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31 mai 2022 2 31 /05 /mai /2022 08:32

Olivier Passet ( XERFY) affiche dans le texte ci-dessous une interprétation très innovante du ralentissement des gains de productivité. Loin d’être technique comme nombre d’explications économicistes, ce ralentissement serait fondamentalement d’essence politique et correspondrait aux effets sans doute inattendus d’une prise de pouvoir par une nouvelle catégorie d’élites. Le caractére simplement descriptif de la thèse développée ne permet toutefois pas de conclure que la corrélation vérifiée entre nouvelle élite et productivité correspond à un lien causal réellement démontrée.  

C’est le paradoxe de notre époque. Nos économies concurrentielles déploient une armada de stratèges, de spécialistes en optimisation des organisations ou des flux, de plus en plus de cerveaux chargés de connaissances managériales ou marketing, placent les entreprises sous la tutelle d’actionnaires guettant le moindre faux pas en matière de profitabilité, font planer la menace ultime de l’intrusion de fonds activistes pour les groupes tentés par la mollesse, et cette mise sous pression débouche sur une érosion lente et sûre de la productivité horaire du travail. Ce constat peut être fait en France, mais aussi en Allemagne. Il est moins vrai pour les États-Unis qui sont engagés depuis plus longtemps sur un sentier de faible croissance de la productivité, partant d’un niveau plus haut que l’Europe. Mais au fond, lorsque l’on prend du recul, plus nos productivités européennes se rapprochent du niveau américain, plus elles s’essoufflent. Comme si en « américanisant » nos modes de  régulation, nous avions américanisé notre productivité.


Cette érosion donne lieu à de multiples interprétations. La plupart se focalisent sur les carences des moins qualifiés. Trop faible mobilité de ces populations laborieuses qui se doivent d’être malléables. Défauts de formation, de compétences, évaporation des emplois de fabrication, et explosion concomitante des petits jobs de services à faibles productivité, émiettement et inefficience du tissu productif, en manque d’ETI, déficit de R&D etc… Si l’on débarrasse ces analyses de leur vernis technique, force est de constater qu’elles contiennent en creux une forme de procès du bas par le haut de la pyramide sociale. C’est le peuple et le petit patron réfractaire qui pèche par résistance à l’adaptation et qui ralentit l’ascension de nos économies. Les intelligents ne font jamais le procès de l’intelligence. Les universitaires et experts en appellent à toujours plus de moyens pour l’enseignement, la fabrication de diplômés et la R&D autrement dit pour eux-mêmes.


En 2013, l’anthropologue David Graeber a jeté un pavé dans la mare et bousculé la bien-pensance en créant le concept de « bullshit jobs », qui prolonge une réflexion de plus longue haleine sur la bureaucratie d’entreprise. A travers ce terme, Graeber pointait la prolifération dans nos sociétés de jobs qualifiés bien payés à l’utilité contestable et peu objectivable. Ces jobs dont la mise à l’arrêt n’aurait de conséquence ni immédiate ni catastrophique sur le cours de l’économie, contrairement aux infirmières, éboueurs, dockers etc. Comme l’ont bien révélé les premiers confinements de 2020. Son intention n’était pas de fournir une explication au paradoxe de la productivité. Mais elle en offre bien en creux une interprétation.


Je passe sur la taxinomie amusante de Graeber, en 5 types de « bullshit jobs », des « sbires » (qu'une entreprise recrute pour faire comme la concurrence), « aux sparadraps » (chargés de résoudre un problème qui n'existe pas), en passant par les « petits chefs » (supervisant des gens qui se débrouillent très bien tout seuls) etc., bref, ces boulots de cols blanc qui se légitiment sur la productivité des autres et ajoutent in fine des process aux process déjà existants. Ce que pointe Graeber, c’est la propension des organisations à produire des rituels de travail, souvent superflus voire néfastes, comme si tout le système s’ingéniait à faire échec à la prophétie de Keynes, selon laquelle les progrès technologiques permettraient d’ici la fin du XXe siècle de réduire le temps de travail hebdomadaire à 15 heures par semaine. Par crainte de cette vacuité, les cercles d’élites les plus formées, prospéreraient, privilégiant les complaisances de réseau, l’esprit de corps. Ils capteraient une part croissante de la valeur, trusteraient les plus hauts salaires, reportant la pression sur les rangs inférieurs, démultipliant les tâches pour absorber leur propre coût. Vraie ou fausse, cette thèse a au moins le mérite de questionner autrement la productivité.
Sans trancher la question de savoir si ces métiers sont la réponse incontournable à une complexité croissante, sans lesquels nos organisations ne seraient plus pilotables, ou une couche superflue, force est de constater qu’ils montent en puissance dans nos économies. Il suffit de regarder l’évolution de la part des cadres ou professions intellectuelles dans l’emploi en France pour s’en convaincre. Ou celle des services scientifiques et techniques les plus chargés en ce type de compétences, de gestion, de conseil, de contrôle, d’ingénierie, de R&D, de marketing. Il suffit aussi de regarder la productivité intrinsèque de ces services en comparaison des secteurs de fabrication. Ces mesures sont certes très imparfaites. Et à vrai dire contestables. Mais elles posent bien la question de l’efficacité de ces métiers. Si leur principale fonction est d’accroître l’efficacité des autres, alors pourquoi la productivité d’ensemble de l’économie tend à se tasser ? Approche trop stéréotypée du management, trop livresque, trop top down, teintée de la méconnaissance intime des tâches et des organisations à gérer. La question doit être soulevée. Et elle a au moins le mérite d’expliquer pourquoi le sentiment de mise en pression permanente des individus ou de la sous-traitance, les pathologies au travail montent, sans que la productivité horaire en porte la trace.

 

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23 mai 2022 1 23 /05 /mai /2022 10:00

Ce bref billet que Charles Gave vient de publier est, au-delà d’un vocabulaire sans doute un peu rude, en parfaite harmonie avec les thèses défendues sur notre blog. Bonne lecture et bonne réflexion.

Il y a trois mois, la Russie envahit l’Ukraine et tout a été dit sur les origines du conflit et les responsabilités de chacun dans son déclenchement.

Mais ce qui a été assez peu analysé fût la réponse au conflit des autorités européennes proprement dite (Bruxelles), mais aussi de certains pays comme la France et l’Allemagne.

Ce sont ces réponses que je vais analyser, pour en tirer la conclusion que les effets de cette guerre seront graves, mais beaucoup moins sérieux que les conséquences des décisions imbéciles qui furent prises par nos autorités à l’occasion de ce conflit.

Par exemple .

  1. Le ministre de l’économie française (si, si, il y en a un),  annonce avec un très joli coup de menton que « Nous allons provoquer l’effondrement économique rapide de la Russie. », le « nous » signifiant sans doute les services de Bercy, qui ayant déjà foutu en l’air l’économie française dans les dernières décennies avaient reçu l’ordre de s’attaquer maintenant à l’économie de la Russie et de la mettre au tapis le plus rapidement possible. A moins que ce « nous « ne signifie l’armée européenne partant en guerre contre la Russie, unie comme un seul homme sous le commandement de …(je cherche, mais le commandement de l’armée européenne n’est pas encore précisé, puisqu‘il n’y a pas d’armée européenne, à ma connaissance tout au moins ). Ou alors, il s’agissait d’un « nous » de majesté, Bruno Lemaire se prenant pour Louis XIV et parlant de lui à la première personne du pluriel ?
  2. Le président Français pour confirmer les dires de son ministre de l’économie, nous informe que l’économie Russe est « en état de cessation de paiement » et qu’elle va s’effondrer très rapidement puisque l’Europe allait cesser tout achat de matières premières (gaz pétrole, charbon, métaux, etc..) à la Russie et que la Russie n’aurait plus accès au système de paiement international Swift. Et le même président de nous annoncer que des mesures fortes allaient être prises contre la Russie et qu’elles avaient déjà commencé, puisque les réserves de change Russes en Euro ou en dollar étaient confisquées aussi bien à la BCE qu’à la banque centrale américaine. D’après le ministre des Finances Américain, madame Yellen,  qui était auparavant la Présidente de la Fed, ces confiscations étaient parfaitement illégales puisqu’elles ne pouvaient avoir lieu qu’après une autorisation donnée par les Nations -unies. On attend toujours…
  3. Et les mesures d’interdiction de tout commerce avec la Russie furent prises dans la foulée et entérinées dans des accords solennels passés à Bruxelles, ce centre de la démocratie mondiale, où seule règne la Loi et la recherche du bien commun.

