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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 09:49

Nous nous permettons de publier sur notre blog le texte d'une vidéo réalisée par l'un des dirigeants de XERFI : Olivier Passet. Exprimée avec des mots bien choisis, ce texte très bref donne une vision claire de notre réalité. Bonne lecture.

La crise sanitaire marque en apparence un retour de l’État, disons une re-légitimation de l’État interventionniste. Sans son action, l’économie se serait effondrée. A travers les aides ciblées, à travers les dispositifs de chômage partiel, le système des prêts garantis, ou encore à travers le soutien aux différents secteurs névralgiques du plan de relance, l’économie est maintenue en état de survie artificielle. Mais il ne s’agit pas là d’un choix doctrinal. Cette bifurcation s’impose, au gouvernement français comme à tous les autres gouvernements de la planète, y compris les plus rétifs, Allemagne en tête. Les gouvernants ne se sont pas soudain tous converti à la dette, à la relance keynésienne, pas plus qu’ils n’ont renoncé à l’économie de marché et décidé de se rallier au dogme de l’intervention, de la socialisation et peut-être demain de la collectivisation des moyens de production. Rien n’a été prémédité. Ce revirement ne tient qu’au pragmatisme et à une fuite en avant dans l’action pour sauver ce qui peut être sauvé. Mais au fond, personne ne connaît l’issue d’un processus improvisé dans l’urgence. Les gouvernements des pays avancés sortiront de cette séquence avec plusieurs dizaines de points de PIB de dette supplémentaire. Et chacun pressent, que ce qui fait solution à court terme, peut devenir le problème de demain.


Le discours sur le retour de l’État, ne saurait se contenter de la seule volumétrie des dépenses et des dettes. Certes le poids de la dépense publique dans le PIB augmente partout. Et l’accès à une dette gratuite semble ne plus opposer aucune limite à la croissance des dépenses. Mais cette dernière reproduit ce qui s’est passé lors d’autres épisodes de crise depuis plusieurs décennies. L’état à travers son intervention ne fait au fond que reprendre à son compte les pertes de la sphère privée, qu’il socialise. Autrement dit qu’il répartit entre tous les contribuables. Cette dérive des dépenses s’inscrit dans une tendance qui n’a fait que se renforcer au fil des années. Un non-dit dont nous avons maintes fois souligné l’importance croissante. La montée en puissance d’une fonction assurantielle de l’État, qui est à l’origine de l’essentiel de la hausse de la dette des pays avancés depuis 20 ans et qui ne donne lieu à aucun provisionnement faute d’être reconnue.  Le nouveau consortium qui se dessine entre la finance et les États, et qui semble procurer à ces derniers des moyens illimités, sur lequel ils pourraient asseoir son ascendant sur les autres acteurs de l’économie, n’existe que pour expurger le risque de la sphère privée, et protéger les détenteurs de capitaux des pertes inhérentes à l’instabilité croissante du système. Ce faisant, cet ascendant apparent de l’État n’est que la manifestation d’une instrumentation sur lequel, ni le citoyen, ni le politique n’a droit au chapitre. Le renflouage des agents privés, le report de la dette sur la collectivité se produit sous la tutelle bienveillante des banques centrales, et tout cela a pour seul but d’éviter une défaillance généralisée des agents privés, une contagion des risques qui atteindrait tout aussi violemment la sphère réelle et la sphère financière.


Et ce poids croissant de la dette est précisément ce qui étiole peu à peu ses possibilités d’intervention discrétionnaires traditionnelles. Le renflouage des pertes du privé prend le pas sur toutes les autres missions de l’État. Elle met sous pression les fonctions historiques qu’elles soient régaliennes, sociales ou productives. L’hyper sensibilité de la solvabilité des États aux conditions de financement, le risque disproportionné induit par une petite variation des taux d’intérêt, fait que ces derniers passent sous tutelle financière comme ils ne l’ont jamais été et qu’ils sont soumis plus que jamais, comme les entreprises aux bonnes règles de gouvernance qu’édictent les gestionnaires d’actifs.  Une tutelle qui dramatise l’impôt, notamment sur le capital et dédramatise la dette. Ce que produit la crise, c’est un état obèse… mais plus faible que jamais et de moins en moins en mesure de répondre aux préférences issues du jeu démocratique.


