Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 07:07

Un texte tout simple qui résume bien les choses depuis l'origine de la monnaie jusqu'au Bitcoin. Merci à Olivier Passet.

Allons-nous au-devant d’un nouveau big bang de la monnaie ? La confiance on le sait est consubstantielle de la monnaie. Sans elle, toutes les transactions se grippent. Et l’élément crucial de cette confiance, c’est d’abord le fait que la monnaie ne soit pas reproductible sans limites et a fortiori duplicable et falsifiable au risque de fausser les échanges. Or deux éléments décisifs bousculent aujourd’hui la confiance :

1. le fait que l’on crée de la monnaie sans limites, alimentant un sentiment d’argent magique ;
2. et l’engouement pour le bitcoin, qui crée le sentiment que face à la monnaie classique, à la crédibilité galvaudée, s’opère une bascule sur une monnaie d’un autre type, dont la quantité (21 millions) n’est pas manipulable puisqu’elle a été fixée une fois pour toutes.

La construction de la confiance dans un contexte de dématérialisation et d’abstraction croissante de la monnaie est une longue histoire.

Au commencement était la violence, l’acquisition par la force des biens. Le troc a été un premier élément de pacification sociale : acquisition de marchandises contre un équivalent. Et parmi ces marchandises, certaines sont devenues des référents : le bétail ou d’autres produits plus stockables, malléables, divisibles comme le sel, les coquillages, l’ambre, etc. Les métaux, présents dans les échanges dès 4 000 ans av. J.-C., s’imposent peu à peu : stables, homogènes, malléables, rares, mais disponibles, revêtus d’une forte dimension symbolique. Et c’est sous l’antiquité que se généralise un système de pièces, au poids invariable, de même forme et authentifiées d’un signe. Au fil des siècles, chaque royaume ou empire, pour unifier son territoire, crée sa monnaie. Symbole de souveraineté, forgeant l’identité royale, intermédiaire des échanges, réserve de valeur et unité de compte, tous les attributs irréductibles de la monnaie sont alors réunis. Et c’est au XVIe siècle avec Copernic que s’ébauche les premières formulations de la théorie quantitative : la monnaie se déprécie quand elle est trop abondante et l’idée, avant Gresham, que la mauvaise monnaie chasse la bonne.


La suite de l’histoire, c’est celle de l’émancipation de la monnaie de son substrat matériel au XVIIe siècle avec l’avènement de la monnaie papier à Amsterdam, Hambourg, Londres. Le métal précieux est détenu par un tiers de confiance, les premières banques de dépôt ou les orfèvres, en contrepartie d’un certificat de dépôt papier. Son acceptation dans les échanges est fondée sur la confiance des détenteurs, elle-même gagée sur la possibilité de récupérer la monnaie métal à tout moment. Avec au début une stricte égalité entre les certificats et le montant des espèces métalliques. Avant que les orfèvres ne réalisent que le stock métal ne descend jamais en dessous d’un certain niveau. Vers 1665, ces derniers vont alors émettre des certificats en échange de titre de dette. C’est là que naît le mécanisme central au cœur de la création monétaire contemporaine. Le crédit comme source de la création monétaire. La monnaie comme jeu d’écriture qui s’émancipe de la quantité de métal. Avec les ratés retentissants que l’on connaît : la banqueroute de Law en 1720 ou la crise des assignats en France. Et c’est ce système qui ne va jamais cesser de se perfectionner, à travers l’avènement d’un système hiérarchique de banques centrales et de banques de second rang, de règles qui confèrent à la monnaie fiduciaire et scripturale toute sa crédibilité.


L’étalon-or demeure néanmoins la caution ultime : le collatéral détenu par la banque centrale, qui fonde la confiance. La croissance du crédit ne peut se détacher de la quantité d’or. Le système vacille avec les besoins considérables de cash induits par la guerre de 1914, puis avec la crise de 1929. Il est partiellement rétabli en 1945 avec les accords de Bretton Woods. Système de convertibilité par procuration où chaque devise est convertible selon une parité fixe en dollar lui-même gagé sur l’or. Et c’est là qu’intervient le troisième big bang en matière de dématérialisation. En 1971, lorsque les États-Unis renoncent à la convertibilité. Pour la première fois, la monnaie n’est adossée à aucun actif tangible avec les désordres que l’on connaît. Et ce n’est pas un hasard si le monétarisme vit son avènement à ce moment-là de l’histoire. Le dollar à défaut d’être gagé sur l’or sera soumis à des règles quantitatives strictes. L’émission de dette en dollars, source de la création monétaire, évoluera en fonction des besoins de transaction des États-Unis et du monde. Une équation de plus en plus difficile à tenir, tant la taille des émergents et des transactions financières a explosé au fil des années.


Et nous sommes à ce point de l’histoire où plus personne ne sait ce qu’est la quantité de monnaie stabilisante. Tout ce que l’on sait, c’est que le système s’effondre et se fige si les banques centrales ne fournissent pas des tombereaux de liquidité. Et tout ce que l’on peut constater, c’est que la liquidité se loge peu dans les transactions réelles et gonfle la valeur des patrimoines, participant à la prolifération des milliardaires planétaires. Faisant de la monnaie un nouveau vecteur de violence sociale. Et face à ce système sans boussole font irruption les cryptomonnaies, déstabilisant la représentation de la souveraineté attachée à la monnaie. Alors certes, aujourd’hui, l'envolée du Bitcoin ne fait pas de lui une monnaie à part entière. Son contingentement strict ne lui permet pas d’être un référent stable d’expression de la valeur et d’accompagner harmonieusement les besoins de transactions. Sa valorisation excessive et son instabilité intrinsèque ne lui permettent pas d’être une unité de compte pratique. Il suffit d’exprimer le PIB américain en Bitcoin pour comprendre son caractère inopérant. En revanche, le système concurrent à l’ébauche a inventé son or digital. Autrement dit, le socle que précisément l’ancien système déboussolé a perdu…

Partager cet article
Repost0
21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 09:47
Partager cet article
Repost0
11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 09:06

Nous invitons ce matin les lecteurs à réfléchir sur l'intéressant texte qu'Olivier Passet publie chez XERFY. Oui la demande d'Etat augmente considérablement, mais cela ne signifie pas qu'un nouveau contrat social pourra naitre. Nous maintenons ainsi notre hypothèse pessimiste pour 2022. Parce que la gigantesque demande d'Etat n'est plus le fait d'une majorité politique aisée à se constituer, mais au contraire la quête d'individus complètement atomisés et en guerre les uns avec les autres, le schéma du second tour de l'élection présidentielle de 2022 ne pourra être que la reconduction de celui de 2017. Bonne lecture.

La crise sanitaire dévoile avec une acuité inégalée une de ces contradictions qui sont au cœur de la dynamique capitaliste. Ces contradictions qui font le lit des grandes crises qui ont jalonné son histoire, mais dont le dépassement est aussi le moteur de sa transformation. Elle révèle comme jamais le désir collectif de santé et la priorité des enjeux écologiques dans les préférences des agents. Partout, la protection de la vie humaine a pris le dessus sur la continuité des affaires, et partout l’enjeu environnemental s’est imposé comme moteur de relance.


La contradiction contemporaine réside précisément dans le fait que le désir de biens et de services collectifs n’a jamais été aussi élevé dans nos sociétés, j’ai parlé de santé, d’écologie, mais je pourrais encore parler de sécurité ou d’éducation, de justice etc. au moment même où le consensus fiscal est le plus fragilisé. Fragilisé sur deux plans 1/ une érosion du consentement de la classe moyenne et des plus riches à payer l’impôt et 2/une évanescence des bases fiscales avec la montée des secteurs de l’information, et un risque d’évasion croissant, qui rendent techniquement de plus en plus compliqué le financement par l’impôt. On demande ainsi toujours plus aux États, alors que leur assise financière n’a jamais été aussi faible. Et la résolution de cette impasse trouve son issue dans une explosion des dettes publiques qui interroge sur la soutenabilité du régime.