Résultats.

Le rouble, au moment où le Président Français et son ministre disait que l’économie Russe allait s’effondrer était en forte baisse contre l’Euro étant passé de 75r/$ a 150r/$ et les journalistes français de nous décrire un Poutine, errant dans un palais solitaire et glacé comme le disait le poète, en parlant de quelqu’un d’autre sans doute…

Hélas, la réalité vint rapidement doucher toutes ces belles attentes.

D’abord, de nombreux pays, en Europe même, ne peuvent tout simplement pas se passer d’acheter du gaz, du pétrole ou du charbon à la Russie sans que leurs économies ne s’effondrent immédiatement.  Sans énergie, pas d’économie, puisque l’économie n’est que de l’énergie transformée. Et je ne parle pas de la Grèce,  ou du Portugal, mais de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, de la Hongrie… Et ces pays ne peuvent pas en acheter ailleurs puisqu’il n’y en a pas de disponible , personne n’ayant investi depuis quinze ans dans la recherche de combustible fossile, sauf en Russie. Et donc, des dérogations « temporaires » à l’achat de produits russes furent instaurées, ces pays jurant, qu’avant l’aout, foi d’animal, ils cesseraient tout achat de gaz , de pétrole ou de charbon en Russie, promis, juré.

Mais là, coup de théâtre : le Président Russe exige que les acheteurs paient en roubles, puisqu’il est interdit de dollar et d’euro. On voit mal en effet pourquoi il vendrait ses matières premières en recevant des monnaies qu’il n’aurait pas le droit d’utiliser.

Fureur générale en Europe, qui refuse « cette rupture de contrat unilatérale », complètement attentatoire au droit international ,ce qui n’empêche pas toutes les compagnies importatrices de gaz ou de pétrole de payer en roubles leurs achats, comme le demandaient les russes, faute de quoi les économies allemandes, hongroises, autrichiennes etc… et seraient déjà à l’arrêt.  De fait, toutes les grandes sociétés en Europe semblent se contrefoutre complètement des recommandations, des ordres ou des interdictions de madame Von der Leyen. Mais selon certaines informations que je n’ai pas pu vérifier, ceux qui achèteraient le plus en roubles, et de très loin, seraient les Italiens et personne ne comprend tres bien pourquoi. Mais la rumeur qui court est que ces achats seraient pour le compte des clients allemands des sociétés de trading Italiennes. En quelque sorte, les Allemands qui ne veulent pas acheter aux Russes pour ne pas fâcher les écolos qui font partie de la coalition au pouvoir outre Rhin ne voient aucun inconvénients à acheter à des Italiens ou à des Suisses, ce qui montre un sens aigu de la solidarité que chaque européen ressent envers les Ukrainiens.

Résumons-nous : l’idée de cesser d’acheter des matières premières énergétiques en Russie pour la mettre à genoux en quinze jours a échoué de façon grotesque et humiliante et pour l’Europe et pour chacune des Nations qui en fait partie. En fait, l’Europe institutionnelle a géré cette crise aussi mal que celle du Covid , mais le pire est que ce n’est pas fini : non seulement, il va nous falloir acheter nos hydrocarbures en rouble, mais en plus il va falloir acheter, toujours avec des roubles, les matières premières alimentaires et les engrais pour que nous puissions nourrir nos populations. et ce d’ici à la fin de l’année

Depuis la fin 2019, le cours du pétrole est monté de 81 %, mais le prix du blé a été multiplié par 2.6. Et les récoltes s’annoncent mauvaises en Inde, aux USA,  au Canada, peut-être en France (sécheresse, inondations, manques d’engrais)…

Et c’est ici qu’il faut se souvenir que la Russie et l’Ukraine assurent environ 40 % des exportations mondiales de grain (3/4 Russie, ¼ Ukraine) et que seule la Russie pourra assurer ces contrats à l’exportation, tous les ports Ukrainiens étant fermés.

Et comme je sais que 100 % des importations de blé égyptiennes ou tunisiennes venaient d’Ukraine ou de Russie, je me dis que la machine migratoire d’Afrique du Nord va se remettre en route et que la Méditerranée va être encombrée cet automne.

Il me semble donc tout à fait évident que les Russes seront prêts à exporter vers les pays en Europe ou ailleurs, à condition bien sûr que le paiement ait lieu …en rouble encore une fois.

Les Russes ne verront aucun inconvénient à prêter des roubles aux Egyptiens ou aux Tunisiens,  contre quelques menus services rendus en Libye, mais certainement pas aux Européens.

Et ce qui est en train d’émerger grâce à l’inénarrable incompétence de l’Europe institutionnelle est un monde où nous aurons besoin de roubles pour pouvoir acheter les matières premières dont nous aurons besoin dans le futur, et nous nous sommes interdits toutes les issues pour pouvoir acquérir ces roubles.

Par exemple, nous ne pouvons plus vendre de voitures et d’avions ou de machines-outils aux Russes, pas plus que je ne peux leur vendre ma maison à Avignon et les Russes cette année vont passer leurs vacances en Turquie et non pas à Saint Tropez.

La question essentielle qui se pose est donc : d’où vont venir les roubles pour acheter et notre énergie, et notre nourriture, et nos engrais et nos grains ?

La seule réponse est qu’il nous faudra livrer tout ou partie de nos réserves d’or et que le rouble n’a pas fini de monter tandis que l’euro, lui, n’a pas fini de baisser et avec lui notre niveau de vie.

Ce qui m’amène à ma conclusion.

Medvedev, dans une de ses dernières communications officielles, a dit que les autorités européennes avaient fait preuve « d’un crétinisme institutionnel » remarquable pendant toute la période, ce qui est surprenant dans une communication officielle, mais ne m’étonne pas, tant je suis d’accord.

Je dis que cette crise était parfaitement évitable, mais que le personnel européen dans la gestion des problèmes, a été d’une nullité comparable à celle du personnel politique français en 1939 , et que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Un tel désastre diplomatique, économique, politique  devrait amener à des sanctions, madame Von der Leyen et ses deux acolytes devraient être virés toutes affaires cessantes, la commission ramenée à ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, un simple secrétariat, tandis que la BCE devrait cesser d’exister avec l’Euro, la cour de justice et la cour des droits de l’homme, ce qui permettrait à une nouvelle génération d’élus nationaux d’arriver au pouvoir partout en Europe.

Voilà qui permettrait de sauver ce qui peut encore être sauvé de la construction européenne, la tour de Babel ayant une fois de plus été détruite en temps utile.

Faute de quoi l’Allemagne et d’autres peuples européens, en particulier les Italiens (qui vont voter bientôt), les Hongrois et les Grecs, et qui sait les français tous habillés en jaune, vont vouloir sortir de la construction européenne comme l’ont fait les Britanniques pour pouvoir redevenir des nations «souveraines » dont les élus auront comme mission de défendre les peuples qui les ont élus et non pas les intérêts de l’OTAN.

