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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 10:42

 

L’actualité, avec la question italienne, le débat sur la consolidation de l’euro, la fin prochaine du « quantitative easing », le ralentissement de la croissance et bien sûr la préparation des élections européennes, remet sur le devant de la scène l’idée d’une annulation totale ou partielle d’une dette publique dont le volume reste durablement très élevé.

Le présent texte tente de corriger le débat concernant l’impossibilité très matérielle d’une annulation de dette publique détenue à l’actif du bilan de la BCE.

Concrètement , un pays quelconque de la zone euro, ne peut se prévaloir du droit positif et imposer à sa banque centrale nationale, l’annulation de la dette que cette dernière détient à l’actif de son bilan. On peut toutefois imaginer un coup d’Etat instaurant une rupture vis-à-vis de l’ordre bruxellois.

Dans ce cas, les choses sont simples et vont apparaitre comme une modification du patrimoine de la banque centrale et de l’Etat correspondant. Cette situation est a priori celle possiblement rencontrée entre acteurs économiques, par exemple des entreprises d’un même espace lorsque l’endetté fait défaut et que le juge se trouve dans l’impossibilité d’agir réellement sur l’acteur qui ne respecte pas le contrat. Le patrimoine global de l’espace considéré reste inchangé et seule sa répartition est modifiée. A priori les externalités entrainées par ce type de situation - en particulier les modifications de comportement des acteurs - peuvent se compenser.

S’agissant des acteurs Banque Centrale et Trésor, les faits méritent une attention supplémentaire. A priori et cela est généralement oublié dans la littérature, on peut avoir 2 états du monde. Le premier est celui où la banque centrale est juridiquement un élément de patrimoine du Trésor : la Banque appartient au peuple représenté par son Etat. Le second est celui où la banque dispose d’un patrimoine juridiquement distinct de celui du Trésor : la banque est privée ou dispose d’un régime spécifique (institution sui generis) mais, et surtout, se trouve déclarée indépendante du Trésor donc de l’Etat considéré.

Premier cas : La banque centrale est élément du patrimoine du Trésor

Dans le premier cas,  la décision d’annulation de tout ou partie de la dette publique détenue à l’actif de la banque centrale ne modifie en aucune façon le patrimoine de la nation. La dette publique était inscrite à l’actif du bilan de la banque centrale, tandis qu’elle était inscrite au passif du Trésor. L’annulation n’est qu’un jeu d’écriture avec pour issue la détérioration du bilan de la banque centrale (son patrimoine s’est affaibli) et amélioration pour un même montant de celui du trésor (son patrimoine augmente d’un même montant). Comme ce dernier est propriétaire de sa banque centrale, son amélioration de patrimoine est annulée par la diminution de celui de sa banque centrale. Le choix des écritures comptables : « créances non recouvrables », « dettes non remboursables », etc. importe peu puisque le bilan consolidé reste inchangé.

Cette façon très comptable de raisonner est inexacte car la notion de patrimoine n’a guère de sens pour une banque centrale. En se plaçant dans une situation imaginaire, celle où les propriétaires des actifs figurant au passif de la banque centrale, souhaitent être payés, on constate immédiatement qu’aucune panique ne peut se manifester car tout le monde sera remboursé. La Banque centrale de l’Etat est réputée insolvable, mais l’Etat même s’il a, par décret, décidé de l’annulation de sa dette, reste maitre d’un capital social qui ne peut s’évaporer et pourrait, situation étrange certes, décider de transformer son capital appelé en capital non appelé.  Cela signifierait que la banque centrale créditerait le compte du trésor …à partir d’une simple création monétaire. De la même façon, les banques disposant d’un compte à la banque centrale ne  vont pas se précipiter au guichet pour se faire rembourser et l’annulation de la dette publique n’aura aucune conséquence sur la hauteur et le niveau de liquidité des comptes. De la même façon, les titulaires de monnaies ne vont pas exiger le remboursement puisque la monnaie est la forme suprême de la liquidité . Ce que nous mettons ici en évidence est que la logique comptable n’a aucun sens pour une banque centrale. Pour tous les autres acteurs (ménages, entreprises, agents financiers, banques,) toute dégradation d’éléments d’actifs est extrêmement dangereux car la solvabilité est en cause. Pour une banque centrale les choses sont très différentes : sa qualité de prêteur en dernier ressort la place en surplomb par rapport à tous les acteurs.

Finalement, une fois corrigée la myopie comptable, on se rend compte que l’annulation des dettes publiques figurant au bilan d’une banque centrale entièrement détenue par un Etat, ne peut qu’augmenter la puissance créatrice de la collectivité : cette dernière dispose de moyens renforcés.

Existe-t-il d’autres conséquences ?

Pour les épargnants, aucune modification de patrimoine n’est enregistrée puisque la dette publique annulée était composée de titres figurant au bilan de la Banque centrale, donc achetés par cette dernière,  après être sans doute passés par les bilans des banques qui avaient acheté la dette publique sur le marché primaire. Propriétaires indirectement de la dette publique inscrite dans les produits financiers qu’ils ont achetés, ils ne risquent – toutes choses égales par ailleurs- aucun défaut.

Pour les contribuables, la situation n’est pas non plus mauvaise puisqu’une amélioration du bilan de l’Etat qu’ils alimentent par l’impôt ne peut leur être défavorable. Les citoyens sont bien sûr dans la même situation.

Il existe pourtant un risque : c’est celui de l’inflation et de la distribution des patrimoines et revenus résultant de ses effets. Si l’Etat est contrôlé par des entrepreneurs politiques peu scrupuleux, ces derniers peuvent utiliser la dette publique toujours annulable pour se maintenir au pouvoir par le biais d’un couple fiscalité/dépenses publiques avantageux, donc fort populaire : les dépenses publiques sont alimentées par de la dette annulable. Il en résulte un gonflement permanent de la demande au regard de l’offre et donc une élévation continue du niveau général des prix. Cette élévation continue signifie une perte de la valeur externe de la monnaie (dévaluation). Cette perte de valeur est donc aussi une perte de pouvoir d’achat à l’international. En retour, la modification de la valeur externe de la monnaie entraine des effets classiques sur les échanges internationaux. Ce risque d’inflation avec ses conséquences, pourrait être étudié de façon beaucoup plus précise, en étudiant les liens concrets entre base monétaire et inflation et voir à quel type de modèle monétaire le pays se trouve confronté (modèle monnaie de transaction/modèle choix de portefeuille), mais un tel travail ne sera pas abordé dans le présent texte.

Eu égard aux risques susvisés on comprend que, dans le cas d’un bloc patrimonial commun, puisse exister une barrière formelle entre les deux entités. C’était naguère le cas de la France jusqu’en 1973 avec un gouverneur de la Banque de France que l’on disait - en termes purement formels - indépendant du pouvoir alors même qu’il dirigeait un élément du patrimoine du pays et pouvait être réellement un fonctionnaire fort discipliné. Simple question de forme souvent mise en avant de façon bruyante qu’il est intéressant de comparer à l’absence totale d’indépendance, elle aussi mise en avant, pour d’autres dirigeants gestionnaires du patrimoine industriel de l’Etat.

Second cas : Banque centrale et Trésor sont des entités complètement séparées.

Dans le second cas, celui où banque centrale et Trésor sont des unités juridiquement séparées, la banque centrale est privée (FED, Banque centrale italienne avant l’euro, etc.) ou dispose d’un statut d’indépendance radicale (toutes les banques centrales aujourd’hui). On notera le caractère étrange d’une telle situation puisque, dans le même temps,  la matière première « monnaie » incorpore des éléments de puissance publique : elle est définie dans ses qualités par l’Etat, y compris dans la norme juridique la plus élevée c’est-à - dire la Constitution. Très concrètement c’est l’Etat qui lui confère tout ou partie de sa puissance. Fort curieusement la littérature ne questionne jamais cette étrange réalité : comment se fait-il que des banques privées puissent fabriquer des objets aussi régaliens ? Etrangeté institutionnelle remarquée par tous les juristes qui vont utiliser le terme d’institution « sui generis », une catégorie d’un genre spécifique et très inhabituel. Mais revenons à notre propos.

Ici, l’annulation de la dette figurant au bilan de la banque centrale affecte positivement le bilan du Trésor. Certes, il ne bénéficie plus de tout ou partie des profits de la Banque centrale (la clé de répartition est variable selon les pays) mais la dette publique figurant à son passif devient « dette non remboursable ». Cela signifie une hausse de la puissance créatrice de la collectivité. Inversement, le patrimoine de la Banque centrale est affecté : la dette publique fait l’objet d’une admission en « non valeur», ce qui va comptablement signifier une évaporation de son capital social et de ses fonds propres.

Beaucoup d’auteurs, habités par la logique comptable traditionnelle, concluent que la banque centrale subissant un défaut du Trésor serait mise en faillite, de la même façon qu’un défaut de même nature mettrait hors course les banques de second degré. Il est exact qu’une banque commerciale classique est immédiatement exposée au risque de défaut sur titres publics. Les fonds propres étant rapidement évaporés par le défaut, il reste le passif exigible ce qui implique la disparition possible des dites banques. Tel n’est pas le cas d’une banque centrale dont la structure du bilan n’est nullement affectée par le défaut public : elle fait face, à l’euro près, sur la totalité des éléments de son passif : fonds propres, compte du Trésor, comptes des banques commerciales, monnaie en circulation. Et ce maintien résulte de sa qualité de prêteur en dernier ressort : aucun acteur n’est victime des accidents d’actifs d’une banque centrale qu’elle soit indépendante ou non.

Comprendre la grande peur allemande derrière le parapluie comptable.

Cela signifie que le débat allemand sur la légitimité de l’OMT lancé par Monsieur Draghi n’est pas fondé. La BCE peut acheter un montant illimité de titres publics de qualité discutable, sans crainte d’une nécessaire recapitalisation de la banque par les Etats, dont bien sûr l’Etat Allemand qui en est l’actionnaire principal.

Si, par conséquent, on insiste tant et sans aucun fondement sérieux sur l’impossibilité d’une annulation des dettes publiques figurant à l’actif des banques centrales, c’est en raison d’autres craintes allemandes qui, elles, seraient mieux fondées.

Comme les USA après 1945, l’Allemagne est un pays en fort excédent à l’intérieur de la zone euro et ses exportations ne peuvent être payées que si les pays importateurs disposent de ressources suffisantes. Les USA après 1945 n’ont pu assurer la survie de leur énorme industrie qu’en la réformant vers des productions civiles et en trouvant des débouchés extérieurs …inexistants en raison de l’effondrement économique lié à la guerre. La solution fut les transferts au titre de l’aide Marshall. L’Allemagne refuse tout transfert et donc se trouve obligée de constater l’accroissement continue du solde créditeur TARGET 2 figurant à l’actif de la Bundesbank. Les soldes TARGET n’étant pas collatéralisés, cela revient à dire que si les pays du sud de la zone euro ne rééquilibrent pas leurs échanges, le risque est que l’Allemagne ne sera jamais payée. Comme le dit Charles Gave, tout se passera comme si on coulait les bateaux remplis de voitures allemandes dès la sortie des grands ports du pays. On comprend mieux ici la mainmise allemande sur Bruxelles : on ne peut pas s’attaquer directement à la balance commerciale et à la totale liberté de circulation du capital en raison du dogme libre-échangiste, et surtout de l’architecture institutionnelle qui conditionne l’existence même de l’euro. Dans ces conditions, il faut s’attaquer aux budgets nationaux, en exigeant des excédents primaires sécurisants sur les marchés et porteurs d’un rééquilibrage global. Hélas, les excédents allemands ne construisent rien à l’inverse des excédents américains qui ont pu contribuer à la reconstruction du monde…..Mieux , ils détruisent en développant une asymétrie croissante entre pays.

Les allemands ont bien compris le lien existant entre solde budgétaire et solde Target, la dérive de l’un entrainant celle du second. Réalité jusqu’ici peu analysée dans la littérature économique. Par contre, ils comprennent mieux le lien existant entre le quantitative easing et la dérive des soldes TARGET du sud : les banques du sud, en achetant de la dette publique détenue dans des banques du nord, aggravent les soldes TARGET du sud. Pour autant, les allemands devraient savoir que la Bundesbank ne serait nullement affectée par un éventuel défaut du sud car - là encore- nous sommes victimes d’une illusion comptable : une banque centrale reste prêteuse en dernier ressort.

Jusqu’ici les soldes TARGET permettaient de donner l’illusion du paiement… et celui des rémunérations des producteurs de l’industrie allemande. La rupture possible n’affecterait pas le bilan de la Bundesbank…mais les voitures ne pourraient plus être envoyées vers le sud et donc l’industrie allemande serait durement affectée…sans compter l’évaporation de revenus qui ne seraient plus distribués. Derrière les peurs allemandes concernant l’édifice financier de la zone euro, il y a celle d’une gigantesque crise de surproduction qui menace ce pays.

L’euro, contrairement aux apparences, est moins une monnaie et davantage un  ordre politique qu’il faut sans cesse durcir en raison de sa fragilité.

