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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 03:57

Les comptables nationaux exposent la réalité chiffrée en regroupant des agents économiques selon de grandes catégories : les entreprises appelées sociétés non financières,  les institutions financières , les administrations publiques, les ménages et le reste du monde. Au terme d’une période d’activité, (trimestre ou année) on dresse le compte de chacun et on établit le résultat final. Ainsi chaque groupe d’agents connait au terme de son activité un solde final qui est soit un excédent (une capacité de financement) soit un déficit (un besoin de financement)  : la somme des besoins est comptablement égale à la somme des capacités. Plus savamment les économistes diront que la somme algébrique est égale à zéro.

Pour la France, si l’on prend le dernier trimestre de l’année 2019, soit quelques mois avant l’explosion de la pandémie, la somme des capacités de financement en millions d’euros, (respectivement 1952 pour les entreprises, 17070 pour les ménages et 6070 pour le reste du monde) est bien égale à la somme des besoins de financement ( 2072 pour le secteur financier et 22951 pour les administrations publiques), soit 25023 millions d’euros.

La pandémie et sa gestion bouleverse tout. Ainsi, en considérant le second trimestre de l’année 2020, les entreprises passent d’une capacité de 1952 à un besoin de 27864. Pour les autres secteurs : nous passons d’un besoin de 2072 à seulement 724 pour les institutions financières ; de la même façon nous constatons pour les administrations publiques un fort accroissement des besoins de financement lesquels passent  de 22951 à  65787 ; pour les ménages  une capacité de financement qui bondit de 17070 à  68551 ; enfin, pour le reste du Monde,  une capacité de financement fortement croissante en passant de 6072 à  18731.

Globalement, les besoins totaux de financement passent de 25023 millions d’euros - juste avant la pandémie - à 94375 millions d’euros au cours du second trimestre de l’année 2020, c’est-à-dire celui correspondant à la période du confinement. Soit une multiplication par 4 entre le quatrième trimestre 2019 et le second trimestre 2020.

Resterait à examiner les conditions de réalisation de l’équilibre nouveau des capacités et des besoins pour  les divers groupes d’acteurs. A priori peu de conséquences pour les institutions financières qui conservent un solde financier d’un faible montant malgré l’explosion de la pandémie. Pour autant, cette faiblesse du solde cache un accroissement considérable  d’éléments d’actifs et de passifs aux bilans des institutions correspondantes. En effet, ces dernières  vont s’endetter dans des conditions paradisiaques auprès de la BCE qui octroie des crédits à taux négatifs (-1%). Ces dettes nouvelles  serviront pour partie à acheter des bons du Trésor, pour  une autre partie à octroyer des crédits aux entreprises dans le cadre du programme gouvernemental, enfin une dernière partie servira de matière première à la spéculation et aux jeux d’enchères des gestionnaires d’actifs lesquels appartiennent au  système financier.

Le programme gouvernemental étant garanti par l’Etat, les institutions financières sont en quelque sorte protégées et du côté du passif (BCE) et du côté de l’actif (Administrations publiques). Ajoutons qu’elles sont aussi protégées par les ménages qui, eux-mêmes, verront apparaître une certaine garantie de revenus laquelle va engendrer, épargne aidant, un abondement des comptes courants au passif des banques, ce qu’on appelle l’épargne des ménages due au confinement. Les comptes courants des entreprises, figurant aussi au passif des banques,  sont eux-mêmes protégés par les crédits décidés par le programme gouvernemental, d’où les réactions parfois étonnées de commentateurs concernant l’abondance de trésorerie de nombre d’entreprises dont l’activité est pourtant réduite.

Au total, les institutions financières (banques) sont protégées, les ménages sont protégés, les entreprises sont protégées. Reste 2 acteurs : le Reste du monde et les administrations publiques.

Le premier voit sa capacité de financement tripler  ( passage de 6070 à 18731) et se trouve à ce titre grand bénéficiaire de la politique gouvernementale. Cette capacité de financement est la contrepartie des exportations étrangères vers une  France qui continue de consommer alors que la production se rapetisse. Cela correspond, par conséquent, à un abondement des comptes du reste du monde, comptes qui ont pu se transformer sans doute marginalement en achats de bons du Trésor français.

Le second, les administrations publiques, voit son besoin de financement passer de 22951 à 65787, soit presqu’un triplement. Pour l’essentiel, ce besoin est couvert par les banques qui se refinancent immédiatement et de façon fort lucrative auprès de la BCE avec ses prêts à -1%.

Au total, c’est bien l’action de la BCE qui autorise la grande transformation patrimoniale de la totalité des acteurs du jeu économique.

La présentation très comptable qui vient d’être dessinée permet de bien comprendre la question de la dette, ici dette dite COVID. C’est bien l’émission de monnaie par la BCE qui permet l’engagement nouveau de l’Etat sur ses administrés, en particulier entreprises et ménages, lesquels vont vivre la dette comme un abondement très heureux sur les comptes bancaires des uns et des autres. Un abondement heureux qui pourra même se manifester au profit des étrangers (compte du Reste du monde). Bien sûr, les besoins de financement sont comblés à l’euro près par des avoirs nouveaux ( capacités de financement), couverture qui laisse pourtant apparaître la question de la confiance. Lorsque les soldes des comptes des divers agents sont relativement faibles , cette confiance est elle-même plus grande que lorsqu’ils sont comme dans le cas de la France multipliés par 4 entre le quatrième trimestre 2019 et le second trimestre 2020. A ce titre, on pourrait penser en termes très simplistes et se dire que si l’Etat (administrations publiques) entrait en défaut au regard de sa dette c’est tout l’édifice qui s’écroulerait, avec en particulier l’insolvabilité généralisée du système financier et ses conséquences sur l’épargne des ménages figurant au passif des banques. Ce scénario n’a guère de sens puisque la banque centrale est prêteuse en dernier ressort et qu’elle est à ce titre le seul acteur du jeu à ne jamais connaitre d’exigence de passif. Et c’est fort de cette capacité en dehors du commun qui fait que tous les autres acteurs du jeu peuvent être sécurisés : les craintes pour leurs propres passifs sont protégées sur simple décision de la Banque centrale et ce, pour des montants illimités. C’est cette spécificité qui fait de la banque centrale l’acteur principal qui « tient le tout » et, à ce titre, permet de gommer tous les risques d’illiquidité et d’insolvabilité. Le lecteur averti sait que les traités européens interdisent juridiquement l’image d’une banque centrale prêteuse en dernier ressort. Pour des raisons propres aux conditions de la naissance de l’euro, ce fait est acté et enseigné, mais il est déjà de fait non respecté et ce, avec le quasi-assentiment d’une Allemagne qui n’a plus le choix et se trouve obligée de respecter le droit commun des banques centrales. Le lecteur averti sait aussi que même La Cour Constitutionnelle allemande est aujourd’hui obligée d’avaler des couleuvres….