Quant au Président nouvellement élu par les Français, on peut espérer qu’il cessera de nous parler de Souveraineté Européenne, qui n’a jamais existé et qu’ayant échoué dans tous les domaines, il fera ce que tout homme d’honneur ferait dans ce cas, démissionner et disparaître.

Mais en ce qui concerne ce dernier point, j’ai comme un doute.

Charles Gave

 

 

 

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18 mai 2022 3 18 /05 /mai /2022 15:29

On ne peut qu'appuyer le point de vue d'Olivier Passet XERFY) qui se trouve exprimé dans ce très court billet.

 

Voici comme à chaque grand soubresaut du monde depuis 20 ans, que ressurgit la thématique de la bascule dans une nouvelle ère du capitalisme. Ce fut le cas après la dégringolade des bourses entre 2000 et 2003 qui semblait sonner le glas d’une économie de bulle surestimant les promesses d’un monde plat, hyper-fluide ayant aboli les distances et dont les technologies de l’information et communication ouvraient un horizon de croissance dématérialisée infinie ; le monde d’après devait se recentrer sur l’industrie, rebâtir de vrais moteurs de productivité et cesser de mythifier l’entreprise sans usine et sans frontière. Ce fut encore le cas après 2007, qui devait mettre un terme à une financiarisation débridée ayant conduit le monde au bord d’une faillite systémique. Le monde d’après serait celui de la régulation et d’un retour des États. C’est à nouveau le cas avec la pandémie, où l’on nous promet une ère de revalorisation de la proximité, de la traçabilité, des circuits courts et l’avènement d’un capitalisme responsable au plan social et environnemental. Et c’est à nouveau le cas avec la guerre en Ukraine, qui annoncerait une nouvelle régionalisation et sécurisation des échanges, une accélération des agendas climatiques au nom de l’indépendance. A chaque crise, le mot relocalisation revient comme un leitmotiv.


Et à chaque fois cette idée, nourrit l’espoir d’un retour au réel après plusieurs décennies d’exubérance, qui ressemblerait à un grand Kondratieff, mais exclusivement financier, patrimonial, déconnecté de l’économie réelle et qui se serait même développé à son détriment, sur la base d’une dégradation des conditions de travail (précarisation, polarisation entre non qualifiés et qualifiés, panne de l’ascenseur social, affaiblissement syndicats etc.) ; qui aurait concentré les gains patrimoniaux sur une infime minorité ; qui aurait relégué au second plan les enjeux de bien-être, chargeant le panier de consommation de dépenses contraintes qui n’auraient qu’une faible portée libératrice (contrairement à l’automobile ou à l’équipement ménager des années d’après-guerre) : prolifération des astreintes et notamment des dépenses afférentes au logement, à la communication addictive, à l’assurance, à la sécurité etc. ; coup d’arrêt au mouvement de baisse séculaire de la durée du travail, qui était vécu avant l’ère de la financiarisation comme constitutive du progrès. Sans parler du plafonnement, voire de la baisse de l’espérance de vie dans les pays avancés, de populations gavées au-delà de la satiété et exposées aux risques sanitaires.


Et il est vrai que si l’on reste sur le registre du logico déductif, plus que jamais la transmutation du capitalisme parait inéluctable.


Nous croyions que l’inflation était définitivement vaincue… Que la boucle prix salaire était reléguée aux oubliettes compte tenu du déséquilibre de rapport de force entre capital et travail…et voici que l’inflation et les conflits de partage reviennent au premier plan. La phase de désinflation, puis de grande modération à taux zéro, créant des opportunités de levier considérable pour la finance serait donc arrivée à son terme. La finance va devoir réapprendre à vivre avec des taux d’intérêts positifs. Voici aussi qu’au même moment, sur fond de déclin démographique, le travail redevient une ressource rare. Le rapport de force inégal entre travail et capital se rééquilibre, créant aussi un nouveau potentiel de conflictualité au sein des entreprises et recréant un besoin d’instances médiatrices pour en pacifier la résolution. Nous pensions que la globalisation des échanges de marchandises et de capitaux était un phénomène peu réversible, et voici que pour des raisons de sécurité des approvisionnements concernant des matériaux critiques, et non plus seulement par vertu sociale ou écologique, les entreprises doivent prendre au sérieux les enjeux de déglobalisation, de relocalisation, de circuits courts, d’économie circulaire. Les grands fonds d’investissement nous promettaient jusqu’ici la prise en charge de la réorientation des investissements pour opérer la transformation climatique, et voici que partout, les États reprennent la main face à l’urgence. Déglobalisation, planification, revalorisation du travail, sobriété semblent la seule issue pour sortir de l’impasse.


Oui mais, comme je l’ai dit d’entrée, ce n’est pas la première fois depuis 20 ans que nous caressons l’idée d’une nouvelle ère. Et chaque fois ce pronostic vire au fiasco. A tel point que la véritable question à ce jour est la suivante : par quelle nouvelle ruse de l’histoire une crise qui devrait porter un coup fatal aux folles dérives du capitalisme peut virer en nouveau tremplin d’une hyper mondialisation financière et digitale étanche aux enjeux climatiques ? Il suffit alors de scruter les énormes profits réalisés par les grands énergéticiens, la démultiplication des chantiers dans ce domaine, la formidable cash machine que peut constituer l’épisode d’inflation pour les géants du numérique à coût fixe, d’envisager demain l’effet du reflux du prix des matières premières et des taux d’intérêt sur des  bourses qui redémarreraient en fanfare. Pour comprendre  que ni les géants de la gestion de fond,  ni ceux du numérique ne sont proches de lâcher la main sur le façonnage d’un monde qui doit se conformer à leurs phantasmes avant de répondre à l’intérêt commun. 

 

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25 avril 2022 1 25 /04 /avril /2022 07:03
 

Emmanuel Macron reste notre Président.

Les forces qui le soutenaient ont encore une fois gagné.

Mais hélas, une fois de plus, la France a perdu.

Une Constitution inique, couplée à un système électoral encore plus injuste a interdit au Peuple de s’exprimer.

Explication.

La France aujourd’hui est scindée en trois groupes

  1. Au centre, la bourgeoisie des grandes villes qui représente environ 35 % des voix, qui contrôle les médias, qui a monopolisé le pouvoir politique et qui occupe toutes les places du pouvoir intellectuel depuis des lustres.
  2. Aux deux extrémités, d’un côté, les banlieues (20% des votes), qui votent pour Mélenchon (par crainte de Zemmour?), et de l’autre la « France de la périphérie » (30% cf. les analyses de Christophe Guilluy), qui votent RN.

Il y a donc à peu près cinquante pour cent de français qui s’opposent, et depuis longtemps, au gouvernement par la bourgeoisie des villes. Et pourtant, les représentants de cette bourgeoisie sont élus à chaque fois et continuent à dominer la vie politique Française.

Pourquoi ?