Les économistes ont prétendu résoudre cette tension à travers une marchandisation des biens collectifs et une privatisation partielle de leur gestion, qui les ferait sortir au moins partiellement du champ de la sphère publique. D’où le glissement de la notion de biens collectifs vers la notion de biens communs : le coût des premiers étant socialisé via les prélèvements obligatoires et leur accès étant gratuit et égalitaire ; les seconds pouvant être soumis à des barrières de prix qui en rentabilise la gestion mais qui différencient leur accès selon les capacités financière des individus.  Il en est ainsi du développement d’assurances ou des prestataires privées dans le domaine de la santé, de la montée des droits universitaires et de l’autonomie de gestion dans l’éducation, de la mise en place de taxes et de péages pour gérer la rareté et la pollution en matière environnementale.


Cette privatisation partielle, offre des opportunités nouvelles de création de valeur dans la sphère marchande, qui sont au cœur de la croissance des dernières décennies dans les économies avancées. Mais cette bascule vers une gestion, un financement privé, et une mise en concurrence favorise la segmentation par gammes et clientèles, qui génèrent de redoutables problèmes d’iniquité et, dans le pire des cas, de barrière à l’accès pour les plus pauvres. Cette évolution bute aujourd’hui sur un problème d’acceptabilité des populations, d’exaspération des classes moyennes déclassées, qui mine la cohésion sociale dans toutes les sociétés développées. Le caractère anti-redistributif des taxes et divers signaux prix en matière d’environnement, bute sur le même écueil.


Et sur le plan de l’efficacité, le bilan est tout aussi calamiteux. Le désir ou le besoin de biens collectifs atteignent de telles proportions aujourd’hui, que les réformes libérales ne parviennent même pas à endiguer la montée de ces dépenses dans les finances publiques. Partout le poids de ces dépenses augmente, sous l’effet 1/ d’une montée  des prix (des médicaments, des équipements, des technologies) et 2/ d’une érosion de la part des circuits de financement public qui demeure très en deçà des promesses des réformes libérales. Cette part demeure prépondérante presque partout. Et le sous-financement de cette demande collective en pleine expansion conduit à des restrictions de coûts d’équipement, de stocks, de personnels et à des déficiences de maillage que la crise sanitaire a mis en relief de façon éclatante. Concernant l’écologie, le bilan est plus désastreux encore : la poursuite du mythe selon lequel la transition écologique pourrait relever d’arbitrages et de financement de marchés, guidés par des taxes punitives bute sur une réalité irréductible. Il faudrait augmenter d’un facteur 5 à 10 les taxes existantes, pour commencer à avoir une prise sur les comportements privés à la hauteur des objectifs climatiques.  Autant dire un objectif intenable pour des gouvernements rivés sur un horizon électoral court, et confrontés à un climat social de plus en plus explosif. Résultat, alors que les gouvernements sont les seuls acteurs qui pourraient impulser de façon coordonnée la transformation écologique, à travers leurs choix d’investissement, de R&D et de consommation, face à l’urgence du compte à rebours du réchauffement climatique, ils ne consacrent qu’une part dérisoire à cet enjeu massif et prioritaire. Ce faisant, ils condamnent la soutenabilité de nos régimes de croissance.


Bref l’Etat n’a jamais été aussi incontournable. L’argent gratuit lui permet certes aujourd’hui de différer l’impasse d’une fiscalité qui s’étiole. Mais cela ne durera qu’un temps. Et sans nouveau pacte fiscal, nos économies contemporaines courent au-devant d’une crise fatale.

 

 

Partager cet article
Repost0
24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 16:29

 

Deux ouvrages importants et à priori en opposition sont publiés en cette fin d'année, celui de Christophe Guilluy ( "Le temps des gens ordinaires"; Flammarion; 2020) et celui d'Eric Sadin (l'ère de l'individu tyran; Grasset; 2020)) Le premier accorde encore encore un peu de crédit au politique. Le second radicalement pessimiste parle ouvertement de la fin d'un monde commun et le passage progressif d'une situation où les individus, certes devenus solitaires, sont encore solidaires à un monde où ces mêmes individus deviennent des "isolés antagonistes". Nous aurons l'occasion de commenter ces 2 ouvrages à partir de la réflexion déjà menée dans le blog sur les doutes concernant l'utilité de la prochaine élection présidentielle ( voir les articles du 30 novembre et 14 décembre intitulés: "France: il n'y a pas grand chose à attendre de la future élection présidentielle ", partie 1 et 2). Nous aurons l'occasion d'y mêler des billets invités sur le blog dont celui d'Hélène Nouaille publié le 16 décembre et celui d'Olivier Passet publié le 7 décembre.

En attendant nous remercions la Fondation Res Publica et en particulier Joachim Imad qui vient de publier une brève note de lecture concernant l'ouvrage de Christophe Guilluy, commentaire que nous reproduisons ci-dessous. Bonne lecture.

Aux Trente Glorieuses, période de forte croissance et de relative domestication du capitalisme, a succédé un processus de marginalisation économique et culturelle des classes populaires. Analysant les conséquences de l'avènement du néolibéralisme, conjugué à des mutations technologiques rapides et au triomphe d'une nouvelle division international du travail, Christophe Guilluy évoque « le plus grand plan social de l'Histoire », à coups de précarisation, de désindustrialisation, de délocalisations et de chômage de masse. La ruralité et les petites et moyennes villes françaises en ont été les premières victimes, comme l'illustre la carte de France de l'indice de fragilité sociale des communes [1], un indicateur élaboré par le géographe à partir de onze critères (la part des ouvriers dans la population active, la part des employés et ouvriers dans la population active, l'évolution de la part des ouvriers et employés dans la population active, le revenu disponible médian des 60 ans et +, le taux de chômage, la part des actifs en temps partiel, la part des actifs en emploi précaire, la part des plus de 15 ans non diplômés, le revenu disponible médian des ménages, la part des propriétaires occupants sous seuil de pauvreté, la part des locataires du parc privé sous seuil de pauvreté).

Dans le même temps, les classes populaires ont perdu leur statut de référent culturel. Auparavant prescriptrice, enrichie par le travail remarquable de syndicats et de partis politiques comme le Parti communiste et magnifiée par des réalisateurs comme Jean Renoir, Marcel Carné ou Julien Duvivier, la culture populaire s'est retrouvée cantonnée aux marges de la société, au point de devenir une « sous-culture inquiétante », méprisée par les vainqueurs de la mondialisation et par des minorités acquises à l'idéologie libérale-libertaire.

Ce déclassement économique et culturel a enfin été aggravé par une relégation politique. Les partis de gouvernement qui avaient auparavant à cœur de défendre les intérêts des classes populaires s'en sont progressivement détournés, à gauche au nom d'un ralliement à la mondialisation au prétexte de l'idéologie européiste et d'une vision sociétaliste de l'avenir, à droite au nom d'une vision gestionnaire de l'économie et du dogmatisme néolibéral. Délaissées par les partis traditionnels et les élites anciennement industrialistes et confrontées à une détérioration de leurs conditions matérielles d'existence, les classes populaires n'ont eu d'autre choix que de basculer dans le vote pour le Rassemblement national (auparavant le Front national) ou dans l'abstention, alimentant ainsi la crise de la démocratie sur laquelle tant d'éditorialistes et d'universitaires se plaisent à disserter.

