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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 10:33

 

« La solution pour la Grèce ? Une privatisation XXL », titre un article des Echos en date du 26 février dernier. Rédigé par Jacques Delpla, professeur à l’Ecole d’économie de Toulouse, ce texte inquiète par la légèreté  intellectuelle et morale d’une partie du monde académique.

En résumé, le texte précise que le programme grec de privatisations  lancé en 2012 ne fonctionne pas puisqu’il n’a rapporté que 1,5% de PIB. Résultat qui ne permet pas d’atteindre l’objectif fixé à 25% de PIB pour 2020. La cause de cet échec serait une valeur potentielle des actifs privatisables trop faible en raison d’un taux d’intérêt exceptionnellement élevé en Grèce.

Constatant que les Etats européens, dans leur programme de crédits au Trésor Grec, se contentent de taux exceptionnellement faibles (entre 0 et 1,5%), il serait proposé d’échanger les titres correspondants (dette publique grecque par conséquent) contre les actifs privatisables. De quoi diminuer rapidement la dette publique grecque puisque l’auteur de l’article propose d’échanger -sur la seule année 2015- 150 milliards d’euros détenus par les Etats européens contre l’équivalent en actifs privatisables : Une somme qui représente 75% du PIB, soit aussi près de la moitié de la dette publique du pays. Au total, un projet permettant le redémarrage de la Grèce...

Mais aussi un projet peuplé d’arguments logiques discutables et surtout politiquement insupportables.

La théorie pure…

On sait qu’un titre a pour valeur le gain potentiel qu’il représente, soit la somme des revenus futurs qu’il doit engendrer. Les revenus futurs parce qu’éloignés du présent sont dépréciés par le porteur de titres : très simplement, on considère qu’un euro présent a plus de valeur qu’un euro dans un an. Cela signifie qu’il faut actualiser - rendre présent-  les revenus futurs procurés par le titre. Cette actualisation s’opère techniquement en « rognant » les revenus futurs, c’est à dire en les divisant par un nombre supérieur à l’unité. Le monde académique considère généralement que ce nombre est l’unité à laquelle on ajoute le taux de l’intérêt, en particulier celui qui se forme sur le marché de la dette publique.

….mais macro économiquement décontextualisée….

Jacques Delpla, l’auteur de l’article, explique l’échec des privatisations par le taux très élevé de l’intérêt sur la dette publique grecque : les titres privatisables sont actualisés -les bénéfices potentiels sont « rognés »- par un taux beaucoup trop élevé.

L’argument n’a rien de convaincant :

Choisir  le taux de l’intérêt sur la dette publique est justifié dans les situations classiques, celles où le Trésor éveille généralement moins  de soupçon de défaut que les autres agents économiques. Tel n’est pas le cas du Trésor grec, mis sous perfusion depuis plusieurs années par le FMI, le FESF, et les Etats européens.

En revanche, l’échec des privatisations relève bien plutôt d’une anticipation de revenus futurs d’entités largement déficitaires : entreprises de transports, d’électricité, d’eau, de ports, etc. ….pour lesquels les clients et usagers sont eux-mêmes pour partie en situation d’insolvabilité. Si l’on y ajoute l’illiquidité relative des titres correspondants (quelle profondeur de marché pour des actions d’entreprises d’électricité de taille modeste et dont la clientèle n’honore les factures qu’avec difficulté ?) on comprend mieux l’échec des privatisations.

 Les privatisations sont plus aisées dans un monde qui s’élargit que dans un monde en voie de rétrécissement. Précisément, dans ce dernier type d’univers il faut un acteur public puissant qui inverse le cours des choses  avec détermination et radicalité, plutôt que des acteurs privés en simple quête d’aubaines : ces dernières ne peuvent qu’être rares en Grèce.

Curieusement, selon Delpla,  ce que les acteurs privés ne veulent pas, serait accepté par des Etats qui, loin de se comporter comme de vrais acteurs publics, se comporteraient comme des acteurs privés : ils achèteraient les actifs publics grecs avec les créances qu’ils détiennent sur le Trésor Grec. Ils ne chercheraient pas à inverser le cours de choses et s’adapteraient à la présente situation.

De fait,  il s’agit de fausses privatisations, le capital continuant d’appartenir à un Etat non grec, mais en même temps de fausses  « néo-nationalisations » ou "nationalisations confirmées" puisque les Etats propriétaires, libéralisme oblige, confieraient la gestion du capital à la Banque européenne d’investissements. Notons toutefois, que la dite banque ne pourrait pas revendre les actifs correspondants, puisqu'elle se trouverait en face d'acteurs privés boudants des actifs dont la valeur actualisée serait trop faible. Les actifs en question resteraient ainsi propriétés publiques des autres Etats européens

....et politiquement scandaleux…..

Le véritable problème posé par l’article  est pourtant d’un autre ordre : comment Syrisa, jusqu’ici très populaire, pourrait accepter que des entreprises publiques dont nombre d’entre-elles  assurent un service public, soient juridiquement transférées à d’autres Etats ? Certaines de ces entreprises sont d’ailleurs d’indispensables outils de souveraineté (ports et aéroports très nombreux) permettant à un Etat d’exercer ses missions régaliennes sur une multitude d’iles géographiquement très dispersées.

Déjà en 2010, l’hypothèse scandaleuse d’une vente d’iles à l’Allemagne avait été évoquée jusqu’au  Bundestag. Concrètement appliqué, le projet de Delpla signifierait que telle infrastructure grecque- port ou aéroport par exemple- serait Allemande tandis qu’une autre serait espagnole, une troisième italienne, etc…

Le contexte géographique est tel que la Grèce fait face à un problème de continuité territoriale engendrant des coûts de souveraineté considérables. Que les infrastructures correspondantes soient vendues à des entités  privées est politiquement pensable, en raison de la probable soumission de ces entités à la loi souveraine. Mais qu’elles soient vendues à des Etats étrangers est politiquement impensable même si les dits-Etats étaient soumis à la loi souveraine. Car la loi souveraine risquerait d’être quelque peu « édentée » : un gouvernement souverain pourrait-il ainsi porter atteinte au patrimoine d’un autre Etat souverain beaucoup plus puissant ? Le contribuable/épargnant allemand - et non l'actionnaire privé- accepterait-il, en raison de tel ou tel choix politique en Grèce, une saisie de ses biens ?

Le projet est donc bien celui du dépeçage d’un Etat souverain.

Compte tenu du chiffre proposé (150 milliards de dette publique convertie en capital public approprié par des Etats étrangers) et du patrimoine grec (environ 500% de PIB), cela signifierait un dépeçage du capital national grec d’environ 15% de PIB.

 Jadis, le dépeçage consistait plutôt en une appropriation de territoire et un déplacement de frontières. De ce point de vue, les grecs qui ont une connaissance  des opérations de partage de la Pologne au 18ième siècle, peuvent se déclarer soulagés : leur sort même sous la férule des bonnes idées de Delpla serait moins cruel que celui des polonais......

Parce que la mondialisation est quête de différences, sources de profits et de rentes, la technique du dépeçage laisse intacte les vieilles frontières : Les occupants ne vont pas déployer des armées en Grèce....... La force des "règles" domine celle des "armes". Et ces règles sont « bien vendues »  par une partie du monde académique.

Un tel scénario est-il moralement envisageable ?

 

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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 07:55

       Note:  Pour les lecteurs habituels du Blog j'attire leur attention sur la fin de l'article:"Et La France dans tout cela?".                                       

Dans un récent article du Monde[1], Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen partent en guerre contre les députés frondeurs du PS lesquels se disent partisans d’une sortie de crise par la demande.

Sur la même page, Liêm Hoang-Ngoc répond en argumentant sur l’impasse d’un socialisme de l’offre[2]. Nous sommes ainsi renvoyés à un débat qui remonte au début du 19 siècle et qui n’a jamais cessé de parcourir ce qu’on appelle la Science Economique et ses grands auteurs : Malthus, Ricardo, Say, Sismondi, Rosa Luxembourg, Marx, Keynes, etc…

Aujourd’hui, il s’agirait de trouver les clés d’une sortie de crise, et les débats mobilisent des auteurs qui n’ont plus la même envergure que leurs illustres prédécesseurs : Ils recherchent la clé perdue en pleine nuit en se bornant aux limites de la lumière de quelques lampadaires. Les lecteurs de ce blog savent que la clé se trouve ailleurs, c’est-à-dire dans une mondialisation qu’un jeu d’acteurs à l’échelle planétaire transforme progressivement en drame.

Profitons-en pour rappeler la réalité des choses : le déséquilibre entre offre et demande agrégée qui s’est progressivement construit autour de la mondialisation. Une réalité très éloignée de la vision produite par les spécialistes qui recherchent la clé dans des lieux où elle ne se trouve pas. Bornons-nous à quelques grandes étapes en insistant sur les rapports entre offre et demande.

 

La première étape est celle qui permit d’en finir avec la crise précédente et va assurer les « 30 glorieuses ».


1) « L’Etat –Nation fordien développé » et le « sous-développement ».

Tout a été dit sur cette phase qui correspond aussi à l’après seconde guerre mondiale, il est donc inutile d’insister. Signalons simplement que cette étape est celle d’une garantie de l’équilibre entre offre globale et demande globale par forte redistribution de gains de productivité abondants. La montée d’une Etat social servira aussi d’assurance de débouchés : les entrepreneurs économiques paient une prime d’assurance garantissant des débouchés croissants,  (taxation de l’activité et en particulier du travail s’agissant plus particulièrement de la France) prime payée à des entrepreneurs politiques qui se produisent et se reproduisent au pouvoir en construisant le produit politique « Etat-providence ».

Parce que l’on en est encore au stade de l’Etat-Nation, cela suppose aussi de lourds transferts entre régions, et au final un processus d’homogénéisation renforçant l’équilibre offre globale et demande globale. Au niveau mondial, cette étape se caractérise par une croissance forte de ce qu’on appelle les pays développés et beaucoup plus faibles, pour ce qu’on va à l’époque appeler pays de la périphérie ou pays sous- développés : entre 5 et 7 ou 8% d’un côté et moins de 3% de l’autre. Sur le plan monétaire, le modèle allemand
[3] ne s’est pas encore mondialement imposé : «  la loi d’airain » de la monnaie[4] est abandonnée et la création monétaire, qui est le fait des banques centrales et des banques de second rang, est bien présente pour assurer la croissance.

Cette croissance monétaire est bien sûr une croissance par endettement, mais celui-ci est contenu par une inflation qui participe largement de la répression financière de l’époque.

2) Mondialisation acte1 : L’émergence du couple USA/Chine.


Ce que certains ont appelé le « mariage de Wal-Mart et du parti communiste  chinois »
[5] marque l’une des premières étapes de la forme moderne de la mondialisation.