  • La première explication se trouve dans ce qu’il est convenu d’appeler le « piège de Mitterrand » qui fonctionne grâce à la diabolisation de la droite soi-disant  « fasciste », diabolisation puissamment relayée par tous les media contrôlés d’une main de fer par les supporters de la bourgeoisie technocratique qui les contrôlent.  En excluant environ 30 % des votes en France,  et en fusionnant les deux partis de gouvernement en un seul parti sous l’égide de monsieur Macron,  voilà qui a permis au parti de l’étranger de garder le pouvoir la dernière fois, avec un peu moins d’un tiers des votes. Le succès de monsieur Macron ne s’explique au fond que par la coalition entre Juppé et Fabius pour se débarrasser du Peuple, qui les gêne beaucoup.
  • La deuxième raison qui explique le maintien au pouvoir de cette minorité est simplement l’insigne médiocrité de l’ancienne droite de gouvernement qui a accepté il y a bien longtemps l‘excommunication Mitterrandienne de la droite populaire et qui partage quasiment l’ensemble du programme de la droite technocratique . De ce fait, cette droite, qui a trahi la France, est en train de disparaître. Elle ne peut plus être élue,  et elle le sait, mais elle peut encore empêcher la droite populaire de gagner, et se glorifie de cette capacité, ce qui est curieux. C’est sans doute ce qu’elle a encore fait cette fois-ci.
  • La troisième cause est la trahison du peuple par la Gauche, qui a embrassé les valeurs internationalistes du centre technocratique plutôt que de maintenir ses valeurs populaires et nationales.  Qui plus est, cette gauche a présidé à l’écroulement de notre système d’éducation qui, du meilleur du monde, est passé en quelques décennies à une fabrique de crétins (Brighelli). Et ceux qui sortent de cette machine à décerveler ne sont pas des citoyens, mais des sujets, ce qui était sans doute le but à atteindre. Mais voilà aussi qui a tué l’ascenseur social, en panne depuis des décennies et interdit l’assimilation des nouveaux immigrants.

Le Président nouvellement élu, est donc certainement légal mais il n’est en rien légitime puisqu’il représente à peine trente pour cent des électeurs inscrits et que tout a été fait pour diviser les 65 % restants.

La question que l’on peut légitimement se poser est donc la suivante : Comment un homme aussi limité intellectuellement et humainement (voir son attitude pendant le débat avec madame Le Pen) et que plus de la moitié au moins de ses compatriotes haïssent passionnément, pourrait-il demander les sacrifices aux français que le futur va exiger ?

L’évolution du monde ne va en effet pas faciliter la tâche du nouvel élu.

Revenons sur quelques-uns des défis que notre pays va devoir relever.

  1. Une guerre en Europe qui est intrinsèquement reliée à la crise énergétique majeure qui va nous frapper, puisqu’une grande partie de notre énergie venait de Russie et qu’il va falloir, soit s’en passer, soit ne plus la payer en Euro, mais en rouble (indexé sur l’or) ou en dollar. Dans les deux cas, cela veut dire une baisse profonde de notre niveau de vie et de nos capacités d’action en tant que Nation. Toute hausse du prix de l’énergie se répercute automatiquement sur l’inflation,  à la hausse, et sur le niveau de vie, à la baisse et frappera le plus violemment les plus démunis des Français.
  2. Cette guerre amène inéluctablement à une césure du monde en deux camps et donc à une nouvelle guerre froide, tout cela demandant des augmentations des dépenses militaires alors que nous n’en avons pas le premier sou.
  3. Des fractures profondes en France entre les banlieues, la France périphérique et la France des grandes métropoles. Monsieur Macron a amplement montré dans le passé le mépris qu’il avait envers la France de la périphérie et l’on peut craindre de nouvelles jacqueries semblables a celles que nous avons eu au moment des gilets jaunes.
  4. Une fracture entre les banlieues et le reste du pays dont rien ne laisse présager que le Président saura la traiter, bien au contraire.
  5. Un changement profond du système monétaire mondial qui va rendre beaucoup plus difficile le financement de notre dette par les pays ayant des comptes courants positifs, puisque nous pourrions leur piquer leurs réserves s’ils venaient à nous déplaire, ce qui implique que nous allons souffrir de taux d’intérêts beaucoup plus élevés que par le passé, ce qui va rendre le poids de notre dette rapidement insupportable.
  6. Un poids de l’Etat absolument démentiel, 61 % contre 55 % quand monsieur Macron a été élu pour la première fois. La seule façon de faire baisser ce poids serait que nous retrouvions une croissance du secteur privé supérieure à 2 % , ce qui paraît bien difficile puisque nous savons déjà que compte tenu de la hausse des prix de l’énergie depuis quelques trimestres, nous allons connaître tres bientôt une nouvelle récession.  Et comme notre production industrielle en volume est inférieure de plus de 10 % à ce qu’elle était en 1998, moment où nous sommes entrés dans l’Euro, nous serions bien incapables de répondre à une augmentation de la demande venant de ces pays. Nos déficits extérieurs (80 % dus à nos importations d’énergie) vont donc exploser à la hausse, alors même que nous serons en récession et avec une inflation galopante. Et donc, nos déficits budgétaires vont encore une fois grimper, amenant la dette à plus de 150 % du PIB.

7.Des systèmes sociaux et de retraite à l’agonie et non financés, qui mettent en péril notre solvabilité tant ils sont incompréhensibles et mal gérés.

Le futur qui nous attend, c’est ce qu’a connu la Grèce depuis plus de dix ans.

Aucun de ces problèmes ne pourra être réglé sans que la population comprenne les mesures qu’il faudra prendre et y adhère.

Toute l’histoire des cinq dernières années semble montrer que le Président essaiera une fois de plus de passer en force et que des graves troubles sociaux en seront la conséquence.

Quand je lis la liste des problèmes qui nous attendent, je me dis que madame Le Pen a bien de la chance d’être battue puisque je suis certain que cet homme que nous venons d’élire et les gens qui l’entourent ne pourront effectuer la moindre réforme tant ils sont haïs.

Ce qui m’amène au troisième round qui devrait avoir lieu à l’occasion des élections législatives.

Et là encore, je n’ai aucun doute.

Ce qui reste de la droite de gouvernement va achever de se déshonorer en rejoignant la République en Marche, tandis que monsieur Mélenchon fera campagne un peu comme Bayrou en son temps pour gouverner avec monsieur Macron.

Voilà qui va rendre la campagne extrêmement difficile pour les candidats de la France périphérique, qui vont avoir bien du mal d’abord à se mettre d’accord entre eux et ensuite à faire entendre leurs voix puisqu’ils seront interdits d’antenne.

Cette droite de la France périphérique va devoir se présenter lors de triangulaires , où, à chaque fois, le « pacte Républicain » entre LREM et les insoumis sera mis en œuvre pour les battre (Voir les risettes de Mélenchon à Macron).

Je serais heureusement surpris si la droite périphérique avait plus de 15 députés lors des prochaines élections (soit moins de 3 % des députés) alors même qu’elle représente plus de 40 % de l’électorat comme on vient de le voir.

Dans l’ensemble, je persiste et je signe : ce résultat est le pire parmi tous ceux qui pouvaient se produire et tout cela risque de se terminer fort mal.

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25 avril 2022 1 25 /04 /avril /2022 06:39

On trouvera ci-dessous le point de vue de XERFY sur la période qui vient de s'ouvrit.

Le concours de beauté des présidentielles s’est enfin achevé, avec son lot de promesses. Pourtant cette élection, moins que d’autres encore, ne peut prétendre avoir une portée référendaire sur une plateforme de propositions qui lierait fortement le président élu, puisque le front du refus, polarisé aux extrêmes  est majoritaire. On voit dès lors difficilement le prochain quinquennat s’engager tambour battant et rejouer encore une fois la scène de la blitzkrieg réformatrice sur les 100 et 200 premiers jours, comme cela fut le cas avec Nicolas Sarkozy, François Hollande ou lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Il est des moments où l’histoire est trop puissante et impose sa loi. Ce fut le cas de la crise de 2008 qui a percuté de plein fouet et rendu caduc le cahier des charges que s’était assigné Nicolas Sarkozy. Ce fut encore le cas pour François Hollande piégé dans les effets déflationnistes de la crise des dettes souveraines. Ou encore d’Emmanuel Macron transformé en chantre du « quoi qu’il en coûte » avec le Covid et confronté aujourd’hui à une donne géopolitique qui place au premier plan les enjeux stratégiques.