Ce constat, nourri par de nombreux exemples, s'inscrit dans la longue lignée des ouvrages de Christophe Guilluy qui, depuis Fractures françaises, met en évidence la persistance d'une conflictualité sociale que l'idéologie libérale s'efforce de dissimuler. L'originalité du Temps des gens ordinaires n'est pas là. Elle réside dans le constat, plutôt optimiste, que propose l'auteur d'un basculement des classes populaires dans la résistance. Refusant la place subalterne à laquelle la recomposition du capitalisme et l'idéologie dominante les assignent, celles-ci passent aujourd'hui de l'ombre à la lumière.

Cette résistance est d'abord pratique et va bien au-delà de ce qu'il convient d'appeler le populisme. Bien qu'il ait débouché sur un échec politique, le mouvement des gilets jaunes a par exemple fait entendre les exigences et le cri de détresse des couches populaires dont beaucoup avaient préféré oublier l'existence. Quelques mois plus tard, à l'heure du premier confinement et du passage d'une partie des Français en télétravail, ces mêmes gens ordinaires, qu'ils soient aides-soignants, caissiers, livreurs, éboueurs ou encore chauffeurs routiers, ont dû assumer presque seuls le principe de réalité et faire tourner ce qu'il convenait alors d'appeler « l'économie de guerre ». Nullement naïf sur le processus d'héroïsation dont ils ont pu faire l'objet (« L'héroïsation est une manière de garder la main, de continuer à objectiver les plus modestes mais certainement pas une façon de leur laisser la place. »), Christophe Guilluy observe que les classes populaires, et ce pour la première fois depuis des décennies, occupent désormais une large place de l'espace médiatique.

Cette visibilité nouvelle va de pair avec une renaissance culturelle. Négligées voire vilipendées par le monde de la culture depuis les années 1980, les classes populaires sont de nouveau des sujets de premier plan de la création artistique, en témoigne la multiplication des œuvres qui contestent les représentations dominantes du peuple. Pour étayer son propos, Christophe Guilluy cite de nombreux exemples issus aussi bien de la scène artistique française (le prix Goncourt attribué à Nicolas Matthieu, la descendance littéraire d'Annie Ernaux, etc.) qu'anglo-saxonne (le succès des films de Ken Loach, le phénomène autour du roman Hillbilly Elegy de J. D. Vance, les romans populistes de John King, etc.). On peut néanmoins s'interroger sur leur portée réelle. Ces œuvres ont rencontré un succès indéniable mais sans commune mesure avec celui d'œuvres invitant par exemple à jeter un regard nouveau sur les banlieues. Pensons par exemple à la notoriété immense de certains rappeurs ou à des phénomènes de société cinématographiques, à l'image de La haine de Mathieu Kassovitz ou, dans une moindre mesure aujourd'hui, Les misérables de Ladj Ly, prix du jury 2019 du Festival de Cannes.

En outre, les classes populaires tendent, aux yeux du géographe, à ne plus jouer sur le terrain du pouvoir et à s'autonomiser. Refusant « les faux débats sous contrôle » et « le piège de la récupération politique et syndicale », elles se recomposent autour des valeurs traditionnelles (besoin d'ancrages, attachement aux solidarités organiques, refus du progressisme diversitaire, etc.) et d'un diagnostic commun : l'échec de la globalisation, de la métropolisation et du multiculturalisme. Avant tout pragmatique, la France périphérique a tourné le dos à l'idée de révolution et aux grands récits ayant structuré le XXe siècle. Seule la préservation de l'essentiel lui importe dorénavant : « un niveau de vie, un niveau de protection sociale, mais aussi un environnement culturel qui favorise le bien commun ».

Consacrant de nombreuses pages aux enjeux migratoires et démographiques, Christophe Guilluy explique que la question identitaire s'avère fondamentale dans les milieux populaires, à la faveur notamment de l'ethnicisation des débats sociaux. En première ligne face à la crise de l'intégration, ceux-ci font le constat des tensions auxquelles conduit nécessairement « la société multiculturelle à 1000 euros par mois ». Loin des procès en repli sur soi et en xénophobie, le géographe rappelle cependant que l'hostilité des classes populaires au multiculturalisme et à l'immigration non-contrôlée ne découle pas d'un racisme renaissant mais bien d'un attachement à un mode de vie et à une culture façonnés par l'histoire : « Ce que les élites feignent de définir comme du racisme n'est en réalité que la volonté des plus modestes de vivre dans un environnement où leurs valeurs restent des références majoritaires. » Christophe Guilluy évite néanmoins, à raison, l'écueil consistant à accorder la primauté à la question identitaire sur la question sociale : « S'il partage ses valeurs et sa langue, un ouvrier européen se sentira toujours plus proche d'un ouvrier d'origine maghrébine ou africaine que d'un bobo parisien blanc. »

Cette renaissance des classes populaires s'accompagne d'un inévitable effondrement culturel et idéologique du monde d'en haut. Les gens ordinaires ne sont plus dupes sur l'écologisme, l'antiracisme et l'antifascisme de façade de celui-ci, comme l'exprime Guilluy par la formule lapidaire suivante : « La lessiveuse idéologique ne fonctionne plus. » Ces discours bienveillants peinent selon lui à dissimuler la réalité de la lutte des classes et le refus de la diversité sociale d'une large partie des élites, en témoigne par exemple l'inquiétante homogénéisation des métropoles que souligne Guilluy : « Pourtant bastions de la « société ouverte », les métropoles sont des lieux de ségrégation territoriale et d'exclusion sociale radicale des classes populaires. »

Conscientes de cette hypocrisie, les classes populaires contestent désormais avec virulence l'idéologie dite progressiste. Si celle-ci demeure hégémonique au sein du bloc élitaire, elle s'avère selon le géographe à bout de souffle, en témoigne par exemple la perte brutale d'attractivité des grandes villes, exprimée par des données très révélatrices compilées dans l'ouvrage. Christophe Guilluy rappelle par exemple que 600 000 à 800 000 personnes quittent les grandes villes françaises chaque année et que seuls 13% des Français vivant dans les espaces métropolitains désirent continuer à y résider. Lassés par l'hypermobilité propre aux métropoles et rêvant de « décélération », ceux-ci devraient à terme être amenés à renouer avec la sédentarité inhérente à la France périphérique (si l'on passe outre les mobilités contraintes liées à l'activité professionnelle). Comme l'écrit Christophe Guilluy, la mobilité, géographique comme sociale, pour tous est en effet un mythe. En 2016, 65 % des Français vivaient par exemple dans la région où ils sont nés, tandis que « les chances d'ascension sociale des individus d'origine populaire (soit les enfants d'ouvriers et d'employés) varient du simple au double selon les territoires de naissance. N'en déplaise aux thuriféraires du nomadisme, cette sédentarisation ne devrait faire que progresser du fait des grandes dynamiques anthropologiques caractéristiques de notre temps (augmentation de l'espérance de vie, vieillissement de la population en Occident, ralentissement de la croissance démographique mondiale, raréfaction des ressources, etc.).

Cet essoufflement du modèle néolibéral et de la métropolisation dissimule une crise beaucoup plus profonde. Christophe Guilluy juge qu'il ne faut pas seulement adapter marginalement le modèle à l'origine de la désindustrialisation - ce même modèle qui fait que pour la première fois de l'histoire, les gens ordinaires sont contraints de vivre sur les territoires qui créent le moins d'emplois - mais bien le transformer radicalement, ce qui implique un volontarisme politique accru, un changement de cap économique et une capacité à planifier que notre classe dirigeante a laissé en déshérence depuis des décennies.