Il s’agit de la première grande rupture entre offre globale et demande globale. La production chinoise est appelée à devenir très supérieure aux débouchés nationaux. Pour les USA, les choses deviennent complexes : La croissance de la production peut encore se maintenir car la  concurrence  des importations en provenance de chine créent suffisamment d’effet-revenu au profit des salariés qui peuvent ainsi nourrir une demande domestique supplémentaire. Toutefois on se dirige vers un déficit extérieur et une demande interne appelée – sauf ouverture croissante du crédit et de la dette - à  se comprimer.Avec le temps cette compression se fera croissante: les salaires américains se bloquent avec une contrepartie en termes de revenus qui devient facteur de blocage de la demande;  le déficit, quant à lui,  devient une production et un revenu correspondant qui n'est plus assuré sur le territoire américain, donc une demande potentiellement déclinante. 

Déficit d’un côté et excédent de l’autre, il peut encore y avoir un équilibre mondial tant que « l’armée industrielle de réserve chinoise » ne heurte pas plus frontalement les salaires américains.

Cette étape 2 concerne les années 80 lesquelles voient un redéploiement de la croissance : Les taux baissent dans les vieux pays développés et montent dans les autres : environ 3% contre 8 à 10 d’abord chez les « tigres asiatiques », ensuite et surtout en Chine. La création monétaire doit bien sûr suivre, et à l’endettement qui ne fait que suivre la croissance il faudra ajouter l’endettement du aux premiers lourds déséquilibres : l’Asie doit commencer à financer l’endettement américain.
3) Mondialisation acte 2 :L’ère des bulles.


L’expression de « pays sous-développés » n’est plus seulement remplacée par celle de
  « pays émergents » car nombre de ces derniers deviennent « pays émergés ». Sans toutefois, sauf pour certains d’entre-eux,  devenir des Etat-Nations fordiens classiques. Ainsi la Chine verra la part des salaires dans le PIB devenir l’un des plus faibles du monde : 35%. Son équilibre ne peut donc résulter que d’excédents extérieurs de plus en plus massifs.

 Le déficit américain devient abyssal, car l’économie américaine absorbe une bonne part des excédents chinois, lesquels participent activement à la désindustrialisation du pays, avec en corollaire le blocage de longue période des rémunérations et l’explosion des inégalités.

Désormais toutes les autoroutes de la mondialisation fonctionnant sans péages[6], le nouveau capitalisme voit le principe moteur  de la concurrence passer des gains de productivité à celle de la course à la baisse des salaires. C’est tout le sens qu’il faut donner à l’allongement considérable des « chaines de la valeur », et au primat du « Buy » sur le « make » : il faut sans cesse externaliser et transformer radicalement l’entreprise, qui devient de plus en plus corps apparemment démembrée[7]. Le déséquilibre planétaire devient difficilement gérable et la production croissante voit ses débouchés se restreindre de façon massive.

Toutefois la crise est refoulée par la montée considérable du crédit et de l’endettement qui en découle : une bulle de dettes sur laquelle sont branchés tous les nouveaux instruments d’une créativité financière qui n’est plus muselée par la répression de jadis. Les salariés américains, dont beaucoup sont devenus précaires, continuent de consommer grâce au crédit. L’Etat fédéral poursuit ses dépenses militaires pharaoniques grâce à l’épargne chinoise. Dettes publiques et privées, s’épuisent à maintenir le niveau de demande mondiale globale garantissant la croissance de l’activité.

Cette dernière reste déséquilibrée en faveur des pays émergents (plus de 10% pour la Chine), avec toutefois maintien d’une croissance non négligeable, dopée par la dette dans les anciens pays développés (surtout les USA qui maintiennent durablement des taux supérieurs à 3%).

4) Mondialisation acte 3 : Explosion de la dette et fragile digue des Etats.


Inutile de rappeler les évènements de 2008/2009 tant ils sont connus. Les entrepreneurs politiques devenus dépendants de l’industrie financière
[8], et parfois même se confondant avec les dirigeants de cette dernière[9], font le choix du « Bail-out ». Il en résulte que l’immense dette privée qui se cachait dans la bulle devient dette publique et vient accroitre le poids des charges qui accablaient déjà certains Etats fort endettés[10]. La spéculation sur la dette privée, devient aussi spéculation sur les dettes publiques, avec attaques sur les parties les plus fragiles de la grande digue des Etats : la dette européenne. La zone euro devient ainsi un lieu privilégié, avec prise de conscience par la spéculation que nombre de dettes publiques ne sont plus soutenables. Les entrepreneurs politiques de la zone, ardents défenseurs de la conception allemande de la monnaie, défense qui est aussi celle des grands gagnants de la mondialisation, adoptent à la hâte des mesures d’austérité visant à contenir la vague des déficits et le service de la dette correspondant. Chaque point de PIB de dépense publique gagnée dans la course à un désendettement impossible à atteindre, devient un point de demande globale en moins, d’où- sous l’effet du multiplicateur budgétaire-  l’aggravation de la crise. Ce qui était la première économie du monde devient la zone la plus dépressive du monde, zone qui en raison de son poids, vient affaisser des croissances mondiales déjà sur le déclin. Le prétendu « rétablissement », utilisant y compris des bricolages statistiques[11], n’est que l’aggravation planétaire de la crise. D’où la nécessité de construire de nouvelles digues.

5) Mondialisation acte 4 : La construction de la digue des banques centrales et ses effets.


Parce que la mondialisation est devenue une logique de destruction, creusant un fossé de plus en plus large, entre offre globale mondiale et demande globale mondiale, fossé que les Etats ne sont plus capables de combler par des déficits, il faudra mettre en ordre de bataille les banques centrales chargées de monétiser ou racheter de la dette. Cela commence très tôt avec la FED et 3 « quantitative easings » laquelle sera suivie par les banques d’Angleterre, puis du Japon et
 enfin la BCE et ses « LTRO » et autre « OMT » ou taux d’intérêts négatifs. Le comblement du fossé entre offre globale et demande globale se mesure à la démesure croissante des bilans des dites banques centrales : plus du quart des PIB des Etats correspondants et la moitié du PIB japonais pour la banque du Japon.

Commencée avec la mise en place des autoroutes de la finance, et donc la fin de la répression financière et de l’euthanasie des rentiers, la mondialisation poursuit sa course destructrice, en  revenant vers cette dernière  de façon imprévisible et inattendue : Les Etats, y compris ceux du sud de l’euro zone,  retrouvent des conditions d’endettement qui ne sont plus celles de la loi d’airain de la monnaie[12]. De la même façon les entreprises non financières voient leur rentabilité augmenter en raison de la baisse des taux[13]. A l’inverse, la menace est grande pour les fonds de pension à prestations définies et les compagnies d’assurances. La nouvelle euthanasie des rentiers permettrait ainsi de ne plus évoquer stupidement le « sacrifice des générations futures »- les ménages jeunes bénéficient de taux faibles- et l’égoïsme des ainés, qui cigales plus que fourmis, auraient scandaleusement endettés leur pays.

Conclusions

 

A l’échelle mondiale aucune  des mesures envisagées ne correspond à la bonne clé d’une sortie de crise et le fossé entre offre globale et demande globale ne cesse de s’élargir : le processus de dislocation ne s’achève pas. Il est même conforté par la digue ultime des banques centrales….des établissements dont le passif n’est jamais exigible[14]… Plus clairement encore, la course à la baisse mondiale des salaires peut se poursuivre[15], et la logique de destruction continuer : expulsion de ceux qui bénéficiaient d’un Etat-providence, d’un emploi stable, d’une appartenance à la classe moyenne, etc. Mais aussi expulsion des entrepreneurs politiques classiques désormais supplantés par des gangs ou « formations prédatrices »[16] faites d’une élite mondialisée, hors-sol, bénéficiant de capacités systémiques surpuissantes et finalement peu maitrisables[17] : banquiers, juristes, comptables, mathématiciens, journalistes, dirigeants de grandes entreprises, informaticiens, physiciens, lobbyistes, etc.[18]. Au total expulsion de la démocratie au profit d’une oligarchie, avec maintien, voire sacralisation de droits de l’homme dans leurs versions les plus épurées, c’est-à-dire anglo-saxonnes.

Plus proche de l’Europe, cette nouvelle donne n’entraine évidement aucune solution à la crise de l’euro. Les pays du sud ne peuvent en aucune façon espérer de soulagement dans la course à la baisse des salaires par une modification du taux de change : il faut imaginer l’impensable et le cruel retour à des époques que l’on croyait révolues. Non seulement l’Europe du sud doit accepter la dévaluation interne exigée par l’Allemagne[19], mais elle doit aussi subir les assauts d’un processus plus vaste encore, celui imposé par l’écart croissant entre offre et demande planétaire.

Dernier point : la nouvelle euthanasie des rentiers ne peut être une incitation à l’investissement productif. Constatons que si la baisse des taux a permis aux entreprises non financières (ENF) d’accéder à une rentabilité plus élevée, l’investissement ne peut s’envisager sur la base d’une demande globale en réduction, déficit d’investissement qui en retour affaisse davantage encore la demande globale mondiale et fait grandir le fossé avec l’offre correspondante.[20]

Et la France dans tout cela ?

La France se trouve de plus en plus mal placée, certains osant même affirmer qu’elle devient le "pays dernier de classe". Dans la guerre de la mondialisation les plus hardis peuvent relativement moins perdre que d’autres. Ainsi la baisse des salaires en Espagne permet de rétablir un semblant de compétitivité et  laisse à ce pays l’ambition de devenir une petite Chine. Le même raisonnement peut se faire pour d’autres pays qui se « réforment » plus vite que d’autres : les petites Chines peuvent se multiplier.  D’où les lamentations concernant une France qui n’arrive pas à se réformer, qui connait encore une hausse des salaires et qui en contrepartie encaisse des déficits publics et  extérieurs croissants, avec le chômage qui lui est associé….  au grand soulagement des petites Chines qui voient leur stratégie couronnée de succés….Merci la France qui, difficilement intégrée dans la mondialisation, en accepte pourtant la charge croissante: elle encaisse sous forme de déséquilibre extérieur et de chômage les exportations croissantes des petites Chine.

La clé de la sortie de crise est introuvable si l’on se borne à ne la rechercher que là où la lumière du lampadaire se fait suffisamment vive.

Certains pensent en avoir trouvé une dans le maquis des réformes qui pour l’essentiel concernent la baisse des salaires pour leur pays ou –par effets de gains de productivité-  imposent de telles baisses aux pays clients  moins productifs. Toutes ces clés, peut-être utiles à l’échelle d’un pays, produisent un drame planétaire. Les pays émergents voient ainsi un étouffement de la croissance, avec dans certains cas- le Brésil par exemple- l’apparition d’une étonnante stagnation.

D’autres pensent trouver la clé (« l’Appel des 100 » députés du parlement français) en relançant la demande globale : de quoi faire de la France la solution fort précaire et fort injuste de la crise des débouchés de ceux qui « réforment » avec un apparent succès. 

Quand, de par le jeu des acteurs à l’échelle planétaire, l’humanité trouvera la bonne clé de la sortie de crise ?

 



[1] « Refusons les vieilles recettes de la vieille gauche taxophile », Le Monde du 25 juin 2014.