Face aux soubresauts du monde, tout chef d’exécutif, qu’il soit français ou européen, doit d’abord s’atteler à rebâtir une sécurité économique fortement menacée. Etre à la hauteur de l’histoire aujourd’hui, ce n’est pas arracher au forceps une réforme des retraites, du chômage, du RSA ou engager le volet 2 des ordonnances travail, en misant sur un très improbable état de grâce. Paradoxalement, ces réformes incrémentales de marché, aux effets diffus sur la croissance et les comptes publiques paraissent dérisoires au regard des pertes de richesse qu’occasionnerait un mauvais positionnement stratégique de l’appareil productif hexagonal. Le discours, faire les réformes de marché ou décrocher n’est plus audible, pour un temps au moins.


Le défi climatique figure dès lors au premier rang des défis présidentiels, puisque écologie et autonomie énergétique sont maintenant perçues comme deux enjeux indissociables. Que le chancelier allemand soit adepte ou non d’une relance des infrastructures de son pays, il est aujourd’hui dans l’obligation d’investir en urgence dans des terminaux flottants d'importation de gaz naturel liquéfié et de repositionner en profondeur le mix énergétique de son économie. Que le revirement du président en matière de planification écologique soit  sincère ou non, c’est d’abord sur ce terrain qu’il sera attendu. La crédibilité présidentielle sera fortement attachée à sa capacité à mettre le même volontarisme dans ce chantier que celui dont il a fait preuve, sur un mode directif et militaire concernant la reconstruction de la flèche de Notre-Dame. Le quinquennat sera écologique ou ne sera pas.


Mais cette planification ne peut s’arrêter aux seuls aspects énergétiques et engage une réflexion plus large sur l’autonomie et la capacité à extraire de la valeur de nos filières. Car ce que met en exergue le conflit ukrainien c’est, de façon plus générale, la vulnérabilité de nos approvisionnements à des matériaux stratégiques qui surexposent nos entreprises à des risques de rationnement et de volatilité extrême des prix. Révolution climatique et digitale ne peuvent plus être des slogans creux. Ils redéfinissent en profondeur nos besoins et exigent a minima une forte coordination en matière de stockage stratégique, de diversification des approvisionnements et de constitution de capacités productives sur le territoire national ou européen. Et il est clair que face à cet enjeu, ce n’est plus la communication clinquante autour d’une startup-nation survalorisée et foisonnant de micro-projets serviciels qui peut faire office de réponse adéquate. Le quinquennat sera stratégique, engagera de grands investissements, ou ne sera pas.  


Troisième grand enjeu enfin bâtir un pacte social robuste financièrement. Il est peu probable que la question de l’endettement et de sa soutenabilité soit occultée durant toute la durée du quinquennat. Se posera alors celle de la pertinence du compromis qui s’est insidieusement instauré en France, où la baisse de la fiscalité des entreprises est devenue le principal instrument de reconquête de notre compétitivité-prix et la défiscalisation du travail ou la distribution de chèques celui de la préservation du pouvoir d’achat. Cette double facture pour l’État est profondément déstabilisatrice pour les finances publiques. Elle va de surcroît devenir de moins en moins justifiable si l’enjeu numéro 1  de notre compétitivité est celui de notre bonne spécialisation : celle qui nous dégage d’énergies fossiles coûteuses, celle qui nous positionne sur les segments de valeur stratégiques et en plein essor du digital et du climat. Nous entrons dans une ère de reconstruction et de rattrapage qui relègue au second plan les enjeux de compétitivité prix. Nous entrons aussi dans une ère de pénurie de compétences, où il est de moins en moins justifiable pour l’État de compenser la modération salariale par des chèques. Et c’est dans ce cadre que devra être pensé la réforme des retraites. Non comme la variable d’ajustement d’un France qui investit et se positionne mal, minant sa base fiscale, mais comme une réponse à des besoins réels.  Bref, le quinquennat sera celui d’un nouveau paradigme social et productif ou ne sera pas.

 

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19 avril 2022 2 19 /04 /avril /2022 17:00

On lira ci-dessous le point de vue de XERFY (Olivier Passet) concernant le monde en devenir. Constatons que cette réflexion très brève  est  proche des derniers articles publiés sur le blog.[1]

Après la guerre chaude ukrainienne, le monde fait un pas de plus vers une nouvelle guerre froide. Cette dernière, en dépit des circonstances présentes, ne fait pas revivre la rivalité États-Unis/URSS. C’est bien la course hégémonique Chine/États-Unis qui franchit un nouveau cap, même si à ce stade les différents pôles du monde ne sont pas encore alignés en deux fronts rangés.


Le mythe d’une mondialisation commerciale pacifiant le monde est mort


La Première Guerre froide opposait deux superpuissances disposant d’une forte autonomie du point de vue de l’énergie et des matières premières. Côté américain, leur indépendance n’était pas totale. Malgré leurs vastes ressources, les US furent globalement importateurs nets d’énergie de 1953 à 2018, cette dépendance culminant à 30% vers 2005. Mais globalement, comme l’URSS, l’Amérique, contrairement à l’Europe, disposait des réserves pour un fonctionnement quasi autarcique de son économie. Et si la question du contrôle et de la sécurisation des approvisionnements énergétiques faisait partie des intentions cachées de la guerre d’influence que se livraient les blocs, notamment au Moyen-Orient, elle n’en était pas le ressort premier. Forte de sa relative indépendance, la préoccupation première des États-Unis après les deux premiers chocs pétroliers fut de déverrouiller les marchés, d’étendre sa zone de libre-échange en brisant les anciennes sphères d’influence coloniale, pour qu’à travers le commerce, les pétrodollars accumulés dans le monde soient en partie recyclés en Occident. La libéralisation et la réciprocité des échanges ont été le mantra de la politique américaine. Avec l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, puis de la Russie en 2012, l’Occident pensait avoir franchi un seuil de plus dans l’aplanissement du monde. Avec pour credo que le multilatéralisme commercial achèverait la mue libérale de ces deux empires, participant à la pacification du monde.


Or, c’est tout cet édifice de croyance qui s’est progressivement fissuré et s’effondre maintenant sous le coup des chocs récents. L’un après l’autre, ces chocs ont surligné le talon d’Achille lié à nos dépendances stratégiques inhérentes à la globalisation des échanges. Le mythe d’une mondialisation commerciale pacifiant le monde, homogénéisant les régimes, est bien mort. Celui d’un village monde a vécu lui aussi, où les enjeux de localisation et de géographie des chaînes de valeur étant indifférents pouvaient être laissés aux arbitrages de marché. Et avec lui aussi tout le dogme de l’efficience et de l’hyperfluidité des marchés à coût de transaction nul et son corollaire du flux tendu, du zéro stock assigné aux entreprises, comme Graal de la performance.


La logique de bloc reprend ses droits


Derrière cette bascule, plusieurs catalyseurs : la guerre en Ukraine qui rappelle la vulnérabilité des approvisionnements énergétiques européens, mais aussi la crise sanitaire qui a dévoilé notre incroyable dépendance médicamenteuse à la Chine, ou encore les menaces chinoises de tarir les exportations de terres rares vers les États-Unis, au moment du bras de fer commercial qui l’opposait à l’administration Trump en 2019.


Ces crises rapprochées ont mis en avant le fait que certaines zones du monde s’étaient constitué des monopoles stratégiques pouvant jouer comme autant d’armes redoutables sur nos économies. Les pays avancés ont pris la mesure de leur vulnérabilité sur des intérêts vitaux qui ont profondément changé de nature en l’espace de deux décennies. Avec pour arrière-plan : une profonde mue de nos systèmes productifs, dont l’architecture, livrée aux arbitrages de marché, focalisée sur les enjeux de rentabilité, a totalement sous-pondéré les questions de sécurité.