Christophe Guilluy relève que les territoires périphériques demeurent les « heartlands » des démocraties occidentales et que la mécanique des gens ordinaires correspond non pas à une « entrave » mais au « mouvement du monde ». Au-delà de ce constat fort intéressant, il serait néanmoins nécessaire de poursuivre la réflexion sur les implications pratiques du changement de modèle que le géographe appelle de ses vœux (quid de l'articulation entre une élite responsable et des classes populaires exprimant une légitime demande de protection ?) et de réfléchir aux politiques ambitieuses qu'un bloc républicain devrait mettre en œuvre pour réorienter notre modèle économique vers un horizon souhaitable. [2]

Alors que la crise du coronavirus a mis en lumière nombre de nos dépendances et de nos faiblesses, contribuant ainsi à réhabiliter des notions depuis longtemps ostracisées dans le débat public, à l'instar de la souveraineté, de l'autonomie stratégique ou des frontières, ce travail intellectuel s'avère plus impératif que jamais.

Enregistrons bien cette analyse débouchant sur un possible retour des "gens ordinaires". Conclusion jugée positive et conclusion qui sera très critiquée dans l'ouvrage d'Eric Sadin, ouvrage qui sera bientôt commenté dans la partie 2 de cet article. 

Bonnes fêtes de fin d'année à toutes et à tous.

-----

[1] Carte de l'indice de fragilité des communes françaises (Données INSEE), p.97
[2] Voir le colloque organisé par la Fondation Res Publica « Quelle recomposition du paysage politique pour la France ? », 3 décembre 2019

 

16/12/2020

 

Partager cet article
Repost0
16 décembre 2020 3 16 /12 /décembre /2020 06:37

 Nous publions ici un texte d'hélène Nouaille dont l'idée fondamentale reprend largement   ce que nous venons d'énoncer dans notre article publié le 14 décembre dernier. De fait les difficultés américaines ont aussi pour cause l'effondrement d'un système de valeurs. Bonne lecture.

«  La démocratie constitutionnelle suppose la confiance du peuple en l’intégrité du processus électoral et des résultats » confiait en novembre dernier Lawrence Douglas, professeur de droit au Amherst College (Massachusetts) dans un entretien à National Geographic. « Lorsque le président d’une telle démocratie, le président en personne et non pas un groupe marginal, affirme devant son peuple que le système est truqué et qu’il ne faut pas se fier aux résultats, c’est un message incroyablement dangereux qui est alors transmis » (1).

 

Dangereux pour qui ? D’abord pour ceux, rappelions-nous en octobre dernier avec le politologue Frédéric Charillon (2), qui sont les « acteurs » de l’élection, point de vue « qui ne peut être le nôtre en Europe, et surtout qui appartient aux seuls électeurs américains ». Parce que, « si Trump est battu, tout ne reviendra pas à la normale pour autant. D’abord parce que sa défaite pourrait advenir – c’est la crainte de beaucoup – à l’issue d’un long cauchemar procédurier, d’une longue confusion dans les décomptes entre votes physiques et par courrier, tout au long de laquelle « le Donald » s’évertuera à discréditer le processus électoral ». Précisément, nous y sommes. Si, Etat par Etat, les 538 grands électeurs ont confirmé lundi 14 novembre la victoire du Démocrate Joe Biden, une majorité de Républicains, Donald Trump à leur tête, refuse encore de l’admettre. Que peuvent-ils donc faire encore ?

 

Le 6 janvier prochain, au Congrès, il y aura un décompte des votes du collège électoral suivi de l’annonce officielle du vainqueur – moment où des objections pourront être formulées. Notamment autour des Etats (Arizona, Géorgie, Michigan, Pennsylvanie, Wisconsin, Nouveau Mexique et Nevada par exemple) où des controverses sont en cours. Sans, pense notre professeur de droit Lawrence Douglas, « aucune perspective réaliste d’un impact quelconque sur l’élection ». Toutefois, que se passerait-il si les résultats de l’élection présidentielle étaient encore contestés le jour de l’investiture, le 21 janvier 2021 ? Bien que la situation ne se soit encore jamais présentée dans l’histoire des Etats-Unis ? Alors, il reviendrait au Congrès de régler la situation, en vertu d’un Presidential succession Act (3) modifié plusieurs fois depuis 1792. « Le Presidential Succession Act actuellement en vigueur a été signé par le président Harry Truman en 1947. Aujourd'hui, c'est le président de la Chambre des représentants des États-Unis qui occupe la première place de l'ordre de succession, suivi par le président pro tempore du Sénat puis les membres du Cabinet selon l'ancienneté de leur département (1).

 

Le professeur Lawrence Douglas estime que l’hypothèse est « presque inconcevable ». Mais, ajoute-t-il, « je n'imagine pas Trump reconnaître la victoire de son adversaire mais plutôt se résigner à la défaite » tout en continuant à proclamer, pour ses électeurs, que l’élection lui a été volée. Or, de tradition et comme c’est la norme, admettre sa défaite et assurer une transition pacifique est une nécessité pour un président américain. Si, de plus, les Républicains parviennent à conserver la majorité au Sénat, on imagine bien combien gouverner serait compliqué pour Joe Biden et son administration. Combien aussi le pays resterait divisé dans une période de grands défis sanitaires et économiques.

 

Il y a plus, remarque Adrien Jaulmes pour le Figaro (4). Les Démocrates sont divisés entre eux. Sérions les problèmes : il y a d’abord l’importance de l’aile gauche du Parti, qui s’estime mal représentée dans les premières nominations décidées par le président-élu. « L’aile progressiste mérite un certain nombre de sièges - des sièges importants - dans l’Administration Biden, a ainsi déclaré Bernie Sanders au site d’information politique Axios. Ce n’est pas ce que j’ai vu ». Or, rappelait-il encore, « l’aile progressiste représente 35 à 40 % de la coalition démocrate. Sans les efforts énormes de la part des militants progressistes, Joe n’aurait pas gagné l’élection ». Certainement, il s’est rallié à la candidature Biden, mais son programme de réformes radicales, inédit aux Etats-Unis, ne peut convenir au reste de la coalition, qu’elle soit proche de Barack Obama ou d’Hillary Clinton. Et il y a plus radical encore, telle Alexandria Ocasio-Cortez, représentante de New York. Elle « s’est publiquement interrogée sur les intentions politiques de Joe Biden ». Ce à quoi « le futur président a rétorqué avec agacement que s’il ‘‘ne se promenait pas avec l’étiquette progressiste collée sur le front’’, il avait ‘‘un palmarès de réformes au Congrès qui dépassait celui de n’importe qui d’autre’’ »

 

Il y a peut-être pire, avec la maladie qui gangrène les esprits dans le pays. Pays où le Parti démocrate est « obsédé par les questions d’identité, et où le genre ou la race ont plus d’importance que la compétence ou le mérite individuel (…). Des Noirs trouvent qu’il y a trop de Blancs, des féministes trop d’hommes, et les progressistes trop de technocrates ou de personnalités liées au monde des affaires ». Quand une autre partie de la population – celle qui a fait l’élection de Donald Trump et le soutient encore, refuse cette « déconstruction » de la société et du monde – concept, passé par les universités américaines, d’une « French theory » héritée, dans les années 1970 de philosophes français (Foucault, Derrida, etc.) et adaptée à l’imaginaire et aux failles propres au pays. Pour ceux qui veulent en connaître les ressorts, ici un texte détaillé (5). Si l’explication des divisions américaines a aussi des raisons économiques, revers d’une mondialisation mal maîtrisée, ces raisons seules ne peuvent expliquer complètement l’extraordinaire face-à-face qui oppose par moitiés la société américaine. Et met en danger une démocratie, qui, avec ses particularismes, tient depuis plus de deux cents ans.