Reste que la crise a eu une autre conséquence, qui la différencie des précédentes. Elle surligne précisément les défaillances de l’État sur ses fonctions essentielles qui ont trait au bien commun. Santé, éducation, production à caractère stratégique, qui exposent nos économies à des risques d’effondrement économiques et sociaux qui revêtent un caractère systémique tant la finance, est exposée, elle-aussi à cette défaillance. Elle replace aussi au premier plan l’État comme commanditaire clé pour solvabiliser et impulser les marchés de demain. Mais comment ignorer l’autre message tout aussi fort de la crise.  L’État n’a plus la main sur les infrastructures collectives essentielles. Il a été moins le garant de la continuité du système productif et du lien social que les géants de la net économie ou de l’industrie pharmaceutique. La vision du capitalisme de demain est portée in fine par ces acteurs et les gestionnaires d’actif qui les gouvernent. Et lorsque l’État fait mine de reprendre la main comme agent productif, il ne fait qu’accélérer les dessins d’acteurs privés plus puissants que lui

 

 

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 06:52

Nous tenons à publier ce matin un très court texte d'Olivier Passet. Admirons la puissance d'une pensée difficile à découvrir ailleurs. Bonne lecture.

La crise du Covid marquerait  le grand retour de l’État pour certains. Elle nous aurait rouvert les yeux sur la notion de bien commun et redonné une légitimité à l’interventionnisme public. Si cette idée ne fait pas l’unanimité, elle n’en demeure pas moins très partagée.


De quel retour parle-t-on au juste ? Pour que l’État revienne, encore faudrait-il qu’il ait disparu. Or ce n’est pas le cas. Un glissement  s’est opéré depuis plusieurs décennies. L’État producteur a certes régressé. L’État investisseur de même. L’état redistributeur a lui aussi été contesté à des degrés divers selon les pays. Mais globalement, les États des pays de l’OCDE n’ont pas reculé en masse financière. On leur a presque partout conféré le rôle de facilitateur des affaires et de grand assureur final des risques économiques qui est allé crescendo.  C’est cette fonction d’assurance, sous des formes diverses, qui prend le pas sur toutes les autres depuis des années.


L’état s’est maintenu financièrement alors qu’il a déserté peu à peu  des pans entiers de la production dont il ne posséderait pas les clefs d’une gestion efficace. Il s’est concentré avec des moyens rabougris sur ses fonctions régaliennes : sécurité, justice notamment. Il continue à assurer un socle commun de production en matière de santé, d’éducation notamment. Mais le bien-fondé de son intervention est de plus en plus contesté : autonomie, gestion privée, augmentation des droits d’inscription ou des tarifs sont la tendance, les banques et les assurances privées revendiquant leur capacité à prendre la relève des États pour financer l’accès à ces services. Energie, transport, télécommunication, tous les services considérés autrefois comme essentiels et stratégiques ont basculé de leur côté dans la sphère concurrentielle, l’État ne conservant que le coût fixe des grandes infrastructures de  réseau, et déléguant l’exploitation à des opérateurs privés mis en concurrence.


Ce glissement a deux conséquences immédiates. Sur ces champs, les principes directeurs qui guident la sphère privée s’imposent : la diversification/segmentation de l’offre, les économies d’échelle et la gestion à flux tendu, à stock, minimal.

C’est le nerf de la guerre concurrentielle. Appliquer les règles de gestion privée à ces sphères a donc pour corolaire de rompre l’homogénéité de l’offre, de multiplier les gammes, donc de rompre avec le principe d’égalité, de pousser à la hausse les volumes, en matière de transport aérien par exemple, en contradiction avec tous les objectifs environnementaux, et d’abandonner tout ce qui ne relève pas d’une demande récurrente, stable et rentable : fermer les petites lignes régionales, limiter le nombre de lit en hôpital, ou l’appareillage pour en optimiser l’utilisation  etc., avec tous les risques et les pertes d’externalités que cela comporte. C’est tout cela qui nous explose en pleine face actuellement. L’aggravation des crises sociales, environnementales et sanitaires nous mettent face à la démission productive des États. 


A côté de cette grande tendance, il y a la montée de la fonction assurantielle. Qui n’a jamais été sacralisée dans les textes. Elle est devenue invasive. Face à l’instabilité du système c’est l’État qui devient le grand gardien du maintien à flot de l’économie. Cela commence par l’emploi. Les entreprises ne veulent plus porter le risque attenant au contrat de travail… qu’à cela ne tienne. C’est l’État qui reprend ce risque en finançant la sécurisation des parcours. Les entreprises ne veulent plus financer les risques attenants au travail (retraite, reconversion etc..) qu’à cela ne tienne, on fiscalise ce risque sur toute la population, ou on privatise les systèmes. L’économie est soumise aux vagues moutonnières de la finance... ce sont, les États renflouent, reprennent les pertes à coup de milliards pour éviter le grand collapse de la finance. Et idem aujourd’hui avec le COVID, où l’État prend à sa charge la moitié des salariés. L’État est devenu une immense tirelire assurantielle adossée à une sphère privée déresponsabilisée. C’est cela le soi-disant moins d’État. Une sphère privée sous tutelle financière, qui n’en finit pas de faire des sorties de route et d’accumuler une énorme dette environnementale. Des États désarmés pour gérer le bien commun, qui récupèrent en revanche tous les risques en dernier ressort dont se sont déchargés ceux qui sont rémunérés pour les porter (les détenteurs de capitaux). Et au sommet des banques centrales dites indépendantes qui à coup de liquidité gratuite sont devenues les vassaux utiles d’un édifice étato-financier "too big to fail".


