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2 mai 2018 3 02 /05 /mai /2018 07:46

      Les citoyens suisses vont pouvoir, dans le cadre d'une votation le 10 juin prochain, se prononcer sur leur régime monétaire : faut-il laisser aux banques le soin de créer la monnaie, ou faut-il réserver cette compétence à la seule banque centrale qui en détiendra le monopole? Les lecteurs du blog savent que la question n'est pas technique et qu'elle est un véritable choix de société. 

Par contre, les lecteurs du blog savent aussi que ce débat est inexistant en France. C'est la raison pour laquelle il nous faut remercier l'Assemblée Nationale qui a bien voulu que nous organisions le colloque consacré à ce thème.   

On trouvera dans la présentation ci-dessous  le programme du colloque.

Important: L'accès à l'Assemblée n'est pas libre. Il est donc obligatoire de s'inscrire par mail à l'adresse suivante: miwerrebrouck@nordnet.fr   en précisant vos nom, prénom, date et lieu de naissance. Ne pas oublier de se munir d'une pièce d'identité car, pour des raisons de sécurité, les personnels de l'Assemblée Nationale vérifieront que vous êtes  bien inscrit au colloque.        

 

                                                           Monnaie et prospérité économique

          Demain : Quelle monnaie pour quel Monde ?

                 Assemblée nationale le 24 mai 2018, 14h/18h

                126, rue de l'Université, salle 6217, Paris 7ème

             (Métro : Assemblée nationale ou Invalides)                   

 

Problématique

La monnaie est-elle, peut-elle, ou doit-elle être un simple moyen neutre d'échange et de réserve ou, aussi, un moyen de gouvernance économique, de prospérité, voire un objet de spéculation ? Dollar, convertibilité-or, crise de l'Euro, explosion de la dette mondiale, spéculations sur le marché monétaire, crise des subprimes, bitcoin, émission monétaire par les banques privées, relance keynésienne, 100% Money...Le référendum constitutionnel suisse d'initiative populaire du 10 juin 2018 sur la ''monnaie pleine'' réactive un débat de fond séculaire : Qui décide et Qui contrôle l'émission monétaire ? Une occasion de reprendre ce débat crucial mais souvent oublié.

Ouverture du séminaire

14h00 - M. Julien AUBERT, député du Vaucluse, membre de la Commission des finances, magistrat à la Cour des Comptes.

- M. Jean-Pierre GERARD, chef d’entreprise, membre honoraire du conseil de la politique monétaire de la Banque de France, président du club des numéros un mondiaux français à l’exportation, Président du G21 et de l’institut POMONE.

Animation générale: Jean Sébastien Ferjou  journaliste et directeur d'ATLANTICO

14h30 1/ Introduction : La monnaie, sa fonction, hier et aujourd’hui

État de la question monétaire. Le rôle de la monnaie dans la cité et dans l'économie, ce qu’elle était, ce qu’elle est devenue, ce qu'elle devrait être ou pas. Dimensions philosophique, historique, juridique, politique, économique.

Intervenants : Henri Temple, Université de Montpellier, et Jean Claude Werrebrouck, Université de Lille

 

15h00 2/ Changement de paradigme : un projet de réforme monétaire

Thèmes abordés : les insuffisances du présent système monétaire, le projet Suisse de refondation, effets attendus, nouveau paradigme de la dette publique, gestion de la phase de transition entre ancien et nouveau système.

Intervenants : Christian Gomez, Docteur en Sciences économiques et ancien dirigeant de banque Suisse ; Gérard Lafay, professeur émérite, Université de  Paris 2 ; Steve Keen, Kingston University de Londres ; Jézabel Couppey Soubeyran, Université de Paris1 Sorbonne; Jean -Marc Heim, juriste, organisateur de l'initiative monnaie pleine en suisse

 

16h15 3/ Une régulation modernisée préférable à un changement de paradigme?

Thèmes abordés : Les risques de la « monnaie pleine » (fin de l’indépendance des banques centrales, fin du libéralisme au profit d’une gestion publique des encours de crédit, destruction des mécanismes d’allocation optimale du capital, fuite des capitaux et contrôles des mouvements de capitaux) ; revisiter et améliorer la régulation bancaire actuelle.

Intervenants : Jean Michel Naulot, ancien banquier et membre du collège de l’Autorité des marchés financiers (AMF), Henri Sterdyniak économiste à l'OFCE; François Schaller, ex-rédacteur en chef de l’AGEFI et de PME magazine de Genève.

 

17h30 4/ Questions de la salle et débat

 

18h00 Fin du colloque

 

 

 

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19 avril 2018 4 19 /04 /avril /2018 14:06

Le blog de la Banque de France (Eco Notepad) révèle dans un billet en date du 17 avril 2018 en quoi les importations à bas coût ont permis d’accroitre le pouvoir d’achat des français.

L’article signé par Juan Carluccio, Erwan Gautier et Sophie Guilloux-Nefussi nous informe que- pour l’année 2014 - le gain de pouvoir d’achat fut ainsi de 1000 euros par ménage. Un tel calcul n’est probablement pas simple car, entre autres paramètres, il faut s’entendre sur la notion de bas coût et la liste des pays fournisseurs sur lesquels appuyer l’estimation. L’article se voulant scrupuleux dans les limites de son périmètre d’analyse, il aborde également les effets des importations sur la réduction de l’inflation et évoque aussi ceux concernant la compétitivité des entreprises résidentes, qui ont aussi bénéficié de consommations intermédiaires avantageuses. De quoi, en principe, accroitre la valeur ajoutée des dites entreprises.

On aimerait toutefois aller beaucoup plus loin pour avoir une évaluation plus exhaustive des effets de la mondialisation sur la France. Si le pouvoir d’achat a augmenté, cela signifie aussi que le partage des gains de productivité à partir des entreprises résidentes a pu s’opérer davantage en faveur de ces dernières. Les revendications salariales se modèrent mécaniquement si du pouvoir d’achat peut « tomber du ciel ». C’est bien ce que l’on constate lorsque l’on examine en longue période la partage de la valeur ajoutée. Mais un autre effet importe beaucoup : la pression concurrentielle plus élevée fait passer en mode survie des entreprises dont la compétitivité était, avant la mondialisation, plus élevée : De quoi affaisser leur modernisation, donc l’investissement ou leurs capacités exportatrices. C’est ainsi qu’il est souvent affirmé que l’âge moyen de l’outil industriel français serait le double de son équivalent allemand.

Maintenant, la mondialisation ayant mis en place la liberté complète de la circulation du capital, les entreprises résidentes sont aussi invitées à participer au « gâteau des coûts bas » en se démantelant et en planifiant une optimisation permanente de la chaine de la valeur à l’échelle mondiale. Les échanges internationaux étant d’abord des échanges de produits industriels, cela signifie mécaniquement un affaiblissement des bases industrielles du pays. Il est inutile de préciser que la réalité empirique confirme le raisonnement, et il suffit d’avoir en tête l’effondrement de l’industrie automobile française. Cet effondrement est naturellement aussi un effondrement des savoirs locaux correspondants, et une réorientation majeure de l’outil de formation vers le secteur des services. Ce qui signifie aujourd’hui que toute réindustrialisation, si modeste soit-elle, est de fait hors de portée des compétences du pays. D’où les débats sur un chômage structurel qui ne fait que s’élever avec l’impossibilité pour nombre d’entreprises industrielles de faire face à toute augmentation de la demande faute de trouver la main d’œuvre correspondante.

Les activités de service prenant de l’ampleur, les gains globaux de productivité ne peuvent que décroitre ce qui rend plus coûteux nombre de postes de dépenses du budget des ménages et au final une captation des gains des importations nouvelles par des dépenses dites incompressibles. Les effets bénéfiques de la mondialisation sont ainsi mangés par ses conséquences globales sur l’économie résidente.

On pourrait certes, continuer le raisonnement et évoquer une conséquence, il est vrai, très indirecte de la mondialisation.  La construction européenne aurait pu s’opérer sans l’abandon de la souveraineté sur les monnaies.  Le choix d’un modèle réduit et parfait de mondialisation qu’est la zone euro a abouti à renforcer les effets négatifs sur la France : taux de change surévalué qui accroit les gains à l’importation mais affaisse une compétitivité déjà insuffisante.

On pourrait aussi poursuivre le raisonnement en évoquant le solde des emplois (destruction/création) dont on sait qu’il est globalement négatif en raison du déséquilibre extérieur abyssal :

-  en  envisageant les conséquences macroéconomiques et en particulier le poids croissant d’un Etat social qui se gonfle de la gestion de la crise… avec le raisonnement singulier selon lequel le pays ne peut plus se payer un Etat-providence pour faire face à la mondialisation alors que c’est cette dernière qui contribue à le rendre obèse ;

- en évoquant l’emprisonnement dans la mondialisation par effondrement structurel des élasticités/prix à l’importation ;

- en évoquant les questions environnementales liées à la boursouflure des échanges de marchandises, etc.

Certes, les effets complexes que nous ne faisons qu’esquisser, sont probablement semblables à ceux perçus par les autres nations également impliquées dans la mondialisation. Et parfois ces autres nations - il suffit de penser à l’Allemagne- connaissent des résultats globaux plus avantageux.

C’est oublier que ces effets complexes ont pour cadre un faible taux de change pour l’Allemagne (le cours de l’euro est toujours inférieur à ce que serait celui du Mark) et un taux de change trop élevé pour la France ( le cours de l’euro est toujours supérieur à ce que serait celui du Franc). La puissance déstabilisatrice des importations à bas coût est ainsi plus importante avec un taux de change artificiellement élevé et plus faible avec un taux de change artificiellement faible. Et il faut bien parler d’artifice, puisque le cours de la monnaie unique n’est qu’une moyenne, entre des cours de monnaies disparues mais qui continuent de représenter des économies restées ce qu’elles étaient, et qui vont se déformer en restant dans leur principe d’identité.

Ainsi, la France va continuer de  se désindustrialiser massivement et les usines à produire, vont laisser la place aux « usines à vendre » (Grande distribution), tandis que l’Allemagne va très largement maintenir ses usines à produire et ne laisser qu’une place plus limitée pour les « usines à vendre ».

Aborder la mondialisation en focalisant les raisonnements sur les bénéfices pour les ménages revient à produire une vision partiale de la réalité. Utiliser les arguments correspondants, notamment dans les médias, à l’encontre du Brexit, à l’encontre des populistes ou des souverainistes ....  revient à un acte de propagande d’autant plus efficace qu’on laisse les citoyens dans l’obscurantisme économique.

 

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 07:09

La mondialisation s’est annoncée comme vaste modification institutionnelle. Au plus haut niveau, elle s’est affirmée comme le passage d’une économie enkystée dans les Etats à des Etats enkystés dans l’économie.

Ce renversement de dominante est naturellement le fait des Etats eux-mêmes qui se sont adaptés aux exigences des grandes entreprises : en finir avec un certain type de frontières, donc mettre en place des dispositifs assurant leur transformation institutionnelle. Ce sera le cas de la libre circulation des capitaux qui introduira progressivement la perte de l’outil « taux de change » et surtout l’indépendance des banques centrales, elles-mêmes jusqu’alors institutions périphériques d’Etats centraux souverains. Ce sera aussi, bien sûr, le cas de la circulation des marchandises lesquelles seront déchargées de taxes et soumises aux règles extra-étatiques de l’OMC. Les Etats désarmés accepteront même de s’engluer dans un ensemble considérable d’autorités administratives indépendantes (IAA) qui deviendront de hauts lieux du lobbying. Au nom de la concurrence, ils accepteront la fin des monopoles naturels et le démantèlement des infrastructures correspondantes. Déjà affaiblis, ils accepteront plus tard que, dans le cadre d’accords de libre-échange dits de seconde génération, des tribunaux privés pourront les flageller et les condamner pour avoir, le cas échéant, mal légiféré. Plus tard encore, ils constateront l’anéantissement de tout pouvoir monétaire et accepteront l’émergence de crypto-monnaies chargées de les réduire encore. Nous pourrions bien sûr multiplier les exemples.

