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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 08:07

Nous publions aujourd'hui le point de vue de Gaël Giraud. Prêtre catholique membre de la compagnie de jésus, il est outre sa qualité de docteur en Théologie, économiste et mathématicien. Il fût un moment "quant" avant de devenir chef économiste dans l'Agence française de Développement. Gaêl Giraud s'est distingué dans son opposition radicale lors de la loi de 2013 concernant la séparation des activités bancaires….séparation qui n'a pas réellement entamé les immenses avantages de la banque universelle. 

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12 juillet 2018 4 12 /07 /juillet /2018 12:36

Emmanuel Macron, meilleur anglophone que votre serviteur, aurait pu profiter de l’article récent qu’un chroniqueur du Financial Times a consacré à la dette publique italienne[1]. John Plender, dont il s’agit, résume en deux phrases quarante années d’Histoire de notre voisine. « J’avais coutume de dire dans les années 80 que l’Italie était une bonne économie entravée par un Etat inopérant. Aujourd’hui, La troisième économie de la zone euro est faible et entravée par une union monétaire dont l’impact est substantiellement néfaste ». On subodore que John Plender n’est pas un de ces journalistes ravis de la crèche européenne.

L’auteur souligne que le revenu par tête en Italie est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était au moment de l’incorporation dans l’union monétaire et que les dirigeants politiques ont joué constamment le jeu de l’austérité budgétaire imposée par Bruxelles, au point de réaliser des excédents primaires, ce qui signifie que les dépenses sont inférieures aux recettes, hors intérêts dus sur la dette accumulée.

John Plender aggrave son crime de lèse-majesté européenne quand il nous dit que l’union monétaire a installé un taux de change inapproprié tout particulièrement pour le secteur manufacturier qui souffre d’un « écart de compétitivité de 30 pour cent vis-à-vis de l’Allemagne ». Et il ne voir pas comment réaliser la déflation des salaires qui résorberait cet écart. Par voie de conséquence, l’Italie s’enfonce dans un chômage chronique qui atteint des proportions ravageuses chez les jeunes avec un taux de 35 pour cent.

En dépit des efforts d’austérité accomplis par tous les gouvernements des vingt dernières années sans exception, ce qu’oublient de dire nos médias, l’Etat italien est aujourd’hui affligé d’une dette supérieure à 130% du PIB, la seconde par l’importance de la zone euro. Tous les efforts accomplis entre 2000 et 2008, qui avaient permis de la réduire à 105% du PIB ont été annulés et au-delà par les trois récessions successives qui ont crucifié l’Italie entre 2008 et 2016. Et la seule échappatoire, qui consisterait à monétiser la dette discrètement, est interdite par l’union monétaire qui joue ainsi deux fois son rôle de souricière.

C’est là que le cas de John Plender devient pendable : « Les leçons de l’Histoire ont montré que des niveaux très élevés de dette n’ont pu être que rarement ramenés à des niveaux  acceptables sans une répudiation formelle ou un défaut informel par l’inflation ». L’Angleterre offre un cas exceptionnel de réduction normale de la dette mais il lui a fallu 98 ans pour résorber l’immense dette issue des guerres contre Napoléon, l’Angleterre, première puissance industrielle, bancaire et maritime du monde durant la période concernée ! En sens inverse, l’Italie a pu surmonter la dette issue de la Grande Guerre au prix de deux répudiations partielles prononcées par Mussolini, puis celle provoquée par la Deuxième Guerre Mondiale, grâce à l’inflation.

Nous pouvons tirer la conclusion qu’impose son propos : l’Italie ne peut rembourser sa dette, non plus que la Grèce, le Portugal ou l’Irlande. La France, l’Espagne, la Belgique sont à la merci d’un ralentissement ou d’une récession qui porterait leurs dettes publiques au niveau de l’Italie[2]. Les Européens sont pris au piège qu’ils se sont tendus à eux-mêmes en adoptant l’unification monétaire.