Vivons-nous dès lors un retour de l’État ? On peut en douter. Nous vivons au contraire l’apothéose de l’État assurantiel et démissionnaire du champ de la production de biens communs. Une sorte de flexisecurité généralisée poussée à son point culminant. La suite de l’histoire est pourtant écrite d’avance. Les États vont sortir discrédités de la gestion de cette crise, devant rendre des comptes sur les stocks de masques ou de respirateurs qui se sont évaporés. Trop surendettés pour pouvoir reprendre la main sur la question sociale ou écologique. Et d’ailleurs, si l’État producteur de bien commun était de retour, nous le serions déjà. Ce n’est pas seulement les milliards qu’il aurait mobilisé ou les masques importés de Chine, mais les hommes. Sa réponse ne serait pas seulement financière mais réelle. Nos entreprises seraient réquisitionnées pour produire l’indispensable. La Poste serait en première ligne pour livrer les marchandises de magasins qui continueraient leur activité etc… Sa réponse serait déjà autant productive que financière.

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 07:39

Nous nous permettons ici de publier un texte très bref, mais très riche, et qui ouvre la voie à une authentique réflexion. Merci à Olivier Passet et à XERFY. Bonne lecture.

 

Dans les moments de crise, fleurissent les discours sur la catharsis. La crise devient la solution. Elle nous projette dans le monde d’après, écrasant tous les dogmes, tous les préconçus idéologiques. Elle nous oblige à nous réinventer pour paraphraser Emmanuel Macron dans son allocution de 13 avril. Et partout aujourd’hui se multiplient les projections positives sur l’incroyable catalyse du COVID-19, qui va changer la face du capitalisme, pour l’accorder enfin aux urgences sociales, sanitaires et écologiques, et replacer l’homme au cœur de nos systèmes de pensée. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Pour ceux qui se souviennent pourtant de la soudaine clairvoyance de nos politiques au moment des crises de 2000 ou de 2008, sur les excès de la finance, de la mondialisation sauvage, le doute est permis.


Pourtant oui, c’est un fait, cette crise par son ampleur inégalée va modifier de façon irréversible notre vision du monde. D’abord pour une première raison. Nous avons franchi un seuil traumatique. Il paraît certain, maintenant que le COVID laissera des traces longues sur la croissance et les conditions sociales Nous ne pouvons plus croire à ce stade que l’arrêt accidentel de la fourmilière productive et consumériste, ouvre une nouvelle phase d’euphorie et de sursaut libérateur. Ensuite, parce que, tout ce qui forgeait notre représentation d’une économie efficace est battu en brèche: non, l’abolition des distances, l’allongement des chaînes de valeur, la division toujours plus poussée du travail ne sont pas l’Alpha et l’Omega indiscutable de l’efficience économique ; non le zéro stock, le flux-tendu, la suppression de toutes les masses graisseuses des structures productives, ne sont pas le marqueur universel de l’efficacité des organisations ; non, le marché n’est pas la seule et meilleure instance de coordination… non la digitalisation, le travail indépendant, ne sont pas les nouveaux graals de l’organisation du travail au regard de cette expérience grandeur nature de travail à distance… Tout le bréviaire de la pensée progressiste doit rendre compte de son imprévoyance. Circuit court, traçabilité, sécurité des approvisionnements, gestion de l’incertitude par les stocks, autonomie productive, planification et coordination stratégique par la puissance publique, vitalité de la socialisation physique par le travail, importance de l’entreprise traditionnelle et du salariat dans la gestion du partage des risques au moment où les free lance, les indépendants se retrouvent sans filet … Tout ce qui faisait figure d’archaïsme, revient en force.  L’efficacité instrumentale de la pensée progressiste doit et devra composer avec toute une série d’exigences qu’on ne peut plus balayer d’un revers de main au nom de la modernité. Et c’est toute la pédagogie de la réforme incessante qui part en fumée. Car il est manifeste aujourd’hui que le gaulois réfractaire coûte infiniment moins cher à la collectivité que le réformateur progressiste. Le premier, avec son argent de dingue a fait dériver de quelques points de PIB l’endettement public. Le second l’a doublé en moins de 15 ans en s’acharnant à rendre le système existant toujours plus efficient et à le renflouer sans compter à chaque spasme. 