L’effacement progressif de ce qui assurait la souveraineté des Etats devait aussi concourir à la modification institutionnelle de nombreuses entreprises.

Jadis fixées en un lieu, elles rassemblaient des individus entrant dans des rapports de coopération étroits. Les salariés étaient ceux de l’institution et les propriétaires en étaient les acteurs vivants et le plus souvent présents. La coopération était bien évidemment conflictuelle, mais parce que coopération, la société correspondante laissait peu de monde à l’écart : il n’était pas pensable que le groupe social dominant, très minoritaire, puisse être complètement détaché du reste de la société. Sa domination ne pouvait se pérenniser qu’en prêtant attention aux dominés. La sécession des dominants était peu imaginable.

La mondialisation va largement modifier le décor. L’entreprise est devenue désarticulée avec une répartition planétaire d’établissements devenus simples maillons d’une chaine dite de la valeur. L’établissement perd l’essentiel de son caractère institutionnel : il est largement nomade et peut facilement changer de lieu. Ces dirigeants, beaucoup plus nomades encore, ignorent largement la réalité de l’entreprise comme lieu de coopération. Du point de vue des salariés relativement immobiles, il s’agit de retenir un lieu de travail qui peut disparaitre à tout instant et qui est managé par des cadres qui, eux-mêmes, n’ont qu’une faible idée du principe général d’intégration et ne sont que des agents qui doivent rendre des comptes, en respectant des normes. Parmi ces dernières, les normes comptables IFRS – mondialement appliquées - dessinent, découpent et redécoupent en permanence, au nom de la « fair value », les frontières de l’entreprise et de ses maillons. L’espace institutionnel de l’entreprise désarticulée est devenu pauvre : il y a moins à coopérer puisque l’institution est devenue précaire. Certes, il reste des espaces de coopération dans les entreprises du monde ancien, mais ces dernières sont progressivement noyées dans ce nouveau monde. Globalement, se forme une classe importante de dirigeants non propriétaires qui, en raison de son nomadisme, n’a pu institutionnaliser de vrais lieux de coopération.  Tout un groupe social peut ainsi faire sécession et devenir pièce détachée du reste du monde. A la désarticulation des entreprises correspond la dislocation des sociétés. Et le salariat lui-même va se trouver contesté, avec l’idée que la crise est aussi le fait « d’insiders » décidément « égoïstes », avec l’idée qu’il faut dépasser le salariat, introduire de la flexibilité dans les codes du travail, « libérer les salariés » en les transformant en « entrepreneurs », créer des « contrats de mission » à côté ou à l’intérieur « d’entreprises de missions », etc. Devenues une non-institution dans l’espace des Etats, pourquoi et comment faudrait-il taxer ces entreprises devenues insaisissables ?

Pour les Etats qui, dans l’ancien monde replié sur lui-même, avaient imaginé des espaces de solidarité de type Bismarckien en facilitant l’épanouissement d’un partenariat social chargé de gérer tout ou partie de l’Etat social, il faudra passer à un système tout au plus Beveridgien. Ainsi, une grande attention sera déployée pour bien distinguer ce qui dans le généreux solidarisme pourra devenir simplement assurantiel et ce, dans le cadre d’un marché financier. Beaucoup de travail en perspectives pour les « modernisateurs des Etats » encore enkystés dans les vieilles solidarités. Et puisque les Etats sont invités à ne plus être que les facilitateurs des marchés, les choix collectifs découlant d’élections dites démocratiques deviennent des « aberrations » : comment le politique pourrait-il faire mieux que le marché et ainsi le contrarier ? D’où une participation plus réduite lors des rendez-vous électoraux ou des résultats « aberrants » en ce qu’ils consacrent des victoires « populistes ». Deviennent ainsi désignées toutes les entreprises politiques dont le programme va contre les évidences de l’économie et de l’idée que l’on s’en fait dans les institutions où la discipline correspondante est enseignée.

Globalement les Etats agonisants n’ont pas encore commencé à réagir. Si les « populistes » menacent d’engendrer de nouvelles configurations institutionnelles, ils se heurtent encore aux évidences du marché : le retour du protectionnisme est déclaré par les libéraux comme un processus d’appauvrissement planétaire. N’est-il pas vrai –ainsi que le disent les économistes- que réprimer l’échange volontaire entre partenaires rationnels vient réduire les gains qui en découlent ? D’où les offensives médiatiques insistant lourdement sur l’augmentation des prix des marchandises importées venant réduire le pouvoir d’achat des nationaux. Et il est vrai que, sur les marchés politiques occidentaux, le spectre de l’appauvrissement est une arme redoutable puisque tous les électeurs sont concernés par la possible baisse du pouvoir d’achat. En contrepartie, les armes opposées sont moins puissantes : l’élargissement colossal de l’échelle des revenus avec ses conséquences macroéconomiques négatives est plus difficile à expliquer et à mettre en avant dans une société beaucoup moins solidaire ; les perdants de la mondialisation sont aussi des groupes bien spécifiques parmi d’autres groupes qui sont les gagnants, etc. En clair il est plus facile d’expliquer les gains de la mondialisation que ses effets pervers.

 En allant plus loin il est difficile, par exemple, d’expliquer que la mondialisation affaisse la résilience du monde. Ainsi il n’est pas facile d’expliquer que le nomadisme des objets, par exemple les produits de l’agriculture et de l’agro-alimentaire, est source de danger majeur pour l’alimentation et donc la survie des populations en cas de crise ou de guerre.

Plus fondamentalement encore, la mondialisation apparait comme la dernière étape de la libération de l’homme et la grande réconciliation de toute l’humanité. De quoi associer à ce projet toutes les forces politiques dites de gauche qui, elles aussi, œuvraient pour la fin des aliénations.  Avec pour fin ultime, la constatation de la fin du politique au profit d’un monde post-politique chargé de la simple bonne gestion des affaires. Jadis les entrepreneurs politiques se confrontaient sur des choix et des projets de société, aujourd’hui ils s’évaluent et se confrontent sur de simples compétences managériales. Les Etats n’enkystent plus les marchés, ce sont les marchés qui enkystent les Etats. Libertés fondamentales, droits de l’homme et effacement des Etats sont ainsi le produit de la marchandisation illimitée du monde occidental et de ses satellites….

Pour autant, si le mondialisme et sa version hypertrophiée qu’est l’européisme est l’idéologie officielle, il reste qu’elle est confrontée à des Etats qui ont conservé une configuration institutionnelle traditionnelle. Le voyage du président Nixon en Chine, il y a maintenant près de 50 ans, a offert la mondialisation aux USA mais n’a fait qu’égratigner l’ordre Chinois. Si l’Occident -davantage dans sa version européenne et moins dans sa version américaine- a vu l’ensemble de ses configurations institutionnelles se plier à la mondialisation, rien n’a changé en Chine : l’économie y est restée enkystée dans l’Etat alors même que le pays devient grande puissance économique. Pas de liberté de circulation du capital, pas de banque centrale indépendante, taux de change politiquement contrôlé, répression financière qui met le pays à l’abri des crises correspondantes, entreprises contrôlées et chargées d’une mission de mercantilisme généralisé allant jusqu’à la destruction des obligés partenaires occidentaux, etc.

Ce contexte n’est évidemment pas durable. La mondialisation, cantonnée au seul Occident, a gravement fragilisé ce dernier, lequel commence tout doucement à réagir. Il était assez logique que la réaction vienne d’abord de l’Etat américain. Une réaction a priori désordonnée puisque l’interventionnisme nouveau dans l’ordre des échanges internationaux, est accompagné d’une libéralisation accrue dans l’ordre de la finance. La réaction européenne sera plus complexe puisque globalement un pays, l’Allemagne, bénéficie grandement de la configuration mondialiste et ce, avec des entrepreneurs politiques fermement décidés à ce que rien ne change.

La période qui s’ouvre est intéressante. Les USA vont devenir plus agressifs dans leur lutte contre les déséquilibres commerciaux et vont utiliser toutes les armes de ce qui leur reste de puissance. Les européens vont afficher, malgré le rapprochement des élections, des divergences qui ne peuvent que s’accroitre avec pour issue une possible dislocation. Les reconfigurations institutionnelles correspondant à la fin de la mondialisation ne sont  pas écrites et l’histoire humaine continue.

On peut néanmoins imaginer que la fin des déséquilibres massifs -et donc un certain contrôle des comptes extérieurs de chaque Etat- se fera par des barrières tarifaires, monétaires, voire des contingentements et normes plus ou moins négociées et ce dans un cadre beaucoup moins multilatéral. Il en résultera bien sûr des modifications substantielles des chaines mondiales de la valeur. Les effets d’échelle seront réduits à la hauteur de ces barrières, d’où très probablement une modification du volume et du contenu des échanges internationaux et de leur évaluation : beaucoup moins de produits intermédiaires et beaucoup moins de mystères sur les prix de transferts. Ce ré- enkystement des échanges dans les Etats contestera les monopoles naturels privés qui se sont historiquement construits dans le numérique. Comment en retenir les immenses avantages tout en en réduisant ses effets pervers gigantesques ? L’affaire ne sera pas simple pour les nouvelles « sept sœurs » parties à la conquête du monde depuis leur territoire américain et chinois. Elle le sera davantage pour les anciens monopoles naturels des anciens Etats qui, faisant chemin inverse, s’évertuaient à créer des marchés privés de type rentiers - rail, énergie, etc. -  là où la puissance publique était la plus légitime.

 Bien évidemment, le secteur le plus mondialisé, la finance, risquera de voir son volume s’étioler considérablement avec une montée règlementaire qui, très vraisemblablement, limitera voire détruira ses activités prédatrices. Désormais, elle pourrait craindre l’établissement de lourds péages sur ses libres autoroutes (taux de change contrôlés, limites à la circulation du capital, banques centrales moins complaisantes, surveillance voire disparition du seigneuriage, limites réglementaires à la spéculation, etc.).

La montée du protectionnisme, parce qu’elle suppose de vastes reconfigurations institutionnelles et organisationnelles fera l’objet de confrontations majeures le long d’un chemin qui ne sera probablement pas linéaire.

Les forces porteuses de son maintien resteront considérables. Ainsi l’arme très réelle du recul du pouvoir d’achat avec toutes ses conséquences fera des consommateurs l’allié inattendu de la finance ou des dirigeants des grandes organisations qui se battront au nom des évidences de la bonne gestion. Ainsi du ventre des Etats contestés pourra naitre des bourgeonnements d’Etats nouveaux (Catalogne, Ecosse, etc.) qui, en raison même de leur faiblesse, verront un avantage compétitif à demeurer mondialistes. Ainsi l’individualisme, l’hédonisme, le culte du moi, le goût des émotions au détriment de la raison, le culte de l’ici et du maintenant, etc. résisteront ils à tout ce qui peut apparaitre comme retour en arrière voire un insupportable contrôle des libertés.  On pourrait multiplier les exemples de barrières très puissantes à la montée du protectionnisme.