[2] « Le socialisme de l’offre est une impasse », Le Monde du 25 juin 2014.

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-independance-des-banques-centrales-et-paradigmes-culturels-117604632.html

[4] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-loi-d-airain-de-la-monnaie-medium-n-34-janvier-2013-114312510.html.

[5] Expression que nous devons à Jean- Michel Quatrepoint.

[6] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-agonie-du-fordisme-forme-de-l-etat-et-gigantisme-financier-2-77358419.html

[7] La « tête » dans un pays, un bras sur un autre dans un autre continent, une jambe dans un troisième, etc.

[8]Phénomène bien expliqué dans l’ouvrage de Christian Chavagneux et Thierry Philipponnat : « La capture » ; La Découverte ; 2014.

[9] Cf. l’étude de Daron Acemoglu (MIT) : « The value of Connections in Turbulent Times: Evidence from the United States, NBER Workink Papers n° 19701, novembre 2013.

[10]D’autres qui l’étaient peu le deviennent brutalement en raison du sauvetage financier : USA, Irlande, Espagne, etc.

[11] Parmi ces derniers signalons la redéfinition des règles comptables pour le calcul des PIB, (par exemple les dépenses de recherche et développement sont désormais comptabilisées dans la FBCF) ce qui entraine une croissance « inédite », et les exceptions aux règles de calcul du déficit pour les pays les plus en difficulté notamment la Grèce. De quoi améliorer les images statistiques et donc de rassurer.

[12] D’où les prétendus retours triomphaux des Etats du sud de la zone euro qui connaissent des taux enfin abordables, tandis que la France n’a jamais connue de taux aussi bas qu’en ce printemps 2014.

[13] Cette baisse aurait représenté 20% de la croissance des entreprises américaines entre 2007 et 2012. Cf l’article de Martin Wolf déjà cité.

[14] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[15] D’où le blocage des nouvelles et importantes classes moyennes des émergents : Chine, Brésil, etc. ..Concurrencées par de nouveaux salariés des nouvelles périphéries : Vietnam, Bengladesh, Ethiopie, etc. Pour ne prendre qu’un exemple la nouvelle classe moyenne chinoise se trouve désormais exposée à la baisse des salaires américains (l’écart de cout unitaire étant passé de 17,1$ en 2005 à 6,9 en 2012…écart  disparaissant avec les couts américains de l’énergie, d’où les nouveaux investissements chinois dans le sud des USA) mais aussi à l’énorme compétitivité de ses voisins immédiats (Vietnam et Cambodge) dont les salaires très inférieurs aux salaires chinois justifient les massives délocalisations chinoises vers ces pays pour l’industrie du jouet ou du textile. A une échelle plus réduite la moyennisation de l’espace européen devient avec l’euro, un leurre, et l’écart de 1à 20  (selon XERFY) entre les 10% les plus pauvres (plutôt des ménages portugais) et les 10% les plus riche (plutôt des ménages allemands et luxembourgeois) ne va guère se réduire avec les politiques d’austérité.

[16] Terme emprunté à Saskia Sassen dans son ouvrage : « Expulsions. Brutality and complexity in the Global Economy »; Harvard University Press ; Mai 2014.

[17]L’industrie financière dérégulée est en effet non maitrisable y compris par ses acteurs, lesquels sont parfois inquiets d’une création à la fois voulue et subie. De la même façon qu’un accident nucléaire développe des évènements hors de contrôle, un accident financier développe des conséquences non planifiables.

[18] Cette élite mondialisée hors sol - bien sûr investie dans l’immense industrie financière -  n’est évidemment pas victime de l’euthanasie des rentiers. Cette élite vit en effet moins de taux que d’écarts de prix. Parce que l’industrie en question vit de la recherche de l’information, elle patauge nécessairement dans les marécages des délits d’initiés et autres conflits d’intérêt. C’est cette matière première qui fait l’immensité de sa prédation, une prédation vis-à-vis de  laquelle les « régulateurs » s’avèrent impuissants.

[19]Laquelle détenait le record des inégalités dans les grands pays industriels et vient seulement d’être rattrapée par les USA, ce qui explique aussi, partiellement, son attitude vis-à-vis d’une Grèce dont les ménages disposeraient d’un patrimoine trop important (Cf le rapport OCDE présenté dans les Echos des 2 et 3 mai 2014).

[20] Ajoutons que les investissements programmés ne sont pas orientés vers la productivité et, la  « destruction créatrice » chère à Schumpeter, est toujours annoncée… et peu constatée. Cf. à cet égard les thèses actuelles développées par Peter Thiel, Garry Kasparof, Robert Gordon mais aussi Jean Paul Pollin et tant d’autres, qui insistent sur l’idée de longue stagnation en matière de technologie et d’innovation. Ces idées sont aussi confirmées par l’estimation de la qualité des emplois crées en France à l’horizon 2018 (Cf. le rapport McKinsey d’Avril 2014) qui révèle clairement le choix de branches non porteuses de gains de productivité (Maintenance et entretien, services aux particulier, hébergement et restauration, santé, etc.).

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 08:31

     La question du taux de change continue de se poser aves les déclarations du premier ministre français et celles du ministre du redressement productif. Il est bien sûr à noter que l'Allemagne ne peut accepter un tel débat mettant en cause le consensus monétaire qui fonde le contrat social allemand. Et c'est bien de cette façon que vient de réagir Steffen Seibert porte parole de la chancelière allemande. Il est à regretter dans cette affaire l'attitude de Benoit Coeuré qui ne se borne à voir dans le taux de change qu'une "passion française", attitude qui soutient le consensus allemand.

Nous proposons à cet égard de reprendre notre article publié sur ce blog le 17 mars dernier:

 

Les débats concernant le taux de change de l’euro rebondissent à la faveur du seuil atteint au cours de ces derniers jours : près de 1,4 dollars.

Certains n’hésitent pas à considérer qu’il s’agit de la conséquence d’un commerce extérieur devenu fortement excédentaire : 158,8 milliards d’euros en 2013, contre seulement 79,2 milliards d’euros en 2012, soit 2,8 points de PIB. D’autres diront qu’il s’agit de la conséquence d’un statut de monnaie de réserve se substituant progressivement au dollar et suscitant une forte mobilisation de l’épargne asiatique.

Beaucoup s’en plaignent et considèrent à l’inverse que cela devrait entrainer une aggravation des comptes extérieurs négatifs de nombre de pays de la zone sud.

Plus grave est le fait que certains considèrent que le taux de change élevé est sans impact sur le commerce intra zone euro. Encore un raisonnement erroné tenu par des responsables de haut niveau.

S’il est exact que les prix des exportations de la France vers les pays de la zone euro ne sont pas impactés par une variation de taux de change - avec toutefois une composante coût des consommations intermédiaires qui peut varier en raison du fait  qu’elles peuvent être importées depuis l’extérieur de la zone- ces mêmes exportations subissent, à destination, un environnement travaillé par une hausse du taux de change.

Prenons un exemple.

Soit une exportation française de produits manufacturés vers l’Italie.

2 cas peuvent se présenter : les produits exportés connaissent un contenu en importations en provenance de l’extérieur de la zone (scénario 1) ou, à l’inverse, il n’existe aucun contenu importé en provenance de ce même extérieur (scénario 2).

Scénario 1.

Dans cette situation, il existe pour les produits exportés une marge théorique plus grande pouvant affronter une éventuelle modification de l’environnement italien. Pour autant, cet environnement est négativement affecté par la hausse du taux de change : des exportateurs originaires de l’extérieur de la zone euro viennent concurrencer en Italie les exportations françaises. L’impact de la hausse de change étant, pour ces exportateurs, logiquement plus important que celui sur les consommations intermédiaires des exportateurs français, il en résulte une dégradation des marges théoriques au détriment de ces mêmes exportateurs français affrontant le marché italien.

Scénario 2.

En l’absence de contenu importé des exportations, les entreprises françaises concernées ne connaissent pas de modification de marge théorique sur le marché italien. Pour autant elles peuvent affronter de nouveaux compétiteurs sur le marché italien, compétiteurs qui sont des exportateurs en provenance de l’extérieur de la zone euro. Il en résulte une baisse des marges réelles pour les exportateurs français, voire une réelle éviction du marché italien.

Le scénario 2 aggrave le résultat négatif du scénario1.

Les choses sont sans doute encore plus complexes : la hausse du taux de change peut entrainer un effet revenu en Italie, une affectation autre à la marge théorique des exportateurs français, etc. Toutefois ces effets en cascade sont de faible portée et s’amortissent rapidement, laissant le problème du taux de change dans son entièreté.

Conclusion : Il est erroné de dire, avec Pascal Lamy en particulier, pour ne citer que ce dernier, que la hausse de l’euro ne constitue pas un problème pour les entreprises françaises qui exportent à l’intérieur de la zone euro.

A contrario, il est possible d’affirmer- toutes choses égales par ailleurs, en particulier sans faire intervenir les politiques de dévaluations internes -  que toute hausse de l’euro affecte négativement l’ensemble du commerce intra-zone. Chaque Pays voyant ses exportations affectées dans la zone par la présence de marchandises substituables importées depuis l’extérieur de la zone.

Bien évidemment, une hausse du taux de change aggravée par des politiques restrictives menées en commun, et politiques visant la seule recherche de compétitivité, renforce un effet de décomposition : le commerce intra zone voit son poids diminuer. Ainsi entre 2003 et 2013 les exportations françaises vers la zone passent de 69 à 60% du total exporté, tandis qu’aux mêmes dates les importations en provenance de la zone passent de 64 à 60% du total importé. L’Allemagne voit également le poids de ces échanges avec la zone diminuer. Ainsi le poids de ses exportations dans la zone est passé de 63% avant la crise à 37% en 2013. Les comportements de passager clandestin de chaque pays (faire de la compétitivité au détriment des autres) entrainant la déconstruction progressive de l’Europe.

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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 16:38

                         

En allant à l’essentiel, le pacte de responsabilité -présenté le 14 janvier dernier par le Président de la République - est un échange de productivité publique (administrative et sociale) contre des marges plus grandes pour les entreprises. En effet la fin des cotisations familiales serait financée par moins de dépenses à volume inchangé de services publics, ce qui signifie des marges plus élevées contre des rendements plus élevés dans la sphère publique.

Sans inventaire, et donc de façon très approximative, cet échange n’est pas irréaliste, puisque cela suppose - pour réussir une exonérations de 35 milliards d’euros  de charges- un gain de productivité d’environ 3% (les dépenses publiques totales se montant à environ 1200 milliards d’ euros).

Toutefois la vraie question est celle des conséquences macroéconomiques d’un tel échange.

Conséquence 1

En première lecture l’augmentation de la productivité administrative et sociale développe – en première vague- 2 effets directs : une hausse des marges et une baisse de la dépense publique pour un même montant.

Le second effet est clairement récessif puisque la demande globale va s’en trouver affectée : moins d’achats par les administrations et moins de dépenses de salaires pour des fonctionnaires et assimilés moins nombreux.