Cette mort clinique du no alternative, ce rééquilibrage de la pensée pourraient nous réjouir. L’ouverture des options et la nouvelle culture de l’urgence devraient nous aider à élargir la palette des instruments pour aborder les défis sociaux et écologiques. Voilà que le recentrage de l’économie sur ses fonctions essentielles met sur le devant de la scène les invisibles. Voilà que le président de la république reprend à son compte cette remarque de François Sureau lorsqu’il nous invite à relire l’article premier de la déclaration des droits : « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »… ouvrant la porte à un tournant social du quinquennat.


Mais le risque est là en même temps. L’évolution des esprits se produit au moment même où dans leur instinct de survie, les entreprises n’auront de cesse de revenir dans le monde d’avant. Au moment même où la supervision financière n’aura de cesse de restaurer la valeur des actifs. Alors même que crise après crise, le maintien en survie artificielle du système a fait exploser la dette et brûlé les dividendes et les capitalisations de l’expansion passée… Et c’est précisément dans ce hiatus entre les nouvelles aspirations collectives et les moyens mobilisables que se logent tous les risques de conflagration sociale et démocratique.

 

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 07:08

Vu la beauté du texte nous nous permettons de reproduire sur le blog la lettre de Léosthène en date du 28 mars. Bonne lecture à toutes et à tous.

 

La lettre de Léosthène, le 28 mars 2020, n° 1458/2020

Seizième année, bihebdomadaire. Abonnement 390 euros.
http://www.leosthene.com 

 

 

La ruse de l’histoire

 

« Notre réalité s’est mise à ressembler à un film catastrophe » remarque le philosophe Alain Finkielkraut (1). « Au bougisme a succédé le confinement ». De quoi en « perdre son globish ». En effet. Trois milliards d’hommes sont confinés aujourd’hui, l’Inde, d’abord sceptique, comprise. D’autres vont y venir, en Afrique, en Amérique latine, en Russie. Aux Etats-Unis, aussi. L’économie réelle, la production, les chaînes d’approvisionnement subissent donc un extraordinaire coup d’arrêt, événement unique dans l’histoire. Les échanges internationaux s’effondrent et vont continuer à s’effondrer. Et, nous fait remarquer un lecteur, il peut y avoir pire. Quand les entreprises s’arrêtent, elles consomment moins de pétrole. En matière de projection, nous dit-il, il faut « tenir compte d’un éventuel effondrement du secteur pétrole et gaz de schiste, qui serait une catastrophe d’une ampleur comparable à celui des subprimes et pourrait donc mettre à mal tout le système financier américain ». Et pas seulement américain, puisque nos grandes banques ont dans leurs bilans des milliards d’actifs des grandes entreprises pétrolières. Oui, notre réalité ressemble à un film catastrophe.

 

Le tout en trois mois.

 

« Au bougisme a succédé le confinement ». Mais au fait, où en étions-nous ? « Une volonté planétaire était à l’œuvre en l’absence de tout but et indépendamment de tout contenu (…). Produire pour produire, consommer pour consommer : la modernité mondialisée offrait, en effet, le désolant spectacle de cette circularité sans fin ». Avec des chaînes de valeur globalisées, à flux tendus, donc extrêmement vulnérables au moindre coup d’arrêt. Avec une organisation de la production mondialisée ignorant les distances et les frontières - lesquelles réapparaissent quand les producteurs se réapproprient leurs productions pour leur propre usage parce qu’il s’agit de sauver leurs populations et leurs économies. Ce qui est vrai à la fois pour notre industrie et pour notre alimentation, la recherche du moindre coût comme loi cardinale – explication des externalisations de nos entreprises. Ajoutons que la « modernité » façon OMC (Organisation mondiale du commerce) suppose que le doux commerce relègue la prudence stratégique au rayon des invendables. Transferts technologiques de l’Occident vers la Chine, naïveté en matière de surveillance et de renseignement – particulièrement avérée en Europe, ont été la règle. Quant au bougisme, devenu un must, marqueur d’une modernité qui se veut hédoniste et « ouverte », il affecte à la fois les plus aisés et, sous forme de tourisme de masse, de vastes populations (1,4milliard de touristes en 2019). Pour ne rien dire des migrations encouragées par l’ONU (2).

