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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 09:40

 

Nous avons souvent évoqué ici les difficultés des QE censés relancer la croissance. Parce qu’ils ne débouchent pas sur des investissements réels, ils correspondent aussi à un alourdissement des comptes des banques à la banque centrale que cette dernière taxe vient frapper sous la forme d’un taux d’intérêt négatif (-0,3% pour La BCE). En dehors des activités spéculatives dont le périmètre peut se développer,  les banques cherchent logiquement à sortir de la taxation par des achats par exemple de devises, ou en tentant de reporter sur d’autres acteurs les effets de la taxation.

Les comptes clients constituant près de 80% du passif bancaire, ces derniers peuvent devenir une cible privilégiée.

L’idée de faire payer la tenue de comptes sous la forme d’une taxation quelconque,  un taux d’intérêt négatif par exemple, peut être séduisant si toutefois il y a capture de la clientèle. Celle-ci peut en effet réagir soit en fuyant vers des banques plus complaisantes, soit,  face à la cartellisation souvent vérifiée, utiliser davantage d’argent liquide : la préférence pour la liquidité. L’idée est alors d’emprisonner les clients, donc les citoyens, en faisant disparaître la monnaie classique. Idée semblant devenir projet et se trouvant curieusement soutenue par les banquiers centraux qui proposent tout simplement de supprimer les liquidités en circulation….

Les lecteurs du blog savent que lorsque cet objet très politique appelé monnaie est historiquement apparu, il s’agissait aussi, pour le pouvoir, d’emprisonner ses débiteurs : le prince choisit le signe qui permettra à ses dépendants, assujettis à l’impôt de régler leur dette envers lui. Il s’agissait là d’un des tout premiers gestes de la souveraineté en formation. Si le projet des banquiers centraux devait aboutir, il s’agirait d’un curieux retour au début de l’aventure monétaire.

Certes, les acteurs des échanges du XXIème   ne sont plus vraiment dans un rapport de maitre à serviteur, toutefois il existe une certaine parenté.

Ils n’auraient  plus la possibilité juridique de s’affranchir du système bancaire et ils ne pourraient  plus être créanciers vis-à-vis de ce prêteur en dernier ressort qu’est la Banque centrale. Ils pourraient aussi comme naguère avec le Roi faussaire être victimes de la « refonte des monnaies ». Ce ne serait plus dans les ateliers des monnaies que l’aloi serait diminué mais dans la banque qui prendrait ainsi la place du souverain. Avec toutefois une curiosité : le nouveau souverain ne règne plus sur un territoire et un Démos, mais sur un espace sans limites et dénué d’identité. L’Etat-nation déjà déliquescent subirait une nouvelle descente aux enfers avec cette disparition de la monnaie liquide.

On peut toutefois penser qu’il s’agit d’une utopie tant les réactions risquent d’être sévères.

La monnaie liquide fait en effet partie des traditions et se trouve élément du vivre ensemble. Certains pays en font un usage très important et, notamment, l’immense majorité des paiements courants domestiques en Allemagne s’opère sous forme liquide.

Plus grave sans doute, est le risque de bank run, de panique, et d’effondrement monétaire. Des risques qui vont rendre prudents ces faux souverains que sont les banques centrales. A la crise récurrente de l’Euro, il n’est vraiment pas nécessaire d’ajouter de nouveaux risques.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans banques centrales
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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 07:46

 

Qu'est-ce qu'une nation au XXIe siècle ?

 

Vendredi 11 mars 2016, de 17h00 (précises) à 20h00

Sorbonne- Amphi Cauchy

(Accès par la cour d’honneur, rue de la Sorbonne, Paris 5e)

 

Attention pour des raisons de sécurité et d’un nombre limité de places, l’inscription gratuite mais préalable est obligatoire par courriel en écrivant à eric.anceau@paris-sorbonne.fr jusqu’au mardi 8 mars minuit délai de rigueur. Ce programme imprimé et une pièce d’identité seront requis.

 

C’est  aussi un 11 mars (1882) qu’Ernest Renan prononça son fameux discours en Sorbonne : « Qu’est-ce qu’une nation ? ». Soixante-quinze ans plus tôt, Fichte avait prononcé sa série de « Discours à la nation allemande ». Deux conceptions bien différentes, mais proposées, dans les deux cas, à l’occasion d’une humiliation militaire. En ce début de XXIe siècle ressurgit la question des nations, de leur nature, de leur rôle sociologique et économique, de leur place dans les États et dans les institutions internationales d’une planète surpeuplée. On perçoit une grande attente dans le peuple français - et même chez les intellectuels une grande interrogation- qui transcendent les clivages traditionnels. N'est-il pas temps de reprendre les réflexions qui furent si intenses entre les deux guerres ?

 

 

Présidence et introduction Dominique Jamet, journaliste et écrivain

                                    

1 - Qu’est-ce que la nation en 1882 et aujourd’hui ? Perspective historique                   

Eric Anceau, historien, Université Paris- Sorbonne et Sciences-Po Paris

 

2- Entre psychologie et sociologie l'identité nationale, un droit de l'homme ?               

Henri Temple, juriste, universitaire honoraire à Montpellier, avocat

 

3- Entre Marché commun et mondialisation, la nation, seul cadre économique et social ? 

Jean-Claude Werrebrouck, professeur émérite d’économie à Lille 2

 

4- Entre constitution et traités internationaux, la nation, seul cadre démocratique ?                   

Olivier Gohin, professeur en droit constitutionnel, Université Paris Panthéon-Assas

 

Table ronde et questions  avec Pascal Cauchy, historien, Sciences-Po Paris   

Conclusion                                                                          

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans conférences et débats
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27 février 2016 6 27 /02 /février /2016 07:57

 

Bien évidemment, nous ne pouvons  connaitre  l’issue du référendum britannique du 23 juin prochain. Par contre, au-delà de remous légers sur certains marchés, nous sommes déjà assurés que le départ de la Grande Bretagne, s’il a lieu, sera - à court terme et toutes choses égales par ailleurs - complètement indolore pour les britanniques[1].

La raison en est – toujours à court terme-  que le grand marché sera toujours présent et que nulle barrière  ne viendra s’opposer à la libre circulation des marchandises et des capitaux. C’est la raison pour laquelle aucune spéculation déstabilisante ne viendra contrarier le vote des électeurs.

Si la France devait suivre l’exemple britannique, les choses seraient incontestablement beaucoup plus douloureuses et la seule annonce d’une renégociation suivie d’un référendum programmé entrainerait un déchainement incontrôlable des marchés. La raison en est que l’engluement de la France dans la zone euro est autrement plus marqué que celui de la City. Nous avons souvent ici indiqué que, de fait, une telle renégociation était tout simplement impensable. On ne peut plus aller plus loin sans défigurer complétement l’identité de la France et l’affaisser davantage encore. Que deviendrait notre politique étrangère ? notre outil de dissuasion ? la souveraineté militaire ?  Mais on ne peut plus retrancher sans prendre le risque d’un déchainement des marchés. Comment renoncer au pacte de stabilité ? Comment modifier le statut de la Banque centrale ? Comment reprendre le contrôle des banques ? Comment renégocier la dette publique ?

Nous sommes ainsi placés dans la situation du TOUT ou RIEN.

LE RIEN  signifiant au mieux une renégociation globale entre tous les partenaires, et une renégociation sous la triple surveillance très  étroite des marchés,  des partis dits populistes qui sont devenus porte-paroles des peuples.… et des épargnants allemands. Il n’y a pas d’espace d’accord mutuellement avantageux possible dans le cadre d’une renégociation et c’est la raison pour laquelle  les diverses propositions des uns et des autres - même celles  les plus hardies[2]- ne sont que de l’agitation sans contenu.  Tous veulent aller dans une « union toujours plus étroite » … seul chemin offert dès le Traité de Rome… mais le dit chemin se trouve aujourd’hui impraticable….

Si donc le rien n’est vraiment pas grand-chose, Le TOUT signifie à l’inverse une rupture qui ne peut même pas être anticipée, par exemple dans le cadre de programmes politiques. On ne peut rien négocier, mais au-delà, on ne peut même pas promettre une négociation si d’aventure le parti qui la propose risque de gagner l’élection : les marchés seraient « affolés» et donc quel que soit le vainqueur de la primaire française de l’automne prochain, on peut être certain que s’agissant de l’Union européenne la prudence des mots sera de rigueur. Seul le parti dont on est assuré qu’il ne gagnera pas, pourra parler d’une sérieuse renégociation….dont le système politico-médiatique pourra affirmer  avec force et hauteur de vue qu’elle ne relève pas du raisonnable voire du simple sérieux….

Il s’agit, bien sûr, d’un emprisonnement complet qui, seul, peut s’expliquer par ce qui est devenu le pouvoir bureaucratique européen : des acteurs qui peuvent quasi complètement s’autonomiser vis-à-vis des  Etats et  des pouvoirs économiques pourtant omniprésents dans les institutions européennes. Un personnel politico-administratif de haut niveau qui s’arroge des compétences non prévues par les textes et qui décident de la politique économique des Etats adhérents, allant contre l’intérêt de ces derniers et allant parfois contre l’intérêt de ses acteurs économiques[3].

 

Quand tout est bloqué, quand les règles du vivre ensemble deviennent complètement inadaptées, quand le chômage (Europe du Sud),  les inégalités (toute l’Europe),  le non-respect de la démocratie (Grèce2015, France 2005, Pays-Bas 2005, etc.), quand la ghettoïsation/fragmentation (France, Italie, Espagne, etc.,) quand les comportements sécessionnistes de ceux qui le peuvent (toute l’Europe) quand les migrations (toute l’Europe) ou le développement de divergences nouvelles colossales  entre pays (toute l’Europe), deviennent des sources majeures de destruction, seule une décision aux effets instantanés peut  redessiner un espace du vivre ensemble – une refondation du contrat social -  acceptable par tous. Parce qu’au final on perçoit de sourdes menaces sur la paix civile elle-même, il devient urgent d’agir avec la vitesse de l’éclair.

Il se trouve que, sauf coup d’Etat, les règles constitutionnelles des divers pays empêchent cette décision radicale aux effets instantanés. Sauf la France qui, constitutionnellement  équipée d’un article 16[4], peut  réécrire les règles du jeu.

Parce que les règles présentes ont perdu toute légitimité[5] , qu’elles détruisent « les corps politiques »[6], et la souveraineté comme condition nécessaire de toute démocratie, il est important de rétablir le droit en tant qu’instrument de régulation  des rapports sociaux acceptables par le plus grand nombre.

L’utilisation de l’article 16 permet-elle  de rétablir la souveraineté démocratique ?

Voulue par le général De gaulle, elle fut souvent contestée en ce que, pour les juristes classiques, elle pouvait être l’outil de la tyrannie[7]. Elle reste contestée aujourd’hui car, pour nombre d’ entre-eux, elle est un outil devenu obsolète au regard de l’évolution du droit. Il est ainsi vrai que des droits dits fondamentaux sont susceptibles d’être opposés au législateur lui-même. Tel est le cas des effets de la ratification de la Convention européenne des Droits de l’homme, qui entraine l’acceptation du droit de recours individuel devant la cour européenne des droits de l’homme. On pourrait citer d‘autres cas.

Pour autant, même toilettée dans le cadre de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, l’outil reste d’une extraordinaire puissance et se trouve être à la disposition de celui qui voudra redonner espoir à la France.

On sait quels sont les actes essentiels qui doivent être publiés dans la minute qui suit la mise en action de l’article 16, pour l’essentiel : réquisition de la banque de France et de la totalité évidemment du système bancaire, contrôle des changes et fin de la libre circulation du capital et des biens :  l’ensemble des textes propres à une refondation doivent alimenter les rotatives du Journal Officiel au moment même où le Président de la République s’arroge les pleins pouvoirs.

Ces actes ont juridiquement le caractère de « Décisions » et sont des « actes de gouvernement »[8]  insusceptibles de recours juridictionnels. Leur force juridique est extrêmement puissante et seules les « décisions » portant sur la Constitution sont interdites au Président de la République. Ceci est extrêmement important : il ne peut toucher au  « bien commun » de la Constitution et se transformer en tyran. Il est dans la légitimité et en utilise les ressources pour simplement rétablir la paix dans une société menacée.

La décision d’utiliser l’article 16  est elle-même juridiquement inattaquable et ne peut donner lieu à des situations ingérables. Certes, elle est encadrée par des conditions (cf note 4) mais le Président est seul à pouvoir juger de la menace qui pèse sur le Pays, et son interprétation ne peut donner lieu à des interventions de la part d’instances qu’il aura simplement informé : premier ministre, présidents des 2 assemblées, Conseil Constitutionnel. Pendant toute la période de rétablissement de la souveraineté et de la démocratie, le parlement est lui-même dans l’impossibilité de légiférer et de contrarier les « Décisions » du Président. Cette période est bien sur limitée par la Constitution : l’aticle 16 n’est là que pour rétablir une paix civile et une démocratie que la bureaucratie européenne a largement détruite.

L’article 16 allie ainsi deux qualités souvent opposées : la légitimité et la vitesse . Il n’est pas acte fondateur de la tyrannie mais permet le rétablissement d’un ordre démocratique miné par une bureaucratie européenne souvent aidée par des pouvoirs politiques compradores bien répartis sur le territoire de l’Union. Mais il permet aussi d’étouffer les risques d’inefficience et, le cas échéant, de renégocier à l’abri de la violence des marchés, les modalités des nouvelles relations avec l’Union européenne.

Certes, cette renégociation, très différente de celle qui vient d’être menée par la Grande Bretagne, risque d’être un peu théorique en ce sens que l’utilisation de l’article 16 par la France vaudra à lui seul la probable destruction quasi complète de l’édifice européen.