La question est donc de savoir si le premier effet est porteur d’une demande globale accrue venant compenser, voire surcompenser l’effet récessif qui vient d’être mis en évidence.

Conséquence 2

La hausse des marges devient - de fait - des  gains de productivité pour les entreprises, gains qui peuvent développer, selon les choix des entreprises au moins 3 effets de seconde vague : baisse de prix des biens et services produits (du revenu est donc distribué aux acheteurs) ; hausse des salaires (du revenu est distribué aux producteurs directs) ; hausse des profits des entreprises (du revenu est mis en réserve ou distribué aux propriétaires et actionnaires).

Reste à savoir comment se trouvent répartis les gains de productivités et ce qu’ils deviennent. D’où une troisième vague de conséquences.

Conséquence 3

Si les gains de productivité sont entièrement redistribués aux salariés, une hausse de la demande globale vient compenser l’effet récessif, et ce à priori pour un montant semblable. Peu de changements macroéconomiques interviennent et la croissance reste ce qu’elle était avant toute décision.

Si les gains de productivité sont entièrement redistribués vers les profits, l’effet de récession n’est gommé que si les profits sont entièrement investis (dépenses de RD + investissements) et viennent alimenter une demande nouvelle de biens d’équipements. Cette hypothèse laisse toutefois une grande interrogation : comment justifier des investissements nouveaux alors que la demande globale diminue ? Question très justement posée par Philippe Murrer dans son dernier article de La Tribune.

Si les gains de productivité sont cédés aux consommateurs (entreprises et ménages), il y a ici hausse du pouvoir d’achat pouvant déclencher de nouvelles conséquences en termes de demande : la quatrième.

Conséquence 4

Les choses deviennent ici plus complexes car le revenu distribué sous la forme d’une baisse des prix peut affecter la demande domestique mais aussi la demande étrangère.

Si en raison d’une élasticité/prix  faible de la demande étrangère (les marchandises nationales ne sont pas qualitativement très intéressantes), le revenu n’est redistribué qu’à l’intérieur de l’espace domestique, nous retrouvons le cas de figure où un effet d’expansion vient simplement compenser un effet récessionniste.

Si maintenant l’élasticité/prix de la demande étrangère est très élevée, l’effet d’expansion de la demande globale peut devenir très important et dépasser l’effet de récession. Avec un entrainement vertueux possible : la demande internationale augmentant, l’investissement se trouve justifié, investissement développant un nouvel effet d’expansion.

S’agissant de la France, il est clair que les élasticité/prix sont variables et que certains secteurs disposent de réels avantages à l’exportation pour peu qu’il soit possible de diminuer les prix en diminuant les charges. Au total le chemin de la baisse des prix à l’exportation est le seul qui puisse surcompenser les effets récessionnistes de la baisse des dépenses publiques proposée par le  Président de la République.

Conclusions

Clairement, on ne peut reprocher à un gouvernement de veiller à une amélioration de la productivité dans les activités publiques. En termes simples cela signifie la diminution du cout unitaire du service rendu, de quoi par conséquent produire encore plus de biens publics à pression fiscale constante.

Par contre on perçoit bien au terme du raisonnement très simple que nous venons de mener qu’une modification du taux de change serait autrement efficace, une efficacité pouvant même renforcer la puissance créatrice de services publics.

Si en effet une baisse du taux de change, calculée pour générer une marge globale supplémentaire de 35 milliards d’euros pour les entreprises était décidée, il serait aisé de retrouver la croissance… ce qui n’empêcherait nullement de veiller par ailleurs à la productivité des services publics.

Toutefois nous retombons ici sur le sujet de l’euro dont chacun sait qu’il correspond à un débat interdit…

 

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 16:24


Charles Wyplosz, professeur à l'Institut des hautes études internationales de Genève était sollicité ce jeudi 28 novembre par des journalistes du "Monde" afin d'avoir  son point de vue sur le programme économique du Front National. Parmi les brêves réponses faites à Anne Eveno et Adrien de Tricornot, on peut s'étonner des propos véhéments tenus à l'encontre de l'idée de fin de l'indépendance des banques centrales.


Charles Wyplosz n'hésite pas à dire, en prenant curieusement l'exemple argentin de l'époque de Peron, que le financement des déficits par émission monétaire relève de la "corruption", qu'il entraine des inflations galopantes et détruit l'épargne des personnes les moins aisées. Il en conclut que c'est face à ce genre d'épisode que la plupart des pays ont accordé une indépendance totale à leur banque centrale.


 Il est dommage qu'un universitaire en principe soucieux de raisonnements solidement établis, s'adonne à des propos qui ajoutent à la grande confusion des esprits.
Qu'il nous soit  ici permis de rappeler quelques faits précis.


1. Ce n'est pas parce qu'il y a indépendance des banques centrales que le risque d'émission désordonnée de monnaie disparait. Faut-il rappeler à Charles Wyplosz que le "quantitative easing" débridé est le fait des plus importantes d'entre elles?


2. Ces émissions relèvent tout autant de la corruption puisque la liquidité émise favorise des groupes d'intérêts très précis: grands banquiers à la tête de banques non prétendument illiquides mais réellement insolvables, spéculateurs et rentiers en tous genres permettant la production d'indices complètement déconnectés de la réalité.


3. Il n'est pas honnête d'extraire de l'histoire des cas particuliers (l'Argentine péroniste) pour arriver à des "lois générales". Il n'y a de science que dans l'universel et Charles Wyplosc aurait pu nous exposer des cas forts différents. Par exemple celui de la France des années 60 où une banque centrale, encore obéissante, finance largement l'économie réelle et ce, sans inflation ni même corruption. Rappelons que la France qui précède les évènemlents de mai 1968 connait- avec une banque centrale dans la main de l'Etat -  une parfaite stabilité monétaire avec un taux d'inflation proche de 2%.


4. La corruption existait bien sûr là où la démocratie répondait aux abonnés absents. C'était beaucoup moins vrai dans  la période démocratique précédant la fin de la libéralisation financière. Précisément la libéralisation financière -milieu des années 80 pour être rapide-  n'a fait que développer à grande échelle la corruption qui semble géner Charles Wyplosz pour le cas du péronisme. Faut-il rappeler les affaires du LIBOR, du FOREX, de JP Morgan,etc.?


    Au total on ne peut que regretter que le quotidien "Le Monde" ne fasse pas le tri. Tous les points de vue doivent pouvoir s'exprimer, à la condition toutefois que le principe d'honnêteté intellectuelle soit respecté. Les français sont suffisamment désarmés sur le plan de la connaissance économique pour ne pas ajouter de la confusion.

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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 14:49

             

La grande presse internationale se félicite des succès croissants des pays de l’Europe du sud qui rétablissent parfois de façon spectaculaire leur balance extérieure et contribuent ainsi à la levée des doutes sur la possible pérennité de l’euro. Toute la zone euro serait ainsi sur le chemin d’une nouvelle compétitivité, et ce d’autant que l’Allemagne s’apprête à frôler pour l’année 2013 un excédent de 200 milliards d’euros.

Il faut pourtant noter que cette compétitivité nouvelle n’est pas celle de la productivité physique du travail. Ce ne sont pas les investissements de modernisation, qui en Espagne,  en Italie, ou ailleurs encore, effacent les déséquilibres extérieurs ou relancent les excédents. C’est à l’inverse la compression de la demande intérieure qui en est responsable : hausse de la TVA et des prélèvements publics en général, baisse des salaires et flexibilité salariale, stagnation ou diminution des prestations sociales (retraites, soins médicaux, etc.). Cette compression développe 2 effets : une baisse des importations même sans diminution de la propension à importer, et une hausse des exportations reflétant la diminution  du coût du travail.

A l’époque de l’Etat-Nation, donc avant la mondialisation telle qu’elle s’est manifestée, une telle stratégie était peu concevable tant le marché intérieur constituait l’essentiel des débouchés pour la plupart des producteurs. Il existait même un Etat providence, qui veillait au bon développement du marché intérieur et venait quasiment garantir les débouchés. En sorte que la recherche de compétitivité par chacun, passait par un développement de la productivité physique du travail, laquelle découlait d’investissements massifs de modernisation et d’innovation. Et, les gains de productivité régulièrement générés, étaient partagés entre les principaux acteurs, afin de lisser la demande intérieure le long d’un trend croissant : entreprises sous la forme de profits supplémentaires, salariés bénéficiant de hausse de salaire, et Etat dont le Trésor directement branché sur la croissance bénéficiait à taux inchangés d’une manne fiscale croissante.

La partie la plus importante de la demande intérieure, correspondait à la masse salariale comme coût complet du travail (charges sociales incluses). Ainsi à l’époque de l’Etat-Nation, la masse salariale, vrai coût de production, était symétriquement une aubaine : un marché, et donc un débouché. De quoi développer la Grande Distribution dans sa configuration nationale.

A l’époque de la mondialisation, le marché intérieur est remplacé par le marché mondial. La masse salariale comme débouché n’est plus une variable décisive. Par contre elle reste un coût qu’il faut comparer aux autres coûts salariaux des pays partenaires à la mondialisation.

En mondialisation, la double qualité coût/débouché disparait progressivement. Dans le même temps, le coût d’opportunité des  investissements d’innovation et de modernisation, monte en raison des taux de salaire très faible rencontrés dans ce qui va devenir les pays émergents : il vaut mieux fabriquer en Chine plutôt que de se lancer dans la robotisation.  La concurrence devenue mondiale, ramène ainsi progressivement la productivité à la seule dimension compétitivité par les coûts.

A l’échelle planétaire, la production peut augmenter, mais les demandes internes de chaque nation doivent être comprimées pour se maintenir à flot dans l’océan de la concurrence. La demande mondiale, ne peut augmenter au rythme de l’offre mondiale, et donc nous sommes entrés, dès le début de la mondialisation, dans une crise potentielle de surproduction.      

Cette dernière n’est pas immédiatement visible : Les vieux Etats moins gavés de ressources fiscales, s’endetteront auprès de plus jeunes jouissant de la loi d’airain des salaires ; les salariés de ces mêmes vieux Etats verront leur pouvoir d’achat maintenu, d’abord par la baisse de prix des importations maitrisée par la Grande Distribution mondialisée, mais aussi par le recours à l’endettement.

Simplement cet endettement public et privé sera pris pour ce qu’il n’est pas : une fête à laquelle il faudrait mettre fin, car selon un solide adage de vieux bon sens, nul ne saurait durablement vivre au-dessus de ses moyens.

 La finance qui a fait de  la dette son miel , en devient victime, et la crise financière annoncerait ainsi qu’il faut siffler la fin de la récréation.

Cette « erreur de lecture » est précisément ce qui accélère la recherche éperdue de  compétitivité et le suicide collectif. Face à l’incendie qui n’existe pas, mais auquel tout le monde croit, il faut tous se précipiter dans un mouvement mimétique vers la même sortie : la « porte compétitivité ». Les plus habiles s’en sortiront peut-être mieux que les autres ( Allemagne ? Chine ? ).  Mais le désastre de la mondialisation sera une dure réalité collective.