 

Dangereux pour les Américains, le moment l’est aussi pour le monde occidental, qui vit depuis 1945 dans l’ordre organisé par les Etats-Unis, grands gagnants de la seconde guerre mondiale.

 

Pourquoi ? Parce que, répondait le politologue Frédéric Charillon (2), même avec Joe Biden, « les priorités américaines seront une fois de plus chinoises ou asiatiques, moyen-orientales ou mexicaines, et bien sûr internes ». Même sans Donald Trump, l’Amérique est tournée vers d’autres horizons que celui de l’Europe en particulier. Elle défendra d’abord ses intérêts dans un monde en mutation que son changement de cap a déstabilisé. De plus, « avec Biden, il faudra se souvenir des difficiles équilibres du parti démocrate, et de la montée en puissance de Kamala Harris (la jeune vice-présidente d’un Joe Biden âgé et de santé fragile), qui prendra une place importante. C’est l’autre Amérique, et elle n’est pas européo-centrée non plus ». Enfin, écrivait-il très tôt en octobre dernier, après le premier échange Trump-Biden, « la gauche du parti, qui saura se rappeler au bon souvenir de Joe Biden, sera plus proche des choix français et européens sur la santé ou l’environnement, mais pas nécessairement sur les questions de sécurité, ni sur certaines orientations de société ». Le tout en tenant compte de l’influence de « la jeune, charismatique et talentueuse Alexandria Ocasio-Cortez (qui) a un discours clivant et n’a sans doute que peu d’affinités avec une certaine Europe ».

 

Pas d’erreur donc, « l’Amérique a changé, il nous faudra vivre avec et apprendre à mieux la connaître, plutôt que de vivre sur des schémas pré-acquis ».

 

Mais si Frédéric Charillon voyait des « opportunités à saisir » pour l’Europe avec l’évolution américaine – rapports avec la Chine, défense européenne, c’était peut-être montrer beaucoup d’optimisme. L’Union européenne n’est pas au mieux de sa forme. « Je dis depuis longtemps que les Européens rêvent debout » plaide inlassablement un Européen convaincu, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin, Hubert Védrine. « Ils se sont crus dans le monde des Bisounours alors qu’ils sont dans « Jurassic park ». Ils ont du mal à s’adapter. L’idée que les Européens se font de la communauté internationale, du dépassement des conflits et des identités ne correspond pas au monde réel ». Lequel est très différent de celui où le Marché commun est né, dans un temps où les chars soviétiques menaçaient réellement l’ouest du continent – et sous le parapluie que les Américains avaient intérêt à garantir pour des raisons économiques et militaires. Pire peut-être, s’adapter suppose de savoir où l’on veut aller. Y a-t-il un quelconque consensus entre Etats membres ? Les uns rêvent du monde d’hier, le modèle français (« l’Europe puissance ») ne convient apparemment à personne, l’Europe allemande dessert les pays du sud, des tensions profondes existent entre les membres fondateurs et les arrivants de l’Est, de cultures et d’histoires différentes. La vieille démocratie britannique quitte le navire – même si l’on parvient à un accord. Rien ne va plus.

 

Or le moment est dangereux. Le futur de la puissance américaine – passage du gué qu’une Europe en désarroi est contrainte de vivre - est sans conteste l’élément déterminant de l’avenir de la planète – celui de la démocratie compris. Et ce passage ne sera pas tranquille.

 

Hélène Nouaill

 

(1) National Geographic, le 20 novembre 2020, Amy McKeever, Etats-Unis : que se passe-t-il si un président refuse de quitter ses fonctions ?

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/2020/11/etats-unis-que-se-passe-t-il-si-un-president-refuse-de-quitter-ses-fonctions

 

(2) Voir Léosthène n° 1504 du 7 Octobre 2020, Etats-Unis, une série qui peut mal finir

 

(3) Legal Information Institute, Chapter one, Presidential elections and vacancies

https://www.law.cornell.edu/uscode/text/3/19

 

(4) Le Figaro, le 13 décembre 2020, Adrien Jaulmes, La future Administration Biden déjà critiquée dans les rangs démocrates

https://www.lefigaro.fr/international/la-future-administration-biden-deja-critiquee-dans-les-rangs-democrates-20201213 

 

(5) Cairn info, Mouvements 2005/4 (n° 41), François Cusset, We need Jacques Derrida ou l’Amérique derridienne : politiques de la déconstruction

https://www.cairn.info/revue-mouvements-2005-4-page-136.htm

 

 

Partager cet article
Repost0
9 décembre 2020 3 09 /12 /décembre /2020 13:49

Nous proposons à nouveau un excellent billet d'Olivier Passet (XERFI). Bonne lecture.

"Jusqu’à quand l’Europe va-t-elle jouer solidaire ? Dans l’urgence les États membres sont restés soudés. L’Europe du Nord parcimonieuse s’est rangée au quoi qu’il en coûte français et la BCE a fait ce qui était en son pouvoir pour que l’ajustement soit indolore sur les taux d’intérêt. Ce faisant, de crise en crise, l’Allemagne, à l’insu de son plein gré, se transforme en grand hégémon bienveillant d’une communauté solidaire dans l’hyper endettement. Elle n’a jamais voulu cautionner l’idée d’une mutualisation de la dette européenne. Elle a toujours craint que la crédibilité de l’euromark ne soit un pousse au crime pour les pays du sud. Mais la BCE en neutralisant toute fièvre sur les spreads européens, et en refinançant sans limite les pays les plus exposés, crée une mutualisation de fait, où la signature ne crée plus que de faibles écarts entre les pays.


Lors de la crise des subprimes, l’Allemagne, avec l’appui de l’Europe du Nord avait rapidement sonné la fin de la partie, faisant de la Grèce un exemple. Elle avait préféré la dépression / déflation prolongée européenne au soutien artificiel de la demande régionale. Elle ne faisait par-là qu’affirmer ses intérêts industriels et les nouvelles réalités de son insertion dans le commerce mondial. La réorientation de son industrie sur les marchés extra-européens, notamment émergents, sa concurrence frontale avec les grands pays d’Asie (Corée et Chine notamment) et sa vision de l’Europe, comme un grand marché de facteurs à coût modéré. La crise de 2008 a entériné la mort de l’Europe du grand marché de consommation, et son glissement vers une Europe atelier de l’Allemagne. La convergence des coûts unitaires, passant par une dévaluation salariale, devenait dans la vision allemande une priorité  qui supplantait la préservation de ses débouchés locaux. Et dans l’axiomatique de la stabilité européenne version germanique, la crédibilité, la soutenabilité financière de la zone, le caractère irrévocable des engagements souverains prévaut sur tout autre objectif. Pays structurellement créancier du reste de l’Europe, c’est toute la sécurité de son appareil bancaire et de l’épargne de ses retraités qui est en jeu.


Beaucoup ont vu dans le plan de relance européen, malgré ses déboires récents, et la réaffirmation de la coopération franco-allemande un  tournant majeur. Un tournant ouvrant la voie à un budget européen, une Europe des transferts et une solidarité financière renforcée. Ce changement de cap signifierait qu’avec la crise sanitaire l’Allemagne opérerait un repositionnement stratégique, qu’elle repondérerait ses intérêts, accordant une nouvelle priorité à ses débouchés régionaux et à l’intégration sociale européenne.