 

Chacun au fond connaît le tableau. Pour le vivre tout simplement dans l’insouciance, le combattre avec âpreté, y adhérer au nom de la mondialisation heureuse (elle l’a été un temps pour les plus pauvres) – idéologie défendue, imposée par les dirigeants jusqu’en Chine, avec une résistance récente aux Etats-Unis, celle des électeurs d’un Donald Trump honni de ses pairs, qui sait compter ses sous s’il ne voit pas très loin, encore que.

 

Mais comment les dirigeants politiques, l’un après l’autre autour du globe après la Chine, ont-ils été amenés à briser ce cercle ? Alain Finkielkraut est pour une fois optimiste : « La politique qui s’était mise au service de l’économie, en favorisant, du mieux qu’elle pouvait la circulation des capitaux, des hommes et des marchandises, a pris le risque de figer l’économie car des vies étaient en jeu, et que ce n’est pas le salut mais la santé qui est et qui demeure depuis le début des temps modernes, ‘‘le premier bien et le fondement de tous les autres en cette vie’’ (Descartes) ». Trop beau pour être vrai ? Si l’on revient à l’origine de l’épidémie, la Chine fait-elle partie du cercle de ceux qui ont ainsi vécu « le début des temps modernes » ? Quel est le prix de la vie humaine à l’aune des « caractéristiques chinoises » ? Parce que si l’on comprend bien, ce ne sont pas les vies humaines qui importaient au gouvernement central lorsque l’épidémie s’est déclarée (en novembre ? en décembre ?) autour du marché d’animaux vivants de Wuhan, mais de cacher l’événement à la population, de museler les témoins, de protéger son pouvoir. Les témoignages existent (3). L’expérience ne manquait pas à Pékin, qui avait été critiqué pour sa gestion d’un coronavirus précédent, le SRAS, apparu en 2002 et rapidement diffusé à trente pays – trafic aérien aidant. Mais ce n’est pas sauver des vies, informer le pays comme le reste du monde qui a été une priorité.

 

« Nous avons renoncé à nos droits en échange d’une protection », écrivait un internaute avant d’être effacé par la censure (3). « Mais de quel genre de protection s’agit-il ? Où nous mènera notre apathie politique ? ». La vigueur de la réaction du régime a été à la hauteur des enjeux : conserver le pouvoir, envers et contre tout.

 

Les voisins, Taiwan, Singapour, Corée du Sud, Hong Kong, échaudés par les épidémies précédentes, étaient préparés, ils ont agi vite et en ordre. Mais les autres ? « Si la logique économique régnait sans partage, nos sociétés auraient choisi de laisser faire » écrit encore Alain Finkielkraut. « La majorité de la population aurait été atteinte et immunisée. Seraient morts les plus vieux, les plus vulnérables, les bouches inutiles en somme. On n’a pas voulu de cette sélection naturelle ». Aurait-on pour autant voulu ménager les deux ? Sur le Vieux continent en effet, personne n’était prêt, personne n’avait anticipé. Les réactions sont venues tard, chacun avec des solutions différentes, confinement, essai d’immunité collective, mixte des deux – avec, comme en France (et plus encore aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni), le souhait de ne pas « figer complètement l’économie ». Quitte, devant la violence de l’épidémie, à revenir au confinement. La logique économique ne règne peut-être pas sans partage, résume un quotidien italien, Sole 24 Ore, « un diplomate européen nous le dit clairement ‘‘Quand ce sont des vies qui sont concernées, on ne regarde pas l’argent’’ ». Soit.

 

Mais ? « l’Europe décidera du destin de l’Italie, sur le courage ou pas de reconnaitre que le Covid-19 ne fait pas de distinctions et nous met tous au même niveau. Il nous pousse à l’unité car, que l’on veuille ou non, nous partageons le même destin. Mais si l’Union reste liée à ses logiques comptables au lieu de l’esprit d’unité, il est difficile de pouvoir changer de mentalité et les plus riches du club auront l’instinct de regarder à leurs milliards plutôt qu’aux cercueils, surtout ceux des autres » (via la revue de presse de l’ambassade de France à Rome).