Il est aujourd’hui fait pression sur la France, toujours trop lente, dit-on, dans des réformes dont on ne dit pas facilement qu’elles sont pour l’essentiel une réduction du coût du travail. La France serait ainsi encore plus suicidaire que les autres, qui eux tentent leur chance dans la lutte pour atteindre la sortie, et ne pas mourir dans l’incendie.

La France – insuffisamment véloce - risque donc de mourir dans l’emballement et la précipitation mimétique vers la « porte compétitivité ». Elle est pourtant aussi le siège de quelques mauvais esprits capables de poser de grosses questions naïves.

 Ainsi :

 Que se passerait-il par exemple si la « fête » dépensière s’arrêtait dans le monde ?

 Que se passerait-il si le budget fédéral américain était rééquilibré en dépensant moins comme le souhaitent les républicains du Congrés?

Comment vivraient les fournisseurs de denrées alimentaires (wall-Mart aux USA) qui se rémunèrent  des « food- stamps » distribués à 47 millions de personnes ?

 Comment vivrait le complexe militaro industriel américain,  ses milliers d’entreprises et ses millions de salariés ? Qu’en serait-il pour Lockeed Martin ,Boeing, Northrop Grumman, General Dynamics, Raytheon, United Technologies, etc. ?

Que fera t-on des médicaments qu’on ne pourra plus produire en France ou ailleurs, faute de déficit de la Sécurité Sociale ou de la suppression américaine du "médicaid et du médicare" ? Qu’en sera-t-il pour Pfizer, Roche, Novartis, Sanofi, Bayer, etc. ?

Que deviennent les grands groupes tels Générale de Santé, Vitalia, Médi-partenaires,etc. dont le chiffre d'affaires est, en France, constitué à 90% des versements de l'Assurance maladie lourdement déficitaire?

Que deviennent ces acteurs essentiels du soin aux personnes agées tels Orpéa, Korian ou Medica dont le chiffre d'affaires est constitué des versements des caisses de retraites largement insolvables?

Comment vivront les médecins français dont chaque consultation développe une dette nouvelle de 2,5 euros ?  

Comment la Grande Distribution Française vivrait cette chute des revenus de substitution payés sur de la dette publique et qui fait parfois l’essentiel du chiffres d’affaires de certaines unités ?

Toujours en France, que deviennent les industries de défense tels MBDA, Thalès , Dassault, SAFRAN, Nexter System, DCNS, etc. sans oublier les 4000 PME partenaires, si une nouvelle loi de programmation militaire ajoute sa pierre dans l'interdit des déficits budgétaires?  

Comment dans un univers devenu aussi déprimé, l’industrie allemande pourrait-elle continuer à   engendrer plus de 6 points de PIB de surplus extérieur ? Qu’en serait-il pour BMW, Daimler, Wolkswagen, Bosch, Siemens, Basf, etc. ?

La liste pourrait s’allonger à l’infinie.

Est- il est possible d’aller plus loin dans la naïveté ? Comment ne pas s’étonner que dans les vieux pays, les infrastructures de base (ponts, routes, voies ferrées, etc.) bénéficient d’un investissement net négatif, les dépenses d’entretien ne couvrant pas l’amortissement nécessaire,  (Allemagne, Etats-Unis, France, Grande Bretagne, etc.) alors même que les moyens matériels de les entretenir sont abondants, non utilisés (carnets de commandes dégarnis, sous-emploi, etc.), voire même font l’objet de plans sociaux (sidérurgie) ?

Il est donc vrai, que la dette publique et privée sert à maintenir la production (croissance proche de zéro) mais qu’il faudrait qu’elle soit encore bien plus importante, pour assurer l’investissement porteur de croissance. Oui, la dette devenue insupportable, et pour les créanciers et pour les débiteurs, est toutefois très insuffisante pour assurer la croissance. Et cette dette n’est bien que le produit de la mondialisation qui transforme toute la demande intérieure en simple coût à réduire.

Et si le raisonnement est vrai, toujours très naïvement, il faut se poser la question, de l’avenir des émergents eux aussi en concurrence, et qui devront eux même rapidement freiner leur demande intérieure avant même son épanouissement. La Chine devient un pays beaucoup trop cher du point de vue de nos importations. Mais aussi la Chine s'est aussi appuyée sur sa propre machine à fabriquer de la dette pour maintenir une activité qui se heurte à l'univers déprimé de l'occident. De quoi être moins enthousiaste sur l’avenir des croissances miraculeuses des émergents.

Et, au terme de la simple évocation de ces quelques grosses questions naïves, on pourrait peut-être se dire que la fête reste belle grâce à la dette et à sa belle croissance, et qu’elle pourrait encore être plus belle si sa croissance était encore plus rapide, si la machine à fabriquer de la dette était encore plus puissante. Hélas, cette dernière manque  de carburant faute de créanciers suffisamment hardis.

 Alors il faudra en finir avec la forme prise par notre mondialisation.

Malheureusement, pour paraphraser Einstein, nous pensons probablement collectivement comme un marteau, et tous les problèmes, dans ce contexte, y prennent la forme d’un clou. Ici, étrange logiciel qui fait apparaitre une production excédentaire, comme des dépenses trop importantes. Pourquoi continuer de penser à l’envers ?

La France a peut-être – au moins en théorie -autre chose à faire que de se précipiter vers les « Portes de la compétitivité » devant lesquelles s’amoncellent les cadavres. Et là encore, on pourrait poser de grosses questions naïves à ceux qui veulent- à l'instar des porteurs du projet de budget 2014 en France- davantage encore comprimer la demande intérieure de la France : que deviendraient les nouvelles – et si éblouissantes - exportations espagnoles, Irlandaises, italiennes, grecques, etc ?

 Oui, il est possible de construire un autre monde, mais comment s’extirper d’une mondialisation source de tant de dislocations planétaires ? Comment ne pas mourir dans l’incendie, même si on ne se précipite pas avec les autres vers les « portes de la compétitivité" ?

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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 05:17

 

Jean Peyrelevade, économiste et ancien président du Crédit Lyonnais publie dans deux articles  -« France : le vrai diagnostic » (Les Echos du 9/09/2013) et « Les conditions de notre redressement » (Les Echos du 10/09/2013)- ce qu’il croit être la bonne solution  à la crise pour l’économie française.

 

Augmenter la durée du temps de travail

 

Le diagnostic est classique, et les divers maux apparents – dette publique, attrition de l’outil industriel, déficit externe, chômage, etc. se ramènent à cette cause commune, cause qui reçoit aussi l’assentiment de nombre de commentateurs : le pays vit au- dessus de ses moyens. Les habitués du blog connaissent les limites d’un raisonnement cantonné au seul espace national, raisonnement qui se retourne quand on passe à l’échelle monde puisque les maux apparents dénoncés deviennent  la contrepartie d’une production excédentaire par rapport à la distribution. En sorte que le monde vit en dessous et non au-dessus ses moyens.

Poursuivons toutefois l’analyse de Jean Peyrelevade, qui va traduire l’expression obscure et facile de « vivre au-dessus de ses moyens », par l'idée de décalage entre une productivité par tête qui augmente moins vite que la charge salariale. Et un décalage constaté dans toute une série de chiffres qu’il est difficile de contester, et qui reviennent en boucle dans le raisonnement : le décalage développe à la fois la hausse des prix dans le secteur abrité, d’où les déficits dans le secteur le plus abrité d’entre-eux (l’Etat), et la baisse des marges dans le secteur exposé (les entreprise), d’où l’attrition industrielle.

La solution serait donc simple : il faudrait une hausse des salaires réels moins rapide que celle réalisée au niveau de la productivité par tête.

Jean Peyrelevade en tire la conclusion, qu’au-delà d’une production plus capitalistique de l’économie, le moyen le plus simple d’obtenir ce nouvel écart est d’augmenter la durée du travail – hebdomadaire, annuelle, mais aussi sur l’ensemble de la vie - sans hausse directement proportionnelle des salaires. Conscient de la difficulté de revenir sur la durée légale du travail, l’auteur propose des accords d’entreprise, pour ce qui est de l’économie exposée, et une réduction du périmètre des activités des administrations publiques.

Jean Peyrelevade reprend au fond un discours très classique du libéralisme.

 

Diminuer la durée du temps de travail

 

Surprenant est le fait que d’autres auteurs, au moins aussi réputés et assez peu éloignés d’une certaine forme de libéralisme, tiennent des propos strictement inverses et croient pouvoir démontrer, que c’est la baisse et non la hausse du temps de travail, qui doit être envisagée pour s’extirper de la crise.  C’est en particulier le cas de Michel Rocard et Pierre Larrouturou ( cf « La Gauche n’a plus le droit à l’erreur » , Flammarion, 2012).

Ces derniers ne croient pas comme le premier en des mesures autoritaires et s’appuient sur des mesures incitatives fortes, pour modifier en profondeur le marché du travail et, en particulier, obtenir une forte diminution de la durée du travail ( semaine des 4 jours par exemple).

Parmi ces mesures, on pourra noter la forte variabilité des charges sociales en fonction de la durée du travail. Ainsi les temps longs verraient des charges sociales alourdies, tandis que les temps courts se verraient octroyés de charges plus légères que la moyenne. Il est vrai que sur un marché déréglementé du travail- voyant l’emploi s’offrir aux plus productifs- jouer sur la variabilité des charges sociales, permettrait l’accès à l’emploi d’individus moins productifs. Une telle position, revient par conséquent à une logique de partage du temps de travail, reposant sur l’idée fort discutable selon laquelle l’élévation de la productivité détruit des emplois.

 

Essayer de raisonner correctement

 

Cette opposition de discours quant aux moyens de retrouver le plein emploi, est révélatrice d’une grande insuffisance des raisonnements.

Dans le cas des tenants de la hausse de la durée du travail, il n’y a évidemment pas conscience de la grande contradiction planétaire, entre l’offre mondiale et la demande mondiale de marchandises, contradiction due précisèment à une mondialisation, qui au nom de la liberté, ne prévoit pas de mécanisme d’équilibre obligatoire des échanges. Les Etats, restés Etats, malgré le cadre devenue mondial, ne peuvent plus imposer le salaire comme variable, simultanément coûts et débouchés. Il   n’est plus qu’un coût, dont la surveillance a créé l’insuffisance mondiale des débouchés de la production. La solution classique, celle entre autre de Jean Peyrelevade, ne peut qu’aggraver la crise planétaire.

Concrètement elle se manifesterait dans ses effets de la façon suivante: 

Le rééquilibrage des comptes extérieurs de la France, ferait cesser son propre étouffement …pour le reporter sur d’autres… jusqu’ici bien heureux de s’être forgé un excédent extérieur, assurant une oxygénétion de leur demande interne (Allemagne). Que l’on pense aussi aux pays d’Europe du sud, en plein effort de productivité selon la logique de Jean Peyrelevade, et reconstruisant leur équilibre extérieur en aggravant la situation française ( Espagne, Portugal, Grèce).

