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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:06

 

 

 

Nous connaissons maintenant la nature profonde des Etats : comme entités très anciennes; mais aussi celle des banques centrales , comme objets très récents au regard de l'histoire, et enfin, celle des liaisons possibles entre les deux.

 

Etats : il n’est pas toujours possible de payer avec de la monnaie souveraine.

 

Si les Etats furent dès leur naissance une extériorité fondamentalement prédatrice fonctionnant au détriment de ceux sur quoi ils règnaient, l'émergence des banques centrales fût une étape décisive dans le partage de la prédation avec d'autres acteurs que les souverains. l'idée de partage est en effet opportune pour désigner le fait que désormais les États n'émettent plus - le plus souvent - directement la monnaie, et passent par une agence plus ou moins autonome, mais autonomie toujours limitée par le type de monnaie émise: celle de L'Etat.

Naguère l'Etat pouvait payer à partir de ses créanciers: esclaves, seigneuriage, ensemble de la population taxée, etc. Avec les banques centrales, il pourra certes perdre quelques avantages, mais il maintiendra le gigantesque pouvoir de payer à partir de sa propre monnaie, et même si le pouvoir de la fabriquer ne sera plus ce qu'il était. Propos qu'il faut du reste nuancer, car il fût des époques où les banques centrales étaient entièrement sous le contrôle de l'Etat.

En conservant bien sûr son droit de taxer, l'Etat prédateur, même affaibli par une banque centrale, conserve une grande partie de sa souveraineté: les agents économiques sont intéressés par sa monnaie qui seule dispose du cours légal, monnaie qu'il faut impérativement utiliser.... ne serait-ce que pour pouvoir payer l'impôt. Parce que resté maître de la base monétaire, et que tous les contrats sont libellés dans la monnaie qu'il reconnaît, la notion de défaut apparaît relativement difficile: l'Etat a encore les moyens de faire varier le niveau de  dette que sa banque centrale lui doit. La dette envers l'extériorité n'est plus infinie, mais le prédateur dispose encore des moyens de décider de son montant. Ce sera évidemment beaucoup plus difficile s'il devait s'endetter envers une monnaie dont il ne maîtrise en aucune façon l'émission. Beaucoup plus difficile, mais pas vraiment impossible, ainsi que l'atteste la présente situation, où la pression des Etats de la zone euro a -de fait- obligé la BCE – certes par des moyens forts détournés - à fournir les liquidités nécessaires (489 milliards d'euro le 22/12/2011) aux fins de diminuer les pressions sur les budgets publics. Opération à ce jour assez bien réussie, qui a pris le nom de « Long-Term Refinancing Opération » (LTRO)

L'Etat fédéral américain dispose de ce point de vue d'un avantage considérable sur les autres Etats: s'il décide de bien contrôler sa banque centrale, et il le peut assez facilement dans le cadre de la législation en vigueur, son défaut est impossible. On peut ainsi considérer que les débats d'Août 2011 sur le plafond de la dette fédérale n'avaient aucun sens. Il s'agissait de s'amuser à se faire peur et de "jouer au défaut". Parce que la dette américaine s'exprime en dollars, il suffit de produire davantage de dollars pour continuer à dépenser. l'Etat fédéral n'est d'une certaine façon pas endetté, et chacun sait qu'il ne remboursera jamais. par contre, ce même Etat peut encore décider de ce qu'on lui doit, et fixer le niveau du "quantitative easing" auquel la FED devra se soumettre.

De fait, l'Etat fédéral américain est dans une position plus avantageuse que celle des Etats plus anciens , Etats qui étaient en raison de la contrainte générale d’une base monétaire  métallique, dans une position où il leur était depuis longtemps, impossible de payer en utilisant une autre monnaie que l'argent ou l'or, ou une forme monétaire assurément convertible en métal . Déjà dans un milieu relativement ouvert, peuplé d'Etats en compétition, aucun d'eux ne pouvait créer et imposer une monnaie d'Etat parfaitement souveraine. D'où les catastrophes comme le système de Law ou les Assignats. Et, de ce point de vue, l'adoption progressive et organisée de l'étalon- or est un recul très net de la souveraineté: la loi d'airain de la monnaie va s'imposer à tous, bien davantage que l'Etat fédéral américain d'aujourd'hui. C'est du reste parce que le contexte de l'étalon-or limite la possibilité pour l'Etatde payer avec une monnaie de son choix -qu'il aurait souverainement émis- qu'il devra apporter la preuve de son auto limitation. La banque centrale apparait ainsi comme l'outil de cette auto limitation. Et bien sûr, un outil que l'on cherchera toujours à retourner à son avantage, en délimitant, voire en renonçant, à toute forme d'indépendance de la dite banque.

Dès sa création une banque centrale est bien- ainsi que nous le disons dans notre définition- à l’interface entre le pouvoir politique et le pouvoir financier. Parce qu'il s’agit de donner confiance en réponse à une souveraineté qui n’est plus totale, l’institution qui se met en place, se doit d’être bien séparée de l’Etat, ce qui passera plutôt par la mise en place d’une banque privée, facteur essentiel de la confiance. Il existe donc naturellement une solidarité professionnelle avec le monde de la banque et de la finance en général. Solidarité qui s’exprimera au quotidien de la réalité du fonctionnement du système bancaire. Parce que la monnaie d’Etat dispose d’un monopole dont la gestion est confiée à la banque centrale, les besoins de monnaie fiduciaire exprimés par les banques passent nécessairement par la banque centrale. D’où un dialogue permanent entre banquiers centraux et autres banquiers.

Mais il existe aussi naturellement une solidarité professionnelle avec les entrepreneurs politiques au pouvoir, solidarité qui s’exprime dans un champs des possibles contenant deux limites extrêmes.

 

Banque centrale contrainte et banque centrale libérée

 

Une première possibilité est celle d’une répression financière extrême par l’Etat. Ce dernier conserve beaucoup de son pouvoir de prédation, confie le monopole d’émission monétaire à la banque centrale, mais conserve l’essentiel du seigneuriage : les banques n’ont accès à la monnaie centrale, qu’en payant une redevance captée par l’Etat, à partir de la banque centrale. Au delà, ses paiements qui ne correspondent à aucune taxe ni seigneuriage monétaire, sont effectuées à partir de la monnaie émise gratuitement par la banque centrale. Situation extrême, qui expose l’Etat considéré, à la concurrence des autres Etats, et donc à la loi d’airain de la monnaie. Cette situation est celle de périodes difficiles, comme celle des guerres mondiales au vingtième siècle.

A l’autre extrémité nous avons un Etat qui se dépouille très largement de ses prérogatives prédatrices et qui doit « payer », le cadeau qu’il fait à la banque centrale bénéficiaire du monopole d’émission, en renonçant à ses prêts et avances, en s’obligeant à acheter de la monnaie aux banques. Dans cette circonstance, on peut aussi imaginer qu’il renonce à une partie de la prédation fiscale en distribuant des avantages fiscaux. Ce nouveau cas extrême, est bien sûr engendreur de déficits publics, le montant des dépenses ne correspondant à aucune taxe devenant prohibitif. Là aussi l’Etat, dans cette circonstance extrême s’expose, en milieu ouvert, à la concurrence des autres Etats. Il n’y a pas véritablement de loi d’airain de la monnaie, par contre il s’expose aux craintes des banques, qui peuvent douter de sa capacité à acheter de la monnaie en raison de ses déficits, et préféreront vendre de la monnaie à d’autres Etats. Nous retrouvons ici bien évidemment la situation de la zone euro, celle des déficits gigantesques de certains pays, des spreads de taux, etc.

Dans les deux cas, le déficit public est assuré, mais évidemment par d’autres moyens. Le premier est celui que l’on appelait « mode hiérarchique de gestion de la dette publique », le second celui que l’on désignait : « mode marché de gestion de la dette publique ». Mais les deux déficits sont de nature très différente.

Si l’on se réfère aux enseignements de la comptabilité nationale, on sait que la somme algébrique des soldes des comptes de capital des différents secteurs est nulle. Pour simplifier, et en faisant abstraction du compte dit de « l’extérieur », on peut ramener les choses à deux secteurs : le secteur privé et le secteur des administrations publiques. En l’absence d’un extérieur, le déficit de l’un se ramène à l’excédent de l’autre. Si donc, il existe un déficit public en mode marché de gestion de la dette, cela signifie nécessairement un excédent privé (entreprises et ménages), excédent qui se ramène à une épargne. Si maintenant il existe un déficit géré en mode hiérarchique (répression financière) cela signifie que si épargne il y a, celle-ci est insuffisante, et la création monétaire par la banque centrale vient couvrir l’écart. Notons par ailleurs, que cette absence d’extérieur dans notre exemple n’est pas une simplification abusive et à l’échelle mondiale les « extérieurs » (solde des balances des paiements) s’annulent.

 

Libération de la banque centrale ou libération de l’épargne rentière ?

 

Le raisonnement, très simple, que nous venons de monter aboutit à un enseignement fondamental : en l’absence de toute répression financière, donc en mode marché de gestion de la dette, le déficit public, correspond à un montant d’épargne plus important, que celui qui se serait constitué entre les seuls agents privés, par exemple l’épargne des ménages à destination des entreprises. C’est dire que le déficit public- dans notre langage l’affaissement de la prédation étatique- est la possibilité d’accroitre le volume, et donc le marché de l’épargne. Résultat fondamental : A  l’échelle mondiale, la multiplication des produits financiers capteurs de rentes, n’est possible que sur la base de l’endettement public planétaire.

Au niveau d’un seul pays, ce qu’on appelle- concernant les finances publiques- l’application de la « règle d’or », est ainsi une « cage » venant limiter le grossissement de l’épargne, cage dont les barreaux peuvent être écartés par le recours à l’extérieur : un excédent privé pourra se nourrir sur la base d’un excédent extérieur. Réflexion qui nous fait mieux comprendre toutes les difficultés actuelles de la zone euro, et les comportements de passagers clandestins, déjà souvent étudiés dans ce blog.

La naissance des banques centrales est sans doute une limitation de la puissance prédatrice des Etats. Cette limitation est elle-même possiblement limitée lors de phases historiques particulièrement tendues, où il faut rétablir les dures lois de l’endettement sans limite, de la banque centrale envers son Etat. Ce sera le cas des 2 guerres mondiales où nous avons déjà analysé dans ce blog, l’histoire concrète des rapports entre banques centrales et Trésor. Lorsque maintenant les entrepreneurs politiques proposent à ces mêmes banques le chemin de l’indépendance, ils dessinent les contours d’un nouveau partage de la prédation : l’épargne peut grossir, et s’auto agrandir, par prélèvement de rente sur le volume taxé, ce qu’on appelle les ressources fiscales, qui sont aussi de la prédation sur d’autres acteurs. Ce qu’on appelle pudiquement le « service de la dette » dans les comptes publics. La financiarisation de la société, est la conséquence de l’indépendance croissante de la banque centrale, et avec elle la redéfinition du partage du revenu national. Au stade démocratique de l’aventure étatique, la prédation publique était elle-même partagée démocratiquement, notamment par l’édification d’un « Etat- providence ». Parce que le déficit public rehausse considérablement l’épargne, une épargne rémunérée à partir de la  prédation publique- on peut même taxer le déficit de « rehausseur d’épargne », comme il existe des « rehausseurs de crédits » - il s’en suit que, relativement au PIB, davantage d’épargne, et d’avantage de finance, correspond à moins d’Etat providence ou/et, éventuellement moins d’Etat régalien, ou/et moins d’Etat investisseur.

En France la loi de 3 janvier 1973 peut ainsi être lue au travers de ce paradigme : une loi, qui parmi d’autres, va autoriser le grand redécoupage du revenu national, avec montée des privilèges des rentiers, et affaissement des classes moyennes incapables de « passer » de façon significative à l’épargne et donc à la rente.

 

 

 

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 15:11

Le texte qui suit constitue une contribution provisoire , et donc révisable, à un chantier collectif plus vaste. Il n'est sans doute pas d'un accès très facile, mais prétend aller au fond des choses, en se méfiant des évidences, et des acquis jamais questionnés. Il tente de projeter un regard original sur un objet  qui semble intéresser tous les "mécaniciens /réparateurs"  aux prises avec la grande crise des années 2010. Les habitués de ce blog pourront aller plus vite en ne lisant que les paragraphes dont le titre peut laisser la place à une interrogation.

 

Il est difficile, s’agissant de nos banques centrales, de ne pas parler de clef de voûte tant il est vrai que la grande crise des années 2010 les mettent sur le devant de la scène avec cette formule presque magique, d’organismes  qui seraient « un prêteur en dernier ressort ». Avec sa signification première : sans elles tout s’écroulerait. Et sa signification plus mystérieuse : quand plus personne, plus aucun acteur de la scène – pas même l’Etat -  ne se dévoue pour pérenniser le roulement de la dette, il y aurait , en surplomb de la société, une entité appelée banque centrale,  qui pourrait empêcher l’écroulement complet du jeu. C’est cette idée de « prêteur en dernier ressort », idée de plus en plus souvent évoquée au quotidien, que le présent livre se propose de décortiquer. 

Avec une démarche qui se veut proche de celle pratiquée par nombre de disciplines scientifiques : d’abord le refus du normatif, ensuite la seule volonté d’expliquer ce qui se déroule sous nos yeux.

Le refus du normatif en s’abstenant de toute considération morale sur tel ou tel choix effectué par tel ou tel gouverneur ou ministre des finances. Et la volonté d’expliquer en observant les faits , tels qu’ils se sont déroulés. De ce point de vue, nous attacherons beaucoup d’importance à l’histoire qui seule permet de saisir l’enchainement des faits dans toute leur complexité. Et une histoire qui doit remonter le plus loin possible dans le temps -à l’image de l’astrophysique qui tente de remonter le temps jusqu’au « big bang » de la création de l’univers pour comprendre la matière- ici  pour expliquer ce que charrient au quotidien les banques centrales : la monnaie, l’échange, la dette, l’intérêt, etc.

Ces matériaux présentés et expliqués dans la première partie du texte sont ce qui permet à la clef de voûte  d’assurer, plus ou moins bien, sa mission. Mais aussi parce que chargés d’une histoire complexe, ils ne permettront pas, en toutes circonstances de garantir le fonctionnement efficace du « prêteur en dernier ressort ». D’où des crises, voire de véritables bifurcations donnant naissance à de nouveaux mondes.

Et le raisonnement pourra se dérouler en boucle : si les conceptions que se fait  l’humanité de la monnaie , de l’échange, de la dette, de l’intérêt, etc. se modifient , ou si, beaucoup plus encore, l’humanité,  se trompe sur ces matériaux  qu’elle a elle même engendrée, alors le fonctionnement des banques centrales sera lui-même modifié , et entrainera de nouvelles représentations, et surtout de nouvelles réalités économiques. C’est ainsi que pourra être expliqué cette immense boucle du 2Oième siècle qui passe de banques centrales relativement autonomes à des banques centrales qui ne le seront plus du tout, pour voir réapparaitre en fin de siècle des entités considérés comme complètement indépendantes. Avec toutes les réalités économiques et sociales qui vont lui correspondre et qui seront examinées. La clef de voûte est aussi ce qui explique et fait émerger l’architecture de l’édifice et le mode d’habitat ou d’utilisation qu’il autorise . En sorte que l’on pourrait utiliser la formule suivante : "dis moi dans quel ordre  de banque centrale ta vie est organisée  et je pourrais te décrire l’ univers social  qui fait ton quotidien". De quoi aussi dire que les banques centrales constituent  le « logiciel » ou le « système d’exploitation »   d’un monde.

