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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 09:00

 

     Pour le bon suivi du texte qui suit  , le lecteur est invité à lire un billet précedent du blog: " Indépendance des banques centrales et paradigmes culturels". 

 

 

La fin du siècle dernier, qui voit le grand mouvement d’indépendance des banques centrales, correspond de fait à la victoire du paradigme culturel allemand, paradigme qui ne correspond pas exactement, ni au paradigme anglo-saxon ni au paradigme français. Et la gestion de la présente grande crise a pour effet très visible de faire réapparaitre, au-delà de la fiction d’une norme devenue mondiale, les différences culturelles concernant la façon de concevoir la liberté.

 

La contestation planétaire du paradigme allemand de banque centrale

 

C’est le monétarisme américain qui a aidé l’ordo libéralisme allemand à dessiner les contours des banques centrales du monde à la fin du siècle dernier. Et, à l’époque, la grande peur de l’inflation a fait des Etats les grands boucs émissaires. Dans ce vaste mouvement, les différences culturelles fondamentales furent oubliées. La grande crise les fait réapparaitre et cette fois probablement au détriment de l’Allemagne qui devra choisir entre la fin de son ordo libéralisme et sa sortie de la zone euro.

Les banques centrales anglo-saxonnes, au beau milieu de la grande crise, ne sont pas soumises à la normativité ordo libérale. Liberté, propriété et marché ne connaissent pas de limite venant les surplomber. Que le marché dans son fonctionnement débouche sur des situations de monopole et de rente ne gêne que si des droits fondamentaux ne sont pas respectés. Sans doute la hausse des prix est-elle une variable importante, mais la monnaie n’est en aucune façon sanctuarisable. Et comme le tout marché l’emporte dans la genèse du ciment social, la vraie contrainte est davantage un niveau d’emploi compatible avec la cohérence sociale. Les gestionnaires de la banque centrale américaine ne peuvent ainsi se couvrir des habits de l’ordo- libéralisme et doivent ajouter une dimension croissance et emploi à leur feuille de route. L’intérêt général se ramenant pour l’essentiel au « rêve américain », la création monétaire massive n’est pas rejetée si elle a pour vertu de maintenir le rêve. Ajoutons que, s’agissant des USA, aucune contrainte monétaire extérieure ne s’impose, ce qui signifie une grande liberté dans la création de monnaie. Liberté aujourd’hui complètement assumée pour tenter d’éteindre l’incendie de la crise.

 

La banque centrale française est bien évidemment plongée dans le système européen de banques centrales et, de ce point de vue, l’Etat qui lui correspond, sera de plus en plus tenté de cesser l’aventure ordo libérale. Les rentiers ont massivement profité de ce qu’on a appelé la fin de la « répression financière », mais, parce que dans la tradition française la liberté ne se réduit pas à la propriété et au marché, c’est dans ce dernier pays que la rente financière prend les risques les plus importants, d’où l’attachement considérable des milieux qui en profitent à ce qu’on appelle le « couple franco-allemand ». La banque de France, devenue objet étranger dans son propre pays, sera de plus en plus soumise à de très fortes contraintes impulsées par la crise et la tradition culturelle française.

 

Mais l’Allemagne elle-même, sera contrariée dans sa tradition culturelle. Déjà le comportement de la BCE n’est plus en accord avec la grande tradition ordo-libérale[37]. Alors que, naguère, la banque centrale, qu’elle soit européenne ou simplement allemande, se devait d’être l’équivalent d’une cour suprême ou un conseil constitutionnel veillant à la sanctuarisation de la monnaie - exactement comme le principe d’indépendance de la justice et de respect du droit -  la BCE est devenue dépendante d’intérêts privés et publics : le système bancaire européen devenu massivement insolvable, qu’il faut aider, et les Etats européens eux-aussi insolvables et qu’il faut, au moins de manière détournée, aussi aider.

C’est dire que l’impérium allemand s’est réduit au strict territoire national, territoire lui-même contesté puisqu’il a bien fallu au travers de péripéties fort multiples en arriver à ce que le contribuable allemand soit sollicité pour financer, banques et Etats européens impécunieux[38]. La seule résistance de l’ordo libéralisme traditionnel n’étant que celle offerte par la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe.

 Assez probablement, les racines culturelles allemandes, très gravement perturbées par la crise de l’euro et en même temps solidement confirmées par l’histoire récente du pays inviterons ce dernier à quitter la zone euro. Départ qui, dans un contexte de crise mondiale, favorisera la fin de l’idéologie de l’indépendance des banques centrales.

 

L’avenir ou la possible fin de l’indépendance des banques centrales

 

Une partie de cet avenir est probablement dicté par la naissance en Allemagne d’un fort intérêt commun entre l’immense et croissante cohorte des retraités, d’une part, et le lobby des industriels eux même fortement exportateurs, d’autre part. Cet intérêt commun en formation passera par la probable décision  allemande de quitter la zone euro devenue potentiellement ruineuse des intérêts nationaux. Proposition qu’il convient d’expliciter.

S’agissant de la cohorte des retraités, celle-ci est gravement contrainte par une falaise démographique de très grande ampleur et à nulle autre pareille dans la zone euro. Les retraites par répartition qui constituent 65% des revenus du groupe considéré sont calculées à partir d’un système de points incluant le paramètre démographique, c’est-à-dire la proportion des actifs dans la population totale. La valeur du point diminue régulièrement avec le gonflement de la pyramide des âges aux  tranches les plus élevées, et son amincissement pour les tranches les plus basses. Ce dispositif règlementaire introduit un auto équilibrage entre prestations et cotisations, mais développe une tendance très lourde à la diminution des pensions qui, elles- mêmes, ne sont en aucune façon indexées sur les prix. Comme le précise un rapport de L’IFRI, si démographiquement la France vieillit, l’Allemagne se fossilise.[39]

Cette situation démographique historiquement exceptionnelle est peu compatible avec une crise de l’euro  générant elle- même le souhait d’une intégration européenne plus complète. Les retraités allemands ne peuvent accepter d’alourdir leur Etat d’une fiscalité européenne nourrissant les transferts dont les pays du sud ont besoin[40]. Ces mêmes retraités, déjà assurés d’une perte de revenu en raison de la falaise démographique et ne bénéficiant d’aucune indexation de revenu sur les prix courants, ne peuvent non plus accepter les risques réels ou supposés d’une inflation européenne alimentée par le laxisme de la BCE. Cela signifie que dans ce contexte démographique historique, les retraités allemands doivent plutôt logiquement préférer le départ de l’Allemagne, et le rétablissement de la monnaie nationale. La montée du taux de change qui en résulterait, dans l’hypothèse d’une neutralité de ses effets sur la « Riester rente »[41], garantirait au moins la stabilité des prix voire même une baisse limitant la baisse du pouvoir d’achat de leurs revenus.

 

S’agissant maintenant du lobby des exportateurs, les avantages procurés par l’euro sont aujourd’hui grandement absorbés, et les coûts pourraient maintenant se développer. Certes l’euro a procuré et procure encore un taux de change favorable aux exportateurs, et ce en raison des problèmes du sud de l’Europe. Toutefois, après avoir considérablement bénéficié de l’impossible dévaluation des  partenaires de la zone, le lobby exportateur désormais gêné par la crise européenne, s’est considérablement redéployé vers les pays émergents. La quasi stabilité de l’excédent commercial depuis 5 ans ( environ 190 milliards d’euros) masque une réorientation spectaculaire des ventes vers les marchés extra-européens. Cet excédent qui était aux deux tiers alimenté par l’union européenne en 2007, est aujourd’hui généré aux  trois quarts en dehors. Depuis le début de la crise, l’excédent allemand sur l’union européenne a diminué de prés de 80 milliards d’euros, et a progressé de plus de 70 milliards hors zone euro. Le lobby exportateur a construit ou consolidé sa force compétitive au cours des premières années de vie de l’euro. Désormais massivement consolidée, y compris dans sa dimension hors coût, il l’utilise dans sa conquête des marchés émergents.

L’intérêt du groupe des exportateurs aujourd’hui très puissant[42], est beaucoup moins lié à l’euro qu’il ne l’était au début des années 2000.  Pour ce groupe, comme pour l’immense cohorte des retraités, le danger du passage au fédéralisme européen est  fait de nouveaux prélèvements publics obligatoires. Par contre, la fin de l’euro, a priori défavorable, serait néanmoins compensée par le recours accru au made « by Germany », lui-même résultant d’un nouveau taux de change favorable. Parce que l’Allemagne devient une base d’exportation, elle pourrait en quittant la zone, mieux se servir de sa plateforme européenne en consommations intermédiaires plus compétitives résultant de taux de change très favorables. Il existe une seconde raison à la consolidation d’une plateforme européenne permettant aux industriels de mieux asseoir leur  compétitivité vis-à-vis des marchés émergents : il s’agit là encore de la falaise démographique qui diminue déjà, depuis plusieurs années, l’importance de la population active sur le territoire allemand[43].   Le groupe des exportateurs voit ainsi son intérêt  rejoindre celui des retraités. Moment historique assez exceptionnel où les intérêts de la rente et ceux de l’industrie se rejoignent.

Ce scénario assez probable de sortie de l’Allemagne est simultanément confirmation et contestation du modèle de banque centrale indépendante.

Confirmation de l’ordo-libéralisme pour l’Allemagne qui restaurera son paradigme culturel menacé. Mais aussi contestation au moins pour l’ensemble des banques centrales européennes, qui soit de façon harmonisée, soit en mode panique, n’auront plus à respecter des textes voire des institutions devenues obsolètes. Le coût du changement de la règle va devenir politiquement léger car l’indépendance des banques centrales va devenir un handicap majeur dans la gestion de la crise. Ainsi l’ensemble des banques centrales européennes libérées du joug de la règle allemande, va immédiatement rejoindre le groupe mondialisé des banques centrales qui ont décidé de donner de l’avenir à ce qu’on ne pourra plus appeler « mesures non conventionnelles ».Il en résultera bien sûr une aggravation de la guerre des monnaies avec rétablissement de la verticalité, puisque les Etats eux-mêmes auront à gérer cette guerre des monnaies.

Il est bien difficile de préciser les contours de banques centrales qui continueront à se déclarer, et être déclarées indépendantes, tout en n’y étant plus.

Ce qui est toutefois assuré, c’est que la guerre des monnaies étant la repolitisation des taux de change, La politique monétaire cessera, d’une façon ou d’une autre, d’être privatisée au service des banques. En la matière, la solution la plus hardie, et qui serait probablement la meilleure pour éviter que l’abondance de liquidités débouche sur de nouvelles bulles, serait un accord international visant l’interdiction des réserves fractionnaires, et le rétablissement complet de la souveraineté monétaire. Cela signifierait la création monétaire par les banques centrales sur ordre des Etats correspondants.

Le dispositif pourrait en être le suivant :

 Le parlement vote chaque année le volume de monnaie supplémentaire, monnaie légale venant abonder le compte du Trésor.

Le mode marché de gestion de la dette publique disparaissant, la monnaie légale créée est partagée en deux blocs : une partie vient financer à taux zéro les investissements publics[44], tandis que l’autre partie est vendue aux enchères au système bancaire. Les Etats n’ont ainsi plus à payer la rareté monétaire, mais au contraire à en bénéficier sous la forme d’un intérêt payé par le système bancaire.

Le crédit à l’économie réelle privée, est ainsi assuré par les banques acheteuse de monnaie centrale distribuée par l’Etat, et l’épargne privée. Bien évidemment, la nouvelle banque centrale reste responsable du bon fonctionnement du système bancaire et intervient sur le marché des changes, pour maintenir des taux redevenus fixes et renégociés périodiquement entre les Etats, aux seules fin de maintenir des comptes courants équilibrés. On pourrait bien sûr présenter la nouvelle architecture d’un système politico-financier entièrement nouveau, celle-ci dépassant toutefois le cadre d’un article uniquement consacré aux banques centrales[45].

Pour terminer ce « regard sur les banques centrales » il faut préciser que cet avenir assez probable de changement de règle du jeu, est aussi le début d’une solution à la grande crise planétaire qui reste fondamentalement une demande globale mondiale insuffisante au regard de l’offre globale mondiale correspondante. Le développement gigantesque du système  financier n’étant intervenu que pour gommer artificiellement cet écart. Dettes privées et dettes publiques furent ainsi les bienvenues  pour gonfler une demande inadaptée, et la hisser à un niveau suffisant pour assurer l’écoulement d’une offre plus importante[46]. La fin de l’indépendance des banques centrales sera aussi le rétablissement du pouvoir des Etats invités à reconstruire une toute autre mondialisation.

 

 

 

 

 

 

 

 



 

[37]Notamment avec les dispositifs LTRO, OMT, ELA et surtout des taux proches de zéro qui finissent par peser sur la rente financière.

[38]Notamment avec le MES et demain avec l’union bancaire.

[39]« Visions franco-allemandes » N° 16 ; IFRI ; 2010. La plupart des simulations font état de résultats saisissants. Ainsi il est aujourd’hui admis que les hommes appartenant aux cohortes nées au début des années 60 bénéficieront – malgré la progression des salaires (cotisés) à long terme  - au moment de leur passage à la retraite au cours de la décennie 2020-2030, d’une revenu net ( pension « Riester » comprise, pour ceux qui en disposent) inférieur de plus de 10% de celui perçu par les retraités partis en retraite au début des années 2000. C’est dire qu’en Allemagne la baisse des revenus  en euros courants est aujourd’hui programmée.

[40] Transferts évalués par Jacques Sapir à environ dix points de PIB/an pendant 10 ans.

[41] Il s’agit de la retraite complémentaire par capitalisation instaurée par le Ministre Rieste en 2004. Ce complément représente aujourd’hui moins de 30% du volume des retraites. On peut évidemment débattre des conséquences d’une sortie de l’Allemagne sur sa dette publique et les taux qui lui sont associés, matières premières de nombre de produits financiers que l’on trouve dans les fonds de pension. Il est toutefois difficile d’y apporter un éclairage clair et incontestable.

[42] Puissance très appuyée par le syndicat de la Fédération des industriels allemands ( BDI) ou celui de la Fédération du commerce extérieur allemand, et puissance très écoutée du ministère allemand de l’économie.

[43] La population des 20-60 ans va passer de 45,48 à 43, 3 millions entre 2010 et 2020 et ce compte tenu d’un solde migratoire net estimé à 200000 individus/an. De ce point de vue l’exceptionnel solde migratoire de 369000 personnes en 2012 est une bonne nouvelle. Ajoutons que le Japon , et son industrie, se trouvent dans la même situation avec une réponse toutefois différente, les salariés des lignes d’assemblages sont maintenant de plus en plus remplacés par des humanoïdes.

[44] Il ne saurait évidemment être question de financer le budget courant par de la création monétaire…comme cela se fait aujourd’hui lorsque les banques créent de la monnaie pour acheter de la dette publique.

[45] On trouvera davantage de détails dans : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-pour-une-revolution-du-systeme-monetaire-101497488.html.

[46] Cf l’article : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-loi-de-say-comme-obstacle-a-la-lecture-de-la-grande-crise-115527906.html.

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 08:46

                                 

 

Le présent texte propose une explication du mouvement historique des banques centrales. Pourquoi il fallait les créer ? Pourquoi plus tard il fallait assurer leur indépendance ?  Pourquoi cette indépendance sera fondamentalement mise en cause dans le futur ? Cette explication reposera au préalable sur une analyse du couple Monnaie/Etat, couple dont la dynamique est véritablement porteuse de celle des banques centrales.

 

La monnaie… avant la monnaie et avant l’Etat.

 

Il est probable que l’histoire de la monnaie se ramène à celle d’une longue entropie. Née dans la chaleur des communautés holistiques, elle se dégrade lentement depuis l’apparition des Etats pour ne plus exprimer que les seuls liens entre des individus, des liens dont la force serait suffisante pour ne plus exiger la présence d’un souverain. L’Euro, monnaie sans maitre, serait ainsi la forme la plus avancée de cette lente dégradation.

La monnaie primitive n’est pas la monnaie locale d’aujourd’hui et les liens qui s’y expriment ne sont pas librement choisis comme ils le sont dans cette dernière , liberté de choix qui en fait une sorte de « bien de club ». Ainsi Daniel de Coppet[1] nous explique longuement qu’à l’instar de ce qu’avait découvert Malinovski  chez les Trobriandais, la monnaie primitive est chargée d’essence spirituelle. Sa circulation permet « au tout » de fonctionner en reliant les hommes entre eux, qu’ils soient vivants ou morts mais aussi en les reliant à tous les ordres du monde, celui de la terre, de l’eau mais aussi du ciel.

Une première forme de dégradation pourrait  correspondre au « paiement du sacrifice » qui ne correspond plus à l’échange traditionnel de dons. Dans le monde primitif, le maintien du crédit des dieux exige la violence sacrificielle, laquelle sera suivie du paiement du sacrificateur, et paiement qui n’est plus suivi de réciprocité à l’instar de l’échange marchand moderne[2]. Une autre forme très comparable est le « paiement du neuf » qui met fin à la violence meurtrière entre groupes pris dans la logique infernale de la vengeance réciproque[3].

Paiement du sacrificateur ou du « neuf », vont dans le même sens, et mettent fin à un système de relations, exactement comme dans les monnaies modernes. Le paiement est –comme aujourd’hui – ce qui met fin à l’engagement et à toute obligation de réciprocité.

Il existe aussi un lien entre sacrificateur travaillant pour le crédit des dieux ou le rétablissement de la paix et mercenaires qui plus tard seront payés par l’Etat. Dans les sociétés primitives, le paiement du sacrificateur (mercenaire) est le fait de la communauté et ne concerne que quelques personnes. Plus tard l’Etat constitué, prenant la forme du souverain, assurera le paiement du service de la guerre à un nombre considérable de mercenaires, paiement avec ce qui sera bien davantage – nous le verrons –  de la monnaie moderne.

 

Un couple potentiel mais encore bien séparé : le stade de la monnaie anonyme.

 

Un certain « désenchantement du monde »[4]interviendra avec les premières civilisations qui introduiront souvent les tyrans et la problématique de l’Etat.

Si les sociétés primitives permettent de parler de paléo monnaies, les premières civilisations permettent, bizarrement, de parler de « monnaies anonymes »[5]. Dans ce type de monde l’endettement envers les dieux s’est scindé  et  s’est partiellement muté en endettement envers les princes, ce qui fait naitre le politique et l’Etat, et ce qui transforme, au moins partiellement le sacrifice en impôt envers lui.[6] Tout au moins, s’agissant de l’Orient ancien (entre 2500 et 539 AJC), il existe déjà un échange marchand avec des monnaies qui sont  davantage que des monnaies locales, car leur espace de circulation est probablement plus vaste, et sont assez probablement réserves de valeur. Mais ces monnaies sont aussi moins  que des monnaies locales, en raison de leur caractère beaucoup plus anonyme. Ces monnaies sont en effet composites et faites de métaux divers : or, argent, électrum[7], cuivre, bronze, étain, etc. Mais surtout ce qui est échangé, est souvent des morceaux découpés de métal, et ce sans trace d’une autorité quelconque, et par ailleurs sans trace visible d’une émission organisée. Cela signifie probablement que l’émission était plurielle, au moins au tout début de la période considérée.[8] Donc à priori peu ou pas de traces d’un ordre transcendant divin ou politique imprimant à ces monnaies la matérialisation d’une totalité sociale.

Ce fait, confirmé par toute l’école historique française est assez intrigant lorsque l’on connait la suite de la glorieuse aventure du couple monnaie Etat. Comme si l’Etat en formation, avec ces premiers représentants, n’avait pas immédiatement pris conscience de tout l’intérêt qu’il y avait à lier son destin à celui de la monnaie. Si l’on tente toutefois de se situer dans les conditions de l’époque, il n’était probablement pas évident de prendre conscience que le contrôle d’un outil qui n’est pas encore construit pouvait être un apport décisif dans la consolidation de l’Etat.

Pour autant ces monnaies anonymes vont progressivement se transformer et concourir grandement à l’affermissement du phénomène étatique. Parce que les monnaies anonymes sont  réserve de valeur, elles deviennent particulièrement attrayantes pour les pouvoirs dont la reproduction et la survie sont consommatrices d’un objet réserve de valeur. Les guerres entre Etats en formation sont assez naturellement productrices et consommatrices de monnaies anonymes : il faut financer des armées avec d’autres moyens que des monnaies locales ou paléo monnaies, accaparer des richesses dont la liquidité est la plus grande possible, se préparer – en cas de défaite – à payer sous la forme acceptée par le vainqueur. Tout concours par conséquent à l’élection progressive de la monnaie anonyme comme objet de pouvoir, objet politique qui est aussi pourtant un objet économique.

 

Fondation du couple monnaie/ Etat et émergence des paléo banques centrales.