Reste à savoir quelle partie de la liquidité nouvelle reste enfermée dans la sphère financière et simplement spéculative et quelle partie nourrit l’économie réelle.  De ce point de vue, la BCE en tant qu’organe central du jeu des acteurs ménage à la fois, la finance et l’Etat, qui se doit lui-même de ménager les réalités économiques et sociales. La BCE, comme souvent indiqué dans le blog, « tient le tout » tout en n’étant qu’un acteur au service des autres. Les leviers de commande  d’une finance  au périmètre gigantesque doivent être scrupuleusement tenus et à ce titre il faut bloquer tout effondrement de la valeur des actifs, d’où des prêts aux banques qui sont de fait des subventions, des achats de titres privés, etc. Le service  à l’Etat doit lui-même être tout aussi scrupuleux (rachat massif de dette publique) à peine d’un effondrement de la capacité de ce dernier à se financer et des conséquences gigantesques sur les bilans des institutions financières et de leurs clients (les ménages). Ce jeu très complexe et très subtil est le principe explicatif de la répartition de l’extraordinaire liquidité entre son canal spéculatif et financier et son canal économie réelle.

La BCE est certes bien devenue une sorte de proto-Etat, un peu l’équivalent du Duché de Bourgogne au 15ième siècle, mais le suzerain , c’est- à-dire l’Etat , doit être ménagé car il est lui-même dans une situation de servitude volontaire qui pourrait être contestée par des citoyens devenus soudainement conscients d’ une situation devenue ubuesque. Pour le moment encore, on continuera de véhiculer la grande fable de l’indépendance des banques centrales et on continuera à masquer le fait que derrière le jeu complexe du proto-Etat, de son suzerain et de ses serviteurs, il y a une finance qui est l’ultime marionnettiste. L’irruption éventuelle d’une cryptomonnaie "banque centrale" pourra-t-elle demain redéfinir fondamentalement les règles du jeu et nous faire basculer dans un tout autre monde ? Affaire à suivre.

 

 

 

 

 

 

 

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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 14:51

La première guerre mondiale a mis fin à la loi d’airain de la monnaie par une innovation radicale :  le cours forcé des billets devait durablement autoriser des dépenses militaires   illimitées. D’une certaine façon, l’échec monétaire de la régence, avec son célèbre banquier écossais (1720), devait -2 siècles plus tard- se transformer en succès et jamais, l’effort militaire de la période 1914/1918 n’eût été pensable sans une réforme monétaire de grande ampleur : celle d’un Etat battant directement monnaie.

Près d’un siècle plus tard, la nouvelle monnaie européenne, l’euro, devait consacrer un retour à la loi d’airain. Certes, de façon infiniment moins tragique, les pays du sud ne peuvent payer leurs importations allemandes en imprimant des billets. Toute une série de règles concernant l’Eurosystème fait qu’aujourd’hui la dette devient un enjeu central alors qu’entre 1914 et 1918 ce même enjeu était totalement dépourvu de sens. C’est ainsi que la crise financière de 2008 devait réanimer de façon magistrale la loi d’airain. Parce que les grecs doivent payer les BMW achetées en Allemagne, ils ne peuvent, comme demandé, obtenir des facilités à la BCE (on coupe la distribution de billets). Ils ne peuvent non plus demander au président français de l’époque, François Hollande, l’accès à la caverne d’Alibaba des très nombreux billets imprimés en France[1].  Ils doivent ainsi rééquilibrer leurs comptes par des réformes structurelles, réformes qui vont globalement essaimer et faire entrer la zone dans des politiques budgétaires restrictives, politiques dont le prix sera une croissance beaucoup plus faible que dans le reste du monde. Avec cette réflexion incidente : pouvait-on imaginer en France une politique budgétaire restrictive entre 1914 et 1918 ? Quelle aurait été l’issue de la guerre ?

Pandémie et loi d’airain de la monnaie.

Pour autant la pandémie semble à nouveau questionner la loi d’airain de la monnaie et tous les pays de la zone vont se mettre à dépenser sans compter, un peu comme au mauvais temps de la première guerre mondiale. Un questionnement qui se matérialise par les très nombreux débats concernant la partie COVID de la dette. Pourquoi ne pas renouer avec quelque chose comme l’équivalant du cours forcé des billets de 1914 ?

On sait que c’est impossible dans le cadre des règles actuelles et on va même jusqu’à dire que le droit s’oppose à toute tentative d’annulation de la dette. Il faut pourtant continuer à gérer la pandémie qu’elle qu’en soit le prix, comme il fallait, il y a plus d’un siècle, produire armes et munitions qu’elles qu’en soient le prix. Certes la loi d’airain de la monnaie unique peut se faire fort discrète tant que les taux nuls autorisent - de fait sinon en droit - la monétisation des dépenses. Il semble toutefois que le doute s’installe sur un retour à l’inflation, doute résultant aussi des plans gigantesques de relance qui se matérialisent dans nombre de régions du monde. Déjà les tensions se manifestent sur toutes les matières premières, le fret, l’énergie, et bien sûr les taux, en particulier celui de la dette publique américaine (1,5% sur la dette à dix ans.

Le scénario catastrophe pourrait ainsi réapparaitre : hausse des taux sur les dettes publiques les plus fragiles, spread de plus en plus lourd sur les pays du sud de la zone euro, effondrement parallèle des cours résultant de la fin de la course au rendement sur les seules actions, effondrement des cours sur les obligations, effondrements bancaires, etc… Avec, au final, désagrégation de la zone et fin de l’euro. Face à ce qui serait aussi une catastrophe pour les excédents allemands, et donc l’ensemble de l’économie du pays, il semble évident qu’une nouvelle thérapie, au moins provisoire, devra se mettre en place avec le consentement de l’Allemagne.  Quel en sera le scénario ?

L’irréalisme d’un abandon de la dette COVID

Evacuons tout de suite l’idée d’un abandon négocié et unanime de la dette COVID. Certes, elle est techniquement aisée, ne lèse aucun créancier et ne soulève que des questions juridiques jalousement mises en avant par les allemands, bénéficiaires des règles du jeu de l’euro. Encore une fois, une banque centrale n’est pas une banque ordinaire et ne connait pas d’exigence de passif. Toutefois, le renoncement à la dette COVID déclencherait une spéculation sur toutes les dettes publiques et privées et ne pourrait que précipiter l’effondrement généralisé. Au-delà de la difficile distinction entre dette COVID et dette non COVID, il est clair que nombre de débiteurs pourraient en effet s’appuyer sur une telle décision pour envisager leur propre défaut. Fait élémentaire  semble-t-il oublié par les partisans de l’abandon de la dette COVID.