C’est dire que sur les marchés politiques pourront naitre des jeux nouveaux aux résultats difficiles à imaginer. Certes les résultats que l’on disait « aberrants » vont se multiplier. Mais précisément parce que le populisme n’est que le résultat de la volonté de rétablir le politique dans le jeu des marchés qui ont engendré le monde post politique, il n’est pas homogène. Que doit-être le politique dans ce qui serait le « post-marché » ? Il est même des populismes qui utilisent le marché pour renouer avec le politique (indépendantistes catalans ? AFD en Allemagne ?) C’est dire qu’il peut devenir majoritaire dans nombre d’Etats en décomposition sans pouvoir prendre réellement le pouvoir en raison de divergences fondamentales (Italie ? France ? Grèce ? etc.). Face à lui, les « grandes coalitions » intégrant parfois des éléments populistes vont probablement se multiplier pour maintenir l’ordre mondialiste et européiste. Un monde dit « raisonnable » se devant de barrer la route aux « aventures » dont certaines peuvent être réellement dangereuses. Le déploiement du protectionnisme dans une configuration négociée suppose par conséquent la construction d’une grande coalition, symétrique de celles dites « raisonnables » chargée de réduire la grande hétérogénéité des entreprises politiques dites « populistes ». La réduction de cette hétérogénéité sera le grand travail de la période qui vient de s’ouvrir.

 

 

 

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 09:43

 

Le livre : « Pour un traité de démocratisation de l’Europe »[1] est à nouveau invoqué par Thomas Piketty dans un article du Monde des 11 et 12 mars[2]. L’auteur s’attaque aux politiques récessionistes, en particulier dans leur dimension fiscale, menées à partir de 2011 pour expliquer la montée du populisme. Face au défi qui en découle, il propose une union politique des 4 grands pays de la zone euro (Allemagne, France, Italie, Espagne) lesquels totalisent 75% du PIB de la zone.

Le schéma proposé est simple : création d’une assemblée européenne entre ces pays, assemblée qui serait issue des membres des parlements nationaux en proportion des populations des différents pays. Cette entité, démocratiquement constituée et complètement européenne, déciderait d’investissements d’avenir financés par un impôt européen sur les sociétés, sur les hauts revenus et sur les patrimoines élevés. Cette assemblée serait aussi chargée de réguler la mondialisation en invitant les entités nationales aux harmonisations fiscales et réglementaires entre pays.

Thomas Piketty prend la précaution de dire que le dispositif proposé ne correspondrait en aucune façon à la mise en place d’un dispositif de transferts. Mieux, il prévoit une clause rassurante garantissant que chaque pays bénéficierait d’un niveau de ressources proche de sa contribution fiscale. Il prend donc bonne note des conseils de ses collègues juristes signataires du livre et admet que jamais l’Allemagne ne pourrait accepter qu’en étant minoritaire au sein de cette assemblée, elle serait « exploitée » par une majorité de pays du sud.

Cette précaution retire bien des qualités au dispositif retenu et, si la nouvelle assemblée européenne se fixait un objectif d’homogénéisation comme le fait traditionnellement une assemblée nationale, ce serait avec grand embarras, donc avec lenteur extrême. Il est relativement aisé de niveler à moyen terme les prélèvements   socio-fiscaux, voire les taux de salaires. Mais comment en effet gommer, même en quelques années, les énormes dissymétries qui se sont édifiées en raison des blocages des taux de change ? Comment redessiner la carte des avantages comparatifs en un temps fort éloigné du temps politique ?

Mais surtout, il est aujourd’hui des acteurs qui n’ont aucun intérêt à voir naitre un front européen uni. Vu de l’extérieur, le front de l’Union douanière, constitué depuis longtemps, ne peut que se fragiliser au regard des énormes dissymétries qui se mesurent par les colossaux déséquilibres externes. L’extérieur mercantile (les USA) le sait, et ne saurait être impressionné par le voile d’une union douanière qui ne peut cacher les divergences d’intérêts entre pays européens. En matière douanière, les USA savent qu’ils ont intérêt à privilégier une France qui, par la faiblesse de sa compétitivité, n’est pas dangereuse et à porter le fer sur une Allemagne hyper excédentaire. Le Président des Etats-Unis nous apprend ainsi qu’une Union douanière n’est solide que si les échanges externes de chaque membre de l’union sont à peu près équilibrés. On peut ainsi imaginer l’embarras d’une assemblée authentiquement européenne qui, porteuse d’un projet d’homogénéisation, serait travaillée par une Allemagne devenue minoritaire en proie à l’exercice du souverainisme sourcilleux américain.

Dans la bruyante affaire de la taxation de l’industrie automobile, les représentants français, négociateurs d’un pays déjà victime d’un taux de change France/Allemagne inapproprié, devraient-ils accepter une exposition plus grande encore   de l’industrie automobile nationale au regard de la concurrence  américaine ? Et avec des effets secondaires, puisqu’en raison de « règles » de l’OMC, la fin éventuelle des taxes sur les voitures américaines entrainerait mécaniquement celles sur les importations de voitures japonaises ou coréennes…L’industrie automobile allemande est prête à sacrifier les taxes à l’importation sur les voitures américaines pour sauver ses exportations vers les USA….en se moquant des dommages collatéraux sur les partenaires français….Au nom de l’homogénéisation, on ne va pas mettre en cause ce qui est acquis depuis longtemps, c’est-à-dire l’union douanière. Mais il faudra en payer le prix : le maintien d’un avantage pour l’Allemagne et des contraintes  supplémentaires pour la France. De quoi rendre le projet d’homogénéisation toujours impossible : il fuit de la main de ses ardents concepteurs….

Toute tentative d’avancée plus grande vers l’union restera ainsi bloquée tant qu’on refusera de regarder la réalité. Si les transferts sont interdits malgré leur nécessité vitale pour le fonctionnement de la monnaie unique, alors c’est bien cette dernière qui va bloquer toutes les tentatives sérieuses d’homogénéïsation, c’est-à-dire le travail normalement attendu d’une assemblée censée être représentative d’une communauté en devenir. On pourra – difficilement certes-  bricoler sur des politiques sociales ou fiscales communes, mais il sera difficile d’aller plus loin. La tendance planétaire lourde, celle de la fin d’une certaine mondialisation, s’accompagnera probablement d’un réel démantèlement du projet européen.

 


 

[1] Seuil 2017. Livre signé par Stephanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste et Antoine vauchez.

[2] « Pour une Union dans l’Union ».

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9 mars 2018 5 09 /03 /mars /2018 06:53

 

Avant de se poser la question du choix qui sera retenu par le Président de la république italienne à des fins de projet de gouvernement, il est bon de faire le bilan économique du pays au lendemain de l’élection du 4 mars dernier.

Les chiffres les plus classiques sont bien connus pour 2017 : PIB de 1672 euros avec une croissance de 1,5%, un taux de chômage de 11,1%, un déficit public de 1,9% de PIB, un taux d’inflation de 0,6%, et un excédent extérieur de 1,6% de PIB.

Ce qui est déjà moins connu est la baisse nette de la population (- 100 000 personnes en 2017) ou une production industrielle en recul de 20% par rapport à l’avant crise, ou encore une baisse nette des capacités de production manufacturière (- 15%). Ce qui est peu connu également est le décrochage du pays par rapport au reste de la zone euro : un investissement productif qui, sur la base 100 en 1998, se porte à 110 pour 2017 alors qu’il est à 160 pour les autres pays ; une productivité par tête qui, sur la même période, passe à 96 contre 116 pour le reste de la zone[1] ; des exportations en volume qui, toujours pour la même période et la même base, passe à 140 contre 200 pour les voisins. Cette dernière évolution tend à relativiser grandement l’excédent extérieur (1,6% du PIB) qui n’existe que parce que les importations sont comprimées par une demande globale faible.

Compte tenu de ces éléments auxquels il faut ajouter un score de l’appareil de formation qui place l’Italie dans les derniers rangs des pays de l’OCDE (score global PIAAR), et d’un investissement public très faible, on comprendra que la croissance potentielle est extrêmement réduite (0,5 Points de PIB).

C’est dans ce contexte qu’il faut évoquer la question de l’Italie au sein de la zone euro. La dette publique se monte à 133,4 points de PIB, une dette elle-même pimentée par des bilans bancaires portant sur au moins 150 milliards de « prêts non performants »[2]. Cette dette est très fluidifiée par le quantitative easing de la BCE, laquelle dépasse régulièrement ses quotas d’achats pour le pays. C’est ainsi que, depuis 2015 jusqu’à fin 2016, la banque centrale a acheté 300 milliards d’euros de dette publique pour un prix de marché bien supérieur à la valeur réelle, soit 3 fois le montant net de dette vendue par le Trésor italien. Soulignons enfin que le solde TARGET de l’Italie (450 milliards d’euro au 31 décembre 2017) est le plus négatif de toute la zone euro, ce qui signifie que, de fait, la Banque centrale italienne est endettée vis-à-vis de la BCE pour un montant colossal.

Même dans l’hypothèse de maintien théorique d’un quantitative easing, le taux d’intérêt à long terme (2%) dépasse la croissance potentielle en valeur ( 0,5% en volume+ O,6% d’inflation). Cela signifie qu’une part croissante du PIB devrait être consacrée au remboursement de la dette : le supplément de richesse produite est insuffisant pour faire face au volume de remboursement. Très approximativement, sur la base de la croissance potentielle, le supplément de richesse est de l’ordre de 20 milliards d’euros, à comparer à une  charge annuelle de la dette de l’ordre de 35 milliards. Cela signifie que plus de 100% de la croissance est absorbée par le poids de la dette. Cela signifie aussi le choix de faire tourner la dette sur des durées faibles pour bénéficier de taux plus avantageux et réduire la ponction financière sur l'économie réelle. Certes, la dette italienne est relativement nationale,[3] toutefois cela signifie une modification progressive de la répartition du revenu national au bénéfice des rentiers. Cela signifie aussi qu’avant les élections du 4 mars il était nécessaire de réserver un traitement particulier pour l’Italie. Concrètement  : des transferts en provenance de la zone euro … interdits en application de l’article 125 du traité de Maastricht[4]. On comprend aussi que toute fin du quantitative easing aurait d’importantes répercussions, avec notamment la fin probable de l’accès au marché financier et l’insolvabilité du Trésor assortie d’un effondrement bancaire associé à celui du patrimoine des épargnants italiens. Au regard d’une telle catastrophe potentielle, on peut  imaginer l’application de la règle de l’OMT[5], laquelle autoriserait la BCE à acheter sans limite la dette publique italienne… mais un tel dispositif ne peut fonctionner que sous contrainte d’ajustements structurels sous la houlette attentive du MES[6]

C’est dans ce contexte que parvient aux portes du pouvoir des politiques dont le programme ne tient pas compte des règles du jeu de la zone. Qu’il s’agisse de la Ligue ou du mouvement 5 étoiles, il est normalement prévu d’augmenter sensiblement le déficit public, soit sous la forme de baisse d’impôts ( Ligue), soit sous forme de hausse de la dépense (5 étoiles). D’une certaine façon les résultats de la vie démocratique ne respectent pas les règles du jeu. Est-il possible de changer les résultats pour respecter le jeu comme le firent la Troïka et Syriza en Grèce ?

Au-delà d’une nouvelle consultation électorale dangereuse et donc peu probable, quels scénarios peuvent être envisagés ?