 

Fonction réserve de valeur  et parfaite liquidité progressent encore  si l’Etat en formation impose le règlement de tout ou partie des créances qu’il s’octroie- par la violence de son système fiscal- dans la monnaie de son choix. Nous ne sommes plus très loin du cours légal qui va permettre « le circuit du Trésor »[9], c’est-à-dire un système qui va assurer la solvabilité des Etats en formation.

La monnaie anonyme devient ainsi potentiellement monnaie souveraine, qualité qu’elle va acquérir lorsque les princes inscriront sur des rondelles appelées pièces de monnaie des symboles confirmant leur pouvoir politique. Ce sera le cas de Cyrus et de Darius, rois de Lydie au 6ième siècle AJC.[10]

La monnaie souveraine moderne exprime ainsi une forme de dégradation de la monnaie. Beaucoup moins holistique que celle de  l’univers ‘Aré’aré, communauté étudiée par Daniel de Coppet, elle est néanmoins fondamentalement hiérarchique et devient manipulable pour celui qui la contrôle.

La monnaie moderne continuera à exprimer le tout de la société, mais le réseau qu’elle va constituer et que l’économiste peut ne lire que sous l’angle du monopole naturel, relève surtout de l’affirmation du pouvoir du prince, pouvoir qui s’exprime dans un espace géographique délimité par des frontières. Le réseau, espace sensé minimiser les coûts de transaction, est politiquement défini et s’arrête aux frontières politiques. Et ce n’est pas pour la fluidité des transactions que l’on crée le réseau, mais au contraire pour assurer une meilleure emprise politique sur un espace que l’on aura délimité, espace lui-même modifié par le résultat des guerres avec des souverains voisins. Frontières monétaires et frontières politiques vont ainsi largement se recouper.

Les Etats en formation se consolident en devenant aussi les premiers banquiers centraux. Si le métal frappé est richesse, alors il faudra le fabriquer, ce qui suppose le contrôle de mines de métal et le travail du minerai jusqu’à l’atelier de production des pièces. Mines et Hôtels des monnaies deviennent ainsi les premières banques centrales, des institutions qui ne sont pas séparés du politique et du Trésor correspondant. C’est que le contrôle de la production et de la circulation monétaire apporte un surplus de capacité prédatrice gigantesque pour le politique qui jusqu’ici se contentait de ses créances au regard d’une population souvent esclave, ou de prélèvements en nature sur les activités domestiques. L’édification de la monnaie moderne est donc aussi consolidation d’un Etat dans les premiers âges de son histoire. Et ces premières banques centrales que sont les organes du contrôle monétaires ne connaissent pas de division du travail, la monnaie (« nomisma ») est affaire de droit et de loi (« nomos ») laquelle va donner ou retirer la dénomination  de l’étalon et le « dokimon » c’est-à-dire le cours légal. Il sera alors plus ou moins aisé de changer la loi[11] et de gagner au change entre ancienne et nouvelle monnaie, ce que verra rapidement le tyran Hipias, fils de Pisistrate. Il sera aussi facile de jouer sur « l’Aloi » c’est-à-dire les contenus métalliques, de jouer sur le poids, sur le titre, mais aussi sur la composition du cocktail de métal de l’électrum, monnaie justement choisie en raison de la difficulté technique à déterminer le contenu métallique.[12] Bien évidemment la frappe elle- même est sujette à prélèvement, taxes de brassage et plus tard de seigneuriage sont les outils classiques de prélèvement, outils auxquels viendront s’ajouter des taxes de change sur les marchands qui s’adonnent à des activités « internationales ».

Le holisme institutionnel, qui fait que l’espace monétaire et l’espace juridique sont juxtaposés, sait toutefois être libéral, et les Etats conquérants peuvent laisser chez les peuples conquis les anciennes monnaies, ce qui entrainait l’émergence d’espaces pluri monétaires souvent hiérarchisés. Les avantages étaient évidemment politiques, les conquis conservant une certaine dose d’autonomie et le sentiment de n’avoir pas trop perdu. Assez rares furent les tentatives d’union monétaire et nous ne savons que fort peu de choses sur leur concrétisation.[13]

L’ordre monétaire est un ordre politique, fondamentalement hiérarchique, et donc constitutif d’une réalité sociale communautaire. Simplement, il faut rappeler que cette monnaie moderne qui fait son irruption au moyen orient et en Chine à peu près à la même époque est déjà une monnaie dégradée. Dégradée parce que les princes vont la manipuler, mais aussi parce que ces mêmes princes sont déjà dans une situation de perte de monopole lorsqu’ils ne frappent plus « leur métal », mais celui dont ils ne sont plus les propriétaires : des marchands propriétaires de lingots peuvent les transformer en pièces dans les hôtels des monnaie, voire leurs propres banques . Parce qu’il existe dans les interstices de la société un ordre marchand plus égalitaire, les princes qui continuent à poser leur marque sur le métal réaffirment l’unité d’une communauté, mais une communauté qui cherche aussi à affaisser l’ordre hiérarchique.

 Les Etats voient dans la hiérarchie en particulier monétaire la perennisation  de leurs « créances » sur l’ensemble humain qui leur est soumis. Les sujets les plus utilisateurs de monnaie, c’est-à-dire les marchands ou les banquiers, ne voient dans cette hiérarchie qu’une contrainte pratique permettant la circulation des marchandises. Pour les deux partenaires la hiérarchie monétaire est un moyen mais la fin est autre, les uns- les Etats- visent un monde vertical ; les autres, les marchands sont en quête d’horizontalité[14].

C’est cette conjonction des contraires[15] qui va marquer le dé enchâssement des banques centrales primitives et leur progressive autonomie, voire indépendance.

 

Querelles de couple et émergence des pré banques centrales.

 

Une nouvelle dégradation de la monnaie résultera beaucoup plus tard de l’irruption de nouvelles formes monétaires en particulier la monnaie fiduciaire émise librement par les banques.

La monnaie moderne métallique doit se multiplier pour assurer  la puissance des princes, mais aussi celle des marchands soucieux de faire progresser les volumes échangés de marchandises. L’abondance monétaire est donc nécessaire…..mais souvent contrariée en raison de sa fonction réserve de valeur. C’est que la monnaie qui doit circuler doit aussi être thésaurisée[16] à des fins d’épargne. Sans banques centrales primitives chargées de nouvelles mines de métal, ou ne pouvant dépasser les limites socialement tolérées de la dilution – l’ancêtre de la planche à billets- Etats et marchands sont bloqués dans leur ascension. Ascension du pouvoir politique d’un côté, ascension du pouvoir économique de l’autre.

En la matière les banquiers éloignés du pouvoir ont mieux réussi que les Etats qui vont souvent se heurter au mur de la dette publique  et à ses tentatives catastrophiques de contournement par ces nouveaux moyens de dilution que fut le papier.

L’un de ces contournements est la création de substituts de mines de métal ou de pré banques centrales dont le modèle fut peut – être le système de Law dans la France de la régence. Quand la Banque générale, fondée en 1715, devient nationalisée pour devenir Banque Royale titulaire de privilèges considérables, et qu’elle se met à émettre massivement des billets d’Etat pour payer les créanciers de la monarchie, elle devient de fait un institut d’émission, un prêteur en dernier ressort. Curieusement cet institut d’émission qui permet de régler les dettes et que le Trésor accepte en paiement des créances pour maintenir son « circuit » se trouve fortement contesté par les banquiers privés qui voient dans cette institution une concurrence inacceptable pour leur débutante et encore timide  émission monétaire.[17]

C’est que pour de nombreux banquiers, la marche vers l’horizontalité et l’indépendance vis-à-vis des Etats passe  par l’émission monétaire privée. Commencée avec l’invention au moyen –âge de la lettre de change, elle se poursuit dans les banques de « villes –Etats » comme Venise et plus tard dans celles de l’Europe du Nord dans le cadre de ce qui est déjà un système à réserves fractionnaires.

Une question difficile est celle du passage à ce dernier système alors même que dans la tradition, et ce depuis la fondation des Etats, le principe du 100% de réserves était scrupuleusement respecté, et surtout imposé dans le « corpus juris civilis ». Les ultra-libéraux traitent rapidement cette question en postulant que les réserves fractionnaires se sont imposées sur la base d’un accord mutuellement avantageux entre Etats et banquiers. les seconds devenant l’équivalent des vieux Etats capables eux aussi d’émettre de la monnaie et de bénéficier d’un seigneuriage qui sera tout simplement le taux de l’intérêt, toujours interdit, mais de fait de plus en plus toléré. Et les Etats seraient  eux aussi gagnants, car en concédant ou partageant leur privilège de battre monnaie, ils seraient payés de retour par  l’achat par les  banquiers de dette publique à partir des dépôts bancaires. [18]

Il est difficile de trouver dans l’histoire les traces d’un tel accord, mais il est toutefois exact qu’une collaboration va se créer entre les tenants de la verticalité (le politique) et ceux qui recherchent l’horizontalité (la finance).

 

Cohabitation raisonnable et naissance de la Banque centrale moderne

 

La loi d’airain de la monnaie continuant de sévir en raison du développement du capitalisme, il viendra immanquablement un temps où les Etats et les banquiers chercheront à renouveler sur une base élargie l’accord antérieur.

Les émissions monétaires privées doivent  revenir sur un principe de centralité et les Etats ont intérêt à définir eux même la dénomination et le cours légal d’une monnaie dont ils acceptent l’utilisation au titre du règlement de leurs créances, notamment fiscales. Ils ont aussi intérêt, sans doute après de nombreuses expériences malheureuses,[19] à émettre de la monnaie au même titre que les banquiers. Ils ont même intérêt à donner un monopole d’émission à une structure qu’ils peuvent créer, et bénéficier directement d’une part de marché croissante dans la création monétaire. C’est ce que fera Bonaparte avec la création de la Banque de France dont il sera lui-même actionnaire, et à laquelle il donnera un monopole régional d’émission de billets. Un tel monopole permettrait aux Etats de retrouver l’abondance financière, et cette fois de façon quasi illimitée.

 

Mais, simultanément, les banquiers engagés dans le système des réserves fractionnaires, ont intérêt à fixer un point d’ancrage solide à leurs activités de création non planifiée et donc possiblement désordonnées. En particulier, avec le développement du capitalisme, doit se développer un nécessaire marché du crédit inter bancaire, non dépourvu de risques au cas où une banque en viendrait en raison d’émissions excessives à faire faillite. Bref, il  faudrait mettre en place un système assurantiel. Système assurantiel en monnaie légale, que les Etats peuvent fournir par le biais de l’institut d’émission qu’eux-mêmes  souhaitent mettre en place.

La banque centrale moderne couplée à la monnaie non métallique moderne doit logiquement voir le jour. Ce sera chose faite entre la fin du XVII siècle et le vingtième[20].

 

Il s’agit d’un compromis entre verticalité (les Etats) et horizontalité (les banquiers).

En étendant le monopole de l’émission étatique – la monnaie légale- sur l’ensemble du territoire du souverain, et en acceptant la transformation de la monnaie de banque en monnaie légale, les Etats se donnent les moyens d’un circuit du Trésor bien alimenté par ce qui va aussi devenir la possible planche à billets. En retour, la Banque jouissant du monopole de l’émission de monnaie légale, garantit la bonne circulation et la bonne transformation de toutes les monnaies de banques entre elles, et de toutes les monnaies de banques en monnaie légale. La banque ainsi appelée Banque centrale sert  de point d’appui à une possible double émission monétaire : le système des réserves fractionnaires et son fameux multiplicateur du crédit d’une part, et l’émission de monnaie légale au profit du Trésor d’autre part. Il s’agit bien d’un accord mutuellement avantageux. Les banquiers peuvent potentiellement  augmenter considérablement leurs profits en bénéficiant d’effets de levier que l’on ne trouvera dans aucune autre branche d’activité. En retour les Etats sont beaucoup moins contraints par la question de la dette et ne limitent la planche à billets, que sous la pression de  la possible baisse de la valeur externe de la monnaie souveraine.

 

Le compromis entre horizontalité et verticalité pourra se lire jusque dans le fonctionnement concret des Banques centrales, lequel va souvent apparaitre comme mi privé mi public alors même que le statut juridique est soit, au choix pourrions-nous dire, complètement privé  – cas américain par exemple- ou complètement public – cas français. De fait il s’agira toujours d’une collaboration. Alors que la Banque centrale dispose de prérogatives de puissance publique et qu’à ce titre elle se trouve soumise à l’Etat, elle peut en effet être complètement privée et parfois émerge sur la base des exigences des banquiers. Ainsi la FED  est fondée en 1913 sur la base de la volonté des Morgan et des Rockefeller et se trouve être une association de banquiers privés.

Le compromis est bien sûr instable et se trouve aussi fortement orienté par les valeurs et cultures des peuples dans lesquelles baignent ces banques centrales modernes. La verticalité peut se faire implacable à certains moments, notamment au cours des deux guerres mondiales. Sans revenir juridiquement sur l’autorisation des réserves fractionnaires, il est possible pour l’Etat en guerre,[21]d’envisager une législation d’exception : achats obligatoires de bons du Trésor, planchers de titres publics etc. De fait, la mise en place de banques centrales peut, selon les circonstances et les histoires nationales,  se faire beaucoup plus qu’un simple dispositif assurantiel pour les banques et devenir un outil de « répression  financière », selon l’expression souvent consacrée au cours de la longue période qui précède le mouvement vers l’indépendance des banques centrales.

 

L’écrasement de la verticalité et la naissance de la banque centrale indépendante.

 

Si la verticalité peut se faire implacable en raison des circonstances précédemment exposées, elle peut à d’autres moments et en d’autres circonstances se trouver phagocytée par l’horizontalité. L’accord politico financier faisant émerger les banques centrales pose en effet le problème du partage des gains à l’échange[22].

 Dans le cas des périodes de guerres mondiales, les Etats ont pu imposer avec leurs banques centrales une totale répression financière, ces dernières ne fonctionnant qu’à leur seul profit.

En revanche dans la phase présente dite de mondialisation, il est des forces qui feront que les gains à l’échange seront totalement absorbés par les banquiers, voire même en viendront à pénaliser les Etats. Ces forces sont celles qui vont porter au plus haut niveau possible l’indépendance des banques centrales.

Il est inutile de rappeler le contexte général de contestation du corpus théorique dominant , clairement la théorie keynésienne, qui va débuter à la fin des années 60 et au début des années 70. Le nouveau cadre, sans doute hétérogène et qui va, des nouveaux classiques aux ultra-libéraux, est d’abord celui de la contestation de l’Etat dans les prérogatives économiques qu’il s’était octroyé dans la période antérieure.

Cette contestation ne concerne pas que la souveraineté sur la monnaie et débute par l’émergence massive d’autorités administratives dites « indépendantes » chargées d’assurer la régulation d’un secteur. Le terme de régulation étant employé  pour Co contrôler une activité dans le cadre d’un partenariat que l’on peut qualifier de « politico économique », avec de fait une répartition des pouvoirs allant parfois jusqu’à l’abandon des outils de la contrainte publique. Ces autorités encore peu nombreuses en France – environ une quarantaine – le seront bien davantage dans un pays comme l’Allemagne où une tradition ordo- libérale est installée.

Dans ce contexte, les banques centrales qui s’étaient dans nombre de pays affranchies

de la loi d’airain de la monnaie vont être critiquées dans leur fonctionnement par les nouveaux paradigmes économiques : monétarisme, anticipations rationnelles, etc. Le tout débouchant sur la contestation organisationnelle de banques centrales dont l’indépendance souvent proclamée laissait toutefois assez peu de place à l’autorité des gouverneurs[23]. La stagflation des années 70 fera des banques centrales des boucs émissaires et une profusion de travaux théoriques et économétriques viendront recommander l’indépendance complète, et, au-delà, la surveillance de gouverneurs dont il faudrait vérifier leur forte aversion pour l’inflation. Il serait impossible dans le cadre d’un article aux ambitions plus vastes d’évoquer l’intégralité de ces travaux et bornons nous à citer les auteurs les plus connus : Sargent, Wallace, Alesima,  Summers, Grill, Masciandaro, Tabellini, Kydland, Prescott, Barro, Gordon, Rogoff, Blinder, Walsh, Taylor.

Le résultat essentiel de la marche vers l’indépendance fut le passage du « mode hiérarchique » au « mode marché » de gestion de la dette publique. En utilisant le langage de Coase, les Etats sont passés du « make » au « buy ». Ils ne peuvent plus fabriquer la monnaie dont ils ont besoin et se mettent à emprunter sur les marchés. Les banques centrales peuvent alimenter voire doper le multiplicateur du crédit autorisé par le système des réserves fractionnaires, mais ne peuvent plus prêter aux Etats.

Les conséquences de la séparation radicale entre banques centrales devenues indépendantes et Trésors, ont déjà été développées[24].  Rappelons-les brièvement.

Il y a tout d’abord privatisation de la planche à billets, et   l’effet d’éviction - contrairement à des propos infondés - peut être mis aux oubliettes puisque les financements des déficits ne sont pas accaparement d’une épargne. Ainsi les déficits publics viennent alimenter des comptes bancaires que l’on trouve au passif des banques en contre partie des titres publics que l’on trouve à l’actif.

Il y a ensuite mécaniquement un passage de l’inflation à la dette avec la conséquence très mécanique que les actifs financiers cessent de se dévaloriser, peuvent par conséquent se multiplier et venir alourdir considérablement le bilan des banques qui en contrepartie pourront jouer sur des effets de levier en continuelle croissance. Nous avons là la tendance à la financiarisation de l’économie, alors que l’inflation précédente favorisait les placements dans l’économie réelle. La répression financière possible dans l’ancien modèle de banque centrale faisait que le commerce des promesses était muselé, il pourra désormais exploser.

Il y a surtout le fait que désormais une rente sur effets publics viendra possiblement attaquer les compartiments « Etats-providence » des Etats avec début d’un accroissement des inégalités aussi favorisés par la mondialisation.

Nous pourrions longuement évoquer les conséquences de l’indépendance, conséquences  que nous avons  présentées, dans l’ouvrage déjà cité comme nouveau logiciel exprimant un nouvel état du monde.

 

Au terme de ce premier examen tentant d’expliquer la naissance, le développement et les métamorphoses des banques centrales, il est possible de proposer  une définition permettant de saisir l’essence de cette réalité changeante au cours d’une très longue histoire :

 

    « Les banques centrales sont des institutions logées dans l’interface entre pouvoir financier et pouvoir politique, et chargées d’exprimer le rapport de forces entre les deux par des actions concernant la circulation monétaire, la monnaie elle-même et la dette. La position relative des deux pouvoirs : absorption plus ou moins complète de l’un par l’autre, séparation / opposition radicale, coopération mutuellement avantageuse, servitude volontaire, etc., est la source ultime de la compréhension des faits monétaro financiers, et un outil indispensable pour identifier l' état des rapports économiques politiques et sociaux dans  le monde . Connaitre les règles de fonctionnement d'une banque centrale, c'est ainsi s'ouvrir sur la connaissance du logiciel qui dit des choses essentielles sur une société concrête." 

 

A suivre....

 

 

 



[1]«  1,4,8,9,7.   La monnaie : présence des morts et mesure du temps » . L’homme Volume 10 ; 1970 ; N°1. PP17-39

[2]Cf : « La violence de la monnaie » M. Aglietta et A. Orléan ; PUF ; 1984.

[3] Là aussi on pourra se référer aux travaux de Daniel de Coppet. De fait la logique de la vengeance meurtrière s’arrête avec le sacrifice par un mercenaire de l’un des membres du groupe meurtrier, membre dont la dépouille est remise au groupe victime contre des perles qui vont arrêter le déchainement de la violence.

[4]Expression attribuée à Max Weber mais très utilisée et reprise dans les travaux du philosophe Marcel gauchet.

[5]Expression de Georges le Rider dans « La naissance de la monnaie. Pratiques monétaires de l’Orient ancien » PUF ; 2001.

[6] Concernant la nature de l’Etat et son irruption dans la scène humaine on pourra voir : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-euro-certains-furent-davantage-que-passagers-clandestins-45077391.html

[7]L’électrum est un mélange fabriqué ou parfois naturel d’or et d’argent.

[8] Il existe parfois des traces d’ordre légal ou politique. Ainsi le paragraphe 108 des lois d’Hammourabi (1792-1750 révèle la présence de bureaux des poids, et l’existence de vérificateurs. Nous avons aussi des traces de contrats marchands stipulant que le paiement devait se faire avec du métal marqué d’un sceau.

[9]Expression que l’on doit à François Block Lainé directeur du Trésor après la seconde guerre mondiale.

[10] Sur les premières pièces les symboles pourront encore concerner la religion, voire une nature symbolisée. Plus tard les princes viendront se substituer aux Dieux de manière beaucoup plus directe.

[11] Ce qui était « dokimon » devient alors  «  adokimon ».

[12] Le travail de « cémentation » correspondait au travail de séparation de l’or de l’argent.