 

De ce que l’on sait, et alors que le professeur Juvin (patron des urgentistes de l’hôpital Georges Pompidou) appelle, parce qu’il n’y a plus de lits de réanimation, à des ponts aériens et ferroviaires pour évacuer les patients d’Ile de France « partout en Europe », « c’est à ça que doit servir l’Union européenne » (LCI, le 27 mars), l’esprit qui règne dans l’UE est à la défense du vieux monde, de ses règles, de ses normes. Ni Angela Merkel, ni son ministre des Finances ni leurs alliés ne sont favorables à transgresser ces règles (émission de « coronabonds » mutualisés) pour répondre à la crise provoquée par l’arrêt des économies européennes : « Nous avons dit du côté allemand, mais aussi de la part d'autres participants, que ce n'était pas la conception de tous les Etats membres" d'émettre ces emprunts européens communs pour soutenir l'économie, a souligné Angela Merkel à l'issue d'un sommet par vidéoconférence ». On fermera le ban dans 15 jours – délai obtenu pour « réfléchir » par la France et l’Italie.

 

Qu’est-ce que ces dirigeants espèrent, Chinois et Américains inclus ? Revenir au modèle habituel, chacun pour soi s’il le faut. A cette « circularité sans fin » de la mondialisation heureuse. Sans, comme chacun en est témoin, qu’ils ne maîtrisent rien, en réalité. Ni le virus, ni le moyen de l’arrêter, ni les dégâts sur l’économie et les hommes, encore moins le système financier international. Ils réagissent au moment. Ils courent à l’aveugle – comme ils le faisaient avant l’embolie, d’ailleurs, plus attentifs aux marchés qui devaient tout régler qu’à réfléchir à ce que pourrait être le lendemain – sauf à tenir de grands discours sur une « économie verte » qui devrait nous sauver d’un réchauffement du climat. Chacun, les économistes, les experts, savait qu’un accident menaçait. D’où viendrait-il ? Là était la question.

 

La ruse de l’histoire, c’est que l’accident n’est pas venu du « climat », ni de la « finance », mais plus prosaïquement du dysfonctionnement d’un mode de vie nihiliste. Oui, il y a des frontières, particulièrement entre les hommes et les animaux, entre les hommes et les femmes, entre les peuples. Non, nous ne sommes pas faits pour les mouvements browniens. Non, nous n’avons pas besoin de normes, mais de coopération – et aussi de garder notre poudre au sec, ce qui n’est pas incompatible. Et non nous ne savons pas tout, dans aucun domaine. Alain Finkielkraut, qui s’enthousiasme de savoir que la planète est généreuse, qu’avec cette pause obligée on a aperçu un dauphin dans les eaux du Grand canal à Venise, conclut : « Cessons donc de faire les malins et de vouloir enfermer la réalité dans nos systèmes. Rappelons-nous Péguy: ‘‘Tout est immense, le savoir excepté’’ ».

 

L’histoire est rusée et la fin du film loin d’être écrite.

 

Hélène Nouaille

 

 

Notes :

 

(1) Le Figaro, le 26 mars 2020, Eugène Bastié, Alain Finkielkraut : « Le nihilisme n’a pas encore vaincu et nous demeurons une civilisation »

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/alain-finkielkraut-le-nihilisme-n-a-pas-encore-vaincu-nous-demeurons-une-civilisation-20200326

 

(2) Voir Léosthène n° 1339/2018, le 1er décembre 2018, Le nœud coulant du pacte sur les migrations

Emmanuel Macron s’apprête à signer, le 10 décembre prochain au Maroc un « Global compact for safe, orderly ans regular migrations » (pas de traduction officielle en français pour l’heure) élaboré au sien de l’ONU. Le président l’a confirmé lors de sa visite d’Etat en Belgique, lors d’une conférence de presse avec Charles Michel, le premier ministre belge. De quoi s’agit-il ? D’un texte en 23 « objectifs » qui présuppose que nous reconnaissons, à l’aune de notre expérience historique, que la migration « est une source de prospérité, d’innovation et de développement durable dans notre monde globalisé et que ces impacts positifs peuvent être optimisés en améliorant sa gouvernance ». S’agit-il, bien que le texte soit non contraignant, d’établir, comme s’en défend la représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU, Louise Arbour, « un droit à la migration » ? De contraindre les médias à plaider dans ce sens en suspendant « l’attribution de fonds publics ou d’un soutien matériel aux médias qui promeuvent systématiquement l’intolérance, la xénophobie, le racisme et autres formes de discrimination envers les migrants » ? Questions.