Au-delà de cette hypothèse d’abandon négocié complètement irréaliste, la FED empêchera une montée trop élevée des taux par achat massif de dette américaine. Il sera toutefois difficile de ne pas suivre le niveau de l’inflation tant la demande de capitaux du Trésor américain est importante, probablement plusieurs milliers de milliards de dollars en 2021 si l’on ajoute les nécessités du roulement de la dette. Il est donc évident que les taux européens vont suivre durablement, les banques européennes devant arbitrer entre la dette américaine plus rémunératrice et les dettes européennes. Les pays du sud devront eux-mêmes offrir un taux plus élevé à peine de voir fuir les classiques SVT (banques spécialistes en valeurs du Trésor) et d’entrer dans une situation de défaut.

Une nouvelle thérapie à proposer à l’Allemagne

Ici, la seule solution est l’abandon définitif des règles de proportionnalité qui animent la BCE[2] : il lui faudra acheter beaucoup de dettes du sud et peu de dettes du nord si l’on veut contrôler les spreads. Pour mieux comprendre encore, imaginons cette idée cocasse de voir une BCE imprimant des billets directement remis aux Trésors du sud en proie au risque de défaut. De quoi nous ramener à cette fin de loi d’airain lorsque la banque de France alimentait directement le Trésor français entre 1914 et 1918. De quoi nous ramener à la comparaison entre pandémie actuelle et première guerre mondiale, avec pour exigence fondamentale de mettre fin à loi d’airain de la monnaie.

Bien sûr, ces achats massifs à un moment où l’Allemagne est déjà lancée dans sa problématique constitutionnelle du « frein à la dette[3] » restent  à priori impensables au moment où ces lignes sont écrites.

Sans hausse des taux, les programmes 2021 d’émission de dette par les différentes agences de la zone sont évalués à environ 1250 milliards d’euros dont 760 de déficits. Face à cette émission, les programmes d’achats cumulés par la BCE se montent à 90 milliards mensuels, soit un montant globalement satisfaisant face aux énormes besoins des Trésors publics. A priori, sans retour durable de l’inflation et sans forte hausse des taux, l’année 2021 pourrait ne pas poser de trop gros problèmes, même s’il est vrai qu’une partie des achats de la BCE doit s’opérer au bénéfice du secteur privé.

Il existe toutefois un réel problème de répartition de la contribution de la BCE dans les achats de dette publique. Sans doute, la règle de proportionnalité est-elle mise de côté depuis l’an dernier, toutefois un calcul rapide permet de voir l’énorme difficulté à venir. Expliquons-nous. Si la proportionnalité était approximativement respectée, lorsque la BCE rachète de la dette allemande pour un montant de 100, elle ne pourrait racheter de la dette italienne que proportionnellement au poids de l’Italie par rapport à celui d l’Allemagne, poids exprimé en PIB. Sachant que l’Italie représente 16,8 points de PIB de la zone et l’Allemagne 27 points, cela signifie que le respect de la règle imposerait une limite de rachat calculé comme suit : 100X16,8/27= 62,2 milliards. En 2020, il a déjà fallu ne pas respecter la règle. Mais on constate qu’en 2021 les choses deviennent gravissimes puisque les programmes d’émission brute de dette sont de 350 milliards d’euros pour l’Italie et de seulement 225 milliards pour l’Allemagne. Si la BCE devait être généreuse avec l’Allemagne en rachetant la totalité des 225 milliards émis, elle ne pourrait racheter que 225 X 16,8/27= 140 milliards de dette italienne, soit moins de la moitié de l’émission brute. Comme il est évident que la BCE ne rachètera qu’une partie modeste de la dette allemande, il lui faudrait ne racheter qu’une très faible partie de l’émission italienne, alors même que la tension se manifestera sur le spread[4].

Le patient allemand deviendra réaliste

Bien évidemment, la règle ne sera pas respectée mais va alors exister un vrai problème de limite et tout se passera comme s’il existait des transferts gigantesques vers l’Italie, pays qui pourra, du point de vue allemand, continuer à payer des marchandises allemandes avec des billets que l’on imprime. Cet énorme problème est appelé à s’aggraver puisque, d’une part, le risque de spread de taux obligera à surdimensionner l’aide à l’Italie et que, d’autre part, les nécessités du roulement vont accroître quantitativement les besoins (les dettes croissantes arriveront à échéance et les émissions brutes s’accroitront mécaniquement).

Il y a donc, théoriquement, encore moyen de prolonger l’euro. Il y a encore théoriquement moyen de rembourser les dettes. Mais tout cela au prix d’une thérapeutique de plus en plus acrobatique. C’est toutefois bien évidemment ce choix qui se fait et se fera au cours de la période post-épidémique. L’Allemagne peut refuser, mais, devant le cataclysme, elle saura adopter une attitude raisonnable. L’achat de marchandises allemandes par les pays du sud se fera par « impression de billets » et nul ne viendra en contester le principe. Les économistes eux-mêmes resteront silencieux et la BCE poursuivra sa politique de communication.

 


[1] Plus de 25% des billets émis pour la totalité de la zone.

[2] Voir notre article de novembre 2019 dans lequel cette règle est explicitée.: http://www.lacrisedesannees2010.com/2019/11/la-bce-peut-elle-se-transformer-en-proto-eta.htmltt

[3] Ce frein qui limite l’endettement à 0,35% du PIB ne peut être levé que par une majorité de 2/3 dans les deux chambres du parlement allemand.

[4] Les chiffres que l’on vient d’énoncer sont à rapprocher avec ceux du NGEN (Next Generation of Europeen Union. Il est clair que si l’Italie est favorisée dans le plan européen (207 milliards) les premières sommes déboursées ne seront guère disponibles avant la fin de l’année, ce qui pose le problème du court terme pour la dette italienne.

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 16:53

Le débat sur le remboursement de la gigantesque dette que l’on construit au quotidien fait rage dans tous les médias et il est inutile ici de le rappeler. On peut simplement s’étonner des nombreux changements de convictions probablement dus à l’extrême bienveillance des banques centrales qui fournissent gratuitement une liquidité illimitée.

Nous voudrions ici voir dans quelle mesure une situation aussi exceptionnelle fut historiquement gérée et prendre le cas de la Banque de France qui, durant la première guerre mondiale, a dû elle aussi se montrer bienveillante face à la construction d’une gigantesque dette…. non pas sanitaire mais de   guerre.