Or, l’importance névralgique de nos infrastructures digitales, dont dépendent toutes nos transactions de marché ou nos interactions sociales et l’accélération des agendas climatiques reconfigurent à marche forcée la géographie de nos dépendances stratégiques. Un grain de sable en amont de ces filières peut paralyser des pans considérables de nos économies. Au stade où nous en sommes, nos industries pharmaceutiques, de défense (par exemple pour les systèmes de guidage de missiles), de microprocesseurs, en passant par les voitures électriques et les énergies renouvelables (éoliennes offshore, panneaux solaires…) dépendent à 80 % de la Chine pour les principes actifs et les terres rares en amont des chaînes de valeur. Idem pour le palladium, en amont de l’industrie automobile, dont la Russie assure 40% des approvisionnements mondiaux.


Bref, la guerre de conquête idéologique de la globalisation a échoué. Et les pays occidentaux doivent jouer dorénavant en défense. Soit en rétablissant un équilibre de la terreur en matière commerciale, soit en réduisant leur dépendance vis-à-vis de leurs rivaux. La Chine jouera de son côté une autre partition, reflet de sa vulnérabilité à l’Occident : réduire sa dépendance aux devises et système de paiement occidental. La déconnexion économique ne sera pas totale. Mais la logique de bloc reprend ses droits, engageant le monde dans une guerre froide qui sera d’abord commerciale

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 13:59

Oiivier Passet de Xerfy montre dans le billet suivant à quel point la crise ukrainienne est gênante pour la Chine. Rédigé il y a quelques jours, les idées qui y sont développées sont aujourd'hui confirmées par l'évolution du marché des titres en Chine: fuite des capitaux et "déchirure de la toile" comme supposé dans notre article précèdent? Bonne lecture.

La Chine est tiraillée entre des intérêts divergents face au conflit russo-ukrainien, devenu de fait un conflit russo-occidental. Sa neutralité diplomatique est à l’image du statu quo

+qu’elle souhaite conserver dans ses relations avec les deux blocs. Les dividendes immédiats qu’elle pourrait en effet engranger en cas d’une dégénérescence du conflit sont plus que contrebalancés par les effets collatéraux négatifs qu’elle en retirerait du point de vue commercial.

 


Le modèle économique de la Chine a besoin de l’Occident


Une situation qui dégénèrerait entre la Russie et l’Occident, conduisant à un gel des importations de l’Ouest venant de Russie, lui ouvre certes un accès quasi exclusif et bradé au pétrole, gaz et céréales russes. L’occasion pour l’empire du Milieu de s’accaparer le sous-sol et le grenier à blé de son voisin et de sécuriser sa boulimie, là où elle est en rivalité aujourd’hui avec les économies occidentales. En témoigne la signature dès mars d’un contrat de construction d’un second gazoduc reliant la Sibérie à la Chine via la Mongolie d’une capacité quasiment égale à Nord Stream 2. La consolidation de son partenariat avec la Russie torpille les sanctions occidentales. Et elle pourrait du même coup être tentée d’accélérer son hégémonie mondiale en misant sur l’affaiblissement économique de l’Europe et des États-Unis.


Mais ce versant de l’histoire oublie l’imbrication de ses intérêts avec l’Occident. La prospérité chinoise, bâtie sur un modèle extraverti d’exportation, a besoin de celle de l’Occident. Il suffit pour cela de prendre la mesure de son exposition commerciale aux marchés de l’Ouest. En misant sur la carte russe, la Chine se tirerait une balle dans le pied. La Russie représente moins de 2% de ses débouchés civils, quand les États-Unis en représentent 17,5 % et l’UE + Royaume-Uni près de 18%. Autrement dit, cet ensemble absorbe 35% de ses exportations en 2020. Lorsque l’on élargit le périmètre aux autres pays de l’ALENA et de l’Europe, cette part monte à 41,5% en 2020 et à plus de 51% si l’on ajoute le Japon et la Corée du Sud. En misant sur une embolie productive de l’Occident ou de l’Asie développée, la Chine saperait le cœur de réacteur de sa croissance.


C’est une partition qui s’expose de surcroît à des représailles, notamment sur les semi-conducteurs qui constituent son talon d’Achille dans sa dépendance aux pays avancés d’Occident et d’Asie : les circuits intégrés représentent son premier poste d’importation, devant le pétrole. Et en dépit de plans volontaristes, elle dépend encore en 2020 à plus de 80% de l’étranger, ce qui constitue une grande zone de vulnérabilité pour toute sa filière technologique.


L’Occident cherche à s’autonomiser de la Chine/Russie


De plus, à vouloir jouer les dividendes de court terme de la crise, le plus gros risque pour la Chine est d’accélérer la tentation occidentale de s’autonomiser économiquement de la Chine et de la Russie. En effet, la Chine serait perdante d’une scission du monde en blocs commerciaux autonomes et autocentrés. Pour des raisons d’asymétrie des échanges.


Si la majorité de ses débouchés extérieurs sont dirigés vers les pays avancés, à l’inverse, la Chine représente moins de 9% des débouchés américains et 4,5% des débouchés de l’Union européenne. Ce n’est donc pas un hasard si l’idée d’un découplage de l’économie américaine à celle de la Chine fait son chemin aux États-Unis. Et qu’elle germe également en Europe, les deux régions étant de plus en plus conscientes des risques stratégiques et climatiques inhérents à leur extrême dépendance à certains matériaux et composants incontournables.


L’État fédéral américain avait identifié en 2018, 35 minerais considérés comme stratégiques pour l’économie et la sécurité nationale, parmi lesquels les fameuses terres rares (indispensables aux systèmes de guidage de missiles, aux microprocesseurs, en passant par les voitures électriques et les énergies renouvelables) et sous un quasi-monopole chinois (l’empire du Milieu assurant plus de 80% des besoins US). Un plan visant à encourager la construction d’usines de minage et de raffinage aux États-Unis et diversifier l’approvisionnement est déjà couché sur papier. Et dès son accession au pouvoir, Joe Biden a quant à lui ouvert une commission qui a eu cent jours pour analyser les faiblesses de la chaîne de valeur américaine autour des minerais stratégiques, dédiant 80 millions de son plan d’infrastructure pour muscler les capacités de production et de raffinage américaines. Même éveil des consciences côté européen, avec la menace qui plane d’un embargo énergétique. Or, la volonté de sécurisation et d’autonomisation des ressources stratégiques ne s’arrête pas à la Russie. La Chine est en seconde ligne et elle le sait.


Mais entre intention et action occidentale, il y a un grand pas… Un grand pas que la Chine n’a pas intérêt à hâter si elle veut ménager ses rentes.

 

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15 février 2022 2 15 /02 /février /2022 10:19

Voici un bref texte très intéressant d'Olivier Passet. Bonne lecture.

Nos cerveaux n’ont pas encore accoutumé cette idée. Mais la question de la pénurie de main-d’œuvre va devenir prégnante dans un horizon très rapproché. Pour deux raisons simples :


1. Premièrement, l’arrière-plan démographique n’a plus rien à voir avec celui des années 2000. Là où nous avions une population en âge de travailler qui augmentait au rythme de 200 à 300 000 par an en moyenne jusqu’en 2010, nous avons basculé en l’espace de quelques années sur une décroissance de 50 000 par an. Et même si l’on suppose une mobilisation accrue de la main-d’œuvre plus âgée, la population active plafonnera sur un seuil de 29-30 millions de personnes qui s’étirera jusqu’en 2050.