 

(3) Question Chine, le 31 janvier 2020, Jean-Paul Yacine, Wuhan, crise médicale et craquements dans l’appareil

https://www.questionchine.net/wuhan-crise-medicale-et-craquements-dans-l-appareil

 

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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 15:39

La crise est aussi celle des savoirs. Tel est le propos de Bernard Stiegler qui dans un long entretien sur Quartier Libre tente d'expliquer que les situations de blocage tant politiques que sociaux ou économiques relèvent largement d'une véritable crise de la pensée, une pensée aujourd'hui morcelée, émiettée dans de multiples champs disciplinaires qui interdisent une vision globale de notre monde. La crise est ainsi une question épistémologique pour  laquelle tous les apprentis intellectuels devraient se mobiliser et ce dans une démarche collective. A cet égard il serait possible de prendre pour point de départ la forte position d'Aristote que notre ami Henri Temple vient de nous suggérer: ''Cette obsession de la réduction en parcelles présumées simples, de la séparation, de la décomposition en longues chaînes de raison toutes simples, qui semble caractériser toutes les manifestations de la science moderne, ne nous incite-t-elle pas à former nos jugements par une myopie déraisonnable ? ''  Les propos de Bernard Stiegler sont parfois un peu long et connaissent des circonvolutions que l'on pourrait alléger. Pour autant ils méritent d'être médités tant il est vrai que nous avons l'impression, par exemple du point de vue de la crise du politique à l'échelle planétaire, que l'humanité semble connaitre une véritable impasse.

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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 08:07

Nous publions aujourd'hui le point de vue de Gaël Giraud. Prêtre catholique membre de la compagnie de jésus, il est outre sa qualité de docteur en Théologie, économiste et mathématicien. Il fût un moment "quant" avant de devenir chef économiste dans l'Agence française de Développement. Gaêl Giraud s'est distingué dans son opposition radicale lors de la loi de 2013 concernant la séparation des activités bancaires….séparation qui n'a pas réellement entamé les immenses avantages de la banque universelle. 

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12 juillet 2018 4 12 /07 /juillet /2018 12:36

Emmanuel Macron, meilleur anglophone que votre serviteur, aurait pu profiter de l’article récent qu’un chroniqueur du Financial Times a consacré à la dette publique italienne[1]. John Plender, dont il s’agit, résume en deux phrases quarante années d’Histoire de notre voisine. « J’avais coutume de dire dans les années 80 que l’Italie était une bonne économie entravée par un Etat inopérant. Aujourd’hui, La troisième économie de la zone euro est faible et entravée par une union monétaire dont l’impact est substantiellement néfaste ». On subodore que John Plender n’est pas un de ces journalistes ravis de la crèche européenne.

L’auteur souligne que le revenu par tête en Italie est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était au moment de l’incorporation dans l’union monétaire et que les dirigeants politiques ont joué constamment le jeu de l’austérité budgétaire imposée par Bruxelles, au point de réaliser des excédents primaires, ce qui signifie que les dépenses sont inférieures aux recettes, hors intérêts dus sur la dette accumulée.

John Plender aggrave son crime de lèse-majesté européenne quand il nous dit que l’union monétaire a installé un taux de change inapproprié tout particulièrement pour le secteur manufacturier qui souffre d’un « écart de compétitivité de 30 pour cent vis-à-vis de l’Allemagne ». Et il ne voir pas comment réaliser la déflation des salaires qui résorberait cet écart. Par voie de conséquence, l’Italie s’enfonce dans un chômage chronique qui atteint des proportions ravageuses chez les jeunes avec un taux de 35 pour cent.

En dépit des efforts d’austérité accomplis par tous les gouvernements des vingt dernières années sans exception, ce qu’oublient de dire nos médias, l’Etat italien est aujourd’hui affligé d’une dette supérieure à 130% du PIB, la seconde par l’importance de la zone euro. Tous les efforts accomplis entre 2000 et 2008, qui avaient permis de la réduire à 105% du PIB ont été annulés et au-delà par les trois récessions successives qui ont crucifié l’Italie entre 2008 et 2016. Et la seule échappatoire, qui consisterait à monétiser la dette discrètement, est interdite par l’union monétaire qui joue ainsi deux fois son rôle de souricière.

C’est là que le cas de John Plender devient pendable : « Les leçons de l’Histoire ont montré que des niveaux très élevés de dette n’ont pu être que rarement ramenés à des niveaux  acceptables sans une répudiation formelle ou un défaut informel par l’inflation ». L’Angleterre offre un cas exceptionnel de réduction normale de la dette mais il lui a fallu 98 ans pour résorber l’immense dette issue des guerres contre Napoléon, l’Angleterre, première puissance industrielle, bancaire et maritime du monde durant la période concernée ! En sens inverse, l’Italie a pu surmonter la dette issue de la Grande Guerre au prix de deux répudiations partielles prononcées par Mussolini, puis celle provoquée par la Deuxième Guerre Mondiale, grâce à l’inflation.