Néanmoins, on peut imaginer que le Président de la République respecte l’intégralité des règles de l’article 50 du TUE[9]. C’est conformément aux règles constitutionnelles que la France décide de se retirer (alinéa 1 de l’article 50), et c’est conformément aux alinéa 2 et 3 du TUE que la France pourra - à l’abri des marchés mis sur le côté par les « Décisions »- renégocier des accords mutuellement avantageux avec l’Union ou ce qui en restera.

Le présent texte tente ainsi de montrer que la France n’attend aucune alternance politique  classique et l’élection présidentielle de 2017 risque une fois de plus de décevoir. Les différents candidats ne pouvant se mouvoir que dans le cadre du logiciel qui s’est progressivement cristallisé avec la prétendue mondialisation et le totalitarisme de la marche forcée vers toujours plus d’intégration.

Quel président aura le courage de sortir le pays de son naufrage en utilisant l’article 16 ? René Capitant avait naguère considéré que le Général De Gaulle voulait avec cet article constitutionaliser « l’appel du 18 juin ». Il avait sans doute raison et c’est bien davantage d’un « 18 juin » que du hochet des primaires et d’élections, dont le pays a besoin.

 


 

[1] Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passera rien à plus long terme par exemple : l’indépendance de l’Ecosse. Par contre la chute de la livre sterling n’est pas ,contrairement à ce qui est, dit une catastrophe. Elle permettrait même un allégement du déficit extérieur et probablement la création d’emplois industriels  de qualité supérieure.

[2] C’est le cas de la note de 9 pages envoyée par le gouvernement italien à la commission laquelle évoque l’excédent d’épargne allemand, la mise  en place d’un système d’assurance chômage commun, la création d’un budget commun au titre des investissements communautaires,  etc.

[3] C’est bien évidemment la cas de l’Eurogroupe, institution juridiquement inexistante qui prend des décisions d’autant plus aisées que les acteurs politiques sont bâillonnés

[4] « Lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la Nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacés d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des Assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel

[5] Nous renvoyons ici à la distinction faite dans le dernier ouvrage de Jacques Sapir : « Souveraineté, Démocratie, Laïcité », Michalon, 2016.

[6] Expression largement utilisée dans le passionnant ouvrage de Frédéric Lordon : « Impérium », La fabrique , 2015.

[7] Certains parlent ainsi du « venin de l’article 16 ». Cf l’article de Sébastien Platon dans la « Revue de Droit Constitutionel », 2008/5 : « Vider l’article 16 de son venin : les pleins pouvoirs sont-ils solubles dans l’Etat de droit contemporain ?».

[8] Dans son arrêt Rubin de Servens du 2 mars 1962[1], le Conseil d'État précise que la décision de mettre en œuvre les pouvoirs exceptionnels est « un acte de gouvernement dont il n'appartient pas au Conseil d'État d'apprécier la légalité ni de contrôler la durée d'application ». Les décisions du président sont insusceptibles de recours juridictionnel.

 

[9] Article50 du T.U.E.
1. Tout État membre peut décider, conformément à ses règles constitutionnelles, de se retirer de l’Union.

2. L’État membre qui décide de se retirer notifie son intention au Conseil européen. À la lumière des orientations du Conseil européen, l’Union négocie et conclut avec cet État un accord fixant les modalités de son retrait, en tenant compte du cadre de ses relations futures avec l’Union. Cet accord est négocié conformément à l’article 218, paragraphe 3, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Il est conclu au nom de l’Union par le Conseil, statuant à la majorité qualifiée, après approbation du Parlement européen.

3. Les traités cessent d’être applicables à l’État concerné à partir de la date d’entrée en vigueur de l’accord de retrait ou, à défaut, deux ans après la notification visée au paragraphe 2, sauf si le Conseil européen, en accord avec l’État membre concerné, décide à l’unanimité de proroger ce délai.

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans textes de portée générale
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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 15:54

                                      

Résumé des conclusions :

- La réduction des déséquilibres entre zones économiques inégales et de même monnaie suppose des transferts.

- Machines à homogénéiser, les Etats voient dans les transferts une source de légitimation.

- Un outil  de transfert et donc de légitimation privilégié est l’Etat Providence.

-L’euro chevauchant des zones économiques inégales correspondant à des souverainetés différentes contrarie le fonctionnement normal des Etats.

- L’Etat de l’économie la plus performante ne peut que s’opposer à des transferts.

- l’Union monétaire produit de la désunion économique et sociale entre nations.

- L’union monétaire fabrique un ensemble articulé « centre/périphérie » produisant l’affaissement de toute possibilité de choix démocratique dans les zones périphériques.

- En raison d’un taux de change inadapté, il est pour toute périphérie impossible de rejoindre le centre en respectant les règles du jeu.

- Cette impossible jonction concerne aussi les Etats Providences de la périphérie.

- La pérennisation de la monnaie unique engendre des effets dépressifs sur la zone en particulier sur son Etat Providence,

- Les effets dépressifs se propagent sur l’ensemble de la planète en raison du poids important de l’économie européenne dans le monde.

- Le projet de construction d’un   Etat Providence mondial est une utopie.

Le monde politico-médiatique ne permet en aucune façon de comprendre la nuisibilité génétique de l’Euro.

Bien sûr, il ne lui est plus possible,  sous peine de dé-crédibilisation, de nier l’existence de difficultés gravissimes, mais la réponse est toujours la même : l’euro nous sauve de difficultés autrement plus graves, à savoir une faillite généralisée.

Il est donc important d’expliquer, le plus simplement du monde, en quoi l’euro constitue l’une des grandes barrières  de la marche de l’humanité vers davantage de solidarité aussi bien interne (protection sociale) qu’externe ( respect des identités culturelles de chaque peuple).

1) Bien fixer le cadre du raisonnement : La monnaie unique dans un espace national où les échanges entre régions sont déséquilibrés.

Pour cela, nous raisonnerons à partir d’un exemple très concret, celui d’un Etat-Nation où bien sûr une seule monnaie circule. Imaginons deux régions, l’ex-bassin minier du Nord et du Pas de Calais dans ses relations avec la région parisienne. Pour simplifier encore, nous supposerons que  la France ne comporte que ces deux régions.

 Sans donner de chiffres, on sait immédiatement que la première est  déficitaire, tandis que la seconde est excédentaire. Clairement, les houillères ayant disparu[1] pour ne laisser que du vide, un espace de consommation et de solidarité (personnes âgées, malades, personnes en situation de handicap) ne peut être assis sur un espace de production disparu et donc des transferts proviennent de la région réputée excédentaire.

Comment les choses se manifestent sur le plan du système financier et en particulier des banques ? Pour simplifier nous imaginerons qu’il n’existe qu’une seule banque pour la région des Houillères (« banque des houillères » : BH) et une autre pour la région Parisienne (« Banque de Paris » :BP).

Puisque la première région est déficitaire,  les flux financiers se dirigent depuis  BH vers BP. Ces flux ne font que traduire le fait que, par exemple, les clients de BH paient leurs fournisseurs dont le compte se trouve sur BP. La monnaie « fuit » ainsi BH pour se diriger vers BP. Matériellement, chaque banque bénéficiant d’un compte à la banque centrale, cette fuite se repère au niveau de cette dernière et celle-ci  va débiter en continu le compte de BH et créditer celui de BP.

Matériellement, puisque la région des Houillères ne produit plus, les marchandises achetées proviennent de la région parisienne qui, elle, est censée produire beaucoup. A ce flux physique correspond un flux des paiements en sens contraire.

Constatant que  BH se vide progressivement, quelles sont les solutions qui permettraient d’éviter la rupture entre les deux régions, avec en particulier la disparition du système de solidarité sociale dans les houillères ?

Il en existe théoriquement 6 :

1- BP accorde continuellement des crédits aux clients de BH, ce qui alimente les comptes clients qu’elle gère, et donc son compte à la banque centrale.

2- BP accorde continuellement des crédits à BH, laquelle peut ouvrir de nouveaux crédits à ses clients. De moyens de paiement sont ainsi distribués que BH pourra transférer  vers BP.

3- La  Banque de France (la banque centrale) fait crédit à BH et alimente le compte de cette dernière. En retour BH pourra faire crédit à ses clients et l’équilibre des paiements sera à nouveau assuré.

4- Le Trésor qui est l’organisme financier public au-dessus des deux régions, subventionne la région des Houillères ( RSA pour les anciens mineurs, aides diverses, aide à l’investissement des entreprises, investissements publics, etc.) Ces subventions viennent compenser la fuite de monnaie de BH vers BP.

5- Aucun crédit ni subvention n’est accordé à personne et la région des Houillères se détache progressivement du reste du corps social et politique. Il n’y aurait pas à proprement parler de rupture, mais  émergence d’une zone de marginalisation très éloignée des standards de la région parisienne. Laissons le lecteur imaginer ce que serait la région sans les retraites des houillères, la reconfiguration du patrimoine immobilier, l’absence de sécurité sociale, l’absence de réels outils de formation, l’absence du Fond d’Industrialisation du Bassin Minier (FIBM), etc. Il n’y aurait même pas les entreprises de la Grande Distribution qui constituent l’essentiel du tissu économique et qui, toutes, se nourrissent des seuls fonds de transferts….

6- L’Etat introduit une nouvelle monnaie dans les Houillères, une monnaie ne s’échangeant avec l’ancienne que sur la base d’un taux fort réduit. On peut ainsi espérer que les habitants de la région vont moins consommer de produits, devenus excessivement chers, en provenance de la région parisienne et vont créer des activités devenues compétitives en raison du taux de change. Le résultat sera une exportation vers la région parisienne. De quoi rééquilibrer les flux entre les deux banques. En attendant l’équilibre, le système de solidarité se fera plus  réduit : moins de soins, moins de médicaments, moins d’aides diverses.

Laquelle ou lesquelles de  ces 6 solutions, théoriquement envisageables, sera (seront) retenue(s) ?

Les solutions 1 et 2 ne sont évidemment pas crédibles et on ne voit pas pourquoi BP ferait crédit à des débiteurs insolvables.

La solution3 est envisageable dans le cas d’une Banque centrale soumise au Trésor : l’Etat donne l’ordre de créer de la monnaie au profit de BH, laquelle ouvre des crédits auprès de ses clients. Proche d’un « Quantitative easing for the people » elle est peu pensable dans le cas d’une banque centrale indépendante.

La solution 4 est celle  historiquement constatée dans à peu près tous les pays du monde : la région déficitaire est largement subventionnée par les pouvoirs publics. Son défaut est naturellement qu’elle alimente les clientélismes et devient un enjeu majeur des marchés politiques.

La solution 5 n’est envisageable que fort rarement et peu de nations laissent en déshérence complète une région. La raison en est que le fonctionnement normal des marchés politiques débouche sur des mesures d’homogénéisation, de mise à niveau au moins partielles ou approximatives, qui elles -mêmes fabriquent une forme de légitimation du pouvoir. Ce que nous appelons « marchés politiques ».

La solution 6 n’existe pas au sein des Etats classiques car historiquement la monnaie, attribut de la souveraineté est « une » et permet l’homogénéisation recherchée par le pouvoir. Elle peut se vivre dans des conglomérats, très rarement dans des Etats fédéraux ou des empires, mais jamais au sein d’Etats Nations classiques. Cela signifie que la fin de l’Union monétaire qui existe dans un Etat, est politiquement impensable. A Paris comme à Lens on utilisera la même monnaie. Il y a bien « irréversibilité » de la monnaie unique comme il est devenu habituel de le dire pour l’Euro.

A y regarder de plus près, les solutions 5 et 6 sont historiquement non vérifiées car elles sont contraires au principe même du fonctionnement des Etats. Sans revenir à la question de la nature profonde des Etats, souvent examinée sur le blog de JC Werrebrouck[2], on sait qu’un Etat est logiquement producteur d’une identité commune, en ce sens qu’ il produit  – répétons-le- de l’homogénéité et ce, même s’il est décentralisé ( souveraineté sur un espace délimité par des frontières, système juridique, linguistique, monétaire, militaire, etc. mais aussi principes d’égalité, d’unité nationale et territoriale, etc. Mais enfin principe de solidarité entre citoyens, principe très souvent porteurs de légitimité politique)

Dans ces conditions lorsque des déséquilibres entre régions émergent les solutions 5 et 6 apparaissent comme des échecs politiques majeurs et au nom de la solidarité qui se niche dans l’idéologie d’un intérêt général, la solution des transferts  et aides diverses s’impose… donc au final s’impose la solution 4.

Si l’on dresse le bilan des possibles face à un déséquilibre régional, nous avons :

- Sur le plan financier, Impossibilité du recours durable au crédit, surtout dans un monde où l’indépendance des banques centrales est la règle (solutions 1,2 et 3).

- Sur le plan politique, Impossibilité des choix sécessionnistes (solutions 5 et 6).

Le seul choix est donc celui des transferts dont les caractéristiques quantitatives et qualitatives sont historiquement très variables. Ainsi on peut avoir le choix de solutions complètement rentières ( la population est subventionnée pour rester fidèle à l’ordre politique en place) ou au contraire de mise à niveau ( la région déficitaire bénéficie d’un programme visant à l’alignement sur la productivité de la région excédentaire). Dans les faits, au gré des marchés politiques,  c’est souvent un mix qui finira par s’imposer

Les conséquences macro-économiques.

La solution des transferts pose celle de son financement.