Otages des banques

Encore le procès qui vient d’être fait reste incomplet. L’essentiel des dettes ainsi accumulées au fil du temps se trouve aujourd’hui dans les comptes des grands agents financiers : les fonds de placement, les sociétés d’assurance et les banques. Les banques surtout. La souscription des dettes publiques par les banques est la face cachée de notre Histoire financière récente. Elle s’est faite en deux temps.

Dans un premier temps, il y a près de quarante ans, les banques ont offert  aux Etats de les délivrer de la patate chaude des déficits en prenant ferme leurs nouveaux emprunts. La complicité qui s’est établie ainsi, en arrière-plan du débat officiel, explique entièrement l’inertie des Etats face aux comportements dévoyés de la corporation bancaire : un troc a été passé au terme duquel les gouvernants s’abstenaient de réglementer les activités financières en contrepartie du soutien formel que las banques accordait à leur crédit.

Plus tard, avec la crise de l’euro, la situation de dépendance réciproque des Etats et des banques s’est renforcée sous la conduite de la BCE. Pour sauver les Etats et les banques avec eux, tout en sauvant l’euro, cela va de soi, il a fallu remonter à toute force la valeur des dettes publiques qui s’était affaissée ou effondrée. C’est la raison d’être du Quantitative Easing mené de la main du maître Draghi. Avec l’argent tombé du ciel de la BCE, les banques ont continué à acheter les emprunts nouveaux émis par les Trésors Publics en acceptant les taux les plus bas de l’Histoire. L’Allemagne emprunte aujourd’hui à 0,4%, la France à 0,8%, L’Espagne à 1,3%. Et c’est là la raison pour laquelle les dettes publiques se sont stabilisées dans les pays du Sud. Des Etats potentiellement insolvables sont traités comme les débiteurs les plus fiables qu’on ait jamais vu sur les marchés du crédit. Cherchez l’erreur.

Dans le monde financier, personne n’est dupe de cette manipulation. L’artifice est appelé à se dévoiler dès la prochaine crise. Et l’on imagine mal quel nouvel artifice prévaudra.

Reste la ressource de la mutualisation des dettes publiques de la zone euro, solution que notre président avance avec conviction depuis qu’il est installé à l’Elysée. Elle n’est pas nouvelle puisque certains financiers l’avaient préconisée dès l’éclatement de la crise de l’euro. Cette mutualisation serait assortie d’un contrôle des dépenses à partir de Bruxelles qui marquerait la fin de la souveraineté budgétaire des Etats. Le nerf de la guerre serait dans les mains d’un bureaucrate plus ou moins germanique.

J’aimerais cependant insister sur un point oublié par le débat public. Le mélange des dettes de l’Europe du Sud, du Nord et d’ailleurs rappelle étrangement les CDO, ces titres financiers qui combinaient le subprime rate, le prime rate et d’autres emprunts de qualité intermédiaire, titres qui ont joué un rôle décisif dans la crise financière de 2008. Nous aurions donc une récidive de cet artifice dangereux avec le projet de mutualisation des dettes publiques de la zone euro : le subprime rate grec, italien et portugais, le prime rate allemand et néerlandais, la qualité intermédiaire française et belge entreraient dans la composition de ces nouveaux CDO d’origine publique.

Il s’agit, ni plus, ni moins, de prendre en otages l’économie et le contribuable allemand pour préserver les banques et l’euro, permettant de faire jouer la solidarité financière entre les clochards du Sud et les nantis du Nord. Berlin l’a compris qui a fait obstacle aux demandes de Paris au prix d’une concession sur l’accroissement du budget de l’Union. Mas les demandes du président français trahissent la nature de son projet. Dès lors, de quoi Macron est-il le nom ? D’un militant de l’Europe intégrée ou d’un majordome de la corporation bancaire ? Sans doute une peu les deux, car il incarne cette dialectique de l’idéologie et des intérêts qui est au cœur de l’expérience néolibérale.

                                                                                               Jean-Luc Gréau.

*******

 

 

[1] « Investors set to remain unforgiving on Italian populist’s debt diagnosis » John Plender Financial Times 30 mai 2018.

[2] La récession de 2008 a porté la dette publique française de 65% à 85% du PIB, la crise de la zone euro  l’a porté à près de 100%.

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