 

 

 

 

 

 


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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 14:26

On discute souvent du taux de change de l’euro vis-à-vis des autres devises, mais jamais la question des taux ne se trouve posée à l’intérieur de la zone. Ce fait est pourtant facile à comprendre et l’existence même de l’euro interdit tout débat sur le taux de change entre les pays de la zone. Taux adopté lors de la naissance de la zone, il est devenu impossible pour chaque pays de manipuler les prix à l’exportation ou à l’importation , par l’utilisation d’un outil disparu. Désormais, la recherche d’équilibre des échanges extérieurs n’est plus affaire de taux , mais affaire de compétitivité, donc aussi affaire de coûts internes. La monnaie unique fait ainsi passer la construction européenne d’une logique de possible coopération à une logique de concurrence.

Tout ceci est parfaitement connu et il est inutile de rappeler que l’euro va contre l’Europe et qu’il  l’entraine vers une logique destructrice... déjà commencée…. Il est en effet très clair que si en 1999, date de naissance de la zone, les taux entre anciennes monnaies nationales et nouvelle monnaie pouvaient consacrer un certain équilibre des échanges intra-zone, la vie économique et sociale des uns et des autres s’est manifestée par des mouvements de productivité et de prix non convergents. D’où des déséquilibres qu’il a fallu, à partir de la crise grecque combler par des politiques de dévaluations internes, en particulier pour les pays qui n'ont pu suivre les plus avantagés dans le choix initial.

Le FMI s’est intéressé à ces divergences de prix et de productivité, ce qui l’a invité à calculer des écarts et de construire un tableau des ajustements nécessaires….. et pourtant devenus impossibles :

 

Ajustement moyen

Ajustement maximal

Ecart avec l’Allemagne

(normal-Maxi)

Ecart avec la France

(normal-Maxi)

France

+11,0%

+16,0%

26-43%

Italie

+9,0%

+20,0%

24-47%

+2/-4%

Espagne

+7,5%

+15,0%

22,5-42%

+3,5/+1%

Belgique

+7,5%

+15,0%

22,5-42%

+3,5/+1%

Pays-Bas

– 9,0%

-21,0%

6-6%

-20/-37%

Allemagne

-15,0%

-27,0%

-26/-43%

Source : écart des taux de change réels dans le FMI External Sector Report 2017

Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report

Si on considère la France relativement à l’Allemagne, ce tableau nous indique que le taux de change français vis-à-vis de l’extérieur de la zone est trop élevé (entre 11 et 16%) tandis que le taux de change Allemand vis-à-vis de l’extérieur est trop faible (entre 15 et 27%). Toutefois puisque les échanges à l’intérieur de la zone représentent selon les pays entre 50 et 70% du total des échanges, cela signifie que la France est pénalisée d’un taux de change beaucoup trop élevé vis-à-vis de l’Allemagne (entre  26 et 43%).

Bien évidemment un écart aussi gigantesque ne peut être comblé par des politiques dites de « réformes structurelles » affaissant les rémunérations directes et le poids de l’Etat social (dévaluations internes). Il ne peut non plus être comblé par l’impossible reconnaissance officielle d’un mercantilisme allemand (absence de sanction bruxelloise pour dérive excédentaire de l’Allemagne) et transferts obligatoires vers les pays déficitaires. Il suffit de lire la presse allemande pour se rendre compte de l’extraordinaire consensus autour de cette question ultrasensible : l’Allemagne ne paiera pas.

Existe-il une autre piste permettant de contenir les effets catastrophiques du maintien de l’euro à l’intérieur de la zone ? Le présent papier tente d’apporte une brève réflexion sur les conséquences de la création de barrières douanières.

On observera tout d’abord qu’une telle hypothèse ne devrait concerner que les échanges entre l’Europe du Nord (essentiellement l’Allemagne et les Pays Bas) et l’Europe du sud dans laquelle il faudrait intégrer la France. En effet, le tableau précèdent, dans sa quatrième colonne ne révèle pas de distorsions considérables entre ces pays ( moins de 5%), mais révèle un écart colossal de chacun d’eux vis-à-vis de l’Allemagne et de la Hollande (entre 22 et 47%). Si donc on devait compenser les écarts par des barrières douanières, ces dernières ne pourraient concerner que les rapports des divers pays avec le seul « bloc Allemand ».

Bien évidement la réflexion proposée suppose que l’on ne respecte pas les règles du marché unique, voire de l’OMC. La mise en place de ces barrières suppose donc une sorte de « coup d’Etat » difficile à décrire.

Nous supposerons que les barrières sont d’une hauteur susceptible de combler complètement les écarts estimés par le FMI et que leur produit soit redistribué aux agents résidents. Nous n’aborderons pas non plus la question de l’effet contagion et des représailles possible.

La première conséquence, sans doute la plus lourde, est de briser nombre de chaines de la valeur dont l’optimisation internationale reposait sur l’élimination des coûts de sécurisation des taux de change. Désormais les couts des produits intermédiaires sont plus élevés et se diffusent dans les chaines d’assemblages. L’effet est nul si le produit des taxes est judicieusement réparti sur les victimes, mais cette neutralité est difficile à mettre en pratique. Il n’est pas nul si, avec le temps, les chaines de la valeur se raccourcissent sur la base d’une productivité inchangée voire supérieure.

 Son effet est toutefois long car les investissements substitutifs des importations ne se mettent en place que dans la durée avec un effet retard considérable engendré par la requalification de travailleurs dont le métier a depuis longtemps disparu. Difficultés aujourd’hui mesurables par des élasticités/prix des importations devenues très faibles. Notons aussi que si les investissements substitutifs de produits intermédiaires importés ne permettent pas une productivité accrue sur lesdits produits, ils finiront par établir une chaine de la valeur nouvelle, certes plus nationale mais moins efficiente que l’ancienne plus mondiale. A cela s’ajoutera la disparition progressive des produits sur des droits à l’importation qui ne font plus recette ( la réindustrialisation s’est effectuée), mais qui protègent et donc affaiblissent l’incitation à la recherche de compétitivité. Dans le langage néolibéral les droits sont ainsi un « nudge » inapproprié.

S’agissant des importations de produits finis, la taxe pourra frapper davantage les importations en valeur et moins en volume, si les exportateurs étrangers victimes de la taxe cherchent à ménager leur marché en baissant les prix de vente. Dans ce cas les barrières sont avantageuses et sont sans effet sur les revenus internes s’ils sont redistribués. Elles incitent à des substitutions d’importation, mais là encore le temps sera long. Par ailleurs la protection, là encore, n’est pas une incitation positive à la recherche de combinaisons productives plus efficientes. Elle peut même permettre la survie d’entreprises zombies pérennisant une mauvaise allocation du capital.

En contrepartie il faut reconnaitre que la relocalisation développe de sérieuses externalités positives. Elle fait émerger de nouveaux revenus pour les résidents avec leurs effets multiplicateurs classiques. De quoi diminuer le périmètre des charges d’un Etat social devenu démesuré en raison des effets mécaniques de l’euro sur le tissu social des pays les moins bien placés. Il y a donc lieu de comparer les couts possibles de la relocalisation en termes de productivité des nouvelles chaines de la valeur, avec les gains possibles en termes de réduction du périmètre de l’Etat social. Calcul évidemment très difficile à mener en termes de stricte économicité.

 

Quels sont les effets des barrières sur les mouvements de capitaux ?

Résidents et non-résidents ont intérêt à rechercher la protection offerte par les barrières et chercheront à investir à l’intérieur de la clôture ainsi édifiée. Ils se heurteront toutefois aux limites précédemment évoquées en termes de qualification de la main d’œuvre, et devront accorder une grande confiance à notre hypothèse d’absence de contagion et de représailles. Simultanément ils s’interrogeront sur la diminution des effets d’échelle qui jusqu’ici justifiaient l’allongement mondial des chaines de la valeur, allongement peu contraint par des couts de transports en voie d’effondrement.  Au-delà, les choix méritent un examen attentif de la complexité. Il faut en effet prendre en compte les effets secondaires d’une relocalisation, effets appréciés en termes de nouveaux produits importés. Ainsi on peut imaginer une relocalisation de la fabrication de moteurs pour véhicules assemblées sur le territoire national… ladite fabrication supposant, au moins dans un premier temps, l’importation de nombreux composants taxés….Ainsi les barrières que l’on veut dépasser peuvent connaitre quelques difficultés à disparaitre. Dans ce cas la relocalisation devient très difficile car le volume des importations peut ne pas diminuer tandis que le coût des composants augmente.

La conclusion de notre raisonnement est quelque peu hésitante et rien ne garantit qu’à terme, même en négligeant les possibles représailles, le système productif renationalisé ou souverainisé sera davantage porteur de croissance potentielle venant justifier et récompenser la nouvelle politique économique.

Sur un plan strictement économique qui croire ? Le vieil argument de la théorie des industries dans l’enfance de Fréderic List, argument venant justifier les barrières douanières ? Ou bien l’argument libéral des gains à l’échange, gains dont la maximisation suppose la disparition de toutes les entraves ? Il est clair que le premier est devenu obsolète dans la mesure où l’époque de Fréderic List ne connaissait que fort peu d’industries aux rendement continuellement croissants. Aujourd’hui la nouvelle révolution industrielle passe aussi par l’apprentissage de rendements continuellement croissants…lesquels font des frontières des barrières artificielles et insupportables en ce qu’elles empêchant la maximisation de la croissance potentielle.

Sans répondre à la question, la réflexion sur les droits de douanes permet au moins de conclure qu’il s’agit effectivement, et fort banalement, de barrières à l’échange dont le bénéficiaire n’est pas l’économie- dans toute son abstraction- mais l’environnement auquel il faut ajouter la qualité du lien social. Au plus on limite la gigantesque ronde des marchandises - qui fait que contenant et contenu d’un pot de yaourt franchissent 10000 Km avant consommation- au plus nous économisons le transport correspondant avec les émissions carbonées qui lui sont associées. Simultanément, la limitation de la ronde des marchandises permet aussi la résilience accrue d’une société : quand ce geste banal d’absorption de nourriture en un endroit précis mobilise toute la planète, il est clair que tout déraillement, par exemple d’ordre politique, peut entrainer la famine y compris dans les sociétés réputées riches. Comment les français auraient -ils pu survivre après le cataclysme de juin 1940, si l’agriculture du pays s’était trouvée dans l’architecture mondialisée qu’elle connait aujourd’hui ?

Finalement des barrières tarifaires peuvent servir de béquilles à l’euro, moins dans un but économique et davantage selon une cible politique et sociale. La souveraineté est du point de vue du capitalisme mondialisé et financiarisé une probable limitation à la production de marchandises, donc une véritable répression, mais elle est un bien précieux en ce qu’elle autorise la solidarité et la résilience des sociétés.

De ce point de vue l’inondation de l’économie favorisée par l’euro comme outil majeur du néolibéralisme a largement dissipé la résilience des sociétés et des individus qui les composent. Face à la concurrence généralisée et au non- respect des promesses de la construction européenne, les individus  recherchent une résilience que Bruxelles ne peut apporter. Cette recherche dans un monde qui a perdu ses repères débouche sur une quête bruyante de resocialisation, sur une redécouverte active des peuples et des tribus, sur une redécouverts des cultures, sur une recherche d’identité, sur la fin de l’idéologie de la « fin des religions », sur la quête d’un chef, etc. Ensemble de mouvements disparates et vagabonds que l’on va stupidement taxé de populismes et qu’il faudrait pourtant arrimer dans le seul concept de résilience possible et atteignable, celui de souveraineté.

 

 

 

 

 

 

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7 septembre 2018 5 07 /09 /septembre /2018 04:46

1 – Dans un cadre expurgé des stratégies de « capture de l’Etat » par des groupes en concurrence, Le but ultime de l’action politique est sa contribution à la qualité du « vivre ensemble » dans la société.

2- Parmi les facteurs fondamentaux du bien vivre ensemble, il y a l’importance de la classe moyenne. Plus cette dernière est large, en position quasi hégémonique, et plus l’ensemble est apaisé :  confiance entre agents, confiance en l’avenir, confiance et respect dans la démocratie, émancipation visible, recul du communautarisme, avec au final entropie faible et « capital social » (au sens sociologique) élevé (Ce qui ne veut pas dire bien sûr que tout soit réglé).

3 - Le dirigeant politique idéal serait donc au service des outils de la puissance publique, outils choisis en vue de la reconstruction d’une classe moyenne aujourd’hui en déshérence. Cela concerne la France et au-delà l’ensemble de l’Occident, mais aussi l’ensemble des pays « émergés » victimes de ce qu’on appelle aujourd’hui l’impossible « moyennisation ».

4 - L’immense classe moyenne à reconstruire n’est pas celle d’hier. Celle-ci doit pouvoir ancrer ses nouvelles aspirations - autonomie radicale, inventivité, dynamisme, etc.- sur une nouvelle manière jugée positive du vivre-ensemble. De quoi mettre fin à l’émigration des jeunes diplômés.

