte une :    

      tendance générale à la surproduction à l'échelle planétaire.

 

 D'où le caractère devenu sauvage de la concurrence : il n'y a pas de place pour tous au "grand banquet de l'écoulement de la marchandise" et donc de sa vente profitable, et ce malgré les énormes dépenses au titre de cet écoulement, dont la publicité et ces nouveaux métiers dits du "marketing" dont le fordisme se passait aisément. Parce que la mondialisation dérégulée est un régime de crise permanente de surproduction, on comprend mieux que les pays du centre qui ont abandonné  le fordisme classique seront davantage touchés par les questions d'employabilité.

Les grandes entreprises politiques chargées d'exprimer le nouvel universel ne peuvent que payer le prix de cette énorme dislocation.

 

Le prix politique de la grande crise  en France

 

Les fordismes de bas ou de moyenne gamme qui corrélativement utilisaient - massivement- des travailleurs immigrés seront plus touchés que d'autres par les questions d'employabilité. Ils sont en bout de table du grand banquet  de la vente profitable des marchandises: leur compétitivité est trop réduite. C'est notamment le cas de la France, dont les entrepreneurs politiques, aussi en raison des spécificités françaises de l'aventure étatique, avaient, après la seconde guerre mondiale, construit un Etat-providence particulièrment solide. La capture de l'Etat par les groupes les plus mondialistes (ce qu'on a appellé la "modernisation" tous azimuts, y compris financière dans les années 80 et 90), va y développer une masse "d'inutiles au monde" (chômage) plus élevée que dans les fordismes haut de gamme (Allemagne, USA, etc.). Les travailleurs immigrés, souvent issus de l'ex-empire, et souvent non qualifiés, seront les premières victimes sélectionnées par la "bienheureuse mondialisation". Avec le temps, ces groupes de chômeurs, dont la réalité culturelle est différente, connaissent un véritable enkystement spatial et identitaire, fort éloigné de cet individualisme républicain, encore vendu par les entreprises politiques dominantes. Et simultanément, cet enkystement est conforté par la puissante efficacité de l'Etat-providence , puissante efficacité qui, il est vrai, s'opère  aussi par la magie du crédit.

D'où, à la surface des choses, une possible et tellement évidente conclusion: La France n'a plus les moyens de son Etat-providence ( simplement exprimé: n'est plus assez "riche") et devient fautive en pérennisant ce qui serait un assistanat aux effets contre-productifs et surtout responsable d'une dette qui ne cesse de s'accroître. Cette conclusion très largement répandue et amplifiée par la grande inculture des faiseurs d'opinion, entraine l'instabilité croissante des grandes entreprises politiques traditionnelles. De quoi développer une "contagion des sentiments" débouchant sur l'émergence de boucs émissaires au sens girardien du terme. 

La gauche, traditionnellement internationaliste et sociale démocrate, n'est plus en état de construire un programme ou un projet. Toujours interventionniste, il lui faudrait vendre un produit allant dans un sens radicalement opposé à ses croyances mondialistes. D'où une fracture possible en son sein, entre l'idéologie mondialiste porteuse des nouvelles libertés exigées par un individualisme radical, et le retour sur l'Etat-nation, seul susceptible de garantir l'acquis des 30 glorieuses, à savoir la relative moyennisation de la société, et  son sous -produit qu'est l'intégration de ceux qui s'éloignent du projet républicain. Plus clairement : ceux qui en raison des nouvelles règles du jeu se trouvent  dans l'enkystement spatial et identitaire déjà évoqué.

La droite, est nécésairement travaillée par la même grande contradiction, entre le libéralisme mondialisé exigé par une élite en quête de nouveaux horizons, et la recherche d'une identité nationale, exigée par ceux qui, victimes de cette même mondialisation, ont trouvé des boucs-émissaires dans l'immigration. Fracture semblable ou symétrique, évidemment renforcée par la dramatique présence d'une monnaie unique, qui interdit le retour à l'Etat-Nation et ne permet pas l'adoucissement de la mondialisation par le biais de possibles  variations du taux de change.

Globalement, les produits offerts par les grandes entreprises politiques connaissent un problème fondamental de cohérence, problème qui va de plus en plus abaisser les barrières à l'entrée au profit  d'entrepreneurs politiques d'un type nouveau. Le déficit de cohérence ne peut qu'affaiblir la force idéologique des entreprises politiques, un affaiblissement qui ne peut que se traduire par un affaissement des barrières à l'entrée, voire un effondrement, et donc l'irruption sur le marché d'entreprises politiques nouvelles rétablissant des cohérences programmatiques en assurant clairement les fractures, et en proposant des recompositions. Décompositions/recompositions, au demeurant peu aisées, en raison de l'émiettement et de la multiplication des groupes capteurs de la réglementation -ce qu'on appelle les lobbies- qui eux- mêmes effacent parfois avec radicalité les croyances vertueuses en la démocratie.

 Au delà,  les conflits entre entrepreneurs politiques franchisés, ne peuvent que se développer, certains pouvant  sortir de contrats de franchise  possiblement démonétisés, tandis que d'autres tenteront à l'intérieur des entreprises politiques existantes de lancer de nouveaux produits afin de moderniser l'offre. Et, bien évidemment, la concurrence aura pour théâtre naturel, l'adaptation politique et institutionnelle à la réalité d'un pays meurtri par la grande crise.

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 23:00

    couverture du livre

 Le livre est en vente dans toutes les librairies

 

J'invite les habitués du Blog à relire l'article "Le monde tel qu'il est". Il n'a rien perdu de son actualité, permet de bien situer l'article "Spécificité des crises de l'entrepreneuriat politique"    et, surtout, servira à la bonne compréhension d'un prochain texte dont le titre sera:

 "Grande crise et scission/recomposition de l'entrepreneuriat politique"

 Ce texte tentera de montrer pourquoi la grande crise débouchera très probablement sur une décomposition/recomposition des entreprises politiques. Il ne pourra toutefois être bien compris que si l'on a bien assimilé "Le monde tel qu'il est".

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 23:00

couverture du livre

 

 Le livre est en vente dans toutes les librairies

 

 

La présente crise de l'entreprise politique UMP en France est une occasion de bien cerner le fonctionnement des marchés politiques.

Les entreprises politiques sont des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général",  et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre juridique général.

 Ces organisations sont peuplées d'acteurs validant une certaine division du travail dans l'exercice de leurs fonctions: militants, élus ou éligibles, dirigeants. Si les militants peuvent être assimilés à des actionnaires  soucieux de bénéficier idéologiquement ou matériellement de l'activité des entreprises politiques, les élus ou éligibles peuvent difficilement être comparés aux salariés ou aux entrepreneurs du monde économique. A titre d'exemple un député de démocratie parlementaire n'est pas salarié de l'entreprise politique à laquelle il est rattaché. De fait, il est bien plutôt un entrepreneur politique individuel qui a signé un contrat de franchise avec son parti de rattachement. Situation qui peut, à la limite et selon certaines configurations, être assimilée à de la servitude volontaire.

Pour un entrepreneur politique individuel, il semble en effet évident que les coûts et "barrières à l'entrée" des marchés politiques sont hors de portée. Comme le sont par exemple les barrières à l'entrée du marché mondial de l'aviation civile pour un ingénieur aéronautique décidé à concurrencer directement BOEING ou EADS. le passage par l'adoubement d'un parti, pouvant devenir passage en situation de servitude volontaire, est ainsi une démarche quasi obligatoire pour gagner un mandat sur les marchés politiques.  

   Le contrat de franchise est  réellement asymétrique puisqu'il oppose une offre oligopolistique (les entreprises politiques sont souvent peu nombreuses ou cartellisées) à une demande atomistique (les candidats à l'entrepreneuriat politique sont nombreux). C'est du reste le dirigeant - lui même plus ou moins élu- ou son entourage immédiat, qui distribue les contrats. Les entreprises politiques sont ainsi des organisations qui abritent des entrepreneurs politiques, lesquels sont aussi en concurrence pour l'accés à la distribution ou renouvellement des contrats. On comprend ainsi que les fonctions dirigeantes sont à la fois globales et singulières: elles font de son bénéficiaire un entrepreneur politique individuel, mais aussi un sélectionneur des autres entrepreneurs politiques qu'il franchise, contre redevance, prélevée sur la rémunération publique de l'entrepreneur politique individuel, ayant gagné sur les marchés son accés aux outils de la puissance publique.