[13] Ce fut le cas de la première confédération de Délos qui dans les années 440 va voir la promulgation d’un décret imposant la monnaie athéniennes à toutes les cités confédérées avec fermeture des monnayages locaux. Comme si l’Euro était la monnaie d’un Etat que ce dernier impose à tous les autres de l’union européenne.

[14]Problématique qui exprimée différemment, en ayant notamment recours au  « Traité de la première invention des monnaies » de Nicolas Oresme, est très bien analysée par André Orléan. Cf son article : http://www.parisschoolofeconomics.com/orlean-andre/depot/publi/Coppet.pdf

[15] Louis Dumont parlait « d’englobement des contraires » dans ses « Essais sur l’individualisme » ; Seuil, 1991.

[16] Ce que nous appelons « la loi d’airain des monnaies ». Cf l’article de Jean Claude Werrebrouck dans le N°34 de Médium ; Janvier-février-mars 2013. PP 101à 119.

[17] Cf « Le mercantilisme eu XVII ième siècle. Les banques et les billets de monnaie sous la régence ». Jean Marie Thiveaud ; Revue d’économie financière ; Vol 50 ; 1998 ; PP. 29-53.

[18] Accord insuffisamment démontré avec toute la rigueur attendue. C’est notamment le cas de Hueta de Soto dans « Dinero, Credito, Bancario y Cyclos Economicos » ; Union Editorial ; Madrid ;1998.

[19] Dont par exemple celle de Law précédemment évoquée.

[20] Bien évidemment de très nombreux débats et réflexions interviendront avant de stabiliser le système politico financier moderne, par exemple la célèbre bataille entre la « currency school » et la « banking school » qui devait se cristalliser dans l’acte de Peel en Grande Bretagne en 1844.

[21] Pour davantage de précisions on pourra consulter Jean Claude Werrebrouck :« Banques centrales, indépendance ou soumission, Un formidable enjeu de société » ; Yves Michel ; 2012 ; PP. 57-94.

[22]Problème évoqués dans de nombreux articles de « lacrisedesannees2010.com, et en particulier : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-banques-centrales-independantes-condition-necessaire-de-la-mondialisation-115739303.html.

[23] Cela était notamment le cas en France. On pourra lire à ce titre l’article d’André Orléan « les croyances monétaires et le pouvoir des banques centrales » dans l’ouvrage : « Les banques centrales sont-elle légitimes » ; Albin Michel 2008 ; PP. 17-35.

[24] Cf le chapitre 9 de: «  les banques centrales comme logiciels des états du monde » de « Banques centrales- indépendance ou soumission- Un formidable enjeu de société ; Yves Michel ; 2012.            

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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 13:25

 

 

Le choix du modèle allemand de banque centrale qui s’est partout imposé à la fin du siècle dernier, fut facilité par la commune croyance en un nécessaire devoir de lutte contre l’inflation. Cette dernière très importante dans les années 70 était attribuée aux largesses de la politique monétaire que – selon la théologie monétariste de l’époque -  les Etats pratiquaient sans modération. De ce point de vue, le dessaisissement radical de la gestion monétaire au profit d’une banque centrale indépendante, organisme simplement soumis au maintien de la valeur de la monnaie, est apparu comme modèle à suivre.

Aujourd’hui, les difficultés d’une mondialisation intimement liée aux causes profondes de la crise en termes réels[1], questionnent le bel unanimisme. Mais surtout, la guerre des monnaies qui semble s’amplifier, passe par l’examen  des racines  culturelles nationales, paramètre  oublié au moment du grand basculement vers l’indépendance.

 

Mondialisation et racines culturelles oubliées

 

Les racines culturelles mises à l’écart des raisonnements économiques concernent au moins trois grandes conceptions de la liberté : l’anglo-saxonne, la française et, peut- être plus intermédiaire, la conception allemande.

Les deux premières sont assez radicales et très radicalement opposées.

 

L’anglo-saxonne fait de la liberté une dépendance de la propriété qui, selon la loi naturelle de Locke, est elle-même un bouclier au regard des agissements d’autrui. Je ne suis libre que si je dispose de droits de propriété eux-mêmes négociables sans restriction sur un marché. On comprend, par conséquent, que l’idée de société n’est pas centrale, cette dernière   s’analysant  d’abord  sous la forme d’une somme d’individus dont il faut simplement protéger les droits de propriété. Cela signifie la centralité d’un marché où l’interaction sociale génère des situations concrètes -des résultats économiques- censées justes  si les règles de la justice procédurale au sens de Nozick sont respectées[2]. Clairement, cela signifie qu’un Etat  ne saurait intervenir dans l’interaction sociale au nom d’un intérêt général, intérêt qui ne peut exister que sous la forme d’une  croyance ou « production idéologique » d’importance secondaire. De fait pour un anglo-saxon l’intérêt général se ramène à la liberté qui elle-même autorise le « rêve américain ».

 

La conception française est fort différente et la liberté ne passe pas par le bouclier de la propriété,  laquelle ne jouit pas d’une importance première malgré l'importance qui a attaché la Révolution et les libéraux du XIX siècle. Perte de prééminence qui a, pour corollaire, une place assez secondaire réservée à un marché devenu souvent objet de méfiance. Ce qui compte est bien davantage la position jugée honorable de chacun dans la société, laquelle est sans doute faite d’individus, mais des individus qui se regardent et observent, avec  attention toute particulière, leur position relative sur l’ensemble de l’échiquier social[3]. Cette caractéristique va jusqu’à s’inscrire dans l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen laquelle précise que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Dans la conception française, la « justice résultat »[4] au sens de Nozick compte beaucoup et correspond à l’idée d’un intérêt général. En revanche, la justice procédurale est assez secondaire et correspond aux conséquences d’une position non centrale accordée à la propriété.

 

La conception allemande est, de fait, une position intermédiaire, assez complexe,  qui tente un dépassement  des deux premières. C’est, précisément, ce dépassement théorisé à partir de Kant et plus tard par les théoriciens de l’ordo libéralisme ( W. Eucken, W. Röpke , F. Böhm, etc.)[5] qui fera de la liberté une réalité qui ne peut s’épanouir que dans une certaine soumission à la société, soumission valorisée sur la base d’une égale participation aux décisions communes. Il y a du holisme dans la tradition allemande, un holisme qui lui-même provient d’un romantisme construit sur le rejet de la Révolution française. Mais le holisme est contrebalancé par une méfiance au regard d’un Etat que l’histoire condamne non pas en tant qu’Etat fort, mais en tant qu’Etat incapable d’assurer la commune liberté. Bizarrement, l’Etat doit être fort pour assurer sa mission de neutralité et de construction d’un intérêt général.

  La liberté allemande passe par la propriété, davantage que dans la loi française et moins que dans la loi américaine. Elle passe aussi par le respect des droits individuels moins que dans la société américaine et davantage que dans la société française. Tout cela conduit à un ordre du marché, peut-être moins échevelé que l’américain mais sans doute plus libéral que l’ordre du marché français.

 

 Liberté allemande  et paradigme monétaire  hégémonique

 

Il se trouve que cette représentation du monde fut aussi théorisée pour justifier l’ordre économique et monétaire en Allemagne, et justification non exempte d’ambiguïtés, qui aboutira à la conception allemande de la banque centrale.[6]

 

L’ordo libéralisme allemand, sous-produit d’une histoire pluri séculaire, n’est  pas facilement compréhensible. Son point de départ est à priori proche de celui des libéraux qui considèrent que l’interaction sociale se doit d’être le fait d’individus responsables de leurs choix. Pour autant, proches de « l’ordre spontané » Hayékien[7], les auteurs de l’école de Fribourg considèrent que le marché génère aussi des situations de monopole et des rentes incompatibles avec un intérêt général.

Il existe donc un intérêt général qui, toutefois, n’est pas « l’optimum » que l’on rencontre dans la théorie néoclassique, laquelle ouvre la voie à la présence d’un Etat parfois chargé d’y conduire. A l’inverse, l’Etat pouvant lui-même introduire des inégalités, les théoriciens préfèrent parler d’une Constitution de l’économie, c’est-à-dire un ensemble de règles analogues à celle des Constitutions  politiques, règles qui s’imposeront à l’Etat comme s’impose à lui la norme juridique la plus élevée.

Les habitués de ce blog comprendront mal l’émergence de règles encadrant aussi bien les choix individuels que les choix politiques et règles censées générer un intérêt général qui ne fait pas l’objet d’une définition précise[8]. Par contre, il importe de voir que la Constitution de l’économie intègre une composante monétaire, dont la réalité est de créer un ordre qui là aussi, dépasse et encadre les choix individuels et politiques.

Bien évidemment, la vision de la monnaie ne peut qu’être normative et les théoriciens de l’ordo libéralisme,  ne cherchent pas à produire une définition de la monnaie issue de son mouvement historique propre (monnaie comme objet politique central selon le blog[9]). Par contre, la monnaie issue d’un projet complètement normatif, devra être sanctuarisée et ne pourra faire l’objet d’aucune manipulation privée ou publique. Sans doute est- elle juridiquement définie, donc définie par l’Etat, mais elle est indépendante des pouvoirs politiques, comme l’ensemble du corpus juridique qui, constitutionnellement, s’impose à l’Etat lui-même. De la même façon que l’Etat est le serviteur des règles juridiques qu’il impose et à ce titre se doit de respecter l’indépendance de la justice, il doit aussi respecter la monnaie dont il assure la définition et le cadre de fonctionnement, en s’interdisant de l’utiliser à son profit sous la forme d’un crédit. Nous retrouvons ici la subtilité allemande  d’Etat suffisamment fort pour ne pas tomber dans les facilités.

Si donc, la sanctuarisation passe par une banque centrale chargée de contrôler la création monétaire classique par des banques insérées dans le marché du crédit, l’Etat ne saurait lui-même être « consommateur » de sa propre monnaie sous la forme d’un emprunt auprès de la banque centrale. Etat et banque centrale ne peuvent que vivre séparément, ce qui va conférer à la dite banque une indépendance, avec toutefois comme objectif constitutionnel de bien respecter la sanctuarisation : la monnaie doit être l’instrument de la stabilité des valeurs et donc la banque centrale aura pour objectif constitutionnel de lutter contre toute dérive inflationniste.

Cet aboutissement de la pensée ordo libérale n’est pas exempt d’ambiguïtés et d’imprécisions et rien ne vient démontrer que « l’économie sociale de marché » qui va concrètement en résulter, est l’outil interdisant l’apparition de rentes que la théorie, encore une fois très normative, voulait combattre. Ainsi la stabilité monétaire est sans doute favorable à l’émergence d’une classe de rentiers dont les intérêts entrent en contradiction avec les groupes exportateurs, voire les salariés. Et c’est bien la rente financière qui va devoir être intégrée dans la gestion planétaire de la grande crise. La répression financière imposée à l’Etat - interdiction d’une rente monétaire pour ce dernier - peut devenir liberté d’épanouissement pour les rentiers privés.

 

Gestion de la grande crise et retour des approches contraires de la liberté

 

La fin du siècle dernier, qui voit le grand mouvement d’indépendance des banques centrales, correspond de fait à la victoire du paradigme culturel allemand, paradigme qui ne correspond pas exactement, ni au paradigme anglo-saxon ni au paradigme français. Et la gestion de la présente grande crise a pour effet très visible de faire réapparaitre, au-delà de la fiction d’une norme devenue mondiale, les différences culturelles concernant la façon de concevoir la liberté.

C’est le monétarisme américain[10] et plus encore les nouveaux classiques qui ont aidé l’ordo libéralisme allemand à dessiner les contours des banques centrales du monde à la fin du siècle dernier. Et, à l’époque, la grande peur de l’inflation a engendré le même bouc émissaire, à savoir les Etats. Dans ce grand mouvement, les différences culturelles fondamentales furent oubliées. La grande crise les fait réapparaitre et cette fois probablement au détriment de l’Allemagne qui devra choisir entre la fin de son ordo libéralisme et sa sortie de la zone euro.

Les banques centrales anglo-saxonnes, au beau milieu de la grande crise, ne sont pas soumises à la normativité ordo libérale. Liberté, propriété et marché ne connaissent pas de limite venant les surplomber. Que le marché dans son fonctionnement débouche sur des situations de monopole et de rente ne gêne que si des droits fondamentaux ne sont pas respectés. Sans doute la hausse des prix est-elle une variable importante, mais la monnaie n’est en aucune façon sanctuarisable. Et comme le tout marché l’emporte dans la genèse du ciment social, la vraie contrainte est davantage un niveau d’emploi compatible avec la cohérence sociale. Les gestionnaires de la banque centrale américaine ne peuvent ainsi se couvrir des habits de l’ordo- libéralisme et doivent ajouter une dimension croissance et emploi à leur feuille de route. L’intérêt général se ramenant pour l’essentiel au « rêve américain », la création monétaire massive n’est pas rejetée si elle a pour vertu de maintenir le rêve. Ajoutons que s’agissant des USA, aucune contrainte monétaire extérieure ne s’impose, ce qui signifie une grande liberté dans la création de monnaie. Liberté aujourd’hui complètement assumée pour tenter d’éteindre l’incendie de la crise.

 

La banque centrale française est bien évidemment plongée dans le système européen de banques centrales et, de ce point de vue, l’Etat qui lui correspond, sera de plus en plus tenté de cesser l’aventure ordo libérale. Les rentiers ont massivement profité de ce qu’on a appelé la fin de la « répression financière », mais, parce que dans la tradition française la liberté ne se réduit pas à la propriété et au marché, c’est dans ce dernier pays que la rente financière prend les risques les plus importants, d’où l’attachement considérable des milieux qui en profitent à ce qu’on appelle le « couple franco-allemand ». La banque de France, devenue objet étranger dans son propre pays, sera de plus en plus soumise à de très fortes contraintes impulsées par la crise et la tradition culturelle française.

 

Mais l’Allemagne elle-même, sera contrariée par sa tradition culturelle. Déjà le comportement de la BCE n’est plus en accord avec la grande tradition ordo-libérale[11]. Alors que, naguère, la banque centrale, qu’elle soit européenne ou simplement allemande, se devait d’être l’équivalent d’une cour suprême ou un conseil constitutionnel veillant à la sanctuarisation de la monnaie - exactement comme le principe d’indépendance de la justice et de respect du droit -  la BCE est devenue dépendante d’intérêts privés et publics : le système bancaire européen devenu massivement insolvable, qu’il faut aider, et les Etats européens eux-aussi insolvables et qu’il faut, au moins de manière détournée, aussi aider.

C’est dire que l’impérium allemand s’est réduit au strict territoire national, territoire lui-même contesté puisqu’il a bien fallu au travers de péripéties fort multiples en arriver à ce que le contribuable allemand soit sollicité pour financer, banques et Etats européens impécunieux[12]. La seule résistance de l’ordo libéralisme traditionnel n’étant que celle offerte par la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe. Empiriquement, les racines culturelles allemandes, très gravement menacées, se lisent dans la volonté de maintenir un système de retraites adossé à un vieux pays, système qui font les préoccupations des fonds de pension.

Le respect de l’ordo libéralisme  n’est donc plus véritablement tenable, sauf à décider de quitter la zone euro. Hypothèse de plus en plus crédible avec l’aggravation continue de la crise. Et hypothèse qui ne ferait que gagner du temps car si les rentiers seraient grandement favorisés par une sortie avec hausse mécanique du taux de change qui s’en suivrait, le groupe des grands exportateurs serait lui très lourdement pénalisé.

La France,  dans ses traditions, et excepté sa classe rentière fondamentalement non entrepreneuriale[13],  ne peut accepter l’ordo libéralisme. Elle y mettra fin d’une façon ou d’une autre.

L’Allemagne tente de son côté de maintenir sa tradition, alors même que son groupe exportateur très puissant n’y a pas intérêt. La guerre planétaire des monnaies, qui se développe, pour chacun tenter de se sauver des griffes de la grande crise, débouchera sur des conséquences implacables pour une Allemagne dont le solde extérieur est excédentaire de près de 6 points de PIB. [14]

 

Clairement, le « couple franco-allemand » est aussi devenu une alliance entre la rente française et le groupe exportateur allemand. Les rentiers allemands auront de plus en plus de mal à supporter les aides vers les pays du Sud via le FESF et le MES.[15]Ils ne pourraient en aucune façon accepter les énormes transferts imposés par un fédéralisme complet.[16]

Cette alliance doit logiquement se rompre car les transferts vers le sud seront aussi payés par l’ensemble des contribuables allemands et donc aussi le lobby exportateur, qui aura à arbitrer entre la, hausse de la pression fiscale et la chute de ses débouchés.

Cette alliance était clairement favorable à l’Allemagne et tout aussi clairement défavorable à la France. Ce dernier pays en a payé le prix d’une très forte désindustrialisation, assortie d’une fin de la répression financière qui n’a même pas enrayé la chute historique de l’investissement. La fin de cette alliance, fin qui serait aussi très favorable aux rentiers allemands avec gains en actifs du fait du Mark fort, serait favorable à la France. On peut donc imaginer de profonds changements à venir sur les marchés politiques allemands et français.

 



[1]Concernant l’idée d’un décalage entre offre globale mondiale et demande globale mondiale on pourra lire : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-loi-de-say-comme-obstacle-à-la-lecture-de-la-grande-crise-115527906.html

[2] Robert Nozick, dans « Anarchie, Etat et Utopie » PUF, 1988, parle de justice procédurale pour évoquer le résultat d’un jeu social, que ce dernier soit de l’ordre du simple jeu (échecs, football etc.) ou du jeu économique. A ce titre un résultat est réputé juste si les procédures qui y ont conduit, ont à chaque étape respecté les droits de propriété fondamentaux. Dans cette conception, que le résultat d’un contrat de travail entre un employeur et des salariés amène le premier à s’enrichir considérablement, n’est pas injuste si le contrat dans toutes ces clauses respecte les droits fondamentaux, notamment ceux de la liberté contractuelle et si, bien évidement, ces clauses ont été respectées durant le jeu.

[3] Ce point de vue est notamment celui bien analysé par Philippe d’Iribarne dans « La logique de l’honneur » Seuil 1993.

[4] La justice résultat, à l’inverse de la justice procédurale, apprécie le résultat du jeu pour le déclarer juste ou injuste en fonction d’une simple opinion de justice. La justice résultat n’intervient en général pas dans les jeux traditionnels (Echecs, football, etc.) où seule compte une justice procédurale ( les règles du jeu ont-elles été respectées ?) mais elle intervient massivement dans le jeu de l’économie et se trouve être à la base des politiques dites de redistribution.

[5] Ces auteurs sont rassemblés dans ce qu’on a appelé l’école de Fribourg qui a connu ses moments de gloire entre les deux guerres mondiales et après la seconde guerre pour engendrer ce qu’on a appelé « l’économie sociale de marché ».

[6] Les développements qui suivent s’inspirent partiellement de l’article d’Eric Dehay :  «  La justification ordo libérale de l’indépendance des banques centrales », Revue Française d’Economie, Vol 10, N°1 1995, PP. 27-53.

[7] Cf notamment l’ouvrage majeur de Hayek : « Droit, Législation et Liberté » PUF,1985, et particulièrement le tome I où l’auteur développe sa grande distinction entre les ordres spontanés (plutôt le monde anglo-saxon) et les ordres organisés (plutôt l’ordre français). Soulignons qu’il y a eu de nombreux contacts entre les ordo libéraux allemands et la «  Société du Mont Pèlerin » fondée par Hayek après la seconde guerre mondiale.

[8] On pourra ici s’intéresser à des textes comme http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-monde-tel-qu-il-est-78572081.html, ou « Pour mieux comprendre la crise : déchiffrer l’essence de l’Etat » (texte du 16 février 2010).

[9] Cf http://www.lacrisedesannees2010.com/article-monnaie-bien-sous-tutelle-ou-objet-politique-central-115094856.html

[10]Notamment sous l’égide de Milton Friedman qui pourtant n'était pas favorable à l'indépendance.     

[11]Notamment avec les dispositifs LTRO, OMT, ELA et surtout des taux proches de zéro qui finissent par peser sur la rente financière.

[12]Notamment avec le MES et demain avec l’union bancaire.

[13] Il faut toutefois noter que la rente française est largement inscrite dans l’immobilier, ce qui veut dire que la part strictement spéculative et financière est relativement réduite. Une « euthanasie des rentiers » en ce qu’elle serait davantage slogan que réalité,  présenterait ainsi des risques politiques relativement limités.

[14] On peut estimer qu’une sortie de la monnaie unique pourrait porter l’euro allemand à 1 ,6 dollar. Dans le même temps la banque centrale japonaise ayant de fait déjà dévalué le yen de près de 20% depuis le début de l’année, on conçoit l’énorme contrainte qui pourrait survenir au détriment du lobby exportateur allemand.

[15] 319,7 miliards d’euros selon Jean Pierre Vesperini. CF : « l’Euro’ », Dalloz, 1993.

[16] Plus de 10 points de PIB pendant au moins dix selon Jacques Sapir.