5- L’objectif de reconstruction d’une immense classe moyenne doit tenir compte des nouveaux logiciels : disparition des grands paradigmes narratifs, quête de bien-être matériel, mais aussi et surtout préoccupation écologique majeure. Il doit aussi tenir compte d’une valeur liberté qui ne souhaite plus s’exercer dans un cadre protecteur et cherche à s’affranchir parfois de tout cadre (fin de la modernité, fin des pyramides hiérarchiques, corrosion de toutes les institutions, développement du « pair à pair » radical et rejet des « tiers »). Redonner du sens au vivre ensemble sera ainsi un travail politique difficile dans un monde composé d’individus.

Les moyens principaux

1 - Les outils de la puissance publique doivent tout d’abord être maitrisables, ce qui passe par le retour de la pleine souveraineté, sans laquelle le « Démos » se trouve contesté et emprisonné. Contestée aussi bien par l’extérieur (Union européenne) que par l’intérieur (dévalorisation, voire haine proclamée de la Nation), ce retour est la condition nécessaire de toute reconstruction du vivre ensemble.

2 - Considérant que le revenu de citoyenneté est peu engendreur de lien social (risque d’entropie élevée et capital social faible), il faut admettre que la valeur travail - même revisitée par des aspirations nouvelles (autonomie, réalisation de soi, etc.) -  reste aujourd’hui encore l’instrument fondamental de la socialisation. La reconstruction d’une immense classe moyenne passe par le rétablissement d’un plein emploi productif de qualité. Plein emploi autorisant, sous contrainte écologique élevée, une croissance inclusive forte  et la fin du déséquilibre extérieur du pays.

3 - Dans une réalité qui confirme que le monde restera celui de la cohabitation concurrentielle entre Etats- Nations, l’arme monétaire, dans sa dimension « taux de change », est un outil indispensable au rétablissement du plein emploi : elle est un filtre entre un dedans maitrisable et un dehors à maitriser. La maitrise relative d’un taux de change est ainsi la clé qui permet l’ajustement entre des mondes différents et ouverts à la cohabitation concurrentielle.

4 - Parce que la cohabitation entre Etats- Nations est fondamentalement concurrentielle, l’arme monétaire permet d’éviter les catastrophiques dévaluations internes pratiquées par les pays du sud de la zone euro (reculs du salaire réel, de la demande interne et de l’emploi, et pratique non généralisable en raison de ses effets externes négatifs sur les autres pays). Le rétablissement à court terme de la compétitivité passe donc par le taux de change et jamais par la baisse des salaires.

5 – A moyen et à long terme la compétitivité porteuse du rétablissement des classes moyennes et du bien vivre ensemble passe aussi par des choix privilégiés en termes de branches d’activité. Toutes les activités porteuses de croissance régulière de la productivité et aux effets externes positifs sont à privilégier. Il faut ainsi privilégier l’industrie, mais aussi l’agriculture, l’écologie, les technologies numériques, toutes activités qui de par leur nature peuvent, sous contrainte écologique, concourir au rétablissement de l’équilibre extérieur. Les activités non porteuses de rendements potentiellement croissants -celles imaginées aux fins du soulagement du poids de la crise, ou celles découlant des nouvelles féodalités managériales ("bullshit jobs"),  non susceptibles de contribuer à l’équilibre extérieur- ne sont plus à privilégier. En revanche un couplage innovant services/intelligence artificielle pourrait mettre fin  à la vieille loi de Baumol et alléger le poids des services sociaux. Un tel couplage innovant doit aussi viser à la mise sous contrôle des technologies numériques afin d'en éliminer les effets pervers en termes de déshumanisation et de concentration des richesses.

6 - Le rétablissement de la souveraineté monétaire est d’abord un coût élevé (dévaluation) pesant sur les classes moyennes dont on veut, pourtant, rétablir la place centrale. Le maintien de la confiance durant la difficile phase de reconstruction suppose une dimension spectaculaire, celle de la promptitude et de la non-limitation des moyens de l’investissement.

7- La non limitation de l’investissement est ce qui permet de sortir à moyen terme du plafond très bas de la croissance potentielle (à peine 1% aujourd’hui), plafond bloquant la création d’emplois et donc le rétablissement de la classe moyenne. Il est donc fondamental d’élever rapidement les taux d’activités dans toutes les classes d’âge par une embauche massive et rapide autour des moyens investis (écologie/climat, environnement, SNCF, Energie, infrastructures, etc.). Non seulement le chômage apparent doit disparaitre mais la population en activité doit croître dans d’importantes proportions (importance du critère du taux d’activité en équivalent temps plein comme seul outil de mesure du chômage réel).

7- Le risque de fuite considérable des investissements sous la forme d’importations massives doit être combattu par leur sélection : d’abord la requalification la plus rapide possible de ceux qui étaient devenus des « inutiles au monde » parfois depuis plusieurs générations (requalification d’abord sociale puis professionnelle), ensuite adoption d’un processus sélectif de l’investissement limitant la forte pression sur les importations.

8- Les contraintes, écologiques, de requalifications, et de fuite vers les importations, sont les seules pouvant être qualifiées d’objectives. Tel n’est pas le cas des moyens financiers. A ce titre la mise sous tutelle de l’ensemble des institutions monétaires et financière est requise et il est mis fin à l’indépendance de la banque de France.

9 - Une arme privilégiée de l’investissement est le rachat de dette publique à échéance par la Banque de France. Le cas échéant cette arme peut aussi être celle de l’émission directe par la banque de France, émission rétablissant le seigneuriage sur l’ensemble de la monnaie scripturale émise par les banques. (Principe de la « monnaie pleine » ou du « 100% monnaie »).

 Les moyens correspondants sont redistribués :

          - aux banques chargées d’une mission de service public,

          - aux agents économiques sous la forme d’une baisse des prélèvements publics obligatoires,

          - à la puissance publique elle-même,

         - aux éventuels litiges avec les victimes (non-résidents) de la perte de change résultant de la fin de l’euro.

10 - La mission de service public du système bancaire concerne notamment l’aide au rétablissement de l’équilibre extérieur : relocalisations, investissements substitutifs d’importations, agriculture de proximité privilégiant l’autosuffisance alimentaire, dé-carbonisation etc.

11 - Les moyens nouveaux de la puissance publique doivent privilégier l’avenir : formation, recherche, coopération inter-étatique - en particulier européenne- sur grands projets, investissements stratégiques, etc.

12 - La méthodologie du retour à la souveraineté monétaire passe par une habile négociation ne portant au départ que sur le questionnement du caractère non approprié de « l’ordo-libéralisme » allemand : la responsabilité de la fin de l’euro doit reposer sur l’Allemagne et non sur la France.

13 – Le retour massif de l’Etat politique et la fin de « l’Etat manager » voire de « l’Etat capturé » doit s’opérer dans le respect voire l’élargissement des droits/libertés de tous les agents. Le couple autorité/marché demeure et se trouve simplement revisité : une autorité légitimée par le retour de la souveraineté démocratique, et un marché à périmètre démocratiquement défini. Sous réserve du respect des droits fondamentaux, une totale liberté de tous les agents existe à l’intérieur du périmètre.

Conclusion :  La fin du QE de l’actuelle BCE - qui a augmenté la base monétaire et non le crédit et donc l’investissement - et son remplacement par l’achat direct de dette publique participe à une véritable économie de l’offre rétablissant la confiance : l’aisance monétaire renoue avec des investissements massifs, eux-mêmes encouragés par la baisse des prélèvements publics obligatoires. Parallèlement, les banques et en particulier, celles dites « Spécialistes en Valeurs du Trésors » (« SVT »), sont mécaniquement invitées à construire des produits financiers dont la contrepartie correspond à un investissement réel. (et non plus une dette publique dont la contrepartie est une dépense publique courante).  Une croissance forte reconstructrice d’une classe moyenne large est ainsi enclenchée.

Au final la seule contrainte réelle qui peut bloquer le retour d’une classe moyenne très large est d’ordre idéologique : l’époque est-elle disponible à la croyance en un démos et en une indispensable solidarité ?

 

                                                                         

 

 

 

 

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3 septembre 2018 1 03 /09 /septembre /2018 15:09

Dans le cadre de mes activités professionnelles je suis aussi en contact avec les dirigeants d'une branche professionnelle spécifique, celle traditionnellement appelée  "secteur médicosocial". Les établissements ou entreprises correspondantes ont connu d'importants changements au cours de ces 20 dernières années. Divers facteurs dont les couts élevés facturés à la puissance publique ont mis sur la table de travail des régulateurs publics le projet de désinstitutionnalisation de la branche professionnelle susvisée. Il s'agit là d'un terme qui mérite réflexion à un moment où la "révolution blockchain" semble, selon ses défenseurs, sonner le glas de toutes les institutions au profit du seul "pair à pair".  Je risque ici cette réflexion en partant de fort loin pour aboutir à ce que certains pensent être l'avenir organisationnel du secteur médicosocial.

Le terme désinstitutionalisation est à la mode  et repose sur la contestation de l’idée selon laquelle les habitants de l’archipel médicosocial sont effectivement en dehors du monde, tenus d’y rester et ce sans perspective d’un possible déplacement d’un pôle ou d’un service à l’autre dudit archipel. Il en résulterait qu’un progrès serait en toute hypothèse la possibilité d’un parcours de soins choisi, et mieux encore  ce qu’on appelle une inclusion.

Nous voudrions montrer que ce terme de désinstitutionnalision est probablement inadéquat, que l’institution dans son sens le plus général se trouve être dans les gênes de l’ordre humain et que tout au plus elle se trouve être souple, malléable, plastique, sans jamais disparaitre. En sorte que si l’archipel du médicosocial est sans doute appelé à se transformer, il continuera à se déployer dans un cadre institutionnel.

Tout ordre humain se déploie dans une institution

Et puisque l’archipel du médicosocial est dans l’ordre de la vie et de ses difficultés, commençons par réfléchir sur la genèse de ce qu’on appelle « institution » au sens le plus large possible en questionnant l’ordre du vivant. De ce point de vue les sociobiologistes nous apportent beaucoup en partant de l’idée que la vie suppose plusieurs impératifs dont l’automaticité porte à l’admiration : la capacité à s’auto- conserver, la capacité à s’auto reproduire, enfin la capacité à s’autoréguler. Les impératifs précités, lorsqu’ils concernent les hommes, peuvent se traduire par des gestes et activités socialement accomplies, un peu comme si la société humaine était un ensemble de cellules vivantes dans un corps plus large. Ainsi la capacité à s’auto conserver passe par des activités basiques : il faut boire et manger pour ne point mourir ; et cette activité le plus souvent socialement accomplie s’appelle « économie ». Ainsi parce que la vie ne fait que précéder une mort inéluctable, il faut la reproduire (contrainte d’auto reproduction) par l’activité sexuelle laquelle supposait jusqu’à maintenant une organisation appelée famille. Ainsi l’ensemble humain formant société se doit aussi, telle une organisation biologique composée de cellules différenciées et complémentaires, s’autoréguler. Il faudra pour cela engendrer un ordre que l’on pourra appeler juridique.  

Sans même le dire, ces trois impératifs du vivant supposent la genèse de ce qu’on appelle une institution laquelle n’est rien d’autres qu’un ordre répondant aux trois défis. Eux-mêmes se traduisent par des mots d’une grande banalité : économie, famille, droit. L’archipel du médicosocial parce que dans l’ordre humain est aussi concerné par ces trois mots.

Les contraintes de la vie ne se traduisent pas par une mécanique standardisée. Il se trouve que chez les humains- soumis comme tous les animaux aux trois impératifs - existe une possibilité extraordinaire, celle de lire leur condition biologique, de l’imaginer ou de l’interpréter plus ou moins rationnellement ou plus ou moins obscurément, et même de prendre quelques libertés par rapport à la dure réalité. Le point d’aboutissement étant aujourd’hui le transhumanisme avec tous ses déversements possibles sur l’archipel du médicosocial. Ce dernier, cherchant à affranchir ses usagers des lois d’airain de la vie, plutôt conçu pour entretenir, réparer, compenser,  devra demain affronter la problématique de l’homme « augmenté », et peut- être celle de l’homme « dépassé », lui-même constitué d’éléments biologiques agrégés à des éléments immatériel.

Ainsi, historiquement il semble que ladite humanité s’est de façon très diverse plus ou moins affranchie de la dure réalité en adoptant des comportements et attitudes différenciées au regard des contraintes. Alors même que la société des abeilles connait strictement les mêmes contraintes que la société des hommes, il n’y a jamais eu émergence de cultures différenciées chez les premières. Il n’existe pas, sauf transformation environnementale aux conséquences génétiques, d’histoire chez les abeilles. Chez les humains existera au contraire des variétés culturelles très nombreuses, correspondant aux lectures et interprétations infiniment variées du réel biologique. Les mots économie, famille et droit trainent depuis la nuit des temps dans l’histoire humaine mais ces trois mots se transforment dans leur contenu, se moulent et s’articulent pour donner une société historique concrète et, quand une société réussit plus qu’une autre, elle peut devenir civilisation.

La famille, sans doute très élargie, fut probablement l’institution fondamentale permettant de rassembler la réalité des trois mots susvisés. Autrement dit pendant très longtemps la famille fut le principe d’intégration de l’économie et du droit. Elle fût la cellule productrice de base, la cellule organisant la vie sexuelle, la cellule régulatrice assurant la reproduction de l’ensemble par des règles générales qui vont devenir des coutumes régulant les rapports entre familles. En ce sens elle est aussi la première institution politique, une institution qui dépasse déjà son strict périmètre puisque la reproduction de la vie suppose l’exogamie et donc des règles dépassant chaque cellule familiale. De quoi former sur un espace, qui un jour comportera des frontières politiques, une société avec une culture spécifique.