   Dans le cadre général de la franchise, franchiseurs et franchisés s'adonnent à un travail   classique d’utilisation de la puissance publique à des fins privées. L’objectif privé est la conquête ou la reconduction au pouvoir, utilité pour laquelle il faut supporter et reporter un ensemble de coûts : programmes politiques se transformant en textes porteurs de réglementations, se transformant eux-mêmes en impôts/dépenses publiques , ou se transformant en redistribution des niveaux de satisfaction des divers agents relevant du monopole étatique. Dans le cadre de cette dernière activité,  ils se heurtent à d'autres organisations du monde économique ou de la société civile, lesquelles se rassemblent souvent en lobbies. De ceci se dégage- notamment en démocratie- un compromis assurant la conquête ou la reconduction au pouvoir.  

 La démocratie ne change pas fondamentalement les données du problème et - de fait -  la puissance publique ne peut-être que ce qu’elle a toujours été : un monopole. Il y a simplement concurrence à partir d’un "appel d’offres" appellé "élection" : quels entrepreneurs auront la charge de la promulgation des textes qui - sous couvert du corpus idéologique "intérêt général"- s’imposent à tous, et sont donc bien œuvre d’une entité monopolistique à savoir l’Etat ? 

A ce stade , les idéalistes, en quête de perfection, se poseront la question de savoir si cet univers de fonctionement des marchés politiques - notamment en démocratie-peut être amendé.

Un probable moyen de limiter l’utilisation de la puissance publique à des fins privées serait l’interdiction de la professionnalisation de la fonction politique. Un interdit passant par un texte, on voit mal pourquoi les entrepreneurs politiques et les entreprises qui les franchisent adopteraient une stratégie allant contre leur intérêt de reconduction, sans limite, au pouvoir. En démocratie représentative, la professionnalisation de la fonction politique est ainsi devenue un fait quasi hégémonique, et ce,  dans l'immense majorité des pays.

Avec une nouveauté, qu’il convient de souligner par rapport à la forme antérieure de l’aventure étatique : les entrepreneurs politiques de l’âge démocratique, cessent de masquer l’accaparement de la puissance publique à des fins privées par la figure du divin, ou celle du héros souvent tyrannique, et ne sont plus que de simples et paisibles gestionnaires d’une entité profane appelée Etat. D’où le glissement du « politique » en « bonne gouvernance » et l’idée associée, selon laquelle il n’y aurait plus besoin d’un Etat pesant surplombant tous les acteurs. 

 La crise de l'entrepreneuriat politique est un phénomène spécifique. Il peut exister des crises politiques en ce sens que, telle ou telle entreprise politique, est évincée du marché. Il peut aussi exister des crises de régime, avec passage d'une forme à l'autre de l'Etat. En revanche le produit politique, en tant que marchandise aux formes infiniment variées, ne peut disparaitre. Comme si le marché de l'acier ou celui de l'automobile était éternel. la raison en est simple: le politique est une réalité humaine indépassable.

 Une crise de l'entrepreneuriat politique correspond donc plutôt à ce que l'on constate au niveau de l'UMP en France.

Il peut en effet exister, des situations de conflit, pour le contrôle de la machine à distribuer les contrats de franchise, certains contrats pouvant être plus convoités que d'autres: l'adoubement pour un poste de président de la république est plus important, que celui correspondant au rôle de député. Si l'entreprise politique concernée, ne dispose pas de dispositif de sélection clair pour l'accés au contrôle  de la machine à distribuer les contrats, il peut en résulter des conflits avec apparition de forces centrifuges . Notons  que ces conflits sont puissamment nourris par la transformation en métier des activités politiques. Sans recherche continue d'un adoubement nouveau se succédant à l'ancien, la force dévastatrice des conflits pour l'accés au contrôle de la machine serait plus limitée.

 La force dévastatrice est toutefois contenue par la très grande hauteur des barrières à l'entrée (qui serait plutôt ici une barrière à la sortie) qui fait que les scissions sont très difficiles, et ne peuvent être envisagées, que par les entrepreneurs politiques qui peuvent se passer du contrat classique de franchise. Ces entrepreneurs politiques -ainsi protégés davantage par leur enracinement territorial que par l'adoubement d'une grande entreprise politique - sont probablement assez peu nombreux. Ils s'exposent néanmoins aux mesures de rétorsion - adoubement d'un autre entrepreneur politique sur le même territoire- de l'entreprise politique qu'ils viennent de quitter. C'est dire que seule la déligitimation profonde de l'entreprise politique en crise peut autoriser la réussite d'une scission. 

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 23:00

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Les "Echos" en date du 23 novembre nous apprend que le gouvernement aurait l'intention de mettre à contribution les banques dans  le cadre de son pacte pour la compétitivité. L'idée serait de hâter sa mise en oeuvre en contournant les délais du crédit d'impôt par le biais d'un préfinancement bancaire. Ce préfinancement, d'abord imaginé par le biais d'Oséo, serait ainsi complété par un appel direct aux banques, appel assorti d'une demande de modération de taux compensé par une garantie publique.

De quoi satisaire nombre d'acteurs du jeu économique en renforçant la "machine à faire de la dette"

L'appel aux banques pour préfinancer le crédit d'impôt permet  à l'Etat d'accélérer la mise en oeuvre de son pacte de compétitivité sans lui même le financer. Il pouvait  accélerer les choses en acceptant un déficit plus élevé et en préfinançant lui même le crédit d'impôt. Il semble préférer être substitué par les banques, préférence qui connait évidemment un prix en termes d'allocations des ressources: celui de la différence de taux entre des obligations publiques à court terme (moins de 2% aujourd'hui) et celui qui correspondra aux prêts bancaires au titre du préfinancement du crédit d'impôt. (on évoque une plage allant de 3 à 4%) .Cette substitution avantage l'Etat et se trouve être un cadeau aux banques, cadeau payé par les entreprises qui constateront un avantage moins important que celui légitimement anticipé.

On peut s'étonner que le pacte de compétitivité retenu par les entrepreneurs politiques au pouvoir en France renforce son aspect "usine à gaz" dès lors qu'il faut concrètement agir. De fait, il résulte de choix et contraintes bien antérieures dont tout naturellement l'importance du déficit public et ses modalités de financement, dans le cadre d'une indépendance de la BCE et de celui de l'interdit de la création monétaire par les Etats. Cette péripétie ne renforcera pas non plus l'efficacité d'un pacte de compétitivité d'essence non coopérative   . Les événements des dernières semaines concernant les vastes redéploiements de l'industrie automobile à l'intérieur de la zone euro sont là pour nous montrer que les pactes de compétitivité espagnol appellent d'autres pactes en Belgique ou en France qui en cumulant leurs effets entrainent l'ensemble de la zone vers l'abîme. L'échec maintenant assuré de ces pactes "usines à gaz non coopératives" va t'il déboucher sur les questions essentielles de la mondialisation et de l'euro?

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 23:00

 

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Selon l'institut Coe-Rexecode qui vient de publier une étude : "La compétititvité française en 2012" la France cesserait de perdre des parts de marchés mais se trouverait dans une position historiquement difficile en termes de compétitivité.

L'aspect le plus intéressant de l'étude consiste toutefois à révéler que si le pays avait maintenu les parts de marché qui étaient les siennes en 2000, cela correspondrait aujourd'hui à un supplément de 190 milliards d'euros de PIB.  Il est difficile de vérifier un tel chiffre, tant il est vrai que nous ne disposons pas du modèle l'ayant établi. Toutefois au "doigt  mouillé", sachant que le PIB se monte à 2000 milliards d'euros, et que la population en activité est de l'ordre de 25 millions de personnes, un calcul grossier nous montre que la perte de compétitivité, correspond aussi à la privation  d'un peu moins  de 2,5 millions d'emplois.

La perte de compétitivité de la France n'est évidemment pas une perte de productivité puisque la productivité du travail y reste l'une des meilleures au monde. Mais dans la foule des variables explicatives il y a bien sûr la variable monétaire, un euro fort, qui garantit les pays emergents de leur  éventuelle sous productivité du travail. Si maintenant- et c'est le cas dans nombre de branches d'activité où le capital technique est aussi productif dans les pays émergents que dans les anciens pays développés- la productivité physique du travail s'uniformise, il n'y a plus que la variable monétaire pour compenser les inégalités de salaires et de modèle social.