Mais en quoi les intérêts allemands se sont-ils déplacés par rapport à 2008 ou 2010 ?


Car il ne faut pas s’y tromper, aussi spectaculaire que soit l’enveloppe du plan de relance européen, et l’hétérodoxie monétaire de la BCE, il s’agit avant tout d’un plan d’urgence. La réorientation industrielle allemande vers le grand large, ne signifie pas qu’elle soit imperméable à l’effondrement de marchés qui représentent encore 37% de ses débouchés. Et c’est ce qui est en jeu aujourd’hui, et rien d’autre. Mais passé la stabilisation incontournable des économies de la zone euro, la zone euro offre un tableau de divergence exacerbé par rapport à 2008 : avec une fracture Nord-Sud en matière d’endettement qui a franchi de nouveaux seuils. Et surtout avec en germe, une nouvelle divergence des coûts unitaires qui efface les acquis de la dernière décennie. La cicatrice en termes de croissance et de productivité s’annonce en effet bien plus profonde pour les économies de services peu qualifiées du Sud. La reprise, sera portée par l’industrie, les plateformes, le secteur de la santé…autant de trains sur lesquels le Sud ne pourra embarquer.


L’Allemagne, aujourd’hui comme hier doit jouer sa concurrence frontale avec l’Asie. Son enjeu prioritaire est celui du repositionnement numérique et écologique de son industrie. Son paradigme sera celui de l’offre. Et ses débouchés plus que jamais sont en Asie, la zone du monde aujourd’hui la moins déstabilisée par la crise sanitaire. Malgré toutes ses dérives et dérogations financières, l’Allemagne contrairement au Sud de l’Europe sortira de la crise avec un niveau d’endettement public inférieur à celui de la crise des subprimes. Elle ne se départira pas de l’objectif de normaliser sa dette à 60% du PIB dans un horizon rapproché, objectif atteignable pour elle, contrairement au Sud ou à la France, même dans un contexte de faible croissance européenne. Bref, chasser le naturel, il reviendra au galop… et ceux qui misent sur un changement de doctrine allemand au-delà de l’urgence ont du souci à se faire."

 

 

Partager cet article
Repost0
7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 08:58

Comme tous les lundis Olivier Passet (XERFI) évoque en termes très brefs mais aussi très justes les réalités du temps présent. Bonne lecture.

L’histoire des taux d’intérêt depuis 30 ans, c’est celle d’un long affaissement au fil des cycles et des crises successives qui ont ébranlé les économies développées. Un affaissement des taux  sur toutes les échéances qui conduit à un écrasement structurel de la courbe des taux. Or dans la vision classique, les taux sont l’expression de notre relation au temps. La baisse des taux est le résultat d’un surcroît d’épargne sur l’investissement. Elle résulte d’une faible appétence des ménages pour le présent. Ces derniers ne sont pas dominés par l’impatience du plaisir de consommation immédiate. Ce que l’on dénomme souvent par « préférence pour le futur », avec l’idée d’une consommation différée. Les entreprises de leur côté, dans un contexte de faible consommation investissent peu, mais sont en quête de hauts rendements. Elles deviennent de plus en plus sélectives et jouent la croissance intensive, autrement dit la recherche de la profitabilité, plutôt que la croissance extensive, par expansion de leurs capacités. Ce pourrait être le paradigme d’une société vieillissante. Les ménages consomment peu, et cherchent à adosser leur revenu futur sur la rente produite par un capital sélectionné avec soin.


Pourtant, cette idée de préférence pour le futur, qui sous-tend le faible niveau des taux d’intérêt est trompeuse. Elle nous fourvoie par rapport à la réalité de notre relation au temps. Elle suggère une projection sur l’avenir qui est précisément absente du monde contemporain. Elle entre de surcroît en totale contradiction avec l’explosion des taux d’endettement public et privés que l’on observe depuis plusieurs décennies, qui alimente les dépenses courantes, et l’inflation des prix d’actifs, plus que l’investissement. Autrement dit, nos comportement de fourmis, entre des ménages qui préfèrent épargner et des entreprises de plus en plus sélectives sur leurs choix d’investissement, produirait paradoxalement des économies cigales, qui se consument dans la dette et qui utilisent avec frénésie tous les artifices monétaires, pour maintenir à flot les dépenses courantes et la valeur des actifs.


Tout cela n’a rien à voir avec une économie tournée vers l’avenir. Car une telle économie met au contraire en tension le marché des capitaux et donc les taux d’intérêt. Dans une économie confiante dans sa prospérité future, les ménages dépensent sans prudence excessive. L’acte d’épargne sera conditionné par un juste niveau de rémunération de cette dernière. Et les entreprises, confiantes dans le rendement futur de leurs investissements, dans les opportunités liées au progrès technique et dans l’expansion de leurs débouchés seront prêtes à s’endetter à taux positifs. Dans ce monde, tourné vers le futur, l’économie est traversée d’anticipations positives sur la croissance et l’inflation, dont les taux d’intérêt portent la marque.


Et, in fine, ce n’est pas une préférence pour le futur que reflètent les taux zéro et même négatifs sur les échéances longues, mais tout au contraire une préférence pour le passé disons plutôt un repli sur le passé. Il suffit de décrypter les arbitrages des acteurs privés et publics aujourd’hui pour en prendre toute la mesure.


Derrière la formidable explosion de l’endettement qu’y a-t’il ? Des entreprises, notamment les plus grandes qui débordent de cash. Et qui plutôt que de mobiliser cette liquidité sur des investissements nouveaux et une extension de leurs capacités en pariant sur l’avenir 1/ rachètent leurs actions anciennes sur le marché de l’occasion pour doper à court terme la valeur actionnariale de leur entreprise. 2/ jouent sur le levier d’endettement pour acquérir les concurrents ou les nouveaux entrants de leur secteur. Ce faisant l’endettement alimente le jeu de la concentration, renforce le pouvoir de marché et de réseau des acteurs déjà existants. Dans un monde de taux zéro et sur des marchés en attrition, il est beaucoup plus rentable financièrement d’opérer la cueillette des capacités et des compétences déjà installées, de tirer profit des synergies potentielles, de renforcer sa rente d’oligopole, que de prendre le risque de financer d’une croissance organique. Un mouvement de concentration qui a pour arrière-plan le développement des fusions-acquisitions avec des conditions favorables de financement. L’endettement alimente in fine un jeu d’enchère sur le capital existant, mobilier et immobilier dans la grande salle des ventes du capital d’occasion.


Du côté des États, la hausse phénoménale de l’endettement public depuis 15 ans est toute entière dédiée au maintien à flot des débouchés courants, au renflouement des secteurs en perdition, et donc à la sauvegarde, que qu’en soit le prix des capacités existantes. Ce sera l’occasion manquée du début du 21ème siècle. Les États auront mobilisé 40 points de PIB d’endettement supplémentaire  pour maintenir en état de survie artificielle l’économie du passé, loupant l’occasion de mettre sur les rails, à taux zéro, la transition écologique. 


Et face à cela, ce n’est pas l’abondance de l’épargne des ménages qui a permis de boucler cette fuite en avant dans la dette. Il a fallu l’irruption des banques centrales en acquéreuses en dernier ressort, de titres gagés sur le passé. Et ce que l’on retrouve du côté des ménages, comme trace des tombereaux de liquidité déversés par les banques centrales, c’est de l’épargne liquide, c’est de l’immobilier… Une composition de l’épargne, qui ressemble plus à une défiance qu’à une préférence pour le futur. 