 Dans notre exemple, le déséquilibre correspondait au fait que le charbon n’est plus acheté par la région parisienne, laquelle va acheter du pétrole et va ainsi bénéficier d’un effet coût et d’un effet revenu. Les parisiens feront des économies lesquelles pourront être redéployées vers de nouvelles consommations et/ou de nouvelles formes de solidarité. Les producteurs de la région parisienne verront leur efficience productive s’améliorer - une énergie moins coûteuse -  et la valeur ajoutée correspondante pourra se déverser sous la forme de profits, de salaires, voire de baisse de prix. De la même façon, si l’on suppose que les producteurs de pétrole sont dans la région parisienne, les revenus de cette profession viendront s’ajouter à la demande globale.

En contrepartie, la région parisienne perd sa clientèle du bassin houiller. Le redéploiement, faisant suite à la fin du charbon, est toutefois globalement avantageux car le « système productif nouveau » (disparition du charbon coûteux et généralisation du pétrole moins cher) est plus efficient. Si au-delà on raisonne en « économie ouverte » (avec échanges extérieurs) le changement risque d’autoriser de nouvelles exportations.

Si l’on raisonne en économie sans échanges extérieurs[3], ce que les économistes appellent « l’économie fermée », la solution politique des transferts ne peut se faire que sur la base d’un prélèvement fiscal supplémentaire venant gommer tous les effets positifs du passage au pétrole. En revanche, ce même prélèvement vient aussi gommer les effets négatifs de la perte de débouchés correspondants à la crise du bassin houiller.

D’où la conclusion : en économie fermée le rétablissement de l’équilibre régional par le biais des subventions permet de maintenir les débouchés (les subventions deviennent des  chiffres d’affaires) tout en assurant la solidarité (les subventions sont des revenus, des marques de solidarité et des capitaux de substitution). En revanche la compétitivité de l’ensemble n’est pas améliorée.

Remarque : C’est donc la solution 4 qui s’impose, celle que l’on pourrait désigner « solution de  l’Etat-nation ». Dans les faits l’Etat-Nation c’est aussi une banque centrale sous contrôle de son ETAT, et donc la possibilité de passer par la solution 3. Macro économiquement, cette solution provoque une demande globale excédentaire et des hausses de prix affectant la compétitivité externe. Historiquement la « solution de l’Etat-Nation » peut être un mix de solution 3 et 4 , mix qui fût la grande caractéristique de la France avec son modèle social, avant la naissance du projet de monnaie unique.

2) L’application du raisonnement au cas de déséquilibres des échanges entre nations sous monnaie unique (zone euro).

Chacun a déjà pu comprendre que derrière l’exemple du bassin minier et de la région parisienne pouvait  se cacher celui de la Grèce et de l’Allemagne.

Ici bien sûr nous ne pouvons raisonner en économie fermée et la zone euro est elle-même ouverte sur le reste du monde.

Le dispositif TARGET 2 comme cadre des échanges entre pays de la zone euro.

Les raisonnements jusqu’ici menés entre régions d’une même nation sont à reconduire au niveau d’un espace de plusieurs nations. Lorsqu’il n’y a pas de monnaie commune, on sait bien que la fuite de monnaie précédemment analysée se trouve rapidement bloquée. Par exemple, si l’Italie dont la monnaie était la Lire est en déficit vis-à-vis de la France , dont la monnaie était le franc,  les échanges vont se bloquer rapidement, car on ne voit pas pourquoi la France viendrait subventionner les achats de l’Italie. Si par exemple le commerce entre France et Italie se fait en dollars, le déséquilibre italien fera que la France ne retrouvera jamais les dollars éventuellement prêtés à L’Italie. Historiquement la solution fut  celle d’une restriction de la liberté des échanges, voire une manipulation des taux de change.

La construction européenne avec son projet de marché unique, de libre circulation des marchandises et du capital, ne peut dans le cadre de l’euro accepter de blocages. En clair les problèmes perçus lors de l’exemple précédent entre BH et BP doivent, au niveau des nations, disparaitre. Plus clairement encore, il fallait mettre en place un dispositif institutionnel efficace, garantissant la libre circulation des paiements sur toute la zone, et ce quelle que soit la situation des pays y adhérents.

Il faut bien comprendre le caractère fondamental de cette obligation. Si par exemple la Grèce est en déficit vis-à-vis de l’Allemagne parce qu’elle achète trop de voitures ou trop d’armes à ce dernier pays, il faut néanmoins assurer les paiements et transferts correspondants. Car si ce n’était pas le cas cela voudrait dire que l’euro grec n’est pas équivalent à l’euro allemand…et donc il n’y aurait pas de monnaie unique…

Le dispositif retenu fut de maintenir des banques centrales nationales aussi chargées d’assurer les transferts entre banques. Sans imaginer un quelconque transfert il fut décidé que les déficits, par exemple de la Grèce , deviennent des créances allemandes automatiquement inscrites au bilan de la Banque centrale allemande. Ces créances s’appellent dans le jargon européen, « créances TARGET ».

Concrètement en cas de déséquilibres, des actifs figurant aux bilans des banques du pays déficitaire sont transférés au bilan de la banque centrale du pays excédentaire.

Déséquilibres récurrents et transferts théoriques dans le cadre de TARGET.

Prenons le cas de la  Grèce en situation déficitaire et de l’Allemagne en situation excédentaire, et reprenons les différentes solutions envisagées dans le cadre du bassin minier et de la région parisienne

Réexaminons les diverses solutions précédemment envisagées.

Les solutions 1 et 2 ont d’une certaine façon largement fonctionné au service de la Grèce, de son Etat et de ses entreprises et ménages : Toutes les banques européennes se sont précipitées avec comme produit phare des taux d’intérêt très bas, inconnus jusqu’alors dans le cadre de la Drachme. D’où un déséquilibre qui ne pouvait être que croissant : les marchandises allemandes notamment exportées  en Grèce sont largement financées par du crédit bon marché. Elles sont aussi favorisées par un taux de change qui ne peut plus bouger : La Grèce ne peut plus dévaluer pour résister à l’invasion des importations, voire exporter davantage : la monnaie unique devient un étau.

Bien évidemment, s’il n’y a pas de base productive suffisante en Grèce (comme plus haut dans le bassin minier orphelin de son charbon) capable de produire du revenu, le manège ne peut  durer : il a cessé progressivement avec les plans d’aide de 2010 et 2012, puis l’arrivée de la « Troïka ». Et il faut bien comprendre cette arrivée à la lumière des créances TARGET : La banque centrale allemande s’inquiète des actifs grecs qu’elle doit règlementairement conserver à son bilan.

La solution 3 est juridiquement impossible  car la BCE ne finance pas les Etats, sauf contournement des textes, ce qui s’est fait pour la Grèce[4] mais aussi pour nombre d’autres pays, comme l’Irlande ou le Portugal.

La solution 4 fut, de fait, largement pratiquée notamment par le biais des « fonds structurels » qui ont permis l’octroi à la Grèce d’environ 4% annuel de son PIB pendant de très nombreuses années. Elle s’est poursuivie avec le plan de 2012 qui a permis de faire passer la dette du secteur privé vers le secteur public.

La solution 5 n’a pas été retenue jusqu’à aujourd’hui et la Grèce n’était pas abandonnée par le reste de la zone.

La solution 6 est celle de la sortie de la Grèce de la zone euro.

Si l’on dresse un bilan des 6 solutions concernant les rapports entre Grèce et Allemagne, deux  points doivent être retenus :

-il est erroné de dire que la Grèce n’a jamais bénéficié de transferts, simplement ceux-ci se sont concentrés dans les fonds structurels- environ 200 milliards d’euros depuis 1981- lesquels furent  largement gaspillés dans le cadre de lobbys, experts en jeux sur les marchés politiques, tant grecs qu’étrangers. La preuve en est le délabrement de l’économie grecque, avec en particulier, un recul des investissements, lesquels sont passés de 23,7points de PIB en 2008 à 11,6 en 2014. Tous les Etats, y compris la Grèce sont responsables de cela. Par contre les marchés politiques ont néanmoins autorisés l’affermissement d’un début d’Etat- Providence notamment dans le domaine sanitaire.

Globalement si la Grèce a bénéficié de transferts ils n’ont pu compenser les déséquilibres, eux même aggravés par l’énorme chute de l’investissement (on ne prépare plus l’avenir) dans le cadre d’un taux de change fixe.

- Les solutions 1,2 et 3 ont fonctionné à l’excès ( une dette de plus en plus inquiétante en raison de sa masse et de l’étroitesse de son potentiel de solvabilité), d’où l’envolée des taux et les mémorandums imposés par la « Troïka ». Elles tentent de fonctionner depuis 5 ans  mais à l’envers en provoquant un  énorme effet dépressif : 26 points de PIB partis en fumée depuis 2009 et probablement une dizaine de points supplémentaires avec la mise en place du nouveau plan[5]. Avec bien sûr des conséquences parfois dramatiques en termes d’effondrement d’un Etat- Providence. Et d’une certaine façon il faut bien comprendre l’enfermement catastrophique de la position allemande. Sans ce fonctionnement à l’envers, les créances Target sur le bilan de la Banque centrale allemande sont de plus en plus problématiques : la Grèce transfère des créances, mais quelle valeur leur accorder ? Et si cette valeur est nulle cela veut dire dans l’idéologie allemande que la banque centrale est menacée…qu’elle doit être recapitalisée avec l’argent des contribuables allemands, etc.

La conclusion est donc celle de l’alternative entre une solution 5 ou 6, et celle d’un retour massif à la solution 4. Comme cette dernière solution n’est guère envisageable sur les marchés politiques du reste de l’Europe (Paris peut être solidaire avec Lens, mais Berlin ne veut pas être solidaire avec Athènes), il ne reste que le choix du départ ou de la marginalisation dans un espace très assombri.

L’Euro est venu détruire les productions locales comme le pétrole devait détruire le bassin minier du nord de la France.

  L’Euro devait assurer le rapprochement des économies : il en assure l’écartèlement avec bien sûr des conséquences en termes de solidarité et de protection sociale.

Quelles sont les conséquences macro –économiques ?

Le raisonnement mené sur les rapports entre Grèce et Allemagne peut être étendu à l’ensemble de la zone. Les solutions 1, 2, 3 et surtout 4 sont très limitées et se heurtent frontalement à l’impossibilité  d’envisager une réelle politique de transfert à l’intérieur de la zone. Alors que les transferts ne soulèvent que peu de difficultés à l’intérieur des Etats nations classiques, ils se heurtent à de grandes difficultés à l’intérieur de ce qui reste un espace international. Le choix de l’euro devenant celui de la servitude et la probable marginalisation pour les zones dont le taux de change unique est inadapté à la réalité économique. Globalement, il n’y aura pas de transferts du nord excédentaire vers le sud déficitaire. Ce que l’on savait en théorie est désormais confirmé par la réalité empirique : les négociations de la nuit du 12 au 13 juillet 2015 resteront une date dans l’histoire.

Parce que le système financier du sud voit la monnaie fuir  vers le nord (on peut reproduire le raisonnement mené plus haut entre BH et BP), parce que les solutions type endettement ont atteint leurs limites (solutions 1,2 et 3),  parce que les transferts sont interdits (solution 4), et  que le maintien de l’euro reste la « commune volonté » (l’euro constituerait une « irréversibilité »  donc il n’y aurait pas de solution 6) :  la seule réalité qui s’impose est la cure durable d’austérité (marche forcée vers la solution 5).

Mais cette « solution » est un drame pour l’ensemble de l’humanité puisqu’elle planifie durablement un déficit de la demande globale planétaire.

En effet, il faut empêcher la fuite de monnaie vers le nord, donc supprimer le déficit par la seule diminution des dépenses globales. Concrètement il faut moins consommer, moins investir, diminuer les dépenses publiques de toutes natures (régaliennes, sociales et de solidarité)….autant de diminutions qui correspondent à une contraction de  débouchés pour un même montant. Quand tout est bloqué, maintenir l’Euro, c’est provoquer un déficit global de débouchés et donc une tendance planétaire à la récession.

En plus clair encore : ce que nous avons démontré pour la relation Bassin minier/Région Parisienne dans le cadre d’un monde fermé, se retrouve à l’échelle planétaire. Avec toutefois une différence importante : le système fermé national pouvait théoriquement se rééquilibrer, en terme macro-économique, en abandonnant le bassin minier à son sort. Offres et demandes étaient remodelées dans la continuité d’un équilibre. Même chose dans le cas beaucoup plus probable de transferts financés par l’impôt. Tel n’est plus le cas du système planétaire : la demande globale  diminue sous l’effet de pays qui se maintiennent dans la zone sous régime  d’austérité obligatoire. L’offre étant inchangée, la tendance planétaire à la récession se confirme….sauf si en d’autres points du monde l’endettement peut se propager[6].

 Maintenant il reste évident que les plus performants pourront dans un espace déprimé planétairement tirer leur épingle du jeu. L’Allemagne peut ainsi continuer à prospérer sur la base d’un mercantilisme ouvert. Par rapport à l’exemple de la Région Parisienne dont on supposait l’impossible exportation en contrepartie de la perte de débouchés dans le bassin houiller, l’Allemagne non alourdie par le poids des transferts, peut connaitre un excédent jusqu’à plus de 8 points de PIB….en 2015, avec il est vrai des dépenses de solidarité très inférieures à la France (25,4 points de PIB contre 31,7 pour la France). En jouant le jeu de la frayeur sur les créances TARGET, qui, il est vrai, continuent d’alourdir le bilan de la Banque centrale allemande, le pays correspondant est le seul à tirer son épingle du jeu.

Les politiques d’austérité dans le sud finissent par gonfler ce qui est déjà un excédent de la zone vis-à-vis du reste du monde (3 points de PIB de la zone pour 2015). Politique et résultat  contestés par le reste de la planète qui considère qu’il n’a pas à souffrir de la monnaie unique dans un contexte où la Chine  déjà intrinsèquement en difficulté,[7] se trouve face à une Europe qui est son premier partenaire commercial : la pression déflationniste européenne ajoute brutalement aux difficultés exportatrices de la Chine.