Le premier est celui du chemin choisi par la Grèce. Il n’est pas improbable car le nouveau pouvoir disposerait de marges de négociations plus importantes que celui de Syriza. On peut donc imaginer une aide sans mise sous tutelle. Ce chemin est pourtant difficile car la situation du pays est particulièrement grave et le nouveau pouvoir vite décrédibilisable. Il n’est pourtant pas impossible car le rapport de forces est fondamentalement différent : ce ne serait plus l’Allemagne et ses 8 satellites[7] qui pousseraient le demandeur vers la sortie, mais ce dernier qui pourrait mettre fin à une  compétitivité allemande reposant sur une monnaie et des règles qui lui sont trop bien adaptées. La menace du démantèlement de la zone par une Italie 10 fois plus lourde que la petite Grèce a de quoi faire réfléchir les inconditionnels de l’article 125 du Traité qui se délectent dans des excédents extérieurs illégitimes. Si l’on tient par-dessus tout au maintien de règles iniques, il faut bien accepter de discuter, à la marge, du point de vue d’un partenaire trop puissant pour le laisser dans les cordes.

Le second est plus radical et consisterait à sortir unilatéralement de la zone euro en prenant appui sur les turbulences financières, qui interviendraient dès les prémisses d’application d’un programme politique ne respectant pas les règles du jeu. De ce point de vue, l’Italie dispose là encore de moyens non négligeables. Le solde TARGET n’est qu’un tigre de papier qui, après avoir fait la fortune de l’Allemagne, se révèlera être de la fumée. Par ailleurs, la dette publique étant largement nationale, les épargnants résidents ne seraient pas pénalisés. Bien évidemment cela passe par le rétablissement d’un authentique pouvoir monétaire, avec respect des contrats de dettes privées garantis par un excédent extérieur. Tout aussi évidemment l’euro disparaitrait en tant que monnaie commune du grand espace européen. L’Italie nous ferait ici entrer dans un tout autre monde.

Quelque soit le scénario qui s’imposera le rétablissement de l’Italie s’inscrira dans la longue durée.

 


 

[1] Il faut noter que sur la période récente la croissance de la productivité est ramenée à 0.

[2] Il est difficile de chiffrer de manière rigoureuse le volume de ces prêts. Disons simplement qu’ils permettent aussi de maintenir nombre d’entreprises « zombies »  en activité. Parce que les banques peuvent tout perdre, elles préfèrent – en se servant du quantitative easing- prêter à taux bas, ce qui entraine aussi le maintien en activité d’entreprises qui pèsent dans le PIB et amoindrissent les gains de productivité.

[3] Environ 63% de la dette est détenue par des résidents.

[4] « Un Etat membre ne répond pas  des engagements d’un autre Etat membre, ni ne les prend à sa charge »

[5] Opérations Monétaires sur Titres.

[6] Mécanisme Européen de Stabilité.

[7] Danemark, Estonie, Finlande, Irlande, Lettonie, Lituanie, Hollande, Suède, pays qui sous forme d’une exigence de négociation inclusive concernant le futur de la zone, viennent de confirmer par lettre le point de vue habituel de l’Allemagne.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 16:54

 

Il est aujourd’hui affirmé haut et fort que la France ne peut plus attendre et qu’il est nécessaire, dans l’urgence, de réformer la SNCF. N’entrons pas dans d’inutiles polémiques et acceptons un point de vue libéral pour justifier ce qui s’annonce être une « grande transformation ». Le libéral affirmera simplement que dans le cas de la SNCF l’usager ne conduit pas avec son fournisseur un échange volontaire classique. Au-delà d’une situation de monopole, et de fréquents non-respects des engagements, le contrat développe des externalités négatives au détriment des tiers. Il s’agit là bien évidemment des déficits et d’une dette qui pèsent sur la collectivité. Le juriste libéral brandira alors le concept d’externalité négative et demandera à la puissance publique une intervention garantissant l’internalisation des dites externalités. En clair, il faut diminuer drastiquement l’ensemble des coûts dont bien sûr celui du travail. Tout au plus pourrait-on accepter  – au regard de la dureté des droits de propriété invoqués par les libéraux - une légère déviance utilitariste en maintenant un certain niveau de service public propre au maintien de lignes déficitaires. Hayek, Nozick… oui… beaucoup… mais quand même un peu Bentham….

 Nous voudrions ici montrer que d’un point de vue libéral, une « grande transformation » s’avère beaucoup plus urgente au niveau de la finance qu’au niveau de la SNCF.

Il nous faut pour cela exposer brièvement les contrats financiers et leur particularité.

Le problème de la finance est précisément qu’elle développe des externalités a priori incontrôlables et très dommageables : ce qu’on appelle les crises financières aux effets dits « systémiques », effets autrement redoutables que la dette de la SNCF.

Comprenons tout d’abord que dans la finance les échanges marchands n’y sont naturellement mutuellement avantageux que sur la base d’un risque : l’objet échangé est une espérance de gain et, qui plus est, l’objet concerné est souvent très abstrait.

La finance s’est construite sur le développement d’un marché de l’insécurité, donc du risque, qu’il faut accroitre pour vendre les outils de sa réduction. Propos a priori arides qu’il faut décoder.

L’affinement de la théorie des droits de propriété a pu transformer tout ce qui est matériel en objets financiers abstraits divisibles en doses réduites : doses de produits pétroliers, de produits primaires, d’indices, de « Credit default swap » ou « Equity default swap », « d’options sur paniers », de « Trackers », de « Titrisation synthétique », de « Cat bond », de « Dérivés de taux », etc. La liste de tels produits est très longue et s’allonge avec ce qu’on appelle la « créativité financière ».

Mais aussi, il a fallu – à l’inverse de la SNCF-  développer le marché de l’insécurité : recul général des activités publiques et des tarifs règlementés, donc peu variables à l’échelle planétaire. Chacun a ici en tête le pétrole brut dont le prix fût stable pendant les trente années qui suivirent la seconde guerre mondiale.[1] Les Etats seront également invités à abandonner la surveillance étroite de leur monnaie en créant un marché des changes complètement libre, en définissant une sanction mondiale à l’adresse des Etats pour « manipulation de taux de change », etc. Ils seront aussi sommés d’abandonner le « fixing » dans les bourses au profit de la notation en continu. Ils seront invités également à ne se financer que par le biais du seul marché. Inutile d’insister sur des faits trop connus.

Certes, les contrats financiers sont gérés selon les règles classiques du droit, mais il s’agit de contrats où ce qu’on appelle la couverture du risque procède par externalisation. Alors que le droit classique, appliqué à l’économie réelle permet -même à la SNCF-  l’internalisation des externalités, ce même droit assure au contraire le report du risque lié à chaque contrat sur d’autres acteurs de la même sphère financière. En économie réelle, l’externalité est exceptionnelle et peut théoriquement être contenue, ce que souhaite le gouvernement pour la SNCF. Par contre, en économie financière l’externalisation est le but des contrats : elle est l’essence même de la finance. Comme si la SNCF avait prévu dans son objet social, l’impératif d’un report de ses coûts vers l’ensemble de la société…

Et parce que l’externalisation est le catalyseur de l’activité financière, le risque fabriqué est transmis et jamais circonscrit : il ne disparait jamais. C’est dire que le droit financier malgré toute son épaisseur, est incapable d’exercer son vrai métier à savoir permettre une interaction stable durable et apaisée.

Sans doute existe-il un moyen pour les Etats : celui d’adopter des procédures d’internalisation en asséchant toutes les voies qui assurent l’épanouissement de la finance et les risques systémiques qu’elle fait courir à l’ensemble de la société. Dans ce cas, il tuerait l’industrie financière un peu comme s’il tuait l’industrie automobile en détruisant l’ensemble du réseau routier.

Tel serait le cas si les contrats financiers, par exemple l’échange de devises, ne seraient plus risqués en raison de taux de change fixes politiquement définis. Cela signifierait que l’on détruit le FOREX, ses 5500 milliards de dollars échangés quotidiennement[2], avec le licenciement correspondant de milliers de Traders chargés de couvrir le risque de quelques dizaines de milliards d’échanges de marchandises réelles. Que deviendrait la City de Londres qui assure les 2/3 de ce gigantesque marché ?

Une règle d’externalisation a priori plus douce consisterait à ce que le risque  - qu’il faut aujourd’hui, répétons-le, développer pour augmenter le marché de sa réduction – soit internalisé par mutualisation de son coût planétaire. Mais là aussi, la règle de droit tuerait le marché et surtout développerait les comportements de passager clandestin, chacun augmentant sa part de marché du risque, pour au final en faire payer les charges sur la communauté financière. On comprend mieux ici l’énorme résistance à la création bruxelloise d’un fonds de mutualisation des risques bancaires dont le montant ridiculement faible ne sera prêt à l’emploi que d’ici une dizaine d’années[3]. On pourrait multiplier les exemples et constater que malgré le triomphe de l’idéologie libérale, le principe de responsabilité que l’on rencontre dans l’économie réelle et qui devrait se traduire par des logiques de type « bail-in » dans la finance, est régulièrement constaté et repoussé[4].

Le coût de l’internalisation étant énorme, il reviendrait chaque fois à détruire l’ensemble de l’industrie financière. Clairement, cela signifie qu’appliquée à la finance il ne saurait y avoir de règles de droit gérant de façon assurée l’interaction sociale dans la branche. L’aléa moral, partout constaté et toujours dénoncé, repose ainsi sur le fait qu’un système juridique assurant l’internalisation, concrètement un « bail-in réel», ne peut émerger à peine de disparition complète de l’industrie financière. Dans sa version la plus large, l’internalisation correspondrait au prix payé pour éviter la disparition de la société en tant qu’ordre institutionnel organisé. C’est en effet ce que peut produire un « bank-run » avec effondrement monétaire et réapparition de la guerre de tous contre tous dans un espace devenu anomique. Le coût du « bail-in » est donc incommensurable.[5]

 

Les entrepreneurs de la finance qui, depuis de très nombreux siècles, achètent sur les marchés politiques le développement du marché du risque et la gestion de l’insécurité, ont aussi acheté la logique du « Bail-out ». En clair, puisqu’aucune règle juridique gérant l’internalisation n’est pensable, il faut un tiers, un « bouc- émissaire » sur lequel pourra se reporter l’externalité c’est-à-dire la crise financière. Le bouc- émissaire est bien évidemment dans le langage de la finance le « prêteur en dernier ressort », celui qui en principe ne présente pas de risque  « bilantaire ». Ce peut être l’Etat dont le dépôt de bilan est impensable en raison de sa violence politique dont il est le porteur indépassable. Ce peut être aussi la banque centrale qui elle non plus ne connait pas de risque bilantaire.[6]

Le choix retenu dépend des rapports entre banques centrales, systèmes financiers   et Etats.

Lorsque les Etats maitrisent pleinement leur banque centrale, les choses sont relativement aisées. Une telle organisation suppose en fait que la place de la finance y soit modeste, les entrepreneurs financiers n’ayant pas encore réussi à élargir le périmètre de leur industrie en faisant, par exemple, de la dette publique une affaire de marché financier[7]. Dans le même temps la régulation financière n’est pas encore complètement privatisée, et donc la crise financière peut être contenue[8]. Le « bail-out » pourra dans cette circonstance être facilement supporté par la Banque centrale, elle-même sous les ordres du Trésor…. En bref, une SNCF à peu près raisonnable…. on se lance dans quelques lignes déficitaires dans le cadre d’un périmètre durement négocié…

A l’inverse, lorsque la séparation est radicale entre Trésor et Banque centrale et que nous assistons à « l’endocytose des banques dans l’Etat »[9] le « Bail-out » -gigantesque en raison d’une industrie financière devenue elle-même gigantesque-  est complètement supporté par l’Etat lui-même. Cela signifie qu’il garantit ce qui est encore le domaine public des échanges  -finance et circulation monétaire – en faisant payer, cette externalité qu’est la crise financière, par les contribuables eux-mêmes. Cela correspond bien évidemment à ce que le monde a connu depuis septembre 2008… En bref, une SNCF qui aurait décidé avec l’appui de l’Etat une prise d’otages de très grande ampleur….