 
 
Partager cet article
Repost0
12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 09:49

Nous nous permettons de publier sur notre blog le texte d'une vidéo réalisée par l'un des dirigeants de XERFI : Olivier Passet. Exprimée avec des mots bien choisis, ce texte très bref donne une vision claire de notre réalité. Bonne lecture.

La crise sanitaire marque en apparence un retour de l’État, disons une re-légitimation de l’État interventionniste. Sans son action, l’économie se serait effondrée. A travers les aides ciblées, à travers les dispositifs de chômage partiel, le système des prêts garantis, ou encore à travers le soutien aux différents secteurs névralgiques du plan de relance, l’économie est maintenue en état de survie artificielle. Mais il ne s’agit pas là d’un choix doctrinal. Cette bifurcation s’impose, au gouvernement français comme à tous les autres gouvernements de la planète, y compris les plus rétifs, Allemagne en tête. Les gouvernants ne se sont pas soudain tous converti à la dette, à la relance keynésienne, pas plus qu’ils n’ont renoncé à l’économie de marché et décidé de se rallier au dogme de l’intervention, de la socialisation et peut-être demain de la collectivisation des moyens de production. Rien n’a été prémédité. Ce revirement ne tient qu’au pragmatisme et à une fuite en avant dans l’action pour sauver ce qui peut être sauvé. Mais au fond, personne ne connaît l’issue d’un processus improvisé dans l’urgence. Les gouvernements des pays avancés sortiront de cette séquence avec plusieurs dizaines de points de PIB de dette supplémentaire. Et chacun pressent, que ce qui fait solution à court terme, peut devenir le problème de demain.


Le discours sur le retour de l’État, ne saurait se contenter de la seule volumétrie des dépenses et des dettes. Certes le poids de la dépense publique dans le PIB augmente partout. Et l’accès à une dette gratuite semble ne plus opposer aucune limite à la croissance des dépenses. Mais cette dernière reproduit ce qui s’est passé lors d’autres épisodes de crise depuis plusieurs décennies. L’état à travers son intervention ne fait au fond que reprendre à son compte les pertes de la sphère privée, qu’il socialise. Autrement dit qu’il répartit entre tous les contribuables. Cette dérive des dépenses s’inscrit dans une tendance qui n’a fait que se renforcer au fil des années. Un non-dit dont nous avons maintes fois souligné l’importance croissante. La montée en puissance d’une fonction assurantielle de l’État, qui est à l’origine de l’essentiel de la hausse de la dette des pays avancés depuis 20 ans et qui ne donne lieu à aucun provisionnement faute d’être reconnue.  Le nouveau consortium qui se dessine entre la finance et les États, et qui semble procurer à ces derniers des moyens illimités, sur lequel ils pourraient asseoir son ascendant sur les autres acteurs de l’économie, n’existe que pour expurger le risque de la sphère privée, et protéger les détenteurs de capitaux des pertes inhérentes à l’instabilité croissante du système. Ce faisant, cet ascendant apparent de l’État n’est que la manifestation d’une instrumentation sur lequel, ni le citoyen, ni le politique n’a droit au chapitre. Le renflouage des agents privés, le report de la dette sur la collectivité se produit sous la tutelle bienveillante des banques centrales, et tout cela a pour seul but d’éviter une défaillance généralisée des agents privés, une contagion des risques qui atteindrait tout aussi violemment la sphère réelle et la sphère financière.


Et ce poids croissant de la dette est précisément ce qui étiole peu à peu ses possibilités d’intervention discrétionnaires traditionnelles. Le renflouage des pertes du privé prend le pas sur toutes les autres missions de l’État. Elle met sous pression les fonctions historiques qu’elles soient régaliennes, sociales ou productives. L’hyper sensibilité de la solvabilité des États aux conditions de financement, le risque disproportionné induit par une petite variation des taux d’intérêt, fait que ces derniers passent sous tutelle financière comme ils ne l’ont jamais été et qu’ils sont soumis plus que jamais, comme les entreprises aux bonnes règles de gouvernance qu’édictent les gestionnaires d’actifs.  Une tutelle qui dramatise l’impôt, notamment sur le capital et dédramatise la dette. Ce que produit la crise, c’est un état obèse… mais plus faible que jamais et de moins en moins en mesure de répondre aux préférences issues du jeu démocratique.


Reste que la crise a eu une autre conséquence, qui la différencie des précédentes. Elle surligne précisément les défaillances de l’État sur ses fonctions essentielles qui ont trait au bien commun. Santé, éducation, production à caractère stratégique, qui exposent nos économies à des risques d’effondrement économiques et sociaux qui revêtent un caractère systémique tant la finance, est exposée, elle-aussi à cette défaillance. Elle replace aussi au premier plan l’État comme commanditaire clé pour solvabiliser et impulser les marchés de demain. Mais comment ignorer l’autre message tout aussi fort de la crise.  L’État n’a plus la main sur les infrastructures collectives essentielles. Il a été moins le garant de la continuité du système productif et du lien social que les géants de la net économie ou de l’industrie pharmaceutique. La vision du capitalisme de demain est portée in fine par ces acteurs et les gestionnaires d’actif qui les gouvernent. Et lorsque l’État fait mine de reprendre la main comme agent productif, il ne fait qu’accélérer les dessins d’acteurs privés plus puissants que lui

 

 

Partager cet article
Repost0
28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 06:52

Nous tenons à publier ce matin un très court texte d'Olivier Passet. Admirons la puissance d'une pensée difficile à découvrir ailleurs. Bonne lecture.

La crise du Covid marquerait  le grand retour de l’État pour certains. Elle nous aurait rouvert les yeux sur la notion de bien commun et redonné une légitimité à l’interventionnisme public. Si cette idée ne fait pas l’unanimité, elle n’en demeure pas moins très partagée.


De quel retour parle-t-on au juste ? Pour que l’État revienne, encore faudrait-il qu’il ait disparu. Or ce n’est pas le cas. Un glissement  s’est opéré depuis plusieurs décennies. L’État producteur a certes régressé. L’État investisseur de même. L’état redistributeur a lui aussi été contesté à des degrés divers selon les pays. Mais globalement, les États des pays de l’OCDE n’ont pas reculé en masse financière. On leur a presque partout conféré le rôle de facilitateur des affaires et de grand assureur final des risques économiques qui est allé crescendo.  C’est cette fonction d’assurance, sous des formes diverses, qui prend le pas sur toutes les autres depuis des années.


L’état s’est maintenu financièrement alors qu’il a déserté peu à peu  des pans entiers de la production dont il ne posséderait pas les clefs d’une gestion efficace. Il s’est concentré avec des moyens rabougris sur ses fonctions régaliennes : sécurité, justice notamment. Il continue à assurer un socle commun de production en matière de santé, d’éducation notamment. Mais le bien-fondé de son intervention est de plus en plus contesté : autonomie, gestion privée, augmentation des droits d’inscription ou des tarifs sont la tendance, les banques et les assurances privées revendiquant leur capacité à prendre la relève des États pour financer l’accès à ces services. Energie, transport, télécommunication, tous les services considérés autrefois comme essentiels et stratégiques ont basculé de leur côté dans la sphère concurrentielle, l’État ne conservant que le coût fixe des grandes infrastructures de  réseau, et déléguant l’exploitation à des opérateurs privés mis en concurrence.


Ce glissement a deux conséquences immédiates. Sur ces champs, les principes directeurs qui guident la sphère privée s’imposent : la diversification/segmentation de l’offre, les économies d’échelle et la gestion à flux tendu, à stock, minimal.