Voilà ce qui constitue le pari de ce premier texte.

Pourquoi des banques centrales ?

              Les choses paraissent simples à comprendre. Au fond la vocation essentielle d’une banque centrale est d’assurer le bon réglage du débit de monnaie qui au final permettra la bonne circulation de toutes les marchandises dans un espace considéré. Si la monnaie se fait trop rare, les marchandises finiront par ne plus circuler et ne plus être produites. Si par exemple les banques de second degré en raison de mesures restrictives imposées par la banque centrale ne financent plus aucun investissement et ne financent plus le Trésor, il est clair que l’on s’achemine vers une spirale dépressive qu’il est inutile de décrire tant elle est connue. Si à l’inverse, la monnaie se fait excessivement abondante et que la confiance qu’on lui accorde s’érode, la préférence pour les biens réels ou des monnaies étrangères  l’emportera sur le désir de rétention de monnaie nationale, et là encore, la bonne circulation des marchandises en sera altérée. On comprend au travers de ce raisonnement sans doute simpliste en quoi les banques centrales sont bien une clef de voûte : la disparition de la capacité de la monnaie à faire circuler les marchandises correspond à un trouble considérable au détriment de la société, lequel nous fait penser que le signe monétaire est un bien public sans lequel le retour à l’état de nature est assuré. Et clef de voûte qui peut devenir bouc émissaire au sens girardien du terme : si la bonne circulation des marchandises n’est pas assurée, cela peut vite s’orienter vers la désignation unanime d’un coupable, celui d’un organisme qui n’assure par les fonctions pour lesquelles il fût construit.

Mais cette apparente simplicité pose de redoutables problèmes.

Tout d’abord on peut se dire que la monnaie n’est  bien public, qu’en raison d’une situation qui est le plus souvent monopolistique. Si, par exemple, la monnaie était émise par des banques privées en concurrence, le risque de pénurie ou de surabondance pourrait être géré au mieux par une logique de marchés concurrentiels.

Ce qui pose la question du statut de cet objet banque centrale. Pourquoi existent –elles dans la configuration qui est celle aujourd’hui constatée ? Si l’on pouvait régler la circulation monétaire par d’autres moyens, pourquoi un monopole partout constaté dans le monde ?

Mais, en supposant que partout dans le monde, l’idée de systèmes monétaires concurrentiels, soit repoussée au profit de l’idée d’un service public, pourquoi fonctionner , selon la règle quasi universellement constatée, d’une délégation de service public qui va jusqu’à inscrire dans le contrat de délégation,  l’indépendance  du délégué vis-à-vis de l’Etat signataire ? Et si la délégation  existe en raison d’une efficacité ou d’une confiance plus grande que celles généralement accordée aux Etats, pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi ne peut –on faire confiance aux Etats ? Et si les Etats ne sont pas efficients ou honnêtes, quelle confiance accorder à la délégation de service public monétaire qu’ils confient aux banques centrales ?

D’autres questions peuvent être posées. Logiquement, la quantité de monnaie disponible, doit varier avec la variation de la quantité de marchandises à faire circuler entre les agents. Et on comprend que la croissance économique exige une quantité croissante de signes monétaires, mais cette variation ne peut-elle s’opérer que par la création monétaire résultant d’un crédit, comme cela se déroule aujourd’hui, ou bien est –il possible d’imaginer un autre type de réglage du débit, telle une création de monnaie s’abstenant de passer par la production d’une dette ? Bref, est-il possible d’imaginer une banque centrale qui ne fabrique pas d’endettés  en augmentant la taille de son bilan ? Et question qui n’est pas très éloignée d’une autre interrogation : Comment se fait-il, que la création monétaire dont le coût est proche de zéro, fasse l’objet d’un prix significativement plus élevé ? Car le plus curieux dans cette affaire de délégation de service public, est que celle -ci s’arrête en chemin : en dessous de la banque centrale, existent des banques dites de second degré, qui elles ne sont pas censées assurer une mission de service public, et qui gèrent le bien public monétaire comme un bien privé dans le cadre, il est vrai,  d’un marché concurrentiel. Pourquoi donc, ces banques en général, ne paient aucune redevance pour l’utilisation lucrative du service public qui est mis à leur disposition ?

Il est impossible de répondre à toutes ces questions sans aborder, au fond, des réflexions sur la nature  profonde de ce qu’on appelle la puissance publique, la dette,  le marché et la monnaie.

 

La puissance publique n’a pas toujours été ce qu’elle est devenue. Il faut donc expliquer son mouvement et sa genèse au sein d’une collectivité humaine. En prenant toute une série de précautions rarement respectées.

Précautions méthodologiques : refus de normativité et d’exogénéité

Tout d’abord, les diverses théories concernant l’approche de la puissance publique sont le plus souvent normatives, et expriment des idées sur ce qu’elle devrait être,  et non sur ce qu’elle est. C’est en particulier ce que l’on trouve chez les encyclopédistes et les philosophes des lumières. C’est aussi ce que l’on trouve massivement chez les utilitaristes, avec les innombrables descendants d’un Jeremy Bentham que l’on rencontre chez les juristes,  politologues, sociologues, ou économistes qui s’en réclament ou en font la critique sur une base tout aussi normative, comme ce sera le cas chez un John Rawls  un Ronald Dworkin et tant d’autres. Cette approche normative, inacceptable sur un plan strictement scientifique, se comprend dans la mesure où -parce que fait empirique- on essaiera, surtout à partir de la naissance de la modernité, de transformer cette puissance publique en la faisant fonctionner sur la base d’un idéal, qui se ramène le plus souvent à la notion de justice ou d’efficacité instrumentale. Il est difficile de questionner l’Etat sans vouloir le transformer. D’où massivement rencontrée dans la littérature un questionnement mené davantage en terme de comment, plutôt qu’en terme de pourquoi.

Les économistes, assez peu soucieux des enseignements de l’histoire, tombent souvent dans le normatif, et iront plus loin, en proposant des visions exogènes de la puissance publique. Celle- ci n’étant expliquée que ce par quoi elle sert, ou devrait servir, du point de vue des résultats de la théorie économique. C’est fondamentalement le cas de la théorie néo classique, qui n’a besoin d’un Etat que là où il y a défaillance des marchés -biens publics, externalités et rendements croissants- et qui donc, sur un plan normatif, doit se limiter à ce seul service de rendre les marchés possibles, là où ils ne fonctionnent pas. Il n’y a donc pas d’historicité, et l’Etat est une pièce extérieure - exogène - que l’on vient rajouter au système social, afin d’en assurer un rendement optimal. La théorie keynésienne, pourtant fort différente, n’apportera pas autre chose, et l’Etat reste la pièce oubliée qu’il faut rajouter au système social,  en exigeant de lui qu’il fonctionne de telle ou telle façon, c'est-à-dire approximativement, faire en sorte que l’équilibre économique général, soit un équilibre de plein emploi, ce que les seuls marchés ne peuvent produire spontanément.

Fonctionnement critiqué par les successeurs, qui verront dans l’Etat interventionniste, la source de tous les maux. Ce sera le cas notamment avec les nouveaux classiques et l’école des choix publics qui malgré les nouveautés conceptuelles introduites resteront normatifs, l’Etat étant surtout ce qu’il ne doit pas être.

Il ne s’agit évidemment pas pour nous, de détailler ces démarches qui ne cherchent pas à comprendre ce qui est, et s’étonnent simplement de la plus ou moins grande congruence de cette pièce appelée puissance publique, ou Etat, et qu’il faut articuler au reste de la machinerie sociale sans en connaitre ni son identité ni sa traçabilité.

Une petite exception pourrait être apportée, en précisant qu’il existe au moins deux paradigmes  beaucoup plus satisfaisant, en ce qu’ils ne sont ni normatifs, ni véritablement exogènes et qu’ils donnent un petit avant goût de l’identité et de la traçabilité du produit puissance publique : il s’agit des paradigmes libertarien et marxiste. Dans ces deux visions, on a au moins l’avantage de la non normativité, caractéristique fondamentale, et surtout un processus endogène, c'est-à-dire que l’objet étudié l’est depuis sa genèse, laquelle est plus ou moins expliquée. De fait,  la traçabilité  de l’objet puissance publique existe , mais sur la base d’explications peu satisfaisante. Avec Marx on connait la nature profonde de l’Etat et de ses  transformations successives, mais l’histoire, et surtout l’ethnologie, nous ont appris que l’économie comme moteur de l’humanité, relevait d’une vision ethnocentrique du monde. Avec les libertariens, on sait que la puissance publique et son devenir, est la conséquence non attendue de l’interaction sociale ; mais l’individualisme méthodologique de la démarche ne correspond pas aux caractéristiques de  « l’état de nature » primitif qu’ils imaginent, lequel est fort étranger à celui imaginé par Hobbes.

Bref, il est difficile d’accrocher à toutes ces théories, une vision correcte de ces institutions en orbite  plus ou moins proches des Etats, que sont les banques centrales et de ce qu’elles produisent. Quelles que soient leurs statuts concrets, Parce qu’émanation plus ou moins directe des Etats, il est difficile de les identifier sans une identification préalable de ces derniers.

Parce que les Etats sont le siège du politique, c’est cette dernière notion qui doit être identifiée, probablement en tant que concept plus général. Expliquons-nous.

L’origine du politique

Dans aucune humanité les individus sont libres de faire ce qu’ils veulent. Partout  existent des règles contraignantes. La nature de ces règles distingue une société d’une autre. Ce sont donc ces règles qui expriment l’idée même de société, donc un sentiment d’identité ou d’appartenance pour les individus qui la vivent.

Vivre ensemble, et donc faire société, c’est  reconnaître qu’il existe au delà de chacun, un tiers ou un extérieur qui est la loi, c’est à dire un pouvoir. De la même façon qu’une œuvre d’art, par exemple une toile, ne prend sens qu’avec un support extérieur -un clou dans un mur, par exemple- On ne fait société, que par rapport à un extérieur qui est la référence commune. Dans la modernité, cette référence commune est par exemple la constitution. Et même dans notre modernité qui avance l’idée que la loi est fabriquée par les hommes et donc, loi manipulable, on ne touche qu’exceptionnellement à la Constitution.

Il en a toujours été ainsi, et ce quelle que soit l’organisation des sociétés. Le lien social n’existe que parce que les agents qui se croient reliés font référence à cet extérieur.

La naissance de ce qu’on appelle puissance publique est donc l’apparition historique de ce type particulier du moyen de vivre ensemble qu’est l’Etat.

Et en affirmant ceci, on cesse déjà d’envisager ce dernier comme autre chose que l’effet involontaire et inattendu de contrats volontaires, ce que nous critiquions plus haut au sein de la théorie libertarienne.

 

Pour nombres d’ethnologues et de sociologues, en particulier, ceux qui approximativement ne sont pas éloignés de l’œuvre ultérieure d’un   Marcel Gauchet, l’Etat est issu de la transformation des religions, elles-mêmes instances d’un extérieur aux diverses humanités.

Les religions sont l’universel de l’humanité, et toutes les sociétés pré-modernes sont imprégnées par le religieux. Or ce religieux n’est vraisemblablement pas que le fait de nos structures mentales, mais la condition d’existence du fait social lui-même. Les sociétés primitives, autant que les nôtres, ont besoin d’un extérieur, et ce dernier est pour elles, non l’Etat, mais la religion. De ce point de vue la thèse girardienne du « meurtre fondateur » est intéressante, parmi d’autres, pour comprendre la genèse de l’extériorité. Ce concept  correspond à l’idée que tous les membres d’un groupe humain quelconque, sont travaillés par le désir mimétique. On connait la suite du raisonnement girardien: la force du mimétisme débouche sur la violence qui elle-même se transforme en désignation unanime du bouc émissaire. Et c’est « l’extériorisation » de ce dernier, c'est-à-dire sa condamnation unanime qui rétablit l’ordre dans la collectivité. Par comparaison avec ce que l’on croit être notre crise, comme si la BCE devenait, au terme de nos troubles monétaires, l’ultime coupable qu’il faudrait condamner pour retrouver la prospérité.

Au terme d’un raisonnement astucieux sur lequel on ne peut que renvoyer à l’auteur, Girard en conclut qu’historiquement, ce serait la violence mimétique qui aurait fait émerger dans l’humanité la déification des boucs émissaires, et surtout l’apparition d’un rite rencontré chez tous les humains : le sacrifice. Nous ne sommes plus très loin de la dette et du préteur en dernier ressort.

René Girard rejoint, avec sa singularité sur l’imitation,  tous les ethnologues qui lisent dans les sociétés primitives l’universalité du sacrifice, laquelle est toute aussi universellement reconnue comme désendettement. Les dieux, extériorité absolue, sont les créanciers des hommes qui considèrent leur vie et leur bien vivre – le jeu du bouc émissaire rétablit un ordre social qui avait été troublé- comme dette vis-à-vis des dieux. Risquons une comparaison intéressante : les dieux sont des prêteurs de vie qu’il faut sans cesse rembourser par l’institution du sacrifice, à ce titre ils sont l’ancêtre des banques centrales elles même prêteuses de ce que personne ne peut produire, c'est-à-dire de la monnaie centrale. Les banques centrales sont devenues prêteuses en dernier ressort comme les dieux eurent le monopole du prêt de vie.

Le moteur de l’aventure étatique

Si l’on en revient au phénomène étatique le schéma de son développement serait le suivant :

- Dans un premier temps la religion est une extériorité radicale : aucun homme ne peut s’emparer de la religion, en prendre son commandement ou en représenter son pouvoir. Le pouvoir religieux existe en ce qu’il permet de faire société, mais ce pouvoir n’est pas pour les hommes, et il ne saurait être question d’une séparation politique dans la société : il n’existe pas d’homme qui puisse se faire extérieur aux autres hommes. Les hommes sont unis et égaux dans leur commune dépossession. Un peu comme les banques centrales aujourd’hui : elles sont crées par les hommes, mais ces derniers en seraient dépossédés puisqu’ils n’ont juridiquement aucun pouvoir sur leurs dirigeants.

- Dans un second temps,  la coupure avec l’au-delà, va correspondre avec une coupure dans la société : d’un côté, certains seront proches des puissances extérieures, tandis que les autres en seront éloignés. L’homme de pouvoir est né, et avec lui, le pouvoir politique et l’Etat. Et peut être avec lui la dette, la monnaie et les premières bribes de la banque centrale… Nous y reviendrons car si certains pourront occuper la place des Dieux, ces créanciers radicaux, cela peut vouloir signifier qu’ils peuvent s’emparer de leurs pouvoirs et devenir eux-mêmes des créanciers sur tous les hommes. De quoi créer une fusion entre les Etats naissants et les germes des futures banques centrales.