Dès 1915, les recettes publiques ne représentent plus qu’environ 15% du coût annuel de la guerre. Certes, il est fait appel au patriotisme et à la mobilisation des épargnants, mais face à l’ampleur des besoins, la banque centrale est sollicitée. L’avant-guerre était l’époque de l’étalon or, et donc le bilan de la banque de France faisait apparaitre à l’actif de copieuses réserves d’or sur lesquelles s’appuyait la masse des billets en circulation figurant au passif. Le travail quotidien était celui d’assurer la fluidité d’un marché interbancaire lui-même limité et donc les crédits à l’économie, essentiellement de l’escompte, ne représentaient que peu de choses tandis que le crédit au Trésor était lui -même très faible. Le total du bilan s’élevait ainsi à 7 milliards de francs répartis en 4 milliards pour les réserves d’or et de devises et 3 milliards pour l’ensemble des crédits.

Avec la guerre les choses changent et l’imposition du cours forcé des billets vient interdire tout risque de rétrécissement du bilan : on ne peut plus convertir les billets en pièces d’or et donc il n’y a pas risque de réduction du passif (destruction de billets qui ne seraient plus en circulation) correspondant à une réduction d’actif (remise de pièces d’or aux particuliers inquiets face à la monnaie fiduciaire). Le début de la guerre voit ainsi un bilan ne représentant que 15 à 16% du PIB estimé de l’époque, un bilan qui va gonfler en abondant régulièrement le compte du Trésor, lui-même chargé de payer les énormes charges de guerre. A l’actif, les réserves métalliques ne bougent que très peu, par contre les créances diverses sur le Trésor deviennent colossales. Au passif, les billets en circulation devenus inconvertibles deviennent la contrepartie des créances sur le Trésor.

A la fin de la guerre le bilan de la Banque de France est devenu gigantesque et représente désormais environ 40% d’un PIB lui-même amoindri. Ce bilan passe ainsi d’environ 7 milliards de francs à 35 milliards, soit une multiplication par 5, bien évidemment dans un contexte inflationniste. Tout aussi évidemment, on est tenté de rapprocher ce gonflement de bilan avec celui de la BCE dont on sait qu’il a lui aussi été multiplié par 5, non pas depuis la crise sanitaire mais depuis celle de la crise de l’euro.

La suite de l’histoire de la Banque de France est bien connue. Le déficit budgétaire se poursuit malgré la fin de la guerre et se double d’un déficit du compte courant. Parce que le régime d’étalon-or est suspendu dès le début de la guerre avec la décision gouvernementale du cours forcé, l’équilibre du compte extérieur plus ou moins assuré par les « points d’or d’entrée et de sortie[1] », laisse la place à  un  déséquilibre et à  la chute du cours d’un franc désormais inconvertible. La spéculation sur le cours du Franc est elle-même alimentée par le roulement rapide et inquiétant de la dette et donc les déficits jumeaux s’auto-entretiennent. Il faudra attendre le retour de Poincaré en 1926 pour retrouver progressivement l’équilibre sur une base assainie, assainissement finalement obtenu sur la base d’une dévaluation massive, le fameux « Franc à 4 sous » permettant un retour à l’étalon-or.  La dette publique détenue par la Banque de France représentait environ 65% du bilan et environ 560% du stock d’or de 1918. Avec la dévaluation massive et la revalorisation d’un stock d’or qui lui n’a que peu bougé, cette même dette va se faire proportionnellement plus petite et ne plus représenter qu’environ 100% du stock d’or.

La comparaison avec la situation présente de la BCE suppose l’apport de précisions complémentaires.

Le gonflement des bilans durant la première guerre mondiale et au cours de la présente période n’est pas de même nature. Bien sûr, dans les deux cas il s’agit de dépense publique, mais dans le premier cas il correspond largement à des paiements de marchandises non échangeables sur les marchés  (matériels militaires), tandis que, dans le second cas, il s’agit toujours de sommes dont la destinée finale est le marché ( allocations de chômage, subvention aux entreprises, etc.). Dans le premier cas, il y a distribution de revenus dans un contexte de production de marchandises échangeables qui se réduit. Dans le second, la distribution de revenu a pour objet de ne pas entrainer ou de ne pas freiner la demande globale. Cela signifie par conséquent que la monétisation de guerre est porteuse d’inflation, ce qui n’est pas le cas de la monétisation actuelle.

Mais les choses sont plus complexes. Dans le cas de la guerre, la banque centrale ne fait que respecter les injonctions de l’Etat : on exige des moyens pour faire face à la guerre et la banque obéit ; on décide l’inconvertibilité et la banque exécute ; on dévalue en rétablissant l’étalon-or et en revalorisant le stock d’or, et là encore la banque exécute. Dans le second cas, la BCE qui - à priori- n’est plus que banque fédérale semble intervenir en simple appui d’un Etat en difficulté : les moyens qu’il faut rassembler pour contenir les effets de la pandémie ne sont pas exigés de la BCE mais de l’habileté d’une quarantaine de hauts fonctionnaires travaillant dans l’agence France Trésor. Les moyens rassemblés passent par le marché et non par l’autorité. C’est ce qu’on appelle le marché de la dette publique et que, dans, le blog nous appelons le « curieux marché ». Ces moyens pour lutter contre la pandémie seraient impossibles à rassembler sans l’aide de la BCE. De fait, et cela est vrai pour tous les pays de la zone, sans la monétisation massive de la BCE qui se charge d’approfondir un marché de la dette publique devenu trop étroit face aux exigences de la pandémie, les fonctionnaires de l’AFT seraient bien incapables de ravitailler le Trésor en lançant des adjudications croissantes et massives sur les BTF et OAT. De la même façon que le Trésor des années 1914/1918 n’avait rien à attendre des épargnants qui se presseraient dans les bureaux de poste pour acheter des bons de la défense nationale, le Trésor d’aujourd’hui sait que les 40 fonctionnaires de l’AFP seraient bien incapables de remplir leur mission sans la BCE. Pour autant la BCE semble agir en toute autonomie et ne prend pas ses ordres à la porte de l’Etat français et des Etats de l’UE.

Dans les 2 cas, le recours au marché est impensable, mais aujourd’hui la fiction du marché est largement entretenue en continuant d’affirmer haut et fort que la BCE est indépendante. Dans les 2 cas, il y a monétisation massive, mais dans le premier cas personne ne conteste qu’il s’agit d’un fait d’autorité, alors que, dans le second, on entretient la fiction du marché.

S’agissant maintenant du remboursement de la dette publique, ce dernier se déroule dans le premier cas, par le recours à l’inflation sur tous les biens échangeables, et surtout par la manipulation du bilan de la Banque centrale résultant de la dévaluation. Bien sûr, les épargnants sont lésés mais au-delà c’est l’ensemble de la population qui va payer. Il est très difficile d’établir la contribution des divers groupes sociaux à ce paiement. Dans le cas de la présente pandémie, l’inflation sur les biens échangeables et reproductibles ne peut exister et il n’est pas ici nécessaire d’en rappeler les causes bien connues. Par contre une inflation des actifs existe et empêche encore que la dette soit payée. Mieux, des acteurs - par une modification de la structure de leur patrimoine - peuvent gagner au jeu de la dette : moins d’épargne classique s’appuyant sur des titres publics et davantage d’épargne reposant de façon ultime sur la vague de monétisation engendrée par la BCE. C’est le cas de la sphère spéculative et en particulier ce qu’on appelle la finance alternative.