2. Deuxièmement, le contenu en emploi de la croissance s’est nettement accru depuis quelques années. L’économie française crée des emplois dès le seuil de 1% de croissance et même moins, plutôt 0,7%, quand ce seuil était de 1,5 à 2% jusqu’au milieu des années 2000.


La peur du grand remplacement de l’homme par la machine


Le bilan du quinquennat en matière de chômage porte la marque de ces inflexions. Fin 2021 les créations d’emploi sont placées sur une orbite de 200 000 créations d’emploi par an sur 5 ans. Qui est sensiblement supérieure au rythme des créations sur longue période. Mais cette performance n’a rien d’extraordinaire par rapport à ce que l’on observait dans les années 2000, et notamment sous l’ère Jospin-Chirac. En revanche, son pouvoir d’absorption de la population en âge de travailler et donc de décrue du chômage est très supérieur. Potentiellement de 200 à 250 000 par an si l’on exclut les effets amortisseurs du rallongement de la durée d’activité de seniors.


Ce nouveau contexte est loin d’avoir été intériorisé encore. 40 ans de chômage de masse nous ont conditionnés à considérer le sous-emploi comme un problème irréductible et les difficultés de recrutement comme la conséquence d’une déqualification par le chômage de longue durée. Nous vivons toujours dans la peur du grand remplacement de l’homme par la machine, que les spéculations sur la fin du travail, avec le digital, ont ravivée.


Vers un problème de pénurie de main-d’œuvre


Ce n’est pourtant pas ce à quoi nous assistons : les taux d’emploi tendent à progresser dans les économies développées, et le digital, loin d’opérer une substitution entre l’homme et la machine n’a fait jusqu’ici que renforcer le lien de complémentarité entre capital et travail. Lorsque l’on rapporte le stock de capital productif à la main-d’œuvre, ce que l’on appelle l’intensité capitalistique, la croissance de ce ratio décélère, en France comme aux États-Unis, témoignant d’une moindre substitution du travail par le capital. D’une part, la composante immatérielle du capital ne cesse de croître, et absorbe une part de plus en plus importante de travail qualifié pour produire ses logiciels, ses algorithmes ou sa composante R&D. D’autant plus que le déclassement rapide de ce type de capital implique un renouvellement et des développements permanents. Et le digital recrée un espace de complémentarité avec le travail non qualifié à travers ses mineurs du web et son armée de petits boulots dédiés à la logistique.


Cette dynamique conduit inexorablement nos économies vers un problème de pénurie de main-d’œuvre. Un problème d’autant plus intense que la transformation écologique de nos économies requière une mobilisation sans précédent de la main-d’œuvre locale : renouvellement de nos infrastructures énergétiques, chantier de l’isolation thermique, raccourcissement des circuits, pratiques moins productivistes dans l’agriculture, etc. Tout cela joue dans le même sens. Alors que la population d’âge actif tend à s’éroder, les besoins locaux de main-d’œuvre tendent à croître.


Les difficultés de recrutement que nous vivons déjà, et que pointent les enquêtes et l’augmentation des emplois vacants, ne sont que le prélude d’une tendance plus profonde. L’exacerbation des tensions en sortie de crise tient à la violence et à la rapidité de la recomposition de l’offre qui impose des réallocations violentes. Elles vont s’apaiser au fil des trimestres. Mais cela ne remet pas en cause le fait que le marché du travail va se transformer très rapidement en espace de gestion de la pénurie.
Un problème qu’il faut anticiper si l’on ne veut pas saper la croissance potentielle. Ce qui va nous conduire à reposer de façon radicalement différente les questions de formation, de salaire et d’immigration. Rivé sur un clientélisme de court terme, le débat présidentiel ne s’est pas emparé de cet enjeu majeur et demeure rivé sur des antiennes d’un autre temps. 

 
 
 
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31 janvier 2022 1 31 /01 /janvier /2022 10:11

On trouvera ci-dessous un bref texte d'Olivier Passet (XERFY) qui vient appuyer les thèses que nous avons développé concernant le marché de l'électricité. Bonne lecture.

La France peut-elle se passer de nucléaire ? Sur le papier, oui. Dans les faits, non. Regardons d’abord à gros trait l’équation énergétique d’une France qui serait décarbonée en 2050.


Prenons comme point de départ 2019, année de consommation énergétique normale, non affectée par le covid. Cette consommation finale énergétique était d’à peu plus de 1 600 TWh. Si nous maintenions notre potentiel de croissance et que nous restions sur les gains d’efficacité énergétique que nous observons 20 ans, cette consommation serait de l’ordre de 1 400 TWh à l’horizon 2050. La stratégie nationale bas carbone française, elle, vise une diminution de 40%. Soit une cible de 930 TWh de consommation. C’est une hypothèse héroïque qui suppose un volontarisme exemplaire. Et qui fait figure de scénario très optimiste en comparaison de ce que programment nos voisins européens. Cet élément est important. Ayons comme point de repère que de se situer en 2050 à mi-chemin entre la tendance engagée et l’objectif ultra-volontariste, soit 1200 TWh, serait déjà positif.


Produire davantage à base de 100% renouvelable : possible, mais problématique


Deuxième élément à mettre au dossier. Notre acquis en termes de production décarbonée. La France produisait déjà en 2019 un peu plus de 500 TWh d’électricité sur des procédés non émetteurs de gaz à effet de serre. Dont 399 de nucléaire, 56 d’hydraulique, 35 d’éolien et même 40 en 2020, et 12 de solaire.


Troisièmement, décarbonner exige de renoncer à la quasi-totalité des énergies fossiles dans notre mix. Nous en consommons plus de 970 TWh à ce jour. Ce qui induit une électrification massive des usages. Dans les transports, le chauffage, les procédés industriels. Il ne s’agit pas pour autant d’un tout électrique. Les projections actuelles tablent sur une production de ces énergies de substitution de l’ordre de 350 à 400 TWh : aux énergies fossiles se substitueront aussi du biométhane, de l’hydrogène, des gaz de synthèse, des biocarburants, de la biomasse, etc. Sachant que ces sources alternatives exigent de faire appel à de l’électricité pour être produites. Sur cette base, la France devra être en mesure de satisfaire une consommation finale d’électricité de l’ordre de 650 TWh en 2050, au minimum, si l’on croit à l’objectif de baisse de 40% de la consommation… et sans doute nettement plus. On peut considérer qu’il existe une marge de sous-estimation qui va jusqu’à 200 TWh, notamment si l’on tient compte des besoins toujours croissants du numérique. Sur cette base, les besoins supplémentaires d’électricité décarbonée sont donc compris dans une fourchette de 150 à 350 TWh par rapport à l’existant pour la France.


Produire 150 à 350 TWh sur la base exclusive des énergies renouvelables, notamment l’éolien et le photovoltaïque, est-ce possible matériellement ? A priori, oui. L’Allemagne produit déjà plus de 230 TWH sur la base de ressources renouvelables. Et certains scénarios à 2050 prévoient jusqu’à 600 TWh d’électricité renouvelable. Sur une superficie terrestre inférieure d’un tiers à celle de la France. Sans parler de l’espace maritime qui représente moins de 8% de celui français. Possible, mais très problématique sur le plan paysager, lorsqu’il s’agit d’éolien terrestre, en termes de conflit d’usage, avec la pêche pour l’éolien en mer ou avec l’agriculture pour les parcs photovoltaïques. Est-ce possible à un coût compétitif ? Sur la base des seuls coûts de production, oui. Les réacteurs de 3e génération ont vu leur coût augmenter et ceux des énergies renouvelables diminuer. Mais les sources intermittentes induisent des coûts de réseau et des moyens supplémentaires pour gérer la flexibilité. Leur coût système est encore supérieur à celui du nucléaire. Elles reposent de surcroit massivement sur les technologies importées.