A l’échelle planétaire, parce que la monnaie unique interdit tout transfert, toute solidarité, elle exige aussi une sur-compétitivité dont se trouvent victimes les pays candidats à la construction  d’Etats Providences nationaux. D’où les difficultés du Brésil, de l’Argentine, de l’Afrique du sud, et de tous les pays émergents avec bien sûr, au premier plan,  la Chine dont la croissance est devenue depuis quelques mois inférieure à la croissance américaine….[8]Comme la concurrence entre Etats n’en affaiblit pas le nombre, il est illusoire d’imaginer un monopole, c’est-à-dire un Etat mondial, harmonisant l’équilibre entre demande et offre planétaire, équilibre lui-même assorti de l’édification d’un Etat providence planétaire.

La conclusion est donc simple:

Sauf difficile retour à une certaine forme d’Etat-Nation, celle qui reste soucieuse de la souveraineté monétaire, l'avenir est fait  de dévastations à une échelle continuellement élargie.

 


 

[1] 220000 salariés en 1947…contre pratiquement zéro aujourd’hui, avec une population totale qui n’a pas beaucoup variée.

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/04/avenir-des-etats-declin-fragmentation-union-desunion-partie1.html

[3] Ce qui suppose dans notre exemple que le pétrole soit produit dans la région parisienne….

[4] Cf notamment : http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=86184

[5] Lorsqu’on impose un excédent primaire pour rembourser la dette (solde budgétaire positif) on diminue la demande globale et le PIB se contracte. Pour plus de détails voir : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/07/peut-on-enfouir-la-bombe-atomique-grecque.html

[6] De ce point de vue il faut savoir que les banques centrales ont injecté plus de 40000 milliards de dollars dans les circuits financiers, soit environ 80% du total du PIB planétaire…..Ces banques centrales se sont ainsi considérablement alourdies avec des bilans gigantesques : 25% du PIB US pour la FED, et jusqu’à 65%du PIB pour la Banque centrale du Japon. La chine prend aujourd’hui le même chemin avec une vitesse accélérée.

[7] La chine vient de réagir en dévaluant sa propre monnaie les 11et 12  Aout dernier dans l’espoir de reprendre ses exportations vers l’Europe. Et cette baisse est immédiatement suivie d’autres : Taïwan, Malaisie, Corée du Sud, Singapour,  Australie, etc. De quoi se diriger vers une guerre des monnaies aux fins de lutter contre la récession.

[8] La presse spécialisée parle encore de 5 à 6% de croissance. Pour autant Patrick Artus, chef économiste chez NATIXIS, prétend au terme d’une analyse économétrique minutieuse  que la croissance chinoise est aujourd’hui d’un peu plus de 2%.

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 10:37

 

Le Monde du 11 février publie un texte d’appel à un changement de politique économique en Europe . Ce texte est signé par 80 économistes.

La tribune ne traite pas de la crise en général et de ses remèdes possibles mais de la seule impasse européenne. Bien sûr, il est question d’abandonner le néolibéralisme au profit d’un keynésianisme classique.

Tout y est :

- Constatation que les politiques de rigueur notamment dans le sud sont porteuses d’un affaissement de la demande globale et de stratégies de moins en moins coopératives, avec de fait une scission croissante entre pays ;

- Constatation que la faiblesse de l’investissement global se trouve n’être que la conséquence d’une absence durable de débouchés ;

- Constatation qu’un excédent extérieur global de 3% de PIB pour la zone est l’indice d’une absorption trop faible ;

-Constatation de déséquilibres majeurs à l’intérieur de la zone euro, avec  plus de 8% de PIB d’excédent pour l’Allemagne, et des déficits de 4 à 5% de PIB pour certains pays du sud ;

- Constatation d’un coût social et humain désastreux pour une bonne partie des populations concernées.

Face à ces constatations il est proposé des solutions :

- Un nouveau pacte productif à la fois écologique et social ;

- un programme de soutien à l’activité.

Très classiques, ces programmes ne sont pas chiffrés et  la question de leur financement est abordée de façon fort allusive :

- Augmentation de la demande intérieure allemande permettant de gommer progressivement les déséquilibres intra-zone ;

- Plan d’investissement européen centré sur la transition écologique en insistant sur la priorité qu’il faudrait accorder à la zone sud ;

En cas de refus de l’Allemagne, proposition de la France en vue de constituer un pacte avec les pays du sud (50% du PIB de la zone) aux fins d’en finir avec le néolibéralisme.

Les auteurs ne proposent pas les clés de l’édification d’un tel pacte…..

Ils n’évoquent pas non plus la question centrale de l’euro comme cause ultime des déséquilibres constatés, car beaucoup, à l’instar de Michel Aglietta, sont fermement attachés au maintien de l’euro.

Les auteurs n’abordent pas clairement la question des transferts gigantesques - et de fait de plus en plus gigantesques avec l’approfondissement continu de soins palliatifs prodigués- entre le nord et le sud.

Les auteurs, parce qu’économistes sérieux savent parfaitement qu’une monnaie unique suppose un principe d’homogénéisation, lequel passe  notamment par des abandons de souveraineté. Les Allemands ne sont évidemment pas prêts à voir leur facture fiscale s’alourdir au profit de ceux qu’ils considèrent comme des étrangers…. qui, par ailleurs, seraient cigales quand ils sont fourmis. Ils ne sont pas non plus prêts à accepter un quelconque « quantitative easing for the people » complètement étrangers à leur profonde culture ordo-libérale et à leur « croyance » selon laquelle il faudrait dans cette hypothèse recapitaliser la BCE avec de l’argent public allemand.

Les  allemands vont donc s’opposer avec radicalité à un tel projet.

Proposer un pacte aux pays du sud en dehors de l’Allemagne n’est pas non plus suffisant, car une fois encore des déséquilibres extérieurs devront être maitrisés et cela pose la question de leur financement public : La France  (ou l’Italie ou l’Espagne) peut-elle envisager des transferts publics vers la Grèce ?

Parce que l’on ne veut pas aborder la question des taux de change, laquelle est la solution pour éviter soit les déséquilibres soit les irresponsables dévaluations internes, résultants des transferts impensables entre pays qui ne peuvent accepter que les impôts des uns servent le déficit des autres, les 80 signataires restent dans l’idéologie propre au post-souverainisme.

Et puisqu’il est exact que l’euro relève de la « religion commune », ce que certains d’entre eux admettent en silence, il n’est d’autre solution que de réclamer le retour à la simple souveraineté monétaire. La réorganisation drastique des banques qu’ils souhaitent se doit d’être envisagée à l’ombre d’une banque centrale contrôlée par le souverain.

La vraie déclaration à émettre auprès de nos amis allemands est d’annoncer notre volonté de rétablir la pleine autorité de l’Etat sur sa banque centrale. Un tel projet doit être la pièce centrale de la prochaine élection présidentielle.

Bien évidemment chacun connait la suite de l’histoire : les allemands n’accepteront pas et les marchés  s’enflammeront immédiatement ….ce qui justifiera du plein retour à la souveraineté monétaire. L’Euro périra ainsi en mode panique comme nous l’avons si souvent écrit… mais c’est l’Allemagne qui en portera la responsabilité historique.

A partir de là, et seulement à partir de là,  OUI  tout deviendra possible et les propos des 80 signataires de la tribune du « Monde » entreront en pleine cohérence.

Les économistes qu’ils soient de gauche ou de droite sont toujours enfermés dans la contradiction fondamentale : parce que l’euro est affaire de religion , il est impossible de proposer un discours sérieux sur l’impasse économique majeure que la zone traverse.

 

 

 

 

 

 

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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 16:11

En étant devenu le premier producteur mondial de pétrole en 2015 les USA ont considérablement et durablement modifié le rapport des forces au sein du marché.

Cette modification doit s’appréhender en termes d’élasticité de l’offre.

Jusqu’au milieu de la précédente décennie, l’offre était  inélastique d’où des raisonnements en termes de « peak-oil » ou des prévisions très pessimistes en raison d’une évolution considérable des prix (jusqu’à 250 dollars le baril de brut)

En dépassant les 10 Millions de barils/jours les USA ont – toutes choses égales par ailleurs-  restauré une élasticité bloquant toute hausse sérieuse des prix pour l’avenir. Et de ce point de vue ils ont trouvé chez leurs concurrents des alliés objectifs faisant des petits pétroliers américains les vrais faiseurs du prix du brut. Et ces concurrents sont devenus des « alliés objectifs » parce que tout simplement enfermés dans un espace sans stratégie de sortie possible. C’est que nous allons essayer de montrer.

Quels sont les stratégies possibles pour les autres offreurs ? Il y en a théoriquement 2.

Le scénario de la construction d’un cartel élargi.

Il s’agit ici, au-delà de l’OPEP, de rassembler des Pays aux fins de limiter l’offre mondiale et d’obtenir une hausse des prix. Cela passe bien sûr par un accord avec la Russie. Théoriquement il s’agirait de réduire de moins de 3 millions de barils/jour les productions non américaines de pétrole, ce qui permettrait d’assurer un volume de production (97 ,5Mb/j) approximativement égal à la consommation mondiale (environ 95 Mb/j).

Les pays rassemblés dans un tel cartel feraient de ce dernier un espace fort hétérogène.

La Russie est bien évidemment favorable en raison de ses coûts de production extrêmement élevés sur nombre de gisements notamment arctiques.

L’Arabie saoudite est dans une position beaucoup plus schizophrène : Des prix élevés permettent de supprimer les nouveaux et très importants déficits budgétaires, par contre ces mêmes  prix élevés favorisent le développement d’énergies de substitution pouvant déboucher sur une perte de capital gigantesque, à savoir les réserves (sous terre) elles- mêmes gigantesques qui seraient victimes d’obsolescence. Allant dans le même sens, des prix élevés favorisent aussi un compétiteur ennemi : l’IRAN dont il faut limiter une rente pétrolière menaçante.

Les autres pays sont dans une situation beaucoup plus difficile et il y aurait à comparer la perte de recettes due à une diminution de l’offre avec leur augmentation due au relèvement du prix. Les pays à forte rente comme l’Algérie - donc à coût très faible-  peuvent voir dans une limitation de l’offre un avantage….quitte à ne pas le respecter et à se comporter comme passager clandestin….gagnant sur les 2 tableaux.

L’idée de cartel élargi n’est donc pas évidente. Mais surtout l’élasticité de l’offre ferait que désormais toute tendance à la hausse des prix résultant d’une cartellisation serait combattue par une offre américaine venant presqu’immédiatement compenser la réduction de l’offre du cartel élargi.

Le bilan du scénario de construction d’un cartel élargi est donc très mince : non seulement l’hypothèse nous fait plutôt aboutir au « dilemme du prisonnier », mais un aboutissement accéléré de son résultat par le comportement de la multitude des petits producteurs américains, soucieux d’accroître leur offre aux premiers frémissements d’une hausse des prix. L’élasticité forte bloque toute stratégie de renouveau d’un cartel pétrolier, ce qui nous achemine vers un autre scénario….

Le scénario de l’impossible reconstruction d’un Cartel.

Dans ce cas les prix se maintiennent à un bas niveau.

Les conséquences sont les suivantes :

- La Russie voit ses difficultés s’accroître : le budget de l’Etat n’est rééquilibré que par la baisse parallèle du Rouble. Les dettes libellées en devises ne font que s’alourdir, et les réserves exprimées en actifs étrangers diminuent.

- L’Arabie Saoudite protège son capital sous terre et tient à distance l’ennemi Iranien, mais son déficit budgétaire s’accroit, ce qui oblige tôt ou tard à vendre le stock d’actifs qui constituait son fonds de réserve.

- Les autres pays sont dans une situation difficile avec des déficits budgétaires qui deviennent partout massifs et qui partout entrainent des ponctions sur les actifs stockés.

- Les petits producteurs américains connaissent une aggravation  des difficultés financières avec l’impossible remboursement de fonds  gagés sur les recettes.

Globalement, il en résulte des transferts de richesse à l’échelle de la planète, avec effets positifs ici et effets négatifs là. Ce transfert n’est pourtant pas un jeu à somme nulle pour la finance : les ventes massives d’actifs en dépriment les cours lesquels, ne peuvent être maintenus que par l’orgie des QE des banques centrales. C’est dire que la qualité des bilans des institutions financières n’est maintenue que par des moyens complètement artificiels.

Ce scénario est de loin le plus probable puisque celui du cartel élargi ne semble pas être une alternative possible.

Il faut donc en déduire que la libre concurrence des petits producteurs américains ne permet pas de mettre un coup d’arrêt à  l’affaissement de la puissance des Etats-Unis. C’est la raison pour laquelle nous pensons - toutes choses égales par ailleurs -  que le gouvernement fédéral viendra rapidement taxer les importations afin de :

1) protéger l’indépendance énergétique des USA,

2) maintenir durablement l’affaissement de la rente pétrolière des concurrents et donc le « containment »  de leur puissance.

Cela passe par des prix stabilisés…. une stabilisation jadis inventée, à la fin du 19 siècle, par Rockefeller avec ses célèbres « posted prices »….l'histoire cintinue...

 

 

 

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 09:12

On parle à nouveau beaucoup de la chute du prix du pétrole et de ses effets sur les principaux acteurs économiques. A ce titre nous republions un article paru sur le blog le 20 janvier 2015 : « Les USA et la nouvelle géopolitique du pétrole ». De notre point de vue, il n’a pas pris une ride : l’offre de brut américain ne baisse que très peu et l’administration américaine se permet même de supprimer le vieil interdit d’exportations de produits pétroliers. Natixis[1] n’a sans doute pas tort d’imaginer l’émergence d’un cycle de prix…mais sur la base de la nouvelle structure des coûts américains. Bien évidemment nous restons dans l’incertitude radicale sur les conséquences ultimes de ce changement, aussi bien en termes économiques que politiques et sociaux.