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 07:16

 

Dans « les Echos » du 25/02/2013, Dominique Moïsi   se lamente de la cacophonie d’un monde, qui cesse d’être maitrisé par des acteurs souvent nouveaux et autonomes et qui interagissent, sur la base d’objectifs complexes et peu déchiffrables. Bref, il n’y aurait plus – possiblement- de « concert des nations ».

 

Le « théorème de Coase » appliqué à la mondialisation.

 

Il y a bien longtemps, l’économiste Ronald Coase a tenté de nous montrer quelle  était la logique de la construction organisationnelle du monde. Selon lui, la taille d’un organisation dépendrait d’une alternative : pour produire un bien ou service, vaut-il mieux passer par le marché (faire faire c’est-à-dire acheter ou  « buy ») ou utiliser la hiérarchie en donnant des ordres à des collaborateurs chargés de faire (faire soi –même c’est-à-dire « make »)[1]. Cette alternative réside bien évidemment dans les coûts comparés du recours au mécanisme du marché et celui du mécanisme de la hiérarchie. Lorsque les coûts associés au, « make » dépassent ceux résultant du « buy », l’organisation doit maigrir et davantage recourir au marché.

C’est cette logique, aidée en cela par l’effondrement des coûts de transports et de communications, qui est aujourd’hui dominante en mondialisation, ce qui a pour effet d’allonger et complexifier considérablement les chaines d’une production mondiale, avec optimisation des coûts en fonction des conditions locales d’insertion. Un même bien peut ainsi être le fait d’une seule entreprise, ou à l’inverse d’une infinité d’entités réparties sur l’ensemble de la planète. Marchandise « made in the world » comme dit Pascal Lamy, et marchandise qui tend à se généraliser et devenir dominante : automobile, « minerai de viande », « produits dérivés » (finance), etc.

Avec la conséquence que bien des organisations apparaitront démembrées, avec un corps sur tel continent, un bras sur tel autre, la tête sur un troisième, etc. Mais aussi des espaces désarticulés avec des entreprises qui ne travaillent plus ensemble, ou des solidarités de filières incapables d’émerger, Le tissu économique devenant progressivement mité.

Des Etats qui s’automutilent.

Observons que cette logique a été d’une certaine façon favorisée par les Etats eux-mêmes. Parce que la logique généralisée du marché impose la fluidification la plus grande possible, il fallait bien dés- enkyster la monnaie et la finance de la grande machine étatique. Comment démembrer et segmenter la production à l’infinie sans totale liberté de circulation des capitaux ? Et comment assurer la libre circulation des capitaux sans libre marché de l’achat et de la vente des devises ? Donc sans assurer la libre convertibilité, et donc sans « taux de change politisé » selon la savoureuse expression de Jens Weidmann, gouverneur de la Banque centrale allemande[2]. Bref, comment permettre la mondialisation sans détacher la monnaie – malgré ses propriétés publiques garanties par les Etats (cours « légal », unité de compte, etc.)- des Etats eux-mêmes ?

Quand on s’intéresse quelque peu à l’histoire du prêteur en dernier ressort - prêteur qui n’a pas toujours la forme institutionnelle de la moderne Banque centrale ( cela pouvait être une mine d’or, un Hôtel des monnaies, un atelier de rénovation monétaire , etc.) - on s’aperçoit que très généralement, monnaie , finance et Etat constituent un seul et même bloc, une seule et même « entreprise » qui n’a pas besoin de passer par le marché pour se ravitailler. Ce qui veut dire que la monnaie et la finance qui va lui correspondre est une production effectuée en « make ». Les Etats, le plus souvent, ne passaient pas par le marché pour se ravitailler en matière première monnaie : ils la produisaient eux-mêmes, parfois sous cette forme  très « hiérarchique » qu’est la prise de guerre. Maintenant, dans le cas d’une Banque centrale moderne qui produit de la monnaie légale sous forme papier, ce mécanisme du « make » devient particulièrement avantageux, le coût de production du papier étant proche de zéro. Ce qui ne veut pas dire que « l’entreprise Banque centrale/Etat », ce grand corps pas encore démembré, ne connait aucune contrainte : le taux de change doit être évidemment crédible, ce qui suppose une fabrication de monnaie dans les limites des besoins économiques réels. Avec quelquefois des situations exceptionnelles, comme celles des deux guerres mondiales, exigeant le recours massif à la production monétaire.

Lorsque maintenant la célèbre « contrainte extérieure » (années 70-80) devient mondialisation,l’ exigence de  fluidification passe aussi par le démembrement  de « l’entreprise banque centrale/ Etat » là où elle ne s’est pas encore produite.  La victoire du « buy » sur le « make » se doit être générale et Les Trésors publics doivent, tous, divorcer de leur banque centrale, divorce qui interviendra massivement à la fin des années 90, sous la forme d’un impératif, celui de l’indépendance des Banques centrales. Ce divorce devient  le « buy » qui vient remplacer le « make ». Désormais les Etats et donc les Trésors publics doivent avoir recours au marché pour se ravitailler. Un recours devenu la construction progressive d’une partie des dettes publiques comme prix à payer de l’indépendance des banques centrales.

La comparaison avec le monde économique mondialisé est intéressante à plus d’un titre.

 

Etats et entreprises dans le même grand marché

Le  « minerai dette publique » désormais acheté par les « traders-fonctionnaires » des agences de dettes publiques (Agence France Trésor située à Bercy pour ce qui est de la France), est théoriquement aussi « tracé » que le « minerai de viande » de l’industrie agro- alimentaire et aussi « tracé », en théorie que le « minerai de dérivé » de l’industrie de la finance . Il est « tracé » en ce que les Trésors continuent de définir les unités de compte et attribuent le cours légal, mais des surprises peuvent provenir des taux de change et des cours à venir de la dette publique mondialisée. D’où l’auto-développement ou l’effet boule de neige de l’industrie financière : il faut sécuriser les produits avec de l’innovation sur des minerais qu’il faut toujours rendre parfaitement liquides aux fins de la fluidification exigée par la mondialisation. D’où, présentement, 200 000 traders dans le monde chargés de fluidifier les seuls taux de change. Combien sur le « carry Trade » ? Sur les dettes publiques ? Etc. Et tous ces traders doivent être parfaitement informés des états des marchés, d’où la multiplication à l’infini de ce que l’on ose encore appeler des entreprises et qui sont des agences de notation, d’évaluation, des sociétés de conseils, des sociétés d’intelligence économique, etc…dont la « production », concernant dans un même flux, et un modèle indifférencié les Etats et les entreprises , alimente 24h sur 24, et 7 jours sur 7, la spéculation, pour mieux s’en nourrir, le tout en consommant les meilleures intelligences issues des meilleures écoles. Egalement en consommant énormément de capital pour la tenue des marché dont celui des dettes publiques. Sans qu'il soit possible de distinguer l'affectation de ces capitaux aux différents marchés spéculatifs, signalons qu'Alpha Value4 considère que 38% du bilan des 4 grandes banques francaises (soit plus que le PIB de la France) est ainsi affecté à la tenue des marchés ( contre , si l'on ose dire, moins de 13% de bilan pours les stocks de la grande distribution qui elle aussi doit tenir son marché....et 13% qui représente beaucoup moins de 1% du PIB de la France...). De quoi finalement se réjouir quand on apprend avec Le Cabinet McKinsey que la crise entrainerait, depuis 2007,  une renationalisation des systèmes financiers avec un coup d'arrêt à l'expansion des actifs financiers. 

L’utilisation à front renversé du théorème de Coase

Mais il y a plus étonnant encore : la logique de l’arrangement institutionnel au niveau public, désormais plongé dans le grand bain de la mondialisation, est l’inverse de celle retenue dans le secteur privé mondialisé. C’est bien pour réduire le coût global et développer la productivité que l’on est passé du « make » au « buy » mondialisé dans les entreprises. Par contre le passage au « buy » dans la dette publique correspond à une augmentation du coût global de fonctionnement de la sphère publique, coût qui est la différence entre le prix de marché (taux d’intérêt >0) et le coût de la production monétaire par la banque centrale (taux de l’intérêt proche de 0).

Les exigences de fluidification financière développent ainsi de la sous-productivité dans les sphères publiques. Une sous-productivité que l’on tente grossièrement de minorer en se disant que les « traders-fonctionnaires » ont pour mission de réduire le coût élevé d’un choix public quasi délictueux[3]  en recherchant l’offre la plus avantageuse. C’est ainsi qu’avec le plus grand sérieux, donc sans rire, les directions des agences des  dettes publiques, partout dans le monde, s’enorgueillissent de rechercher le financement le moins cher possible des dettes publiques, en offrant les dites dettes sur le marché mondial. Cela représente quand même en 2013 près de 50 milliards de « surcoût » pour chacun des Trésors, Allemand, Français et Italien, sous la forme d’un service de la dette.

Bien évidemment, ces surcoûts artificiellement imposés à ces propriétaires réels des banques centrales que sont les peuples et ceux qui les représentent que sont les Etats, ont une contrepartie sous la forme d’une épargne solide, et en principe bien liquide, pour des agents économiques - eux-mêmes mondialisés- qui profitent ainsi du démantèlement partiel des puissances publiques. Le service de la dette n’est pas perdu pour tout le monde, et donc la fluidification imposée par la mondialisation fait aussi la matière première sans doute essentielle – toujours une question de « minerai »- d’une industrie de l’épargne et de la finance. Une industrie qui se sert ainsi des épargnants, comme le dit E Todd, de boucliers humains, pour exiger que rien ne change dans le monde mondialisé et financiarisé.

 Dominique Moïsi a raison : Il ne peut plus y avoir de « concert des nations », la cancérisation de la société par la finance a fait le naufrage des Etats-Nations. Même ce noyau dur que constituaient les Etats est aujourd’hui démembré.



[1] Cette idée fût émise par Coase pour la première fois en 1937. Elle fût ensuite reprise et traduite dans « l’entreprise, le marché et le droit » ouvrage paru aux Editions d’Organisation en 2005.

[2] Propos repris dans le « Dow Jones News » en date du 22/01/2013.

[3] De fait il s’agit d’un délit en ce que le service de la dette qui va résulter du passage au « buy » des Etats est une atteinte aux droits de propriétés des peuples sur leur monnaie.

4 ) "Les Echos" du 28/02/2013.     

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 23:00

    En relevant son objectif d'inflation à 2% et en s'engageant à racheter 13000 milliards de Yens d'actifs par mois, soit plus de 100 milliards d'euros mensuels, La BoJ répond assez docilement aux injonctions du nouveau gouvernement japonais. On sait aussi qu'en grande partie les actifs correspondats seront de la dette publique.

Logiquement, ce changement doit impulser une baisse du taux de change, une hausse des prix des marchandises à fort contenu en importations et une relance des exportations. Les effets pervers bien connus, si l'on ne change pas les règles du jeu, sont naturellement le risque de l'élévation du coût de l'endettement public, surtout la dette à long terme, dont les taux pourraient incorporer une prime de risque inflationniste. 

Logiquement, la finance devrait s'inquièter d'une telle stratégie en raison de bilans chargés lourdement d'obligations qui pourraient ainsi se déprécier, mettre en péril le système bancaire et le voir réagir en termes de limitation des prêts, donc de récession confortée malgré une volonté publique de relance.

Bien évidemment tout cela est vrai dans le cadre du paradigme dominant qui accepte de concrétiser une modification du rapport de forces entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance protégés par la Banque Centrale, mais qui ne va pas jusqu'au bout du changement minimal exigé pour limiter les effets de la crise.

Pour améliorer substanciellement la situation, il faut casser la machine à faire de la dette, et ne pas se contenter de quantitative easing, même lourd, qui s'appuie toujours sur une logique de marché du financement de la dette publique. La BoJ peut très bien - en supposant un tout autre rapport de forces -ne pas racheter , même de très gros volumes de la dette publique, et simplement être soumise à un Trésor qui exige un financement illimité à coût nul.

Cette stratégie est la seule qui puisse restaurer un minimum de croissance avec forte baisse du taux de change. Le tout bien évidemment dans le cadre d'une stratégie non coopérative, reportant le poids de la crise sur les autres pays victimes de la dévaluation.

 

 Cette stratégie ne serait pas  au surplus nécéssairement défavorable à la finance. La restauration du pouvoir politique sur la monnaie est favorable au maintien de taux bas, ce qui protège les bilans bancaires, tandis que la dépense publique nouvellement augmentée par le biais du financement illimité du Trésor, nourrit les comptes bancaires et donc la liquidité bancaire. cette remarque - si on la généralise aux autres pays- signifie que vraisemblablement, le temps des Banques Centrales indépendantes est probablement dépassé: le coût net global  pour la finance du rétablissement de l'autorité monétaire n'étant peut être pas trop élevé.

Et avec ce dépassement, le monde entrera dans une nouvelle phase  de la grande crise: celle de la guerre des monnaies, chaque pays cherchant à reporter le poids de la crise sur l'ensemble des autres. Ce que semble confirmer le président de la Bundesbank, qui voit dans la perte de l'autonomie des Banques Centrales le risque de la course à la dévaluation et - citation délicieuse - "une politisation plus forte des taux de change"... 

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 08:34

On trouvera çi-dessous le plan de ma conférence prononcée au Cercle Aristote le 21 janvier 2013 à Paris:

                  Qu'est-ce qu'une Banque Centrale?

 

-        Vers un changement de paradigme concernant les Banques Centrales ?

-        La monnaie moderne est, historiquement, la forme choisie par le pouvoir pour le règlement de la partie de la dette des sujets appelée « impôt ».

Explication :

    -     Historiquement le pouvoir fait des sujets, des endettés ;

    -    Il récupère pour cela le fondement universel des religions qui  fait  des  hommes, des endettés vis-à-vis des forces de l’au-delà ;

    -     la dette est multiforme : vie, travail forcé, ressources diverses, impôt  monétaire ;

                -     le pouvoir choisit la forme de la monnaie de l’impôt monétaire :  historiquement le métal, car   liquidité universelle et réserve de  valeur.

                  -     La monnaie métallique apparait-historiquement - comme règlement de la dette du pouvoir vis-a-vis des mercenaires qu'il emploie.

 

-        La circulation monétaire à partir des dépenses des mercenaires constitue la richesse qui sera prélevée sur les sujets, richesse appelée « impôt ».

 

-        La première forme de  Banque Centrale est une mine  de métal soudée au Trésor Public.

-        La monnaie est ainsi historiquement un objet politique central bien plus important qu’un simple « bien public ». D’où la bonne compréhension de l’expression :

                               « Battre monnaie est un attribut de la souveraineté ».

 

-        Parce que métallique et réserve de valeur, la monnaie devient  «  loi d’airain » pour le pouvoir.

 

-        La marche progressive du pouvoir  vers l’Etat de droit, devient baisse de niveau d’intensité et partage de la violence d’Etat : des sujets peuvent devenir des créanciers du pouvoir.

 

-La dette publique est un signe tangible de la baisse de la violence d’Etat, et son transfert progressif au secteur privé de la finance.

 

-        Parce que les Banques Centrales, nées d’une baisse de la violence d’Etat, sont amenées à gérer l’objet politique central qu’est la monnaie, elles sont des

                                               institutions politiques centrales

 

-        Le détachement progressif des Banques Centrales vis-à-vis des Trésors correspond au transfert de l’objet politique central au secteur privé de la finance.

 

-        Les évolutions historiques des statuts des Banques Centrales traduisent l’évolution des rapports de forces entre finance et entreprenariat politique.

 

-        L’actuelle indépendance des Banques Centrales est la forme suprême de l’apparent démantèlement du politique.

 

 

 

                                           

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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 19:08
                                           

Voici un petit tableau qui va figurer dans la fin de mon livre (publication prévue pour le 5 octobre) et qui résume assez bien les situations engendrées par les deux grands modes possibles d'articulation entre les banques centrales et leurs Etats correspondants. On rappelle ici que le mode hiérarchique est celui précédent l'indépendance des banques centrales, avec notamment  monétisation de la dette; le mode marché étant celui où le trésor est séparé de sa banque centrale et se trouve obligé de passer pour l'essentiel par le sytème bancaire.  Les conséquences  sont celles mentionnées de façon très résumée dans les lignes, chacune d'elle reposant sur un critère simple .

 

 

                                               Articulation Banque Centrale/Trésor 

 

 

 

Mode hiérarchique et éventail des possibles

Mode marché et éventail des possibles

 

Articulation Finances/ Etats

 

-Répression financière

-Investissement public potentiellement élevé

 

-Partage de la prédation publique avec des rentier s = service de la dette

 

 

Organisation monétaire

 

-Possible 100% monnaie

-Production publique de monnaie

-Absence de loi d’airain de la monnaie

 

-Production monétaire déléguée au système bancaire

-Loi d’airain de la monnaie

-rente monétaire accaparée par des rentiers privés

 

 

Niveau de dépréciation monétaire

 

-possible laxisme monétaire

-« Camisole de l’inflation » limitant  le poids des bilans bancaires

 

-Stabilité des prix comme impératif stratégique

-Production monétaire comme contrepartie d’une dette

-Gigantisme des bilans bancaires

 

 

Niveau des risques systémiques

 

 

-faible

 

 

- bulles

-Instabilité généralisée de la valeur des actifs

 

 

 

Niveau et mode de partage de la croissance

 

 

-Non limitée par une loi d’airain de la monnaie

-Possible Etat Providence et possible moyennisation de la société

 

 

-limitée par la loi d’airain

-Corporate Governance et croissance des inégalités

-Service de la dette comme  saignée 

 

 

 

Régulation économique politique et sociale

 

 

-défavorable aux épargnants

-Protection sociale par des systèmes par répartition

-Préférence pour la solidarité

 

 

-Favorable aux épargnants

-Protection sociale par des systèmes par capitalisation

-Préférence pour l’assurance

 

 

 

Mode d’articulation avec le reste du monde

 

 

-Importance de la frontière

-noircissement de la matrice des échanges interindustriels

-Solde extérieur comme construction politique

 

 

-Marché généralisé planétaire

-Libre circulation du capital

-Taux de change flottants

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:06

 

 

 

Nous connaissons maintenant la nature profonde des Etats : comme entités très anciennes; mais aussi celle des banques centrales , comme objets très récents au regard de l'histoire, et enfin, celle des liaisons possibles entre les deux.

 

Etats : il n’est pas toujours possible de payer avec de la monnaie souveraine.

 

Si les Etats furent dès leur naissance une extériorité fondamentalement prédatrice fonctionnant au détriment de ceux sur quoi ils règnaient, l'émergence des banques centrales fût une étape décisive dans le partage de la prédation avec d'autres acteurs que les souverains. l'idée de partage est en effet opportune pour désigner le fait que désormais les États n'émettent plus - le plus souvent - directement la monnaie, et passent par une agence plus ou moins autonome, mais autonomie toujours limitée par le type de monnaie émise: celle de L'Etat.

Naguère l'Etat pouvait payer à partir de ses créanciers: esclaves, seigneuriage, ensemble de la population taxée, etc. Avec les banques centrales, il pourra certes perdre quelques avantages, mais il maintiendra le gigantesque pouvoir de payer à partir de sa propre monnaie, et même si le pouvoir de la fabriquer ne sera plus ce qu'il était. Propos qu'il faut du reste nuancer, car il fût des époques où les banques centrales étaient entièrement sous le contrôle de l'Etat.

En conservant bien sûr son droit de taxer, l'Etat prédateur, même affaibli par une banque centrale, conserve une grande partie de sa souveraineté: les agents économiques sont intéressés par sa monnaie qui seule dispose du cours légal, monnaie qu'il faut impérativement utiliser.... ne serait-ce que pour pouvoir payer l'impôt. Parce que resté maître de la base monétaire, et que tous les contrats sont libellés dans la monnaie qu'il reconnaît, la notion de défaut apparaît relativement difficile: l'Etat a encore les moyens de faire varier le niveau de  dette que sa banque centrale lui doit. La dette envers l'extériorité n'est plus infinie, mais le prédateur dispose encore des moyens de décider de son montant. Ce sera évidemment beaucoup plus difficile s'il devait s'endetter envers une monnaie dont il ne maîtrise en aucune façon l'émission. Beaucoup plus difficile, mais pas vraiment impossible, ainsi que l'atteste la présente situation, où la pression des Etats de la zone euro a -de fait- obligé la BCE – certes par des moyens forts détournés - à fournir les liquidités nécessaires (489 milliards d'euro le 22/12/2011) aux fins de diminuer les pressions sur les budgets publics. Opération à ce jour assez bien réussie, qui a pris le nom de « Long-Term Refinancing Opération » (LTRO)

L'Etat fédéral américain dispose de ce point de vue d'un avantage considérable sur les autres Etats: s'il décide de bien contrôler sa banque centrale, et il le peut assez facilement dans le cadre de la législation en vigueur, son défaut est impossible. On peut ainsi considérer que les débats d'Août 2011 sur le plafond de la dette fédérale n'avaient aucun sens. Il s'agissait de s'amuser à se faire peur et de "jouer au défaut". Parce que la dette américaine s'exprime en dollars, il suffit de produire davantage de dollars pour continuer à dépenser. l'Etat fédéral n'est d'une certaine façon pas endetté, et chacun sait qu'il ne remboursera jamais. par contre, ce même Etat peut encore décider de ce qu'on lui doit, et fixer le niveau du "quantitative easing" auquel la FED devra se soumettre.