Tant que les cultures voire les civilisations restent largement prisonnières des contraintes biologiques et n’ont pas découvert les moyens d’en alléger le poids, les institutions restent peu nombreuses et l’Etat lui-même issu d’une interprétation religieuse de la réalité biologique est une affaire de famille.

Le médicosocial ou sanitaire en tant que gestionnaire des problèmes et accidents de la vie : handicap, vieillesse, maladie, etc. ne peut se détacher de l’institution familiale et ce n’est qu’à titre exceptionnel, en cas de faillite de cette dernière, que d’autres institutions interviennent : l’institution religieuse et l’Etat.

Levée progressive des contraintes biologiques et explosions institutionnelles

Il n’est pas douteux que dans le trio économie, famille, droit, c’est le mot économie qui avec l’avènement du capitalisme, va devenir la grande force transformatrice, celle qui va engendrer de multiples institutions nouvelles et nous permettra de parler d’explosion institutionnelle. Parce qu’un jour une culture humaine s’enracinera davantage que les autres dans les affaires d’une « économie » qui jusqu’ici ne concernait que la stricte consommation nécessaire à la survie, le capitalisme va émerger. Avec lui, une grande contrainte biologique va progressivement s’affaisser puisqu’il va engendrer davantage de richesses que celles nécessaires à la simple survie. Et cela va porter un nom : la croissance. De quoi soigner de mieux en mieux les accidentés de la vie : les malades, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, etc. De quoi voir naitre un nombre considérable d’institutions nouvelles, dont beaucoup s’affranchissent du périmètre de la vieille famille : des entreprises dont le capital est de plus en plus dispersé, des corps intermédiaires jusqu’ici souvent interdits comme les syndicats ou les corporations, des autorités administratives pas encore indépendantes comme des ministères, de l’industrie, de la guerre, etc., des organisations  internationales comme l’ONU, l’OMC, L’UE, etc.,  mais aussi des institutions médicosociales qui elles vont aussi résulter de l’apparition de la richesse produite par le capitalisme et de la transformation d’une institution familiale dont les membres sont de plus en plus sollicités par le salariat capitaliste. L’archipel médicosocial français est ainsi le produit d’une institution administrative appelé Etat Providence, lui-même autorisé et généré par ces « institutions machines à produire » que sont les entreprises. Le principe d’auto conservation de la vie est ainsi, possiblement, de plus en plus confortablement assuré.

Délitements institutionnels ?

La révolution économique va plus tard tarauder et la famille et le droit. La famille comme déjà évoquée est concernée par le salariat croissant et se doit de produire plus de revenus comme l’entreprise se doit de produire plus de richesses. Mais aussi, grâce à l’économie, la contrainte de survie s’affaisse et il n’est plus nécessaire d’organiser politiquement la reproduction avec les règles familiales qui lui correspondent. Parce que la vie devient celle de l’économie et non celle du respect de règles issues de contraintes biologiques, La famille devient ainsi une institution menacée : mariage pour tous, identité sexuelle choisie, parfois transformable et non subie, droit privé à l’enfant, GPA , etc. Cela ne veut évidemment pas dire que les cultures ou civilisations vont évoluer mécaniquement et il restera des espaces où l’ordre familial classique se maintiendra tandis que dans d’autres, il sera vivement contesté. Ultérieurement la dissociation familiale alimentera l’archipel du médicosocial : personnes âgées, en situation de handicap, malades, etc. y sont massivement invitées. En des cas rares, mais semble-t-il de plus en plus  fréquents, certains deviendront des passagers clandestins de l’archipel, un lieu de socialisation dans un monde qui n’a pu les abriter. D’une certaine façon le renforcement de l’archipel institutionnel du médicosocial est le sparadrap d’une institution familiale, voire économique, en difficulté.

Parce que la famille était aussi le première institution politique son délitement est aussi celui de la naissance de l’individu radical. La famille cesse progressivement d’être un corps au profit d’individus qui se diront de plus en plus auto-déterminés, et  accepteront, parfois voire souvent dans l’enthousiasme, l’inclusion  dans le grand jeu de l’économie.

Si la vie se ramène de plus en plus à celle de l’économie et que les individus sont progressivement transférés dans des organisations économiques, on peut comprendre que l’ordre du marché devient prédominant. Cet ordre est aussi un ensemble de règles comme l’ordre ancien. Pourtant il est difficile de parler d’institution s’agissant du marché. En premier lieu il tend à réduire l’institution politique qui se soumet progressivement à lui : en abandonnant les réglementations essentielles, l’Etat passe d’une situation où il enkystait le marché à une situation où il est enkysté dans ce même marché.

Ce passage est toutefois ambivalent car il appartiendra aussi à une administration, nationale ou multinationale, de faire respecter l’ordre du marché ainsi politiquement créé. Parce que l’économie libérée peut devenir infiniment complexe et exubérante, il appartiendra à une bureaucratie de plus en plus lourde d’en sécuriser ses effets. D’où une normalisation obsessionnelle qui sera de plus en plus le fait d’autorités administratives indépendantes, de régulateurs, de contrôleurs …donnant eux-mêmes naissance à une multiplicité d’experts, de cabinets de surveillance ou de contrôle, qu’il faudra eux-mêmes contrôler en raison de possibles risques de conflits d’intérêts. Notons aussi que cette boulimie normative est aussi l'effet d'une concurrence entre grandes entreprises qui vont se servir des organes politico-administratifs pour imposer des règles à leur profit et ce au détriments des concurrents. Le capitalisme bureaucratique peut souvent devenir plus sécurisant que la simple concurrence  sur le marché. D’une certaine façon nous avons là une sorte de nouvelle loi d’airain qui fait que toute volonté politique de promouvoir les forces du marché a pour effet ultime d’accroitre le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l’effectif total d’agents d’une bureaucratie - répartie autant dans la sphère de l’Etat que dans toutes les autres -  qui se doivent de respecter les règlements. Parmi ces dernières il y aura bien sûr celles du médicosocial, pourtant encore largement hors marché, mais qui à l’instar des entreprises doivent supporter des règlements de sécurité dans tous les domaines et verra, en conséquence,   ses coûts de back- office augmenter comme croissent ceux des entreprises. L’Etat grossit désormais dans le ventre de ses dépendants, mais certains en profitent mieux que d'autres.

L’Etat cesse d’être politique et devient manager. Il reste une institution mais son contenu est complètement transformé par l’adoption généralisée de l’ordre du marché. Cette transformation au service d’un marché désormais libéré affecte bien évidemment l’institution entreprise. Cette dernière qui vivait le plus fréquemment à l’intérieur du périmètre de frontières politiques étroites constituait souvent un corps durable et pourvu de sens. Elle va pouvoir se libérer et quasiment se démanteler avec une tête dans un continent, un bras dans un autre, une jambe dans un troisième, etc. Le « faire faire » va l’emporter massivement sur le « faire soi-même » avec pour résultat un allongement considérable des chaines de la valeur qui fait que le commerce international est moins celui des marchandises et davantage celui de ses composants. Jadis plus ou moins indépendante et  souvent fière œuvre d’un homme chargé d’un projet, parfois vécu comme une mission, elle devient, sauf exception, simple maillon d’un ordre qui la dépasse. Externalisation massive, sous-traitance sans limite, financiarisation mutant les propriétaires en classe invisible, transforment nombre d’entreprises en « palais des courants d’air ». Avec aussi l’obligation de laisser portes et fenêtres ouvertes pour les contrôles, vérifications, conseils de la myriade des cabinets d’experts et consultants en réglementations.

Parce que l’institution politique se morcelle (décentralisation), affaisse les frontières, abandonne la surveillance des prix et des taux de change, libéralise complètement le mouvement des capitaux, elle développe massivement une concurrence déstabilisatrice d’entités productives dont la pérennité en faisait jusqu’ici des institutions plus que des entreprises. Jadis, parce que la concurrence était canalisée et limitée, les entreprises étaient aussi des entités répondant à la définition classique du mot institution : dispositif organisationnel stable, reconnu et partagé, disposant d’une finalité. Désormais, la direction de ce qui était encore des institutions avec le sens qu’elles portaient peut s’effacer avec l’apparition de managers dont le seul projet est de tenir des objectifs au profit de normes abstraites, seulement interprétables par un marché qui ne véhicule plus que des signes, eux-mêmes interprétables par un tout petit nombre d’acteurs. Beaucoup d’entre-deux perdront le sens de la réalité au profit de simples signes actés dans les immenses tableaux numérisés du « reporting ». Avec cette impression que désormais le « tas » l’emporte sur le « tout ». Bien évidemment l’archipel du médicosocial, même éloigné de l’entreprise sera concerné par l’ordre du marché libéralisé. L’Archipel du médicosocial était peuplé d’institutions dérivées de celles de la famille et des entités productives canalisées voire enkystées dans l’institution étatique. Parce que ces institutions perdent une partie de leurs caractéristiques il est clair qu’un effet contagion devra se manifester. Nous y reviendrons.

A un niveau intermédiaire, les institutions qu’on appelait corps intermédiaires sont aussi perturbées par l’ordre du marché généralisé. Le paritarisme qui était filiale d’institutions classiques : syndicats d’employeurs et de salariés, auquel il fallait ajouter l’institution étatique perd ses piliers et devient progressivement inapproprié au regard des réalités. D’où sa crise, la volonté du patronat de ne plus s’y engager, et à un niveau plus global, la contestation croissante du « Bismarkisme » au profit du « Beveridgisme ». Et une contestation qui se mesure déjà dans l’origine des fonds assurant la protection sociale : plus d’impôts et moins de cotisations que la concurrence exacerbée interdit progressivement. Là aussi la contagion vers l’archipel du médicosocial ne peut être ignorée. Elle se mesurera dans les chiffres mais également dans nombre d’institutions de l’archipel qui étaient devenues filiales de ces corps intermédiaires : plusieurs centaines d’institutions rattachées à des syndicats, voire à la Sécurité Sociale elle-même. Il est clair que la question de la gouvernance de ces institutions satellites se posera si les institutions mères voient leur périmètre se réduire. De quoi les faire basculer dans l’ordre du marché.

Si désormais les agents sont amenés à vivre dans des espaces beaucoup plus souples mais aussi plus complexes et parfois plus obscurs que ceux des vieilles institutions de jadis, les règles de vie doivent elles-mêmes changer. D’où la question juridique, troisième pilier du trio que nous avons mis en avant lorsque nous avons évoqué les contraintes de la vie en général : économie, famille, droit.

C’est l’affranchissement au regard des contraintes de la vie ci-dessus exposées qui permet aussi des règles et lois plus souples. Le droit fait d’injonctions lourdes et pesantes va tout doucement se

transformer et évoluer vers des « droites libertés » voire des « droites créances ». La dure loi de la nature va ainsi évoluer vers ce qui sera les droits de l’homme. Curieusement on parlera des droits naturels pour les évoquer alors qu’ils sont un affranchissement au regard d’une nature dont on s’éloigne progressivement. L’affranchissement vis-à-vis des contraintes de la vie, sera aussi affranchissement vis-à-vis des cultures qui les encadraient et les interprétaient. En ce sens ces droits de l’homme se veulent universalistes et toutes les institutions humaines sont invitées à les respecter. D’où le fantastique développement du multiculturalisme et de son prolongement le multilatéralisme. Mais parce qu’il y a éloignement vis-à-vis d’une nature objective, alors tout devient culturel voire choix individuel et ce dans un grand bain de stricte égalité des acteurs. Economie libérée,  famille libérée, mais aussi droit libéré émis par un cadre politique de plus en plus soumis à l’émission de simples autorisations. Naguère la loi commandait. Aujourd’hui, avec le grand mouvement d’éloignement vis-à-vis de nos conditions proprement biologiques, elle est invitée à autoriser et libérer, mais aussi à protéger et sécuriser, comme nous venons de le voir, tous les acteurs. Et ceci avec des effets de boucle : partis d’une économie qui devient capitalisme et d’une famille qui voit ses conditions objectives d’existence s’effacer, l’irruption quasi évidente des droits de l’homme vient rétroagir : il faut davantage autoriser l’approfondissement spontané du marché et ne plus être interventionniste, et il faut davantage émanciper tous les acteurs de ce qui constituait la famille. Et s’il faut répondre aux demandes d’autorisation les plus variées, alors le droit ne sera plus que normes révisables à tout instant,  ce qui d’une certaine façon va renforcer ce qui pourra apparaitre comme le prolongement de l’agonie de toutes les institutions. Parce que fondamentalement indéterminés, le droit ne permet plus la visibilité et le repérage précis des frontières institutionnelles.

Ce rapide examen, sans doute discutable, des forces qui agitent le monde permet de mieux comprendre l’histoire récente de l’archipel du médicosocial, notamment français.