Le parc nucléaire doit être remplacé, au moins en partie


Possible donc, mais problématique, sauf que cette équation n’est pas la bonne. La puissance française de nucléaire installée n’est pas un acquis. Loin de là. Pour maintenir une production de l’ordre de 380 à 400 TWh, la France devra inévitablement remplacer un certain nombre de réacteurs. L’âge moyen du parc est de 36 ans. La fermeture des réacteurs de deuxième génération autrement, dit de la majorité des installations qui assurent aujourd’hui nos besoins, est une contrainte industrielle à l’horizon 2050-2060, même si leur durée de vie peut être étirée jusqu’à 60 ans. Ce démantèlement du parc existant diviserait par 4 notre potentiel existant, le ramenant de 61,4 GW à 16 GW pour une production qui serait ramenée à une centaine de TWh. Maintenir une capacité de 50 GW suppose la mise en service de 14 EPR et de plusieurs petits réacteurs modulaires, dont la puissance est comprise entre 50 et 300 mégawatts électriques. Un chantier comparable, quoique plus étalé, à celui qu’a relevé la France entre la fin des années 70 et la fin des années 80, et qui doit être lancé aujourd’hui s’il veut être réalisé dans les temps.


C’est la donne française. Soit elle joue le déclassement nucléaire et elle doit doubler voire tripler ses objectifs déjà élevés en termes d’éolien et de photovoltaïque, avec de fortes zones d’incertitudes en termes de conflit d’usage, d’acceptabilité et une forte dépendance aux technologies importées. Soit elle joue la carte nucléaire, relançant une filière sur laquelle des avantages sont déjà constitués, même s’ils sont affaiblis, reprenant pied de surcroit sur un marché mondial en plein essor. Bref, si les discours ont brutalement basculé sur le nucléaire, c’est bien par principe de réalité.

 

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28 octobre 2021 4 28 /10 /octobre /2021 06:22

Olivier Passet , comme d'habitude présente ici une fine analyse sur les cryptomonnaies. Bonne lecture.

Les cryptomonnaies c’est un peu comme un film de science-fiction. On ne comprend pas grand-chose au verbiage pseudo-scientifique qui sous-tend l’intrigue. Ce qui compte c’est de rejouer à plus soif le grand combat des forces du bien et du mal et de créer un vertige métaphysique sur la vulnérabilité de la condition humaine. Les cryptomonnaies ont leurs savants fous qui veulent devenir les maîtres du monde, leurs armées invisibles de mineurs, mercenaires de la cause, leur univers parallèle du Dark Web qui gangrène de façon rampante l’ordre établi. Elles ont leurs guerres hégémoniques, celles que livrent les FinTech pour évincer demain les banques et avec elles tout le système de supervision pyramidal des banques centrales et des États. Celles que se livreront demain les grandes puissances pour imposer leur crypto-devise au reste du monde. La presse regorge de papiers sur le combat de titan que fourbit la Chine avec son Crypto-Yuan, qu’elle verrouille à débauche de brevets, pour prendre de vitesse le crypto-dollar encore à l’ébauche au MIT et à la banque centrale de Boston. Mais on le sait aussi, le monde opaque du Web s’enflamme régulièrement de façon virale sur des mots magiques, qui doivent en l’espace de quelques années transfigurer le monde avant que le soufflet ne retombe, l’histoire logue reprenant ses droits. Il en fut ainsi du big data, de l’impression 3D,  de l’IE.

Revenons déjà au terme de cryptomonnaie. Si l’on accorde un sens au mot, quelles sont les qualités qu’elles devraient posséder ?  1/crypto, cela veut dire qu’il s’agit d’un instrument virtuel qui opère de façon décentralisée, traçable, pratique, non manipulable, grâce à la blockchain, court- court-cuitant, les banques et les gouvernements. La fiabilité digitale est telle que l’on accepte une crypto monnaie, avec autant de confiance qu’une pièce ou qu’un billet, en dépit de sa non matérialité. Sans tiers de confiance, sans tout l’édifice pyramidal qui sous-tend le fonctionnement des monnaies classiques, même électroniques, qui fait que chaque transaction au plan micro se matérialise bien en bout de chaîne  par le changement de la position débitrice de la banque A et créditrice de la banque B auprès de la banque centrale. C’est ce que l’on appelle la compensation, essentiel à la cohérence et à la robustesse du système des paiements 2/ monnaie, cela veut dire que cet actif virtuel est désiré comme unité de compte, c’est-à-dire comme étalon stable de valeur, comme instrument de transaction largement accepté et comme instrument de réserve, pour conserver sans risque son épargne. Fiable, traçable, pratique, référent lisible de la valeur, instrument de transaction et de conservation de la richesse… c’est lorsque toutes ces propriétés sont réunies que l’on peut parler de cryptomonnaie. Autant dire alors qu’il n’existe encore aucune cryptomonnaie. Prenons le Bitcoin aujourd’hui, qui capitalise 60% des cryptomonnaies, sa volatilité est telle qu’il ne peut servir ni d’unité de compte, ni d’instrument fiable de transaction, pouvant se transformer en monnaie de singe d’une seconde, d’un jour à l’autre, et encore moins de support de conservation de la valeur. Le Bitcoin est peut-être crypto, mais il n’est pas monnaie.

Derrière ce terme sans contenu véritable, on finit par y mettre tout et n’importe quoi. Les portes monnaies électronique par exemple, ne sont que des avatars de nos porte-monnaie physiques et se greffent sur l’édifice des monnaies traditionnelles. Autre exemple les crypto-devises, qui elles sont bien de la monnaie banque centrale, pilotée par l’émetteur souverain, sans faire appel à la décentralisation de la blockchain. Ce que tentent les banques centrales à travers cela c’est d’inventer un substitut numérique aux espèces, la monnaie fiduciaire donc. Pour la Chine, il ne s’agit pas de mener une guerre hégémonique contre les États-Unis, mais d’abord une guerre contre-elle-même. Tracer les transactions, affaiblir les cryptomonnaie qui constituent des failles en termes de souveraineté, d’anonymat et de permissivité pour faire évader les capitaux. Rien de crypto la dedans. On devrait parler d’espèces digitales.

Alors, si derrière le terme fourre-tout des cryptomonnaie, il n’y a pas toujours du crypto et encore moins de la monnaie, qu’y a-t-il ? Une nouvelle gamme d’actif au rendement et au risque d’une ampleur inconnue. Qui les place aux antipodes de la monnaie. Pour les addicts de la spéculation c’est de la drogue puissance 10. Il suffit de comparer les cours du Bitcoin avec ceux de l’or, ou des actions américaines même les plus risquées avec le Nasdaq, pour comprendre que les gains et pertes potentielles sont d’un autre ordre. Contrairement à l’or ou aux actions, il n’y a aucun fondamental, aucun référent ultime qui empêche les arbres de monter jusqu’au ciel. Dans les années 2000, face à la pénurie d’actifs sans risque, la finance avait inventé des actifs sans risque artificiels à travers la titrisation. Dans les années 2010, elle a inventé leur antimatière, de super-actifs risqués, tout aussi artificiels mais qui permettent d’élargir la palette de diversification pour les plus riches. 97% des Bitcoins sont aujourd’hui entre les mains de 4% des adresses. Ce qui signifie que quelques acteurs en jeu peuvent avoir une influence massive sur le marché du Bitcoin : un jouet pour quelques privilégiés, comme une œuvre de Jeff Koons, les œuvres digitales sujet d’un fol engouement, qui deviennent de super-ascenseurs pour faire de l’argent avec de l’argent, sur un mode autoréférentiel, dès lors que la petite caste qui en maîtrise les cours décide qu’il en soit ainsi.

 

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