Le positionnement de la BCE n’a plus à voir avec celui de la Banque de France à l’époque de la guerre. Certes, elle aide les Etats non pas en raison d’un décret mais en raison de son propre intérêt : une panique sur les taux serait catastrophique pour l’ensemble du système bancaire et d’une partie de la finance spéculative. Précisément, elle monétise non pas pour aider les Etats mais parce qu’il faut bien veiller à leur survie pour assurer le maintien du système financier. De fait, elle acquiert une puissance politique majeure souvent soulignée dans le blog. Elle devient le lieu d’expression d’un rapport de forces majeur dont elle tire le plus grand profit.

Dettes de guerre et dette COVID n’ont pas, non plus, les mêmes conséquences concernant les comptes courants. La dette de guerre débouche sur un déséquilibre du compte courant et une spéculation à la baisse d’un franc qui n’est plus adossé sur le métal. Le déséquilibre budgétaire qui se maintient au-delà de 1928 nourrit la spéculation sur le marché des changes et empêche la fermeture du circuit du Trésor : les dépenses publiques excédentaires ne reviennent que partiellement dans l’achat de bons du Trésor et une partie s’échappe sous forme d’offre de franc excédentaire sur le marché des changes et donc de baisse de son cours. L’Etat et son fidèle serviteur qu’est la Banque de France se trouvent contestés par les bénéficiaires de la monétisation.

Dans le cas présent, la toute puissance de la BCE vis-à-vis des Etats endettés connait pourtant une limite qu’il faut expliquer. La monétisation autorise l’élargissement du déséquilibre du compte courant des pays les plus fragiles. C’est le cas de la France avec des déficits jumeaux : celui de l’Etat et celui du pays tout entier qui achète plus qu’il ne vend. Le déséquilibre croissant est à priori gratuit puisqu’il ne donne pas lieu comme après 1918 à une spéculation sur un marché des changes que la Banque de France n’a plus à surveiller. Pour autant, ce déséquilibre s’enregistre sur le bilan de la BCE sous la forme du compte TARGET 2. Dans un système d’étalon-or l’équivalent d’un compte TARGET 2 est toujours équilibré, et s’il existe un déséquilibre il y a simple sortie, d’abord de devises, ensuite d’or au profit du créancier c’est-à-dire au profit du pays dont les exportations sont supérieures aux importations. Concrètement, les exportateurs sont toujours payés. Ce n’est plus le cas avec TARGET 2 et aujourd’hui l’Allemagne exportatrice nette peut se faire du souci : tout se passe comme si les importateurs grecs, français, etc. payaient l’Allemagne à partir d’euros créés par la BCE. Les importateurs, aujourd’hui, se contentent de payer en euros déversés par la banque centrale alors que naguère il fallait payer en or. Nous sommes aujourd’hui dans le paysage d’une France en déséquilibre de compte courant qui, plongeons-nous en 1918, verrait ses créanciers en marchandises accepter sans limite, le paiement desdites marchandises en Francs. Il aurait suffi d’imprimer des billets pour, sans limite, et financer la dette publique et financer le déséquilibre extérieur. Un rêve qui ne pouvait bien sûr se réaliser. C’est pourtant aujourd’hui le cas et on comprend bien que si, pandémie oblige, une dévaluation interne s’avère impossible, nous retrouverons la question d’une sortie possible de l’euro. Parce qu’après la guerre on ne pouvait pas ajouter au désastre humain celui d’une dévaluation interne massive Il a fallu créer le « franc à 4 sous en 1928 ». On peut aujourd’hui se demander si au désastre de la pandémie on peut encore ajouter des réformes dites structurelles qui, toutes, vont dans le sens de la dévaluation interne. Et donc si on ne peut - politiquement- faire l’addition de la pandémie et des réformes structurelles, alors il faudra bien, comme en 1928, inventer un « euro à 4 sous » …le lecteur aura bien compris qu’il s’agit du franc….

 


[1] Désignée habituellement par l’expression de « golden points » chez les économistes, ce point mérite explication. En régime d’étalon-or, les taux de change ne peuvent réellement fluctuer puisque, chaque monnaie étant convertible, le taux se définit sur un rapport de poids de métal précieux. Prenons un exemple : si une livre sterling se convertit en 1 gramme de métal et si un Franc se convertit en 2 grammes de métal, le taux de change est de 2 livres pour un franc. Comme la convertibilité est légalement assurée, toute modification de prix de la monnaie sur le marché des changes ne peut être de grande ampleur. Ainsi, si le cours du Franc venait à dépasser les 2livres, il deviendrait intéressant pour l’acheteur de francs, par exemple un acheteur britannique de bijoux français, de payer directement en métal précieux et de ne plus recourir au marché des changes. Sur le marché des changes les fluctuations sont donc bloquées par ce qu’on appelait les « golden-points ».

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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 10:32

Ce texte très bien documenté  d'Olivier Passet (XERFY) donne le vertige. Il n'est toutefois pas sûr que le contribuable sera véritablement sollicité. Bonne lecture. 

Combien de temps encore l’État français pourrait-il, quoi qu’il en coute, maintenir à flot les revenus de la sphère privée, et limiter la casse de l’économie réelle ? La résolution de la crise trouve aujourd’hui son issue dans la magie d’un argent gratuit qui permet à la France et à la plupart des États développés d’allonger des chèques sans les financer autrement que par la dette. Si l’on devait faire un bilan très sommaire de la facture de la crise au stade où nous en sommes, ce sont 400 milliards qui ont été injectés dans l’économie, entre les pertes de recettes fiscales issues de la crise, les trois plans d’urgence de 2020 et le plan de relance de 2021-2022. 400 milliards convertis en dette supplémentaire et dont la collectivité est redevable à terme. Il y a là une ombre inquiétante qui plane sur l’activité future. Car l’ardoise n’est pas effacée, elle est juste différée dans le temps, et les points de croissance sauvés à court terme risquent fort de se transformer en homéopathie de la rigueur qui grève les perspectives des 20 années à venir.