 

Résumé: Contrairement à ce qui est trop rapidement affirmé, le nouveau pétrole américain n'est pas menacé par la chute des prix du brut. A l'inverse, les USA vont redevenir le "faiseur de prix" à l'instar de ce qui existait au beau milieu du 20ème siècle. Parallèlement L'Arabie Saoudite risque de perdre définitivement sa place de "swing producer".

La littérature concernant l'évolution du marché pétrolier à moyen terme ne permet pas de s'appuyer sur des conclusions convergentes quant aux prix futurs. Certains voient un effondrement rapide de la production américaine et donc une hausse des prix dès l'été prochain, hausse qui résulterait d'une chute de l'offre. D'autres pensent que la production américaine pourrait se maintenir et ainsi contribuer au maintien de prix faibles.

Il est temps de reconsidérer les raisonnements à partir d'une analyse des coûts de production.

Depuis la naissance de l'industrie pétrolière en Pennsylvanie dans les années 1870/1880 jusqu'au début des années 2000, nous étions dans une configuration où au niveau de chaque puits, les charges fixes étaient importantes et le coût marginal proche de zéro. Il en était ainsi car l'ouverture plus grande de la tête de puits est une opération de coût nul générant un flux plus important d'huile. S'Il est vrai que lorsque furent entrepris -au cours de la seconde partie du vingtième siècle- les opérations de récupération assistée le coût marginal cessa d'être nul, il était pour autant très faible.

Cette caractéristique fût celle qui devait expliquer la stucture fortement oligopolistique de l'industrie correspondante. C'est que, dans un tel modèle, les rendements étant sans cesse croissants, la concurrence devient rapidement catastrophique. Par exemple les petits producteurs américains des années 1880, endettés au titre de l'achat des appareils de forage optimisaient leur gestion par l'ouverture maximale des têtes de puits, d'où une offre rapidement croissante, une baisse brutale de prix, et la ruine, elle-même souvent accompagnée d'une pollution de la nature puisqu'il devenait avantageuc de jeter l'huile dans les rivières.

La suite est historiquement connue avec la fin de la concurrence au profit de la naissance de la Standard Oil qui devait réguler l'offre et stabiliser le marché. Une histoire qui se pousuivra par une régulation par les "sept soeurs", un "posted price" unique et mondial, des "frets fantômes", des accords secrets entre compagnies, etc ; mais aussi la naisssance de l'OPEP et des compagnies nationales de pays producteurs. De quoi construire à partir de coûts marginaux nuls ou proches de zéro une immense rente pétrolière.

Dans cet état du monde, les schistes bitumineux et autres sables asphaltiques étaient tout simplement hors-jeu, tant les coûts d'accès étaient incomparablement plus élevés qu'au Moyen Orient.

Depuis le milieu des années 2000, nous nous dirigeons vers une structure de coûts complètement différente.

S'agissant des nouvelles huiles extraites, notamment aux Etats-Unis, nous rencontrons une structure de coûts beaucoup plus classique. Les coûts de forage sont très faibles comparés aux nouveaux coûts de forage pour les pétroles classiques. Il est difficile de pénétrer dans le secret des coûts, mais l'on croit savoir qu'ils sont incomparablement plus faibles que les coûts d'accès aux grandes profondeurs au large du Brésil voire en Sibérie ou en Alaska. Par contre, les forages ont un rendement qui diminue rapidement (division par 2 au bout de 6 mois d'exploitation) alors que le forage sur gisement classique peut produire pendant 30 ans. Cela signifie une multiplication régulière du nombre de forages sur un gisement (jusqu'à 50 fois plus que sur un gisement classique).

Par ailleurs, les coûts d'exploitation -même instantanés- ne sont plus proches de zéro, car il s'agit toujours d'une récupération très assistée par l'injection de  grandes quantités  de produits et de liquides divers pour obtenir l'extraction.

La période 2005-2015 est ainsi très différente de celle des années 1880. Il n'y a pas de concurrence catastrophique et nombre de producteurs américains sont nouveaux et de petite taille, ce qui n'a pas débouché sur de catastrophiques rendements croissants impliquant leur élimination, comme ce fut le cas en Pennsylvanie.

Au delà, la technologie qui correspond à cette nouvelle structure de coûts est aussi celle qui permet d'introduire dans l'industrie des réserves naturelles jusqu'alors inexploitables. Shistes bitumineux et sables asphaltiques ne sont plus en dehors du théatre pétrolier et vont prendre une place décisive.

Et c'est ici qu'il convient de proposer ce que nous croyons être le scénario d'une très nouvelle géopolitique du pétrole.

Beaucoup de choses ont été dites -sans apporter de preuves- sur des accords entre Russie et Arabie Saoudite, ou entre ce dernier pays et les USA, dans un cas pour géner les USA et dans l'autre pour géner la Russie. Avec des conséquences secondaires lourdes pour d'autres pays: Vénézuela, Algérie, Nigéria, Iran,etc.

De fait, nous pensons que les Etats-Unis vont conquérir seuls, une place déterminante leur conférant un poids géopolitique nouveau.

Tout d'abord, l'offre américaine ( près  de 10 millions de barils/jour) est devenue majeure et anéantit l'efficience de l'OPEP, lequel voit sa part de marché passer de 55% en 1973 à 35% aujourd'hui. Cela signifie que l'OPEP n'a plus les moyens de fixer le prix. A l'intérieur de l'OPEP, l'Arabie Saoudite perd aussi son statut de "swing producer" qui lui allait si bien en diminuant ou en augmentant voire en doublant sa production en quelques jours - ce qu'elle fit lors de la première guerre du Golfe - grâce à la vertue des rendements croisssants sur chaque puits.

Face à l'offre américaine nouvelle, l'Arabie Saoudite a fait le choix du maintien relatif de sa part de marché au détriment des prix : sa production s'est maintenue. Elle espère que ce choix, très coûteux en terme de rente pétrolière,  va éliminer les producteurs marginaux américains.

Il est possible que les coûts unitaires totaux du baril américain soient trop élevés (60/70 dollars?), d'où la très forte diminution -en quelques semaines- des investissements de forage dans certaines zones du territoire américain. Coûts trop élevés jusqu'ici protégés par des couvertures à termes, y compris des CDS, qui seront  (on parle de plusieurs centaines de milliards de dollars) peut-être une lourde perte pour le système financier américain dès la fin du printemps 2015. Lourde perte aussi de débouchés pour l'ensemble des fournisseurs de l'industrie pétrolière, y compris les sidérurgistes.

Pour autant, la continuîté de l'offre de pétrole américain ne peut plus être entamée.

Lors des révolutions pétrolières des années 70 qui vont porter le "posted price" d'environ 2 dollars le baril à quelque  40 dollars, l'écart des coûts avec les huiles potentielles était beaucoup trop important: les USA, sans offre nationale alternative, devaient simplement payer. Tout au plus pouvait -on maintenir les routes de l'approvisionnement grâce à l'outil militaire.

Le paysage est aujourd'hui très différent. Parce que les technologies de production nouvelles le permettent, il existe désormais une solution de continuïté entre les différents pétroles, et le gouvernement fédéral américain pourra décrêter des mesures protectionnistes sur la nouvelle industrie du pétrole. Il s'agira de protéger une " industrie dans l'enfance", alors qu'il s'agissait de protéger des routes maritimes avec la flotte.

De fait, sans retrouver le vieux "posted price" à prétention planétaire des ports américains du golfe du Mexique, les USA vont devenir faiseurs de prix. Si le prix de marché détruit des producteurs marginaux américains, il est probable qu'une taxation sur huiles importées interviendra, taxe flottante puisqu'au nom du libre échange elle pourra disparaitre si les prix permettent aux producteurs marginaux de vivre.

Le coût en développement de la nouvelle industrie pétrolière américaine devient ainsi le pivot du prix mondial du pétrole. Notons enfin que ce  coût est probablement inférieur au prix du pétrole, garantissant la plus ou moins grande stabilité sociale de nombre d'Etats pétroliers. Le prix du pétrole assurant la paix sociale en Algérie, au Nigéria, etc. (80, 100 dollars le baril?) est de loin supérieur au coût en développement de l'huile américaine. De quoi donner aux USA , dans le domaine pétrolier, un poids géopolitique qu'ils n'avaient pas au 20ème siècle. Avec une nuance importante : les gisements de nouvelle huile seront-ils  capables d'envisager des plans de production de long terme ? Concrètement, le poids nouveau des USA sera-il durable?

 

 

[1] Flash économie du 2 février 2016, N° 107.

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 11:12

Les conclusions des parties 1 et  2  de notre article montraient que la souveraineté empêchait l'émergence d'une dette incontrôlée et qu'à l'inverse c'était la perte de souverainté qui était porteuse de dette non maitrisable. Plus simplement, ce n'est pas la dette qui fixe les limites de la souverainete, mais la souveraineté qui fixe les limites de la dette.

De ce point de vue les "quantitative easing" entretiennent beaucoup de confusions et  ne permettent pas d'en finir avec la nouvelle loi d'airain de la monnaie.

Les QE classiques: ou le cataplasme sur une jambe de bois.

En première approximation on pourrait penser que les QE sont un contournement astucieux pour anéantir la nouvelle loi d’airain de la monnaie. En effet, l’achat massif de titres publics permet de maintenir les cours de la dette publique et donc les taux. C’est ainsi que certaines émissions de dette souveraine se font aujourd’hui à taux nul voir négatif. Une telle réalité signifie que les créanciers louent de fait un « service de coffre-fort » dans un monde incertain et que les souverains s’approvisionnent -comme au beau milieu du siècle passé-  à prix nul.

Mieux, le QE semble déguiser le « souverain comprador » en lui prêtant les vieux habits de l'antique  souverain créancier détenteur de mines métalliques et « d’ateliers des monnaies ». C’est ainsi que la FED est devenue, depuis la fin de l’année 2008, un gigantesque fonds d’investissements venu grossir de 4000 milliards de dollars le bilan de la Banque centrale et, qu’à ce titre, elle a engrangé au profit du Trésor 536 milliards de dollars…. De quoi, comme au bon vieux temps, nourrir des investissements fédéraux[1]…. Et si cette réalité devait s’épanouir, imaginons avec quelle aisance le parc électronucléaire d’EDF pourrait être reconstitué, alors que cette perspective est aujourd’hui, dans un monde financiarisé, complètement impossible… et pose un énorme problème pour l’avenir[2]…..

La réalité est bien sur  différente. Les QE ne sont que les béquilles d’une dette qui continue de croitre. S’agissant de la BCE les objectifs de lutte contre la déflation et de soutien à la croissance ne sont pas atteints. Il y a même aggravation. Le QE de la BCE ne semble pas non plus développer des effets de richesses sur les cours boursiers et l’immobilier. Le taux de change abaissé par le QE n’a pas non plus – probablement en raison d’une élasticité faible - entrainé un fort développement des exportations

 Par ailleurs l’analyse fine de l’évolution de la masse monétaire et de ses composantes permet de constater plusieurs phénomènes :

- La vitesse de circulation de la monnaie diminue et traduit le peu d’attrait pour la consommation et l’investissement.

- Les réserves excédentaires des banques devenues considérables avec le QE restent très largement de la monnaie centrale malgré la taxation des réserves par la BCE. C’est dire que le QE ne débouche pas sur les investissements recherchés. C’est dire aussi que la création monétaire par les  banques reste – quoiqu’il arrive -  un phénomène endogène reposant sur la demande de crédit. Ainsi le QE se heurte au mur de la demande, d’où le maintien des réserves excédentaires.

- Les taux de l’intérêt proposés par les banques ne suivent pas les taux directeurs de la banque centrale en raison de la mauvaise santé du système bancaire : les « Non  performing loans » représentent encore en 2014 9% de PIB de l’euro zone ….et parait-il 200 milliards de dollars pour les seules banques italiennes[3]….banques qu’il faut aujourd’hui sauver avec de nouvelles dettes publiques…

Au-delà, la conjonction des QI fait qu’aujourd’hui les liquidités émises, représentant 30% du PIB mondial[4], sont à la recherche de rendements que les banques centrales ont muselé. D’où des déplacements considérables de capitaux déstabilisants pour l’ensemble des taux de change, avec aujourd’hui des effets inquiétants sur la dette des pays émergents, laquelle a été multipliée par 10 depuis 2009 sous l’impact de la conjonction mondiale des QE. D’où aussi la recherche de « high yields » enfermés dans des marchés étroits, donc soumis à l’illiquidité potentielle[5]. D’où des produits de couverture – tel le « fixed income »- de plus en plus importants et de plus en plus couteux. D’où aussi des montages incorporant des leviers de plus en  plus risqués.

Cet ensemble de circonstances crée finalement un environnement peu propice à l’investissement réel des entreprises lesquelles ne souhaitent pas prendre de décisions de long terme dans un environnement de plus en plus instable... et un environnement... de fait provoqué par la banque centrale....

Au final les  QE, tels qu’ils sont jusqu’ici conçus, ne sont pas l’instrument miracle permettant la stabilisation du monde. Ils ne font qu’engendrer des bulles et une volatilité généralisée des cours boursiers, indices et taux de change.