La conclusion est claire : parce qu’un ordre juridique permettant de réguler de façon civilisée, est impensable dans l’industrie financière telle qu’elle est aujourd’hui politiquement organisée, cette dernière apparait pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une pollution sociale[10]. En conséquence, il n’est d’autre solution que d’en délimiter de façon très stricte ses activités.

En conclusion Il faut donc réformer la finance bien davantage que la SNCF. Cette dernière obéit peu à l’ordre libéral du monde, mais la finance se situe à mille lieux du libéralisme…. contrairement à ce qui est trop rapidement affirmé.

 

Curieusement, cette pollution sociale fut perçue de longue date, et le code civil français – bien avant « the rise of the Banking State » - avait prévu dans son article 1965 que « la loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour l’exécution d’un pari ».   Bien évidemment, l’industrie financière - bloquée par un texte aussi rude que celui qui interdirait la construction de routes pour le développement de l’industrie automobile – devait se mobiliser pour obtenir un changement de la loi. Un peu comme si une SNCF toute puissante se mobilisait pour interdire la circulation routière…. Cela fut obtenu par la loi du 28 mars 1885 qui dans son article 1 énonçait : « tous marchés à terme sur effets publics et autres, tous marchés à livrer sur denrées et marchandises sont réputés légaux. Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent d’opérations à termes, se prévaloir de l’article 1965 du Code Civil, lors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence ». Tous les textes modernes se rapportant aux contrats financiers, textes rassemblés dans le très volumineux Code Monétaire et Financier, devaient valider et étendre la portée de la loi de 1885. Tordre le cou du Code Civil était l’impératif du développement de l’industrie financière. Qu’en serait-il, aujourd’hui, si un lobby SNCF, par exemple un syndicat de cheminots, exigeait que l’on torde le cou des camionneurs pour mieux assurer le développement du rail ?

 

Conclusion

Le signifiant « ultra-libéralisme » ne correspond pas au signifié. La théorie des droits de propriété vantée par les libertariens n’existe pas dans l’ illibérale réalité financière. Dès qu’une telle industrie se développe, le risque est grand de ne plus voir les droits de propriété respectés. Il importe par conséquent d’en limiter très strictement le périmètre. Cela passe par une transformation radicale des Etats, la fin de leur endocytose par les banques, le rétablissement strict de la souveraineté monétaire et de l’émission de monnaie correspondante, des régulations limitant strictement la créativité financière, etc. Bien évidemment il doit être mis fin à l’indépendance des banques centrales[11].

Un tel projet, probablement plus moral que celui de la réforme de la SNCF devrait être prioritaire. Bien évidement il n’en sera pas question et le pouvoir continuera à inviter le peuple à regarder le doigt quand il faut regarder la lune….

 

 

 

 

[1] A cette époque, Total n’avait nul besoin des quelques 600 traders qu’il emploie aujourd’hui de par le monde.

[2] Soit presque 10% du PIB annuel mondial.

[3] Nous faisons ici référence au projet d’union bancaire adopté le 18 décembre 2013. La caisse de mutualisation atteindra théoriquement un montant de 56 milliard d’euros en 2026.

[4] C’est bien ce que constatait Damien Leurent, responsable « industrie financière » du cabinet Deloitte. Dans un article du Monde « Quand les banques renouent avec les conduites à risques », il signale en effet que les récentes tentatives d’internalisation ne font que déplacer le problème vers le shadow banking.

[5] L’argument qui consiste à dire que pour les actionnaires, créanciers et déposants, le « bail-in » ne pourrait concerner que les sommes investies ou déposées est insuffisant, car il est clair que si un « bail-in » potentiel était juridiquement incorporé au contrat, jamais les banques en particulier systémiques, ne pourraient exister en tant qu’institution. Encore une fois l’industrie financière ne pourrait exister. Pour confirmer ce point de vue il n’y a qu’à constater la levée des lobbys bancaires chaque fois qu’il est question de passer non pas à une garantie complète mais à un pourcentage du total du bilan ou des dettes potentielles.

[6] CF ici : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[7] On pourra mieux comprendre cette réalité en se reportant à mon article publié dans Economie Appliquée, tome LXVI, 2013, N°3 : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir ». En particulier on pourra se référer au paragraphe 6 page 162 où l’on parle du passage du « mode hiérarchique » de la dette publique à son  « mode marché ».

[8] Notons que cela correspond sans remonter très loin dans le temps au système de Bretton-Woods, période pendant laquelle les crises financières étaient à peu près inconnues.

[9] Expression que nous devons au politiste J. Keane : http://medomai.over-blog.com/2014/02/une-courte-histoire-des-banques-et-de-la-d%C3%89mocratie-par-john-keane.html

[10] C’est un peu ce que pense  la juriste Katharina Pistor. Cf son article: « A legal Theory of Finance », Journal of Comparative Economics, N°41, mars 2013.

[11] Le texte suivant apporte des éclaircissements sur la problématique de l’indépendance des banques centrales: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-construction-politique-du-marche-de-la-dette-publique-85707447.html

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 16:26

 

La croissance est de retour et semble connaitre une accélération pour 2018 avec déploiement sur tous les continents. Les prévisions du FMI sont les plus optimistes et désormais il est anticipé une croissance mondiale de 3,9%, tandis que la zone euro quitte son plancher pour se hisser à 2,7%. A l’intérieur de cette dernière les plus malades semblent recouvrer la santé et, même la Grèce, même l’Italie, vont retrouver une certaine croissance, alors qu’Espagne et Portugal s’envolent avec des taux supérieurs à ceux de nord de la zone euro.

Cette croissance retrouvée met-elle fin à la crise ? On peut sérieusement en douter et c’est la question que nous allons tenter d’aborder dans le court texte qui suit.

Acceptons de raisonner au niveau mondial afin de ne pas introduire la question des exportations et des importations. A ce niveau, la somme mondiale des exportations est nécessairement égale à celle des importations. Dés lors, le monde dispose d’une masse de richesses produites qu’il peut consommer ou investir. Cette masse pourra grossir (croissance) si elle comporte beaucoup de marchandises ayant vocation à devenir du capital productif. Jadis, plus particulièrement à l’époque du fordisme, la croissance élevée était aussi due à l’efficience croissante de la production, ce qu’on appelait la croissance de la productivité, laquelle était généralement proche de 2% l’an. On sait aujourd’hui que, pour de multiples raisons, cette croissance de la productivité s’est effondrée. D’où les actuels et lancinants propos concernant une croissance potentielle souvent inférieure à 1%, et propos s’enracinant aussi dans le dogme d’une « stagnation séculaire ».

La masse de richesse produite que l’on vient d’évoquer fait l’objet d’échanges sur le marché, d’où la nécessité d’introduire la monnaie dans le raisonnement. A l’instant T, il existe un stock de monnaie qui assure la circulation des marchandises. Ce stock est constitué de revenus issus de la production et se convertit en marchandises /biens de consommation et marchandises/ biens de production. Il peut se matérialiser sous forme d’une dette lorsque des agents se prêtent entre-eux des moyens de paiement. Ce sera le cas entre les ménages et l’Etat, qui pense ne pas disposer de moyens suffisants pour assurer les services qu’il croit devoir rendre, entre les entreprises soucieuses d’investir et les ménages, entre les ménages eux mêmes, etc. Ici créances et dettes se compensent et n’ont que peu d’impact sur la circulation des marchandises…sauf si la monnaie est délibérément stockée ou canalisée vers des activités spéculatives. Dans ce cas, le risque est de voir des marchandises stockées et non vendues correspondant au stockage de monnaie.

Dans le cas que nous venons d’examiner, la masse monétaire assure la circulation des marchandises, donne lieu à l’apparition de créances et de dettes, mais son volume n’est pas questionné.

Pour autant la masse monétaire n’est pas qu’un stock, elle peut aussi grandir en raison de la possibilité pour les banques de créer de la monnaie sans aucune contrepartie. Il convient d’ailleurs de penser que cette création est nécessaire en raison de la croissance elle-même, laquelle exprime des besoins croissants pour faire face à une masse plus importante de marchandises à faire circuler. On sait que la monnaie ainsi créée est de « l’argent dette » puisque cette création ne s’opère qu’à partir d’un crédit qu’il faudra un jour rembourser auprès de la banque.

Quand par conséquent on parle de dettes privées ou publiques et de son montant, on ne sait pas ce qui relève de l’épargne préalable (qui est elle-même la contrepartie d’une dette ancienne) et ce qui relève de crédits nouveaux. Ainsi lorsque les banques acheteuses de la dette publique française se présentent au guichet de l’Agence France Trésor, on ne sait pas si elles paient avec de la création monétaire nouvelle ou à partir de dépôts de ses clients[1].

Quoi qu’il en soit, on conviendra que la croissance économique mondiale, sera d’autant plus robuste que le stock de monnaie propre à faire circuler les marchandises s’agrandit de la création monétaire, elle-même contrepartie d’une dette nouvelle. Et cet « argent/ dette » nouveau est d’autant plus nécessaire qu’il peut se trouver des circonstances dans lesquelles de « l’argent dette » ancien se trouve immobilisé ou utilisé à des fins non productives. Tel est par exemple le cas aujourd’hui de ces firmes américaines qui conservent de gigantesques montants sous la forme de liquidités sans usage précis[2].

Aujourd’hui la croissance est relativement élevée en raison de l’explosion de toutes les dettes privées (ménages et entreprises) et publiques. On peut citer quelques chiffres. La somme des dettes privées et publiques atteindrait 242,6% du PIB mondial en 2017, ce qui constitue un record historique. La base monétaire qui ne représentait que 9% de PIB en 1990 en totalise 32% en 2017, nouveau record historique. La bulle financière (M2 + crédits + encours obligataire + capitalisation boursière qui totalisait 300% du PIB en 1994 se hisse à 475 du PIB en 2017, nouveau record historique. Plus proche de l’outil de circulation de la marchandise, la masse monétaire (M1) croit à des rythmes partout supérieurs à 6% en valeur, ce qui signifie que la demande globale est en permanence nourrie par un surplus de demande irrigant la croissance. Et, de ce point de vue, si les salaires n’ont plus aucune incidence sur l’inflation et ne peuvent plus – mondialisation oblige - se nourrir sur une croissance de la productivité qui elle-même est en déshérence, ils peuvent être artificiellement relevés par le crédit comme au temps des subprimes américains.

Il n’est guère possible de distinguer de matière précise ce qui, dans la croissance globale des dettes privées et publique, relève d’opérations de simples transferts ou de transformation et ce qui relève strictement de la croissance monétaire. Par contre, il faut souligner que c’est bien la création nette de monnaie qui gonfle une demande globale probablement insuffisante. Affirmation qu’il convient de justifier.

Plusieurs signes attestent de cette insuffisante demande globale. D’abord il existe - même en période de tassement des gains de productivité- une évolution négative des salaires. C’est ainsi qu’au niveau OCDE, les salaires réels par tête en longue période augmentent moins rapidement que la productivité par tête[3]. Il en résulte une déformation du partage de la valeur ajoutée au bénéfice des profits. C’est ainsi que - toujours pour la même zone- le ratio (profits+intérêts)/PIB passe de 13,5 en 1998 à 16,8 en 2017. La demande d’investissement ne suit que partiellement et les taux d’autofinancement passent de 72% en 2000 à 112% en 2017. Cela signifie une masse de cash-flow non productivement utilisée, et non orientée vers une réduction des taux d’endettement qui réduirait le rendement des fonds propres. A l’inverse, cette masse sera partiellement utilisée au rachat d’actions, rachat expliquant la curieuse émission nette négative d’actions, le tout permettant de dissocier le rendement des fonds propres du rendement du capital physique. Globalement la demande mondiale de marchandise souffre ainsi d’un déficit de demande issue de salaires qui ne suivent pas la productivité, et d’un déficit de demande de capital issue d’un investissement limité, et aussi réduit par les facilités de la financiarisation permettent de s’émanciper des dures constatations de l’économie réelle.