Et le quoiqu’il en coûte amène inévitablement la question du « à qui il en coûte ». Sur quel contribuable pèsera la charge et à quel rythme s’opèrera le remboursement ? Nous pouvons à ce stade esquisser deux scénarios : le premier est simplement le non remboursement de fait. Les échéances de la dette seront remboursées par de nouvelles émissions. C’est déjà ce qui s’opère en réalité. L’Etat n’a cessé d’augmenter ses émissions depuis 10 ans, couvrant bien au-delà de ses besoins de financement et allouant les deux tiers de ses émissions au remboursement de la dette passée arrivant à échéance et au paiement des intérêts. Il émettra 260 milliards en 2020 et 2021, à des taux toujours plus faibles. Et ce roulement de la dette peut encore durer plusieurs années, tant que la BCE garantit sans limite la liquidité sur les marchés des titres d’État. On ne voit certes pas aujourd’hui comment la BCE pourrait prendre le risque d’infléchir sa politique, sans créer un cataclysme financier qui mettrait en péril l’intégrité des banques dont elle a la supervision. Mais ce faisant, la France s’installerait sur un nouveau palier d’endettement, de 120% qui la rendrait très vulnérable en cas de moindre modification des conditions de financement. Miser sur une absence de normalisation sur un horizon de 20 ans est un pari plus que risqué.  La France devient aussi de la sorte un énorme glouton sur le marché des émissions. Alors qu’elle pèse pour 21% du PIB de la zone euro, ses émissions représentent aujourd’hui 35% des émissions brutes de la zone. Et compte tenu du niveau atteint par sa dette négociable (2000 milliards fin novembre), et de sa durée moyenne (8 ans et 78 jours au dernier comptage de l’agence France trésor), il lui faudra à terme émettre chaque année 240 milliards rien que pour amortir la dette négociable arrivant à échéance, contre 130 aujourd’hui… autrement dit la France devra en mesure de lever structurellement 100 à 120 milliards de plus par rapport aux levées déjà record de 2020 et 2021.  Pas certain qu’elle bénéficie alors de la même facilité qu’aujourd’hui et d’une souplesse intacte de la BCE sur un horizon aussi long. Pas certain surtout que l’Allemagne, pays créancier de la zone euro tolère dans la durée une situation d’hyper-endettement hexagonal qui piège la BCE dans la permissivité des taux zéro et lèse ses épargnants.


Le scénario le plus probable vers lequel on s’achemine ainsi est celui esquissé par le gouvernement en juin. Celui du cantonnement de la dette Covid…. Cette dette serait distinguée du reste de la dette héritée du passé et serait amortie en douceur dans la durée. A l’époque le gouvernement évoquait un amortissement à horizon 2042…mais sur la base d’une facture alors estimée  de 160 milliards.  Et sans impôt supplémentaire, en pérennisant la CRDS (la contribution pour le remboursement de la dette sociale, qui rapporte environ 7 milliards par an) au-delà de 2025, date à laquelle devait s’éteindre cette taxe en même temps que la dette sociale… Autant dire une super-homéopathie quasi-indolore.  Mais c’est un conte de fée auquel on ne croît plus. Car c’est maintenant 400 milliards que le gouvernement doit amortir à horizon de 20 ans, il lui faudra a minima alourdir structurellement la barque fiscale d’un point de PIB ou sacrifier autant en dépenses. Et la CDRDS, déjà convoitée pour faciliter l’équation des retraites ne suffira pas.


Encore n’ai-je évoqué ici que la partie émergée de l’iceberg. La dette publique qui fera l’objet de toutes les attentions est de tous les psychodrames. Si j’ajoute au quoi qu’il en coute toutes les avances remboursables dont ont bénéficié les entreprises entre les impôts, les cotisations différés, les prêts garantis ou non, soit au minimum  150 à 200 milliards remboursables à horizon de 1 à 6 ans, ont prend toute la mesure de la facture différée de plusieurs dizaines de milliards par an pour les entreprises. Toute la mesure aussi du risque de défaillance massive qui pèse sur les prochaines années, et d’évaporation de l’assiette fiscale.  Et l’on comprend aussi que le compteur de la facture des 400 milliards que j’ai évoquée pour l’État continue à tourner… Ajoutons à cela tous les nouveaux besoins révélés par la crise, en matière de santé, de sécurité, d’éducation… Et l’on saisit que derrière ses ellipses, la formule  « quoiqu’il en coûte », est une facture qui s’adresse d’abord au contribuable.

 

 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 08:46

Naguère, on parlait d’accumulation extensive ou intensive pour désigner, dans un cas, l’absence relative de gains de productivité et dans l’autre, son abondance. La cohérence entre offre globale et demande globale ne posait guère de problème aux personnels politico-administratifs chargés d’une mission de politique macroéconomique. En particulier, le régime des trente glorieuses assurait avec relative finesse, l’adaptation entre offre très rapidement croissante et demande : hausse des rémunérations directes et indirectes, équipements sanitaires, culturels, sociaux, infrastructures, etc.

 Progressivement, avec le temps, les bases nationales d’un engendrement continu de gains de productivité se feront trop étroites, d’où la période  de mondialisation qui s’ouvre dans les années 80. La nouvelle accumulation n’entre pas en rupture avec l’accumulation intensive et ne fera que dissoudre progressivement les outils de la cohérence au profit de l’inéluctabilité de la dette. La croissance nécessaire de la dette fut aussi permise par celle de la financiarisation et le développement d’un capitalisme spéculatif. L’expression de « régime d’accumulation par la dette », peu usitée, caractérise assez bien le monde jusqu’à l’apparition totalement imprévue des actuels risques sanitaires. La présente gestion de la pandémie aggrave considérablement les excès de ce régime. Et cette aggravation nous fait possiblement arriver sur un continent nouveau, un mystérieux régime d’accumulation ne reposant que sur la monétisation.

Explication :

La mondialisation n’allait plus permettre un contrôle de cohérences jusqu’alors évidentes : le salarié ne consomme plus les produits industriels, dont il était classiquement le producteur, il cesse d’être un classique débouché pour n’être qu’un coût en concurrence avec d’autres. Progressivement, les statuts sociaux de consommateur, de producteur, de salarié et de citoyen perdent leur congruence, et l’Etat-Nation comme ciment intégrateur est en perte de puissance. L’Etat traditionnellement producteur d’homogénéités voit sa fonctionnalité historique contestée. Les chaines de la valeur ne sont plus visibles dans un « Tableau des Echanges Interindustriels ». Ces dernières, mondialisées et peu lisibles  sont sans cesse optimisées en fonction des coûts du travail, de la recherche de rendements d’échelle, d’avantages réglementaires ou fiscaux, d’effets de grappe ou de pôle, d’externalisations positives les plus diverses. Etc.