Le développement mimétique de L’archipel du médicosocial

Développé de manière massive  à une époque où l’économie avait déjà érigé des grandes entreprises,  généralisé le salariat et faisait reculer l’institution familiale, il fut nourri par un Etat- providence lui-même approvisionné par les racines nourricières qu’il plongeait au titre de l’encadrement de l’économie. La maitrise relative des grandes contraintes de la vie allait autoriser de meilleurs soins à nombre de personnes en difficultés. Parce que les institutions sont encore solides, l’archipel sera fait d’institutions filles des familles et de l’Etat dans ses formes centralisées et décentralisées. Le support juridique utilisé fut massivement l’association type loi de 1901. Une branche professionnelle nouvelle avec les métiers correspondants devenait chargée du travail jusqu’ici effectué par ce qu’on appellera plus tard les aidants familiaux.

Plus tard la montée des droits de l’homme devait modifier non pas le paysage institutionnel mais la réalité de son contenu. C’est le cas des grandes lois qui tout au long des 20 dernières années vont s’intéresser aux usagers de l’archipel. On parlera de « Charte des droits et libertés de la personne accueillie » de « projet de vie personnalisé » de « contrat de séjour », de « compensation », etc. Il s’agit de ne pas oublier les personnes en difficulté et de leur attribuer les mêmes droits liberté que celles progressivement octroyées dans la vie ordinaire. Déjà le monde de l’entreprise pénètre dans les institutions correspondantes, moins celle de l’entreprise d’aujourd’hui que l’on a brièvement évoqué mais davantage celle d’hier. Ainsi la notion de projet associatif est massivement introduite à un moment où les projets d’entreprises sont progressivement abandonnés. Ce comportement mimétique est lui-même très prudent et les notions de qualité qui seront massivement introduites éviteront d’aborder les réalités plus contraignantes que l’industrie va connaitre. Ainsi le concept de cout d’obtention de la qualité ne sera pas centralement abordé tandis que la normalisation IS0 sera relativement évitée. La même prudence sera observée dans la logique institutionnelle et les opérations de recentrage sur le cœur de métier seront d’autant plus limitées que la logique du faire soi-même est souvent essentielle pour la qualité du service à fournir. Globalement l’architecture classique des institutions, avec une chaine de responsabilité lourde, (décideur politique/décideur administratif/Association/établissement), et parfois complexe (financement multiple, hétérogénéité et cloisonnement des statuts des collaborateurs) reste éloignée du monde classique de l’entreprise. Ce qui est moins éloigné est bien sûr la marée de l’hyper réglementation en tous genres, sur les bâtiments, sur la nourriture, sur l’environnement, sur l’hygiène, sur la sécurité, sur le responsabilité, etc. Par contre ce qui reste éloigné est la pression du marché, dont la relative faiblesse est source de multiples effets pervers trop connus pour être ici exposées de façon détaillée : culture de l’entre-soi, conseils d’administration davantage clients des structures plutôt qu’actionnaires, faible pression sur le niveau des couts, sur la réflexion stratégique, etc.

La montée importante du niveau des retraites à la fin des années 70 et surtout l’élévation considérable du nombre de retraités résultant du vieillissement démographique facilitent le passage d’une partie du secteur vers l’entreprise moderne. Parce que des retraités deviennent titulaires d’un pouvoir d’achat autonome important, ils sont susceptibles de devenir des consommateurs de type classique et sont donc soucieux de se voir offrir un service marchand tels ceux rencontrés dans le monde de l’entreprise. Peuvent ainsi naitre des groupes privés recourant souvent à un large appui sur un modèle économique issu de celui de l’investissement immobilier. Ces groupes plongés dans le bain de l’économie financiarisée n’ont pas le choix et se doivent d’adopter les nouvelles règles de l’entreprise nouvelle. En particulier l’externalisation massive, source de gains économiques doit cohabiter avec le maintien de l’idée de maisons sécurisantes, autonomes, donc d’institutions protectrices, cohabitation que doivent gérer les gestionnaires : l’institution s’affaisse mais il faut conserver la famille et l’entre-soi. Ces derniers ont aussi à gérer la satisfaction des besoins collectivement définis par une puissance publique qui par essence reste bureaucratique et les désirs d’un client solvable devenu puissamment consommateur. Les grandes lois des 20 dernières années sont sensées apporter davantage de satisfaction aux usagers, mais elles sont comme toute loi : générales, abstraites, et impersonnelles et ne répondent qu’imparfaitement aux besoins de l’individu usager X. Il faut respecter l’Etat, qui a une vision du besoin, mais aussi le marché où il faut satisfaire des besoins et désirs complètement individualisés : ceux de X. Dès lors on comprendra que ces groupes ne peuvent se satisfaire de la réglementation publique et introduiront des critères de gestion puisés dans le monde de l’entreprise nouvelle : la pratique du « reporting » deviendra ainsi norme générale, norme qui pourra engendrer l’étonnement du secteur et donc norme  plus difficile à implanter dans les EHPAD issus de structures associatives, celles des anciennes institutions.

Les grands changements règlementaires des 20 dernières années n’ont pas donné lieu à une évaluation précise. Certes la culture de l’évaluation s’est introduite, et il est globalement admis par les professionnels que la qualité de service s’est améliorée. Par contre le rapport qualité/prix n’est pas encore centralement abordé. On évalue le respect de la nouvelle réglementation, le niveau de conformité des actions mais il est beaucoup plus difficile de mesurer la qualité du service rendu à la personne. Dans le même temps les couts indirects se sont élevés avec la mise en place des règlementations nouvelles- celles que subissent tous les acteurs et celles spécifiques au médicosocial- des couts qui à l’inverse de ceux supportés par l’entreprise classique ne peuvent que rarement être reportés, donc externalisés, vers le marché. C’est dire qu’ils sont supportés par la puissance publique elle-même. S’interroger sur les rendements globaux du dispositif en tant que politique sociale est aujourd’hui une question sans réponse, et il n’existe pas d’étude permettant de conclure à l’évolution des rendements globaux, croissants ? décroissants ? constants ?

Maitrise des couts, montée de la qualité et nouvelles configurations institutionnelles

Dans ces conditions exercer une  pression de plus en plus forte sur les couts est une attitude rationnelle et c’est bien ce qui est tenté avec les nouvelles procédures budgétaires (CPOM, EPRD,etc. ) et plus encore avec les procédures SERAFIN PH. Un modèle permettant- pense-t-on – d’assoir la mesure de la qualité du service rendu à la personne.

Derrière ces procédures il y a l’idée que la modification du paysage institutionnel avec la création de plateformes de services et l’introduction de coordonnateurs de parcours permettrait outre une meilleure réponse aux besoins, une diminution des couts. Sans que cela soit évoqué, il y a là quelque chose comme un nouveau mimétisme. La nouvelle forme de l’entreprise, beaucoup plus immergée que jadis dans l’océan planétaire de la concurrence, entreprise dont nous avons succinctement présenté les caractères, est déjà devenue le modèle de plateforme de service équipée de coordonnateurs de parcours.

L’entreprise moderne est déjà une plateforme de service qui s’est spécialisée sur son cœur de métier et qui a externalisé nombre de ses anciennes activités sur la base du critère des couts, externalisation dont le champ à pu s’élargir grâce à l’effacement de l’Etat politique au profit de l’Etat manager. Pour l’archipel du médicosocial il en irait de même, ce qui permettrait de ne plus produire en silo et donc ne plus surproduire certains services non demandés et sous produire d’autres normalement exigés par la personne accueillie. En somme mettre fin à un fordisme artisanal incapable de produire la spécificité du service demandé comme naguère le fordisme industriel était incapable de produire des biens individualisés et personnalisés.

Et l’entreprise moderne dont on disait qu’elle était devenue courant d’air se doit dans cette nouvelle configuration disposer de deux managers nouveaux dont l’un sera patron de la logistique globale ( « supply chain »), et l’autre manager de la relation client ( « Gestion de la Relation Client », GRC, ou  « Customer Relationship Management », CRM).

 Quand on observe les compétences exigées du futur « Case Manger » de l’archipel du médicosocial on ne peut s’empêcher de les rapprocher de ceux du manager général de la logistique : rationaliser les processus, réduire les délais d’attente, accroitre les taux d’utilisation des divers outils , améliorer la collaboration de tous les acteurs….Et il est vrai qu’en dehors de la connaissance impérieuse du secteur médicosocial, le « case manager » doit maitriser à peu près les mêmes compétences : savoir gérer un réseau, maitriser la méthodologie de la gestion de projet, savoir communiquer et animer, etc.

Et quand on creuse ces mêmes compétences du futur « case manager » on ne peut s’empêcher de les rapprocher de celles du manager de la relation client : savoir capter, traiter, analyser les informations relatives aux clients et offrir des propositions de services. Ce qui suppose une grande capacité d’écoute, une aptitude à nouer des relations, une maitrise des canaux et réseaux de commercialisation, une capacité de dialogue individualisé avec communication intégrée, une capacité à concevoir une valeur individualisée….Le « case manager », toujours en dehors de la connaissance du secteur médicosocial doit valider  approximativement les mêmes compétences.

Le rapprochement est saisissant et on peut conclure que dans la configuration institutionnelle pressentie le « Case manager » serait à la fois patron de « supply chain » et patron de la GRC.

Et ce rapprochement n’a rien de surprenant car les besoins et exigences des clients de l’archipel du médicosocial suivent l’évolution des normes sociales générales : « l’independent living » ou le « mainstreaming » voire l’exigence d’un service entièrement personnalisé. Ces exigences nouvelles ne sont que la traduction/adaptation de ce qui se déroule très concrètement dans la tête des consommateurs du monde marchand. La diversification des interventions médicosociales induite par des spécialisations nouvelles n’est que la traduction/adaptation  de ce qui se déroule dans le monde marchand avec des produits et services de plus en plus complexes et spécialisés qu’il faut produire de façon industrielle.

On pourrait en conclure rapidement qu’Il n’y a plus qu’à…..C’est hélas très vite dit car l’irruption de ces gestionnaires de parcours ne peut être imaginée sans une analyse contextuelle sérieuse. Beaucoup de tentatives de modernisation de la gestion publique se sont soldées par des difficultés en raison d’une impossibilité relative de contextualiser les mesures proposées. Le diable est toujours dans les détails.

Et de ce point de vue l’expression souvent utilisée de coordonnateurs de parcours est trop imprécise. Certes on envisage clairement les compétences de son titulaire comme réponse à des besoins eux-mêmes clairement identifiés. En revanche on ne voit guère sa position précise dans le nouvel échiquier.

Pour l’entreprise nouvelle, celle complètement immergée dans un marché mondial, les choses étaient relativement simples et les nouvelles fonctions ci-dessus évoquées ont accompagné une évolution institutionnelle elle-même marquée par une bonne souplesse adaptative. Les entreprises rigides étant simplement éliminées par les forces du marché, seules les plus agiles ont survécu. Dans un monde qui est aujourd’hui nomade, les « coordinateurs de parcours » gèrent la logistique et les clients en se pliant intégralement à un marché qu’il s’agit d’élargir ou de réduire pour répondre à l’objectif de maximisation du profit. En ce sens leur fonction est importante mais en même temps très réduite et ils ne font qu’obéir à des critères, une obéissance qui sera probablement mieux assurée demain par l’intelligence artificielle.

Tant que l’archipel du médicosocial reste à la lisière du marché et que le client n’est pas auto-déterminé, le coordinateur de parcours sera soumis à des décisions bureaucratiques du même ordre que celles connues dans les institutions classiques. La question sera alors de savoir si le coordonnateur, le « case manager », se verra confié la mise en œuvre de ces décisions par une organisation nouvelle, ou si c’est l’ancienne institution qui lui confiera la mission de coordination.

 Dans le premier cas il devient responsable au regard de l’autorité administrative et doit optimiser comme le font ses collègues de l’entreprise soumis à la logique du profit maximal. Il en résulte une position d’autorité au regard des institutions qui deviennent soumises à ses décisions. Cette autorité s’exercerait à l’intérieur d’un espace géographique à déterminer. Le coordonnateur devient, toutes proportions gardées, une sorte de préfet ou de responsable d’ARS ou de MDPH ou d’entrepreneur d’un type nouveau. Dans le second cas, le coordonnateur devient agent d’un service supplémentaire à l’intérieur d’établissements fédérés ou d’associations partenaires.

Pour l’archipel du médicosocial l’enjeu est bien sûr fondamental. Nul ne sait comment les choses vont se faire ou se défaire. Par contre l’Etat devenu manager a bien sûr intérêt à ce que la première formule soit privilégiée. Dans l’entreprise nouvelles les coordinateurs logistique et clients sont de vrais responsables… serviteurs du marché. Dans le médicosocial d’un Etat qui a cessé d’être politique pour devenir manager, le « case manager » idéal serait un patron….serviteur de l’optimisation bureaucratique. Une optimisation qui cherche à reproduire le marché, de fait interdit, au service du client, comme en fin de parcours la planification soviétique cherchait par des procédures complexes à reproduire le marché capitaliste.