De fait, l'Etat fédéral américain est dans une position plus avantageuse que celle des Etats plus anciens , Etats qui étaient en raison de la contrainte générale d’une base monétaire  métallique, dans une position où il leur était depuis longtemps, impossible de payer en utilisant une autre monnaie que l'argent ou l'or, ou une forme monétaire assurément convertible en métal . Déjà dans un milieu relativement ouvert, peuplé d'Etats en compétition, aucun d'eux ne pouvait créer et imposer une monnaie d'Etat parfaitement souveraine. D'où les catastrophes comme le système de Law ou les Assignats. Et, de ce point de vue, l'adoption progressive et organisée de l'étalon- or est un recul très net de la souveraineté: la loi d'airain de la monnaie va s'imposer à tous, bien davantage que l'Etat fédéral américain d'aujourd'hui. C'est du reste parce que le contexte de l'étalon-or limite la possibilité pour l'Etatde payer avec une monnaie de son choix -qu'il aurait souverainement émis- qu'il devra apporter la preuve de son auto limitation. La banque centrale apparait ainsi comme l'outil de cette auto limitation. Et bien sûr, un outil que l'on cherchera toujours à retourner à son avantage, en délimitant, voire en renonçant, à toute forme d'indépendance de la dite banque.

Dès sa création une banque centrale est bien- ainsi que nous le disons dans notre définition- à l’interface entre le pouvoir politique et le pouvoir financier. Parce qu'il s’agit de donner confiance en réponse à une souveraineté qui n’est plus totale, l’institution qui se met en place, se doit d’être bien séparée de l’Etat, ce qui passera plutôt par la mise en place d’une banque privée, facteur essentiel de la confiance. Il existe donc naturellement une solidarité professionnelle avec le monde de la banque et de la finance en général. Solidarité qui s’exprimera au quotidien de la réalité du fonctionnement du système bancaire. Parce que la monnaie d’Etat dispose d’un monopole dont la gestion est confiée à la banque centrale, les besoins de monnaie fiduciaire exprimés par les banques passent nécessairement par la banque centrale. D’où un dialogue permanent entre banquiers centraux et autres banquiers.

Mais il existe aussi naturellement une solidarité professionnelle avec les entrepreneurs politiques au pouvoir, solidarité qui s’exprime dans un champs des possibles contenant deux limites extrêmes.

 

Banque centrale contrainte et banque centrale libérée

 

Une première possibilité est celle d’une répression financière extrême par l’Etat. Ce dernier conserve beaucoup de son pouvoir de prédation, confie le monopole d’émission monétaire à la banque centrale, mais conserve l’essentiel du seigneuriage : les banques n’ont accès à la monnaie centrale, qu’en payant une redevance captée par l’Etat, à partir de la banque centrale. Au delà, ses paiements qui ne correspondent à aucune taxe ni seigneuriage monétaire, sont effectuées à partir de la monnaie émise gratuitement par la banque centrale. Situation extrême, qui expose l’Etat considéré, à la concurrence des autres Etats, et donc à la loi d’airain de la monnaie. Cette situation est celle de périodes difficiles, comme celle des guerres mondiales au vingtième siècle.

A l’autre extrémité nous avons un Etat qui se dépouille très largement de ses prérogatives prédatrices et qui doit « payer », le cadeau qu’il fait à la banque centrale bénéficiaire du monopole d’émission, en renonçant à ses prêts et avances, en s’obligeant à acheter de la monnaie aux banques. Dans cette circonstance, on peut aussi imaginer qu’il renonce à une partie de la prédation fiscale en distribuant des avantages fiscaux. Ce nouveau cas extrême, est bien sûr engendreur de déficits publics, le montant des dépenses ne correspondant à aucune taxe devenant prohibitif. Là aussi l’Etat, dans cette circonstance extrême s’expose, en milieu ouvert, à la concurrence des autres Etats. Il n’y a pas véritablement de loi d’airain de la monnaie, par contre il s’expose aux craintes des banques, qui peuvent douter de sa capacité à acheter de la monnaie en raison de ses déficits, et préféreront vendre de la monnaie à d’autres Etats. Nous retrouvons ici bien évidemment la situation de la zone euro, celle des déficits gigantesques de certains pays, des spreads de taux, etc.

Dans les deux cas, le déficit public est assuré, mais évidemment par d’autres moyens. Le premier est celui que l’on appelait « mode hiérarchique de gestion de la dette publique », le second celui que l’on désignait : « mode marché de gestion de la dette publique ». Mais les deux déficits sont de nature très différente.

Si l’on se réfère aux enseignements de la comptabilité nationale, on sait que la somme algébrique des soldes des comptes de capital des différents secteurs est nulle. Pour simplifier, et en faisant abstraction du compte dit de « l’extérieur », on peut ramener les choses à deux secteurs : le secteur privé et le secteur des administrations publiques. En l’absence d’un extérieur, le déficit de l’un se ramène à l’excédent de l’autre. Si donc, il existe un déficit public en mode marché de gestion de la dette, cela signifie nécessairement un excédent privé (entreprises et ménages), excédent qui se ramène à une épargne. Si maintenant il existe un déficit géré en mode hiérarchique (répression financière) cela signifie que si épargne il y a, celle-ci est insuffisante, et la création monétaire par la banque centrale vient couvrir l’écart. Notons par ailleurs, que cette absence d’extérieur dans notre exemple n’est pas une simplification abusive et à l’échelle mondiale les « extérieurs » (solde des balances des paiements) s’annulent.

 

Libération de la banque centrale ou libération de l’épargne rentière ?

 

Le raisonnement, très simple, que nous venons de monter aboutit à un enseignement fondamental : en l’absence de toute répression financière, donc en mode marché de gestion de la dette, le déficit public, correspond à un montant d’épargne plus important, que celui qui se serait constitué entre les seuls agents privés, par exemple l’épargne des ménages à destination des entreprises. C’est dire que le déficit public- dans notre langage l’affaissement de la prédation étatique- est la possibilité d’accroitre le volume, et donc le marché de l’épargne. Résultat fondamental : A  l’échelle mondiale, la multiplication des produits financiers capteurs de rentes, n’est possible que sur la base de l’endettement public planétaire.

Au niveau d’un seul pays, ce qu’on appelle- concernant les finances publiques- l’application de la « règle d’or », est ainsi une « cage » venant limiter le grossissement de l’épargne, cage dont les barreaux peuvent être écartés par le recours à l’extérieur : un excédent privé pourra se nourrir sur la base d’un excédent extérieur. Réflexion qui nous fait mieux comprendre toutes les difficultés actuelles de la zone euro, et les comportements de passagers clandestins, déjà souvent étudiés dans ce blog.

La naissance des banques centrales est sans doute une limitation de la puissance prédatrice des Etats. Cette limitation est elle-même possiblement limitée lors de phases historiques particulièrement tendues, où il faut rétablir les dures lois de l’endettement sans limite, de la banque centrale envers son Etat. Ce sera le cas des 2 guerres mondiales où nous avons déjà analysé dans ce blog, l’histoire concrète des rapports entre banques centrales et Trésor. Lorsque maintenant les entrepreneurs politiques proposent à ces mêmes banques le chemin de l’indépendance, ils dessinent les contours d’un nouveau partage de la prédation : l’épargne peut grossir, et s’auto agrandir, par prélèvement de rente sur le volume taxé, ce qu’on appelle les ressources fiscales, qui sont aussi de la prédation sur d’autres acteurs. Ce qu’on appelle pudiquement le « service de la dette » dans les comptes publics. La financiarisation de la société, est la conséquence de l’indépendance croissante de la banque centrale, et avec elle la redéfinition du partage du revenu national. Au stade démocratique de l’aventure étatique, la prédation publique était elle-même partagée démocratiquement, notamment par l’édification d’un « Etat- providence ». Parce que le déficit public rehausse considérablement l’épargne, une épargne rémunérée à partir de la  prédation publique- on peut même taxer le déficit de « rehausseur d’épargne », comme il existe des « rehausseurs de crédits » - il s’en suit que, relativement au PIB, davantage d’épargne, et d’avantage de finance, correspond à moins d’Etat providence ou/et, éventuellement moins d’Etat régalien, ou/et moins d’Etat investisseur.

En France la loi de 3 janvier 1973 peut ainsi être lue au travers de ce paradigme : une loi, qui parmi d’autres, va autoriser le grand redécoupage du revenu national, avec montée des privilèges des rentiers, et affaissement des classes moyennes incapables de « passer » de façon significative à l’épargne et donc à la rente.

 

 

 

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 15:11

Le texte qui suit constitue une contribution provisoire , et donc révisable, à un chantier collectif plus vaste. Il n'est sans doute pas d'un accès très facile, mais prétend aller au fond des choses, en se méfiant des évidences, et des acquis jamais questionnés. Il tente de projeter un regard original sur un objet  qui semble intéresser tous les "mécaniciens /réparateurs"  aux prises avec la grande crise des années 2010. Les habitués de ce blog pourront aller plus vite en ne lisant que les paragraphes dont le titre peut laisser la place à une interrogation.

 

Il est difficile, s’agissant de nos banques centrales, de ne pas parler de clef de voûte tant il est vrai que la grande crise des années 2010 les mettent sur le devant de la scène avec cette formule presque magique, d’organismes  qui seraient « un prêteur en dernier ressort ». Avec sa signification première : sans elles tout s’écroulerait. Et sa signification plus mystérieuse : quand plus personne, plus aucun acteur de la scène – pas même l’Etat -  ne se dévoue pour pérenniser le roulement de la dette, il y aurait , en surplomb de la société, une entité appelée banque centrale,  qui pourrait empêcher l’écroulement complet du jeu. C’est cette idée de « prêteur en dernier ressort », idée de plus en plus souvent évoquée au quotidien, que le présent livre se propose de décortiquer. 

Avec une démarche qui se veut proche de celle pratiquée par nombre de disciplines scientifiques : d’abord le refus du normatif, ensuite la seule volonté d’expliquer ce qui se déroule sous nos yeux.

Le refus du normatif en s’abstenant de toute considération morale sur tel ou tel choix effectué par tel ou tel gouverneur ou ministre des finances. Et la volonté d’expliquer en observant les faits , tels qu’ils se sont déroulés. De ce point de vue, nous attacherons beaucoup d’importance à l’histoire qui seule permet de saisir l’enchainement des faits dans toute leur complexité. Et une histoire qui doit remonter le plus loin possible dans le temps -à l’image de l’astrophysique qui tente de remonter le temps jusqu’au « big bang » de la création de l’univers pour comprendre la matière- ici  pour expliquer ce que charrient au quotidien les banques centrales : la monnaie, l’échange, la dette, l’intérêt, etc.

Ces matériaux présentés et expliqués dans la première partie du texte sont ce qui permet à la clef de voûte  d’assurer, plus ou moins bien, sa mission. Mais aussi parce que chargés d’une histoire complexe, ils ne permettront pas, en toutes circonstances de garantir le fonctionnement efficace du « prêteur en dernier ressort ». D’où des crises, voire de véritables bifurcations donnant naissance à de nouveaux mondes.

Et le raisonnement pourra se dérouler en boucle : si les conceptions que se fait  l’humanité de la monnaie , de l’échange, de la dette, de l’intérêt, etc. se modifient , ou si, beaucoup plus encore, l’humanité,  se trompe sur ces matériaux  qu’elle a elle même engendrée, alors le fonctionnement des banques centrales sera lui-même modifié , et entrainera de nouvelles représentations, et surtout de nouvelles réalités économiques. C’est ainsi que pourra être expliqué cette immense boucle du 2Oième siècle qui passe de banques centrales relativement autonomes à des banques centrales qui ne le seront plus du tout, pour voir réapparaitre en fin de siècle des entités considérés comme complètement indépendantes. Avec toutes les réalités économiques et sociales qui vont lui correspondre et qui seront examinées. La clef de voûte est aussi ce qui explique et fait émerger l’architecture de l’édifice et le mode d’habitat ou d’utilisation qu’il autorise . En sorte que l’on pourrait utiliser la formule suivante : "dis moi dans quel ordre  de banque centrale ta vie est organisée  et je pourrais te décrire l’ univers social  qui fait ton quotidien". De quoi aussi dire que les banques centrales constituent  le « logiciel » ou le « système d’exploitation »   d’un monde.

Voilà ce qui constitue le pari de ce premier texte.

Pourquoi des banques centrales ?

              Les choses paraissent simples à comprendre. Au fond la vocation essentielle d’une banque centrale est d’assurer le bon réglage du débit de monnaie qui au final permettra la bonne circulation de toutes les marchandises dans un espace considéré. Si la monnaie se fait trop rare, les marchandises finiront par ne plus circuler et ne plus être produites. Si par exemple les banques de second degré en raison de mesures restrictives imposées par la banque centrale ne financent plus aucun investissement et ne financent plus le Trésor, il est clair que l’on s’achemine vers une spirale dépressive qu’il est inutile de décrire tant elle est connue. Si à l’inverse, la monnaie se fait excessivement abondante et que la confiance qu’on lui accorde s’érode, la préférence pour les biens réels ou des monnaies étrangères  l’emportera sur le désir de rétention de monnaie nationale, et là encore, la bonne circulation des marchandises en sera altérée. On comprend au travers de ce raisonnement sans doute simpliste en quoi les banques centrales sont bien une clef de voûte : la disparition de la capacité de la monnaie à faire circuler les marchandises correspond à un trouble considérable au détriment de la société, lequel nous fait penser que le signe monétaire est un bien public sans lequel le retour à l’état de nature est assuré. Et clef de voûte qui peut devenir bouc émissaire au sens girardien du terme : si la bonne circulation des marchandises n’est pas assurée, cela peut vite s’orienter vers la désignation unanime d’un coupable, celui d’un organisme qui n’assure par les fonctions pour lesquelles il fût construit.

Mais cette apparente simplicité pose de redoutables problèmes.

Tout d’abord on peut se dire que la monnaie n’est  bien public, qu’en raison d’une situation qui est le plus souvent monopolistique. Si, par exemple, la monnaie était émise par des banques privées en concurrence, le risque de pénurie ou de surabondance pourrait être géré au mieux par une logique de marchés concurrentiels.

Ce qui pose la question du statut de cet objet banque centrale. Pourquoi existent –elles dans la configuration qui est celle aujourd’hui constatée ? Si l’on pouvait régler la circulation monétaire par d’autres moyens, pourquoi un monopole partout constaté dans le monde ?

Mais, en supposant que partout dans le monde, l’idée de systèmes monétaires concurrentiels, soit repoussée au profit de l’idée d’un service public, pourquoi fonctionner , selon la règle quasi universellement constatée, d’une délégation de service public qui va jusqu’à inscrire dans le contrat de délégation,  l’indépendance  du délégué vis-à-vis de l’Etat signataire ? Et si la délégation  existe en raison d’une efficacité ou d’une confiance plus grande que celles généralement accordée aux Etats, pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi ne peut –on faire confiance aux Etats ? Et si les Etats ne sont pas efficients ou honnêtes, quelle confiance accorder à la délégation de service public monétaire qu’ils confient aux banques centrales ?

D’autres questions peuvent être posées. Logiquement, la quantité de monnaie disponible, doit varier avec la variation de la quantité de marchandises à faire circuler entre les agents. Et on comprend que la croissance économique exige une quantité croissante de signes monétaires, mais cette variation ne peut-elle s’opérer que par la création monétaire résultant d’un crédit, comme cela se déroule aujourd’hui, ou bien est –il possible d’imaginer un autre type de réglage du débit, telle une création de monnaie s’abstenant de passer par la production d’une dette ? Bref, est-il possible d’imaginer une banque centrale qui ne fabrique pas d’endettés  en augmentant la taille de son bilan ? Et question qui n’est pas très éloignée d’une autre interrogation : Comment se fait-il, que la création monétaire dont le coût est proche de zéro, fasse l’objet d’un prix significativement plus élevé ? Car le plus curieux dans cette affaire de délégation de service public, est que celle -ci s’arrête en chemin : en dessous de la banque centrale, existent des banques dites de second degré, qui elles ne sont pas censées assurer une mission de service public, et qui gèrent le bien public monétaire comme un bien privé dans le cadre, il est vrai,  d’un marché concurrentiel. Pourquoi donc, ces banques en général, ne paient aucune redevance pour l’utilisation lucrative du service public qui est mis à leur disposition ?

Il est impossible de répondre à toutes ces questions sans aborder, au fond, des réflexions sur la nature  profonde de ce qu’on appelle la puissance publique, la dette,  le marché et la monnaie.

 

La puissance publique n’a pas toujours été ce qu’elle est devenue. Il faut donc expliquer son mouvement et sa genèse au sein d’une collectivité humaine. En prenant toute une série de précautions rarement respectées.

Précautions méthodologiques : refus de normativité et d’exogénéité

Tout d’abord, les diverses théories concernant l’approche de la puissance publique sont le plus souvent normatives, et expriment des idées sur ce qu’elle devrait être,  et non sur ce qu’elle est. C’est en particulier ce que l’on trouve chez les encyclopédistes et les philosophes des lumières. C’est aussi ce que l’on trouve massivement chez les utilitaristes, avec les innombrables descendants d’un Jeremy Bentham que l’on rencontre chez les juristes,  politologues, sociologues, ou économistes qui s’en réclament ou en font la critique sur une base tout aussi normative, comme ce sera le cas chez un John Rawls  un Ronald Dworkin et tant d’autres. Cette approche normative, inacceptable sur un plan strictement scientifique, se comprend dans la mesure où -parce que fait empirique- on essaiera, surtout à partir de la naissance de la modernité, de transformer cette puissance publique en la faisant fonctionner sur la base d’un idéal, qui se ramène le plus souvent à la notion de justice ou d’efficacité instrumentale. Il est difficile de questionner l’Etat sans vouloir le transformer. D’où massivement rencontrée dans la littérature un questionnement mené davantage en terme de comment, plutôt qu’en terme de pourquoi.

Les économistes, assez peu soucieux des enseignements de l’histoire, tombent souvent dans le normatif, et iront plus loin, en proposant des visions exogènes de la puissance publique. Celle- ci n’étant expliquée que ce par quoi elle sert, ou devrait servir, du point de vue des résultats de la théorie économique. C’est fondamentalement le cas de la théorie néo classique, qui n’a besoin d’un Etat que là où il y a défaillance des marchés -biens publics, externalités et rendements croissants- et qui donc, sur un plan normatif, doit se limiter à ce seul service de rendre les marchés possibles, là où ils ne fonctionnent pas. Il n’y a donc pas d’historicité, et l’Etat est une pièce extérieure - exogène - que l’on vient rajouter au système social, afin d’en assurer un rendement optimal. La théorie keynésienne, pourtant fort différente, n’apportera pas autre chose, et l’Etat reste la pièce oubliée qu’il faut rajouter au système social,  en exigeant de lui qu’il fonctionne de telle ou telle façon, c'est-à-dire approximativement, faire en sorte que l’équilibre économique général, soit un équilibre de plein emploi, ce que les seuls marchés ne peuvent produire spontanément.

Fonctionnement critiqué par les successeurs, qui verront dans l’Etat interventionniste, la source de tous les maux. Ce sera le cas notamment avec les nouveaux classiques et l’école des choix publics qui malgré les nouveautés conceptuelles introduites resteront normatifs, l’Etat étant surtout ce qu’il ne doit pas être.

Il ne s’agit évidemment pas pour nous, de détailler ces démarches qui ne cherchent pas à comprendre ce qui est, et s’étonnent simplement de la plus ou moins grande congruence de cette pièce appelée puissance publique, ou Etat, et qu’il faut articuler au reste de la machinerie sociale sans en connaitre ni son identité ni sa traçabilité.

Une petite exception pourrait être apportée, en précisant qu’il existe au moins deux paradigmes  beaucoup plus satisfaisant, en ce qu’ils ne sont ni normatifs, ni véritablement exogènes et qu’ils donnent un petit avant goût de l’identité et de la traçabilité du produit puissance publique : il s’agit des paradigmes libertarien et marxiste. Dans ces deux visions, on a au moins l’avantage de la non normativité, caractéristique fondamentale, et surtout un processus endogène, c'est-à-dire que l’objet étudié l’est depuis sa genèse, laquelle est plus ou moins expliquée. De fait,  la traçabilité  de l’objet puissance publique existe , mais sur la base d’explications peu satisfaisante. Avec Marx on connait la nature profonde de l’Etat et de ses  transformations successives, mais l’histoire, et surtout l’ethnologie, nous ont appris que l’économie comme moteur de l’humanité, relevait d’une vision ethnocentrique du monde. Avec les libertariens, on sait que la puissance publique et son devenir, est la conséquence non attendue de l’interaction sociale ; mais l’individualisme méthodologique de la démarche ne correspond pas aux caractéristiques de  « l’état de nature » primitif qu’ils imaginent, lequel est fort étranger à celui imaginé par Hobbes.