C’est le nerf de la guerre concurrentielle. Appliquer les règles de gestion privée à ces sphères a donc pour corolaire de rompre l’homogénéité de l’offre, de multiplier les gammes, donc de rompre avec le principe d’égalité, de pousser à la hausse les volumes, en matière de transport aérien par exemple, en contradiction avec tous les objectifs environnementaux, et d’abandonner tout ce qui ne relève pas d’une demande récurrente, stable et rentable : fermer les petites lignes régionales, limiter le nombre de lit en hôpital, ou l’appareillage pour en optimiser l’utilisation  etc., avec tous les risques et les pertes d’externalités que cela comporte. C’est tout cela qui nous explose en pleine face actuellement. L’aggravation des crises sociales, environnementales et sanitaires nous mettent face à la démission productive des États. 


A côté de cette grande tendance, il y a la montée de la fonction assurantielle. Qui n’a jamais été sacralisée dans les textes. Elle est devenue invasive. Face à l’instabilité du système c’est l’État qui devient le grand gardien du maintien à flot de l’économie. Cela commence par l’emploi. Les entreprises ne veulent plus porter le risque attenant au contrat de travail… qu’à cela ne tienne. C’est l’État qui reprend ce risque en finançant la sécurisation des parcours. Les entreprises ne veulent plus financer les risques attenants au travail (retraite, reconversion etc..) qu’à cela ne tienne, on fiscalise ce risque sur toute la population, ou on privatise les systèmes. L’économie est soumise aux vagues moutonnières de la finance... ce sont, les États renflouent, reprennent les pertes à coup de milliards pour éviter le grand collapse de la finance. Et idem aujourd’hui avec le COVID, où l’État prend à sa charge la moitié des salariés. L’État est devenu une immense tirelire assurantielle adossée à une sphère privée déresponsabilisée. C’est cela le soi-disant moins d’État. Une sphère privée sous tutelle financière, qui n’en finit pas de faire des sorties de route et d’accumuler une énorme dette environnementale. Des États désarmés pour gérer le bien commun, qui récupèrent en revanche tous les risques en dernier ressort dont se sont déchargés ceux qui sont rémunérés pour les porter (les détenteurs de capitaux). Et au sommet des banques centrales dites indépendantes qui à coup de liquidité gratuite sont devenues les vassaux utiles d’un édifice étato-financier "too big to fail".


Vivons-nous dès lors un retour de l’État ? On peut en douter. Nous vivons au contraire l’apothéose de l’État assurantiel et démissionnaire du champ de la production de biens communs. Une sorte de flexisecurité généralisée poussée à son point culminant. La suite de l’histoire est pourtant écrite d’avance. Les États vont sortir discrédités de la gestion de cette crise, devant rendre des comptes sur les stocks de masques ou de respirateurs qui se sont évaporés. Trop surendettés pour pouvoir reprendre la main sur la question sociale ou écologique. Et d’ailleurs, si l’État producteur de bien commun était de retour, nous le serions déjà. Ce n’est pas seulement les milliards qu’il aurait mobilisé ou les masques importés de Chine, mais les hommes. Sa réponse ne serait pas seulement financière mais réelle. Nos entreprises seraient réquisitionnées pour produire l’indispensable. La Poste serait en première ligne pour livrer les marchandises de magasins qui continueraient leur activité etc… Sa réponse serait déjà autant productive que financière.

Partager cet article
Repost0
18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 07:39

Nous nous permettons ici de publier un texte très bref, mais très riche, et qui ouvre la voie à une authentique réflexion. Merci à Olivier Passet et à XERFY. Bonne lecture.

 

Dans les moments de crise, fleurissent les discours sur la catharsis. La crise devient la solution. Elle nous projette dans le monde d’après, écrasant tous les dogmes, tous les préconçus idéologiques. Elle nous oblige à nous réinventer pour paraphraser Emmanuel Macron dans son allocution de 13 avril. Et partout aujourd’hui se multiplient les projections positives sur l’incroyable catalyse du COVID-19, qui va changer la face du capitalisme, pour l’accorder enfin aux urgences sociales, sanitaires et écologiques, et replacer l’homme au cœur de nos systèmes de pensée. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Pour ceux qui se souviennent pourtant de la soudaine clairvoyance de nos politiques au moment des crises de 2000 ou de 2008, sur les excès de la finance, de la mondialisation sauvage, le doute est permis.


Pourtant oui, c’est un fait, cette crise par son ampleur inégalée va modifier de façon irréversible notre vision du monde. D’abord pour une première raison. Nous avons franchi un seuil traumatique. Il paraît certain, maintenant que le COVID laissera des traces longues sur la croissance et les conditions sociales Nous ne pouvons plus croire à ce stade que l’arrêt accidentel de la fourmilière productive et consumériste, ouvre une nouvelle phase d’euphorie et de sursaut libérateur. Ensuite, parce que, tout ce qui forgeait notre représentation d’une économie efficace est battu en brèche: non, l’abolition des distances, l’allongement des chaînes de valeur, la division toujours plus poussée du travail ne sont pas l’Alpha et l’Omega indiscutable de l’efficience économique ; non le zéro stock, le flux-tendu, la suppression de toutes les masses graisseuses des structures productives, ne sont pas le marqueur universel de l’efficacité des organisations ; non, le marché n’est pas la seule et meilleure instance de coordination… non la digitalisation, le travail indépendant, ne sont pas les nouveaux graals de l’organisation du travail au regard de cette expérience grandeur nature de travail à distance… Tout le bréviaire de la pensée progressiste doit rendre compte de son imprévoyance. Circuit court, traçabilité, sécurité des approvisionnements, gestion de l’incertitude par les stocks, autonomie productive, planification et coordination stratégique par la puissance publique, vitalité de la socialisation physique par le travail, importance de l’entreprise traditionnelle et du salariat dans la gestion du partage des risques au moment où les free lance, les indépendants se retrouvent sans filet … Tout ce qui faisait figure d’archaïsme, revient en force.  L’efficacité instrumentale de la pensée progressiste doit et devra composer avec toute une série d’exigences qu’on ne peut plus balayer d’un revers de main au nom de la modernité. Et c’est toute la pédagogie de la réforme incessante qui part en fumée. Car il est manifeste aujourd’hui que le gaulois réfractaire coûte infiniment moins cher à la collectivité que le réformateur progressiste. Le premier, avec son argent de dingue a fait dériver de quelques points de PIB l’endettement public. Le second l’a doublé en moins de 15 ans en s’acharnant à rendre le système existant toujours plus efficient et à le renflouer sans compter à chaque spasme. 


Cette mort clinique du no alternative, ce rééquilibrage de la pensée pourraient nous réjouir. L’ouverture des options et la nouvelle culture de l’urgence devraient nous aider à élargir la palette des instruments pour aborder les défis sociaux et écologiques. Voilà que le recentrage de l’économie sur ses fonctions essentielles met sur le devant de la scène les invisibles. Voilà que le président de la république reprend à son compte cette remarque de François Sureau lorsqu’il nous invite à relire l’article premier de la déclaration des droits : « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »… ouvrant la porte à un tournant social du quinquennat.


Mais le risque est là en même temps. L’évolution des esprits se produit au moment même où dans leur instinct de survie, les entreprises n’auront de cesse de revenir dans le monde d’avant. Au moment même où la supervision financière n’aura de cesse de restaurer la valeur des actifs. Alors même que crise après crise, le maintien en survie artificielle du système a fait exploser la dette et brûlé les dividendes et les capitalisations de l’expansion passée… Et c’est précisément dans ce hiatus entre les nouvelles aspirations collectives et les moyens mobilisables que se logent tous les risques de conflagration sociale et démocratique.

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
  • : Analyse de la crise économique, financière, politique et sociale par le dépassement des paradigmes traditionnels
  • Contact

Recherche