On peut donc penser que les vieilles institutions vont résister et proposer des solutions intermédiaires, des coordinateurs déjà salariés des anciennes maisons, des regroupements classiques type GCSMS, avec absorption de petites associations et redéfinition de la division du travail, etc. Parallèlement on pourrait voir se développer des institutions d’un type nouveau, beaucoup plus proches de l’idéologie du marché et de l’entreprise d’aujourd’hui qui en raison de normes culturelles nouvelles se placeraient spontanément au service de l’Etat manager : des entreprises de coordinations de services médicosociaux devenant de véritables holdings d’établissements aux rôles différenciés et complémentaires.

 Resterait à réfléchir aux  conséquences sur les familles d’un tel réaménagement institutionnel. Un parcours de soins plus complexe est-il porteur de charges nouvelles sur les familles ? On peut en effet penser que ces dernières seraient  amenés à participer aux choix complexes  comme dans le monde marchand les nouvelles configurations appellent une mobilisation plus grande du client, un client qui entre en coproduction avec l’entreprise fournisseuse. Une telle hypothèse reviendrait aussi à penser que la nouvelle configuration serait aussi un choix de report partiel des charges sur les familles.

On peut certes aller plus loin encore en imaginant une quasi privatisation d’une partie de l’archipel du médicosocial. Reproduisant le projet de distribution de « bons éducatifs », tels qu’imaginés par certains réformateurs libéraux du système éducatif, on pourrait imaginer une distributions de bonds d’achats de services médicosociaux. Dans un tel paysage institutionnel, les familles achèteraient des services à des « case managers » privés, lesquels produiraient le service demandé à partir d’achats à des institutions nouvelles ou anciennes. Il s’agit là d’une position extrême, ne figurant pas dans les actuels chantiers de la réforme de l’Etat, et donc ne disposant pas  dans le moyen terme de réelles chances  de parvenir à l’existence.

L’institution  n’est pas morte et ne fait que se redéployer. Il n’est donc pas correct d’évoquer l’idée de désinstitutionnalisation pour appréhender ce qui n’est ou ne sera qu’une adaptation. 

 

 

 

 

 

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30 juillet 2018 1 30 /07 /juillet /2018 16:12

Le grand philosophe allemand Habermas prétend dans un article du Monde publié le 29 juillet dernier que la montée du populisme de droite provient de l’absence de volonté politique en Europe.

Le début de l’article rappelle fort logiquement que loin d’homogénéïser les situations économiques des divers pays de l’Euro zone, le fonctionnement de la monnaie unique développe inéluctablement la course vers la désagrégation. Le remède est connu et se trouve fait de transferts des pays excédentaires vers les pays en difficultés, ce qui suppose la construction d’une unité politique. De ce point de vue Habermas est en désaccord complet avec la politique allemande qui n’accepte à aucun prix l’idée d’un réel budget fédéral capable de matérialiser les transferts.

Là où les choses se compliquent c’est lorsqu’il croit devoir s’appuyer sur des travaux sociologiques allemands pour montrer que l’idée d’Europe politique serait une perspective déjà bien admise dans les populations concernées. C’est ainsi qu’il met en avant les derniers travaux de Jürgen Gerhards qui, dans un ouvrage récent : « Social Class and transnational Human Capital »[1] développe, chiffres à l’appui, l’idée qu’une conscience européenne cohabiterait et commencerait à déborder une conscience nationale. Plus encore, des politiques de redistribution transnationales seraient bien admises par les populations concernées. De ce point de vue, la réalité politique ne rejoindrait pas la réalité sociologique et le prix de ce décalage serait un abandon des politiques de redistribution interne et un mécontentement social débouchant sur une montée des populismes.

Il est bien sûr difficile de comprendre pourquoi les marchés politiques ne suivraient pas les désirs des électeurs européens dont une majorité serait prête à passer à l’union politique. Logiquement, à quelques exceptions près toujours envisageables, les partis traditionnels auraient pu renforcer leur pouvoir de marché au niveau national en encourageant la construction d’une Europe politique permettant de préserver et confirmer le modèle social existant. Si tel n’est pas le cas, c’est vraisemblablement qu’une conscience européenne a quelque difficulté à se matérialiser ce qui nous fait retomber sur les travaux de la sociologie allemande.

Jürgen Gerhards développe longuement l’idée que la classe dominante, d’essence évidemment mondialiste, est rejointe par une partie des classes moyennes qui vont de plus en plus éduquer leurs enfants dans l’apprentissage des outils de la mondialisation. Jadis on apprenait la maitrise des concepts de la citoyenneté. Aujourd’hui on apprend la maitrise des concepts porteurs de la mondialisation : matériaux  linguistiques,  normatifs, culturels, etc. Le tout fait, parfois, de séjours universitaires plus ou moins longs. Ce qui est aussi évident, c’est qu’au moins dans la plupart des pays de la zone euro, cet apprentissage nouveau n’est pas le fait de la totalité de la jeunesse mais seulement d’une partie relativement minoritaire (probablement moins de 30% de la population). Le noyau dur de cet apprentissage de la mondialisation est lui-même beaucoup plus réduit. Si l’on prend le programme ERASMUS comme indicateur, on note qu’il n’a concerné dans la première version du projet qu’un étudiant français sur 20. Dans sa nouvelle version en cours (2014/2020) il ne concernera que 5 millions d’étudiants sur un total exprimé en stock cumulé d’environ 40 millions dans l’Europe à 28.

La structure de la population européenne de demain sera ainsi extrêmement hétérogène avec une minorité européiste mais surtout mondialiste, très active car maitrisant les nouveaux outils, qui va cohabiter avec une autre minorité, beaucoup plus passive mais qui n’est pas encore victime de la globalisation. Enfin un troisième groupe complètement victime sera et se trouve déjà entretenu à bas coûts par les importations …produites à l’autre bout du monde par des agents mal rétribués, mais qui eux sont encore employables. Le capital humain transnational de Jürgen Gerhards n’est fait que d’une partie de la population, partie plus ou moins importante selon les Etats, mais partie qui est déjà peu articulée avec le reste de la population de chaque pays. La classe dominante devenue mondialiste n’est en effet plus tenue de rester articulée comme jadis avec les autres classes à l’intérieur de chaque Etat. Jadis dans les entreprises les cadres négociaient avec les ouvriers spécialisés et, de cette dernière, naissait un compromis social. Avec la globalisation et les stratégies parentales proposant aux enfants l’apprentissage des outils et concepts nouveaux, il y a la possibilité de rester dans l’entre soi à l’intérieur de chaque Etat. Faire société, apprendre le vivre ensemble, n’est plus une contrainte et devient un simple choix. Jadis les classes sociales étaient d’une certaine façon complémentaire. Aujourd’hui elles peuvent s’empiler, glisser les unes par rapport aux autres sans jamais se rencontrer. La traduction spatiale d’un tel phénomène est la désagrégation des espaces nationaux dont la France est un très bel exemple : les territoires s’additionnent et font réapparaitre des frontières parfois infranchissables.

Si donc les entrepreneurs politiques européens n’arrivent pas à proposer un cadre politique fédéral et ont beaucoup de mal à se reproduire au pouvoir dans chaque nation, ce n’est pas à cause de leur insouciance ou de leur bêtise, hypothèse d’Habermas, mais en raison qu’il n’est plus possible de « faire société » dans un cadre globalisé…qui a délibérément abandonné, il y a si longtemps, les formes nationales de la monnaie. Et ces entrepreneurs politiques paralysés, impuissants, d’où émanent de leurs entrailles des discours épuisés depuis si longtemps, sont spectateurs de la montée de ce qu’ils appellent les populismes.

Un progrès serait d’imaginer une globalisation avec des barrières monétaires plus ou moins contraignantes qui empêchent la grande dislocation économique à l’intérieur de la zone euro. Dans ce cas, l’Allemagne tant vilipendée par Habermas n’aurait pas à être sollicitée par des transferts, par exemple vers la Grèce, puisque ladite Grèce pourrait réagir à l’invasion des produits allemands sur son territoire par des dévaluations. Du point de vue des marchés politiques allemands, il eut été beaucoup moins coûteux de voir Mercédès, TMKS ou Siemens gênés dans leurs exportations, que de demander aux contribuables de nouveaux impôts au bénéfice des Grecs. Mais il est impossible de revenir sur des choix historiques si lourds de conséquences. Non, monsieur Habermas, ce n’est pas Madame Merkel qui est coupable, c’est l’ensemble du peuple allemand qui est collectivement, consciemment ou non, victime de son aliénation ordo-libérale.

Plus concrètement, ce ne sont pas les traditionnels entrepreneurs politiques européens qui bloquent une avancée vers une Europe respirable pour tous. C’est au contraire le modèle retenu de construction, un modèle qui ne respecte pas les nations. Les choix politiques passés sont désastreux et il appartiendra à ceux que l’on appelle négativement « populistes » de reconstruire. L’espoir d’une Europe vivable est donc la victoire partout où cela est possible des  « populistes ».

 

[1] Ouvrage en collaboration avec Silk Hans et Sören Carlson publié en 2017 ; Routeledge.

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12 juillet 2018 4 12 /07 /juillet /2018 12:36

Emmanuel Macron, meilleur anglophone que votre serviteur, aurait pu profiter de l’article récent qu’un chroniqueur du Financial Times a consacré à la dette publique italienne[1]. John Plender, dont il s’agit, résume en deux phrases quarante années d’Histoire de notre voisine. « J’avais coutume de dire dans les années 80 que l’Italie était une bonne économie entravée par un Etat inopérant. Aujourd’hui, La troisième économie de la zone euro est faible et entravée par une union monétaire dont l’impact est substantiellement néfaste ». On subodore que John Plender n’est pas un de ces journalistes ravis de la crèche européenne.

L’auteur souligne que le revenu par tête en Italie est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était au moment de l’incorporation dans l’union monétaire et que les dirigeants politiques ont joué constamment le jeu de l’austérité budgétaire imposée par Bruxelles, au point de réaliser des excédents primaires, ce qui signifie que les dépenses sont inférieures aux recettes, hors intérêts dus sur la dette accumulée.

John Plender aggrave son crime de lèse-majesté européenne quand il nous dit que l’union monétaire a installé un taux de change inapproprié tout particulièrement pour le secteur manufacturier qui souffre d’un « écart de compétitivité de 30 pour cent vis-à-vis de l’Allemagne ». Et il ne voir pas comment réaliser la déflation des salaires qui résorberait cet écart. Par voie de conséquence, l’Italie s’enfonce dans un chômage chronique qui atteint des proportions ravageuses chez les jeunes avec un taux de 35 pour cent.

En dépit des efforts d’austérité accomplis par tous les gouvernements des vingt dernières années sans exception, ce qu’oublient de dire nos médias, l’Etat italien est aujourd’hui affligé d’une dette supérieure à 130% du PIB, la seconde par l’importance de la zone euro. Tous les efforts accomplis entre 2000 et 2008, qui avaient permis de la réduire à 105% du PIB ont été annulés et au-delà par les trois récessions successives qui ont crucifié l’Italie entre 2008 et 2016. Et la seule échappatoire, qui consisterait à monétiser la dette discrètement, est interdite par l’union monétaire qui joue ainsi deux fois son rôle de souricière.

C’est là que le cas de John Plender devient pendable : « Les leçons de l’Histoire ont montré que des niveaux très élevés de dette n’ont pu être que rarement ramenés à des niveaux  acceptables sans une répudiation formelle ou un défaut informel par l’inflation ». L’Angleterre offre un cas exceptionnel de réduction normale de la dette mais il lui a fallu 98 ans pour résorber l’immense dette issue des guerres contre Napoléon, l’Angleterre, première puissance industrielle, bancaire et maritime du monde durant la période concernée ! En sens inverse, l’Italie a pu surmonter la dette issue de la Grande Guerre au prix de deux répudiations partielles prononcées par Mussolini, puis celle provoquée par la Deuxième Guerre Mondiale, grâce à l’inflation.

Nous pouvons tirer la conclusion qu’impose son propos : l’Italie ne peut rembourser sa dette, non plus que la Grèce, le Portugal ou l’Irlande. La France, l’Espagne, la Belgique sont à la merci d’un ralentissement ou d’une récession qui porterait leurs dettes publiques au niveau de l’Italie[2]. Les Européens sont pris au piège qu’ils se sont tendus à eux-mêmes en adoptant l’unification monétaire.

Otages des banques

Encore le procès qui vient d’être fait reste incomplet. L’essentiel des dettes ainsi accumulées au fil du temps se trouve aujourd’hui dans les comptes des grands agents financiers : les fonds de placement, les sociétés d’assurance et les banques. Les banques surtout. La souscription des dettes publiques par les banques est la face cachée de notre Histoire financière récente. Elle s’est faite en deux temps.

Dans un premier temps, il y a près de quarante ans, les banques ont offert  aux Etats de les délivrer de la patate chaude des déficits en prenant ferme leurs nouveaux emprunts. La complicité qui s’est établie ainsi, en arrière-plan du débat officiel, explique entièrement l’inertie des Etats face aux comportements dévoyés de la corporation bancaire : un troc a été passé au terme duquel les gouvernants s’abstenaient de réglementer les activités financières en contrepartie du soutien formel que las banques accordait à leur crédit.