Maintenant, la hausse de la productivité, suppose aussi de s’attaquer au secteur protégé public, qu’il convient de faire maigrir sous la forme d’une diminution du nombre de fonctionnaires…et des débouchés correspondants à leur rémunération.

La logique de l’augmentation de la durée du travail, masque ainsi complétement le fait que la mondialisation a pris la forme d’une dislocation des équilibres antérieurs, et dislocation qui ne peut laisser la place à une reconstruction à l’échelle de la planète. D’une certaine façon, les politiques dites d’austérité accélèrent l’histoire en aggravant le mal qu’elles entendent combattre.

 

Le raisonnement inverse est bien sûr tout aussi insuffisant.

A enveloppe globale inchangé des cotisations sociales, cotisations simplement redéployées, il y a pourtant un changement dans l’efficacité productive : du travail très productif - et donnant lieu à des commandes supplémentaires en raison de sa forte productivité - est abandonné au profit de travaux moins productifs. Quel est  l’impact global ? Est-il possible de freiner les commandes ,et donc la croissance, dans les secteurs exposés et très productifs, pour développer les secteurs à plus faible productivité ? Quel impact sur la demande globale ? A l’échelle mondiale, peut-on imaginer une stratégie aussi fondamentalement contraire de celle qui se pratique au quotidien, et qui correspond à la position de Jean Peyrelevade ? Ainsi, quel effet sur la balance extérieure ?

Là encore, le refus de prendre à bras le corps la forme prise par la mondialisation aboutit à des insuffisances inacceptables.

Raisonner correctement consisterait à resituer, temps de travail et rémunération correspondante, dans le cadre d’une mondialisation où les taux de change sont devenus l’outil éliminant le caractère dual du salaire (débouché et coût), pour le ramener à sa seule dimension coût à l’échelle mondiale. Dans nombre d’anciens pays, il est ainsi préféré la dévaluation interne  (solution de Jean Peyrelevade) à la dévaluation externe. Ce fait est particulièrement constaté   dans la zone –euro. Symétriquement dans les pays émergents – Chine en particulier -  le refus de la réévaluation est une arme pour maintenir un gigantesque excédent, lequel ne peut se pérenniser qu’au prix d’un taux de salaire bas. A l’échelle de la planète existe ainsi une masse salariale-  au-delà d’une répartition qui peut être questionnée- incapable d’absorber la gigantesque production mondiale.

La question du temps de travail ne peut être sérieusement évoquée en évacuant une donnée aussi fondamentale.

 

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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 14:47

 

Le Centre d’Etudes prospectives et d’Informations Internationales (CEPII) a récemment publié une étude concernant l’impact sur le pouvoir d’achat d’une politique de substitution des importations par des productions nationales (CF lettre du CEPII, N° 333- juin 2013).

S’agissant d’une simple lettre,  le détail des calculs et leur complexité n’est pas présenté, mais il est clair que ces derniers reposent sur une rigueur et une méthodologie qu’il est difficile de mettre en doute. Par contre le présent article se propose de contester la rigueur des raisonnements et conclusions.

Selon les auteurs, parce que 25% de la consommation des ménages français  de biens industriels provient de pays de délocalisation, la dé mondialisation - et donc le choix de produire français - entrainerait un surcoût potentiel de 1270 à 3770 euros par an et par ménage. Soit de 100 à 300 euros par mois. Chacun était conscient que la mondialisation favorisait le consommateur – et au passage son vecteur indispensable : la branche Distribution- toutefois les auteurs ajoutent une évaluation quantitative qu’il est - apparemment -  difficile de contester.

L’analyse va pourtant plus loin et s’intéresse aux impacts de ce pouvoir d’achat, d’abord gagné par les vertus de  la mondialisation et fictivement perdu par le choix d’un « made in France ». Sans aborder les questions d’élasticité-prix, d’élasticité- revenu et d’élasticité croisée, pourtant fondamentales dans une telle analyse, les auteurs affirment que la mondialisation a permis le développement de la consommation de services. Le pouvoir d’achat supplémentaire se serait ainsi reporté sur de telles activités. A contrario, le retour au « made in France » supprimerait l’effet d’aubaine au bénéfice  des services avec ses conséquences fâcheuses sur l’emploi dans la branche. Destruction d’emplois, qu’il faut bien sûr comparer avec le volume d’emplois crées par la ré industrialisation du pays. Or, affirment justement les auteurs de l’étude, la différence de productivité ( faible dans les services et forte dans l’industrie) ferait que la politique de relocalisation industrielle serait tueuse nette d’emplois.

La conclusion est ainsi claire : le consommateur devenu contraint dans ses choix serait porteur du virus d’un chômage accru.

Le raisonnement est toutefois contestable dans beaucoup de dimensions non évaluées ou occultées.

Les dimensions non évaluées concernent évidemment les élasticités. Si les élasticité-prix sont très élevées au niveau de la consommation de biens industriels, la ré-industrialisation est sans impact sur les dépenses en direction des services et l’impact en termes d’emplois est très différent : peu d’emplois détruits dans les services et beaucoup d’emplois crées dans l’industrie. Dans ce cas, le choix du « made in France » est défavorable au consommateur mais favorable au salarié désormais moins contraint par le risque de chômage. Le raisonnement des auteurs est ainsi entaché d’une grave insuffisance et aurait gagné à présenter les différents scénarios du point de vue de la valeur des élasticités.

Plus grave est la question des dimensions occultées. Bien sûr le raisonnement privilégie le point de vue du consommateur, mais comme il aborde aussi la question de l’emploi et donc des considérations davantage macroéconomiques, il convenait aussi de procéder à l’analyse coût/avantage  de la mondialisation/dé mondialisation sur les comptes publics et sociaux , également aborder les questions environnementales des deux modalités possibles de la production industrielle.

Sans apporter d’évaluations chiffrées, il est pourtant clair que la mondialisation supposait la parfaite circulation du capital et donc la course au mieux disant fiscal et social, éléments à faire intervenir dans le théorique  gain de pouvoir d’achat calculé par les auteurs. Bien évidemment, le coût environnemental de la libre circulation de la marchandise –elle-même essentiellement composée d’éléments de produits qu’il faudra assembler au terme de trajets longs et complexes- n’est guère évalué.

Il est donc inacceptable de publier de telles études faussement sérieuses et aboutissant à des conclusions confortant bien évidemment la théologie économique dominante.

Marx que l’on taxe volontiers dans la presse de simple philosophe, a pourtant développé il y a près de deux siècles les outils permettant de comprendre de manière plus globale, le processus de mondialisation et ses effets sur le pouvoir d’achat. Il s’agit de ce qu’il appelait la « plus- value relative ». Bien sûr cet outil est aussi un « parti pris théorique » puisé dans sa théorie de la valeur travail, mais il faut accepter que la prétendue « science » économique est faite, plus que la physique ou les mathématiques, de parti pris théoriques.

Et de ce point de vue, celui de Marx produit un paradigme de compréhension du monde plus explicatif et convaincant que celui présenté par le CEPII.

La plus-value relative est chez cet auteur l’ensemble des effets résultants d’une baisse de la valeur de la force de travail, baisse elle-même induite par la diminution de la valeur des « biens salaires » (les biens de consommation qui servent justement à reproduire la "force de travail"), et diminution provenant d’une hausse de la productivité dans les branches les produisant.

Appliquée à la mondialisation, il y a bien baisse de la valeur des biens salaires (vêtements, chaussures, appareils ménagers etc.) et baisse constatée par une diminution des prix de ces marchandises, désormais importées et non produites dans le cadre d’un Etat-nation. Il y a bien plus-value relative et le coût de reconstitution de la force de travail diminue : on peut théoriquement diminuer les salaires en France sans que le pouvoir d’achat des salariés diminue puisqu’ils acquièrent désormais de quoi se vêtir, se nourrir pour moins cher dans les usines de la grande distribution branchée sur les produits de délocalisation.

De fait, Marx considérait que la plus-value relative ( baisse de la valeur de la force de travail) était un gain global du système qui pouvait être partagé entre hausse du pouvoir d’achat, hausse du profit, hausse de la rente publique (impôt). Dans le cas de la mondialisation - processus qui crée massivement de la plus-value relative - il y a possiblement partage entre profits et salaires mais très probablement évincement de la rente publique.

Le pouvoir d’achat peut augmenter, ce qu’admettent les auteurs de la lettre du CEPII. Mais les entreprises des vieux pays anciennement industrialisés peuvent aussi bénéficier de la baisse de la valeur de la force de travail, soit en délocalisant, soit en faisant pression sur les salaires internes aux fins de résister à la concurrence mondialiste. De fait elles peuvent récupérer en profits une partie des gains de pouvoir d’achat: le pouvoir d'achat des salariés augmente beaucoup en raison de l'effondrement des prix des "biens salaires", désormais importés , mais les entreprises récupèrent une partie de ce pouvoir d'achat en tentant de comprimer les salaires. La question étant de savoir si la plus- valur relative est partiellement ou totalement récupérée par les entreprises.

 Par contre, le prédateur public est très probablement le plus mal placé pour bénéficier de la plus- value relative et se trouve exposé aux récriminations  des entreprises qui menacent de nouvelles délocalisations. Curieusement son évincement est peu visible car la masse taxable se réduit en mondialisation: l’Etat amaigri apparait trop gros dans un PIB qui ne s’accroit plus au même rythme que naguère dans l'ancien Etat-Nation. D'où de nouvelles récriminations des entreprises trop taxées...

Plus globalement le modèle de Marx concernant la plus-value relative et sa répartition doit être revisité dans la cadre d'une réalité mondialisée où ce qu'il appellait les "sections de production"  - celle des biens capitaux ( investissements) et celle des biens salaires (consommation) -  se trouvent désarticulées par la disparition relative des Etats- Nations. Plus simplement exprimé , en mondialisation, tous les salaires apparaissent comme des coûts et non des débouchés puisque le marché n'est plus national mais mondial. D'où la tendance généralisée à la surproduction de biens capitaux inutilisables ( par exemple la Chine avec ses infrastructures vides d'utilisateurs) , ce que Marx désignait par la contradiction entre la création de valeur et sa "réalisation" (concrètement la difficulté de  vendre  ce qui est crée, donc des marges en baisse et des questions d'insuffisantes rentabilité).

 

 Bien évidemment il est de fait impossible de procéder à une évaluation chiffrée de cet ensemble de phénomènes que l'on ne peut apprécier que qualitativement par des indices qui confirment la robustesse du modèle ( le parti pris théorique). Et dans la présente configuration du monde , ce qui confirme le paradigme de Marx est un ensemble de faits: capacités de production excédentaires partout dans le monde, carnets de commandes en baisse, faiblesse des marges industrielles justifiant un manque d'investissements faute de bébouchés, et justifiant l'investissment spéculatif dans d'irréelles innovations financières, dislocation des équilibres bilantaires et des paiements extérieurs justifiant de nouvelles spéculations, etc.

Au delà -  et néanmoins -  la qualité d’un raisonnement qui ne peut dépasser en toute honnêteté le simple domaine du qualitatif, est parfois supérieure à celle qui prétend mesurer avec précision, sans dévoiler de discutables prémisses. 