De ce point de vue un euro élevé au rang de monnaie forte- aussi en raison d'une stricte indépendance de la BCE et de la gestion qui lui est idéologiquement et politiquement imposée- est une cause très importante de sous compétitivité. Un bon argument pour mettre fin au carcan de la BCE et d'exiger un financement sans limite des Etats qui ferait plonger l'euro et libérerait des moyens considérables pour l'investissement public aujourd'h ridiculement faible.

L'institut Coe-Rexecode nous rappelle ainsi sans le dire que la "drogue euro" détruit l'emploi avant de détruire l'Europe elle-même.

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 23:00

                               couverture du livre         

Le texte suivant apporte des compléments au livre publié le 12 Octobre dernier. Il reprend largement les 2 articles sur la loi d'airain de la monnaie publiés sur ce blog les 21 et 24 septembre.   

 

 

      La grande aventure du couple infernal monnaie / Etat 

 

Dans le modèle de la « potentia multitudinis » André Orléan et Frédéric Lordon[1] nous ont donné un explication satisfaisante de la sélection du métal précieux comme base monétaire. Le paradigme de la rivalité mimétique, emprunté à René Girard[2], est sans doute le bon outil pour expliquer que la monnaie, invention des hommes, correspond aussi le plus souvent à un processus d’aliénation, ce que nous appelons la loi d’airain de la monnaie. La monnaie est pure convention sociale, mais elle est aussi, le plus souvent,  une implacable contrainte, et l’histoire des crises monétaires nous montre qu’il est difficile de s’en affranchir.

Pour autant, la loi d’airain résulte aussi de la progressive montée de l’économie dans les communautés humaines.    

 

Montée de l’économie et promotion du métal précieux

 

Lorsque dans les sociétés primitives, le face à face entre individus est permanent, Marcel Mauss[3] nous a appris que si échange il y a, celui-ci peut être simple échange de dons, ou échanges de valeurs économiques, dont le but n’est pas le profit  mais simplement celui d’assurer la simple lutte contre l’entropie : il faut bien manger, s’habiller, etc. et donc produire les valeurs d’usages correspondantes dans une quantité suffisante- sans surplus- pour assurer la reproduction de la société. Dans ce type de monde, si des signes monétaires se mettent à circuler, on ne peut  les considérer comme équivalents aux nôtres, car ils ne sont probablement pas réserve de valeur, et ne sont probablement pas thésaurisés. Les monnaies en question, ne sont probablement pas du métal précieux et ne sont, conventionnellement, que des signes comptables matérialisant le crédit que se font des échangistes,  qui se connaissent et vivent par ailleurs dans un tissu social extraordinairement dense résultant du holisme ambiant. Les monnaies correspondantes sont ainsi probablement l’équivalent de nos monnaies locales.

Ces monnaies perdurent le plus souvent  alors même que les monnaies faites de métal précieux commencent à circuler. Nous avons là des espaces de circulation monétaires, qui ne se recoupent pas et les vieilles monnaies, servent aux usages communautaires traditionnels (le dedans), tandis que les autres feront circuler des marchandises beaucoup plus impersonnelles car appartenant à  des inconnus, et véhiculées par d’autres inconnus (le dehors). Dans l’Europe du moyen-âge, on parlait ainsi des « monnaies noires », faites de cuivre de bronze ou de plomb, et que l’on opposait aux pièces faites de métal précieux. Toutefois ce fait historique,  marque le passage à l’économie et si la simple lutte contre l’entropie persiste dans les cellules domestiques de base, d’autres agents s’adonnent à son dépassement avec le jeu d’un échange qui devient authentiquement économique et marchand. Avec son potentiel d’illimitation.    

 C’est ce bouleversement qui immanquablement doit déboucher sur l’aliénation monétaire : le métal précieux est automatiquement « élu » et devient aussi réserve de valeur. Elu car l’élargissement de l’espace de communication (le dehors) fait diminuer le capital social : la confiance sous-produit du holisme, laisse place à la méfiance envers ceux que l’on connait moins. La monnaie ne peut plus être un symbole, que l’on pourrait même ne pas utiliser, si la division du travail était extrêmement réduite. Il faut qu’elle devienne réalité, qu’elle libère de tout engagement et qu’en même temps, elle soit pouvoir d’achat général, éventuellement en attente d’une opportunité. La monnaie de métal précieux, devient ainsi la quintessence de la liquidité et réserve de valeur.

Vertu libératrice avec sa contrepartie aliénante : c’est la perte de capital social, qui la met en avant en tant que paravent, face aux risques de ce qui devient l’économie. Elle devient ainsi un substitut de confiance…un ersatz, envers qui la confiance doit, en conséquence, se maintenir.    

Nous avons là la perspective d’une grande marche vers la loi d’airain de la monnaie.  

 Il ne faut pas qu’elle soit produite malhonnêtement et il faut lutter contre les faussaires, mais en même temps, comme elle est réserve de valeur, son grand penchant, est celui de devenir le vecteur de la thésaurisation laquelle  va engendrer sa rareté, et probablement sa dimension récessionniste. Elle risque de se faire trop rare et donc de réprimer l’économie, alors qu’elle résulte de la montée de cette dernière  et du passage au dépassement chez les hommes de la simple et si ancienne lutte contre l’entropie. Exigence d’abondance croissante, mais aussi mise en place spontanée, d’un mécanisme de raréfaction, dépassant largement les raretés naturelles procurées par l’épuisement des mines.    

Montée du politique et marche vers la centralité monétaire du métal précieux    

Les hommes se mettent à produire et échanger plus que ce qui est nécessaire aux fins de la simple reproduction de la communauté. Ils vont ainsi connaitre les premières civilisations, et parfois les empires correspondants. Mondes qui ont dépassé le strict stade de la simple lutte contre l’entropie et produisent du surplus, dont la contrepartie sera une accumulation d’objets symboliques religieux et politiques : temples, objets d’arts, constructions témoignant de la puissance du prince, etc. Formes qui élargiront la fonction réserve de valeur du métal. Et du métal qui sera aussi la contrepartie de ce qui est le premier investissement de ce monde nouveau : le surplus, fait d’objets symboliques dans les ordres politique et religieux, est l’investissement « macroéconomique » de ce type de monde, investissement dont le coût est la rémunération monétaire des artistes, artisans, et autres bâtisseurs de temples et de cathédrales.

 La montée de l’économie et de la monnaie métallique est aussi celle de la grande aventure étatique.

 C’est que le politique, qui  dans ce type de monde prend la place des dieux, bénéficie du statut de ces derniers et accapare leur position de créancier infini : l’impôt se substitue, partiellement, plus rarement en totalité, aux sacrifices envers les divinités. Il y aura même parfois concurrence, ou complémentarité, et Périclès racontera- nécessité de la guerre oblige- qu’il fallait prélever sur les offrandes et objets sacrés de Délos de quoi financer les armées. Les entrepreneurs politiques sont ainsi- comme les dieux - des créanciers, et la dette qu’on doit leur régler est bien sûr variable : dette de vie, esclavage, dépendances diverses, impôt en nature, mais aussi impôt monétaire.[4]

Et là encore, plus les prélèvements sont liquides, et plus leur « pouvoir d’achat » est grand, notamment vis-à-vis d’étrangers, individus simples mercenaires, voire puissances politiques étrangères, connaissant la même aventure. On comprend par conséquent que c’est le métal précieux qui logiquement doit devenir « équivalent général », se substituant progressivement à nombre d’autres formes de prélèvements. Les princes deviennent ainsi- fait social émergent et donc spontané- les personnages centraux d’une circulation monétaire plus moderne, celle qui initie l’âge économique de l’humanité. Ce qui permet de comprendre le célèbre adage : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Mais en même temps de comprendre aussi la vocation du métal à être dissimulé et thésaurisé : la guerre peut se manifester à chaque instant et les potentialités récessionnistes du métal sont ainsi récurrentes.

La centralité monétaire est donc fondamentale. Les princes doivent y veiller, empêcher si possible l’exportation du métal, qui par exemple va saigner Rome et devenir l’une des causes de son effondrement, et surtout se construire un monopole de la frappe : les hôtels des monnaies. De fait, monnaie et souveraineté se trouvent indissolublement liés. Une souveraineté soudée à la centralité monétaire qui n’est évidemment pas simple à construire si les Etats ne sont pas encore bien clairement et indiscutablement constitués.