Plus tard, avec la crise de l’euro, la situation de dépendance réciproque des Etats et des banques s’est renforcée sous la conduite de la BCE. Pour sauver les Etats et les banques avec eux, tout en sauvant l’euro, cela va de soi, il a fallu remonter à toute force la valeur des dettes publiques qui s’était affaissée ou effondrée. C’est la raison d’être du Quantitative Easing mené de la main du maître Draghi. Avec l’argent tombé du ciel de la BCE, les banques ont continué à acheter les emprunts nouveaux émis par les Trésors Publics en acceptant les taux les plus bas de l’Histoire. L’Allemagne emprunte aujourd’hui à 0,4%, la France à 0,8%, L’Espagne à 1,3%. Et c’est là la raison pour laquelle les dettes publiques se sont stabilisées dans les pays du Sud. Des Etats potentiellement insolvables sont traités comme les débiteurs les plus fiables qu’on ait jamais vu sur les marchés du crédit. Cherchez l’erreur.

Dans le monde financier, personne n’est dupe de cette manipulation. L’artifice est appelé à se dévoiler dès la prochaine crise. Et l’on imagine mal quel nouvel artifice prévaudra.

Reste la ressource de la mutualisation des dettes publiques de la zone euro, solution que notre président avance avec conviction depuis qu’il est installé à l’Elysée. Elle n’est pas nouvelle puisque certains financiers l’avaient préconisée dès l’éclatement de la crise de l’euro. Cette mutualisation serait assortie d’un contrôle des dépenses à partir de Bruxelles qui marquerait la fin de la souveraineté budgétaire des Etats. Le nerf de la guerre serait dans les mains d’un bureaucrate plus ou moins germanique.

J’aimerais cependant insister sur un point oublié par le débat public. Le mélange des dettes de l’Europe du Sud, du Nord et d’ailleurs rappelle étrangement les CDO, ces titres financiers qui combinaient le subprime rate, le prime rate et d’autres emprunts de qualité intermédiaire, titres qui ont joué un rôle décisif dans la crise financière de 2008. Nous aurions donc une récidive de cet artifice dangereux avec le projet de mutualisation des dettes publiques de la zone euro : le subprime rate grec, italien et portugais, le prime rate allemand et néerlandais, la qualité intermédiaire française et belge entreraient dans la composition de ces nouveaux CDO d’origine publique.

Il s’agit, ni plus, ni moins, de prendre en otages l’économie et le contribuable allemand pour préserver les banques et l’euro, permettant de faire jouer la solidarité financière entre les clochards du Sud et les nantis du Nord. Berlin l’a compris qui a fait obstacle aux demandes de Paris au prix d’une concession sur l’accroissement du budget de l’Union. Mas les demandes du président français trahissent la nature de son projet. Dès lors, de quoi Macron est-il le nom ? D’un militant de l’Europe intégrée ou d’un majordome de la corporation bancaire ? Sans doute une peu les deux, car il incarne cette dialectique de l’idéologie et des intérêts qui est au cœur de l’expérience néolibérale.

                                                                                               Jean-Luc Gréau.

*******

 

 

[1] « Investors set to remain unforgiving on Italian populist’s debt diagnosis » John Plender Financial Times 30 mai 2018.

[2] La récession de 2008 a porté la dette publique française de 65% à 85% du PIB, la crise de la zone euro  l’a porté à près de 100%.

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8 juillet 2018 7 08 /07 /juillet /2018 13:55

On sait que la monnaie unique a fait disparaitre le lien fondamental qui, historiquement, reliait la monnaie à l’Etat. Au moment où des partis eurosceptiques prennent le pouvoir, il n’est pas inutile de rappeler ce fait.  Ce que l’on peut désigner par « big bang » des Etats, c’est-à-dire leur origine et leur naissance se comprend le plus souvent comme un processus faisant apparaitre un lien entre un créancier - le prince - et des débiteurs - les sujets - lien largement confirmé par un objet politique qu’on appellera « monnaie ». Toujours sur le plan historique, cet objet sera du métal précieux contrôlé par le prince, métal qui, par sa suprême liquidité, pourra servir au paiement de mercenaires voire de dettes envers d’autres princes. Le pouvoir, en sélectionnant l’objet servant au paiement des dettes invente déjà ce qui sera ultérieurement le circuit du Trésor. Il faudra payer tout ou partie du montant de l’impôt en métal précieux, lequel redescendra dans la société par la voie de la dépense publique. Une bonne partie de l’histoire monétaire peut se lire au travers de 2 lignes de forces, l’une verticale, celle de l’Etat et de son circuit du Trésor, et celle horizontale des marchands et financiers qui chercheront à utiliser au mieux, voire à contrarier la puissance du prince. Dans ce monde, il est important de contrôler mines de métal et « hôtels des monnaies » qui, de fait, seront les premières banques centrales. A partir de ces dernières, un « seigneuriage » sera d’autant plus facilement prélevé que le métal étant « réserve de valeur » sa thésaurisation potentielle entraine une rareté elle-même accrue par les besoins d’une économie qui se développe.  

Il est important de rappeler cette trop rapide fresque historique pour comprendre le démantèlement des Etats résultant de la construction de « l’euro système ». La banque centrale est devenue un objet séparé des Etats avec l’idée d’indépendance de l’institut d’émission. Mieux, les Etats qui, encore au vingtième siècle, pouvaient partiellement se nourrir de seigneuriage, par exemple les fameuses « avances non remboursables » au Trésor sont devenus des « interdits bancaires ». Chaque Etat dispose d’un compte du Trésor à sa Banque centrale, mais il est interdit à ladite banque de lui accorder un quelconque crédit. Et s’il existe une politique monétaire, elle est le fait d’une institution complètement extérieure, la Banque Centrale européenne qui,  de par sa vocation holistique, ne peut s’adapter aux réalités économiques spécifiques de chacun des pays de la zone.

C’est dans ce contexte qu’il faut imaginer la volonté du nouveau pouvoir italien d’émettre des certificats de Trésorerie, un peu comme jadis les hôtels des Monnaies frappaient le métal. Et le but serait de remédier à une situation économique particulièrement difficile.

De façon très résumée cette situation économique de l’Italie résulte pour l’essentiel d’une stagnation, voire un déclin exceptionnel de la productivité du travail, laquelle passe de 100 en 1996 à 98 en 2018. Soulignons que, dans le même temps la productivité du travail est passée de 100 à 150 aux USA, de 100 à 130 en Grande Bretagne, et de 100 à 120 en Allemagne. Ce fait fondamental, assorti d’un partage des revenus défavorable aux entreprises, explique la faiblesse de la rentabilité du capital, celle de l’investissement et au final la stagnation en longue période du PIB. Stagnation qui entrainera un affaissement international du pays que l’on pourra mesurer par l’évolution relative de sa compétitivité internationale :  hausse de 70% du volume des exportations depuis l’avènement de la monnaie unique, à comparer avec les hausses correspondantes pour la France (130%), ou mieux l’Allemagne (230%). Bien évidemment, on notera une grande corrélation entre ces faits et l’irruption de la monnaie unique, et corrélation aussi entre les dévaluations régulières de la Lire de jadis et l’extraordinaire réussite industrielle italienne jusqu’à la fin des années 80. Une réussite qui se déversait, certes plus modestement, dans le sud du pays grâce à des taux de change tenant compte de l’improductivité relative du sud par rapport au nord. En clair une Italie hétérogène adoptant déjà une monnaie unique pour l’ensemble du pays, mais une monnaie adaptée à la région la moins prospère.

Côté financier,- il faut bien sûr rappeler une dette publique colossale (132% du PIB) et donc un service de la dette venant naturellement s’ajouter aux dépenses publiques. Il faut aussi rappeler un stock élevé de créances douteuses (plusieurs centaines de milliards d’euros) alourdissant les bilans d’un système bancaire fragile.

C’est dans ce contexte que vient l’idée de monnaie parallèle qui, de par son double effet apparent d’instrument supplémentaire de la dépense publique et de réducteur d’imposition, est un point d’accord entre des partis au pouvoir dont les buts sont divergents.

L ’objectif est bien évidemment de renouer avec une croissance forte elle-même nourrie par des gains de productivité élevés issus d’investissements de modernisation tout aussi (quantitativement et qualitativement) importants. Tout aussi évidemment, il s’agit de desserrer les contraintes de la monnaie unique qui, dans le cas italien, imposent un excédent budgétaire primaire très élevé en raison d’un service de la dette très lourd. Contraintes qui entrainent un climat continuellement récessif et le déclin marqué du pays.

La victoire des partis dits « populistes » correspond ainsi à la volonté de mettre fin à cette situation.

Le principe de la monnaie parallèle est alors assez simple : il s’agit de construire un instrument de paiement, qui ne peut être juridiquement interdit par Bruxelles et qui permet de desserrer l’étau de la contrainte budgétaire. Cet instrument est un « bon de Trésorerie » émis par le Trésor lui-même qui servira de paiement de tout ou partie de l’impôt pour son détenteur. Concrètement, l’Etat règle ses engagements (achats, subventions, dette) par des Bons, lesquels - au terme d’une circulation correspondant au monde des affaires - viendront en déduction des montants d’impôts à payer au Trésor. Beaucoup de choses peuvent être imaginées ici : qualité des bons assis sur différents types d’impôts (TVA, Revenu, etc.) échéance du titre (court terme, moyen terme, etc.), qualité des bénéficiaires (investisseurs, producteurs, consommateurs, etc.). On peut aussi imaginer un paiement du service de la dette publique par émission de bons de trésorerie, ce qui revient à diminuer la charge de ladite dette. On peut ainsi imaginer des modalités nombreuses qu’il convient d’instruire en fonction des objectifs et de leur efficience.

Mais beaucoup de questions se posent immédiatement : si le titre est un instrument de paiement, sera -t-il assorti d’un cours légal ? un cours forcé ? Y aura-t-il mécaniquement un marché secondaire du bon de trésorerie ? une « loi de Gresham»? Plus fondamentalement, les défenseurs de l’euro proclameront que le déficit caché ne peut l’être très longtemps puisque la procédure revient à augmenter les dépenses publiques tout en diminuant à terme les prélèvements. On cache le non-respect des traités aujourd’hui… mais ils réapparaitront demain affirment les défenseurs de la monnaie unique.

A ce risque, la réponse est simple et consiste à considérer que la croissance retrouvée permettra des recettes fiscales supérieures au volume des bons en circulation, croissance et réduction du déficit fiscal allant de pair. En allant plus loin dans le concret, on peut imaginer que le supplément de dépense publique, par son effet migratoire, allège successivement les contraintes comptables de toutes les instances productives ou consommatrices. Une commande publique redresse une rentabilité ici… qui permet un règlement de dette là, un crédit ailleurs, un investissement plus loin, etc. De quoi assainir une relation particulièrement complexe en Italie entre banques chargées de créances douteuses et entreprises en difficultés générant les dites créances, une situation qui rappelle un peu celle de l’aveugle et du paralytique. Plus la chaine est longue et plus l’efficience des bons de trésorerie est grande. Inversement plus elle est courte et plus l’efficience est faible.

C’est la raison pour laquelle, dans cette affaire, la confiance est importante : si les bons deviennent une quasi monnaie, l’économie italienne pourra redémarrer. Inversement si la confiance est faible ou fragile l’effet risque d’être catastrophique.

Cette confiance peut- elle -même- être mesurée par la différence entre taux italien et allemand sur la dette publique, ce qu’on appelle le « spread de taux ». Si le lancement des bons de trésorerie réduit le spread de taux, cela signifie qu’il n’y a pas de fuite de capitaux, que la confiance règne, et que rien n’est entrepris pour détruire les effets positifs des bons sur l’activité économique. Dans ce cas le succès est probable et, en longue période, cela peut signifier que le retour de gains importants de productivité peut éviter la dévaluation et le retour de la Lire. Bien entendu cela suppose que ces gains de productivité soient significativement supérieurs à ceux des voisins de l’euro zone et vienne ainsi permettre le maintien de la monnaie unique : l’équivalent d’une quasi dévaluation interne se substituant à une dévaluation externe qui continue de rôder….

Nous ne connaissons pas le chemin qui se dessinera mais il est intéressant de noter que le dispositif qui va peut-être émerger remet en selle des principes radicalement opposés à toutes les croyances et dogmes du monde de la finance. Les bons de trésorerie deviennent une quasi-émission monétaire orchestrée par l’Etat, soit l’équivalent de ce qui existait lorsque banques centrales et Etats ne formaient de fait qu’une seule et même institution. Réalité qui s’oppose au principe devenu planétaire depuis la prise progressive du pouvoir par la finance partout dans le monde et qui a partout exigé l’indépendance des banques centrales et la fin de toute forme de seigneuriage au profit des Etats.