Il est vrai que les économistes ont oublié Marx depuis longtemps: comment intégrer ce vieux philosophe de réputation sulfureuse dans la connaissance du monde moderne?  

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 09:42

 

L’ordo-libéralisme est une pensée économique spécifiquement allemande dont nous avons déjà étudié les principes sur ce blog. Rappelons simplement que dans sa dimension monétaire, cette doctrine stipule qu’il est nécessaire d’ériger des normes et institutions monétaires sur lesquelles tous les acteurs peuvent s’appuyer. Normes et institutions qui sont des « extériorités » pour tous, y compris l’Etat, ce qui signifie leur non manipulabilité. D’où, en particulier, l’exigence et la garantie de disposer d’une banque centrale complètement indépendante chargée entre autres de faire respecter la loi de la stabilité monétaire. Stabilité de la monnaie et intangibilité de la loi vont ainsi de pair dans l’ordre ordo-libéral.

Nombreux sont les commentateurs qui voient dans un tel principe l’équivalent de celui de l’indépendance de la justice dans un Etat de droit, équivalent ou rapprochement qui donne à l’indépendance des banques centrales une image nécessairement positive, et plus encore qui suggère une nécessaire congruence entre Etat de droit et indépendance de la banque centrale. On peut néanmoins observer que l’Etat de droit n’est pas nécessairement considéré comme juste, et plus encore que des Etats irrespectueux de l’Etat de droit, peuvent respecter, par choix, le principe d’indépendance de la banque centrale.

C’est que l’ordo-libéralisme n’est qu’une doctrine et qu’à ce titre elle se trouve éloignée d’une préoccupation cognitive pour se figer dans une attitude normative. Les libertariens, qui furent souvent admirés par les ordo-libéraux, expliquent par le raisonnement- donc par une démarche cognitive- l’avènement historique de l’Etat de droit[1], phase probablement transitoire de l’aventure étatique que les hommes connaissent. Ils peuvent aussi sans doute expliquer, comme le feraient probablement les marxistes, la naissance et le développement historique de banques centrales indépendantes. Ils n’en déduisent en aucune façon qu’une telle réalité empirique est « bonne » et qu’elle pourrait conduire à un quelconque intérêt général. Réalité « bonne » qu’il faudrait imposer comme loi « bonne » et donc norme générale[2].

Cette erreur des ordo-libéraux – erreur à laquelle il faut associer les juristes qui refusent de voir dans le droit, une science des normes ou un simple fait social émergent- qui refusent de voir toute distinction entre l’espace du cognitif et celui du normatif, s’avère aujourd’hui douloureuse pour les entrepreneurs politiques allemands.

Ces derniers, s’ils avaient eu conscience de ce qu’était la nature profonde d’une banque centrale,  une simple institutionnalisation d’un  rapport de forces entre pouvoir politique et pouvoir financier, comme nous l’avons souvent exprimé, auraient pu se rendre compte que la doctrine ordo-libérale faisait le lit du développement d’un système financier devant phagocyter les Etats eux-mêmes et donc le principe ordo-libéral lui-même.

Parce que les théoriciens de l’ordo-libéralisme ne savent pas qu’une banque centrale n’est que l’institutionnalisation d’un rapport de forces, ils ne pouvaient se rendre compte qu’en appuyant les entrepreneurs politiques dans une démarche d’indépendance de l’autorité monétaire, ils ne faisaient que faciliter le développement du système financier. Ce développement déjà possible dans le cadre de l’unité de compte nationale (le Mark), pouvait ne plus connaitre de limite avec la zone euro et un euro-système pourtant nourri d’ordo-libéralisme.

Comme toutes les banques du monde, les banques allemandes ont largement profité des règles d’une banque centrale, devenue indépendante des Etats mais très dépendante du système financier : fin de l’inflation avec endettement croissant permettant un accroissement disproportionné  des bilans, fin des taux de change fixes et « dépolitisation » de ces derniers permettant l’irruption continue de nouveaux produits financiers, internationalisation croissante des bilans et développement de risques systémiques, politique monétaire privatisée et accommodante[3]. Autant de faits qui feront que les banques allemandes vont comme les autres connaitre la crise financière.

Quelques données peuvent confirmer cette situation. La Deutsche Bank est aujourd’hui la plus grande banque du monde avec une taille de bilan (2810 milliards de dollars fin 2012)  comparable au PIB allemand. Le total des bilans bancaires atteint en février 2013 300% du PIB. A l’exception des banques coopératives, toutes les autres banques y compris les banques régionales sont devenues systémiques et ont été gravement touchées par la crise financière, notamment dans sa dimension immobilière en raison d’une politique d’internationalisation des crédits hypothécaires en particulier vers l’Espagne, ce qui entrainera le contrôle public de grandes banques ( Commerzbank, par exemple, dont la filiale Eurohypo s’était trop engagée dans le crédit immobilier espagnol). Dès 2009, il fallut créer une bad bank pour WestLB et ce, pour un montant de 77 milliards d’euros, montant qui devait grossir pour avoisiner aujourd’hui les 200 milliards. En juillet 2012, Il fallut créer une structure de cantonnement pour Hypo Real Estate (HRE) pour se défaire de 173 milliards d’actifs dégradés. Au total, c’est aujourd’hui 6 bad banks qui gèrent des portefeuilles de produits structurés ou dérivés et des crédits douteux pour un montant de près de 600 milliards d’euros.[4]Bad-Banks qui bien évidemment bénéficient du soutien public. Ainsi aujourd’hui encore le soFFin (« Sonderfonds Finanzmarktstabilisierung) c’est-à-dire un fonds de stabilisation des marchés intervient encore massivement pour soutenir le système financier allemand. Curieusement, cet organisme fut conçu comme dépendance de la Deutsche Bundesbank.

Cette gigantesque et ruineuse dérive, pourtant constatée au cœur de la société ayant généré et exporté son idéologie ordo-libérale, n’a rien de surprenant et résulte simplement de la méconnaissance de ce qu’est la réalité d’une Banque centrale, dans l’ordre de la mondialisation que les ordo-libéraux admirent. Il était bien évident dans les années 70- 80 que le système bancaire allemand, que l’on disait peu efficace à l’époque, ne pouvait que se libérer dans l’ordre de la mondialisation et que la Bundesbank, indépendante du pouvoir politique, ne pouvait l’être au regard de ses administrées, les banques, lesquelles rêvaient d’entrer dans la cavalerie financière proposée par le monde anglo-saxon. Avec la suite que l’on connait aujourd’hui, notamment pour le contribuable allemand.

Victimes de leur propre naïveté, les ordo-libéraux sont pour autant responsables de leur succès : les allemands, peuple, gouverneur de la Banque centrale[5], et entrepreneurs politiques eux- mêmes, sont arcboutés sur l’intangibilité de la monnaie et l’interdit de la monétisation de la dette. D’où, entre autres, l’extrême méfiance sur le projet d’union bancaire et la mise en avant de ce bouclier ultime qu’est la cour constitutionnelle de Karlsruhe.

Victime de leurs croyances – mais aussi soucieux des groupes d’intérêts[6] – les allemands préféreront prendre le large plutôt que de rester dans un ordre monétaire qui se délite et qui ne correspond plus aux attentes de ces mêmes groupes.



[1] Cette démarche cognitive  fut celle de Rothbard, de Nozick et de beaucoup d’auteurs américains. En France signalons les travaux de Bertrand Lemennicier.

[2] Ces mêmes libertariens vont pourtant très généralement critiquer la réalité qu’ils expliquent : Ils sont dans une démarche cognitive  pour critiquer et déboucher eux aussi sur du normatif. Démarche que nous avons mise en évidence dans : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-lettre-aux-libertariens-71051998.html.

[3]Toutefois beaucoup moins que celle de la FED en raison même d’une résistance ordo-libérale plus grande que dans cette dernière. Le poids de la Deutsche Bundesbank y étant pour quelque chose.

[4]Sources : « Les Echos » du 18 juin 2013

[5] Jens Weidmann

[6]Notamment les retraités, et le groupe des grands exportateurs industriels.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 17:11

La littérature concernant l'analyse de la crise n'évoque que fort rarement l'idée de surproduction tant il est admis, qu'au fond la question relève plutôt d'une dépense trop importante par rapport à la richesse produite. La réalité de la crise serait ainsi une dépense excessive plutôt qu'une production surdimensionnée par rapport aux débouchés. Et dépense excessive par rapport aux revenus - dont on sait qu'ils ne sont, comptablement, que simple contrepartie de la production- qui serait ou aurait été financée par un crédit trop facilement croissant.

Dans le monde des apparences et celui des discours dominants, un tel raisonnement parait crédible, la crise financière n'intervenant que pour signifier qu'il n'est plus possible de fonctionner sur la base d'endettements privés et publics en continuelle croissance. Endettements mesurant l'écart croissant entre dépense excessive et production plus réduite. D’où les débats quotidiens selon lesquels nous n’avons plus les moyens de maintenir nos folles dépenses.

Ajoutons que les raisonnements dominants considèrent la mondialisation comme simple effet du fonctionnement des marchés, et que l'idée de dépense excessive ne concerne que l'Occident. Les pays émergents, non endettés, apparaissant ainsi- dans notre modèle dominant de représentation du monde- comme davantage vertueux. Ces mêmes raisonnements n'invitant jamais à se poser la question de la dépense ou de la production excessive à l'échelle mondiale.

De fait ces raisonnements, très éloignés d'une culture historique précise, et surtout très éloignés d'une solide connaissance de l'histoire de la pensée économique, admettent la loi de Say sans même la discuter.

 

 

La loi de Say comme point d’appui d’une construction intellectuelle.

 

L'origine de cette acceptation paradigmatique est connue et provient tout simplement d'un rejet, puis d'un oubli du Keynésianisme dans l'ensemble des formations universitaires, et ce à l'échelle planétaire. Rejet, puis oubli au profit de ce qui allait devenir un aspect essentiel de la théorie dominante, c'est à dire celle de l'économie de l'offre, système de pensée entièrement issu du travail de JB Say dans son célèbre "Traité d'Economie Politique" de 1803, et travail fort bien analysé par Thomas Sowell dans son livre[1].

En résumé la loi de Say consiste à reconnaitre que la production est toujours première et qu'un produit n'est échangeable (ne peut -être vendu) qu'à partir de la création d'un autre produit. D'où ce qui est devenu le célèbre slogan: "les produits s'échangent contre des produits". Concrètement, il ne peut exister de débouché pour des producteurs de chaussures, que s'il existe parallèlement des producteurs d'autres valeurs d'usages qui s'échangeront contre les chaussures. Il n'y a donc pas à s'intéresser à la demande, mais à la production qui permettra l'achat de chaussures. Ce n'est donc pas la dépense qui compte, mais la production, et produire est un acte de création de revenu. Bien évidemment Say se situe dans une économie de troc dont il connait les contradictions: les producteurs qui se portent acquéreurs de chaussures, peuvent rencontrer un refus de vente en raison de l'inacceptation des valeurs d'usages proposées en échange. C'est la raison pour laquelle il introduit la monnaie en tant que valeur d'usage universellement demandée, et offerte par des producteurs de monnaie.