 

Une loi d’airain avec laquelle il faudra ruser  

La sélection du métal, comme effet du fonctionnement de la société, est aussi un fardeau pour le prince. D’un côté elle affirme sa puissance, et son pouvoir de prédation sur ces endettés désignés que constituent les sujets. Mais en contrepartie, il faut en réguler correctement le flux si l’on ne veut pas faire face à une pénurie source de récession, ou à l’inverse, risquer une méfiance résultant d’une abondance trop importante. Problème qui reste d’actualité pour nos modernes gouverneurs de banques centrales. Le prince a intérêt à une multiplication des signes monétaires surtout s’il lui devient difficile de pérenniser sa prédation par des voies ouvertement trop violentes : maintien de l’esclavagisme, lourdeurs des corvées, augmentation de l’impôt, etc. La conjonction d’une pénurie de métal par épuisement ou perte de contrôle de mines conjuguée à des résistances croissantes des sujets, peut l’amener à « tricher » au niveau des hôtels des monnaies. Ainsi, en France le mandement royal de 1358 affirme sans pudeur que l’on doit préférer la monétisation à l’impôt et que le roi doit mobiliser les rentes qu’il tire de la frappe. Fait troublant, qui peut être comparé avec le comportement, il est vrai plus pudique de la BCE aujourd’hui. Cette dernière en achetant massivement de la dette publique espagnole, italienne, etc. va-t-elle soulager les contribuables  correspondants ? Comparaison intéressante et sans nul doute à approfondir avec la naissance des « outright Monetary Transactions » (Transactions Monétaires Fermes) de Mario Draghi en septembre 2012.

Maintenant si les sujets prennent conscience de la politique très classique de dilution, le prince pourra trouver d’autres méthodes, par exemple l’obligation de renouvellement plus rapide de la frappe des monnaies anciennes, ou l’émission d’une nouvelle monnaie, voire la simple vente des hôtels des monnaies lesquels deviennent des charges publiques pour une bourgeoisie financière en voie de constitution.

Toute la période, qui va de l’éveil de l’économie et de celui de l’Etat, jusqu’à leur plein épanouissement, avec les révolutions industrielles et le passage progressif à l’Etat de droit, correspond à l’histoire de cette ruse au regard de la loi d’airain.

Pendant très longtemps, la monnaie de papier est une impossible solution à la rareté, d’où des catastrophes bien connues, par exemple  en France le système de Law ou celui des assignats. Un autre problème fût celui de « l’élection » de 2 métaux précieux que l’on fait circuler simultanément avec des valeurs légales (la monnaie est un fait de souveraineté) qui ne correspondent pas nécessairement à celles du marché (la monnaie baigne dans l’économie, et le rapport des prix de marché de l’or et de l’argent, ne correspondent pas nécessairement aux valeurs « politiquement décidées »). Nous avons là, toute la question du bimétallisme et de cette fausse solution qu’était l’Union Latine (1865), voulue par un empereur cherchant peut-être à restaurer un empire et une monnaie européenne unique. Derrière toutes ses tentatives, la « loi de Gresham »[5] s’est très souvent manifestée. Et parce qu’elle fait peur, le métal continuera à manifester son irrésistible puissance. La Grande Bretagne s’y pliera très longtemps,  et paiera ainsi très cher sa tentative de retour à l’étalon-or dans les années 1920. Organisant la pénurie monétaire, son Etat devait plonger le pays dans un tourbillon récessionniste mettant fin à la grandeur britannique.

La véritable cause de la loi d’airain est bien sûr la fonction réserve de valeur de la monnaie, et cette fonction réserve préoccupe des groupes sociaux dont l’existence politique s’affirme en même temps que l’Etat de droit.      

 

Loi d’airain et affrontements autour de la rente.  

Lorsque les princes, prédateurs infinis, saisissent qu’il est de leur intérêt de laisser grossir une masse taxable par le biais d’une prédation plus intelligente, ils laissent l’économie s’épanouir et avec elle le groupe des entrepreneurs économiques. Un dialogue s’introduit petit à petit entre  les vieux entrepreneurs politiques ( les princes) et les modernes entrepreneurs économiques. Petit à petit la prédation se transforme. Les créances que s’octroient les princes sur les sujets deviennent insuffisantes et se trouvent complétées par l’obtention de prêts  en provenance des entrepreneurs économiques, en particulier financiers. La fonction réserve de valeur de la monnaie s’épanouit et avec elle la rente, c’est-à-dire le taux de l’intérêt. Phénomène qui développe des endettements publics croissants et parfois gérés par la violence de l’Etat endetté : banquiers italiens du moyen- âge, machiavéliques expulsions des juifs avec extinction juridique des dettes de leurs débiteurs par versement du cinquième des sommes dues au Trésor royal, etc. Les exemples et procédures imaginées sont une mine sans fonds pour l’historien. Exemples et procédures qu’il serait utile de comparer avec les évènements d’aujourd’hui.

Mais la marche  progressive vers  l’Etat de droit aboutit à un partage plus serein de la rente générée par la fonction réserve de la valeur de la monnaie métallique, et petit à petit, contre un véritable début de partage de la souveraineté monétaire, le prince, beaucoup moins puissant  se trouve plus ou moins assuré de bénéficier des services des banquiers . Ceux-ci acquièrent, le plus souvent sans titres, un véritable droit sur la monnaie légale : ils  commencent à émettre du papier au-delà de leurs réserves métalliques, ce qui correspond à un début de transfert de la fonction régalienne d’émission monétaire. En revanche l’entrepreneur politique de plus en plus souvent soumis à l’élection, dans le cadre d’un marché politique naissant, est satisfait de voir le déficit public couvert par un achat régulier de titres producteurs de rentes. La rente perpétuelle du 19ièmesiècle est en même temps annonciatrice d’une classe de plus en plus nombreuse de rentiers heureux de voir des déficits publics qui ne sont que la contre- partie d’ un style de vie confortable et sécurisant . Ainsi à la belle époque ( en 1900) le service de la dette publique française est-il évalué à 25% du total du budget de l’Etat, lequel représente environ 12% du Pib de l’époque. Cela correspond ainsi à un service de la dette d’environ 3 points de PIB, charge assez comparable à ce que l’on constate aujourd’hui [6]. Les entrepreneurs politiques devenus beaucoup plus modestes, et ne rusant plus que fort modérément avec la loi d’airain –le franc germinal reste stable tout au long du 19ième siècle -prennent ainsi en charge les intérêts supérieurs des rentiers. Comme jadis les princes pouvaient protéger les aristocrates.

La montée de l’Etat de droit c’est aussi celle de l’idéologie du contrat social et de l’intérêt général. Les entrepreneurs politiques quittent leur statut de prédateur et leur reconduction au pouvoir passe par un marché fort particulier où il est question de services publics dont le coût est financé par un impôt. Le libéralisme croit ainsi mettre fin au prédateur alors qu’il ne met fin qu’à son représentant historique, et laisse intacte la machine à prédater, laquelle pourra fonctionner démocratiquement au gré des majorités parlementaires. Ce que soupçonneront les premiers libéraux comme un Benjamin Constant[7], un Fréderic Bastiat[8] ou un Herbert Spencer[9]. Contrat social et intérêt général sont bien une fiction, puisque services publics et impôts ne relèvent pas d’un contrat. Aucun agent n’achète sur un marché, des services publics contre un paiement volontaire : quantité et qualité de services publics et impôts ne relèvent pas de l’échange volontaire entre personnes libres de décider.

 Mais un tel âge de l’aventure étatique , celui du contrat social, correspond à une réalité devenue massive : les entrepreneurs politiques ne sont plus que des bâtisseurs d’une majorité permettant leur reconduction au pouvoir. Et majorité acquise en distribuant divers avantages directement ou indirectement économiques. La distribution d’aides ou subventions et d’un  « crédit à la consommation ou équipements  de services publics » est facteur de consolidation d’un contrat social. Ce crédit, qui n’est rien d’autre qu’un déficit public, peut faire l’unanimité des divers groupes sociaux, et se trouve être un bon produit pour assurer la reconduction au pouvoir. Au-delà, il développe un peu plus une communauté d’intérêts et de destin entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques : la rente contre- partie de la dette, elle-même contre- partie de la fonction réserve de la valeur se trouve de mieux en mieux partagée.