Ce déficit de demande globale est ainsi compensé, voire surcompensé, par la création monétaire nette qui vient réanimer une économie réelle devenue souffreteuse. D’où la « belle croissance », empiriquement constatée aujourd’hui, et pour laquelle on souhaiterait ne pas en limiter l’ampleur en s’attaquant à ses contraintes d’offre. Hélas,  cette belle croissance se nourrit d’une dette ( transfert d’épargne + création monétaire nette) qui est supérieure à la croissance économique elle-même. Le ratio (dettes privées + dettes publiques)/PIB  s’accroit aussi par la faiblesse de son dénominateur.

 La belle croissance est ainsi une course : si l’on veut une création monétaire nette comme solution au déficit de demande, il faut que la destruction de monnaie (effet récessif) soit inférieure aux nouvelles créations (effet d’expansion). Or plus l’endettement est grand et plus les remboursements de crédits sont élevés et donc la destruction de monnaie ne peut que s’emballer. Une destruction qu’il faudra surcompenser par une création plus grande, source de nouvelles augmentations de dettes…. Le mur de la crise est toujours bien présent et la « belle croissance » ne peut que s’y fracasser. Un phénomène qui confirmera ce qui a été appelé « paradoxe de Fisher » : « plus les débiteurs remboursent, plus ils doivent »[4]. Un phénomène qui rend aussi plus intéressant le grand débat sur la « monnaie pleine » qui agite la Suisse aujourd’hui. Il n’est pas inutile de s’attaquer aux contraintes de l’offre, mais le problème majeur de cette belle croissance est qu’elle rencontrera en priorité le mur de la demande.

 

 

[1] Pour être tout à fait correct on parlera de création nette de monnaie, c’est-à-dire la différence entre les crédits nouveaux et les remboursements de crédits anciens.

[2] Nous pensons plus particulièrement aux GAFA qui ont accumulé plusieurs milliers de milliards de dollars de cash de par le monde.

[3] Les salaires passent de l’indice 100 en 1996 à l’indice 120 en 2017, alors que dans le même temps la productivité passe de 100 à 132.

[4] Fisher : « la théorie des grandes dépressions par la dette et la déflation »,Revue française d’économie,vol.3,n°3, 1988, page 173. Ce texte est la reprise d’un article que l’auteur avait publié dans un numéro d’ « Econometrica » de 1933, à l’époque de la grande crise.

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7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 16:56

« Our Money, Our Banks, Our Country » tel est le titre du colloque qui s'est tenu ce  5 février au Gottlier Duttweiler Institute de Zurich, un Think Tank  aussi libéral que notre Institut Montaigne.

Rappelons que le peuple suisse se prononcera sur un référendum concernant l'organisation monétaire du Pays. La  création monétaire  serait désormais le monopole de la Banque Nationale de Suisse. C'est dire que "l'argent - dette", à savoir la création de monnaie à partir d'un crédit serait désormais interdit à toutes les banques. Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder cette question sur le blog: http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/10/la-monnaie-pleine-une-voie-inexploree-pour-sauver-l-euro.html

Il s'agit d'un projet  révolutionnaire. Le référendum se déroulera le 10 juin prochain

Pour  avoir participé au colloque, nous présentons ci-dessous un très bref résumé de cette journée de réflexion, une réflexion hélas interdite en France.

Le titre retenu évoque immédiatement la culture du pays : une forte tradition démocratique, un goût particulier pour le débat, un respect des points de vue de chacun, et la volonté de débattre en profondeur des grands défis qui concernent le pays.

La journée de présentation du projet de monnaie pleine en vue de son adoption soumise au référendum du 10 juin prochain a rassemblé 230 participants dont 170 suisses, 19 américains, quelques britanniques, quelques allemands et seulement 4 français. Parmi les intervenants on notera, outre le représentant du GDI, 7 universitaires (2 américains, 1 britannique, 1 allemand, 3 suisses), un représentant de la Banque des Règlements Internationaux, 2 représentants de la presse économique dont Martin Wolf du Financial Times et un conseiller des Etats ( Chambre haute de la confédération Suisse).

La conférence fut bien introduite en rappelant les enjeux de la digitalisation et ses conséquences sociétales : une confiance qui s’éloigne des institutions traditionnelles pour se rapprocher de la technologie et au final un respect plus grand pour le « code numérique » que pour la « loi ».

C’est dans ce contexte qu’est abordée la critique du fonctionnement du système financier et de l’émission monétaire telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Et devant l’excessive liberté du système, les régulateurs, malgré leur nombre, malgré la quantité de règles émises sont très largement impuissants. Propos très pessimistes concernant les échecs réguliers des accords de Bâle, l’impossible réglementation des comportements, l’impossible pondération correcte des risques, l’invisible frontière avec le Shadow Banking, l’impossible limitation du gigantisme financier et ses effets de rente sur l’économie réelle (comparaison avec le pessimisme ricardien du début du 19ième siècle), la chute de la croissance, la mauvaise allocation des investissements, le déclassement de l’euro zone, etc. Au final l’échec de la régulation serait aussi provoqué par les nouvelles technologies qui autorisent le développement d’un brouillard épais dans des bilans connectés en temps réel et à cheval sur les juridictions multiples engendrées par la mondialisation.

La présentation par les intervenants du dispositif législatif nouveau est peu détaillée et commentée malgré son importance dans la hiérarchie des normes. On notera que le référendum concerne un article de la Constitution fédérale, c’est dire son importance. Peu de développements et peu de démonstrations concernant le contrôle du stock de monnaie (base monétaire). Quelques développements concernant le maintien d’un authentique libéralisme (le monopole de la Banque centrale ne met pas fin à un libéralisme qui fait complètement consensus), également affirmation selon laquelle la régulation pourra largement disparaitre et avec elle la spéculation. Quelques développements plus idéologiques concernant le caractère aliénant de « l’argent dette » et ses conséquences sur la nécessaire croissance et ses menaces sur l’environnement. Pas d’analyse approfondie sur la croissance de la dette et ses déterminants macroéconomiques[1].

La dernière partie de la rencontre fut consacrée à la présentation des arguments du vote négatif au référendum du 10 juin. Arguments intéressants concernant la substitution du champ réglementaire par un autre tout aussi lourd. Réflexions sur les conséquences du passage à la monnaie pleine dans un seul pays : quel impact sur le taux de change, sachant que le maintien de la libre circulation des capitaux fera se rencontrer des mouvements opposés entre non-résidents désirant profiter de la sécurité monétaire et banques résidentes cherchant à échapper à la contrainte nouvelle ? Quel impact sur le Shadow Banking ? Comment lutter contre  la création monétaire  illicite ? Reprise des arguments en faveur d’un Glass-Steagal Act nouveau.  Quelques confusions concernant une fin probable du libéralisme avec contrôle clientéliste des opérations de crédit, l’impossible politique monétaire, la difficulté de la phase de transition ou le désastre d’un « helicopter money ».

Au final le mode choisi, c’est-à-dire une présentation grand public, n’a pas autorisé les approfondissements souhaités. En particulier on aimerait une étude relativement exhaustive –  certes très difficile - privilégiant une analyse coûts/avantage du projet de passage à la monnaie pleine.

On terminera par un salut envers la confiance démocratique des habitants de la confédération. Les participants ont été invités à se prononcer sur le projet en début de matinée et en fin de journée après les débats. Le vote oui l’a emporté à 52% le matin et à 58% le soir, ce qui peut signifier que les partisans de la monnaie pleine ont été convaincants.

On reste au final impressionné par un « Think-Tank » (le GDI) à priori aussi libéral que notre Institut Montaigne, qui pour autant, ose aborder des questions frappées d’un interdit radical en France, interdit scrupuleusement respecté par tous les médias[2]. Nous souhaitons vivement qu'un groupe de réflexion franchisse le Rubicon et se propose d'organiser un débat en France avant le 10 juin prochain.

 

 


 

[1] On pourra obtenir davantage d’informations sur le site : www.monnaie-pleine.ch et www.voogeld.ch/fr/

En particulier on pourra se procurer le livret écrit par Joseph Huber : « Réforme Monnaie pleine ». « Une réforme de la création monétaire par la transformation de la monnaie scripturale en monnaie pleine et la création d’une banque centrale étatique indépendante ».

[2] On notera également un bref article de notre blog : http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/10/la-monnaie-pleine-une-voie-inexploree-pour-sauver-l-euro.html

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 10:44

 

Le retour de la croissance est maintenant confirmé par tous les instituts[1]. Paradoxalement ce retour ne s’accompagne pas d’une réduction du chômage. Nombre d’organismes considèrent même que les quelque 9,2  points de chômage, eux-mêmes inscrits dans des taux d’emplois relativement faibles, correspondent à du chômage structurel, c’est-à-dire une situation dans laquelle l’amélioration conjoncturelle ne permet pas de le réduire[2].

Les entreprises elles-mêmes sont en bien meilleure santé qu’au début des années 2010 : spectaculaire redressement des marges grâce à la politique sociale/fiscale adoptée en 2013, avec augmentation du taux d’utilisation des capacités de production (86% fin 2017[3]).

Cette situation nouvelle des entreprises laisse pourtant un certain nombre d’interrogations : la désindustrialisation n’est que stoppée et ne s’accompagne pas d’une potentielle montée en gamme. Ainsi on ne constate pas d’amélioration de la productivité pouvant être le résultat d’un tissu productif plus efficient : investissement global en hausse[4] mais pas de hausse significative des investissements dans les nouvelles technologies (0,4% du PIB contre seulement 0,5% aujourd’hui…mais 1% au Portugal…), pas de hausse spectaculaire de la robotisation (seulement 1,27 robots pour 100 emplois contre 5,5 pour la Corée), et pas de hausse significative de l’investissement de productivité.

Il n’existe donc pas de sortie de crise par le haut et cette faiblesse de la modernisation se paie très lourdement sur les marchés internationaux. Ainsi le déficit extérieur se monte en 2017 à 65 milliards d’euros dans un contexte où les prix de l’énergie sont faibles[5]. Ce chiffre est ainsi le plus élevé jamais atteint par le pays. Même au regard de pays à spécialités moyen/bas de gamme comme l’Espagne, le déficit est devenu inquiétant ( 8 milliards d’euros pour 2017). De façon plus précise encore, la France est en déficit vis-à-vis de 36 pays parmi ses 61 partenaires commerciaux principaux, soit 7 pays de plus qu’en 2000. Bien évidemment la plupart des grandes branches d’activités est affectée, et sur 75 branches analysées 51 sont déficitaires, soit 68%. Ajoutons que la part des exportations françaises dans celle de la zone euro est passée de 17 à 12,9% entre 2000 et 2017. Certes, le jugement doit être nuancé et l’allongement considérable des chaines de la valeur cache une réalité moins sévère puisque nombre de services productifs se situent en amont et en aval de l’ensemble manufacturier. Mais l’idée d’une sphère productive plus vaste que la sphère industrielle – idée privilégiée par Pierre Veltz[6] – ne doit pas faire illusion et l’analyse de la balance extérieure montre que la balance des services (hors tourisme) est à peine équilibrée.  