Bref, il est difficile d’accrocher à toutes ces théories, une vision correcte de ces institutions en orbite  plus ou moins proches des Etats, que sont les banques centrales et de ce qu’elles produisent. Quelles que soient leurs statuts concrets, Parce qu’émanation plus ou moins directe des Etats, il est difficile de les identifier sans une identification préalable de ces derniers.

Parce que les Etats sont le siège du politique, c’est cette dernière notion qui doit être identifiée, probablement en tant que concept plus général. Expliquons-nous.

L’origine du politique

Dans aucune humanité les individus sont libres de faire ce qu’ils veulent. Partout  existent des règles contraignantes. La nature de ces règles distingue une société d’une autre. Ce sont donc ces règles qui expriment l’idée même de société, donc un sentiment d’identité ou d’appartenance pour les individus qui la vivent.

Vivre ensemble, et donc faire société, c’est  reconnaître qu’il existe au delà de chacun, un tiers ou un extérieur qui est la loi, c’est à dire un pouvoir. De la même façon qu’une œuvre d’art, par exemple une toile, ne prend sens qu’avec un support extérieur -un clou dans un mur, par exemple- On ne fait société, que par rapport à un extérieur qui est la référence commune. Dans la modernité, cette référence commune est par exemple la constitution. Et même dans notre modernité qui avance l’idée que la loi est fabriquée par les hommes et donc, loi manipulable, on ne touche qu’exceptionnellement à la Constitution.

Il en a toujours été ainsi, et ce quelle que soit l’organisation des sociétés. Le lien social n’existe que parce que les agents qui se croient reliés font référence à cet extérieur.

La naissance de ce qu’on appelle puissance publique est donc l’apparition historique de ce type particulier du moyen de vivre ensemble qu’est l’Etat.

Et en affirmant ceci, on cesse déjà d’envisager ce dernier comme autre chose que l’effet involontaire et inattendu de contrats volontaires, ce que nous critiquions plus haut au sein de la théorie libertarienne.

 

Pour nombres d’ethnologues et de sociologues, en particulier, ceux qui approximativement ne sont pas éloignés de l’œuvre ultérieure d’un   Marcel Gauchet, l’Etat est issu de la transformation des religions, elles-mêmes instances d’un extérieur aux diverses humanités.

Les religions sont l’universel de l’humanité, et toutes les sociétés pré-modernes sont imprégnées par le religieux. Or ce religieux n’est vraisemblablement pas que le fait de nos structures mentales, mais la condition d’existence du fait social lui-même. Les sociétés primitives, autant que les nôtres, ont besoin d’un extérieur, et ce dernier est pour elles, non l’Etat, mais la religion. De ce point de vue la thèse girardienne du « meurtre fondateur » est intéressante, parmi d’autres, pour comprendre la genèse de l’extériorité. Ce concept  correspond à l’idée que tous les membres d’un groupe humain quelconque, sont travaillés par le désir mimétique. On connait la suite du raisonnement girardien: la force du mimétisme débouche sur la violence qui elle-même se transforme en désignation unanime du bouc émissaire. Et c’est « l’extériorisation » de ce dernier, c'est-à-dire sa condamnation unanime qui rétablit l’ordre dans la collectivité. Par comparaison avec ce que l’on croit être notre crise, comme si la BCE devenait, au terme de nos troubles monétaires, l’ultime coupable qu’il faudrait condamner pour retrouver la prospérité.

Au terme d’un raisonnement astucieux sur lequel on ne peut que renvoyer à l’auteur, Girard en conclut qu’historiquement, ce serait la violence mimétique qui aurait fait émerger dans l’humanité la déification des boucs émissaires, et surtout l’apparition d’un rite rencontré chez tous les humains : le sacrifice. Nous ne sommes plus très loin de la dette et du préteur en dernier ressort.

René Girard rejoint, avec sa singularité sur l’imitation,  tous les ethnologues qui lisent dans les sociétés primitives l’universalité du sacrifice, laquelle est toute aussi universellement reconnue comme désendettement. Les dieux, extériorité absolue, sont les créanciers des hommes qui considèrent leur vie et leur bien vivre – le jeu du bouc émissaire rétablit un ordre social qui avait été troublé- comme dette vis-à-vis des dieux. Risquons une comparaison intéressante : les dieux sont des prêteurs de vie qu’il faut sans cesse rembourser par l’institution du sacrifice, à ce titre ils sont l’ancêtre des banques centrales elles même prêteuses de ce que personne ne peut produire, c'est-à-dire de la monnaie centrale. Les banques centrales sont devenues prêteuses en dernier ressort comme les dieux eurent le monopole du prêt de vie.

Le moteur de l’aventure étatique

Si l’on en revient au phénomène étatique le schéma de son développement serait le suivant :

- Dans un premier temps la religion est une extériorité radicale : aucun homme ne peut s’emparer de la religion, en prendre son commandement ou en représenter son pouvoir. Le pouvoir religieux existe en ce qu’il permet de faire société, mais ce pouvoir n’est pas pour les hommes, et il ne saurait être question d’une séparation politique dans la société : il n’existe pas d’homme qui puisse se faire extérieur aux autres hommes. Les hommes sont unis et égaux dans leur commune dépossession. Un peu comme les banques centrales aujourd’hui : elles sont crées par les hommes, mais ces derniers en seraient dépossédés puisqu’ils n’ont juridiquement aucun pouvoir sur leurs dirigeants.

- Dans un second temps,  la coupure avec l’au-delà, va correspondre avec une coupure dans la société : d’un côté, certains seront proches des puissances extérieures, tandis que les autres en seront éloignés. L’homme de pouvoir est né, et avec lui, le pouvoir politique et l’Etat. Et peut être avec lui la dette, la monnaie et les premières bribes de la banque centrale… Nous y reviendrons car si certains pourront occuper la place des Dieux, ces créanciers radicaux, cela peut vouloir signifier qu’ils peuvent s’emparer de leurs pouvoirs et devenir eux-mêmes des créanciers sur tous les hommes. De quoi créer une fusion entre les Etats naissants et les germes des futures banques centrales.

-Dés enchâssement  de la religion de l’Etat lui même, ce qui caractérise l’époque actuelle dans nombre de sociétés dites modernes.

D’où il ressort que la religion a été historiquement la condition de possibilité de l’Etat, et que le fondement de l’Etat est le même que celui de la religion.

Resterait pourtant à se poser une grande question : comment est-on passé des premières formes de religion qui excluent l’apparition du phénomène étatique, aux formes transformées qui vont faire naître l’Etat ? En d’autres termes comment est-on passé de l’égale dépossession de tous les hommes par rapport au sacré, à une dépossession inégale qui fera naître le pouvoir politique et l’Etat ? Comment passer de la créance monopolistique sur la vie, à une créance monopolistique sur les hommes qui devront verser l’impôt, voire le sang ? Poser cette question, c’est poser celle des conditions du maintien de la dépossession complète. Dans les sociétés dites primitives, certes il existe toujours un chef. Il existe par conséquent une fonction politique de représentation de la communauté. Sans cette fonction assurée, il n’y aurait, que des individus incapables de faire société car incapables d’édicter une règle commune, c’est-à-dire la Loi, vis-à-vis de laquelle chacun obéit et se reconnaît.

Pour autant, le chef des sociétés primitives voit son pouvoir extrêmement limité. Son travail consiste à répéter inlassablement qu’il faut respecter l’héritage des ancêtres et les règles de toujours, qui viennent d’un au-delà sur lequel les hommes n’ont aucune prise. Il parle de la loi, mais il n’a aucune prise sur elle et ne peut la modifier. Il n’a aucune prise spécifique sur la définition de l’ordre social. Cet ordre dispose certes d’un commencement : l’origine des temps. Mais cette origine est un extérieur, un temps différent de celui où se succèdent les diverses générations d’hommes. Et depuis, puisque la Loi est un point fixe, il ne s’est rien passé, et surtout il ne doit rien se passer, car tout changement signifierait que les hommes, ou certains d’entre-eux, ont prises sur la société.

Les récits cosmogoniques qui disent la naissance du monde, sont infiniment variés, mais tournent inlassablement autour de l’idée que l’origine des temps relève d’une temporalité autre, de quelque chose d’inaccessible. Cela signifie que l’on bannit l’intervention créatrice des hommes dans la Loi qui les régit. Au fond, comme aujourd’hui avec le célèbre TINA ( There is no alternative) ou ce que nous verrons ultérieurement, sous le vocable de loi d’airain de la monnaie . Cette vision est, bien sûr, irréelle, et les hommes primitifs savent qu’ils ont concrètement changé le monde au travers de leurs pratiques. Par exemple, il ne fait pas de doute que l’agriculture est une invention humaine, mais dans les récits, il n’y a pas de mémoire et l’on dira que ce sont les ancêtres qui nous ont appris à cultiver : l’innovation est radicalement effacée et se trouve reportée sur la ligne de l’origine des temps. Ce que les religions primitives interdisent, c’est le droit de se reconnaître comme agent transformateur de la réalité sociale donc agent de la Loi. Un peu comme aujourd’hui où les hommes ne se sentent pas le droit de bousculer le marché.

Et cette institution permet qu’aucun des hommes n’ait prise sur le destin des autres. Puisque tous sont en quelque sorte séparés de ce qui gouverne les hommes (les puissances mystérieuses de l’au-delà), alors personne ne peut prendre le pouvoir parmi les hommes, hommes qui deviendraient dirigés par d’autres hommes. Comme le dira Pierre Clastres dans une formule célèbre : “la société se construit contre l’Etat”.

Seule la dépossession complète des hommes sur l’au-delà, permet le maintien de la vieille égalité primitive, et s’il existe par exemple des chamanes censés entretenir un rapport privilégié avec les puissances de l’invisible, ils ne sauraient devenir des agents censés fonder la société, en ce qu’ils pourraient devenir des délégués, chargés par l’invisible, de régler les affaires humaines.

Ainsi tout le problème de la naissance de l’Etat, revient à analyser comment les puissances du sacré vont se concrétiser, dans des religions installées, avec des agents spécialisés qui vont fonder une scission entre gouvernants et gouvernés.

En la matière, l’apparition des prophètes, est sans doute un fait probablement décisif permettant de passer des premières religions, dans lesquelles l’extériorité est radicale vis-à-vis de tous, à des religions nouvelles dans lesquelles un individu (le prophète) en vient à affirmer qu’il est dans le secret des dieux, ce qui va le séparer radicalement de l’ensemble des autres hommes. Sans doute existait-t-il plusieurs catégories de prophètes, mais certains- notamment ceux plus connus et qui deviendront les pères des grands monothéismes- affirmeront que les dieux ou Dieu ne veulent plus que la société des hommes soit comme elle est, mais qu’elle devienne autre chose dont précisément les prophètes seraient  les garants.

La parole prophétique ouvre ainsi la voie à l’établissement d’un pouvoir révolutionnaire dont le prophète devient progressivement l’unique occupant possible, et donc le possible fondateur des premières formes d’Etat. Forme renouvelée de l’extériorité qui apparait dans le nid de la première. Mais en même temps radicalement nouvelle puisque désormais l’humanité se dirige vers un processus de privatisation de ce qui était commun : les premiers entrepreneurs politiques sont bien tout de suite des entrepreneurs : il s’agit d’utiliser l’extériorité de façon privative et ce sont bien des groupes domestiques, des familles, des clans, etc. qui vont tenter de monopoliser ce qui deviendra les outils de la puissance publique. Et si l’on devait s’acheminer vers l’échange marchand, il faudra peut-être après avoir privatisé la dette de vie, privatisé ce bien public qu’est la monnaie. Privatisation dont l’un des signes apparents sera par exemple l’inscription du visage du prince sur les monnaies.

Cette instance “autre” étant constituée, des événements historiques nouveaux pourront déboucher sur une autonomisation croissante de l’Etat par rapport à la religion. Ainsi pourra-t-on connaître un grand renversement, c’est-à-dire le passage d’un Etat enkysté dans la religion à une religion enkystée dans l’Etat, passage faisant naître une entité porteuse d’un avenir grandiose : l’Etat-Nation.

Ce passage correspond au rameau occidental de l’humanité. L’autonomisation de l’Etat n’est évidemment pas un processus linéaire et complètement déterminé selon une logique rationalisable et chargée de finalité, il n’existe aucun déterminisme historique évident. Dans le cas de l’Europe qui est la région du monde qui historiquement va accoucher de l’Etat-Nation, il existera très longtemps un double mouvement contradictoire, entre une monarchie d’abstraction œuvrant à l’impersonnalisation de l’Etat (le prince peut mourir, mais l’Etat subsiste) et une monarchie d’incarnation qui fait du prince le représentant de Dieu.

Dynamique de l’aventure étatique et dette

A l’extrême, la religion pourra être séparée de l’Etat et le principe extérieur chargé de faire tenir ensemble les hommes pourra n’être que l’Etat, la religion devenant affaire privée intériorisée. Nous avons là la laïcité à la française. On passe ainsi de l’âge du divin, à l’âge complètement politique. Désormais, des communautés humaines affirmeront leurs particularités au-dedans de frontières qu’il faudra jalousement garder. Il ne faut toutefois pas considérer que cette aventure du phénomène étatique, dont le berceau fut historiquement la religion comme fertilisant, permet, en fin de processus, de supprimer l’extériorité. Pour reprendre la comparaison précédente, une œuvre d’art, dans notre exemple une toile, peut changer de support (on peut remplacer un clou par un piton ou une cimaise).Mais le support lui même, donc ce qui est extérieur à la peinture reste indispensable. Et il n’est pas possible de dire que l’œuvre existe indépendamment de son support, car la toile elle-même est support de la peinture et sans toile, ou autre support, il n’y a tout simplement impossibilité d’exprimer une œuvre. Il en va de même des sociétés humaines : on peut changer les outils du lien social et passer des diverses religions aux diverses formes d’Etat, monarchique, totalitaire, démocratique....sans pour autant passer à la dé liaison et à la fin de l’extériorité. De quoi interroger la monnaie unique et la mondialisation aujourd’hui.

 

Même la démocratie ne correspond pas à la fin de l’extériorité et le passage à la centralité. Concrètement, le pouvoir, même démocratique, représente une généralité au-dessus des intérêts particuliers. La loi, même démocratique, est une contrainte extérieure au regard des actions et projets particuliers de chacun des citoyens. En ce sens, le pouvoir est toujours un rapport d’opposition commandé par la scission indispensable entre un dedans et un dehors.  De la même façon que le support de la toile n’est pas contenu dans la toile elle-même : il reste toujours une extériorité. Et cette scission est bien indispensable, sous peine de voir le lien social lui même disparaître. Pour reprendre notre comparaison, si la toile ne connaît plus de support, elle cesse d’exister en tant qu’œuvre à la disposition du regard de ses admirateurs potentiels.

Outre que l’extériorité est probablement une réalité indépassable, elle est aussi jalousement gardée par ceux qui croient pouvoir en bénéficier. Car derrière l’extériorité il y a toujours la dette, désormais privatisée, et qui plus que jamais va intéresser les entrepreneurs politiques et plus tard les entrepreneurs économiques.

D’abord les entrepreneurs politiques. Sur une longue période de temps, plus particulièrement celle où l’Etat est enchâssé dans la religion, on se contentera de la dette de vie transformée en dette de sang : la population asservie à l’extériorité, se doit d’être disponible pour en sauver son principe et les avantages qu’elle procure au monopole privée qui la contrôle. Cela signifie par exemple l’enrôlement obligatoire dans des armées qui vont défendre le territoire. Et logiquement ce monopoleur privé qu’est le prince devra veiller au complet maintien de sa créance sur ses sujets, y compris en les protégeant contre d’autres prédateurs. Ainsi la transformation des sujets en esclaves, c'est-à-dire des individus endettés à vie auprès d’autres individus n’est pas acceptable en ce qu’elle limite le nombre possible de guerriers pouvant se battre pour le  prince. Ainsi le Pharaon- Bakenranef proclame l’annulation des dettes et l’esclavage des endettés vers 720 AJC pour faire face à la menace d’invasion de l’Ethiopie-  en considérant que le corps des sujets appartient à l’Etat et à lui seul, limite voire interdit le comportement prédateur d’autres agents de la société, qui en viendraient à réduire la dette des sujets envers l’Etat. On pourrait multiplier les exemples où l’extériorité annule certaines dettes privées pour maintenir sa créance monopolistique : code d’Hammourabi, réforme de Solon, comportement de certains empereurs romains, etc. Faits intéressants  à resituer et à mettre en comparaison avec notre monde : comme si les Etats en 2008 avaient souverainement annulé   les dettes privées, plutôt que de les transférer dans leurs propres bilans. Ou autre comparaison possible, comme si les Etats aujourd’hui rétablissaient une dépendance stricte des banques centrales en ruinant les fonds de pension qui se nourrissent des dettes publiques. Le prince utilise la violence de l’Etat à titre privé et cette dernière se doit d’être plus grande que d’autres violences privées qui ne peuvent avoir accès à la contrainte publique.

Marchés politiques et dette publique

Ce qui pose tout de suite l’existence d’entrepreneurs économiques qui vivent à l’intérieur de la société et cherchent à opposer leurs  propres intérêts à l’extériorité. Le monopole brutal des outils de la puissance publique par des individus, clans, familles, etc. peut ne pas être le meilleur moyen de maximiser la rente extirpée sur ses victimes. Avant même que la puissance publique ne se transforme en possible démocratie, un marché politique peut apparaitre et déboucher sur un échange mutuellement avantageux. Le monopoleur brutal et violent peut ainsi devenir « éclairé ». Plus simplement exprimé, cela revient à dire qu’il est de l’intérêt du loup que les moutons soient gras. Si le prédateur, en signe de réduction du  niveau de sa violence, distribue des garanties et protections aux entrepreneurs économiques, ceux-ci peuvent prospérer et contribuer idéologiquement à la « puissance du royaume ». Bien des exemples peuvent être évoqués, mais les plus importants concernent notre problématique de la finance et des banques centrales. Alors même que le monopoleur consent à partager, ne se sent plus créancier ultime, et accepte jusqu’à devenir débiteur envers des personnages appelés banquiers, il peut rester violent et se sentir peu engagé dans le remboursement de ses dettes : ce sera le cas de l’Europe jusqu’aux révolutions hollandaise et anglaise. Avec la ruine des banquiers italiens, les Bardi et les Peruzzi, face à un Edward III en 1345. Mais aussi, en raison de la répétition des défauts, la difficulté de plus en plus grande des grandes monarchies à mobiliser des ressources croissantes pour financer la puissance et donc les guerres. A contrario, l’évolution des Etats vers des formes plus démocratiques pourra restaurer la capacité à emprunter, parfois dans des proportions considérables. Ce sera le cas de la petite Hollande qui pourra emprunter pour payer des mercenaires et se libérer des puissants Habsbourg. Mais ce sera surtout le cas de la Grande Bretagne , cas si bien expliqué par James Steuart en 1767, qui insiste sur la confiance entrainée par l’existence d’un parlement capable de faire augmenter les impôts pour payer des intérêts, mais aussi confiance en une banque nouvelle, la première banque centrale officielle du monde – créée en 1694  après la « glorieuse révolution » - qui pourtant privée, reçoit la charge de contrôler le cours d’une dette publique devenue liquide en toutes circonstances, et devient le prêteur en dernier ressort. Et avec le succès que l’on sait, qui fait notamment l’admiration d’un Necker, et aussi probablement d’un Bonaparte qui essaiera lui aussi de construire une banque centrale , mais dans de toutes autres conditions. Il n’est du reste pas inapproprié de penser que c’est avec la dette publique à l’anglaise et la banque centrale correspondante que Napoléon devra sa défaite finale. Sur ces points il est possible de renvoyer aux volumes « les jeux de l’échange » et « le temps du monde » de l’œuvre de Fernand Braudel.