Il est pourtant des évènements majeurs qui peuvent mettre en cause la communauté d’intérêts et de destin entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques.

 

Loi d’airain maîtrisée et étiolement  de la rente.

 

Lorsqu’à l’illimitation de l’économie pourra correspondre l’illimitation de la guerre et des besoins financiers correspondants (2 guerres mondiales), les limites de la monnaie doivent être définitivement repoussées. Les mines de métal, hôtels des monnaies et bricolages des banquiers privés deviennent des outils dérisoires. Il faut inventer une usine à produire, toujours centralement, de la monnaie. Au-delà des fictions juridiques, il faut que Trésors et banques centrales soient confondus et que les moyens monétaires deviennent tout aussi illimités que la violence militaire.[10] L’apparente mondialisation du 19ièmesiècle laisse la place à une forte consolidation des Etats-Nations. Curieusement, déficits et dettes publique devenus aussi gigantesques qu’aux époques prémodernes (France de l’ancien régime, Grande Bretagne de l’époque napoléonienne, etc.) ne sont plus un boulet pour les pays qui- peut-être à l’exception de la Grande Bretagne- décident de ne pas s’en soucier, et préféreront s’adonner aux investissements de reconstruction. Et il est vrai que si Trésor et Banque centrale ne font plus qu’un, la dette publique n’a plus  de sens. Cette dernière n’a de réalité que si Trésor et Banque centrale sont séparés et n’ont de contact qu’avec un «  curieux marché » où l’Etat (Trésor) est demandeur de monnaie – la monnaie légale, donc la sienne, celle qu’il a « adoubé » - et où la banque centrale se trouve offreuse de cette même monnaie. Sans séparation, plus de marché de la dette et donc plus de dette publique. Dans un tel système où l’unité réelle – au-delà des apparences juridiques et institutionnelles- du Trésor et de la banque centrale est validée, c’est le Trésor qui fixe la quantité de monnaie en circulation et non pas le système financier. De quoi s’interroger aujourd’hui avec l’OMT de Mario Draghi qui fait tant rêver les naïfs : « Pourquoi tant d’argent pour les banques et rien pour les Etats ? ».

Durant quelque 60 années au vingtième siècle, dans nombre de pays, l’unité du Trésor et de la Banque centrale font que L’Etat retrouve la pleine souveraineté monétaire et cette fois sans risque d’épuisement de réserves métalliques. Ni même de catastrophe monétaire tant il est vrai que la mobilisation de tous les facteurs de production donne davantage de sens que la spéculation. Même l’Allemagne, victime d’une gigantesque inflation, saura avec le docteur Schacht (1932-1936) et ses « effets Mefo »[11], se ressaisir très rapidement en faisant correspondre  circulation monétaire et production.

Désormais, dans nombre d’Etats, la production de monnaie s’ajuste à la croissance de l’économie laquelle a pour limite- à la fois supérieure et inférieure- les réserves en facteurs de la production et en gains de productivité. En termes savants, la croissance réelle est proche de la croissance potentielle et l’étau monétaire a disparu. Et avec lui- au moins partiellement -  la rente. Surtout si, comme ce sera le cas de la France, la fusion de la banque centrale et du Trésor correspondant, est tel que le « curieux marché » n’existe plus, tant il est contourné, et que les taux d’intérêt réels (inflation comprise), sont politiquement décidés à  un niveau proche de zéro. La rente est ici victime de ce qui sera appelé plus tard « la répression financière ». Ce que Keynes avait appelé « l’euthanasie des rentiers ».

Avec cette monnaie où la fonction réserve de la valeur s’évanouit, il n’y a plus à dire que l’épargne (fonction réserve) génère l’investissement (fonction accumulation). A l’inverse, c’est le souci de la mobilisation de tous les facteurs de la production (plein emploi) qui génère l’investissement financé par création monétaire. La loi d’airain est ainsi maitrisée. Elle n’est pourtant pas morte, et les entrepreneurs économiques sauront un jour  réorienter les actions des entrepreneurs politiques, dans un sens qui ira vers une grande perte de leur souveraineté monétaire.

Elle n’est également pas morte en raison  du comportement des autres souverains monétaires, souverains maitres de lieux dans lesquels elle peut en fonction des circonstances se pérenniser. La fonction réserve de la valeur cherchera ainsi à se maintenir malgré la répression financière, d’où la fuite devant la monnaie, la spéculation etc., qui mécaniquement développera le renforcement de l’appareil répressif, avec un contrôle des changes rigoureux, l’interdiction stricte de la circulation du capital, etc.

De fait, le souverain moderne, en renforçant l’Etat-Nation crée ou renforce un « dedans » qui ne peut exister que face à un « dehors » lui-même renforcé et qui vient limiter sa souveraineté monétaire.

La montée en puissance de l’Etat-Nation ne fait évidemment pas disparaitre l’économie, et de la même façon que les monnaies noires (le dedans) cohabitaient avec les monnaies d’argent et d’or (le dehors), les nouvelles monnaies souveraines (celles du dedans) se construisent sur la base d’un dehors qui échappe au souverain : l’Euthanasie des rentiers est ainsi un processus toujours limité.

 

Le retour de la loi d’airain de la monnaie.

 

Contrairement aux apparences, la fin de Bretton-Woods avec la décision du président des USA, le 15 Août 1971, de supprimer la conversion en métal du dollar, ne correspond nullement à une nouvelle victoire sur la loi d’airain. Elle est probablement, à l’inverse, une victoire des entrepreneurs de la finance qui, bénéficiant de l’illimitation  économique nouvelle  correspondant à la mondialisation, se sentent capables de repousser les limites du « déficit sans pleurs »[12]. Le déficit ne doit plus être un problème et la finance américaine est capable par création monétaire de le rendre non limité. Et, au déficit extérieur, le « déficit jumeau » qui peut lui correspondre ( le déficit public), est tout aussi capable de se maintenir, voire de s’élargir par une bonne gestion marchande des titres publics correspondants. A l’époque le président des USA ne se doutait  peut-être  pas du cadeau ainsi fait à la finance, qui à partir de cette date, va commencer à accroitre sa « part de marché » dans le PIB planétaire. Et accroissement allant bien au delà de ce qui était justifié par l'externalisation galopante des activités économiques réelles où le "buy" se substituait au "make". Quelques années plus tard, toute la législation Rooseltienne sera progressivement abolie pour supprimer toute forme de loi d’airain dans la finance. Vaste mouvement qui sera aussi justifié par une recherche universitaire, étrillant le corpus keynésien, au profit d’une nobélisée « théorie des marchés efficients ». La grande machine à fabriquer de la dette …et de la rente, donc machine à  financiariser toute l’économie réelle, se met en ordre de marche.

De fait, partout dans le monde, les entrepreneurs de la finance se libèrent de la répression financière imposée par les entrepreneurs politiques…. Et vont reporter les contraintes de la loi d’airain sur les Etats. Nous passons ainsi de la répression financière à la répression des Etats. Car la fin de la répression financière est aussi le retour de la loi d’airain pour les Etats. La meilleure illustration, est bien évidemment la séparation complète des Trésors et des banques centrales, avec des  positions extrémistes  comme celle de l’Europe ou les banques centrales de l’euro-zone ne peuvent même pas participer aux enchères de la dette publique.  Nous avons là le comportement mimétique, l’effet de foule, aussi aidé par le « nouveau savoir » universitaire, qui à la fin des années 80, va imposer partout dans le monde l’indépendance des banques centrales, c’est-à-dire le « curieux marché ».

 C’est dire que le rétablissement- au sens du 19ièmesiècle- d’un vrai marché de la dette publique rétablit la rente avec comme garantie supplémentaire que celle-ci  voit son maintien assis sur une politique rigoureuse de stabilité des prix,  grand devoir et grand travail des banques centrales indépendantes . Grand devoir et grand travail qu’il faut lire comme fin de la dissolution  des stocks de dettes par cet acide qu’était l’inflation. Les banques centrales deviennent gardiennes de la valeur des actifs financiers de toute nature, ce qui libère la finance et ce qui contraint les Etats.