Le QE réel ou « helicopter money»: autre cataplasme sur une jambe de bois

La solution consisterait à passer par un QE finançant directement l’économie réelle : donner aux gouvernements, aux entreprises, aux ménages. Cette solution[6] n’est pour autant pas réaliste et ce à plusieurs titres :

- En premier lieu, s’agissant des Etats, cela reviendrait à l’achat de titres sur le marché primaire de la dette ce qui est interdit par les traités. On peut d’ailleurs observer l’opposition des autorités allemandes qui voient dans l’actuel QE de la BCE, une tentative de mutualisation de la dette publique et donc de « fédéralisme souterrain » métamorphosant les dettes publiques secondaires en « eurobonds ». Il est donc clair que l’Allemagne interdira avec radicalité tout QE finançant directement les Etats.

- En second lieu le déséquilibre externe des pays de l’Europe du sud n’est pas corrigé. Il aurait même tendance, au moins dans un premier temps à s’accroitre avec l’augmentation de la demande globale. Sans l’arme du taux de change permettant de reconstituer une aire de production dans le sud, le QE réel renforcera le décalage entre la production locale et l’absorption correspondante…et donc le tant décrié positionnement « club-med » des pays correspondants… Historiquement, il serait important de se rappeler que le plan Marshall de l’après seconde guerre mondiale  ne fut une réussite que par le biais d’un taux de change parfaitement maitrisé et ajustable.[7]

Le « vrai » QE : celui du souverain décidé d’en finir avec la dette.

Il passe par le retour des banques centrales nationales dans le giron des souverainetés.

La fin de l’indépendance de la Banque centrale est d’abord un geste refondateur qui détruit l’Etat de Droit en vigueur - celui des traités validés par le parlement-  par une décision. Le souverain est celui qui nie un ordre –ici  le chaos de la crise- pour  redéfinir un autre ordre public[8].

Cet autre ordre défini par un acte  souverain doit changer la grille de lecture des faits et permettre de contester, le plus simplement du monde, des affirmations erronées que l’on enseigne dans les universités et que tout le monde accepte encore dans l’ordre épistémologique dominant :

- Il est possible d’émettre de la monnaie sans achat d’actifs,

- une banque centrale n’a pas besoin de fonds propres,

-  l’idée de fonds propres négatifs n’a aucun sens,

- le passif d’une banque centrale n’est pas exigible,

- la nécessaire recapitalisation d’une banque centrale n’existe que dans la tête des ordo-libéraux allemands,

- il n’existe un marché surveillé de la dette publique que dans un ordre institutionnel qui a bien voulu le créer de toutes pièces et en faire un théâtre de gesticulations sans fins,

- il n’est pas nécessaire de disposer d’une Agence France Trésor,

- etc.

La redéfinition souveraine de l’ordre monétaire peut mettre fin à nombre de captures de l’Etat, que la démocratie dans sa phase entropique, avait laissé s’épanouir. De nombreux textes de ce blog ont déjà esquissé l’acte de refondation monétaire, citons en seulement quelque éléments :

- D’abord le retour à la verticalité avec la monnaie pleine et le monopole de la création monétaire par une banque centrale devenue obéissante.

- Mais un retour ne rétablissant pas le faux monnayage du tyran de naguère. Le rétablissement de la souveraineté doit s’accompagner d’une authentique démocratie avec une fin de capture des outils de la contrainte publique par un entrepreneuriat politique comprador professionnalisé.[9]

- La vente aux enchères de monnaie nouvellement créée par la banque centrale et le profit correspondant ( taux de l’intérêt) versé sur le compte du Trésor à la banque centrale.

- Un système bancaire qui peut être complètement privé et libre, mais divisé en 3 groupes selon le modèle proposé naguère par Maurice Allais.

- Une limitation drastique des activités de casino, ne laissant y entrer que les acteurs économiques réels,

-etc.

Bien évidemment, il y aura à gérer les soubresauts de l’ordre détruit.

                                                                          (A suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Cf Le Monde du 13 janvier 2016.

[2] Pour le seul renouvellement du parc les besoins se montent à 55 milliards d’euros.

[3] Cf  « Le Monde » du 22 janvier 2016.

[4] Elles ne représentaient que 9% du PIB mondial à la fin des années 90

[5] Sur ces questions on pourra se reporter au dernier ouvrage de Patrick Artus et Marie Paule Viard : « La folie des Banques centrales », Fayard, 2016.

[6] Il s’agit d’une solution proposée par le N° 88 (27 janvier 2016) de « Flasheconatixis » : « Faire mieux avec la politique de la zone euro que le QE »

[7] Sur ce point on pourra aussi se rapprocher de l’article publié le 30 juillet 2015 concernant la Grèce :

http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/07/le-monstre-euro-explique-aux-citoyens-qui-veulent-comprendre.html

[8] On est ici renvoyé à Carl Schmitt dans son ouvrage : « Théologie politique » Gallimard, 1988.

[9] On aura des précisions sur ce point en revenant sur l’article : http://www.lacrisedesannees2010.com/preview/650bbb2e8c8beb96c173a6b8baa1e56826cbfe7d

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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 10:44

Le journal « Le Monde » s’est saisi du prochain référendum Suisse portant sur l’interdiction de la création monétaire par les banques. A cet égard il a publié 2 articles contradictoires le 16 janvier dernier , l’un de Jean- François Ponsot (opposé à cette idée que l’on appelle parfois « monnaie pleine »), l’autre de Christian Gomez qui lui y est favorable.

Ce débat est pour le blog l’occasion de republier le projet de ce que nous pensons être une authentique réforme monétaire et financière.

Résumé: La monnaie fonctionne dans une structure de réseau et se trouve être, en sa qualité de créatrice d'un ordre social, un bien public fondamental. Son double caractère d'instrument de circulation et de réserve de valeur, généralement associé à sa privatisation en font un produit très fragile dans le cadre de la présente mondialisation. Il convient de reconstruire le système monétaire et financier autour des idées de Maurice Allais. Le présent texte propose de renationaliser la monnaie, de mettre fin au « casino financier » et en examine les conséquences macro-sociales en termes de gagnants et de perdants.

Les lecteurs habituels du Blog peuvent directement passer à la section 2 de l'article: "La refondation du réseau monétaire" et commencer la lecture au paragraphe: "l'Etat comme monopoleur de la création et de la vente de monnaie".

 

On sait qu'historiquement la monnaie est d'abord l'instrument du politique : un pouvoir qui impose les signes dans lesquels les sujets devront solder leur position d'éternels endettés vis à vis du prince.Rapidement pouvoir politique et pouvoir économique coopérent dans le système de la monnaie frappée. Un système qui va bientôt devenir un réseau enraciné dans un territoire.

1 ) La monnaie : une structure de réseau bien problématique

La monnaie est l’équivalent d’une infrastructure, telle un réseau ferroviaire assurant la circulation des personnes et des biens, ou un réseau électrique assurant la circulation des kilowattheures.

Les particularités du réseau monétaire parmi les réseaux en général

L’industrie bancaire assure la circulation des marchandises en assurant la circulation de la monnaie entre ces ports que sont des comptes abrités dans des banques. Les banques, sont comme la SNCF ou EDF d’avant la libéralisation, et il est impossible de séparer le réseau de ses véhicules : le paiement, largement électronique, est à la fois réseau et véhicule. Comme la SNCF où il apparaissait impensable, avant la libéralisation, de séparer le réseau ferré du matériel roulant.

Mais il est des différences : le réseau bancaire n’est pas monolithique et se trouve peuplé de banques en concurrence. Qui plus est, cette concurrence peut entrainer des modifications de parts de marché entre les ports. Ce qui n’était pas le cas du chemin de fer ou des compagnies d’électricité d’avant les nationalisations de 1945 : les acteurs restaient des monopoles sur les parts de réseau qu’ils contrôlaient. Le caractère non monolithique du réseau bancaire est peu gênant pour la circulation de la monnaie. Outre qu’il existe une norme monétaire commune au dessus de chaque monnaie de banque (une unité de compte), il existe un marché monétaire assurant la cohérence continue du réseau : la monnaie Société Générale se transforme en tous points de l’espace couvert par le réseau, en monnaie BNP , en monnaie Crédit Agricole, etc.

Une autre différence est le fait que la monnaie comme infrastructure de type réseau, est propriété d’agents nombreux et divers, qui peuvent agir sur lui, en le rendant plus ou moins actif. Derrière cette idée, il y a la plus ou moins grande vitesse de circulation de la monnaie, voire son blocage éventuel. Et cette dernière circonstance  résulte du fait que la monnaie n’est pas seulement infrastructure de la circulation : elle est aussi instrument de l’accumulation. Les économistes diront qu’elle n’est pas qu’instrument de paiement, mais aussi réserve de valeur. Les conséquences en sont considérables. Cela revient à dire – en poursuivant la comparaison avec la SNCF ou EDF- que par exemple des trains s’accumulent dans des gares. Et la comparaison est intéressante, car dans l’un et l’autre cas les marchandises cessent de circuler. Et c’est précisément parce que la monnaie est elle-même marchandise (instrument de stockage de richesse) plus ou moins convoitée qu’elle peut gêner/ faciliter la circulation de toutes les autres marchandises : l’infrastructure réseau est plus ou moins stable.

Et parce que marchandise, elle peut être fabriquée comme toutes les autres marchandises. En se désaliénant de la « contrainte métallique » les hommes ont, en la matière, généré des gains de productivité infinis : le coût de fabrication de la monnaie est proche de zéro, et pour les banques centrales, et pour les banques privées, qui depuis un grand nombre d’années se partagent le monopole de la création monétaire. De fait, il s’agit d’un coût marginal, puisque bien des coûts fixes demeurent, spécificité qui rappelle là aussi ces « monopoles naturels » que sont les réseaux classiques.

Le réseau monétaire est un bien public créateur d’ordre social

 Les actuels réseaux monétaires – ce qu’on appelle le système monétaire et financier - sont le résultat de la construction historique de ce qui est devenu un bien public majeur, et bien public sans lequel les sociétés modernes connaitraient un retour à l’état de nature… avec la vitesse de l’éclair. Beaucoup de services publics pourraient disparaître sans radicalement disloquer une société. Ainsi la disparition du réseau ferré, voire même la disparition du réseau électrique, entrainerait certes des difficultés majeures avec nombre de régressions. Toutefois, ces dernières développeraient davantage d’espaces de solidarité, que du face à face brutal entre individus, lequel serait engendré par la nécessité de survivre. En revanche, un effondrement monétaire serait autrement redoutable et développerait en quelques instants – probablement moins d’une journée- la guerre de tous contre tous. Tout ceci pour dire que la monnaie dispose d’une structure de réseau , qui en fait le premier des biens publics, et probablement la clé de voûte de la société. Elle est ce qui fonde « l’ordre » et empêche « la panique », c'est à dire la disparition de tout ordre social.

Curieusement, ce bien public majeur, est aussi le bien public le plus fragile en raison du caractère réserve de valeur de la monnaie. Le double caractère de la monnaie se remarque dans le double caractère des banques : « commercial » et « affaire ». Parce que la monnaie est à la fois, moyen de paiement et réserve de valeur, le réseau peut être parcouru de disfonctionnement et de ruptures .

Double caractère de la monnaie et fragilité du réseau

Les risques inhérents à la volonté accumulatrice autorisée par la fonction réserve de valeur, peuvent entrainer des phénomènes spéculatifs, avec alternance de confiance et de méfiance, débouchant sur de possibles ruptures du réseau, par exemple la disparition de la liquidité sur les marchés monétaires. La même volonté accumulatrice peut aussi développer des bulles sur n’importe quel bien évaluable en monnaie. Et cette même volonté, cherchera le plus naturellement du monde, à élargir l’espace du jeu en interconnectant les monnaies (elles deviennent toutes librement convertibles) ; en développant des marchés à terme sur tous les biens de l’économie réelle, et ce si possible à l’échelle de la planète ; en autorisant la liberté de circulation des capitaux ; etc. Autant d’élargissements de l’espace du jeu engendrant un « gigantisme de réseau » exposé à toutes les contagions possibles.

De ce point de vue, la mondialisation correspond à un processus d’interconnexion et d’unification des réseaux monétaires. Jusqu’ici l’interconnexion existait sous le contrôle de « douaniers » situés à la périphérie de chaque réseau national, et « douaniers » corrigeant ou veillant aux externalités engendrées par la dite interconnexion. Tels des fusibles sur des réseaux électriques, chargés de bloquer la contamination de surtensions apparues en tel ou tel point du système. De ce point de vue , l’unification mondialiste, est utopique en ce sens qu’elle correspond à la volonté de construire un réseau gigantesque dépourvu de fusibles. Tel un immeuble dont le ravitaillement électrique ne serait pas composé de sous- réseaux (des "lignes") séparés par des fusibles de protection.

Mais parce que l’interconnexion jusqu’à l’unification, sans défenses immunitaires (sans fusibles), porte au plus haut niveau d’intérêt la deuxième fonction de la monnaie (réserve de valeur), les bulles spéculatives et leurs outils ( leviers démesurés, produits synthétiques, outils électroniques de trading, etc.) développent sans limites le fonctionnement entropique du système en voie d’unification. Très simplement, le réseau conçu pour faire circuler des marchandises réelles, fait surtout circuler des paris financiers. Incapable de lutter contre sa propre entropie – à l’inverse des êtres vivants – le réseau monétaire et financier mondial risque son auto destruction.

Parce que premier des biens publics de toute communauté moderne, et en même tant bien public devenu historiquement dépourvu de défenses immunitaires en raison de la dualité monétaire (moyen de paiement/ réserve de valeur), il convient de procéder à un toilettage complet de l’architecture du système monétaire et financier.

De fait, il s'agit de procéder à une refondation, dont la nature de la monnaie, nous fait déjà imaginer qu'elle porterait aussi une dimension politique majeure.