-Dés enchâssement  de la religion de l’Etat lui même, ce qui caractérise l’époque actuelle dans nombre de sociétés dites modernes.

D’où il ressort que la religion a été historiquement la condition de possibilité de l’Etat, et que le fondement de l’Etat est le même que celui de la religion.

Resterait pourtant à se poser une grande question : comment est-on passé des premières formes de religion qui excluent l’apparition du phénomène étatique, aux formes transformées qui vont faire naître l’Etat ? En d’autres termes comment est-on passé de l’égale dépossession de tous les hommes par rapport au sacré, à une dépossession inégale qui fera naître le pouvoir politique et l’Etat ? Comment passer de la créance monopolistique sur la vie, à une créance monopolistique sur les hommes qui devront verser l’impôt, voire le sang ? Poser cette question, c’est poser celle des conditions du maintien de la dépossession complète. Dans les sociétés dites primitives, certes il existe toujours un chef. Il existe par conséquent une fonction politique de représentation de la communauté. Sans cette fonction assurée, il n’y aurait, que des individus incapables de faire société car incapables d’édicter une règle commune, c’est-à-dire la Loi, vis-à-vis de laquelle chacun obéit et se reconnaît.

Pour autant, le chef des sociétés primitives voit son pouvoir extrêmement limité. Son travail consiste à répéter inlassablement qu’il faut respecter l’héritage des ancêtres et les règles de toujours, qui viennent d’un au-delà sur lequel les hommes n’ont aucune prise. Il parle de la loi, mais il n’a aucune prise sur elle et ne peut la modifier. Il n’a aucune prise spécifique sur la définition de l’ordre social. Cet ordre dispose certes d’un commencement : l’origine des temps. Mais cette origine est un extérieur, un temps différent de celui où se succèdent les diverses générations d’hommes. Et depuis, puisque la Loi est un point fixe, il ne s’est rien passé, et surtout il ne doit rien se passer, car tout changement signifierait que les hommes, ou certains d’entre-eux, ont prises sur la société.

Les récits cosmogoniques qui disent la naissance du monde, sont infiniment variés, mais tournent inlassablement autour de l’idée que l’origine des temps relève d’une temporalité autre, de quelque chose d’inaccessible. Cela signifie que l’on bannit l’intervention créatrice des hommes dans la Loi qui les régit. Au fond, comme aujourd’hui avec le célèbre TINA ( There is no alternative) ou ce que nous verrons ultérieurement, sous le vocable de loi d’airain de la monnaie . Cette vision est, bien sûr, irréelle, et les hommes primitifs savent qu’ils ont concrètement changé le monde au travers de leurs pratiques. Par exemple, il ne fait pas de doute que l’agriculture est une invention humaine, mais dans les récits, il n’y a pas de mémoire et l’on dira que ce sont les ancêtres qui nous ont appris à cultiver : l’innovation est radicalement effacée et se trouve reportée sur la ligne de l’origine des temps. Ce que les religions primitives interdisent, c’est le droit de se reconnaître comme agent transformateur de la réalité sociale donc agent de la Loi. Un peu comme aujourd’hui où les hommes ne se sentent pas le droit de bousculer le marché.

Et cette institution permet qu’aucun des hommes n’ait prise sur le destin des autres. Puisque tous sont en quelque sorte séparés de ce qui gouverne les hommes (les puissances mystérieuses de l’au-delà), alors personne ne peut prendre le pouvoir parmi les hommes, hommes qui deviendraient dirigés par d’autres hommes. Comme le dira Pierre Clastres dans une formule célèbre : “la société se construit contre l’Etat”.

Seule la dépossession complète des hommes sur l’au-delà, permet le maintien de la vieille égalité primitive, et s’il existe par exemple des chamanes censés entretenir un rapport privilégié avec les puissances de l’invisible, ils ne sauraient devenir des agents censés fonder la société, en ce qu’ils pourraient devenir des délégués, chargés par l’invisible, de régler les affaires humaines.

Ainsi tout le problème de la naissance de l’Etat, revient à analyser comment les puissances du sacré vont se concrétiser, dans des religions installées, avec des agents spécialisés qui vont fonder une scission entre gouvernants et gouvernés.

En la matière, l’apparition des prophètes, est sans doute un fait probablement décisif permettant de passer des premières religions, dans lesquelles l’extériorité est radicale vis-à-vis de tous, à des religions nouvelles dans lesquelles un individu (le prophète) en vient à affirmer qu’il est dans le secret des dieux, ce qui va le séparer radicalement de l’ensemble des autres hommes. Sans doute existait-t-il plusieurs catégories de prophètes, mais certains- notamment ceux plus connus et qui deviendront les pères des grands monothéismes- affirmeront que les dieux ou Dieu ne veulent plus que la société des hommes soit comme elle est, mais qu’elle devienne autre chose dont précisément les prophètes seraient  les garants.

La parole prophétique ouvre ainsi la voie à l’établissement d’un pouvoir révolutionnaire dont le prophète devient progressivement l’unique occupant possible, et donc le possible fondateur des premières formes d’Etat. Forme renouvelée de l’extériorité qui apparait dans le nid de la première. Mais en même temps radicalement nouvelle puisque désormais l’humanité se dirige vers un processus de privatisation de ce qui était commun : les premiers entrepreneurs politiques sont bien tout de suite des entrepreneurs : il s’agit d’utiliser l’extériorité de façon privative et ce sont bien des groupes domestiques, des familles, des clans, etc. qui vont tenter de monopoliser ce qui deviendra les outils de la puissance publique. Et si l’on devait s’acheminer vers l’échange marchand, il faudra peut-être après avoir privatisé la dette de vie, privatisé ce bien public qu’est la monnaie. Privatisation dont l’un des signes apparents sera par exemple l’inscription du visage du prince sur les monnaies.

Cette instance “autre” étant constituée, des événements historiques nouveaux pourront déboucher sur une autonomisation croissante de l’Etat par rapport à la religion. Ainsi pourra-t-on connaître un grand renversement, c’est-à-dire le passage d’un Etat enkysté dans la religion à une religion enkystée dans l’Etat, passage faisant naître une entité porteuse d’un avenir grandiose : l’Etat-Nation.

Ce passage correspond au rameau occidental de l’humanité. L’autonomisation de l’Etat n’est évidemment pas un processus linéaire et complètement déterminé selon une logique rationalisable et chargée de finalité, il n’existe aucun déterminisme historique évident. Dans le cas de l’Europe qui est la région du monde qui historiquement va accoucher de l’Etat-Nation, il existera très longtemps un double mouvement contradictoire, entre une monarchie d’abstraction œuvrant à l’impersonnalisation de l’Etat (le prince peut mourir, mais l’Etat subsiste) et une monarchie d’incarnation qui fait du prince le représentant de Dieu.

Dynamique de l’aventure étatique et dette

A l’extrême, la religion pourra être séparée de l’Etat et le principe extérieur chargé de faire tenir ensemble les hommes pourra n’être que l’Etat, la religion devenant affaire privée intériorisée. Nous avons là la laïcité à la française. On passe ainsi de l’âge du divin, à l’âge complètement politique. Désormais, des communautés humaines affirmeront leurs particularités au-dedans de frontières qu’il faudra jalousement garder. Il ne faut toutefois pas considérer que cette aventure du phénomène étatique, dont le berceau fut historiquement la religion comme fertilisant, permet, en fin de processus, de supprimer l’extériorité. Pour reprendre la comparaison précédente, une œuvre d’art, dans notre exemple une toile, peut changer de support (on peut remplacer un clou par un piton ou une cimaise).Mais le support lui même, donc ce qui est extérieur à la peinture reste indispensable. Et il n’est pas possible de dire que l’œuvre existe indépendamment de son support, car la toile elle-même est support de la peinture et sans toile, ou autre support, il n’y a tout simplement impossibilité d’exprimer une œuvre. Il en va de même des sociétés humaines : on peut changer les outils du lien social et passer des diverses religions aux diverses formes d’Etat, monarchique, totalitaire, démocratique....sans pour autant passer à la dé liaison et à la fin de l’extériorité. De quoi interroger la monnaie unique et la mondialisation aujourd’hui.

 

Même la démocratie ne correspond pas à la fin de l’extériorité et le passage à la centralité. Concrètement, le pouvoir, même démocratique, représente une généralité au-dessus des intérêts particuliers. La loi, même démocratique, est une contrainte extérieure au regard des actions et projets particuliers de chacun des citoyens. En ce sens, le pouvoir est toujours un rapport d’opposition commandé par la scission indispensable entre un dedans et un dehors.  De la même façon que le support de la toile n’est pas contenu dans la toile elle-même : il reste toujours une extériorité. Et cette scission est bien indispensable, sous peine de voir le lien social lui même disparaître. Pour reprendre notre comparaison, si la toile ne connaît plus de support, elle cesse d’exister en tant qu’œuvre à la disposition du regard de ses admirateurs potentiels.

Outre que l’extériorité est probablement une réalité indépassable, elle est aussi jalousement gardée par ceux qui croient pouvoir en bénéficier. Car derrière l’extériorité il y a toujours la dette, désormais privatisée, et qui plus que jamais va intéresser les entrepreneurs politiques et plus tard les entrepreneurs économiques.

D’abord les entrepreneurs politiques. Sur une longue période de temps, plus particulièrement celle où l’Etat est enchâssé dans la religion, on se contentera de la dette de vie transformée en dette de sang : la population asservie à l’extériorité, se doit d’être disponible pour en sauver son principe et les avantages qu’elle procure au monopole privée qui la contrôle. Cela signifie par exemple l’enrôlement obligatoire dans des armées qui vont défendre le territoire. Et logiquement ce monopoleur privé qu’est le prince devra veiller au complet maintien de sa créance sur ses sujets, y compris en les protégeant contre d’autres prédateurs. Ainsi la transformation des sujets en esclaves, c'est-à-dire des individus endettés à vie auprès d’autres individus n’est pas acceptable en ce qu’elle limite le nombre possible de guerriers pouvant se battre pour le  prince. Ainsi le Pharaon- Bakenranef proclame l’annulation des dettes et l’esclavage des endettés vers 720 AJC pour faire face à la menace d’invasion de l’Ethiopie-  en considérant que le corps des sujets appartient à l’Etat et à lui seul, limite voire interdit le comportement prédateur d’autres agents de la société, qui en viendraient à réduire la dette des sujets envers l’Etat. On pourrait multiplier les exemples où l’extériorité annule certaines dettes privées pour maintenir sa créance monopolistique : code d’Hammourabi, réforme de Solon, comportement de certains empereurs romains, etc. Faits intéressants  à resituer et à mettre en comparaison avec notre monde : comme si les Etats en 2008 avaient souverainement annulé   les dettes privées, plutôt que de les transférer dans leurs propres bilans. Ou autre comparaison possible, comme si les Etats aujourd’hui rétablissaient une dépendance stricte des banques centrales en ruinant les fonds de pension qui se nourrissent des dettes publiques. Le prince utilise la violence de l’Etat à titre privé et cette dernière se doit d’être plus grande que d’autres violences privées qui ne peuvent avoir accès à la contrainte publique.

Marchés politiques et dette publique

Ce qui pose tout de suite l’existence d’entrepreneurs économiques qui vivent à l’intérieur de la société et cherchent à opposer leurs  propres intérêts à l’extériorité. Le monopole brutal des outils de la puissance publique par des individus, clans, familles, etc. peut ne pas être le meilleur moyen de maximiser la rente extirpée sur ses victimes. Avant même que la puissance publique ne se transforme en possible démocratie, un marché politique peut apparaitre et déboucher sur un échange mutuellement avantageux. Le monopoleur brutal et violent peut ainsi devenir « éclairé ». Plus simplement exprimé, cela revient à dire qu’il est de l’intérêt du loup que les moutons soient gras. Si le prédateur, en signe de réduction du  niveau de sa violence, distribue des garanties et protections aux entrepreneurs économiques, ceux-ci peuvent prospérer et contribuer idéologiquement à la « puissance du royaume ». Bien des exemples peuvent être évoqués, mais les plus importants concernent notre problématique de la finance et des banques centrales. Alors même que le monopoleur consent à partager, ne se sent plus créancier ultime, et accepte jusqu’à devenir débiteur envers des personnages appelés banquiers, il peut rester violent et se sentir peu engagé dans le remboursement de ses dettes : ce sera le cas de l’Europe jusqu’aux révolutions hollandaise et anglaise. Avec la ruine des banquiers italiens, les Bardi et les Peruzzi, face à un Edward III en 1345. Mais aussi, en raison de la répétition des défauts, la difficulté de plus en plus grande des grandes monarchies à mobiliser des ressources croissantes pour financer la puissance et donc les guerres. A contrario, l’évolution des Etats vers des formes plus démocratiques pourra restaurer la capacité à emprunter, parfois dans des proportions considérables. Ce sera le cas de la petite Hollande qui pourra emprunter pour payer des mercenaires et se libérer des puissants Habsbourg. Mais ce sera surtout le cas de la Grande Bretagne , cas si bien expliqué par James Steuart en 1767, qui insiste sur la confiance entrainée par l’existence d’un parlement capable de faire augmenter les impôts pour payer des intérêts, mais aussi confiance en une banque nouvelle, la première banque centrale officielle du monde – créée en 1694  après la « glorieuse révolution » - qui pourtant privée, reçoit la charge de contrôler le cours d’une dette publique devenue liquide en toutes circonstances, et devient le prêteur en dernier ressort. Et avec le succès que l’on sait, qui fait notamment l’admiration d’un Necker, et aussi probablement d’un Bonaparte qui essaiera lui aussi de construire une banque centrale , mais dans de toutes autres conditions. Il n’est du reste pas inapproprié de penser que c’est avec la dette publique à l’anglaise et la banque centrale correspondante que Napoléon devra sa défaite finale. Sur ces points il est possible de renvoyer aux volumes « les jeux de l’échange » et « le temps du monde » de l’œuvre de Fernand Braudel.