 

Loi d’airain de la monnaie , mondialisation et retour de la « loi d’airain des salaires »

 

Mais si cette fin de la répression est le rétablissement d’une frontière infranchissable entre le monde des Trésors et celui des banques centrales, elle est aussi la fin de la frontière monétaire entre les Etats-Nations. Cela correspond à un autre grand travail : édifier la mondialisation. Edification d’une frontière d’un côté, et disparition d’une autre par ailleurs, vont dans le même sens : la souveraineté monétaire qui avait abouti à la relative maitrise  de la loi d’airain s’évanouit à la fin du 20ièmesiècle.

Les causes de cet immense travail juridique, correspondant à l’édification  de la mondialisation sont connues : l’épuisement du fordisme dès la fin des années 60, doit être combattu en recherchant de nouvelles productivités dans les espaces périphériques[13]. Il faut donc agréger aux vieux espaces d’accumulation de nouveaux territoires où les basses rémunérations deviendront des ersatz se substituant partiellement aux gains de productivité déclinants dans les espaces centraux. Ce qui est moins connu, est que cette continuation du fordisme par d’autres moyens, ne peut établir un équilibre entre l’offre globale mondiale et la demande correspondante. Parce que le fordisme national disparait, disparait avec lui l’ensemble des institutions qui garantissaient les débouchés d’une offre rapidement croissante. En termes simples, parce qu’il n’existe plus de mécanismes de redistribution, la pression sur les salaires se fera planétaire et rétablira ce que l’on appelait avant le fordisme la « loi d’airain des salaires » à l’échelle mondiale. De quoi réfléchir à ces « sursauts de compétitivité » passant par une baisse du coût du travail dont le monde s’abreuve aujourd’hui en constatant l’affaissement de la croissance…

Ce phénomène développe ce qu’on pourrait appeler une crise de « l’entrepreneuriat politique » phénomène qui à la surface des choses est vécu comme la « fin du politique » au profit de la dictature de l’économique. Bien évidemment il n’en est rien puisque la mondialisation est elle-même une construction institutionnelle. Simplement les entrepreneurs politiques qui construisent la mondialisation pour faire reculer les limites du fordisme sont obligés de la négocier contre la mise à l’index des Etats- providence…. lesquels étaient une pièce essentielle de ce même fordisme. Difficile dans ces conditions de maintenir la crédibilité d’un entreprenariat politique qui s’était souvent bien construite dans la phase ascendante du fordisme.

Mais «  la loi d’airain des salaires » impose une crise mondiale de débouchés où chaque Etat, tente de reporter par une concurrence agressive sur tous les autres, les problèmes qui en découlent. Avec toutefois l’irruption des remèdes miracles désormais offerts par la finance dérégulée. Parce que la fin de la répression financière aboutit au dessaisissement des Etats en matière monétaire, les entrepreneurs de la finance peuvent offrir par la voie de l’endettement une solution plus ou moins précaire à l’insuffisance mondiale de débouchés. Nous avons là la problématique américaine des subprimes qui permettait à des personnes , victimes nouvelles de la nouvelle  loi d’airain des salaires, de consommer des revenus qu’elles ne possédaient pas.

Les Etats, qui désormais dépossédés d’une souveraineté monétaire qui avait pourtant évoluée vers une maitrise de la loi d’airain, ne sont pas tous dans la même situation au regard de la finance libérée.

 

Retour de la loi d’airain de la monnaie et rapports de forces différenciés entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance.

 

En dehors de cas très particuliers : Chine, Corée du nord, etc. le nouvel équilibre entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance est un rapport de forces variable.

Pour les pays à monnaie de réserve, il est clair qu’il existe une grande communauté d’intérêts. Ainsi pour les USA, la politique de puissance peut se pérenniser et c’est bien l’industrie financière, qui en augmentant sa part de marché dans le PIB, permet aussi le développement de la part de marché américain dans le total des dépenses militaires mondiales.  Le financement de la guerre qui était naguère soumis à la loi d’airain ( il fallait de l’or pour payer les mercenaires) s’en libère au moins temporairement grâce à l’illimitation de la  finance. De ce point de vue, la fin de Bretton-Woods, associé au statut du dollar comme monnaie de réserve, est aussi  ce qui permettra le gonflement du budget militaire américain avec le financement des guerres associées : Vietnam, Irak, Afghanistan.

Et si le gouvernement américain peut déclarer au reste du monde que le dollar est « notre monnaie et votre problème »[14], il oublie de signaler qu’il est aussi le double intérêt du système politique américain et de ses entrepreneurs de la finance.

 

Pour les pays dont la monnaie ne repose que sur une base légale étroitement nationale, le rapport de force entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques est tout autre, et la loi d’airain s’impose durement à ces derniers sous la forme du « curieux marché » : la rente doit être payée par les contribuables et vient limiter l’éventail des possibles. La classe des rentiers réapparait avec la séparation complète du Trésor et de la banque centrale, avec pour le premier la nécessité d’acheter sa propre monnaie aux correspondants (les banques) de la seconde -une institution qui lui est devenue étrangère, une institution "sui generis" comme disent les juristes- et les entrepreneurs politiques doivent construire de nouveaux compromis  pour conquérir ou se reconduire au pouvoir. Compromis plus difficiles car la séparation entre Trésors et banques centrales correspond aussi à la nouvelle mondialisation qui impose une gestion monétaire très stricte, une prudence fiscale et sociale etc. Investir pour parvenir au plein emploi, n’est plus une décision de politique économique, et il ne faut désormais compter que sur la confiance des marchés.

 

Les pays de la zone euro sont sans doute les plus malmenés dans le retour de la loi d’airain. En dehors de l’utopique fusion des marchés politiques au profit de la naissance d’un Etat européen animé par des entrepreneurs politiques européens, la monnaie unique ne peut fonctionner que sur la base d’une loi d’airain particulièrement stricte. Ici la séparation des Trésors de leur banque centrale ne peut être que radicale. Et l’on se plait à confirmer que la BCE est probablement la plus « crédible » du monde car la plus indépendante des banques centrales du monde.

Comprenons en effet que si cette indépendance n’était pas radicale, le comportement de passager clandestin se ferait tout aussi radical et  l’on tomberait très vite dans le célèbre « dilemme du prisonnier » : les entrepreneurs politiques de chaque Etat, auraient en effet intérêt à imprimer des billets dont le coût serait supporté par leurs collègues des autres Etats. Il en résulterait globalement une loi de Gresham au détriment de l’euro que l’on voulait construire. Cette remarque est fondamentale : sans fusion réelle des marchés politiques, l’indépendance de la BCE doit être radicale, et donc le financement des Etats ne peut se faire que par le « curieux marché ». Alors que le « quantitative easing » peut s’imaginer dans les autres pays, par accord entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques, tout en respectant la logique formelle d’une séparation entre Trésor et Banque centrale, cette solution est fort logiquement exclue dans le cas de l’euro zone. Le « curieux marché », qui ici ou là peut plus ou moins être contourné, ne peut être au moins sur le papier que prison monétaire pour les Etats.

Cette situation particulière de l’Euroland peut d’ailleurs être confirmée par le fait que même en disposant d’une législation stricte qui vient limiter les déficits budgétaires ( critères de Mastricht) les comportements de passager clandestin n’ont cessé de suinter de toutes part, et ce en provenance de tous les Etats, sans exception. Cela signifie par conséquent que la zone euro est probablement le lieu où le retour de la loi d’airain est le plus fort, fonctionne le plus au détriment relatif des entrepreneurs politiques, et le plus au profit de l’industrie financière.

Ce point de vue est sans doute confirmé par les récentes décisions de la BCE, concernant le rachat sans limite de titres, et ses fonctions futures dans l’union bancaire européenne en cours d’élaboration. Sans doute des décisions qui sauvent aussi les entrepreneurs politiques incapables de quitter le statut de passager clandestin, mais d’abord des décisions qui favorisent puissamment la rente : les créanciers voient leurs titres garantis. Et si demain l’ensemble du système bancaire européen, avec de fait ses annexes que constituent le « Shadow Banking »[15], passe sous le contrôle de la BCE, le rapport de forces au profit de la finance sera grandement amélioré. Le puissant multiplicateur du crédit dopé par l’OMT de la BCE est  « fête » pour la finance et simple « os à ronger » pour les Etats.