Plus tard les marchés politiques seront- par le miracle de la démocratie- généralisés. Désormais les outils de la contrainte publique ne seront plus appropriés par un seul- qui pourra les utiliser à son profit, et éventuellement  redistribuer une partie des avantages qu’il en retire – mais possiblement par tous. En sorte qu’il n’est pas erroné de dire avec les libertariens , que la démocratie est le stade de la grande aventure étatique, où « tout le monde peut voler tout le monde ». Propos sans doute exagéré, mais qui exprime bien le fait que désormais, les entrepreneurs politiques sont soumis à un processus de sélection/ reconduction, et que les entrepreneurs économiques peuvent être concurrencés et contestés par de simples citoyens, qui peuvent aussi utiliser privativement l’extériorité. L’extériorité existe toujours, mais désormais elle fait l’objet d’une guerre incessante, entre acteurs beaucoup plus nombreux, et beaucoup plus divers. Les banques centrales qui antérieurement à la leur naissance fonctionnaient à l’envers – les Etats sont des créanciers monopolistes et ne prêtent pas – vont apparaitre comme banque des Etats, et des banques de plus en plus soumises aux aléas des marchés politiques. Et en devenant prêteuses en dernier recours, elles finiront par devenir un appendice des Etats, tout en étant également un appendice des banques classiques. Car la grande question sera : certes elles sont prêteuses en dernier recours,  mais au profit de qui ?  Outil parmi les plus fondamentaux de la puissance publique, elles sont au gré des marchés politiques, plus ou moins appropriées par les divers acteurs du jeu social. Avec des situations extrêmes : parfois simple instrument assurant la matérialité de la dépense publique, le stockage des recettes publiques, une  trésorerie obéissante et abondante ; mais parfois  séparation radicale et liens qui ne peuvent s’opérer qu’au traves du voile d’un marché où agiront des intermédiaires chargés de maintenir la séparation. En fonction des situations historiques rencontrées par les marchés politiques, cet outil particulier de la  contrainte publique, peut rester sous le contrôle direct des entrepreneurs politiques, ou à l’inverse plus ou moins cédé aux entrepreneurs de la finance. On comprend qu’à ces situations opposées, correspondra des régimes de dettes fort différents. Nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, et ce sera très  vrai à l’époque moderne, donc à l’âge démocratique des Etats, les banques centrales seront la frontière et un enjeu de négociation fondamental entre les entrepreneurs politiques et les entrepreneurs financiers dans la construction d’un compromis. Les uns et les autres, cherchant des alliés auprès des entrepreneurs de l’économie réelle et aussi des  très nombreux épargnants, lesquels seront parfois sacrifiés et à d’autres époques grandement favorisés. Mais à ces situations opposées correspondront aussi vraisemblablement des réalités monétaires différentes.

 

Monnaie, dette et banque centrale

La monnaie est d’abord la belle fable des économistes qui n’y voient que la résolution contractuelle et efficace des difficultés de l’échange marchand. Avec toutes les caractéristiques qui vont en découler : elle est la réussite d’une marchandise particulière et appartient donc fondamentalement à l’ordre marchand , lequel n’aurait nul besoin d’extériorité pour fonctionner. Ce point de vue qui débouche volontiers sur le concept de neutralité et de « voile monétaire » rassemble aussi bien les néo classiques que les marxistes, et permet à un Hayek d’exiger la privatisation de la monnaie : elle n’appartient pas à la catégorie des extériorités, n’a rien à voir avec les Etats qui eux-mêmes sont illégitimes. Maintenant comme la monnaie va autoriser le crédit, et donc la dette, il pourra être proclamé que la monnaie apparait probablement en même temps que la dette.

L’analyse ethnographique détruit ce raisonnement.

D’abord, historiquement a existé différentes formes de monnaies, non pas différentes quant à leur matérialité physique, mais quant à leur usage social. Il existait en effet au moins 2 sortes de monnaies : celles qui ont une valeur humaine , et symbolisent un lien spirituel ou social difficile à couper, ce sont les monnaies dites primitives qui participent à l’échange de dons ;  et celles qui ont une valeur matérielle – ou dite « moderne » - et permettent lorsque l’on en dispose d’en finir ou de solder une obligation de réciprocité. On pourrait ajouter à ces deux grands types, une forme intermédiaire : les monnaies dites « locales » ou « parallèles », qui bien que moyen de paiement libératoire, ne délient pas vraiment les participants engagés dans un réseau de réciprocité.

Ce qu’il faut noter, est que contrairement aux affirmations des économistes, la monnaie moderne ne fait pas apparaitre le crédit et la dette. La dette est bien antérieure, puisqu’elle commence par la dette de vie, dès l’origine de l’humanité alors que la monnaie moderne apparait entre le 8ième et le 6ième siècle AJC.

Cette dette de vie illimitée envers l’Etat, qui se constitue dans le nid de la religion, se construit sans monnaie. D’une certaine façon nous avons là la première banque centrale en tant que prêteur en dernier ressort, sans l’existence matérielle d’une monnaie.

Lorsque la monnaie moderne apparaitra, notamment sous forme métallique, nous aurons déjà une forme transformée de l’Etat avec naissance d’un nouveau type de banque centrale. Le plus souvent-  ce fût le cas au moyen orient de l’époque de l’antiquité, mais ce fût d’une certaine façon aussi le cas de l’Amérique espagnole au 16ième siècle- le créancier illimité produit de la monnaie à partir de mines d’or et d’argent. Cette industrie est la banque centrale de l’époque qui nourrit le Trésor, lequel se servira de la monnaie ainsi émise pour rémunérer des mercenaires. C’est qu’on évalue- d’après David Graeber dans « Debt : the first 5000 years » - à 500KG/jour de métal argent le, montant des soldes des armées d’Alexandre. On est déjà dans un monde monétaire moderne où le paiement est libératoire. Le mercenaire n’est pas relié à l’Etat par une dette illimitée et les deux « partenaires », si l’on ose dire, sont dans une logique d’échanges marchands.  Il faudra bien sûr, toute la violence de l’Etat, pour imposer au reste de la société, le caractère obligatoire des paiements effectués par les mercenaires, lesquels ont pour finalité d’assurer leur propre subsistance : les marchands accepteront les pièces fabriquées par la banque centrale, marchands qui seront ensuite invités à payer leur propre dette (l’impôt) au Trésor à partir des mêmes pièces mises en circulation. Geoffrey Ingham parle de « complexe militaro monétaire » pour désigner cette situation, qui n’est pas sans rappeler celle des Etats- Unis , dont les dépenses militaires à l’échelle planétaire sont partiellement financées par création immodérée de dollars. Déjà apparait aussi, avec ce dispositif qui remonte à l’antiquité, ce que l’on pourrait appeler le « circuit du Trésor », devenu si célèbre en France au 20ième siècle avec la possibilité qu’il a eu de financer 2 guerres mondiales, autrement plus coûteuse que celles d’Alexandre, mais également de rétablir un spectaculaire redressement du pays après 1945. Et cette extraordinaire efficacité du système « militaro monétaire » du 20ième siècle s’est déroulée sans base métallique : les banques centrales modernes n’étaient plus des mines activées par des esclaves mais de simples émetteurs de papier qui il est vrai obéissaient avec autant de zèle que les esclaves de l’antiquité.

Resterait à se poser la question de la nature de cette banque centrale faite de mines et d’esclaves : pourquoi le métal dit « précieux »  sera choisi, dans un premier temps, comme signe de garantie des échanges?

Mimétisme et sélection d’une norme monétaire

En la matière, le thème de la rivalité mimétique utilisé pour expliquer le principe général d’extériorisation peut être repris. De fait la monnaie du prince fût une imposition, mais une imposition qui fût aussi probablement bien acceptée par les communautés marchandes en formation. Les paragraphes qui suivent s'inspirent largement des positions d'André Orléan et frédéric Lordon.

De fait, un ordre marchand ne peut fonctionner sans monnaie, et la question est de savoir comment peut naitre une monnaie donc une norme monétaire, sur laquelle chaque acteur pourra s’appuyer. Et en parlant de norme, on comprend déjà que la naissance de la monnaie, est logiquement, ce qui ne veut pas dire historiquement, un processus d’extériorisation : elle est la loi de la communauté, comme il existe un ordre divin et un ordre institutionnel précédemment évoqués.

En faisant abstraction de l’ordre politique qui surplombe les communautés marchandes, il faut logiquement comprendre, que chaque échangiste est animé par le désir de se maintenir dans la communauté donc de ne point en être exclu. Cela passe par la volonté d’échanger contre des biens qui seront acceptés par le plus grand nombre pour le présent comme pour le futur, qu’il faut évidemment se contenter d’imaginer. A la rivalité entre échangistes, il faudra ajouter le comportement mimétique : en tant que participant à l’échange, il me faut

pour ne pas me tromper, et ne pas perdre, repérer ou imaginer les comportements dominants en matière de contrepartie. Quelles est la marchandise que je puis accepter et pour laquelle la communauté considère qu’elle est « richesse », c'est-à-dire , en terme moderne parfaitement liquide ? Nous nous retrouvons ainsi devant le « concours de beauté » de Keynes, où l’exercice consiste à découvrir le point de vue dominant et non pas une quelconque objectivité qui ne peut exister : en la matière seules les croyances sociales sont objectives. La richesse qui sera désignée, le sera ainsi au terme d’un processus de convergence, la transformant par un processus d’imitation en condensé de tous les biens : la monnaie est un équivalent général. Sans doute peut-il y avoir des résistants au processus d’imitation, mais ils seront éliminés en ce qu’ils n’ont pas effectué le bon choix.

Ce processus d’autocréation de la norme, processus encore une fois logiquement examiné et non pas empiriquement constaté, est une réalité providentielle pour les entrepreneurs politiques. En raison de leur poids , de leur statut d’extériorité antérieure, ils peuvent- sans même imposer de façon violente - orienter le choix dominant en matière de richesse vers leur propre avantage : choisir une monnaie qui pourra aussi être liquide au regard d’autres entrepreneurs politiques régnant sur d’autres communautés. La définition de la monnaie sur base métallique devient ainsi une nécessité quasi logique.

Ainsi on comprend mieux cette première forme de banque centrale, composée de mines activées par des esclaves : dés la naissance de la monnaie, longtemps après celle de la dette, quelque chose comme un marché politique se met en place. La monnaie ne peut être une brutale imposition comme la loi pourra l’être : elle est à la fois imposée et acceptée, et si le premier terme n’est pas suivi du second il y aura fuite devant une monnaie qui ne correspond pas à la norme, elle-même issue d’une rivalité mimétique. Ce sera le cas de nombre d’expériences malheureuses, comme celle des « Assignats », que même la violence étatique extrême ne pourra imposer.

Observation qui ne fait que confirmer ce que l’on pouvait dire des banques centrales : parce que pièce essentielle d’une norme monétaire, elles sont le lieu de possibles affrontements sur les marchés politiques et peuvent se trouver à certaines époques fort dépourvues pour imposer de nouvelles normes. Avec parfois des tentatives pour masquer contestations, affrontements, voire prise de pouvoir, en mettant en avant l’idée d’indépendance.

 

 

La monnaie qui finalement s’impose dans un ordre marchand qui connait l’aventure étatique, présente des caractéristiques essentielles. En raison des son mode de construction tel que précédemment évoqué, elle est un système centralisé, tout comme l’Etat, et la compétition pour la gérer et la détenir est importante. Le mode de construction désigne aussi son statut : elle est la richesse. Devenue de par le jeu social dans une configuration mariant marché et Etat, équivalent général de toutes les marchandises, elle n’est pas valeur particulière, mais valeur universelle. Elle est donc la richesse. Mais parce que équivalent général, elle est aussi réserve de valeur, ce qui signifiera qu’elle peut être stockée, donc thésaurisée. Cette caractéristique engendre logiquement la loi d’airain de la monnaie : elle n’apparait pas comme réalité conventionnelle, ou simple construction sociale- ce qu’elle est - et se trouve bien être la richesse objective puisque sa rareté, aussi entrainée par la thésaurisation, freine la circulation des marchandises et la richesse réelle. L’humanité va ainsi voir dans la réalité, la confirmation de ce qu’elle croit, et ce même si cette croyance est la résultante d’un comportement. Le métal est donc rare, et comme les tentatives pour y remédier ont très longtemps entrainé des catastrophes – le système de Law ou celui de Palmestruch par exemple – la rareté va apparaitre longtemps indépassable. C’est ce qu’on appelle la loi d’airain de la monnaie. Autre caractéristique complémentaire et essentielle, parce que réserve de valeur rare, à l’inverse de certaines monnaies archaïques, elle engendre de la valeur et autorise intérêt et rente, donc la financiarisation de l’économie avec comme conséquence annexe la naissance possible d’une aristocratie financière, à la fois éloignée et proche de la centralité politique, mais aussi une logique court termiste en matière d’investissements.

Lorsque l’ordre marchand n’est qu’embryonnaire, le système monétaire qui se met en place n’a rein à voir avec ce qui vient d’être décrit. Tout d’abord le troc, comme le rappelle Fernand Braudel dans « les structures du quotidien » au moyen âge, peut rester dominant et le crédit peut s’opérer sans monnaie, en ayant simplement recours à des outils de comptage, ou des monnaies primitives qui à l’inverse des monnaies qui vont finalement s’imposer partout, expriment la solidarité du groupe. Ces monnaies peuvent exister dans des mondes despotiques , sans passer à la centralité : elles ne naissent pas d’un processus d’extériorisation, et l’Etat n’y voit pas toujours une source de rente. Ces monnaies assurent ainsi la simple circulation, et ne sont pas réserve de valeur. Parce que produites et utilisées à l’occasion d’une relation d’échange, elles ne sont pas accumulables , ne sont ni rares ni abondantes , ne développent aucune loi d’airain, et le plus souvent aucune rente. C’est le cas aujourd’hui encore des quelque 5000 monnaies dites complémentaires que l’on trouve dans le monde. Parfois elles sont soumises à l’instar de l’ « ostracon » égyptienne d’avant la conquête romaine, à la « surestarie » c'est-à-dire un taux de l’intérêt négatif qui correspond au service rendu. Ainsi dans le cas de l’ « ostracon », le dépositaire d’une récolte de blé recevait un titre de créance qui « fondait » avec le temps pour ainsi matérialiser le coût du stockage. Curieusement, le taux de l’intérêt négatif a pu ultérieurement se transformer en taux positif,  tout simplement selon  Bernard Lietar par « abus de surestarie » au moyen âge,  dans les ateliers de « Renovatio Monetae » abus qui devenait  progressivement dépréciation pour les monnaies dominantes et captation de rentes : seigneuriage, dilution, bref quelque chose comme des paléo banques centrales.

Conclusions

Le point de départ de notre trop rapide analyse était l’interrogation concernant le pourquoi d’une banque centrale. La recherche ethnographique et historique permet de capitaliser un certain nombre d’acquis.

Tout d’abord, il faut comprendre qu’une absence de banque centrale parait impensable en raison de la nature de la monnaie qui va envelopper les sociétés marchandes. Sans doute venons nous de rappeler qu’il existe plusieurs sortes de monnaies, et au fond 2 catégories, celles qui seront réserve de valeur et celles qui assureront la simple circulation des biens. Parce que ces dernières gèrent des liens de dépendance entre personnes voire entre des groupes, elles mesurent davantage la valeur des personnes que la valeur des choses. Benveniste, dans son « vocabulaire des institutions indo-européennes » précisait d’ailleurs, qu’à l’origine, dans les langues indo-européennes, la notion de valeur désignait d’abord des personnes. A ce titre, ces monnaies   ne sont pas « équivalent général ». Par contre les monnaies dominantes, les monnaies métalliques, désignent des choses, qui parce que devenant de simples marchandises impersonnelles, acquièrent une valeur indépendantes des personnes. La monnaie vient ainsi surplomber la société, se trouve être extériorité, et au final devra être gérée par une autre extériorité qui est banque centrale. Et cette dernière entité peut  se couvrir d’habits institutionnels très divers : Etat lui-même, mines publiques de métal, hôtel de monnaies, etc.

En second lieu, parce que fondamentalement le politique est aussi une extériorité qui fait l’objet d’une vive compétition entre des hommes , lesquels luttent pour l’ accès aux outils de la contrainte publique, l’Etat va lui aussi se couvrir d’habits institutionnels historiquement variés : despotisme radical des entrepreneurs politiques , despotisme hiérarchisé despotisme éclairé, Etat de Droit etc. A ces variation correspondent dans le même ordre un partage croissant des outils de la contrainte publique, outils qui restent le monopole des entrepreneurs politiques mais qu’ils sont amenés à faire fonctionner aussi au profit d’autres entrepreneurs , ceux de la finance ou de l’économie réelle, mais aussi d’autres groupes sociaux.

De cet émiettement, il résulte en contrepartie un émiettement du contrôle monétaire. Très visible dans le cas du despotisme hiérarchisé du moyen âge où à la limite chaque seigneur pouvait « battre monnaie », il l’est également dans les premières formes de l’Etat de Droit où le seigneur se trouve remplacé par le banquier, lequel jouit d’un pouvoir monétaire encore plus grand , puisque « battre monnaie » pourra souvent se faire sans matière première coûteuse. Parce que cet émiettement affaisse la centralité monétaire et ses avantages considérables pour les entrepreneurs politiques, il est des époques où les Etats tentent de reprendre en quasi-totalité le pouvoir monétaire. Cette reprise du pouvoir pourra se faire de manière douce et négociée, ou de façon beaucoup plus brutale. Ainsi L’Etat  britannique  pourra trouver les moyens de sa puissance contestée en créant une banque centrale qui n’est pas dans sa main : le pouvoir monétaire est partagé, et la dette des sujets envers l’Etat se double d’une dette publique gigantesque dans l’autre sens. Mais la douceur peut se transformer en brutalité, lorsque l’Etat transforme la banque centrale en simple annexe du Trésor, comme ce sera le cas de la France au 20ième siècle, essentiellement pour des raisons militaires: dans ce cas le prédateur ne se contente plus de la dette de sang et exige de fait l’annulation de sa propre dette. La situation correspondant à la mondialisation est de fait inverse : la banque centrale retrouve son autonomie, et mieux se met au service des pouvoirs monétaire émiettés, pour ponctionner une structure qui elle-même, mondialisation oblige, se trouve à la diète. La dette publique devenue gigantesque est de moins en moins gagée par la dette des citoyens – ce qu’on appelle les prélèvements publics obligatoires -  envers l’Etat. En sorte que, si naguère les Habsbourg et les Bourbons voyaient la dette publique augmenter pour faits de guerre, en face de prélèvements insuffisants et contestés,  les Etats modernes voient leur dette publique augmenter pour fait de mondialisation , qui elle-même glorifie le mieux disant fiscal. Nous y reviendrons.

Les métamorphoses de la banque centrale sont donc explicables par le contexte dans lesquelles on la fait fonctionner. Ce qui signifie aussi, qu’il n’est pas satisfaisant de la définir par ce qu’elle fait, mais bien plutôt par ce qu’elle est. Ce qu’elle fait est largement connu et expliqué : émission de monnaie légale, fixation des taux directeurs, régulation des marchés etc. Ce qui est inconnu est son identité. Or c’est pourtant l’identité qui seule permet de comprendre, c'est-à-dire de rendre intelligibles, les gestes de l’institution. Risquons une définition :

Une banque centrale est une institution, logée dans l’interface entre pouvoir financier et pouvoir politique, et chargée d’exprimer le rapport de forces entre les deux, par des actions concernant la circulation monétaire , la monnaie elle-même et la dette. La position  relative des deux pouvoirs : absorption plus ou moins complète de l’un par l’autre, séparation radicale/opposition radicale, coopération mutuellement avantageuse, servitude volontaire, etc. est la source ultime de la compréhension des faits monétaires.

Au-delà,  il est intéressant de résumer les développements précédents par un tableau récapitulatif, historiquement orienté depuis le passé lointain vers le futur. Chaque ligne de ce tableau présenté ci-dessous, correspond à une configuration historique, c'est-à-dire une articulation entre formes de l’Etat, de la dette en général, de la monnaie, de l’articulation banque centrale/Etat et de la dette publique. De fait il s’agit davantage d’une configuration logique que d’une configuration historique, aucune date ne figurant dans le tableau. Par contre, plusieurs lignes expriment bien une époque, notamment les trois dernières. La colonne concernant la dette, exprime bien la réalité du monde tel qu’il a toujours été, et le sera probablement toujours : l’humanité est endettée vis-à-vis de son extériorité, et celle ci se manifeste, depuis l’antique institution du sacrifice, jusqu’au moderne impôt. Ce dernier est le sacrifice des modernes, qui doivent payer pour le maintien de l’ordre supérieur dans lequel ils vivent, comme les anciens se livraient à des sacrifices humains, pour se désendetter vis à vis des Dieux.

Lorsque la dette est infinie, ce qui est le cas de la position esclavagiste, les entrepreneurs politiques qui ont remplacé les dieux, ne peuvent eux-mêmes s’endetter : cela signifie que la dette publique est nulle et que de fait les esclaves sont les préteurs en dernier ressort.

Lorsque la société se complexifie et que d’autres endettés peuvent émerger, par exemple des hommes libres qui deviennent esclaves de leurs créanciers, pour non remboursement de la dette, il y a déjà compétition avec le despote qui  voit sa créance infinie se transformer en créance finie : des hommes qui devaient le prix du sang, ne  sont plus disponibles car devenus esclaves d’entrepreneurs économiques. D’où les multiples annulations générales de la dette privée qui maintiennent les capacités  des préteurs en dernier ressort.