Globalement, les tendances à l’illimitation de l’offre ne font que croître, mais la concurrence salariale planétaire crée un décalage entre offre mondiale et demande mondiale : c’est bien par la gigantesque dette américaine que les Chinois vont pourvoir commercialiser ce qu’ils vont commencer à produire ; c’est bien par la dette que l’Etat-providence français pourra  maintenir la demande globale alors que les outils de la redistribution ne sont plus alimentés faute de producteurs disparus. Nombre d’Etats vont à degrés divers entrer dans un tel processus et globalement les dettes publiques et privées vont devenir les outils compensateurs d’un déficit planétaire de demande globale. Alors que durant les trente glorieuses les outils de redistribution assuraient le fonctionnement de l’illimitation économique, ils deviennent progressivement des outils inadaptés, notamment pour les pays les moins bien placés sur l’échiquier de l’efficacité productive. C’est dire aussi que l’archipel de la dette devient de plus en plus inégal, avec des montants abyssaux ici et des montants contrôlés là.

Ainsi s’est mis progressivement en place un régime d’accumulation par la dette. On ne parlait guère de dette durant la période fordiste. Bien sûr il y avait création monétaire et émission de dette, mais une dette toujours remboursable par une création de richesse reposant sur une accumulation de capital productif. L’endettement se met progressivement en place avec la mondialisation.

Il convient ici de préciser davantage en quoi le développement de la finance fut le fantastique outil autorisant le nouveau régime. Les années 70/80 font émerger une foule d’événements dont chacun deviendra le fertilisant d’une finance jusqu’alors réputée réprimée :  taux de change devenant de simples prix aux larges fluctuations alors qu’ils étaient des contrats intangibles entre Etats, fin de la fixité des prix des grandes matières premières , notamment le pétrole, et naissance du marché des pétro-dollars, loi ERISA qui fait naitre les fonds de pension et la transformation des rapports de pouvoirs dans les entreprises, principe de libre circulation du capital, dépendance croissante des entreprises au regard de la finance par la généralisation du principe de la « fair-value », fin du « Glass Steagall Act » et libéralisation croissante de la réglementation financière à l’échelle planétaire. La liste est incroyablement longue de ces évènements dont on voit les fortes corrélations. On aurait pourtant tort de voir dans ces multiples évènements des décisions organisées par quelques marionnettistes. L’humanité dans ses composantes voit toujours par le biais de ses entrepreneurs politiques prendre des décisions dont on ignore en grande partie la portée. Ainsi Gérald Ford, entrepreneur politique non élu, ignorait très probablement que le « petite loi ERISA » devant solutionner le problème de l’épargne salariale dans les grandes entreprises, allait connaitre un effet « aile de papillon ». Gérald Ford à autorisé, probablement sans le savoir, et donc sans le vouloir, le fantastique développement des actuels monstres financiers, (Caryle,Blackstone,Blackrock,etc). Il en est de même pour nombre de cette foule d’évènements dont les effets « ailes de papillon » ont abouti à la colossale hypertrophie financière d’aujourd’hui. Il n’existe donc probablement pas de « complot », idée trop souvent mise en avant dans une certaine littérature.

C’est le gonflement vertigineux de la finance qui va faciliter la grande transformation avec apparition de zones surendettées nourrissant des zones de plus en plus excédentaires. Nous avons bien sûr en tête l’Europe du sud avec un système financier mondialisé facilitant dangereusement dettes publiques et privées, participant de fait à l’étouffement des productions locales moins performantes, au profit d’exportateurs du nord qui ont quelque peine à concevoir que leurs exportations reposent sur une accumulation malsaine. Chacun reconnaitra ici, par exemple, les rapports Allemagne/Grèce dans la précédente décennie.

Parce que la dette est censée être remboursée, elle devient progressivement source d’inquiétude et de développements spéculatifs nourris par la financiarisation : comment allons -nous financer nos retraites ? A-t-on le droit de laisser la charge de la dette aux générations futures ? etc. Et quand la passion de la mondialisation va jusqu’à introduire une monnaie unique dans un espace complètement ouvert, l’inquiétude se fait autour d’Etats particulièrement endettés. D’où des politiques restrictives ici, et de formidables expansions là. De ce point de vue, l’architecture monétaire de l’Europe réduit considérablement la puissance de son régime d’accumulation par la dette. Les chiffres en témoignent :4,9% de croissance entre le premier trimestre 2008 et le premier trimestre 2020 en Zone Euro, contre 21,1% aux USA. Alors que l’Euro ne peut se maintenir que par une relative répression sur la dette du sud (soldes publics et soldes TARGET), et donc sur une limitation de la croissance, le Dollar US reste encore à l’abri et des montants astronomiques de nouvelles dettes publiques (émission de 128 milliards de dollars de dette nouvelle par le Trésor sur la seule seconde semaine d’août 2020) peuvent dynamiser la demande et donc la croissance.

Bien évidemment, nous sentons les limites d’un tel régime où progressivement il y a prise de conscience que le remboursement est, désormais définitivement hors de portée. Il n’est désormais plus possible d’associer endettement à contrainte de remboursement. La dette devient ainsi progressivement émise en dehors de toute contrainte. Et cette prise de conscience devient évidente avec la pandémie. Cette dernière globalement gérée par un arrêt partiel  des activités économiques avec maintien  des revenus distribués, voire des aides nouvelles, ne fait qu’entrainer un accroissement colossal des dettes déjà présentes. Et une substitution entre dettes issues de l’architecture de la mondialisation et dettes issues de la pandémie est évidemment impossible. La structuration planétaire de la dette issue de la structuration des systèmes productifs mondialisées reste gelée et personne n’est aujourd’hui capable d’imaginer clairement les mouvements des chaines de la valeur. La gestion de la pandémie a donc bien pour effet un ajout colossal de dette sans restructuration visible de l’ancienne.

C’est la raison pour laquelle l’idéologie du remboursement s’est considérablement éloignée, d’où cette curieuse impression d’un changement des propos gouvernementaux : traditionnellement inquiets ils donnent aujourd’hui l’impression d’une illimitation des ressources qui pourtant n’existent que dans le gonflement illimité du bilan des banques centrales. Gonflement continu et illimité qui est la marque de la monétisation.

La relance très difficile, en raison de l’illisibilité du monde, ne sera pas keynésienne et se bornera à une tentative d’accumulation par simple monétisation. A ce titre, le pouvoir se déplace complètement du côté d’un outil possiblement conseillé, voire davantage, par les géants de la finance, et outil apparaissant faussement comme oligopole coordonné fait de quelques grosses banques centrales auxquelles viennent se rattacher la plupart des autres dans le cadre de « swaps » sécurisants. Clairement, la présidence apparente de cet oligopole reste la FED. Hélas, les contenus très techniques des prochains débats de Jackson Hole (rencontre des banquiers centraux) ne permettront probablement pas de décrypter  toute l’ampleur du déplacement des pouvoirs mondiaux.

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 07:59

 

Inutile de rappeler des chiffres colossaux qui ne cessent de s'accroître de jour en jour. Sans transformation majeure, le service des dettes publiques, même à taux zéro va prendre un envol ne permettant probablement plus d’y faire face.