Mais là encore, et de façon plus globale il faut nuancer, la finance n’a pas intérêt à ponctionner  les Etats jusqu’au défaut, Etats qui doivent rester  solvables si l’on veut éviter l’effondrement planétaire. D’où le point de vue dominant du monde financier aujourd’hui : les banques centrales se doivent être très actives sur le marché primaire de la dette publique, pour soulager les Etats et ainsi empêcher le risque d’explosion du système financier dans son ensemble. Comme quoi il n’est pas dans l’intérêt du loup que les moutons soient mourants. Curieuse situation dans laquelle les entrepreneurs de la finance, forts des « savoirs universitaires nouveaux », après avoir acheté aux entrepreneurs politiques l’indépendance des banques centrales, se mettent aujourd’hui à exiger d’elles le financement des Etats.

Bien évidemment l’histoire ne s’arrêtera pas, et ce retour gigantesque de la rente sera un jour corrigé en raison de ses effets dévastateurs à l’échelle planétaire sur les sociétés.

 

Désordres monétaires et paniques sur la fonction réserve de la valeur

 

D’une certaine façon la finance fût le mur de protection qui a permis de maintenir pendant près de trente années l’illusion d’un fordisme par d’autres moyens. C’est elle qui a rétabli l’équilibre entre offre globale  et demande globale à l’échelle mondiale : la consommation/dépense américaine a pu s’accroitre  malgré des revenus devenus constants (dont la cause était la nouvelle concurrence mondiale), et la production chinoise a pu bondir sous l’effet d’une mondialisation compensant l’étroitesse des débouchés internes. Et ce modèle réduit de mondialisation qu’est la zone euro, a pu reproduire par la finance, le modèle global : le Nord – Allemagne -  étant l’équivalent de la Chine et le Sud –Grèce, Espagne, etc.- l’équivalent des USA. La crise de la machine à faire de la dette n’étant autre que l’effondrement progressif  du mur de protection, effondrement mettant à nu la grande dislocation des sociétés. Il faudrait pérenniser la croissance de l’endettement pour empêcher le déploiement mondial de la crise de l’économie réelle, mais en même temps cette pérennisation est aujourd’hui impossible.

 Les volumineux et confortables coussins de dette retirés du jeu, il ne reste plus pour la survie de tous, que le bouc émissaire de la monnaie : la guerre des monnaies. Guerre elle-même perdue - car jeu à somme nulle - comme le fût la guerre des dévaluations des années 30. Un scénario probable est donc- en taux de change flottants - l’élargissement important des fluctuations déstabilisant l’ensemble des systèmes de prix avec exacerbation de l’activité spéculative. Et une activité spéculative dont l’horizon serait la recherche acharnée, et devenue difficile, de la fonction réserve de la valeur.

On peut donc penser que dans un premier temps, l’effondrement de la finance se marquera par l’élargissement du front de la financiarisation générale des activités humaines : si les monnaies, malgré le fantastique développement de la technologie financière ( « Trackers », « Warrants », « Certificats leverage », « Turbos », « CFD », etc .) ne peuvent plus assurer la fonction réserve de la valeur, alors c’est l’ensemble des autres biens qui sera testé comme salut possible. D’où présentement la bataille planétaire entre régulateurs publics ou privés et industrie financière pour bloquer les tentatives de limitation des activités purement spéculatives. Cela est vrai du dossier de la séparation des activités bancaires, mais cela est surtout vrai de celui de la limitation des activités spéculatives sur les matières premières avec déjà de lourds échecs, tel celui de l’intrépide « Commodity Futures Trading Commission » (CFTC) américaine.[16]

 Mais comme toujours il est très difficile d’écrire l’histoire de l’avenir.

 



[1]« Genèse de l’Etat et genèse de la monnaie », Revue du MAUSS, avril 2007.

[2]« La violence et le sacré », Grasset, 1972.

[3]« Essai sur le don » texte inséré dans le recueil d’articles préfacé par Claude Lévi-Strauss, PUF,1950.

[4] Sur ces questions nous renvoyons  au chapitre premier de « Banques centrales, indépendance ou soumission », Jean Claude Werrebrouck, Editions Y Michel, 2012.

[5] Thomas Gresham était un financier anglais du 16ième siècle qui avait constaté que lorsque 2 monnaies circulaient simultanément dans un espace, les agents thésaurisaient la bonne monnaie pour ne financer leurs échanges qu’avec la mauvaise. D’où l’expression « la mauvaise monnaie chasse la bonne »

[6] 2,5% du PIB  pour la France de 2013(environ 50 milliards d’euros de rente –service de la dette – pour un PIB d’environ 2000milliards d’euros).

[7]1767-1830. Cf notamment son célèbre discours de 1819 : « De la liberté des anciens comparée à la liberté des modernes »

[8]1801-1850. Cf ses œuvres complètes disponibles sur Wikipédia Commons et notamment « Sophismes économiques » ou « Harmonies économiques »

[9] 1820-1903. Son livre majeur : « Le droit d’ignorer l’Etat » (1850) servira de références aux libertariens contemporains et notamment Robert Nozick.

[10] Déjà Joseph Proudhon avait imaginé en 1846 un « projet de réunion de la Banque de France au domaine public ». Rédigé sous la forme d’une loi, le projet stipulait que la banque était « réunie au domaine de la nation et fonctionne à son compte » tandis qu’elle était « placée sous la surveillance des représentants du peuple ». Très curieusement le projet stipulait aussi que la banque « était indépendante du gouvernement ». L’idée fort contradictoire de fusion et d’indépendance était déjà dans la tête de Proudhon

[11] Les effets Mefo, véritables moyens de paiements publics, étaient des reconnaissances de dettes garanties par l’Etat et escomptables à la banque centrale. Au-delà des aspects techniques, l’objectif était d’activer les facteurs de la production durablement non utilisés en raison de la crise, en remettant en circulation la monnaie thésaurisée. Le docteur Schacht qui fût parfois qualifier de « magicien » devait réussir à extirper l’Allemagne de la crise sans accroissement notable de la circulation monétaire. Sur la base d’un désaccord avec Hitler sur le sens à donner à la relance de l’activité, Il quittera ses fonctions ministérielles en 1936 .

[12]Expression de Jacques Rueff –ministre du Général De Gaulle -  pour désigner le déficit extérieur américain.

[13] On trouvera développements et explications plus précises de ce qui suit dans le chapitre ­­6 de « Banques centrales, indépendance ou soumission ».

[14]Expression de John Connally  Secrétaire au Trésor à l’époque de Richard Nixon

[15]Ensemble du système bancaire et financier parallèle, non soumis à la réglementation bancaire, et pourtant d’un poids  presque équivalant au système réglementé.

[16] La CFTC qui avait réussi à imposer aux opérateurs de marché des limites de positions sur 28 produits en 2011 se verra contredite par un juge sur la base d’arguments juridiques qui masquent mal la volonté de ne pas réduire la « liquidité »…en clair la spéculation de la part d’agents très éloignées de l’économie réelle des produits en question.



 

 

 

           

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 15:02
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Un espace de parole animé par < André-Jacques Holbecq >
 
Jean-Claude Werrebrouck en conférence à Gap le 29/10: le discours de la crise et ses mensonges

Conférence – débat: Le discours de la crise et ses mensonges

par Jean-Claude Werrebrouck, auteur du livre BANQUES CENTRALES: couverture du livreindépendance ou soumission ?

Un formidable enjeu de société, Ed. Yves Michel

Lundi 29 octobre – 18h30 à GAP

GAPOTEL, 18 Avenue Emile Didier (Avenue d’Embrun) à Gap

Pour réserver le dîner: 04 92 52 37 37

Ex-professeur de sciences économiques à l’Université de Lille 2, Jean-Claude Werrebrouck s’est d’abord intéressé aux questions du développement, puis de l’économie pétrolière. Devenu directeur D’IUT, puis l’un des fondateurs des Instituts Universitaires Professionnalisés (IUP), il a orienté ses réflexions vers les questions liées au fonctionnement de l’Etat et du management public en général.