Le bourgeonnement des espaces marchands, amplifie la contestation de la dette envers le prédateur public. La régulation historiquement constatée est l’émergence, ci-dessus expliquée, de la monnaie métallique assortie des paléo banques centrales : la mine de métal travaillée par ses infinis endettés que sont les esclaves. La dette publique – au niveau interne bien sûr, et pas entre Etats -n’a toujours pas de sens.

L’humanité restera longtemps, pour les raisons ci-dessus expliquées, victimes de la loi d’airain de la monnaie métallique. Mais les groupes, notamment les entrepreneurs financiers, contestant la monopolisation des outils de la contrainte publique, seront de plus en plus nombreux et puissants. Ils contestent la dette toujours trop grande, alors même que les besoins de la guerre se font de plus en plus importants : le prédateur (Etat) devient lui-même endetté. Nous avons là les premières formes de la dette publique, formes au demeurant assez définitives, et que l’on va retrouver au stade de la démocratie contestée par la mondialisation. Dette publique parfois intelligente avec des banques centrales bien imaginées (Angleterre). Mais dans d’autres cas calamiteuses (France de la période révolutionnaire)

Lorsqu’apparait l’Etat de droit, la contestation se fait plus radicale, et d’autres groupes, ici non financiers, viennent exiger leur part de réduction de dette. Si l’on ajoute à cela des contextes de guerres totales, il est clair que la dette se renverse, et que le prédateur doit se libérer de la loi d’airain, et fonder une banque centrale entièrement soumise : le préteur en dernier ressort, n’est plus l’esclave ou la mine, mais la planche à billets . Et avec elle, la dette publique qui nourrissait les entrepreneurs financiers disparait. Mais à l’inverse, de quoi nourrir de gigantesques investissements publics, venant eux mêmes nourrir la croissance, et la construction d’un compromis fordien.

Enfin, dernière configuration, lorsque les entrepreneurs politiques sont amenés à négocier la fin de la « répression financière » pour répondre aux exigences techniques de la mondialisation, une nouvelle ère s’ouvre : les banques centrales s’éloignent des Etats et se rapprochent de la finance. Les Etats ne disposent plus d’un préteur en dernier ressort, lequel ne fonctionnera comme tel, qu’au seul profit de la finance. Avec une réponse rapide :prédation contestée d’un côté, et cession du privilège de battre monnaie à la finance de l’autre, assureront le possible épanouissement des dettes publiques.

   

 Variations historiques des formes d’Etat et de ses correspondances en termes de dette, de monnaie, de structure des banques centrale et de dette publique

  

     

Formes de l’Etat

Formes de la dette envers l’Etat

Formes de la monnaie

Formes de la banque centrale/Formes d’action de l’Etat

Réalité  et importance de la dette publique

Despotisme

radical

infinie

Absence ou monnaies primitives

Peuple fournisseur infini

Nulle ou interétatique

Despotisme avec émergence du droit : version1

Infinie mais  contestée : dette privée comme externalité négative

Outils de comptage + monnaie de simple circulation

Idem+ annulation régulière des dettes privées pour maximiser la créance publique

Nulle ou interétatique

Despotisme avec émergence du droit : version 2

finie

Norme monétaire métallique = richesse accumulable

Loi d’airain de la monnaie

La mine de métal fonctionne comme banque centrale

Nulle ou interétatique

Etat moderne 

Partage des outils de la contrainte publique

Finie mais contestée et partagée

Norme monétaire métallique= richesse accumulable

Loi d’airain

Hôtel des monnaies surestarie/dépréciation

Premières banques centrales  modernes

Importante et le plus  souvent intra étatique

Marchés politiques actifs et démocratie de moyennisation

(compromis fordien)

finie

Renouvellement de la norme monétaire

Richesse accumulable

Libération vis-à-vis de la loi d’airain

Généralisation des banques centrales  modernes

Rapide réduction

Marchés politiques actifs et démocratie contestée=mondialisation

Finie mais contestée et partagée

Retour à la loi d’airain de la monnaie et privatisation

Richesse accumulable

Séparation des banques centrales vis-à-vis des Etats

Rapide augmentation en intra et/ou en interétatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 08:49

 

L’utilisation du terme « indépendance » pour qualifier ce qui serait la réalité des banques centrales est à lui seul problématique.

Un signifiant qui ne correspond pas au signifié

 Dans sa conception première, il signifie une absence de relation et donc bien sûr une absence de tout lien hiérarchique. C’est sans doute le paradigme  mathématique qui exprime le mieux cette absence de lien lorsque l’on parle de « variables indépendantes ». Or la réalité des banques centrales ne saurait correspondre à cela, sauf à considérer qu’elles constituent des pièces complètement détachées du système social dans lequel elles s’activent. L’emploi d’un terme qui ne saurait correspondre à la réalité a donc un sens : il s’agit d’exprimer une représentation souhaitée du monde, plutôt que d’en désigner la réalité. Plus correct serait l’emploi du terme autonomie. Expression qui a été largement éradiquée  car trop réductrice aux yeux des promoteurs des nouvelles banques centrales : parler d’autonomie est en effet immédiatement interprété comme dépendance d’un système qu’il faut questionner. Or précisément, il s’agissait au moment de la construction et de la généralisation des nouvelles banques centrales, de se dégager de l’idée de dépendance.

Curieusement, il s’agit toujours de banques  proches des Etats mais dès leur naissance – dixseptième siècle pour la première, mais surtout 19ième pour la France, l’Allemagne, etc. -  elles furent symboliquement relativement éloignées de leurs géniteurs. Pour une raison simple : assurer ou restaurer une confiance monétaire très souvent malmenée historiquement. La monnaie est certes pure convention, mais on le sait, pure convention qui a découlé dans les mondes marchands d’un mimétisme produisant le métal comme loi d’airain. Et chaque fois que les entrepreneurs politiques ont cherché à sortir de leur prison monétaire, le prix en fût très élevé. Les premières banques centrales modernes, bien que de conceptions diverses se rattachent toutes à cette idée : il nous faut, nous entrepreneurs politiques, afficher le respect de la loi d’airain, reconnaitre que la monnaie est- de fait- tout sauf une convention sociale.

Lorsque des évènements graves se produisent - 1848, 1870 en France ; 1914 dans les pays belligérants de la première guerre mondiale – le non respect de la loi d’airain n’est accepté qu’en raison de la reconnaissance du caractère exceptionnel du moment, avec la certitude du retour au métal dès que possible. D’où les très grandes difficultés de l’après première  guerre mondiale, et les gestions calamiteuses des premières années de la crise de l’entre deux guerres. De fait, il faudra attendre la préparation de la seconde guerre mondiale, et ultérieurement les 30 glorieuses, pour que l’humanité accepte de s’affranchir de la loi d’airain de la monnaie.

Le succès d’un mot …

Si le terme d’indépendance est relativement peu employé, il faudra attendre les années 1970 pour le voir monter en puissance. A la même époque se développe parallèlement, dans beaucoup de pays, de nouvelles institutions dites indépendantes. Celles-ci désignées en France par l’expression d’ « Autorités Administratives Indépendantes » sont chargées d’assurer la régulation d’un secteur, et se rapprochent souvent des entreprises pour mieux coopérer, voire les surveiller ou les sanctionner. Encore peu nombreuses en France- environ une quarantaine- elles le sont bien davantage en Allemagne (189) , aux Pays-Bas, en Grande Bretagne etc. De fait, il s’agit d’un vaste mouvement qui correspond à une étape de l’aventure étatique, celle pour laquelle les entrepreneurs politiques - au-delà de la concurrence démocratique qui existe entre eux pour le contrôle des outils de la contrainte publique – sont amenés à partager le contrôle avec des groupes privés. Là aussi le terme « d’indépendance » est incorrect, et la jurisprudence du Conseil Constitutionnel considère encore les AAI comme des administrations de l’Etat, mais il est employé, car il correspond bien à l’idéologie du moment.

Le logiciel du droit traditionnel est fort gêné par cette transformation de forme d’action de l’Etat, d’où en France l’inquiétude d’un Sénat qui parle « d’objets juridiques non identifiés » pour désigner les AAI, ou l’utilisation  d’expressions forts étranges pour le juriste, comme celle de « personne publique sui generis ». Appellation qui deviendra pourtant la règle pour la banque centrale, après le Traité d’Amsterdam qui va en faire une institution particulière présentant des caractéristiques propres, ce que confirmera, en France, le Conseil d’Etat dans un avis en date du 9 décembre 1999.

…Que la science va justifier

Mais cette idée de séparation d’un certain nombre d’entités jusqu’ici rattachées à la machinerie étatique, en particulier les banques centrales, est d’abord le fait de la théorie économique. Théorie économique qui aura parfois tellement peur de la non indépendance qu’elle recommandera l’absence de banque centrale. C’est évidemment le cas de la théorie autrichienne, avec sa forte influence aux USA pour retarder la création de la FED, laquelle ne verra le jour qu’en décembre 1913. C’est que, même indépendante de l’Etat,  une banque dite centrale n’a pas à développer en tant que prêteur en dernier ressort , de par sa seule présence un risque de « moral hazard ». D’où la dissolution de la « Second Bank of the United States » en 1830 par le président Andrew Jackson.

150 années plus tard, lorsque se déploie à nouveau l’idéologie de l’indépendance, avec ce que Jean Pierre Patat va appeler « l’ère des banques centrales », la théorie économique va largement profiter, d’une montée empiriquement vérifiée de la stagflation, pour mettre en valeur les vertus supposées d’une indépendance.

D’abord en attaquant le modèle keynésien interventionniste, et en révélant la verticalité croissante de la courbe de Phillips, les monétaristes vont affirmer, que l’injection autoritaire de monnaie supplémentaire, laissera le taux de chômage à son niveau naturel, tandis que la confiance dans la monnaie faiblira en raison de l’inflation . Si Friedman s’insurge contre « la manipulation par l’Etat » de la politique monétaire, il n’ira toutefois pas jusqu’à recommander l’indépendance des banques centrales, en raison des craintes qu’il exprime, au regard d’une telle concentration de pouvoirs, au profit de personnes elles mêmes exemptes de tout contrôle politique. A peu prés à la même époque, T Sargent et N Wallace confirmeront l’ineptie d’une « manipulation par l’Etat » de la monnaie en raison des anticipations rationnelles.

Ces premières attaques se feront aussi sur la base d’un nécessaire retour à la stabilisation des prix, stabilisation érigée en bien public. Il s’agit là d’un retour à la loi d’airain de la monnaie sous une forme modernisée : certes on peut désormais se passer de l’or, mais se libérer de toute contrainte monétaire ne permet pas de promouvoir la confiance des épargnants, lesquels exigeront des primes de risques, et donc feront monter les taux de l’intérêt. Avec les conséquences souvent reprises par ces banquiers centraux entrain de conquérir leur indépendance, à savoir la non maximisation de la croissance et de l’emploi.  Evidemment la démonstration n’est guère convaincante, et il suffit de se plonger dans le passé, pour constater que dans les périodes de forte répression financière, où la notion de prime de risques n’avait guère de sens, la croissance était plus vive, et le plein emploi souvent constaté. De fait, la théorie économique n’a jamais pu être convaincante sur le sujet, et aurait pu  se borner à expliquer quels intérêts, en tout premier lieu, allaient être satisfaits en organisant l’éloignement de l’Etat.

Ces premières attaques au profit de l’indépendance, pouvaient très bien se solder par une indépendance de fait des banques centrales, sans toucher à leur réalité institutionnelle. Il suffisait au fond, de dénoncer toute manipulation politique, et d’exiger que les Etats laissent une complète autonomie de gestion aux banquiers centraux. Mais les développements de la théorie économique iront plus loin et il en découlera une impérative mise en cause organisationnelle des banques centrales.

Des travaux économétriques vont révéler –Bade et Paker (1985), Alesina et Summers (1993), Fischer (1994) – une forte corrélation entre inflation et degré d’indépendance des banques centrales : plus les banques sont indépendantes et plus la stabilité des prix est assurée. Certains de ces travaux en appelleront d’autres à vocation utilitaire. Ainsi GrillI, Masciandaro et Tabellini vont mettre sur pieds un indice, comportant pas moins de 16 variables, permettant de mesurer le niveau d’indépendance des banques centrales. D’autres travaux – notamment la théorie du cycle électoral de Nordhaus (1975) -vont révéler l’irrépressible tentation d’utiliser la politique monétaire à des fins électorales. Travaux qui seront confirmés par de très nombreux autres : Kydland et Prescott (1977), Barro et Gordon ( 1983). Ces derniers vont utiliser la théorie des jeux pour montrer que les stratégies dominantes des entrepreneurs politiques et des agents privés vont aboutir à un « détestable équilibre de Nash ». Avec comme seules solutions possibles pour sortir de ce « dilemme du prisonnier » : la réputation ou la délégation. Comme les entrepreneurs politiques auraient depuis longtemps épuisé leur capital de confiance, il ne reste plus que la délégation du pouvoir monétaire à la banque centrale, laquelle n’aurait comme seul objectif que la stabilité des prix. Tous ces travaux furent à l’origine de très nombreuses thèses universitaires allant souvent dans le même sens, même si parfois des études critiques relativisaient ce formidable engouement pour l’indépendance des banques centrales ( Cukierman 1992).

Hélas, il faut se méfier de tout

Mais bien évidemment, on sent qu’il faudrait aller beaucoup plus loin : qui peut nous assurer de la crédibilité de la banque centrale ? Si la réputation des entrepreneurs politique n’est pas rattrapable, comment forger celle des banquiers centraux ?

Non seulement l’indépendance devient une exigence, mais il faut l’assortir de nouvelles contraintes. D’où, au-delà d’une indépendance juridique, exiger des plans organisationnels et comportementaux, efficients, et donc rassurants, sur l’objectif de stabilité des prix. Là encore, les travaux universitaires se sont multipliés. Ceux de K Rogoff  (1985) conduiront seulement à la prudence : il faut choisir un banquier central très réputé pour sa très forte aversion à l’inflation. Ceux de Blinder (2000) n’iront pas beaucoup plus loin : il faut jouer sur l’effet de réputation pour asseoir la crédibilité.  Plus sévères seront ceux de Walsh (1995) qui, dans le paradigme de la théorie de l’Agence, vont déboucher sur la nécessité  de lourdes sanctions financières automatiques envers le banquier central inefficient.

Mais au-delà des comportements, et de la réputation du banquier central, sur quel corpus théorique doit-il s’appuyer, pour effectivement garantir la stabilité des prix ? Faut-il mettre en avant les hypothèses monétaristes au risque de privilégier le long terme sur le court terme ? Faut-il croire dans la théorie des anticipations rationnelles et « surprendre » les agents économiques dans le court terme ? Faut-il privilégier une règle, telle la règle de Taylor dont la simplicité et le bon sens, se heurte à des difficultés de mesure et à de trop fréquentes interventions de taux ?

Et s’agissant de ces règles, il faut aussi, pour maximiser la crédibilité, que l’on soit assuré qu’elles soient prises à bon escient, ce qui veut dire aussi, un fonctionnement relativement transparent. Quelles seraient donc les règles de transparence ? Les travaux sont ici beaucoup moins nombreux, et il est facile de prendre conscience qu’il doit exister des limites à la transparence, notamment au regard des interventions au quotidien sur telle ou telle banque, la présente période montrant à quel point, des développements  systémiques, sont toujours à craindre, à partir de telle ou telle information.

Si l’on résume le chemin parcouru dans le raisonnement : nous sommes parti d’un constat empirique, la stagflation des années 70, pour mettre en cause la théorie keynésienne justifiant la dépendance des  banques centrales vis-à-vis des Etats, ce qui va justifier la séparation, mais surtout qui va justifier une indépendance au seul titre de la stabilité des prix, et stabilité qu’il faudra assurer par une certaine organisation, et un certain fonctionnement des banques centrales.

Mais la vraie question devient alors : pourquoi la stabilité des prix est-elle devenue si extraordinairement importante ?

Une clef pour comprendre…

De fait, la stagflation des années 70, est favorable à l’économie réelle et aux détenteurs d’actifs réels, et simultanément défavorables aux entreprises financière, et à tout ce qui touche la finance. Cela est très lisible dans les bilans. Dans les entreprises industrielles le passif est rogné par l’inflation, tandis que l’actif se trouve valorisé. Les ménages investissant dans le logement, se sentiront dans les années 70, les plus concernés par cette déformation des bilans : l’emprunteur immobilier voit le poids du remboursement de son crédit s’alléger, tandis que l’actif immobilier s’apprécie continument. Les banques connaissent à l’inverse, la poursuite de la répression financière engagée depuis si longtemps par l’Etat. L’actif devrait pouvoir se développer comme il le faisait pour les entreprises industrielles, mais comme il est composé d’éléments financiers, toute augmentation de taille, se paie d’une dévalorisation absolue importante. A l’inverse, les encaisses monétaires figurant au passif, sont frappées d’une taxe d’inflation. De fait, la stagflation des années 70 ne fait que prolonger, par d’autres moyens, les rigueurs de l’antique «  circuit du Trésor ».

Parvenir à la stabilité des prix est donc une révolte, qui ne peut être menée que par les perdants de l’inflation,  avec en tout premier lieu les banques. Il faut donc parvenir à une redéfinition des tâches des entrepreneurs politiques, dont la maitrise des outils de la contrainte publique, et en particulier les banques centrales, doit être rediscutée.

Si maintenant, il peut être trouvé des économistes qui peuvent démontrer l’impossibilité pour les entrepreneurs politiques d’établir la stabilité des prix, et si l’on peut démontrer que seules des banques centrales devenues réellement indépendantes, sont en capacité d’étouffer l’inflation, il y a possibilité de gagner sur deux tableaux : mettre fin au mode hiérarchique de la dette publique, et passer à une économie de dette.

Mettre fin au mode hiérarchique de la dette publique en interdisant aux Etats de s’approvisionner directement auprès de leurs banques centrales, lesquelles voient leurs liens de dépendance financière coupés, c’est la possibilité pour les banques de second rang de voir s’ouvrir un immense marché de la dette publique. Et un marché qui ne peut que s’accroitre, car le choc désinflationniste qui va se mettre en place va alimenter la dette publique : le resserrement monétaire pour cause de lutte contre l’inflation, augmente le coût du service de la dette en formation, et freine l’augmentation attendue des  ressources budgétaires. C’est ce que constatent Richard Black, Donald Coletti, et Sophie Monnier (1997), auteurs qui, regroupant toute une série d’études croient aussi pouvoir montrer sur un mode utilitariste, que le choix de la désinflation est inefficient sur le plan macro économique. Mais la fin de l’inflation correspond au commencement de la dette.

A ce premier intérêt pour les banques, qui se voient assurées d’un débouché croissant, auprès de celui qui est devenu un client, c’est – à-  dire l’Etat, s’ajoute un second : les actifs bancaires peuvent désormais se développer sans réelle limite, puisqu’ils ne sont plus soumis à l’impôt d’inflation. Si désormais existe dans le système financier un gardien crédible de la stabilité des prix, alors les joies de la dette peuvent s’épanouir. Les bilans peuvent grossir : souvent comparables aux bilans industriels des années 60, les bilans bancaires peuvent désormais dépasser la taille du PIB du pays qui les accueille. Chacun aura évidemment en tête celui de la BNP , banque « plus grosse que la France ». Et curieusement, on pourra même choisir un indice des prix, qui pourra laisser de côté tout ce qui est actif, et en particulier tout ce qui est actif non financier pouvant servir d’appui à des actifs financiers. Nous avons là bien sûr l’immobilier et les « commodities » dont la hausse continue n’infirmera pas la parfaite stabilité des prix, mais qui à l’inverse, pourra nourrir l’économie de dette et donc la finance.

Peut-on alors parler d’indépendance et de crédibilité des banques centrales ? Ces mots n’ont guère de sens. Ce qui s’est produit tout au long de la période de désinflation, qui va parallèlement proclamer l’indépendance des banques centrales, et qui va en Europe édifier la BCE, n’est qu’un progressif basculement de rapports de forces entre acteurs sociaux : les entrepreneurs politiques dans leur quête de reconduction au pouvoir, sont amenés à délaisser de vieilles solidarités, par exemple celles qui se sont nouées au moment de la création du « well fare », au profit de la finance.

Fait historique qui permet de comprendre au-delà des définitions économicistes des banques centrales, la vraie nature de ces dernières. D’où la définition que nous proposons :

 « une banque centrale est une institution, logée dans l’interface entre pouvoir financier et pouvoir politique, et chargée d’exprimer le rapport de forces entre les deux, par des actions concernant la circulation monétaire, la monnaie elle-même, et la dette. La position relative des deux pouvoirs : absorption plus ou moins complète de l’un par l’autre, séparation radicale/opposition radicale, coopération mutuellement avantageuse, servitude volontaire, etc. dépend des forces que chacun d’eux mobilisent et organisent, et se trouve être la source ultime de la compréhension des faits monétaires ».

Définition à méditer.

 

 

 

 

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