La pérennisation d’une croissance qui serait porteuse d’emplois passe ainsi par le rééquilibrage des comptes extérieurs alimenté par la montée en gamme de l’économie française elle-même alimentée par une modernisation de ses entreprises. La question revient alors à celle d’un investissement qualitativement et quantitativement insuffisant malgré la hausse des marges.

L’accroissement quantitatif n’est guère la solution. Il n’accroit pas la productivité et se heurte très vite à la concurrence internationale, en particulier dans la zone euro, à celles des économies qui ont tenté la sortie de crise par le bas (Espagne et Portugal qui se sont livrés à des dévaluations internes non coopératives[7]) D’où des emplois peu sophistiqués (services à la personne) ou atypiques (travailleurs détachés) avec des choix de flexibilisation (en 2017 85,3% des contrats étaient des CDD) potentiellement renforcés par la nouvelle législation de l’automne 2017. De ce point de vue, compte tenu de l’extrême faiblesse de l’élasticité-prix à l’exportation, la reconquête de marchés extérieurs dans un tel contexte avalerait rapidement les marges autorisées par le CICE du quinquennat précédent. Au-delà, il faut aussi reconnaitre que dans les secteurs non exposés l’évolution des valeurs sociétales contraint largement les entreprises anciennes. Ainsi dans la branche Bâtiment, les enquêtes montrent qu’il est extrêmement difficile d’embaucher même en sacrifiant le supplément de marge délivré par le CICE. On aurait ainsi tort de se féliciter et de compter sur la forte croissance de l’investissement des ménages en 2017 ( +5,1%), qui correspond au secteur du bâtiment non porteur de gains de productivité et consommateur privilégié de travailleurs détachés.

Il faut donc compter sur une dimension qualitative et plus moderne de l’investissement, seule susceptible de conquérir des gains de productivité, et donc de concourir à l’effacement du déficit extérieur et à ses effets sur l’emploi. En la matière, au-delà de questions macroéconomiques - exposition particulière de la France à la hausse des taux en raison de l’augmentation des taux d’endettement de tous les secteurs institutionnels[8], potentielle hausse de l’euro au vu de causes multiples[9], etc.- les regards doivent se porter sur la grande inadaptation de la main d’œuvre aux exigences de la modernisation. Le blocage principal de la modernisation se situe dans l’insuffisante qualification de la population active. En la matière  toutes les enquêtes et statistiques vont dans le même sens : Difficultés de recrutement et donc d’offre au même niveau quel que soit le taux de chômage[10], déclassement lourd de la France dans les enquêtes PIAA, PISA avec des résultats catastrophiques dans les performances des enfants de CM1 en mathématiques (passage au 35ième rang en 2017), dans les performances de ces mêmes enfants en compréhension écrite ( passage au 34ième rang), insuffisance notoire des effectifs dans les écoles d’ingénieur notamment par rapport à l’Allemagne[11], etc.  

Il est très difficile de produire une analyse causale précise et robuste sur les déterminants de ce déclassement en longue période. La facilité consiste à accuser un système et ne pas tenir compte des changements majeurs qui ont affecté la société française depuis plusieurs dizaines d’années de crise.

C’est que la désindustrialisation massive  en corrélation avec le déséquilibre extérieur et le chômage correspondant est aussi en corrélation avec les choix macro-politiques et macroéconomiques remontant à 1992 avec celui du franc fort et celle de la désinflation compétitive. Face à ces choix qui aboutiront  à la monnaie unique, le système de formation déjà bien fonctionnalisé sur l’ordre économique va d’une certaine façon accompagner un vaste mouvement de tertiarisation : désertion des départements industriels dans les IUT au profit des départements tertiaires, abandon des filières industrielles des BTS au profit des formations  tertiaires, transformation des écoles d’ingénieurs qui vont aussi s’adapter aux modes managériales, gestionnaires et financières et travailler de plus en plus au profit de branches tertiaires[12], développement extravagant de centaines d’écoles de commerce, etc….Il s’agit au fond d’accompagner le développement de branches peu productives qu’elles soient réputées « haut de gamme » (finance) ou réputées « bas de gamme » (services à la personne). Dans le même temps une énorme quantité de savoirs réels sera abandonné. Et le mouvement ne peut que s’auto-renforcer, car les ravages de la politique du Franc Fort pour accéder à une monnaie unique sur la base d’un taux  irréaliste doivent s’adoucir par le déploiement de l’état social et de sa bureaucratie improductive : il faut créer des emplois sociaux chargés d’aider ceux qui deviennent progressivement des inutiles au monde et dont les enfants ne voient plus dans l’école un instrument de promotion... D’où de nouveaux débouchés pour de nouvelles formation tertiaires qui ne sont que réparatrices de politiques publiques inadaptées.

Le cercle est bouclé. La modernisation de l’outil de production est freinée par le producteur du capital humain (école) à qui il  fut assigné depuis fort longtemps de produire des spécifications peu accoucheuses de productivité voire simplement occupationnelles. Au-delà de questions plus vastes encore  - dont celle de l’énormité de la dette mondiale- la croissance potentielle de l’économie française est faible en raison d’un taux de chômage structurel très élevé et probablement peu inférieur à 9%. Il faudrait de très longs et très douloureux efforts d’investissements éducatifs pour améliorer une offre de formation autorisant une baisse importante du taux de chômage structurel.

Il ne faut toutefois pas se tromper. Il sera plus simple d’abandonner d’abord la monnaie unique pour retrouver un peu de respiration permettant ensuite d’effacer progressivement 30 années de destructions.

 

[1] 1,9% pour l’année 2017 selon l’INSEE. Notons que cette croissance nouvelle est mondiale et qu’elle est alimentée par une hausse considérable des dettes publiques et privées à l’échelle de la planète. Comme remarqué à la récente Conférence annuelle du marché bousier d’Euronext, la faible croissance mondiale depuis 2007 n’a pu être obtenue que par un accroissement colossal des dettes (225000 milliards sans compter près de 500000 milliards de produits dérivés, soit plus de 10 fois le PIB planétaire).

[2] Pour être plus précis signalons que 250 000 emplois ont été créés en 2017 pour une augmentation de la population active de 140000 personnes. Si le taux de chômage n’a que peu diminué c’est probablement en raison d’un certain retour vers l’emploi et donc le chômage structurel est probablement inférieur à 9 points. Il reste néanmoins très supérieur à ce qu’il pouvait être avant 2007, c’est-à-dire avant la crise (environ 7 points).

[3] Soit 3 points au dessus de sa moyenne de long terme

[4] 4,3% pour les entreprises en 2017 mais toujours un retard d’investissement de l’ordre de 40 milliards d’euros sur les 10 dernières années selon les ECHOS (31/1/2018).

[5] La forte croissance des exportations (3,7%) est largement un mystère résultant de la comptabilisation de 127 avions AIRBUS livrés sur le seul mois de décembre…soit plus de deux fois la production mensuelle moyenne de l’entreprise… et une somme exportée avoisinant les 10    milliards d’euros…de quoi interroger les chiffres présentés du commerce extérieur….L’énormité des chiffres de l’aéronautique civile masque ainsi une réalité moyenne infiniment plus douloureuse.

[6] Cf son ouvrage : « la société hyper-industrielle » Seuil, 2017.

[7] Ces deux pays ont connu un fort retour à la croissance - avec hausse des capacités de production, des exportations (il est prévu que le Portugal exportera 50% de son PIB en 2025 !) et de l’investissement privé- en diminuant considérablement le coût du travail. Cette sortie de crise est extrêmement coûteuse et ne peut se concevoir dans un grand pays comme la France sans mettre en cause la construction européenne elle-même.

[8]  Selon le Bulletin de décembre 2017 de la Banque de France, 3 points de PIB pour les ménages, mais aussi 0,4 point pour les administrations et 4,7 points pour les entreprises.

[9] Excédent très élevé des comptes extérieurs de la zone, déficit US en forte croissance, poids croissant de l’euro dans les réserves de change, achats de titres en euro par des non- résidents, etc.

[10] Le chiffre de 140 000 emplois vacants dans l’industrie ne bouge que très peu d’une année à l’autre.

[11] 146 447 pour la France en 2016 contre 757 173 pour l’Allemagne. Il convient toutefois de nuancer ces chiffres bruts qui ne tiennent pas compte de l’extrême dispersion des niveaux et types de formation.

[12] Pensons à ce Laoratoire de l’Ecole Polytechnique (le CMAP, centre de mathématiques appliquées) qui propose un nouveau modèle dit de « rough Volatility » permettant de mieux éclairer la finance que le funeste modèle de Black-Scholes. Quelle est la valeur ajoutée réelle d’une invention dont la finalité est la sécurisation d’activités simplement spéculatives ?

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26 janvier 2018 5 26 /01 /janvier /2018 09:56

 

Nous voudrions montrer dans ce chapitre que la monnaie est un marqueur fondamental de la forme de société dans laquelle on vit. En ce sens il ne serait pas idiot de s’exprimer en ces termes simplistes : « Dis-moi quel type de monnaie tu utilises et je te dirai dans quel monde tu vis ». Pour comprendre toute l’épaisseur de ce marqueur, nous interrogerons l’Histoire et verrons que la monnaie fut d’abord un instrument de construction des États et qu’elle est devenue aujourd’hui un instrument de leur affaissement. Avec en arrière-plan l’idée de souveraineté que l’on construit, puis que l’on détruit, petit à petit, en transformant l’outil monétaire. Et puisque derrière la souveraineté se cache l’enjeu fondamental de la démocratie, nous montrerons qu’un ordre démocratique ne peut se concevoir sans un certain type d’ordre monétaire en tant que condition nécessaire sinon suffisante.  Nous tenterons ainsi de montrer que les nations ne pourront survivre au XXIe siècle que sur la base d’une restauration des pouvoirs monétaires aujourd’hui largement abandonnés.

  1. La monnaie comme outil de construction de la souveraineté

Si des formes monétaires sont apparues avant les premiers États, il est aujourd’hui démontré que les constructeurs desdits États les ont façonnées aux seules fins de s’affirmer et se construire.

La monnaie comme enfant du sacré et de l’État[1] 

Les premières formes de ce qu’on appelle encore aujourd’hui la dette ne s’affichaient pas comme dette monétaire, mais comme dette de vie envers une extériorité radicale : l’au-delà de la condition terrestre. Les dieux ont donné une vie qu’il convient de rembourser notamment par l’institution du sacrifice, institution que l’on rencontre dans toutes les sociétés dites primitives. Et bien évidemment quand on parle de dette de vie, il s’agit d’un patrimoine culturel et social que chaque sujet rencontre à sa naissance comme « capital avancé », simplement remboursé par des rituels sacrés dans lesquels on trouve l’institution du sacrifice[2].

Ce que l’on peut appeler le « Big Bang » des États, c’est-à-dire le temps de leur apparition est, de fait, l’accaparement par certains individus de la dette sacrée jusqu’ici engendrée par la communauté. Le Pouvoir étatique est ainsi une prise du pouvoir sur les vieilles religions primitives. De ce point de vue, et l’ethnologue est ici en désaccord avec le juriste, l’État est un phénomène de privatisation du capital culturel et social, c’est-à-dire « l’extériorité de toute société »[3]. Une autre façon de lire cette même réalité est de considérer que le pouvoir politique est issu d’une prise de pouvoir sur la religion. Alors que le politique est une réalité qui, jusqu’ici, était inaccessible en raison de l’éloignement des hommes au regard des puissances de l’au-delà (tous sont démunis de ce pouvoir et les rapports entre les hommes sont dictés par l’au-delà), elle devient, par accaparement de cette puissance, une réalité tangible : des hommes vont dominer d’autres hommes.