2 ) La refondation du réseau monétaire

Le premier acte d’une refonte réelle doit être la fin du marché de la dette publique en rétablissant l’autorité monétaire. Cela suppose le rétablissement des droits de propriété de l’Etat sur la banque centrale, une institution à laquelle il va confier un strict monopole de l’émission monétaire au seul profit du Trésor. Le volume de l’émission est politiquement décidé et ce dans le cadre d’un objectif de stabilité monétaire lui-même évalué et contrôlé par des institutions elles mêmes démocratiquement construites.

Condition nécessaire : la fin de la privatisation du politique.

Un tel acte refondateur ne peut évidemment fonctionner sans une refondation complète du fonctionnement des marchés politiques. Il ne faudrait pas, que le bien public monétaire, ne fasse l’objet que d’un simple transfert de son appropriation privée, et on ne voit pas en quoi, les fins privées des entrepreneurs politiques (reconduction au pouvoir ou conquête du pouvoir) seraient d’une nature supérieure, aux fins privées des banquiers et de leurs actionnaires (profit) qui jusqu’ici ont accaparé le bien public en en contrôlant l’émission. Le changement de propriétaire n’est pas une garantie de meilleur exercice de la propriété, une propriété fort particulière puisqu’elle reste un droit sur un bien public.

La refonte réelle de la finance suppose – au préalable - une véritable mutation de l’ordre politique. Puisque l’essence du politique est l’appropriation de ce qui surplombe toute communauté humaine –ce que l’on désignait aussi par le terme « d’extériorité» dans d’autres publications - il convient de mettre en place des institutions freinant la tendance universelle, à ce que le politique ne soit que l’utilisation à des fins privées, de ce qui est commun à tous. Sans doute la puissance publique ne peut elle être détenue que par des hommes dont la tendance indépassable est la recherche de la satisfaction privée (le pouvoir comme moyen et comme fin), mais il est probablement possible de diminuer les effets négatifs de cette permanente et universelle spécificité humaine. Dans l’Etat parvenu à son stade démocratique, la solution consiste à interdire, constitutionnellement, la professionnalisation de l’entrepreneuriat politique par interdiction du renouvellement des mandats, mandats eux-mêmes pouvant au moins partiellement être engendrés par des procédures non électives, par exemple le tirage au sort. Cette réforme constitutionnelle, est la première pierre de la réforme monétaire, si l’on veut minorer les errements d’un Etat laxiste, avec des entrepreneurs politiques gérant davantage une carrière privée, bénéficiant par ailleurs des largesses de la planche à billets.

Pour être complet, ce changement de titulaire de la fonction « production de monnaie » doit être strict : il suppose l’interdit radical de la création monétaire par les banques, lesquelles ne pourront prêter , que sur la base de fonds qu’elles auront empruntés, ou mis à leur disposition par des agents privés et l’Etat lui-même. Tout décalage constaté, entre capitaux reçus et capitaux distribués après transformation, devenant activité de faux monnayeur, et à ce titre pénalement sanctionnée. Il en est de même pour la banque centrale, qui dans le cadre de ses interventions auprès des banques, ne peut se livrer à des opérations de « quantitative easing », ce qui signifie que les liquidités mises à disposition sont intégralement remboursables.

L’Etat comme monopoleur de création et de vente de monnaie

La production monétaire se fait ainsi au seul bénéfice du compte du Trésor à la banque centrale. Son coût est nul puisque le prix de revient de la dite production est nul. Cet abondement de ressources - sur ordre donné au gouverneur par l’exécutif- est fléché, et ne peut entrer dans la masse des recettes publiques. Les ressources ainsi mises à la disposition du Trésor par la banque centrale, permettent d’une part, d’assurer un investissement public démocratiquement contrôlé ; elles permettent d’autre part, d’abonder- selon une procédure que l’on examinera plus loin- le compte des banques qui y verront la matière première des investissements privés qu’elles souhaitent financer. Une part de production de monnaie, est affectée à la nécessaire croissance monétaire, résultant de la croissance du volume des échanges impulsés par la croissance économique elle-même. Ce volume de monnaie supplémentaire est démocratiquement décidé et contrôlé.

L’investissement public n’est pas nécessairement financé en totalité par la production monétaire : il peut aussi l’être par une épargne construite sur un excédent primaire. Si le financement de l’investissement public se fait à taux nul, il n’en va pas de même pour l’investissement privé financé par les banques, à partir de la production de monnaie mise à leur disposition par l’Etat. Outre que l’Etat met à leur disposition une ressource payante - l’Etat est payé, sous la forme d’un taux d’intérêt, pour la monnaie mise à disposition - les banques doivent aussi couvrir leurs charges de gestion et disposer d’une prime de risques.

Dans le cas où le budget primaire est déficitaire, il est constitutionnellement interdit à l’Etat d’utiliser les ressources qu’il s’est octroyé sur la banque centrale. La nomenclature et le classement des dépenses est revue et corrigée, certaines d’entre elles, dites de fonctionnement, étant de fait des dépenses d’investissement. Travail peu aisé, il est pourtant économiquement essentiel, et doit être démocratiquement contrôlé. L’interdit d’une couverture d’un déséquilibre du budget de fonctionnement, tel que précédemment redéfini, par la production de monnaie, suppose par conséquent le recours à un endettement. Ce dernier doit disposer d’un statut d’exceptionnalité et se doit n’être consenti que sur la seule base d’une majorité parlementaire qualifiée. Disposition marquant la volonté de mettre fin aux facilités de l’endettement.

Une telle mutation financière réintroduit déjà une disparition progressive de la notion de « service de la dette », et se trouve à terme profitable pour l’Etat, qui n’a plus à payer la rareté monétaire mais au contraire à la vendre. Avec toutes les conséquences en termes de baisse possible de la pression fiscale qu’on peut en déduire, mais aussi la fin relative de la situation rentière des banques, dont l’appropriation de la production monétaire était illégitime : elles n’avaient pas le droit de privatiser un bien public qui, par ailleurs , n’a jamais été mis en vente.

Le Montant de production de monnaie, est un acte politique gravant dans la réalité, une part du potentiel de croissance du pays. L’investissement macroéconomique, est ainsi partagé entre investissements publics et investissements privés. L’investissement privé, est la somme de la production de monnaie distribuée aux banques, et des possibilités offertes par l’épargne privée. Le total de l’investissement global est régulé – notamment par le poids de la production de monnaie et l’investissement public- de telle sorte que la croissance réelle puisse être peu éloignée de la croissance potentielle.

Les parts de production de monnaie affectées à l’investissement public et à l’investissement privé, relèvent de choix politiques démocratiques. S’agissant de la production de monnaie affectée aux banques, la répartition entre les divers établissements demandeurs s’opère selon un processus classique d’enchères. Il s’établit par conséquent, un prix de marché des ressources monétaires nouvelles captées par les banques. Ce prix de marché entre en concurrence avec les prix qui se forment sur l’épargne privée des agents. L’Etat étant un fournisseur important de ressources monétaires, il est clair que son rôle dans la fixation générale de l’ensemble des taux de l’intérêt est fondamental.

La grande transformation des réseaux bancaires

Selon la vision de Maurice Allais, le réseau bancaire est redécoupé en « banques des échanges monétaires » (BEM), « banques de crédits » et « banques d’affaires ». Un même établissement peut assurer les trois fonctions correspondantes. Il doit cependant apporter la preuve périodique d’une stricte séparation des fonctions.

1 Les BEM constituent le réseau monétaire que nous qualifions de bien public majeur dans l’introduction au présent texte. A l’intérieur de ce réseau, les banques sont en concurrence pour assurer un service public de base : celui de la bonne exécution des échanges de biens et de services initiés par tous les agents économiques. Le marché monétaire classique assure les échanges interbancaires, et la banque centrale y intervient en qualité de régulatrice générale du réseau. Véritables délégataires d’une mission de service public dépourvue de tout risque financier, le cout de fonctionnement du réseau des BEM est assuré sur la base d’un contrat, démocratiquement contrôlé, entre l’Etat ou la banque centrale et les BEM.

Le nomadisme des dirigeants entre sphère publique et sphère des BEM est juridiquement interdit. Les BEM ne rémunèrent pas les dépôts et ne se livrent à aucune opération de crédit.

Les BEM ne participent pas aux procédures d’enchères portant sur l’acquisition de monnaie vendue par le couple Banque centrale/ Trésor. Elles reçoivent par contre gratuitement, la quantité de monnaie supplémentaire prévue par les nécessités de la croissance économique ( motif de circulation du PIB).

2 Les banques de crédits reçoivent l’épargne des agents privés, et assurent la transformation de cette dernière en prêts classiques : simple découvert, crédit à la consommation, à l’équipement, crédit hypothécaire, etc.

La titrisation des créances est juridiquement interdite.

Le roulement de l’épargne de court terme en prêts à plus long terme, s’effectue selon des règles de prudence et de transparence, établies par les régulateurs situés sous l’autorité de l’Etat ou de la banque centrale.

Il est mis fin à « l’indépendance » des régulateurs par rapport à l’Etat ou la banque centrale. Le nomadisme des dirigeants entre banques de crédit et régulateurs est juridiquement interdit.

Les banques de crédit ont accès à la production de monnaie , et la banque centrale abonde le compte de chacune d’entre elles en fonction du résultat de la procédure d’enchères menée par le Trésor. L’agence de commercialisation de la dette – « Agence France Trésor » pour ce qui concerne la France - est démantelée, puis reconvertie en « agence publique de vente de monnaie au système bancaire ».

Les banques de crédit doivent apporter à tout moment la preuve qu’aucune création monétaire ne s’établit dans le cadre de leurs activités.

La rémunération des banques s’effectue au travers de la différence entre intérêts payés et intérêts reçus.

Le total du bilan d’une banque de crédit ne peut dépasser le dixième du PIB du pays d’accueil.

3 Les banques d’affaires sont spécialisées dans tous les services non assurés par les deux premières catégories de banques : opérations de haut de bilan, corporate finance, émission de titres, introduction en bourse, augmentation de capital, financement syndiqué. Mais aussi tous les services de spéculation et de couvertures sur taux de change et taux d’intérêt, marché des commodities, produits dérivés etc. Mais également produits d’épargne et assurantiels au profit des ménages : fonds d’épargne, épargne retraite, assurance vie, etc.

Les banques d’affaires entrent en compétition avec les banques de crédits dans l’accès à la ressource monétaire vendue par le couple banque centrale / Trésor. Les ressources ainsi achetées sont investies dans l’économie réelle, et toute utilisation dans le cadre d’une activité spéculative est pénalement sanctionnée.

Dispositions annexes et non limitatives concernant la finance

 Les régulateurs, sous l’autorité des pouvoirs publics, veillent à la limitation drastique de la financiarisation des grandes activités. En particulier les activités de trading sont réservées aux acteurs de l’économie réelle.

L’introduction sur un marché, de spéculateurs extérieurs à l’économie réelle, est une exception autorisée par le régulateur, après constatation d’un disfonctionnement de sous- liquidité.

Le nomadisme des dirigeants entre banques d’affaires et régulateurs est juridiquement interdit.

L’un des principes fondamentaux est que les « échanges papiers » ne deviennent pas  plus importants que les échanges réels. A ce titre les directives sur marchés d’instruments financiers sont considérablement durcies : limitation considérable des opérations de gré à gré par autorisation au cas par cas du régulateur, quasi interdiction de la vente à découvert , ratios contraignants sur les ordres non exécutés en trading informatisé, etc.

De façon plus générale, l’introduction d’une taxe sur les activités de Trading renforce le rétrécissement de la « boursouflure », avec probable mise en liquidation de nombre d’entreprises devenues Casinos au cours des 20 ou 30 dernières années.

L’activité sur CDS est strictement encadrée, et les positions dites « nues » strictement interdites, cela signifie que les clauses type « opt out » imaginées par les autorités européennes sur les dettes souveraines ne sont plus tolérées.

Les CDS sur dettes souveraines, deviennent eux-mêmes sans objet avec la fin du marché de la dette publique : ils disparaissent.

Les activités hors marché , à l’instar des « dark pool » voient leur encadrement renforcé. A l’inverse, la présence de chambres de compensations devient la règle universelle.

Les banques d’affaires ne peuvent se livrer à des activités spéculatives sur comptes propres. Elles cessent tout lien et liquident leurs établissements situés dans les espaces d’optimisation fiscale.

Le total du bilan d’une banque d’affaires ne peut dépasser le vingtième du PIB du pays d’accueil .

Conséquences macro sociales

Cette réforme n’a rien de technique, et se trouve fondamentalement politique : des groupes sociaux vont perdre, et d’autres vont gagner. Et cette nouvelle donne sociale repose toute entière sur la captation/production de monnaie.

Les producteurs et les décideurs ne sont plus les mêmes : ce n’est plus le système bancaire qui vend la monnaie, mais l’Etat. Renversement qui correspond à un bouleversement global de l’ensemble de la société. Sans toutefois la remettre dans son état antérieur à la loi du 3 janvier 1973 en France, et aux lois correspondantes dans nombre d’autres pays (34 banques centrales vont adopter une législation semblable entre 1990 et 2001). C’est que la situation antérieure, correspondait aussi à des marchés politiques, où partout la professionnalisation du politique était la règle avec les biais correspondants. Cela pouvait signifier parfois « la planche à billets » que le dispositif proposé récuse. Il n’y a donc pas de retour en arrière, mais un monde autorisant les investissements publics massifs de naguère, tout en améliorant aujourd’hui une gestion budgétaire plus responsable et plus équilibrée.

Parmi les groupes sociaux gagnants, il faut compter :

1. Les salariés qui ne peuvent que bénéficier d’un retour du développement, lui -même autorisé par le caractère massif de l’investissement public et de la mobilisation des facteurs de la production qui va lui correspondre. Le renversement du contrôle de la monnaie rétablit le long terme, les projets, et la fin de la dictature d’un futur qui s’écrase sur le présent, en raison de la disparition des investissements publics, voire de l’investissement privé lui-même.