Cette introduction de la monnaie, ne lève que partiellement l'hypothèse de mévente, car Say a bien conscience qu'il peut exister des offres partielles excédentaires par rapport à la demande. Mais précisément parce qu'il se situe, sans le dire, dans un cadre microéconomique avec un système de prix souple, offres er demandes partielles sont en permanence dans un mouvement de "rééquilibration". Un système qui évacue complètement toute idée de déséquilibre.

 

L’organisation financière découlant de la loi de Say

 

Les successeurs de JB Say iront plus loin et Charles Coquelin, dans un article de la "Revue des Deux Mondes" de 1847 expliquera que les producteurs de monnaie doivent impérativement rester dans une logique de "Free Banking"- selon l'expression employée beaucoup plus tard par Hayek- afin d'éviter qu'un Etat monopolisant l'offre de monnaie perturbe l'équilibre et détruise le fonctionnement harmonieux de la loi des débouchés...avec une crise dans la "rééquilibration" permanente des marchés ...donc une crise économique.

Nous avons déjà dans la loi de Say et ses adeptes l'idée selon laquelle le système financier doit-être dérégulé et que le prêteur en dernier ressort qu'est la Banque centrale dominée par l'Etat est une aberration. Avec l'idée très moderne des néo libéraux selon laquelle ce n'est pas la dérégulation financière qui a provoqué la crise actuelle mais au contraire l'excessive réglementation. Les entrepreneurs politiques américains seraient ainsi beaucoup plus responsables de la crise des subprimes que la finance américaine spontanément plus sérieuse.

Réflexions et débats infinis, aujourd'hui sur le thème du "comment sortir de la crise"... qui nous éloignent complètement de la véritable question: La loi de Say qu'on ne discute plus, correspond-elle à une représentation correcte de la réalité? Et cette question n'est plus posée alors même que nous avons complétement oublié que la question des débouchés, bien au-delà de JB Say, a complètement obsédé et le 19ième siècle et le 20ième jusqu'à l'abandon du keynésianisme.

 

Equilibre ou déséquilibre ?

 

Les débats ont commencé très tôt et ont opposé de très nombreux auteurs, avec d'une part les partisans de Say (D Ricardo, J Stuart Mill, Mac Culloch, F Bastiat, C Coquelin , tous les libéraux jusqu'à Hayek et les "supply siders", et même de nombreux marxistes comme Voronstov et Nikolaïon et peut être Marx lui-même), et d'autre part ses opposants ( Sismondi, Malthus, les Keynésiens et de très nombreux marxistes comme Rosa Luxembourg, Boulgakov, Tougan-Baranowsky, et peut être Marx lui-même).

Il n’est pas question ici de détailler ces débats qui vont se dérouler sur plus d’un siècle. Signalons simplement qu’ils vont poser de multiples  questions, dont celle de l’épargne thésaurisée en tant que perturbatrice de l’équilibre (Malthus), de l’investissement dont on discute longuement des débouchés préalables (Sismondi),  de la « demande préalable » et de la « réalisation de la plus- value »  chez les auteurs marxistes (Marx et Rosa Luxembourg parmi les principaux),et déjà avec plus d‘un siècle d’avance sur la réalité d’aujourd’hui, de la question du capital financier perturbateur des équilibres réels (Marx).

De ces débats, dont nous avons les traces précises dans de très nombreux ouvrages et articles, y compris la très célèbre rencontre de 1823 à Genève entre Ricardo et Sismondi[2], il ne reste rien dans l'enseignement universitaire d'aujourd'hui. Rien qui puisse apporter un début de contestation de notre modèle de représentation de la crise. De la même façon il ne reste à peu près rien des nombreux travaux historiques- tels ceux de Romesh Dutt[3] de Maurice Dobb[4] ou plus  tard d’André Philip[5] - qui dès la révolution industrielle ont cherché à comprendre le mécanisme des relations entre les premières nations émergentes -pour reprendre un terme à la mode- et le reste du monde. Rien de cette commune interrogation qui fait que des plus libéraux (André Philip) aux plus idéologues du marxisme (Rosa Luxemboug), l'on se penche sur le pourquoi d'une recherche impérieuse et parfois impériale de débouchés extérieurs. 

Pour autant, sans même porter un jugement définitif, sur la validité de la loi de Say, on se rend compte immédiatement- à la lecture de ces débats qui encore une fois ont littéralement obsédés la réflexion économique pendant près d’un siècle et demi- qu’il existe possiblement un autre paradigme dans l’approche de la grande crise. Ainsi le gigantesque endettement dont on commence à percevoir qu’il n’est plus maitrisable[6] peut être lu, non comme écart résultant d’un revenu et d’une production insuffisante, mais au contraire comme  écart entre une production devenue excédentaire par rapport aux revenus distribués à l’échelle mondiale.

 

Alors, cigale ? ou fourmi ?

 

Le fait empirique est bien perceptible et mesurable : les montagnes de dettes à l’échelle planétaire ne sont plus gérables. Par contre, il y a bien débat possible sur l’origine de cette montagne et donc sur sa nature profonde. La croyance en la loi de Say, aboutit bien à l’idée selon laquelle la crise est affaire de « cigales ». Mais sa contestation aboutit à l’inverse : elle devient le problème des « fourmis ».

Et encore une fois, sans même prendre position, cette contestation devenue presque impensable en raison de l’hégémonie du modèle de Say, est à la portée de ceux qui veulent bien observer les faits avec le doute qui doit caractériser l’attitude scientifique.

 

Il est possible de douter.

 

Sans entrer dans les détails, comment ne pas s’étonner de l’extrême faiblesse de l’investissement dans les économies réelles alors que la machine à produire de la dette et plus encore la planche à billets fonctionne à plein régime ? Comment ne pas s’étonner ainsi que le rappelle Gaël Giraud[7] que sur les 8000 milliards d’euros (4fois le PIB de la France) qui constituent le bilan bancaire français seuls 10% servent au financement des entreprises, et 12% au financement des ménages ? Avec ce petit complément d’information selon lequel sur les 200 milliards d’obligations émises en 2012 au titre du financement du crédit hypothécaire, seuls 22 milliards se sont transformés en prêts immobiliers. Et, à l’inverse, comment ne pas s’étonner des chiffres de la BRI[8] qui énoncent que seuls 7% des activités de dérivés financiers mettent en jeu une institution de l’économie réelle, ce qui signifie comme le rappelle Gaël Giraud que sur les 47000 milliards de dérivés que traite la BNP ( ce qui représente quand même 22 fois le PIB de la France) 44000 milliards n’ont pas pour contrepartie une entreprise de l’économie réelle. Autre façon d'exprimer une même réalité, Ernest§Young signale que s'agissant des banques françaises seules 25,7% de leurs activités sont représentatives de crédits à l'économie, ce qui fait de ces mêmes banques les leaders européens en matière de spéculation. Il est vrai qu'elles disposent aussi de très nombreuses filiales dans les paradis fiscaux (334 pour la BNP, 91 pour la Société Générale,  150 pour le Crédit Agricole) dont plus de la moitié dans l'eurozone.

Si donc l’investissement réel est si faible et si la spéculation est si importante, c’est probablement en raison de la profitabilité comparée, dont chacun sait qu’elle est très faible dans l’économie réelle, et très importante dans les activités de spéculation ou les activités qui lui sont connexes comme le LBO ("Leveraged buyout"). Fait empirique qui nous renvoie aux vieux débats concernant l’importance des débouchés préalables à l’investissement (Sismondi) ou l’utilisation improductive de la plus-value (Marx) ou plus simplement bien sûr à Keynes. L’investissement pourrait manifestement être autrement important et les spécialistes de la transition  écologique sont là pour nous le rappeler[9]. Pour autant, il ne se réalise pas…sans doute pour des raisons de profitabilité…ce qui nous renvoie à de forts anciennes théories discutées au 19 siècle…

Et, de ce point de vue, on se rend compte du caractère secondaire des outils aujourd’hui mis en place pour résoudre les problèmes de la finance. Dire par exemple que la séparation des activités bancaires en activités de crédit et en activités de marché permettrait  d’empêcher un « Crédit Crunch » en raison des surprofits sur activités spéculatives invitant les banques dites  « universelles » à se détourner de l’économie réelle, ne changerait que fort peu la réalité de la crise. La crise financière n’est en effet que le reflet de la crise en termes réels. Et la crise en termes réels doit plutôt être analysée en exploitant le filon de la contestation de la loi de Say.

 

Mais la rupture épistémologique est fort difficile.

 

Dans le domaine des sciences exactes, une rupture épistémologique n’est jamais facile, le passage du système de Ptolémée au monde Copernicien est là pour nous le rappeler. Pour autant, la rupture effectuée, le réel ne conteste guère, et l’Univers réel ne se pose pas la question des enjeux de sa représentation intellectuelle par les humains.

Dans le domaine des sciences sociales, les ruptures épistémologiques sont d’une toute autre nature, et jamais définitivement inscrites dans les schémas mentaux. On pouvait penser que le keynésianisme, même revisité, achevait la rupture avec la vision de Say. Ce ne fût pas le cas. Comme si la vision copernicienne du monde était abandonnée au profit du système de Ptolémée. C’est que dans le domaine des sciences sociales, le réel étudié est constitué d’humains en interrelations continues sur la base d’intérêts. Si donc la vision de la crise ne passe pas par la rupture avec la loi de Say, c’est tout simplement que de puissants intérêts s’opposent à un renversement de vision de nos pratiques sociales. Toutes choses que ce blog tente d’analyser depuis maintenant plus de quatre années.

 



[1] Cf « La loi de Say », ouvrage publié en 1991 chez Litec.

[2] Cf le tome XXII de la Revue encyclopédique : « Sur la balance des consommations avec les productions », Mai 1824.

[3] Cf « The Economic History of India » London, Routledge,1902.

[4] Cf son ouvrage : « Etudes sur le développment du capitalisme », F Maspero, 1971.

[5] Cf son « Histoire des faits économiques et sociaux », Aubier Montaigne ,1963.

[6] Le comportement nouveau des banques centrales est là pour en témoigner. De la même façon le pessimisme croissant sur la possibilité de remettre le système bancaire sur les rails va dans le même sens. Enfin des débats entièrement nouveaux tels ceux concernant  le problème des « holdouts » (fonds vautours dont l’éviction est parfois exigée dans les processus de restructuration de la dette), ou plus étonnant encore les propos du président  du FSA (le régulateur britannique) reprenant l’idée de court-circuiter les banques en distribuant directement le crédit à l’économie, révèlent un début de prise de conscience du caractère inextricable de la situation .

[7] « Le Monde » du 14 février 2013.

[8] Banque des Règlements Internationaux.

[9] Cf par exemple le Think Tank de la Fondation Nicolas Hulot.

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