Bien évidemment, la privatisation du sacré doit logiquement devenir privatisation de la dette de vie, et les hommes sont progressivement invités à devenir les débiteurs du pouvoir terrestre. La dette envers les dieux peut évidemment se poursuivre mais désormais elle s’accompagne d’une dette envers le souverain. En ce sens le « Big Bang » des États va aussi être une capture de la dette sacrée. Il en découle que logiquement l’endettement envers les Dieux deviendra progressivement un endettement croissant envers la puissance souveraine.

Cet endettement peut être encore de la dette de vie : dette de sang, esclavagisme, travail gratuit, mais aussi impôt, sous forme de prélèvements sur l’activité domestique ou économique, ou sous forme directement monétaire. En la matière, le signe monétaire retenu pour régler l’impôt ne peut être que choisi par le prince. Et le signe retenu est naturellement celui qui bénéficiera de la plus grande liquidité possible, une liquidité permettant au prince de régler ses propres dettes envers les autres princes avec lesquels il est en conflit, et celles envers les mercenaires qu’il emploie au titre des guerres qu’il entretient pour assurer son pouvoir et sa survie dans la communauté des puissants. Et quand on dit « puissants » on dit déjà « souverains », c’est-à-dire des individus qui n’acceptent pas de pouvoir « au-dessus », c’est-à-dire de lois qui pourraient s’imposer à eux. Le souverain est ainsi celui qui, tout au plus, peut accepter des règles de coordination sans jamais se soumettre à des règles de subordination.

Le motif de liquidité la plus grande nous fait comprendre que le signe retenu n’est pas la monnaie virtuelle d’aujourd’hui, mais le métal précieux, lequel va s’imposer au terme d’une sélection : le métal précieux est le seul objet dont la liquidité est parfaite, acceptée par la communauté des puissants et aussi acceptée par des mercenaires qui ne pourraient pas se contenter de titres illiquides[4].

La monnaie dans la dialectique de l’économie et de la puissance souveraine

On comprend désormais que le prince, né d’un « coup d’État fondant l’État[5] » et sa puissance souveraine, s’intéresse de près à ces premières formes de banques centrales que sont les mines de métal précieux…et les « Hôtels des monnaies » qui en sont le prolongement. Le prince fonde ainsi ce qui est déjà le premier « circuit du Trésor[6] » : il crée ou tente de créer la monnaie, dont il fera un monopole du règlement de la dette de ses sujets envers lui, c’est-à-dire l’impôt. La monnaie qu’il crée lui sert de règlement de sa propre dette (ses dépenses), règlement dont la circulation, sera soumise à l’impôt.

Mais le prince peut être gêné dans l’affirmation de sa puissance et de sa souveraineté par une caractéristique essentielle de la monnaie : elle est outil du pouvoir et du règlement de la dette envers le prince, mais elle est aussi réserve de valeur…et à ce titre peut être thésaurisée. Un phénomène qui implique sa rareté et une lutte perpétuelle pour la vaincre. Parce qu’outil parfait de la liquidité, caractéristique qui la rend susceptible de faire circuler toutes les marchandises, elle est appréciée pour elle-même et donc possiblement stockée…ce qui vient gêner le pouvoir dès lors que celui-ci ne maîtrise plus d’inépuisables mines de métal, ce qui le gène aussi lorsqu’il est impliqué dans d’innombrables guerres très coûteuses avec ses voisins. Par excellence concepteur et créateur de la liquidité, il peut lui-même entrer en position d’illiquidité et donc voir sa puissance érodée. L’histoire montre que l’ascension du politique et des États correspondants est faite de tentatives de contournements de ce qu’on peut appeler une véritable « loi d’airain de la monnaie[7] » : rendre la monnaie plus abondante par le biais de la dilution voire l’émission de papier, avec bien sûr les limites sociales de ce type de choix des souverains.

Cette faiblesse de la verticalité du pouvoir politique pourra être compensée par une coopération avec le monde horizontal de l’économie naissante. Car la monnaie, grande affaire du prince, est également celle des marchands et banquiers qui, eux aussi, se voient opposer la contrainte monétaire. Eux-aussi vont tenter de la contourner avec l’introduction de la lettre de change, avec la conversion des monnaies entre elles, etc. La montée de la puissance politique se nourrit de l’accroissement des recettes fiscales, la « dette » des « sujets », laquelle se nourrit elle-même de la montée de la puissance économique. L’intérêt du loup étant que les moutons soient gras, les princes ne s’opposeront pas à l’émergence des premières privatisations des monnaies : les banques vont émettre progressivement du papier non couvert intégralement par une base-or.

 En contrepartie, les banquiers déjà mondialisés viendront réduire les risques d’illiquidité, voire de solvabilité des princes dépensiers en achetant de la dette publique. Cette dernière et le taux d’intérêt qui lui sera associé, sont les marqueurs de la collaboration entre monde vertical, déjà en difficulté, et monde horizontal dont l’ascension ne fait que commencer. Le souverain ne peut plus vivre de la seule prédation sur ses sujets : il lui faut aussi solliciter des prêteurs.

Nous entrons ici dans les premières formes de délitement de la souveraineté : le monde vertical est amené à partager la souveraineté avec l’horizontalité marchande, un monde qui commence à capter la monnaie souveraine : des personnes privées vont émettre des signes monétaires qui emprunteront les marques de la puissance souveraine : dénomination, unité de compte, règles de monnayage, pouvoir libératoire. Le souverain – historiquement une personne privée accaparant et détournant l’extériorité d’une communauté humaine, à savoir la dette de vie – est amené à céder une part de l’outil de ce détournement/accaparement : battre monnaie sera de moins en moins un attribut de la souveraineté. L’État, né hors marché, n’est plus complètement « au-dessus du marché ». Le monde du pouvoir avec ses règles de subordination (verticalité) doit, en particulier avec une dette publique portant intérêt, collaborer et parfois se soumettre au monde marchand et ses règles de coordination contractuelles (horizontalité).

Cet affaissement n’est pourtant pas linéaire et la verticalité pourra encore se manifester clairement lorsqu’il apparaîtra que le monde financier et marchand ne peut se passer de la monnaie souveraine pour assurer le fonctionnement des affaires. Très simplement, les différentes monnaies privées des banques ne peuvent assurer la circulation monétaire exigée par le développement des échanges marchands que s’il y a compensation entre les dites banques et donc une monnaie commune de règlement des dettes entre elles, à savoir la monnaie  centrale définie par le souverain. Si les monnaies privées peuvent toutes se convertir en monnaie centrale définie par le prince alors elles sont convertibles entre elles et les règlements interbancaires sont assurés. En termes simples, l’horizontalité ne peut s’épanouir qu’en s’appuyant par la verticalité. Cette dernière apparaîtra sous la forme des premières banques centrales, à la fin du XVIIe siècle et surtout au XIXe siècle[8]. Ces dernières vont progressivement apparaître comme instrument de disparition de la loi d’airain de la monnaie, puisque les souverains peuvent trouver en elles un substitut aux mines d’or de jadis. Et peut-être même davantage car à l’inverse de la mine toujours limitée, la monnaie légale émise peut l’être de façon illimitée si le pouvoir est capable, notamment en raison de circonstances historiques, d’imposer le cours forcé et l’inconvertibilité des billets en métal précieux.

En la matière, la France avec sa longue histoire l’érigeant en Etat-Nation, sera l’une des premières à engendrer un pouvoir plaçant sa banque centrale au sommet d’un système bancaire hiérarchisé[9]. Il suffira de nationaliser ensuite cette banque centrale pour l’arrimer au Trésor et réinventer ce qui avait fait le succès du prince au moment de la construction des premiers États : le souverain Français, désormais peuple souverain, va devenir le principal émetteur de monnaie… et une monnaie retournant vers le peuple souverain, par le biais de ce qu’on a appelé le « circuit du Trésor ».

La dette publique de jadis, elle-même marqueur de l’affaissement de souveraineté, perd grandement de sa signification, puisque les dépenses publiques reviennent vers le Trésor (comme jadis les pièces d’or revenaient vers le souverain) en raison de l’obligation de nombreuses institutions financières de déposer leurs ressources sur un compte du Trésor. Plus clairement, les déficits publics viennent gonfler la liquidité de la plupart des institutions financières, organismes de crédits, Poste, Banques, etc, lesquelles ont l’obligation règlementaire de déposer tout ou partie de ces liquidités sur un compte du Trésor.

Ce retour de la verticalité est très net pour le système bancaire soumis à ce qu’on a longuement appelé la règle des « planchers des bons du Trésor[10] ». Les banques ne sont pas des correspondants du Trésor et ne sont pas soumises à l’obligation d’y déposer leurs liquidités, par contre elles ont l’obligation journalière de convertir une partie de leurs liquidités en achats de bons. Et un achat dont le prix – le taux – est fixé directement par le Trésor. Sans doute peut-il exister un déficit et une dette publique, mais celle-ci est hors-marché. Nous sommes dans la verticalité du peuple souverain et non dans l’horizontalité de l’ordre marchand. Très simplement, le capitalisme a pignon sur rue, mais il ne peut se métastaser en financiarisation généralisée et se trouve contenu dans le périmètre de l’économie réelle. Le peuple souverain reste souverain et se trouve protégé de l’émergence d’une inondation faisant de l’État une instance non souveraine car « en-dessous du marché ». Plus clairement encore, l’État ne risque ni l’illiquidité ni, a fortiori, l’insolvabilité. Il n’a donc pas besoin d’être noté par des agences comme c’est devenu le cas aujourd’hui.

Bien évidemment cette phase historique, de culture très française, se paie d’une répression financière dont il faut comprendre le mécanisme. L’épargne n’est pas alimentée par une dette publique qui vient s’ajouter aux profits financiers de l’économie réelle. C’est dire qu’elle n’est alimentée que par le canal des titres privés (actions et obligations des entreprises). Cette situation est très contraire à celle du XIXe siècle où la dette publique dite perpétuelle alimentait une foule de rentiers[11]. Elle est également très contraire à celle constatée jusqu’aux quantitatives easings, puisque la dette publique est devenue matière première de nombre de produits financiers soumis aux règles de l’horizontalité marchande[12]. Cette situation n’est évidemment pas bien vécue par des épargnants dont le nombre s’élève avec la croissance économique des Trente Glorieuses. Elle n’est pas non plus bien vécue par le système financier dont le périmètre d’activité est très étroit[13]. Elle correspond toutefois au choix de l’État-nation devenu démocratique.

Si l’on dresse le bilan d’une très longue période qui va du « big-bang des États » – il y a plusieurs milliers d’années – jusqu’à la financiarisation d’aujourd’hui, on peut constater que la monnaie est d’abord un objet politique. À ce titre, elle est un enjeu fondamental pour des forces a priori opposées – ce qu’on a appelé la verticalité face à l’horizontalité –, mais toutefois soumises à une certaine conjonction des contraires. La loi d’airain de la monnaie correspond à  la faiblesse historique du souverain et cette loi ne sera efficacement combattue qu’à un stade relativement tardif de la souveraineté démocratique, non celle de l’État-nation du XIXe siècle, mais plutôt celle de la seconde moitié du XXe siècle.

Il semble pourtant que nous rétablissions depuis une trentaine d’années la vieille loi d’airain de la monnaie qui nous entraîne vers la fin de l’État-nation souverain et démocratique.

 .

 

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