Plus tard les marchés politiques seront- par le miracle de la démocratie- généralisés. Désormais les outils de la contrainte publique ne seront plus appropriés par un seul- qui pourra les utiliser à son profit, et éventuellement  redistribuer une partie des avantages qu’il en retire – mais possiblement par tous. En sorte qu’il n’est pas erroné de dire avec les libertariens , que la démocratie est le stade de la grande aventure étatique, où « tout le monde peut voler tout le monde ». Propos sans doute exagéré, mais qui exprime bien le fait que désormais, les entrepreneurs politiques sont soumis à un processus de sélection/ reconduction, et que les entrepreneurs économiques peuvent être concurrencés et contestés par de simples citoyens, qui peuvent aussi utiliser privativement l’extériorité. L’extériorité existe toujours, mais désormais elle fait l’objet d’une guerre incessante, entre acteurs beaucoup plus nombreux, et beaucoup plus divers. Les banques centrales qui antérieurement à la leur naissance fonctionnaient à l’envers – les Etats sont des créanciers monopolistes et ne prêtent pas – vont apparaitre comme banque des Etats, et des banques de plus en plus soumises aux aléas des marchés politiques. Et en devenant prêteuses en dernier recours, elles finiront par devenir un appendice des Etats, tout en étant également un appendice des banques classiques. Car la grande question sera : certes elles sont prêteuses en dernier recours,  mais au profit de qui ?  Outil parmi les plus fondamentaux de la puissance publique, elles sont au gré des marchés politiques, plus ou moins appropriées par les divers acteurs du jeu social. Avec des situations extrêmes : parfois simple instrument assurant la matérialité de la dépense publique, le stockage des recettes publiques, une  trésorerie obéissante et abondante ; mais parfois  séparation radicale et liens qui ne peuvent s’opérer qu’au traves du voile d’un marché où agiront des intermédiaires chargés de maintenir la séparation. En fonction des situations historiques rencontrées par les marchés politiques, cet outil particulier de la  contrainte publique, peut rester sous le contrôle direct des entrepreneurs politiques, ou à l’inverse plus ou moins cédé aux entrepreneurs de la finance. On comprend qu’à ces situations opposées, correspondra des régimes de dettes fort différents. Nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, et ce sera très  vrai à l’époque moderne, donc à l’âge démocratique des Etats, les banques centrales seront la frontière et un enjeu de négociation fondamental entre les entrepreneurs politiques et les entrepreneurs financiers dans la construction d’un compromis. Les uns et les autres, cherchant des alliés auprès des entrepreneurs de l’économie réelle et aussi des  très nombreux épargnants, lesquels seront parfois sacrifiés et à d’autres époques grandement favorisés. Mais à ces situations opposées correspondront aussi vraisemblablement des réalités monétaires différentes.

 

Monnaie, dette et banque centrale

La monnaie est d’abord la belle fable des économistes qui n’y voient que la résolution contractuelle et efficace des difficultés de l’échange marchand. Avec toutes les caractéristiques qui vont en découler : elle est la réussite d’une marchandise particulière et appartient donc fondamentalement à l’ordre marchand , lequel n’aurait nul besoin d’extériorité pour fonctionner. Ce point de vue qui débouche volontiers sur le concept de neutralité et de « voile monétaire » rassemble aussi bien les néo classiques que les marxistes, et permet à un Hayek d’exiger la privatisation de la monnaie : elle n’appartient pas à la catégorie des extériorités, n’a rien à voir avec les Etats qui eux-mêmes sont illégitimes. Maintenant comme la monnaie va autoriser le crédit, et donc la dette, il pourra être proclamé que la monnaie apparait probablement en même temps que la dette.

L’analyse ethnographique détruit ce raisonnement.

D’abord, historiquement a existé différentes formes de monnaies, non pas différentes quant à leur matérialité physique, mais quant à leur usage social. Il existait en effet au moins 2 sortes de monnaies : celles qui ont une valeur humaine , et symbolisent un lien spirituel ou social difficile à couper, ce sont les monnaies dites primitives qui participent à l’échange de dons ;  et celles qui ont une valeur matérielle – ou dite « moderne » - et permettent lorsque l’on en dispose d’en finir ou de solder une obligation de réciprocité. On pourrait ajouter à ces deux grands types, une forme intermédiaire : les monnaies dites « locales » ou « parallèles », qui bien que moyen de paiement libératoire, ne délient pas vraiment les participants engagés dans un réseau de réciprocité.

Ce qu’il faut noter, est que contrairement aux affirmations des économistes, la monnaie moderne ne fait pas apparaitre le crédit et la dette. La dette est bien antérieure, puisqu’elle commence par la dette de vie, dès l’origine de l’humanité alors que la monnaie moderne apparait entre le 8ième et le 6ième siècle AJC.

Cette dette de vie illimitée envers l’Etat, qui se constitue dans le nid de la religion, se construit sans monnaie. D’une certaine façon nous avons là la première banque centrale en tant que prêteur en dernier ressort, sans l’existence matérielle d’une monnaie.

Lorsque la monnaie moderne apparaitra, notamment sous forme métallique, nous aurons déjà une forme transformée de l’Etat avec naissance d’un nouveau type de banque centrale. Le plus souvent-  ce fût le cas au moyen orient de l’époque de l’antiquité, mais ce fût d’une certaine façon aussi le cas de l’Amérique espagnole au 16ième siècle- le créancier illimité produit de la monnaie à partir de mines d’or et d’argent. Cette industrie est la banque centrale de l’époque qui nourrit le Trésor, lequel se servira de la monnaie ainsi émise pour rémunérer des mercenaires. C’est qu’on évalue- d’après David Graeber dans « Debt : the first 5000 years » - à 500KG/jour de métal argent le, montant des soldes des armées d’Alexandre. On est déjà dans un monde monétaire moderne où le paiement est libératoire. Le mercenaire n’est pas relié à l’Etat par une dette illimitée et les deux « partenaires », si l’on ose dire, sont dans une logique d’échanges marchands.  Il faudra bien sûr, toute la violence de l’Etat, pour imposer au reste de la société, le caractère obligatoire des paiements effectués par les mercenaires, lesquels ont pour finalité d’assurer leur propre subsistance : les marchands accepteront les pièces fabriquées par la banque centrale, marchands qui seront ensuite invités à payer leur propre dette (l’impôt) au Trésor à partir des mêmes pièces mises en circulation. Geoffrey Ingham parle de « complexe militaro monétaire » pour désigner cette situation, qui n’est pas sans rappeler celle des Etats- Unis , dont les dépenses militaires à l’échelle planétaire sont partiellement financées par création immodérée de dollars. Déjà apparait aussi, avec ce dispositif qui remonte à l’antiquité, ce que l’on pourrait appeler le « circuit du Trésor », devenu si célèbre en France au 20ième siècle avec la possibilité qu’il a eu de financer 2 guerres mondiales, autrement plus coûteuse que celles d’Alexandre, mais également de rétablir un spectaculaire redressement du pays après 1945. Et cette extraordinaire efficacité du système « militaro monétaire » du 20ième siècle s’est déroulée sans base métallique : les banques centrales modernes n’étaient plus des mines activées par des esclaves mais de simples émetteurs de papier qui il est vrai obéissaient avec autant de zèle que les esclaves de l’antiquité.

Resterait à se poser la question de la nature de cette banque centrale faite de mines et d’esclaves : pourquoi le métal dit « précieux »  sera choisi, dans un premier temps, comme signe de garantie des échanges?

Mimétisme et sélection d’une norme monétaire

En la matière, le thème de la rivalité mimétique utilisé pour expliquer le principe général d’extériorisation peut être repris. De fait la monnaie du prince fût une imposition, mais une imposition qui fût aussi probablement bien acceptée par les communautés marchandes en formation. Les paragraphes qui suivent s'inspirent largement des positions d'André Orléan et frédéric Lordon.

De fait, un ordre marchand ne peut fonctionner sans monnaie, et la question est de savoir comment peut naitre une monnaie donc une norme monétaire, sur laquelle chaque acteur pourra s’appuyer. Et en parlant de norme, on comprend déjà que la naissance de la monnaie, est logiquement, ce qui ne veut pas dire historiquement, un processus d’extériorisation : elle est la loi de la communauté, comme il existe un ordre divin et un ordre institutionnel précédemment évoqués.

En faisant abstraction de l’ordre politique qui surplombe les communautés marchandes, il faut logiquement comprendre, que chaque échangiste est animé par le désir de se maintenir dans la communauté donc de ne point en être exclu. Cela passe par la volonté d’échanger contre des biens qui seront acceptés par le plus grand nombre pour le présent comme pour le futur, qu’il faut évidemment se contenter d’imaginer. A la rivalité entre échangistes, il faudra ajouter le comportement mimétique : en tant que participant à l’échange, il me faut

pour ne pas me tromper, et ne pas perdre, repérer ou imaginer les comportements dominants en matière de contrepartie. Quelles est la marchandise que je puis accepter et pour laquelle la communauté considère qu’elle est « richesse », c'est-à-dire , en terme moderne parfaitement liquide ? Nous nous retrouvons ainsi devant le « concours de beauté » de Keynes, où l’exercice consiste à découvrir le point de vue dominant et non pas une quelconque objectivité qui ne peut exister : en la matière seules les croyances sociales sont objectives. La richesse qui sera désignée, le sera ainsi au terme d’un processus de convergence, la transformant par un processus d’imitation en condensé de tous les biens : la monnaie est un équivalent général. Sans doute peut-il y avoir des résistants au processus d’imitation, mais ils seront éliminés en ce qu’ils n’ont pas effectué le bon choix.

Ce processus d’autocréation de la norme, processus encore une fois logiquement examiné et non pas empiriquement constaté, est une réalité providentielle pour les entrepreneurs politiques. En raison de leur poids , de leur statut d’extériorité antérieure, ils peuvent- sans même imposer de façon violente - orienter le choix dominant en matière de richesse vers leur propre avantage : choisir une monnaie qui pourra aussi être liquide au regard d’autres entrepreneurs politiques régnant sur d’autres communautés. La définition de la monnaie sur base métallique devient ainsi une nécessité quasi logique.

Ainsi on comprend mieux cette première forme de banque centrale, composée de mines activées par des esclaves : dés la naissance de la monnaie, longtemps après celle de la dette, quelque chose comme un marché politique se met en place. La monnaie ne peut être une brutale imposition comme la loi pourra l’être : elle est à la fois imposée et acceptée, et si le premier terme n’est pas suivi du second il y aura fuite devant une monnaie qui ne correspond pas à la norme, elle-même issue d’une rivalité mimétique. Ce sera le cas de nombre d’expériences malheureuses, comme celle des « Assignats », que même la violence étatique extrême ne pourra imposer.

Observation qui ne fait que confirmer ce que l’on pouvait dire des banques centrales : parce que pièce essentielle d’une norme monétaire, elles sont le lieu de possibles affrontements sur les marchés politiques et peuvent se trouver à certaines époques fort dépourvues pour imposer de nouvelles normes. Avec parfois des tentatives pour masquer contestations, affrontements, voire prise de pouvoir, en mettant en avant l’idée d’indépendance.

 

 

La monnaie qui finalement s’impose dans un ordre marchand qui connait l’aventure étatique, présente des caractéristiques essentielles. En raison des son mode de construction tel que précédemment évoqué, elle est un système centralisé, tout comme l’Etat, et la compétition pour la gérer et la détenir est importante. Le mode de construction désigne aussi son statut : elle est la richesse. Devenue de par le jeu social dans une configuration mariant marché et Etat, équivalent général de toutes les marchandises, elle n’est pas valeur particulière, mais valeur universelle. Elle est donc la richesse. Mais parce que équivalent général, elle est aussi réserve de valeur, ce qui signifiera qu’elle peut être stockée, donc thésaurisée. Cette caractéristique engendre logiquement la loi d’airain de la monnaie : elle n’apparait pas comme réalité conventionnelle, ou simple construction sociale- ce qu’elle est - et se trouve bien être la richesse objective puisque sa rareté, aussi entrainée par la thésaurisation, freine la circulation des marchandises et la richesse réelle. L’humanité va ainsi voir dans la réalité, la confirmation de ce qu’elle croit, et ce même si cette croyance est la résultante d’un comportement. Le métal est donc rare, et comme les tentatives pour y remédier ont très longtemps entrainé des catastrophes – le système de Law ou celui de Palmestruch par exemple – la rareté va apparaitre longtemps indépassable. C’est ce qu’on appelle la loi d’airain de la monnaie. Autre caractéristique complémentaire et essentielle, parce que réserve de valeur rare, à l’inverse de certaines monnaies archaïques, elle engendre de la valeur et autorise intérêt et rente, donc la financiarisation de l’économie avec comme conséquence annexe la naissance possible d’une aristocratie financière, à la fois éloignée et proche de la centralité politique, mais aussi une logique court termiste en matière d’investissements.

Lorsque l’ordre marchand n’est qu’embryonnaire, le système monétaire qui se met en place n’a rein à voir avec ce qui vient d’être décrit. Tout d’abord le troc, comme le rappelle Fernand Braudel dans « les structures du quotidien » au moyen âge, peut rester dominant et le crédit peut s’opérer sans monnaie, en ayant simplement recours à des outils de comptage, ou des monnaies primitives qui à l’inverse des monnaies qui vont finalement s’imposer partout, expriment la solidarité du groupe. Ces monnaies peuvent exister dans des mondes despotiques , sans passer à la centralité : elles ne naissent pas d’un processus d’extériorisation, et l’Etat n’y voit pas toujours une source de rente. Ces monnaies assurent ainsi la simple circulation, et ne sont pas réserve de valeur. Parce que produites et utilisées à l’occasion d’une relation d’échange, elles ne sont pas accumulables , ne sont ni rares ni abondantes , ne développent aucune loi d’airain, et le plus souvent aucune rente. C’est le cas aujourd’hui encore des quelque 5000 monnaies dites complémentaires que l’on trouve dans le monde. Parfois elles sont soumises à l’instar de l’ « ostracon » égyptienne d’avant la conquête romaine, à la « surestarie » c'est-à-dire un taux de l’intérêt négatif qui correspond au service rendu. Ainsi dans le cas de l’ « ostracon », le dépositaire d’une récolte de blé recevait un titre de créance qui « fondait » avec le temps pour ainsi matérialiser le coût du stockage. Curieusement, le taux de l’intérêt négatif a pu ultérieurement se transformer en taux positif,  tout simplement selon  Bernard Lietar par « abus de surestarie » au moyen âge,  dans les ateliers de « Renovatio Monetae » abus qui devenait  progressivement dépréciation pour les monnaies dominantes et captation de rentes : seigneuriage, dilution, bref quelque chose comme des paléo banques centrales.

Conclusions

Le point de départ de notre trop rapide analyse était l’interrogation concernant le pourquoi d’une banque centrale. La recherche ethnographique et historique permet de capitaliser un certain nombre d’acquis.

Tout d’abord, il faut comprendre qu’une absence de banque centrale parait impensable en raison de la nature de la monnaie qui va envelopper les sociétés marchandes. Sans doute venons nous de rappeler qu’il existe plusieurs sortes de monnaies, et au fond 2 catégories, celles qui seront réserve de valeur et celles qui assureront la simple circulation des biens. Parce que ces dernières gèrent des liens de dépendance entre personnes voire entre des groupes, elles mesurent davantage la valeur des personnes que la valeur des choses. Benveniste, dans son « vocabulaire des institutions indo-européennes » précisait d’ailleurs, qu’à l’origine, dans les langues indo-européennes, la notion de valeur désignait d’abord des personnes. A ce titre, ces monnaies   ne sont pas « équivalent général ». Par contre les monnaies dominantes, les monnaies métalliques, désignent des choses, qui parce que devenant de simples marchandises impersonnelles, acquièrent une valeur indépendantes des personnes. La monnaie vient ainsi surplomber la société, se trouve être extériorité, et au final devra être gérée par une autre extériorité qui est banque centrale. Et cette dernière entité peut  se couvrir d’habits institutionnels très divers : Etat lui-même, mines publiques de métal, hôtel de monnaies, etc.