2.  les entrepreneurs de l’économie réelle qui vont bénéficier des externalités nouvelles produites par le nouvel Etat investisseur et « réducteur d’incertitudes ».

3.  les citoyens censés ne plus payer la rente au système financier, et au contraire à récupérer la rente inverse que le système financier devra à l’Etat. Ce qui signifie de nouvelles marges de négociations entre citoyens et les nouveaux gestionnaires - les nouveaux politiques - des outils de la contrainte publique.

Parmi les groupes sociaux perdants, il faut compter :

1.  les entrepreneurs politiques amenés à ne plus pouvoir investir dans une carrière de long terme et à ne plus pouvoir orienter la nature des produits politiques qu’ils vendent vers cette éternelle finalité : reconduction au pouvoir ou conquête du pouvoir. Finalité, grande cause de nombre de déficits publics.

2.  Les entrepreneurs de l’économie financière et de l’économie casino, la dette publique n’étant plus la mère nourricière et le point d’appui de la créativité financière . Cela signifie une cure drastique développant l’amaigrissement des bilans, et la fin des miracles financiers et des rémunérations sans causes. La fin du capital fictif diraient Marx ou Hayek.

3. Les épargnants et usagers de l’économie casino. Les premiers, sans redevenir victimes de la répression financière du 20ème siècle, devront se contenter de produits d’épargne beaucoup plus rustiques, et d’une rentabilité plafonnée par la croissance de l’économie réelle. Les seconds, en raison de l’étroitesse nouvelle des terrains de jeux financiers, et de leur extrême surveillance, par des autorités et régulateurs nouveaux et démocratiquement contrôlés , constateront qu’il n’est plus possible de vivre en état d’apesanteur, et feront le douloureux apprentissage de la pratique de l’économie réelle, où valeur ajoutée n’est plus confondue avec « accroissement de la valeur » .

La grande refondation proposée, n’a rien de mécanique, et les sociétés humaines ne sont pas des machines. Ce qui signifie que des réactions suivront la brutale redistribution des positions sur l’échiquier social. En particulier il faut imaginer la fuite, vers d’autres terrains de jeu, des nouveaux perdants, à la recherche d’espaces moins contraignants. D’où la question de l’international qu’il faut impérativement étudier pour rebâtir la souveraineté.

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans monnaie et banques
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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 14:49

L’outil pivot de tout Etat non comprador : la monnaie.

La monnaie est historiquement une affaire de « Demos » et d’Etat.

La première capture du détenteur du pouvoir étatique est d’abord celle de son peuple qui devient « endetté » vis-à-vis du prince. Et ce dernier se doit d’être souverain afin d’obtenir un vrai monopole, c’est-à-dire un pouvoir incontestable aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur d’un espace délimité par ce qui deviendra des frontières.

Rapidement, au-delà des formes les plus brutales de l’exploitation des « endettés » le prince choisit une forme de règlement de la dette : un objet appelé  « monnaie » dont les caractéristiques sont fixées par le prince et  la première fonction  le paiement de l’impôt (dette envers le prince). C’est le prince qui fixe la forme dans laquelle se paie l’impôt, c’est donc lui qui fixe la monnaie de paiement, une monnaie de paiement qui pour lui doit être la liquidité la plus absolue

La concurrence, notamment guerrière, entre Etats en formation aboutit à la naissance d’une substance universelle porteuse de la liquidité la plus absolue : le métal précieux support des monnaies étatiques. Réserve de valeur, la monnaie est thésaurisable et, en conséquence, soumise au phénomène de rareté et donc de lutte pour son accès.

La monnaie complétement publique et complètement politique devient « équivalent général » et réserve de valeur. Elle peut  donc servir à la circulation et à la construction des richesses privées. Conçue dans la « verticalité » (la violence du pouvoir) elle devient aussi un outil de « l’horizontalité » (un objet facilitant les échanges et la prospérité marchande).

La rareté et la lutte pour son accès facilitent - plus de dix siècles après sa naissance- les premières formes d’émission de monnaie reposant sur des paris bancaires : la monnaie fiduciaire. C’est aussi les premières formes de privatisation classique de la monnaie. Le prince émet de la monnaie (atelier des monnaies) et en fixe les caractéristiques (dénomination, cours légal,). A ce titre il manipule cet objet de puissance selon son intérêt.  Parallèlement les banquiers s’appuient sur cette monnaie pour en émettre à titre privé. La souveraineté s’engage vers des formes de  délitement et si le prince accepte l’émission monétaire privée (sans délégation de puissance publique) c’est que créancier de son peuple, il devient en raison du coût des guerres, débiteur vis-à-vis des banquiers. En acceptant la planche à billets des banquiers privés, il espère que cette liquidité reviendra vers lui sous la forme d’achat de dette publique, un phénomène qui est le témoignage  de son affaissement progressif, et un affaissement qui résulte le  plus souvent de la guerre entre princes.

Au final la monnaie est d’abord un outil  permettant de consolider la capture de l’Etat par le prince. Elle est donc d’essence politique. Parce que cet outil n’est pas totalement maitrisable ( le prince souverain  dans son propre espace est en concurrence avec d’autres souverains, et la fonction réserve de valeur engendre la pénurie monétaire) on assistera à des phénomènes de captures secondaires, celles des banquiers qui viendront ébranler la puissance du prince par des taux d’intérêt sur la dette publique. Un taux d’intérêt devenant le marqueur du délitement de la souveraineté.

Loi d’airain de la monnaie et dette

Parce que la monnaie n’a rien d’une marchandise classique, sa privatisation  se heurte au problème de la convertibilité  de toutes les monnaies privées entre-elles. Il faut donc un acteur facilitant la compensation et la parfaite circulation monétaire. Cet acteur qui devra surplomber tous les acteurs privés sera la banque centrale. Cette dernière, privée (FED américaine) ou publique (Banque de France) est comme l’Etat : une extériorité sur laquelle s’appuie les membres d’une communauté politique. Comme historiquement la monnaie est complètement inscrite dans le champ du politique, on comprendra aisément que les banques centrales sont à l’interface entre la verticalité politique  et l’horizontalité marchande.

Emetteurs privés (banques) et émetteurs publics (monnaie légale de la banque centrale) restent dans un rapport de forces à l’intérieur d’une autre force les surplombant : le métal précieux.

La fonction réserve de valeur engendre une rareté, que les émissions monétaires privées et publiques tentent de compenser. C’est que les flux de monnaies fiduciaires émises par les banques au profit des clients privés et publics, flux eux-mêmes nourris par les émissions de la banque centrale sont de «  l’argent dette » théoriquement convertible en métal.

Cette convertibilité obligatoire relève du processus historique de construction des Etats. Elle n’est bien sûr qu’une convention sociale et rien n’interdit, on le voit aujourd’hui avec le quantitative easing, de créer de la monnaie à partir de rien….

Tant que la convention "convertibilité en métal" reste socialement une contrainte pesante, ce qu’on appelle  « loi d’airain de la monnaie », les Etats qui historiquement ont engendré l’outil monétaire comme instrument politique en deviennent les prisonniers. Théoriquement souverains, ils imposent la forme monétaire qui permettra le paiement de l’impôt, mais ils sont soumis au possible endettement. Parce que souverains ils maitrisent l’instrument de capture ultime, mais en même temps ils se soumettent à leur propre création.

Les détenteurs du pouvoir définissent totalement les règles monétaires, mais la loi d’airain de la monnaie pourra faire de ces capteurs ultimes de la puissance publique, des endettés soumis au taux de l’intérêt du marché : ce qu’on appelle la dette publique. Dans cette situation, le prince n’est pas le seul personnage utilisant les outils de la contrainte publique à des fins privées et se doit de partager la capture avec les titulaires de titres de la dette publique. Ce partage peut être très avantageux pour la finance et les épargnants et même en l’absence de toute crise nous aurons en France, à l’époque de l’étalon-or un service de la dette publique représentant jusqu’à 25%  du total du budget de l’Etat[1].

Indépendance des banques centrales, souveraineté limitée et dette publique.

On sait que la loi d’airain de la monnaie va largement disparaitre au vingtième siècle à l’issue des deux conflits mondiaux.

Parce que les nouvelles guerres sont autrement plus coûteuses que les précédentes, les banques centrales vont quasiment fusionner avec les Trésors, les deux devenant de fait une quasi « commune extériorité » amenée à gérer la monnaie. La France sera le modèle de cette nouvelle configuration. Dès lors la loi d’airain de la monnaie disparait et les Trésors vont être directement alimentés par les banques centrales. La dette publique n’est plus une marchandise en complète surveillance par les marchés, et se trouvera marginalisée. La seule question qu’il conviendra de traiter est le rythme de l’inflation relativement à celles des autres Etats. C’est dire que cette période constitue probablement un âge d’or d’une souveraineté qui n’est plus limitée que par des considérations d’ordre géopolitiques.

La fin de l’ordre monétaire de Bretton Woods fait disparaitre la maitrise des taux de change par les Etats : l’horizontalité marchande l’emporte sur la verticalité politique et les accords de la Jamaïque (1976) consacrent la généralisation des taux de change flottants. Il s’agit là d’une capture majeure d’un outil public au service de la finance : le risque d’instabilité des taux fait naitre un immense « marché de la protection » et les premières formes du casino financier.

Cette même horizontalité marchande va exiger la libre convertibilité et donc la libre circulation du capital. L’association Banque centrale/Trésor devient incompatible avec les exigences de la mondialisation. Il faut désormais dissocier et déclarer les banques centrales indépendantes avec comme premier résultat la renaissance du marché de la dette publique, terme masquant les exigences de capture des Etats par la finance. La fin du vingtième siècle renoue ainsi avec celle du dix-neuvième : la loi d’airain de la monnaie renait. Idéologiquement vécue par les libéraux comme la « fin de la répression financière » elle correspond au renouveau de la « répression des Etats ». Symétriquement cela correspond aussi à la fin de l’euthanasie des rentiers au profit de leur épanouissement, avec cette conclusion moins immédiate : les épargnants n’aiment pas la répression financière.

La construction de la monnaie unique en Europe va inscrire dans les gènes des Etats la fin de la souveraineté et le choix du seul mode marchand de la dette publique : La finance se cache derrière une Allemagne ordo-libérale qui va exiger l’interdit radical du financement des Etats par les banques centrales.

La gestion de la crise de la dette de 2008 va progressivement faire passer les Etats européens du statut « d’Etats réprimés » (captation par la finance) à celui « d’Etats à souveraineté limitée ». Désormais, un ensemble réglementaire et institutionnel, générateur d’une gigantesque bureaucratie consommatrice de grands talents, va exiger au niveau de chaque Etat, un ensemble de « réformes structurelles » dont la mise en place ne pourra être réalisée que par des entrepreneurs politiques compardor. Se maintenir au pouvoir ou conquérir le pouvoir passe désormais par un choix prioritaire : la servitude.

La mondialisation accélératrice de la dette

Nous ne pouvons pas ici revenir sur les très nombreux articles du blog qui expliquent en quoi la dette tant décriée ne peut que se gonfler pour ralentir les effets déprimants de la mondialisation. La régulation souveraine du capitalisme avec un Etat souverain keynésien chargé d’assurer l’équilibre entre offre globale et demande globale disparait. Désormais à l’échelle planétaire les salaires perdent leur double caractéristique de coût (ils sont une charge dans le compte d’exploitation) et de débouché (les salariés achètent une partie de la production et sont ainsi source d’un chiffre d’affaires). En mondialisation ils ne sont plus qu’un coût qu’il faut continuellement  surveiller pour être compétitif. Le résultat est un déficit structurel de demande globale qui ne peut être compensée que par une distribution croissante de crédits. Des sommes croissantes « d’argent dettes » sont émises par la finance pour combler un déficit de débouchés. Les revenus salariaux  ne peuvent, en raison de la mondialisation, faire face à  la masse croissante de crédits et nous retrouvons le scénario bien connu des « subprime ». Scénario américain de bulle spéculative auquel va suivre aujourd’hui sa contrepartie chinoise : les colossaux crédits pour maintenir coûte que coûte la croissance chinoise se sont transformés en « bulle industrielle » c’est-à-dire en usines aux capacités très excédentaires par rapport aux débouchés. Largement issue de la fin des souverainetés, l’immense dette planétaire laisse ses empreintes : trop de maisons, trop de chômeurs, trop d’usines….De ce point de vue la zone euro est une excellent modèle réduit de la mondialisation : trop de maisons en Espagne ou en Irlande, trop de chômeurs en France, trop d’usines en Allemagne…

Les empreintes se trouvent aussi dans les bilans bancaires, lieu de l’explosion ou de l’incendie qui fut maitrisé par la reprise des dettes devenant dettes publiques d’Etats désormais non souverains, Etats  dont les gouvernements comprador sont devenus otages de la finance.

Résumons-nous :- Lorsque l’histoire globale débouche sur la fin  de la loi d’airain de la monnaie, la souveraineté peut déboucher sur la répression financière, l’euthanasie des rentiers et des épargnants, et un contrôle étroit de la dette. La contrepartie est la stabilité économique porteuse de croissance.

                               - Lorsque maintenant l’histoire globale débouche sur le rétablissement de la loi d’airain et la financiarisation du monde, la souveraineté s’efface, laisse aux commandes publiques un personnel politico administratif comprador, rétablit l’impérium de la dette , la fin de la « répression financière, l’affermissement de la rente et possiblement de l’épargne. La contrepartie est l’instabilité économique croissante.

                                                          ( A suivre)

 


 

[1] Cf  Rapport annuel de la dépense publique 2012; Bercy.

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