C’est l’avènement de la présente crise qui l’a invité à redéployer partiellement le champ de ses réflexions avec la publication récente de près d’une centaine d’articles sur ce qu’il appelle la « crise des années 2010 », et pour laquelle il a conçu un blog. www.lacrisedesannees2010.com

Jean-Claude Werrebrouck est aussi engagé dans des groupes d’actions et de réflexions tels « Roosevelt 2012 » ou le « manifeste pour un débat sur le libre échange ».

www.lacrisedesannees2010.com 

 



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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 12:21

 couverture du livre

Mon livre est dans toutes les librairies

 

Le présent texte tente d’analyser les conséquences des chocs de compétitivité que nombre de gouvernements européens - en particulier ceux des pays du sud - tentent de mettre en place aux fins d’un rééquilibrage des soldes extérieurs et en conséquence une amélioration de l’emploi.

Les chocs proposés sont des dévaluations internes résultant d’un impossible ajustement des taux de change en monnaie unique. Ces dévaluations internes reposent toutes sur une diminution globale du coût du travail, diminution utilisant des supports variés et souvent indirects : augmentation du temps de travail, baisse des charges sociales, prélèvements fiscaux, diminution des prestations sociales, etc. Notons au passage que lors de la crise de 1929, les entrepreneurs politiques des nations  de l’époque disposaient de l’arme du taux de change, armes qu’ils ont utilisées sans ménagement, dans un jeu évidement non coopératif, pour exporter leur propre chômage. L’histoire a révélé  que le résultat de cette politique fût collectivement ruineux.

Pour présenter la  problématique du choc de compétitivité nous utiliserons l’exemple d’un pays, l’Espagne dans ses rapports avec l’Allemagne.

Supposons une baisse des rémunérations (avec l’hypothése que cette baisse se traduise mécaniquement par une diminution des prix) en Espagne, et examinons les conséquences attendues dans les deux pays.

 

Du point de vue de l’Allemagne quelles sont les conséquences prévisibles?

Les revenus distribués diminuent en raison d’une moindre exportation vers l’Espagne. Le volume concerné dépendra de l’élasticité/revenu de la demande d’importations espagnole.

Par contre du pouvoir d’achat se trouve libéré du fait de la baisse de prix des marchandises espagnoles importées. Ce pouvoir d’achat libéré est pourtant amputé par la plus grande compétitivité espagnole, laquelle entraine de plus grandes importations se substituant aux productions allemandes. Les volumes concernés dépendent évidemment de la valeur des élasticités/prix.

Cette perte de revenu pour l’Allemagne est donc égale aux importations supplémentaires en provenance d’Espagne, perte compensée par l’effet revenu procuré par la baisse de prix des marchandises espagnoles qui se sont substituées aux marchandises allemandes. Et perte également compensées par l’effet revenu résultant d’une baisse de prix des marchandises espagnoles jusqu’ici traditionnellement importées. Comme on le sait il s’agit là d’un effet important de la mondialisation se substituant aux vieux gains de productivité des 30 glorieuses.

Le gain résultant de la différence de prix est à comparer aux pertes résultants des importations supplémentaires. Comptablement la compensation est d’autant plus importante que la baisse de prix et donc le choc de compétitivité espagnol est élevé. Elle est aussi d’autant plus forte, que le poids des importations allemandes de marchandise espagnoles, est élevé dans le total du PIB allemand. En effet, dans une telle situation, la baisse de prix provoque un effet revenu important en Allemagne.

Concrètement, cette situation n’est pas empiriquement vérifiée, et le poids des importations de produits espagnols est extrêmement faible. Par ailleurs, l’effet revenu par baisse de prix est contrarié par un effet revenu négatif engendré par la hausse des importations.

Au total il est difficile de conclure à un effet positif sur les revenus allemands par le canal des importations. Comme de façon plus évidente, il y a baisse de revenus distribués en raison d’une chute des exportations, le bilan du choc de compétitivité de l’Espagne est mécaniquement négatif pour l’Allemagne.

Qu’en est-il de l’Espagne ?

La demande globale, et donc le revenu global, est affecté par le choc de compétitivité, lequel a pour  effet de diminuer l’absorption interne : la demande nationale, qu’il s’agisse de biens de consommation ou de biens d’investissements, est réorientée vers une demande étrangère plus élevée. L’existence et l’importance d’un solde extérieur amélioré dépend encore une fois des élasticités.

Une façon simple de voir les choses, est de se dire que le jeu – à priori non coopératif - serait à somme nulle, et si l’Allemagne perd, l’Espagne gagne pour une même montant. Un tel raisonnement, suppose en fait que le niveau mondial de la demande et des revenus correspondants (dans notre exemple le monde est constitué de la somme des PIB  Allemand et  Espagnol) reste inchangé, malgré le choc de compétitivité espagnol. Il en découle mécaniquement que du point de vue de l’Espagne l’amélioration du solde extérieur est supérieur à la diminution de la demande interne. La différence représentant la diminution de revenus allemands.

Dans ce cas, il y a bien amélioration de la situation espagnole au détriment de celle de l’Allemagne.

Le bilan global du choc de compétitivité est donc douteux et se trouve aussi contestable que les forts douloureuses dévaluations des années 30.

Mais le doute sur les chocs de compétitivité se trouve renforcé par le fait qu’ils se mènent dans un cadre plus général de politiques d’austérité visant la réduction des déficits budgétaires .

S’agissant de l’Espagne par exemple, il y a bien une politique de compétitivité ( blocage des salaires avec possibilité de les fixer à un niveau inférieur à ceux fixés par les conventions collectives, réduction des indemnités de licenciement, augmentation de la durée d’essai, etc.), avec une amélioration déjà constatée de son solde extérieur, au détriment des autres pays, dont la France (La balance courante en % du PIB passe de -4,6 à -3,5 entre 2010 et 2011 pour l’Espagne, et -1,7 à -2 entre les mêmes dates pour la France) ; mais cette politique se trouve étroitement mêlée à une politique d’austérité visant le déficit budgétaire ( 62 milliards d’euros de réduction de dépenses pour la seule année 2012). L’examen des mesures prises, révèle qu’il est d’ailleurs difficile de séparer les mesures relevant du choc de compétitivité, de celles prises dans le cadre de la réduction des déficits. Et ce pour une raison très simple qui nous renvoie à la notion de déficits "jumeaux".

Il est donc difficile d’évoquer les chocs de compétitivité sans le complément de l’austérité. Or ce complément développe des effets négatifs en raison de la remontée des multiplicateurs budgétaires déjà évoqués par Patrick Artus et récemment repris par le FMI. Selon ce dernier, le multiplicateur budgétaire négatif serait passé de 0,5 avant le déclenchement de la crise à des valeurs comprises entre 0,9 et 1,7 (1,25 selon Artus). En termes simples, cela signifie que toute diminution de déficit développe des vagues de diminutions de revenus, qui se propagent dans l’ensemble de l’économie, et viennent affecter le montant global de richesses produites (le PIB). Les valeurs du multiplicateur révélées par le FMI s’étalent sur une vaste plage  en raison des spécificités nationales et des choix en termes de réduction des déficits. Par exemple, on sait que- à court terme il est vrai- le choix de la hausse de  l’impôt, et surtout sa progressivité, est moins dépressive que celui de la diminution des dépenses publique. La raison en est que les dépenses publiques sont plus immédiates et touchent des ménages dont la propension à consommer est plus élevée. Au-delà de ses considérations techniques, il faut se rendre compte que lorsque le multiplicateur n’était que de 0,5, une diminution de déficit de 1% de PIB se traduisait par un recul de croissance de 0,5% de PIB. Aujourd’hui, la même réduction de déficit, se traduirait par un recul de 1,7% (pour les multiplicateurs les plus élevés). Cela signifie que contrairement aux attentes, en raison de l’effet dépressif de la réduction du déficit, les recettes fiscales diminuent alors que les dépenses publiques augmentent. C’est précisément la situation aujourd’hui constatée en Espagne ou mieux encore en Grèce.

Cela signifie  que l’austérité est devenue radicalement incompatible avec la compétitivité. Cela n’était pas le cas avant la crise, d’où les réussites du Canada, de la Nouvelle Zélande mais surtout de l’Allemagne du début des années 2000... Ce qu’on appelle aujourd’hui choc de compétitivité dans les pays de la zone euro, n’est pas une démarche propre à surmonter la grande crise des années 2010.

Il convient dès lors de s’interroger, sur l’enthousiasme unanime des défenseurs des réformes dites structurelles - toutes militent pour un abaissement du coût du travail -  enthousiasme qui cache mal la volonté de maintenir – quelles qu’en soient les conséquences -un libre échange devenu le protectionnisme des gagnants de la mondialisation.

 

 

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