En second lieu, parce que fondamentalement le politique est aussi une extériorité qui fait l’objet d’une vive compétition entre des hommes , lesquels luttent pour l’ accès aux outils de la contrainte publique, l’Etat va lui aussi se couvrir d’habits institutionnels historiquement variés : despotisme radical des entrepreneurs politiques , despotisme hiérarchisé despotisme éclairé, Etat de Droit etc. A ces variation correspondent dans le même ordre un partage croissant des outils de la contrainte publique, outils qui restent le monopole des entrepreneurs politiques mais qu’ils sont amenés à faire fonctionner aussi au profit d’autres entrepreneurs , ceux de la finance ou de l’économie réelle, mais aussi d’autres groupes sociaux.

De cet émiettement, il résulte en contrepartie un émiettement du contrôle monétaire. Très visible dans le cas du despotisme hiérarchisé du moyen âge où à la limite chaque seigneur pouvait « battre monnaie », il l’est également dans les premières formes de l’Etat de Droit où le seigneur se trouve remplacé par le banquier, lequel jouit d’un pouvoir monétaire encore plus grand , puisque « battre monnaie » pourra souvent se faire sans matière première coûteuse. Parce que cet émiettement affaisse la centralité monétaire et ses avantages considérables pour les entrepreneurs politiques, il est des époques où les Etats tentent de reprendre en quasi-totalité le pouvoir monétaire. Cette reprise du pouvoir pourra se faire de manière douce et négociée, ou de façon beaucoup plus brutale. Ainsi L’Etat  britannique  pourra trouver les moyens de sa puissance contestée en créant une banque centrale qui n’est pas dans sa main : le pouvoir monétaire est partagé, et la dette des sujets envers l’Etat se double d’une dette publique gigantesque dans l’autre sens. Mais la douceur peut se transformer en brutalité, lorsque l’Etat transforme la banque centrale en simple annexe du Trésor, comme ce sera le cas de la France au 20ième siècle, essentiellement pour des raisons militaires: dans ce cas le prédateur ne se contente plus de la dette de sang et exige de fait l’annulation de sa propre dette. La situation correspondant à la mondialisation est de fait inverse : la banque centrale retrouve son autonomie, et mieux se met au service des pouvoirs monétaire émiettés, pour ponctionner une structure qui elle-même, mondialisation oblige, se trouve à la diète. La dette publique devenue gigantesque est de moins en moins gagée par la dette des citoyens – ce qu’on appelle les prélèvements publics obligatoires -  envers l’Etat. En sorte que, si naguère les Habsbourg et les Bourbons voyaient la dette publique augmenter pour faits de guerre, en face de prélèvements insuffisants et contestés,  les Etats modernes voient leur dette publique augmenter pour fait de mondialisation , qui elle-même glorifie le mieux disant fiscal. Nous y reviendrons.

Les métamorphoses de la banque centrale sont donc explicables par le contexte dans lesquelles on la fait fonctionner. Ce qui signifie aussi, qu’il n’est pas satisfaisant de la définir par ce qu’elle fait, mais bien plutôt par ce qu’elle est. Ce qu’elle fait est largement connu et expliqué : émission de monnaie légale, fixation des taux directeurs, régulation des marchés etc. Ce qui est inconnu est son identité. Or c’est pourtant l’identité qui seule permet de comprendre, c'est-à-dire de rendre intelligibles, les gestes de l’institution. Risquons une définition :

Une banque centrale est une institution, logée dans l’interface entre pouvoir financier et pouvoir politique, et chargée d’exprimer le rapport de forces entre les deux, par des actions concernant la circulation monétaire , la monnaie elle-même et la dette. La position  relative des deux pouvoirs : absorption plus ou moins complète de l’un par l’autre, séparation radicale/opposition radicale, coopération mutuellement avantageuse, servitude volontaire, etc. est la source ultime de la compréhension des faits monétaires.

Au-delà,  il est intéressant de résumer les développements précédents par un tableau récapitulatif, historiquement orienté depuis le passé lointain vers le futur. Chaque ligne de ce tableau présenté ci-dessous, correspond à une configuration historique, c'est-à-dire une articulation entre formes de l’Etat, de la dette en général, de la monnaie, de l’articulation banque centrale/Etat et de la dette publique. De fait il s’agit davantage d’une configuration logique que d’une configuration historique, aucune date ne figurant dans le tableau. Par contre, plusieurs lignes expriment bien une époque, notamment les trois dernières. La colonne concernant la dette, exprime bien la réalité du monde tel qu’il a toujours été, et le sera probablement toujours : l’humanité est endettée vis-à-vis de son extériorité, et celle ci se manifeste, depuis l’antique institution du sacrifice, jusqu’au moderne impôt. Ce dernier est le sacrifice des modernes, qui doivent payer pour le maintien de l’ordre supérieur dans lequel ils vivent, comme les anciens se livraient à des sacrifices humains, pour se désendetter vis à vis des Dieux.

Lorsque la dette est infinie, ce qui est le cas de la position esclavagiste, les entrepreneurs politiques qui ont remplacé les dieux, ne peuvent eux-mêmes s’endetter : cela signifie que la dette publique est nulle et que de fait les esclaves sont les préteurs en dernier ressort.

Lorsque la société se complexifie et que d’autres endettés peuvent émerger, par exemple des hommes libres qui deviennent esclaves de leurs créanciers, pour non remboursement de la dette, il y a déjà compétition avec le despote qui  voit sa créance infinie se transformer en créance finie : des hommes qui devaient le prix du sang, ne  sont plus disponibles car devenus esclaves d’entrepreneurs économiques. D’où les multiples annulations générales de la dette privée qui maintiennent les capacités  des préteurs en dernier ressort.

Le bourgeonnement des espaces marchands, amplifie la contestation de la dette envers le prédateur public. La régulation historiquement constatée est l’émergence, ci-dessus expliquée, de la monnaie métallique assortie des paléo banques centrales : la mine de métal travaillée par ses infinis endettés que sont les esclaves. La dette publique – au niveau interne bien sûr, et pas entre Etats -n’a toujours pas de sens.

L’humanité restera longtemps, pour les raisons ci-dessus expliquées, victimes de la loi d’airain de la monnaie métallique. Mais les groupes, notamment les entrepreneurs financiers, contestant la monopolisation des outils de la contrainte publique, seront de plus en plus nombreux et puissants. Ils contestent la dette toujours trop grande, alors même que les besoins de la guerre se font de plus en plus importants : le prédateur (Etat) devient lui-même endetté. Nous avons là les premières formes de la dette publique, formes au demeurant assez définitives, et que l’on va retrouver au stade de la démocratie contestée par la mondialisation. Dette publique parfois intelligente avec des banques centrales bien imaginées (Angleterre). Mais dans d’autres cas calamiteuses (France de la période révolutionnaire)

Lorsqu’apparait l’Etat de droit, la contestation se fait plus radicale, et d’autres groupes, ici non financiers, viennent exiger leur part de réduction de dette. Si l’on ajoute à cela des contextes de guerres totales, il est clair que la dette se renverse, et que le prédateur doit se libérer de la loi d’airain, et fonder une banque centrale entièrement soumise : le préteur en dernier ressort, n’est plus l’esclave ou la mine, mais la planche à billets . Et avec elle, la dette publique qui nourrissait les entrepreneurs financiers disparait. Mais à l’inverse, de quoi nourrir de gigantesques investissements publics, venant eux mêmes nourrir la croissance, et la construction d’un compromis fordien.

Enfin, dernière configuration, lorsque les entrepreneurs politiques sont amenés à négocier la fin de la « répression financière » pour répondre aux exigences techniques de la mondialisation, une nouvelle ère s’ouvre : les banques centrales s’éloignent des Etats et se rapprochent de la finance. Les Etats ne disposent plus d’un préteur en dernier ressort, lequel ne fonctionnera comme tel, qu’au seul profit de la finance. Avec une réponse rapide :prédation contestée d’un côté, et cession du privilège de battre monnaie à la finance de l’autre, assureront le possible épanouissement des dettes publiques.

   

 Variations historiques des formes d’Etat et de ses correspondances en termes de dette, de monnaie, de structure des banques centrale et de dette publique

  

     

Formes de l’Etat

Formes de la dette envers l’Etat

Formes de la monnaie

Formes de la banque centrale/Formes d’action de l’Etat

Réalité  et importance de la dette publique

Despotisme

radical

infinie

Absence ou monnaies primitives

Peuple fournisseur infini

Nulle ou interétatique

Despotisme avec émergence du droit : version1

Infinie mais  contestée : dette privée comme externalité négative

Outils de comptage + monnaie de simple circulation

Idem+ annulation régulière des dettes privées pour maximiser la créance publique

Nulle ou interétatique

Despotisme avec émergence du droit : version 2

finie

Norme monétaire métallique = richesse accumulable

Loi d’airain de la monnaie

La mine de métal fonctionne comme banque centrale

Nulle ou interétatique

Etat moderne 

Partage des outils de la contrainte publique

Finie mais contestée et partagée

Norme monétaire métallique= richesse accumulable

Loi d’airain

Hôtel des monnaies surestarie/dépréciation

Premières banques centrales  modernes

Importante et le plus  souvent intra étatique

Marchés politiques actifs et démocratie de moyennisation

(compromis fordien)

finie

Renouvellement de la norme monétaire

Richesse accumulable

Libération vis-à-vis de la loi d’airain

Généralisation des banques centrales  modernes

Rapide réduction

Marchés politiques actifs et démocratie contestée=mondialisation

Finie mais contestée et partagée

Retour à la loi d’airain de la monnaie et privatisation

Richesse accumulable

Séparation des banques centrales vis-à-vis des Etats

Rapide augmentation en intra et/ou en interétatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 08:49

 

L’utilisation du terme « indépendance » pour qualifier ce qui serait la réalité des banques centrales est à lui seul problématique.

Un signifiant qui ne correspond pas au signifié

 Dans sa conception première, il signifie une absence de relation et donc bien sûr une absence de tout lien hiérarchique. C’est sans doute le paradigme  mathématique qui exprime le mieux cette absence de lien lorsque l’on parle de « variables indépendantes ». Or la réalité des banques centrales ne saurait correspondre à cela, sauf à considérer qu’elles constituent des pièces complètement détachées du système social dans lequel elles s’activent. L’emploi d’un terme qui ne saurait correspondre à la réalité a donc un sens : il s’agit d’exprimer une représentation souhaitée du monde, plutôt que d’en désigner la réalité. Plus correct serait l’emploi du terme autonomie. Expression qui a été largement éradiquée  car trop réductrice aux yeux des promoteurs des nouvelles banques centrales : parler d’autonomie est en effet immédiatement interprété comme dépendance d’un système qu’il faut questionner. Or précisément, il s’agissait au moment de la construction et de la généralisation des nouvelles banques centrales, de se dégager de l’idée de dépendance.

Curieusement, il s’agit toujours de banques  proches des Etats mais dès leur naissance – dixseptième siècle pour la première, mais surtout 19ième pour la France, l’Allemagne, etc. -  elles furent symboliquement relativement éloignées de leurs géniteurs. Pour une raison simple : assurer ou restaurer une confiance monétaire très souvent malmenée historiquement. La monnaie est certes pure convention, mais on le sait, pure convention qui a découlé dans les mondes marchands d’un mimétisme produisant le métal comme loi d’airain. Et chaque fois que les entrepreneurs politiques ont cherché à sortir de leur prison monétaire, le prix en fût très élevé. Les premières banques centrales modernes, bien que de conceptions diverses se rattachent toutes à cette idée : il nous faut, nous entrepreneurs politiques, afficher le respect de la loi d’airain, reconnaitre que la monnaie est- de fait- tout sauf une convention sociale.

Lorsque des évènements graves se produisent - 1848, 1870 en France ; 1914 dans les pays belligérants de la première guerre mondiale – le non respect de la loi d’airain n’est accepté qu’en raison de la reconnaissance du caractère exceptionnel du moment, avec la certitude du retour au métal dès que possible. D’où les très grandes difficultés de l’après première  guerre mondiale, et les gestions calamiteuses des premières années de la crise de l’entre deux guerres. De fait, il faudra attendre la préparation de la seconde guerre mondiale, et ultérieurement les 30 glorieuses, pour que l’humanité accepte de s’affranchir de la loi d’airain de la monnaie.

Le succès d’un mot …

Si le terme d’indépendance est relativement peu employé, il faudra attendre les années 1970 pour le voir monter en puissance. A la même époque se développe parallèlement, dans beaucoup de pays, de nouvelles institutions dites indépendantes. Celles-ci désignées en France par l’expression d’ « Autorités Administratives Indépendantes » sont chargées d’assurer la régulation d’un secteur, et se rapprochent souvent des entreprises pour mieux coopérer, voire les surveiller ou les sanctionner. Encore peu nombreuses en France- environ une quarantaine- elles le sont bien davantage en Allemagne (189) , aux Pays-Bas, en Grande Bretagne etc. De fait, il s’agit d’un vaste mouvement qui correspond à une étape de l’aventure étatique, celle pour laquelle les entrepreneurs politiques - au-delà de la concurrence démocratique qui existe entre eux pour le contrôle des outils de la contrainte publique – sont amenés à partager le contrôle avec des groupes privés. Là aussi le terme « d’indépendance » est incorrect, et la jurisprudence du Conseil Constitutionnel considère encore les AAI comme des administrations de l’Etat, mais il est employé, car il correspond bien à l’idéologie du moment.

Le logiciel du droit traditionnel est fort gêné par cette transformation de forme d’action de l’Etat, d’où en France l’inquiétude d’un Sénat qui parle « d’objets juridiques non identifiés » pour désigner les AAI, ou l’utilisation  d’expressions forts étranges pour le juriste, comme celle de « personne publique sui generis ». Appellation qui deviendra pourtant la règle pour la banque centrale, après le Traité d’Amsterdam qui va en faire une institution particulière présentant des caractéristiques propres, ce que confirmera, en France, le Conseil d’Etat dans un avis en date du 9 décembre 1999.

…Que la science va justifier

Mais cette idée de séparation d’un certain nombre d’entités jusqu’ici rattachées à la machinerie étatique, en particulier les banques centrales, est d’abord le fait de la théorie économique. Théorie économique qui aura parfois tellement peur de la non indépendance qu’elle recommandera l’absence de banque centrale. C’est évidemment le cas de la théorie autrichienne, avec sa forte influence aux USA pour retarder la création de la FED, laquelle ne verra le jour qu’en décembre 1913. C’est que, même indépendante de l’Etat,  une banque dite centrale n’a pas à développer en tant que prêteur en dernier ressort , de par sa seule présence un risque de « moral hazard ». D’où la dissolution de la « Second Bank of the United States » en 1830 par le président Andrew Jackson.