Bien évidemment l’émission de bons risquera très vite, comme nous le suggérons, d’élargir le spread de taux ce qui peut amener le gouvernement italien à mettre en place un contrôle des changes ….et renforcer les doutes… d’où un cercle vicieux possiblement catastrophique. Il faut donc comprendre que logiquement les acteurs du monde de la finance vont entrer en guerre contre le gouvernement italien et, de fait, tenter de le décrédibiliser. L’arme privilégiée étant de proclamer haut et fort que le gouvernement va ruiner les épargnants…

La chose ne sera pourtant pas facile car l’arme en question peut très bien se retourner contre ses utilisateurs si l’Etat italien s’appuie sur une souveraineté réaffirmée. On peut en effet imaginer la contagion suivante :

-la hausse des taux sur la dette italienne débouche sur un contrôle des changes et un essaimage vers les pays les plus endettés (Espagne) ;

- La baisse des cours affaiblit les banques européennes porteuses de dettes italienne (soit selon les chiffres fournis par « l’European Banking Association » près de 25 milliards d’euros de titres  pour les banques espagnoles, 30 milliards d’euros pour les banques françaises… et 172 milliards d’euros pour les banques italiennes) ;

-Mais elle affaiblit aussi- par contamination-  les banques européennes porteuses de dette espagnole ( 13 milliards d’euros pour les banques françaises, 23 milliards pour les banques italiennes …et 211 pour les banques espagnoles) ;

-l’émission de bons de trésorerie entre en difficulté : on ne peut sauver les banques- en crise d’illiquidité- avec de tels titres , et plus encore on ne peut faire face au passif extérieur net (10 % du PIB italien selon NATIXIS) avec ces mêmes titres…tandis que l’Espagne contaminée ne peut honorer ses engagements extérieurs (80% de son PIB selon la même source) ;

- explosion finale de l’euro avec ses conséquences sur tout ou parti des actifs nets extérieurs allemands (60% de son PIB selon NATIXIS), ce qui représente une gigantesque perte en capital pour le pays, auquel il faut ajouter la disparition de sa « compétitivité cout » par une réévaluation élevée (30% ?)

L’exercice assumé de la souveraineté de l’Italie et la panique des marchés sont ainsi porteurs d’un rétablissement des souverainetés chez tous les voisins.

L’ampleur d’un tel processus, sans doute élargi encore par l’énormité des stocks de produits dérivés contaminés, est évidemment connu de nombre d’acteurs et Il est certes possible d’imaginer un autre scénario plus complaisant avec le rétablissement d’un circuit du Trésor en Italie. On peut imaginer une Allemagne, très inquiète devant un risque majeur, devenir réaliste et fermer les yeux sur la monnaie parallèle italienne…qui dès lors essaimerait dans d’autres pays…et finirait par transformer l’euro- quasi-spontanément- en monnaie commune. Un tel dispositif mettrait fin au grand démantèlement des Etats et permettrait à ces derniers de retrouver l’essentiel de leur souveraineté. Le couple monnaie/Etat, momentanément abandonné par l’aventure fort singulière de la monnaie unique, serait reconstitué et permettrait le retour des fondements démocratiques des sociétés européennes.

                                                                                                                      Jean Claude Werrebrouck

 

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 06:38

Le caractère déplorable de la situation économique de l’Italie est maintenant suffisamment connu pour ne pas y revenir. La coalition au pouvoir est très hétéroclite et devra rapidement faire émerger un outil assurant aussi bien la pleine satisfaction de ceux qui souhaitent une diminution de pression fiscale (Ligue) que celle des propagandistes d’une hausse de la dépense publique (cinq étoiles). Cet outil n’est autre qu’une monnaie parallèle dont l’architecture est déjà en discussion. En ce domaine idées et pratiques sont fort anciennes, mais c’est un groupe d’économistes italien sous la direction de Biagio Bossone qui a relancé la question en 2015.

I’objectif est bien évidemment de renouer avec une croissance forte elle-même nourrie par des gains de productivité élevés issus d’investissements de modernisation tout aussi (quantitativement et qualitativement) importants. Tout aussi évidemment, il s’agit de desserrer les contraintes de la monnaie unique qui dans le cas italien imposent un excèdent budgétaire primaire très élevé en raison d’un service de la dette très lourd. Contraintes qui entrainent un climat continuellement récessif avec stagnation voire recul de la productivité et croissance nulle. Et contraintes qui à terme déclassent un pays qui voit son flux d’exportations se rétrécir depuis la naissance de l’euro par rapport à celui de ses voisins immédiats (hausse de seulement 70% du volume des exportations contre hausse de 130% pour la France et 230% pour l’Allemagne)

La victoire des partis dits « populistes » correspond ainsi à la volonté de mettre fin à cette situation.

Le principe de la monnaie parallèle est alors assez simple : il s’agit de construire un instrument de paiement qui ne peut être juridiquement interdit par Bruxelles et qui permet de desserrer l’étau de la contrainte budgétaire. Cet instrument est un « bon de trésorerie » émis par le Trésor lui-même qui servira de paiement de tout ou partie de l’impôt pour son détenteur. Concrètement l’Etat règle ses engagements (achats, subventions, dette) par des Bons, lesquels -au terme d’une circulation correspondant au monde des affaires- viendront en déduction des montants d’impôts à payer au Trésor. Beaucoup de choses peuvent être imaginées ici : qualité des bons assis sur différents types d’impôts (TVA, Revenu, etc.) terme du titre (court terme, moyen terme, etc.), qualité des bénéficiaires ( investisseurs, producteurs, consommateurs, etc.). On peut aussi imaginer un paiement du service de la dette publique par émission de bons de trésorerie, ce qui revient à  diminuer la charge de la dite dette. On peut ainsi imaginer des modalités nombreuses qu’il convient d’instruire en fonction des objectifs et de leur efficience.

Mais beaucoup de questions se posent immédiatement : si le titre est un instrument de paiement, sera  t-il assorti d’un cours légal ? un cours forcé ? Y aura-t-il mécaniquement un marché secondaire du bon de trésorerie ? une loi de «Gresham»? Plus fondamentalement les défenseurs de l’euro proclameront que le déficit caché ne peut l’être très longtemps puisque la procédure revient à augmenter les dépenses publiques tout en diminuant à terme les prélèvements. On cache le non-respect des traités aujourd’hui… mais ils réapparaitront demain disent les défenseurs de la monnaie unique.

A ce risque, la réponse est simple et consiste à considérer que la croissance retrouvée permettra des recettes fiscales supérieures au volume des bons en circulation, croissance et réduction du déficit fiscal allant de pair. En allant plus loin dans le concret, on peut imaginer que le supplément de dépense publique, par son effet migratoire, allège successivement les contraintes comptables de toutes les instances productives. Une commande publique redresse une rentabilité ici… qui permet un règlement de dette là, un crédit ailleurs, un investissement plus loin, etc. De quoi assainir une relation particulièrement complexe en Italie entre banques chargées de créances douteuse et entreprises en difficultés générant lesdites créances. Une situation qui rappelle un peu celle de l’aveugle et du paralytique. Plus la chaine est longue et plus l’efficience des bons de trésorerie est grande. Inversement plus elle est courte et plus l’efficience est faible.

C’est la raison pour laquelle, dans cette affaire, la confiance est importante : si les bons deviennent une quasi monnaie, l’économie italienne pourra redémarrer. Inversement si la confiance est faible ou fragile l’effet risque d’être catastrophique.

Cette confiance peut elle -même être mesurée par la différence entre taux italien et allemand sur la dette publique, ce qu’on appelle le « spread de taux ». Si le lancement des bons de trésorerie réduit le spread de taux, cela signifie qu’il n’y a pas de fuite de capitaux, que la confiance règne, et que rien n’est entrepris pour détruire les effets positifs des bons sur l’activité économique. Dans ce cas le succès est probable et, en longue période, cela peut signifier que le retour de gains importants de productivité peut éviter la dévaluation et le retour de la Lire. Bien entendu cela suppose que ces gains de productivité soient significativement supérieurs à ceux des voisins de l’euro zone et vienne ainsi permettre le maintien de la monnaie unique : l’équivalent d’une quasi dévaluation interne se substituant à une dévaluation externe qui continue de rôder.

Nous ne connaissons pas le chemin qui se dessinera mais il est intéressant de noter que le dispositif qui va peut-être émerger remet en selle des principes radicalement opposés à toutes les croyances et dogmes du monde de la finance. Les bons de trésorerie deviennent une quasi-émission monétaire orchestrée par l’Etat, comme au bon vieux temps où banques centrales et Etats ne formaient de fait qu’une seule et même institution. Réalité qui s’oppose au principe devenu planétaire depuis la prise progressive du pouvoir par la finance partout dans le monde et qui a partout exigé l’indépendance des banques centrales et la fin de toute forme de seigneuriage au profit des Etats. De quoi faire de ces derniers, pourtant souvent propriétaires de leur banque centrale des « interdits bancaires ».

Bien évidemment l’émission de bons risquera très vite, comme nous le suggérons, et avec déjà la grande presse économique qui se manifeste bruyamment, d’éveiller des doutes, ce qui peut amener le gouvernement italien à introduire la fin de la libre circulation du capital….et renforcer les doutes… d’où un cercle vicieux possiblement catastrophique Il faut donc comprendre que logiquement les acteurs du monde de la finance vont entrer en guerre contre le gouvernement italien et, de fait, tenter de le renverser. L’arme privilégiée étant de proclamer haut et fort que le gouvernement va ruiner les épargnants…

Il appartient à tous les citoyens du monde de bien comprendre ce qui risque de se jouer en Italie. Il leur appartient aussi  de se rassembler pour soutenir un gouvernement qui pourrait s’enorgueillir de réanimer des « Lumières » depuis si longtemps disparues.

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13 mai 2018 7 13 /05 /mai /2018 15:59

http://www.lacrisedesannees2010.com/2018/05/un-referendum-d-initiative-populaire-sur-la-monnaie.html

 Les thèmes abordés sont d’une brûlante actualité à un moment où des partis politiques nouveaux vont accéder au pouvoir dans un Etat fondateur de l'Union Européenne avec l’ambition de créer une monnaie parallèle à l’euro, un peu comme l’avait imaginé le ministre des finances Varoufakis en 2015 à Athènes.

Il reste quelques places disponibles à notre colloque du 24 Mai à l’Assemblée nationale. Je rappelle que l’inscription est gratuite et qu’il suffit de nous envoyer vos nom, prénom, date et lieu de naissance afin que les services de l’Assemblée puissent contrôler votre identité. J’ajoute que ces mêmes services n’accepteront pas d’inscription au-delà du 18 mai.

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Dernières Inscriptions par mail à l’adresse suivante : miwerrebrouck@nordnet.fr

 

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7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 05:03

Selon un sondage de la SSR, une majorité relative s’est déclarée en faveur de l’initiative Monnaie pleine en Suisse romande et au Tessin . La Suisse italienne a obtenu 45%  pour et 36%  contre ; la Suisse romande 42%  pour et 27%  contre.
Le sondage confirme clairement la revendication de l’initiative Monnaie pleine : 59% des personnes interrogées veulent que seule la Banque nationale crée le franc suisse. En outre, 62% sont d’avis que la création monétaire des banques commerciales conduit à des bulles risquées. Toutefois, sur l’ensemble de la Suisse, seul 35% des sondés sont pour l’initiative Monnaie pleine.

Les commentateurs de l'initiative Monnaie pleine expliquent  les différences de résultats par le fait que la Suisse alémanique a fait l’objet d’une campagne d’opposition plus agressive que dans les autres régions. Il est difficile de juger mais d'autres paramètres peuvent intervenir. Parmi ces derniers, il nous semble que le facteur culturel est important. Il est très probable que les électeurs de la Suisse alémanique soient équipés du logiciel du peuple allemand, c'est à dire les principes de "l'ordo-libéralisme" qui font de la monnaie un objet qui ne peut être manipulé par l'Etat. La Suisse doit ainsi être régie par des règles procédurales. Cette approche complémentaire peut aussi expliquer pourquoi la campagne électorale est si rude dans cette partie du pays : il doit y avoir, vis à vis de l'Etat, une indépendance complète de la gestion monétaire comme il y a une indépendance complète dans les affaires de justice. Mais cette même approche est elle-même insuffisante car on sait que l'initiative "Monnaie pleine" ne met pas en cause l'indépendance des banques centrales, ce qui est la pierre angulaire de l'ordo-libéralisme. Il est difficile, dans ces conditions, de ne pas penser que le logiciel allemand si bien théorisé par Habermas et les principes qu'il en retire ne sont  pas une magnifique opportunité pour les intérêts supérieurs du système monétaro-financier.

Mais, beaucoup plus important est le fait de constater que le débat en Suisse est aujourd'hui "bruyant", ce qui est un gage de démocratie, même "procédurale", pour reprendre l'expression d'Olivier Mongin. En France, nous sommes informés de beaucoup de choses mais les questions de fond sont savamment mises sur le côté.

Pour conclure,   le thème de notre  colloque du  24 mai prochain est en pleine actualité. Le  colloque est  évidemment gratuit mais  l'inscription est obligatoire. Pour vous inscrire, retournez à l'article ci-dessous et respectez- bien la procédure.

Je rappelle que, pour les étudiants des écoles doctorales, une attestation de présence sera fournie à tous les intéressés. Je rappelle enfin que les hommes politiques, députés, sénateurs, etc. respecteront "l'esprit colloque" c'est-à-dire un échange d'idées sur une question qui dépasse largement les appartenances.

 http://www.lacrisedesannees2010.com/2018/05/un-referendum-d-initiative-populaire-sur-la-monnaie.html

 

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