Nous pouvons tirer la conclusion qu’impose son propos : l’Italie ne peut rembourser sa dette, non plus que la Grèce, le Portugal ou l’Irlande. La France, l’Espagne, la Belgique sont à la merci d’un ralentissement ou d’une récession qui porterait leurs dettes publiques au niveau de l’Italie[2]. Les Européens sont pris au piège qu’ils se sont tendus à eux-mêmes en adoptant l’unification monétaire.

Otages des banques

Encore le procès qui vient d’être fait reste incomplet. L’essentiel des dettes ainsi accumulées au fil du temps se trouve aujourd’hui dans les comptes des grands agents financiers : les fonds de placement, les sociétés d’assurance et les banques. Les banques surtout. La souscription des dettes publiques par les banques est la face cachée de notre Histoire financière récente. Elle s’est faite en deux temps.

Dans un premier temps, il y a près de quarante ans, les banques ont offert  aux Etats de les délivrer de la patate chaude des déficits en prenant ferme leurs nouveaux emprunts. La complicité qui s’est établie ainsi, en arrière-plan du débat officiel, explique entièrement l’inertie des Etats face aux comportements dévoyés de la corporation bancaire : un troc a été passé au terme duquel les gouvernants s’abstenaient de réglementer les activités financières en contrepartie du soutien formel que las banques accordait à leur crédit.

Plus tard, avec la crise de l’euro, la situation de dépendance réciproque des Etats et des banques s’est renforcée sous la conduite de la BCE. Pour sauver les Etats et les banques avec eux, tout en sauvant l’euro, cela va de soi, il a fallu remonter à toute force la valeur des dettes publiques qui s’était affaissée ou effondrée. C’est la raison d’être du Quantitative Easing mené de la main du maître Draghi. Avec l’argent tombé du ciel de la BCE, les banques ont continué à acheter les emprunts nouveaux émis par les Trésors Publics en acceptant les taux les plus bas de l’Histoire. L’Allemagne emprunte aujourd’hui à 0,4%, la France à 0,8%, L’Espagne à 1,3%. Et c’est là la raison pour laquelle les dettes publiques se sont stabilisées dans les pays du Sud. Des Etats potentiellement insolvables sont traités comme les débiteurs les plus fiables qu’on ait jamais vu sur les marchés du crédit. Cherchez l’erreur.

Dans le monde financier, personne n’est dupe de cette manipulation. L’artifice est appelé à se dévoiler dès la prochaine crise. Et l’on imagine mal quel nouvel artifice prévaudra.

Reste la ressource de la mutualisation des dettes publiques de la zone euro, solution que notre président avance avec conviction depuis qu’il est installé à l’Elysée. Elle n’est pas nouvelle puisque certains financiers l’avaient préconisée dès l’éclatement de la crise de l’euro. Cette mutualisation serait assortie d’un contrôle des dépenses à partir de Bruxelles qui marquerait la fin de la souveraineté budgétaire des Etats. Le nerf de la guerre serait dans les mains d’un bureaucrate plus ou moins germanique.

J’aimerais cependant insister sur un point oublié par le débat public. Le mélange des dettes de l’Europe du Sud, du Nord et d’ailleurs rappelle étrangement les CDO, ces titres financiers qui combinaient le subprime rate, le prime rate et d’autres emprunts de qualité intermédiaire, titres qui ont joué un rôle décisif dans la crise financière de 2008. Nous aurions donc une récidive de cet artifice dangereux avec le projet de mutualisation des dettes publiques de la zone euro : le subprime rate grec, italien et portugais, le prime rate allemand et néerlandais, la qualité intermédiaire française et belge entreraient dans la composition de ces nouveaux CDO d’origine publique.

Il s’agit, ni plus, ni moins, de prendre en otages l’économie et le contribuable allemand pour préserver les banques et l’euro, permettant de faire jouer la solidarité financière entre les clochards du Sud et les nantis du Nord. Berlin l’a compris qui a fait obstacle aux demandes de Paris au prix d’une concession sur l’accroissement du budget de l’Union. Mas les demandes du président français trahissent la nature de son projet. Dès lors, de quoi Macron est-il le nom ? D’un militant de l’Europe intégrée ou d’un majordome de la corporation bancaire ? Sans doute une peu les deux, car il incarne cette dialectique de l’idéologie et des intérêts qui est au cœur de l’expérience néolibérale.

                                                                                               Jean-Luc Gréau.

*******

 

 

[1] « Investors set to remain unforgiving on Italian populist’s debt diagnosis » John Plender Financial Times 30 mai 2018.

[2] La récession de 2008 a porté la dette publique française de 65% à 85% du PIB, la crise de la zone euro  l’a porté à près de 100%.

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