150 années plus tard, lorsque se déploie à nouveau l’idéologie de l’indépendance, avec ce que Jean Pierre Patat va appeler « l’ère des banques centrales », la théorie économique va largement profiter, d’une montée empiriquement vérifiée de la stagflation, pour mettre en valeur les vertus supposées d’une indépendance.

D’abord en attaquant le modèle keynésien interventionniste, et en révélant la verticalité croissante de la courbe de Phillips, les monétaristes vont affirmer, que l’injection autoritaire de monnaie supplémentaire, laissera le taux de chômage à son niveau naturel, tandis que la confiance dans la monnaie faiblira en raison de l’inflation . Si Friedman s’insurge contre « la manipulation par l’Etat » de la politique monétaire, il n’ira toutefois pas jusqu’à recommander l’indépendance des banques centrales, en raison des craintes qu’il exprime, au regard d’une telle concentration de pouvoirs, au profit de personnes elles mêmes exemptes de tout contrôle politique. A peu prés à la même époque, T Sargent et N Wallace confirmeront l’ineptie d’une « manipulation par l’Etat » de la monnaie en raison des anticipations rationnelles.

Ces premières attaques se feront aussi sur la base d’un nécessaire retour à la stabilisation des prix, stabilisation érigée en bien public. Il s’agit là d’un retour à la loi d’airain de la monnaie sous une forme modernisée : certes on peut désormais se passer de l’or, mais se libérer de toute contrainte monétaire ne permet pas de promouvoir la confiance des épargnants, lesquels exigeront des primes de risques, et donc feront monter les taux de l’intérêt. Avec les conséquences souvent reprises par ces banquiers centraux entrain de conquérir leur indépendance, à savoir la non maximisation de la croissance et de l’emploi.  Evidemment la démonstration n’est guère convaincante, et il suffit de se plonger dans le passé, pour constater que dans les périodes de forte répression financière, où la notion de prime de risques n’avait guère de sens, la croissance était plus vive, et le plein emploi souvent constaté. De fait, la théorie économique n’a jamais pu être convaincante sur le sujet, et aurait pu  se borner à expliquer quels intérêts, en tout premier lieu, allaient être satisfaits en organisant l’éloignement de l’Etat.

Ces premières attaques au profit de l’indépendance, pouvaient très bien se solder par une indépendance de fait des banques centrales, sans toucher à leur réalité institutionnelle. Il suffisait au fond, de dénoncer toute manipulation politique, et d’exiger que les Etats laissent une complète autonomie de gestion aux banquiers centraux. Mais les développements de la théorie économique iront plus loin et il en découlera une impérative mise en cause organisationnelle des banques centrales.

Des travaux économétriques vont révéler –Bade et Paker (1985), Alesina et Summers (1993), Fischer (1994) – une forte corrélation entre inflation et degré d’indépendance des banques centrales : plus les banques sont indépendantes et plus la stabilité des prix est assurée. Certains de ces travaux en appelleront d’autres à vocation utilitaire. Ainsi GrillI, Masciandaro et Tabellini vont mettre sur pieds un indice, comportant pas moins de 16 variables, permettant de mesurer le niveau d’indépendance des banques centrales. D’autres travaux – notamment la théorie du cycle électoral de Nordhaus (1975) -vont révéler l’irrépressible tentation d’utiliser la politique monétaire à des fins électorales. Travaux qui seront confirmés par de très nombreux autres : Kydland et Prescott (1977), Barro et Gordon ( 1983). Ces derniers vont utiliser la théorie des jeux pour montrer que les stratégies dominantes des entrepreneurs politiques et des agents privés vont aboutir à un « détestable équilibre de Nash ». Avec comme seules solutions possibles pour sortir de ce « dilemme du prisonnier » : la réputation ou la délégation. Comme les entrepreneurs politiques auraient depuis longtemps épuisé leur capital de confiance, il ne reste plus que la délégation du pouvoir monétaire à la banque centrale, laquelle n’aurait comme seul objectif que la stabilité des prix. Tous ces travaux furent à l’origine de très nombreuses thèses universitaires allant souvent dans le même sens, même si parfois des études critiques relativisaient ce formidable engouement pour l’indépendance des banques centrales ( Cukierman 1992).

Hélas, il faut se méfier de tout

Mais bien évidemment, on sent qu’il faudrait aller beaucoup plus loin : qui peut nous assurer de la crédibilité de la banque centrale ? Si la réputation des entrepreneurs politique n’est pas rattrapable, comment forger celle des banquiers centraux ?

Non seulement l’indépendance devient une exigence, mais il faut l’assortir de nouvelles contraintes. D’où, au-delà d’une indépendance juridique, exiger des plans organisationnels et comportementaux, efficients, et donc rassurants, sur l’objectif de stabilité des prix. Là encore, les travaux universitaires se sont multipliés. Ceux de K Rogoff  (1985) conduiront seulement à la prudence : il faut choisir un banquier central très réputé pour sa très forte aversion à l’inflation. Ceux de Blinder (2000) n’iront pas beaucoup plus loin : il faut jouer sur l’effet de réputation pour asseoir la crédibilité.  Plus sévères seront ceux de Walsh (1995) qui, dans le paradigme de la théorie de l’Agence, vont déboucher sur la nécessité  de lourdes sanctions financières automatiques envers le banquier central inefficient.

Mais au-delà des comportements, et de la réputation du banquier central, sur quel corpus théorique doit-il s’appuyer, pour effectivement garantir la stabilité des prix ? Faut-il mettre en avant les hypothèses monétaristes au risque de privilégier le long terme sur le court terme ? Faut-il croire dans la théorie des anticipations rationnelles et « surprendre » les agents économiques dans le court terme ? Faut-il privilégier une règle, telle la règle de Taylor dont la simplicité et le bon sens, se heurte à des difficultés de mesure et à de trop fréquentes interventions de taux ?

Et s’agissant de ces règles, il faut aussi, pour maximiser la crédibilité, que l’on soit assuré qu’elles soient prises à bon escient, ce qui veut dire aussi, un fonctionnement relativement transparent. Quelles seraient donc les règles de transparence ? Les travaux sont ici beaucoup moins nombreux, et il est facile de prendre conscience qu’il doit exister des limites à la transparence, notamment au regard des interventions au quotidien sur telle ou telle banque, la présente période montrant à quel point, des développements  systémiques, sont toujours à craindre, à partir de telle ou telle information.

Si l’on résume le chemin parcouru dans le raisonnement : nous sommes parti d’un constat empirique, la stagflation des années 70, pour mettre en cause la théorie keynésienne justifiant la dépendance des  banques centrales vis-à-vis des Etats, ce qui va justifier la séparation, mais surtout qui va justifier une indépendance au seul titre de la stabilité des prix, et stabilité qu’il faudra assurer par une certaine organisation, et un certain fonctionnement des banques centrales.

Mais la vraie question devient alors : pourquoi la stabilité des prix est-elle devenue si extraordinairement importante ?

Une clef pour comprendre…

De fait, la stagflation des années 70, est favorable à l’économie réelle et aux détenteurs d’actifs réels, et simultanément défavorables aux entreprises financière, et à tout ce qui touche la finance. Cela est très lisible dans les bilans. Dans les entreprises industrielles le passif est rogné par l’inflation, tandis que l’actif se trouve valorisé. Les ménages investissant dans le logement, se sentiront dans les années 70, les plus concernés par cette déformation des bilans : l’emprunteur immobilier voit le poids du remboursement de son crédit s’alléger, tandis que l’actif immobilier s’apprécie continument. Les banques connaissent à l’inverse, la poursuite de la répression financière engagée depuis si longtemps par l’Etat. L’actif devrait pouvoir se développer comme il le faisait pour les entreprises industrielles, mais comme il est composé d’éléments financiers, toute augmentation de taille, se paie d’une dévalorisation absolue importante. A l’inverse, les encaisses monétaires figurant au passif, sont frappées d’une taxe d’inflation. De fait, la stagflation des années 70 ne fait que prolonger, par d’autres moyens, les rigueurs de l’antique «  circuit du Trésor ».

Parvenir à la stabilité des prix est donc une révolte, qui ne peut être menée que par les perdants de l’inflation,  avec en tout premier lieu les banques. Il faut donc parvenir à une redéfinition des tâches des entrepreneurs politiques, dont la maitrise des outils de la contrainte publique, et en particulier les banques centrales, doit être rediscutée.

Si maintenant, il peut être trouvé des économistes qui peuvent démontrer l’impossibilité pour les entrepreneurs politiques d’établir la stabilité des prix, et si l’on peut démontrer que seules des banques centrales devenues réellement indépendantes, sont en capacité d’étouffer l’inflation, il y a possibilité de gagner sur deux tableaux : mettre fin au mode hiérarchique de la dette publique, et passer à une économie de dette.

Mettre fin au mode hiérarchique de la dette publique en interdisant aux Etats de s’approvisionner directement auprès de leurs banques centrales, lesquelles voient leurs liens de dépendance financière coupés, c’est la possibilité pour les banques de second rang de voir s’ouvrir un immense marché de la dette publique. Et un marché qui ne peut que s’accroitre, car le choc désinflationniste qui va se mettre en place va alimenter la dette publique : le resserrement monétaire pour cause de lutte contre l’inflation, augmente le coût du service de la dette en formation, et freine l’augmentation attendue des  ressources budgétaires. C’est ce que constatent Richard Black, Donald Coletti, et Sophie Monnier (1997), auteurs qui, regroupant toute une série d’études croient aussi pouvoir montrer sur un mode utilitariste, que le choix de la désinflation est inefficient sur le plan macro économique. Mais la fin de l’inflation correspond au commencement de la dette.

A ce premier intérêt pour les banques, qui se voient assurées d’un débouché croissant, auprès de celui qui est devenu un client, c’est – à-  dire l’Etat, s’ajoute un second : les actifs bancaires peuvent désormais se développer sans réelle limite, puisqu’ils ne sont plus soumis à l’impôt d’inflation. Si désormais existe dans le système financier un gardien crédible de la stabilité des prix, alors les joies de la dette peuvent s’épanouir. Les bilans peuvent grossir : souvent comparables aux bilans industriels des années 60, les bilans bancaires peuvent désormais dépasser la taille du PIB du pays qui les accueille. Chacun aura évidemment en tête celui de la BNP , banque « plus grosse que la France ». Et curieusement, on pourra même choisir un indice des prix, qui pourra laisser de côté tout ce qui est actif, et en particulier tout ce qui est actif non financier pouvant servir d’appui à des actifs financiers. Nous avons là bien sûr l’immobilier et les « commodities » dont la hausse continue n’infirmera pas la parfaite stabilité des prix, mais qui à l’inverse, pourra nourrir l’économie de dette et donc la finance.

Peut-on alors parler d’indépendance et de crédibilité des banques centrales ? Ces mots n’ont guère de sens. Ce qui s’est produit tout au long de la période de désinflation, qui va parallèlement proclamer l’indépendance des banques centrales, et qui va en Europe édifier la BCE, n’est qu’un progressif basculement de rapports de forces entre acteurs sociaux : les entrepreneurs politiques dans leur quête de reconduction au pouvoir, sont amenés à délaisser de vieilles solidarités, par exemple celles qui se sont nouées au moment de la création du « well fare », au profit de la finance.

Fait historique qui permet de comprendre au-delà des définitions économicistes des banques centrales, la vraie nature de ces dernières. D’où la définition que nous proposons :

 « une banque centrale est une institution, logée dans l’interface entre pouvoir financier et pouvoir politique, et chargée d’exprimer le rapport de forces entre les deux, par des actions concernant la circulation monétaire, la monnaie elle-même, et la dette. La position relative des deux pouvoirs : absorption plus ou moins complète de l’un par l’autre, séparation radicale/opposition radicale, coopération mutuellement avantageuse, servitude volontaire, etc. dépend des forces que chacun d’eux mobilisent et organisent, et se trouve être la source ultime de la compréhension des faits monétaires ».

Définition à méditer.

 

 

 

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 13:19

 

Dans « Zone euro : les clandestins le resteront jusqu’au bout » nous disions que la prochaine étape de la clandestinité serait sans le dire l’ouverture maximale des robinets de la BCE. C’est chose faite aujourd’hui avec le lancement  d’offres à 3 ans sur la base d’un collatéral qualitativement  généreux et quantitativement illimité, le tout assorti d’un taux d’intérêt très inférieur aux meilleurs taux offerts sur les dettes souveraines de qualité. Et cette ouverture maximale porte un nom chez les financiers : le « Sarko trade » pour ainsi désigner ce que le président Français aurait obtenu, au terme d’interminables négociations.

A priori, il s’agit d’un cadeau direct aux banques assorti d’un cadeau indirect aux Etats.

Cadeau direct aux banques en ce que ces dernières peuvent se soulager d’une masse considérable d’actifs, dont la qualité sera fort peu vérifiée par la  BCE, contre des liquidités offrant des potentialités importantes. C’est ce qui vient de se passer concrètement pour les banques,  qui viennent d’acheter de la dette espagnole, à partir des fonds de la BCE, opération ayant rapportée 300 points de base.

Mais aussi cadeau indirect aux Etats, qui se trouvent en présence d’un système financier davantage acheteur, en raison de béquilles offertes par la BCE. De quoi financer la dette en espérant des taux acceptables.

Pour autant les effets secondaires méritent d’être analysés.

Dans cette opération il n’y a pas de disparition de collatéral, et celui cédé à la BCE est remplacé par de la dette souveraine fraiche. Seule la différence de qualité peut être évoquée, et il est évident, que si à l’avenir la BCE se fait plus exigeante, en refusant par exemple du crédit à la consommation espagnol comme collatéral, il est possible que l’image des bilans bancaires ne s’améliore guère. Ce qui , de fait, signifie  que l’amélioration de l’image des bilans ne puisse se réaliser que si la BCE accepte un statut de « Bad bank ».

Or la pression en ce sens ne peut que s’aggraver. Si en effet la BCE cherche à se protéger par la qualité, ses opérations d’offre de liquidités vont de fait aggraver la situation des banques avec apparition d’un « collateral crunch ». Parce que dans cette hypothèse la proportion d’actifs de mauvaise qualité augmente dans les bilans, il se crée une pénurie relative de collatéral de bonne qualité – le Bund allemand – par exemple, ce qui signifie un financement inter bancaire toujours aussi fermé. Comme par ailleurs, de façon mécanique, la crise accroit partout le taux de mauvaises créances,  la base des actifs éligibles se réduit. Ce qui réduit, là encore,  la capacité de fonctionnement du marché inter bancaire . Parallèlement, la diminution de la qualité des bilans entraine tout aussi mécaniquement, une moindre incitation à financer des crédits non éligibles en collatéral, comme celui accordé aux PME.

La pression ira donc mécaniquement dans le sens de la facilité : une BCE peu exigeante, et des banques maximisant leur espérance de gain, en prêtant plus aux Etats, et moins aux entreprises et ménages. Choix se matérialisant par moins de croissance, et donc moins de rentrées fiscales …donc une augmentation de la dette …

Mais la recherche de la rentabilité maximale passe aussi par la sélection des dettes souveraines. Si le choix des Etats au détriment des entreprises est acquis, il convient de choisir quelle dette souveraine assurera la meilleure rentabilité bancaire : dette allemande moins rentable mais moins risquée, ou dette espagnole plus rentable mais plus risquée ? Alternative qui invite à penser, que la transmission du cadeau de la BCE fait aux banques, ne se dirigera pas prioritairement vers les dettes souveraines des Etats faibles. Si en effet le cadeau se dirige massivement vers le Trésor  espagnnol, il en résulterait une diminution du spread de taux vis-à-vis  du Bund allemand, situation instable puisqu’affectation non optimale des liquidités acquises sur la BCE. Ce qui signifie un redéploiement de la dite liquidité , assurant le maintien de spreads, dont les déterminants reposent sur des considérations macroéconomiques bien connues. La conclusion est simple, même l’ouverture maximale du robinet de la BCE ne peut réduire la difficulté des Etats périphériques de la zone euro.

Le « Sarko trade » n’est donc que la prolongation prévue de l’agonie du bateau des passagers clandestins. On connait l’étape suivante : fin de l’indépendance de la BCE avec  financement direct des Etats,  et reconfiguration complète voire disparition de l’euro – zone. Affaire à suivre…

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 07:36

 

               

Les articles consacrés à l’histoire des rapports entre Banques centrales et Trésor (partie 1; partie 2; conclusions) nous ont permis de comprendre l’enjeu de la question de l’autonomie des instituts d’émission au regard des Etats. Curieusement la littérature consacrée à la crise n’évoque que fort rarement la question, tant l’indépendance semble être devenue une réalité aussi naturelle que le mouvement des planètes.

Le présent texte se propose de rappeler les modes d’articulation possible entre banque centrale et Trésor et d’en tirer toutes les conséquences en termes d’états du monde. Projet ambitieux en ce qu’il insinue que l’articulation susvisée serait une variable clé pour comprendre le mode de fonctionnement d’une société. Variable clé ne signifie toutefois pas une vision mécaniciste des choses, laquelle faut-il le rappeler  est erronée dans le domaine des sciences humaines. Pour nous, variable clé signifie plus modestement orientation de l’éventail des possibles. Ni mécanicisme  ni déterminisme, mais congruences fortes avec des caractéristiques elles mêmes essentielles pour identifier un état du monde.

Caractéristiques du scénario de la banque centrale soumise au Trésor.

François Rachline, dans un ouvrage insuffisamment remarqué (« D’où vient l’argent ?- panama ;2006) précise que les banques centrales sont l’outil qui permet l’alimentation monétaire des communautés humaines, lesquelles vont s’affranchir- grâce à ces mêmes banques- de la rareté des métaux précieux, et ainsi ouvrir l’éventail des possibles. Avec les banques centrales les hommes vont comprendre que la monnaie est , selon l’expression  de Bernard Lietar, « réellement crée à partir de rien » (« Au cœur de la monnaie  » ; Louise Michel ;2011). Création institutionnelle qui n’est que convention sociale et création institutionnelle au fond assez parallèle à l’émergence historique de la modernité, qui devait faire prendre conscience à ces mêmes communautés qu’elles ne sont plus gouvernées par les dieux mais bien par elles mêmes : tout devient possible.  Mais aussi création qui libère l’échange marchand de la pénurie monétaire : l’investissement et la production ne sont plus muselés par un crédit lui-même muselé par un stock monétaire largement hors des prises humaines : encore une fois tout devient possible. Les premières banques centrales – Anglaise, Française, etc.-  ne sont pas encore l’outil parfait de l’alimentation monétaire, puisque le détachement vis-à-vis du métal fût fort progressif et ne devient à priori définitif qu’avec la fin de la convertibilité du dollar en or le 15 Août 1971.

Ces banques centrales sont aussi historiquement en congruence avec les premiers épanouissements des formes « Etats de droit » de la grande aventure étatique. Ce qu’il faut comprendre de la manière suivante : le pouvoir monétaire se déplaçant de plus en plus vers les banques, les entrepreneurs politiques réagiront, en coiffant le système bancaire d’une camisole, obéissant elles mêmes à des règles fixées par ces mêmes entrepreneurs. Le système bancaire pyramidal et sous tutelle caractérisait bien un mode de partage très inégal des pouvoirs monétaires entre les banquiers et l’Etat.

Les banques centrales soumises au Trésor- telles que le monde les connaissaient jusqu’au dernier quart du 20ième siècle – engendraient ainsi des caractéristiques précises : finance enkystée dans les Etats, mode hiérarchique de la gestion de la dette publique, répression financière.

Parce que les banques centrales ne sont que le bras armé des Etats, les banques dites de second rang développent une activité qui est entièrement sous contrôle, activité qui à l’extrême se déploie à l’intérieur de ce qu’on appelait – s’agissant de la France- le  « circuit du Trésor ». Ce qui signifie une création monétaire privée très limitée sous le double étau de réserves obligatoires élevées et d’un taux de conversion en billets de banque centrale lui-même élevé.

Parce que libérée de beaucoup de contraintes, la dette publique devient indolore, voire bénéfique : il suffit que le Trésor se fasse exigeant sur l’abondement de son compte à la Banque centrale. Exigence devant toutefois s’inscrire dans un sentier contrôlé de dépréciation monétaire. Cela signifie que la banque centrale se trouve être la principale source – sous contrôle public -  de la création monétaire. Nous sommes bien en mode hiérarchique de gestion de la dette publique, mode qui permet -entre autres - des investissements publics massifs pour un coût en capital, politiquement déterminé c'est-à-dire proche de zéro.

Ce type d’articulation banque centrale/Trésor correspond bien évidemment à de la répression financière, répression jugée insupportable pour les acteurs du système bancaire. Parce que le jeu macro politique du moment laisse davantage de place à l’investissement et à la croissance qu’à celle de la lutte contre l’inflation, il est clair que l’éventail des possibilités se trouve réduit pour le monde financier. Ce qui allait devenir l’immense marché de la dette publique ne peut exister, et avec lui tous les produits financiers qu’il aurait pu engendrer. Les actifs financiers sont eux-mêmes rognés par l’effet ciseau de l’inflation d’une part et des taux de l’intérêt politiquement déterminés, ce qui signifie que leur conservation et leur accumulation dans les bilans bancaires est problématique. Ce qui signifie en conséquence que les activités de financiarisation resteront très limitées avec à l’échelle macroéconomique des  choix privilégiant plutôt des systèmes de protection par répartition que des systèmes par capitalisation.

Mais la répression financière développe d’autres conséquences. Parce que l’inflation affaisse considérablement les taux de l’intérêt réels, l’épargne est elle-même réprimée. D’où une fuite potentielle qu’il faut elle-même contenir par des barrières : contrôle des changes,  restrictions aux mouvements de capitaux, etc. Le scénario de la banque centrale soumise au Trésor est ainsi en congruence avec le stade de l’Etat- nation classique, et l’auto - centrage de son système productif. Mais la répression de l’épargne et de la création monétaire privée développe elle-même d’autres conséquences : les patrimoines financiers des ménages ne comportent pour l’essentiel que des titres privés classiques. Les titres publics –bons du Trésor achetés directement- ne concernent qu’un volume réduit en ce que le Trésor n’a guère besoin de recourir aux marchés pour faire face à la dette publique (avances de l’Institut d’émission et achats imposés d’obligations publiques par le système bancaire). Quant aux patrimoines non financiers, essentiellement l’immobilier des ménages, ils suivent l’évolution des prix en général et ne peuvent se transformer en bulles en raison de la faible capacité du système bancaire à créer de la monnaie privée. Autant de conséquences qui freinent le développement d’inégalités de patrimoines et favorisent à l’inverse la moyennisation de la société. Ainsi, pour ne donner qu’un exemple le patrimoine global ne représentait que 3 fois le PIB dans la France des années 50 ( 6 fois le PIB aujourd’hui).

Bien comprendre la signification de l’indépendance des banques centrales

 Entre soumission et détachement il peut exister beaucoup de postures intermédiaires, et il est exact que la FED ou la BOE sont moins indépendantes que la BCE. S’agissant de cette dernière, il faut reconnaitre que la séparation est radicale, et l’objectif assigné de stabilité monétaire n’est pas une véritable mission de service public. En effet, si cet objectif n’avait pas été fixé par les autorités européennes, il se serait -pour autant - le plus naturellement du monde matérialisé. Il était en effet évident que la stabilité monétaire correspondait et à l’intérêt des dirigeants de la BCE, dans leur quête de notoriété voire de reconduction au pouvoir, et à celui du système bancaire. Un gouverneur sera davantage jugé sur l’inflation qu’il ne le sera sur le chômage ; quant au système bancaire l’intérêt de la stabilité monétaire n’est pas à démontrer.  Une réelle mission de service public n’existe que dans la mesure où les obligations qui en découlent s’opposent ou orientent le fonctionnement des marchés et leurs résultats. L’objectif assigné de stabilité monétaire n’avait pas besoin d’être imposé « de l’extérieur », c’est-à-dire les autorités européennes : il se serait spontanément manifesté, car maximisant les gains à l’échange entre les dirigeants de la BCE et les banques de second degré.

Au-delà, la radicalité de l’indépendance mérite d’être examinée de plus près.

Le passage au mode marché de gestion de la dette publique qui va en résulter peut être mieux compris en prenant l’image d’un propriétaire de verger à qui il serait juridiquement interdit de consommer la récolte  disponible, et qui dans le même geste se verrait obligé de se ravitailler en fruits auprès d’un groupe d’entreprises  bien ciblées , à l’exclusion – juridiquement établie -de toutes les autres.

Cette situation assez invraisemblable est pourtant celle constatée : La BCE ne peut évidemment abonder gratuitement le compte du Trésor, mais ne peut pas non plus entrer dans un rapport marchand direct avec ce dernier. Qui plus est, le même Trésor ne peut non plus entrer dans un relation marchande libre avec n’importe quel type d’acheteurs de dette publique. Ainsi, citoyens et Trésor ne peuvent envisager une relation marchande : seules les banques ont le monopole d’achat de la dette publique.

Sur un plan strictement juridique, cela signifie que l’Etat se voit interdire l’auto production pour ses propres besoins. Comme s’il était juridiquement interdit à l’entreprise Renault de fabriquer des moteurs pour ses besoins de fabrication de voitures. Economiquement cela signifie que s’agissant de l’Etat, celui-ci se doit d’être dans une logique de « buy », celle du « make » lui étant juridiquement interdite. Il est donc juridiquement interdit à l’Etat d’optimiser ses coûts et de procéder aux arbitrages couramment utilisés dans le mode des entreprises. Le gaspillage de ressources publiques devient ainsi une obligation juridique.

Toujours sur le même plan juridique, alors que le mode marché de gestion de la dette publique est devenu obligatoire, il est néanmoins fort particulier et fort sélectif puisque tous ne peuvent pas y participer. En particulier les ménages n’ont pas accès en direct aux bons du Trésor, ne peuvent plus y affecter leur épargne, tandis que les banques se voient offrir le monopole d’achat de la dette…et dans un même geste le grand gâteau d’une bonne partie de l’épargne des ménages qui ne peuvent acheter en direct de la dette publique. Le monopole des banques est ainsi opposable, et au Trésor, et aux épargnants, lesquels ne peuvent nouer entre eux de véritables échanges mutuellement avantageux. L’indépendance des banques centrales est ainsi privative de libertés fondamentales.

Ainsi, bien précisé, cet extraordinaire dispositif du marché de la dette publique, il est possible d’en tirer 2 remarques.

La première est celle d’un spectaculaire retour en arrière : alors que l’invention des banques centrales était devenue à terme un outil de  libération de l’humanité, une humanité jusqu’alors prisonnière de la pénurie métallique, mal compensée par  les douloureuses expériences du crédit et de l’endettement, les lois dites d’indépendances, promulguées dans le dernier quart du 20ième siècle, vont rétablir la loi d’airain de la monnaie. Les Etats dans leur stade démocratique vont retrouver les problèmes de dettes publiques qu’ils avaient si souvent rencontrés dans les stades antérieurs. Rareté et taux d’intérêts élevés vont brutalement s’imposer à des Etats qui se trouveront en compétition pour accéder à la ressource. Curieuse situation qui fera l’interrogation des futurs historiens : pourquoi les hommes se sont-ils brutalement coupés d’un outil essentiel d’accompagnement de ce qu’ils croyaient être le progrès ?

La seconde est celle de la confirmation de la nature profonde des Etats, laquelle est une réponse à la première question. Si effectivement – ainsi que l’affirme légèrement l’idéologie dominante- les Etats représentent l’intérêt général, on voit mal comment cette invention historique et libératoire de la banque centrale aurait pu connaitre un  retour en arrière aussi brutal. De fait, selon notre paradigme, la création des banques centrales est l’introduction d’un rapport de forces entre finance et entrepreneurs politiques ; et leur évolution, c’est – à –dire le passage au mode marché de gestion de la dette publique, correspond au renversement de ce rapport de forces, où la finance peut s’appuyer sur la cohorte des épargnants, pour imposer un système de règles du jeu devant bouleverser l’ensemble de la société.

Emergence d’un nouveau monde

Désormais, ce n’est plus la finance qui est enkystée dans les Etats, mais les Etats qui sont enkystés dans la finance : le problème de la dette qui avait disparu réapparait en pleine lumière. L’inflation disparaissant, les déséquilibres budgétaires engendrés par le fonctionnement courant des marchés politiques, se transforment en dette publique massive….pour le plus grand bonheur de la finance et des épargnants.

L’inflation maitrisée, et la création monétaire devenant un quasi monopole bancaire, permet un vaste mouvement de financiarisation de l’économie : bilans bancaires hypertrophiés – parfois plus lourds que les PIB des pays d’accueils- sont la contrepartie de la montée d’actifs désormais profitables. Les patrimoines financiers vont exploser car aussi alimentés par cette matière première toute nouvelle qu’est la dette publique. Les patrimoines immobiliers suivront en raison de la création monétaire massive et des innovations financières (titrisation notamment) toujours renouvelées. Explosion des patrimoines qui bien évidemment se manifeste chez ceux qui disposaient déjà d’une capacité d’épargne. D’où la montée bien connue des inégalités sociales.

Mais l’inflation maitrisée, c’est aussi la contestation des systèmes de protection par répartition au profit des systèmes de protection par capitalisation : les taux d’intérêt réels sont désormais positifs et sont aussi garantis par cette manne nouvelle qu’est le service de la dette (2,5 points de PIB pour la France aujourd’hui). Bien évidemment le mode marché de gestion de la dette est d’autant plus facile que celui –ci est profond, et plutôt que de voir les épargnants nationaux se constituer un porte feuille de titres publics acquis en direct auprès du trésor, il est préférable de mobiliser l’épargne mondiale que l’on revendra sous forme de produits sophistiqués, et parfois fiscalement aidés, aux épargnants nationaux. Cela signifie que l’indépendance des banques centrales se conçoit mieux, si elle s’accompagne d’une libre convertibilité monétaire et d’une totale liberté de circulation des capitaux, le tout accompagné d’une forte volonté dérégulatrice, elle-même libératrice de l’ingéniosité financière. Ainsi la dette publique aura souvent tendance à être détenue par des agents non résidents (environ 70% s’agissant de la France).

C’est dire que l’indépendance des banques centrales est en congruence avec l’idée de mondialisation. D’où des Etats exposés et fragilisés, qu’il faudra évaluer par des agences de notation, qui trouvent dans ce nouveau mode de gestion de la dette, l’émergence de nouveaux débouchés. Et le processus de fragilisation peut se faire croissant : parce qu’il faut surveiller le marché qui sanctionne à tout instant le prix de la dette publique, les Trésors seront progressivement amenés à d’apparentes postures de servitude volontaire. Tel est le cas des interminables négociations européennes sur les positions nues sur CDS, et les ventes à découvert, où l’on voit des Etats très fragilisés- Espagne, Italie etc. - n’osant tenter le durcissement de la réglementation, de peur d’affecter la liquidité du marché de leur dette souveraine. D’où aussi le débat devenu éternel sur l’agence de notation publique, que l’on aimerait créer, mais qu’on ne peut mettre en place, sans le risque de voir le marché considérer que son caractère public, est bien le signe de turpitudes dont les Etats seraient coupables. D’où également les débats sur la « règle d’or » , l’automaticité des sanctions bruxelloises ,etc.

Les exemples de postures de servitude volontaire pourraient être multipliés à l’infini tant ce nouveau mode de gestion de la dette publique, affaisse progressivement l’Etat de droit démocratique tel que vécu dans le stade antérieur : nous sommes passés dans le monde des apparences, de la finance réprimée par les Etats, aux Etats réprimés par la finance. Ce qui ne change encore une fois rien quant la nature des Etats : ils sont toujours bien présents, et  seul le basculement des rapports de forces entre les principaux acteurs sociaux explique cette apparence « d’hypo- Etat » naissant. Naguère- en mode hiérarchique de gestion de la dette, et donc en banque centrale soumise- la redistribution de la prédation publique se déroulait assez largement sous la forme de l’Etat providence ; aujourd’hui- en mode marché et donc en banque centrale indépendante- elle se déroule bien davantage sous la forme d’une redistribution vers les rentiers petits et grands, nationaux ou étrangers : ce qu’on appelle le service de la dette.

Forme évidemment instable, puisque ces Etats se sont placés au cœur de la spéculation et à ces risques systémiques complètement planétaires. Forme instable également pour leurs assujettis : la sécurité des couvertures par capitalisation n’est pas celle des couvertures par répartition, et l’ouverture sans limite sur l’extérieur, entraine des contradictions de statuts et de rôles chez les salariés, les consommateurs, les épargnants et les citoyens. Ainsi le salarié est –il parfois amené comme consommateur à détruire son emploi, ainsi le citoyen est –il comme épargnant parfois amené à préférer le marché à la démocratie, etc. Avec plus globalement, selon la formule de Maurizio Lazzarato (La fabrique de l’homme endetté ; Amsterdam ;2011) la  transformation de tous en sujets endettés  : le crédit immobilier se substituant au droit au logement, le crédit d’études se substituant à l’université gratuite, etc.

L’indépendance des banques centrales est aussi largement le point de départ de l’accumulation de la gigantesque dette privée et publique, au cœur de la grande crise actuelle. C’est que leur éloignement vis-à-vis des trésors libère d’une part, la création  de monnaie privée avec  les crédits qui lui sont attachés (« les crédits font les dépôts »,ou plus simplement la « planche à billets » privée), et d’autre part, développe massivement un endettement public que l’on croyait disparu jusqu’au début des années 70. La masse monétaire va ainsi augmenter à un rythme croissant, lui-même sans aucun rapport avec celui de la dépréciation monétaire et la croissance économique : rythme de Plus de 8% dans les années 90 en Europe et aux USA, et surtout rythme de 12% en Europe et 17% aux USA à la veille du déclenchement de la grande crise.

C’est dire que la maitrise de la grande crise des années 2010 passera sans doute par le repositionnement des banques centrales : face à l’imbroglio actuel, les marchés politiques feront émerger le retour des banques centrales sous la hiérarchie des Etats. Selon quelles modalités ? les prochains mois seront en la matière probablement décisifs.

 

 

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 09:29

 

Objet à enveloppe juridique hors du commun, les banques centrales n’apparaissent que fort tardivement dans le monde de la banque ( La banque d’Angleterre en fût la première en 1694) pour s’imposer de façon hégémonique de par le monde. Il existe ainsi aujourd’hui 172 banques centrales soit quasiment autant que les Etats dans lesquelles elles déploient leur activité.

L’école autrichienne y voit un monopole illégitime et préfère le système de liberté bancaire associé à des monnaies elles mêmes libres. Elle n’explique toutefois pas pourquoi une telle liberté n’a historiquement que fort peu existé, pour disparaitre totalement en 1930 ( Canada). Paradoxe, car l’axiomatique autrichienne  donne tous les moyens intellectuels pour comprendre que le système actuel, pyramidal avec monopole d’une banque centrale, devait logiquement s’imposer avec le progressif passage à la forme « Etat de droit » à partir d’une forme primitive d’Etat, plus ouvertement prédatrice.

Il est en effet évident, que l’Etat primitif monopolisateur de la prédation, ne pouvait qu’utiliser à son profit, les banques libres aux premiers âges de la circulation monétaire. D’où l’adage tant galvaudé : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Et une souveraineté utilisée pour contrôler les banquiers, exceller dans le « seigneuriage », la « dilution », la répression financière ,  etc. Le passage de l’Etat violent, et monopoleur de la prédation, à un système où « tout le monde peut voler tout le monde », c'est-à-dire ce qu’on appelle l’Etat de droit, doit logiquement engendrer  une architecture nouvelle du système bancaire : un dispositif hiérarchique, garantissant la libre création monétaire des banques dites de second rang, et garantissant aussi la convertibilité de leurs  diverses monnaies, en une seule , dite légale,  émise  par une banque de premier degré jouissant d’un monopole public….. Souvent dans la mâchoire du prédateur public. C’est qu’il est des « Etats de droits » qui le sont moins que d’autres, et si la banque centrale anglaise était hors de la mâchoire des entrepreneurs politiques, il n’en était pas de même en France ( cf « Banque centrale et Trésor : une très intéressante histoire » – partie 1).

Cette nouvelle architecture qui finit par s’imposer presque partout au 19ième siècle, est bien le reflet de l’Etat moderne : il monopolise et continue sa prédation (seigneuriage, inflation, répression financière,  etc.  )….qu’il  partage avec des groupes (les banquiers et financiers) pour lesquels  il assure débouchés (commerce de la dette publique), et protection (garantie de la libre création monétaire, assurance sur les dépôts, etc.).

 Les économistes néo classiques, notamment l’école dite des « choix publics », sans reprendre la thèse autrichienne de l’illégitimité de l’idée de banque centrale, devaient largement faciliter l’étape ultérieure, c'est-à-dire le passage à l’indépendance. On ne peut, disaient –ils, faire confiance aux entrepreneurs politiques qui cherchent la maximisation de leur fonction utilité, plutôt que la recherche de l’optimalité parétienne. D’où l’idée d’indépendance des banques centrales, par rapport aux entrepreneurs politiques. Et idée régulièrement mise en avant par les bénéficiaires  de la dite indépendance, et souvent rappelée, par exemple dans les rapports annuels de la BCE. On lira ainsi, dans le rapport BCE 2008, que « l’indépendance est une composante fondamentale, étayée par la théorie économique ». Phrase savoureuse, d’un auteur qui fait le choix de prendre appui, sur la  branche qui lui est le plus favorable de la théologie économique. La théorie des choix publics, est ainsi devenue le livre saint du banquier central, à l’exclusion de tout autre paradigme. Et un livre à succès : gagnants et perdants objectifs au jeu de l’indépendance, sont invités au rassemblement pour célébrer les mérites de cette dernière.

De fait, l’indépendance consacre une modification importante dans le fonctionnement des marchés politiques. La règle, ici la politique monétaire, qui gère le rapport de forces entre groupes aux intérêts divergents, n’est plus le fait direct des entrepreneurs politiques au pouvoir. Jusqu’ici, dans la forme classique de l’Etat de droit, la règle émise redistribuait  avantages et coûts associés, à l’intérieur d’un sentier, censé assurer la reconduction au pouvoir. Le tout dans la grande fiction de l’intérêt général. Désormais, il y a délégation du pouvoir créateur de droits, à des individus ou groupes qui vont acquérir le droit – en toute souveraineté -  de fixer, ici, en ce qui concerne le système financier, le taux de l’intérêt.

Il n’y a évidemment pas disparition du politique : l’extériorité, son organisation, sa gestion et son administration, est une donnée indépassable de la condition humaine. Et bien évidemment l’indépendance des banques centrales n’est qu’une étape historique, qui n’a rien de définitif, et sera un jour probablement remise en cause. Pour autant, la délégation du pouvoir créateur de droits, est une grande victoire pour ceux et leurs représentants qui vont pouvoir l’actionner, sans passer par le quotidien du fonctionnement des marchés politiques. En termes clairs, l’indépendance, juridiquement acquise, est une garantie sérieuse de respect du mode marché de gestion de la dette publique. Surtout si la nouvelle règle, est inscrite au niveau le plus élevé de l’ordre juridique, par exemple la constitution. Les marchés politiques et leurs entrepreneurs ne peuvent ainsi, plonger les mains dans la grande machine financière, pour éventuellement  la réprimer, aux fins d’une paisible reconduction au pouvoir. En fixant un ordre politique, imposant le monopole du marché comme règle du jeu, il n'y a plus de risque de répression financière, avec quasi impossibilité de gains politiques  au jeu de la dette (planchers de bons du trésor, avances ou prêts obligatoires au Trésor, etc.).

Victoire des bénéficiaires de la version école des « choix publics » de la théologie économique…. qui contredit l’école elle –même. Car les dirigeants des banques centrales, titulaires de droits nouveaux, ne sont évidemment pas plus vertueux que les entrepreneurs politiques. Au regard de l’école autrichienne, ils sont tout aussi irresponsables que les entrepreneurs politiques, et peuvent reporter comme ces derniers, le coût de leurs choix sur d’autres agents : Alan Greenspan paie t’il aujourd’hui, sur ses biens propres, le prix de l’orgie financière qu’il a organisé ? Parce que le monde des banques centrales, n’a rien à voir avec le libéralisme et ses exigences, il est tout aussi dangereux que les Etats à partir desquels il a arraché sa liberté.

La mondialisation, elle aussi nouvel ordre politique, imposant le monopole du marché comme règle du jeu, rend contagieuse l’indépendance des banques centrales. Car maintenir une répression financière, se paie d’une fuite de l’épargne et de l’industrie financière correspondante : entreprises d’assurances, fonds de pensions, investisseurs institutionnels, etc. La concurrence engendre ainsi très rapidement le monopole de cette nouvelle forme institutionnelle de banque centrale. Et tout pays y renonçant, se trouverait possiblement marginalisé, lui et sa monnaie. D’où, en ce printemps 2011, la mise en garde d’un Jean Claude Trichet, vis à vis des entrepreneurs politiques hongrois, soupçonnés de porter atteinte à l’indépendance de la banque nationale magyare.

Mais la force normalisatrice de la mondialisation, est telle qu’au-delà du principe d’indépendance, il faudra surveiller sa crédibilité. Cette dernière sera le mot d’ordre des années 90 : non seulement l’indépendance doit faire l’objet d’une inscription juridique, au niveau le plus élevé de la hiérarchie des normes , mais il faudra prouver qu’aux niveaux opératoires, les procédures retenues garantissent le respect des dites normes. D’où l’idée de classer les banques centrales en fonction de leur degré d’indépendance, avec tous les débats imaginables sur les critères retenus, leurs pondérations, leurs pertinences, etc. Avec aussi les travaux universitaires correspondants : la crédibilité devenant véritable objet scientifique…

Au terme du tsunami de l’indépendance, il est clair que le paysage social sera profondément modifié. Au rang des perdants, figurera contribuales et/ou utilisateurs des biens et services  publics. La dette faisant désormais l’objet d’un prix de marché, devra être payée par des excédants primaires, construits sur des hausses d’impôts, et/ou des baisses de dépenses publiques. Le choix étant orienté par les marchés politiques, des marchés  desquels pourront s’abstraire, les rentiers désormais protégés par le bouclier du monopole du marché. En cela, l’indépendance des banques centrales est une force prédatrice de tout premier plan. Bien sûr la banque centrale n’est pas en soi force prédatrice, mais elle est le rempart qui permet aux banques de second rang – les 20 spécialistes en valeurs du Trésor s’agissant de la France – de capter directement les ressources du Trésor pour , au moins partiellement, les revendre à l’industrie financière. Ainsi en 2011, s'agissant du Trésor français, 180 milliards d'euros sont au programme de la marchandisation.

Au rang des gagnants , figurera les banquiers et leurs actionnaires ; les assureurs , leurs actionnaires, et leurs clients ; les fonds de pension, leurs actionnaires et leurs clients, etc. Et les gagnants verront au-delà du rempart de la banque centrale, la possibilité de voir évoluer leurs gains, en fonction de la politique monétaire menée par ladite banque. Laquelle fixera sa politique des taux , en fonction de la stabilité monétaire à maintenir pour perenniser la rente. Les porteurs d’obligations étant généralement les victimes de l’inflation, il convient de protéger les bons du Trésor, en tant qu’obligations parmi d’autres.

Lorsque la dette se gonfle, se développe parallèlement l’opposition des intérêts entre les groupes perdants et les groupes gagnants. Si maintenant elle se développe à un rythme jugé inquiétant parce que les marchés politiques sont incapables d’engendrer des budgets comportant des excédents primaires, le risque d’une rupture se manifeste. Dit autrement, cela signifie la difficulté croissante des entrepreneurs politiques, à assurer leur reconduction au pouvoir, reconduction qu’ils achètent par de nouveaux crédits, payables par des citoyens... qui éventuellement ne sont pas encore nés.

La solution pourrait alors passer par un équilibre savant, et sans doute extrèmement fragile, assurant tout à la fois, le maintien relatif des avantages de la finance et des rentiers, celui des contribuables et des usagers des biens et services publics, et bien sûr l’intérêt supérieur des entrepreneurs politiques. Un équilibre passant par la division de la gestion de la dette publique en 2 compartiments : celui du mode marché pur et dur d’une part, et celui d’un mode plus hiérarchique d’autre part, le but étant de maintenir la matière première de la finance, tout en en limitant ses aspects toxiques pour les groupes qui en sont les victimes.

Casser le dette publique en plusieurs morceaux, afin de la rendre socialement moins explosive, peut constituer la prochaine Etape de la fuite en avant, face à l’insolvabilité généralisée. Et prochaine étape qui sera analysée dans un nouvel  article  s’intitulant : « Face à l'insolvabilite, ou comment casser le rocher de Sisyphe ».

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