Les emprunts assurés par l’Agence France Trésor avaient pu diminuer à la fin des années 2010 et se trouvaient sous la barre des 200 milliards d’euros, soit environ 80% des recettes fiscales du Trésor central. Le budget 2020 dans sa première version correspondait déjà à un important dérapage puisqu’avec un déficit prévisionnel de 93,1 milliards d’euros, les besoins de financement passaient à 226 milliards. La version rectifiée du Budget, suite aux premières mesures correspondant à la crise sanitaire (loi de finances du 23-03-2020), élève le déficit prévisionnel à 109 milliards et les besoins de financement à 246,1 milliards. Le service de la dette augmente donc de plus de 25% en moins de 2 années, ce qui promet un beau regain d’activité à l’équipe de l’Agence France Trésor….

Cette hausse va, sans doute pour la première fois dans l’histoire, permettre des dépenses publiques venant très majoritairement de crédits bancaires, et en première ligne les 16 banques, dites « Spécialistes en Valeurs du Trésor [1]», sélectionnées par l’Agence France Trésor. En effet ces besoins de crédits bancaires sont à comparer aux recettes nettes du budget  initial 2020 ( 250,7 milliards restants après transferts aux collectivités territoriales, 41,2 milliards et la contribution de la France à l’Union Européenne, 21,5 milliards),mais des recettes qui seront réévaluées à la lumière du tarissement des ressources fiscales à venir. En effet, selon des calculs déduits des données de l’INSEE[2], les recettes fiscales calculées sur la base d’un confinement de seulement 6 semaines diminueraient de 81,1 milliards d’euros, soit le tiers des recettes nettes initialement prévues…ce qui porterait les besoins de financement à 327,1 milliards d’euros… Ajoutons que la décision du 9 avril dernier d’engager 100 milliards supplémentaires, porterait alors l’objectif de l’Agence France Trésor à 427,1 milliards d’Euros.

Compte tenu du tarissement estimé de la masse fiscale, cela signifie que pour l’année 2020, les dépenses du Trésor seraient composées à plus de 70% …par du crédit bancaire (427/ 170)…Du jamais vu. Faut-il ajouter que ces crédits bancaires sont largement du crédit à la consommation puisque les dépenses correspondantes sont largement des dépenses dites courantes et en particulier des dépenses sociales ? De quoi se poser une autre question : quel peut-être, dans de telles conditions,  l’avenir de ce qu’on appelle la marché de la dette publique ?

Posons- nous en effet, de façon brutale, la question de  ce qui se passerait si l’on supprimait le dit marché, en allant plus loin encore que ce que vient de décider la Banque centrale anglaise (BOE) laquelle va acheter directement des titres du Trésor britannique.

 Imaginons par exemple l’annulation autoritaire de la dette publique française. Quelles en seraient les conséquences ?

En mettant entre parenthèse la question éminemment centrale de l’euro, l’annulation mettrait immédiatement en grande difficulté, au-delà des « grossistes » de la dette, les 16 banques SVT, des milliers d’acheteurs de la « matière première  dette publique ». Parmi ces deniers on trouve des banques dont des banques centrales, des établissements de crédit, des compagnies d’assurances, des fonds souverains, des Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) dont les SICAV (Sociétés d’investissement à capital variable et les FCP (Fonds communs de placement), d’autres gestionnaires d’actifs comme des fonds de pension, etc. L’ensemble se trouvant réparti, selon les chiffres fournis par le bulletin mensuel de l’AFP, entre résidents (46,4%) et non- résidents ( 53,6). Vu l’ampleur du montant de la dette négociable du Trésor ( 1848 464 705 105 euros au 28 février 2020) et surtout l’effet de contagion interbilantaire, c’est l’ensemble du système financier planétaire qui s’effondrerait comme un château de cartes : d’abord une illiquidité radicale de beaucoup de produits financiers (tous ceux contenant de la dette publique française), ensuite une insolvabilité complète des institutions porteuses de tels produits contaminés. La fin de l’histoire étant une crise économique planétaire majeure.

 On conçoit dans ces conditions, que la solution face à une telle décision, serait l’effacement sur des milliers de  bilans du dommage provoqué par substitution de monnaie centrale, à l’euro près, à la dette publique devenue de nulle valeur . La chose est simple dans son principe : la  ou les banques centrales, créditent un compte à l’actif de chaque institution d’un montant égal à l’actif détruit et rien ne change au regard des exigences de passif. Tous les bilans sont nettoyés avec cette forte impression de préférence pour la liquidité…

Du point de vue de l’Etat qui prend une telle décision, le soulagement est immense et il n’a plus à amortir par une opération de crédit bancaire ses dépenses, y compris la charge en intérêts, au titre du service de sa dette. Et cet Etat pourrait être remercié par l’ensemble du système financier qui, ainsi allégé, pourrait se lancer vers de nouveaux investissements. Comprenons en effet que les dépenses publiques se poursuivant, les dépôts bancaires continueraient d’être alimentés,  venant ainsi nourrir le multiplicateur du crédit. Le soi-disant effet d’éviction cher aux économistes serait ainsi confortablement contourné.

Ce scénario est bien évidemment un rêve car cela suppose que les banques centrales acceptent, en synchronisation, de jouer le jeu, et un jeu qui pourrait donner lieu à des comportements mimétiques accélérant le tsunami planétaire. On comprend un peu mieux pourquoi l’indépendance des banques centrales est en quelque sorte une garantie contre le risque d’une catastrophe planétaire. Mais beaucoup mieux encore, on comprend que le marché de la dette publique, inutile en soi avec une banque centrale obéissante, est un moyen permettant d’élargir la part de marché de la finance, et de l’asseoir sur des produits réputés sûrs : quel Etat, et donc quels entrepreneurs politiques risqueraient de  prendre  la responsabilité d’utiliser cette bombe atomique qu’est l’annulation autoritaire de la dette publique ? La paix par la dissuasion nucléaire…de quoi comprendre que les bons du Trésor ont une valeur quasi sacrée, une valeur introduisant d’immenses privilèges sur les calculs de ratios imposés par la régulation bancaire.  

La finance ne veut pas être réprimée par la disparition d’un marché de la dette publique qui lui est si utile. Pensons par exemple aux « appels de marge » de plus en plus importants avec la spéculation massive, laquelle utilise si naturellement la matière première "dette publique". Symétriquement elle ne peut non plus en accepter un développement trop important, car  le risque de voir des Trésors, épuisés par des besoins de financement monstrueux, prendre des décisions irréversibles est devenu très grand. Nous avons pris l’exemple de la France, mais pensons aux Trésors de l’Europe du sud dont bien sûr le Trésor italien. C’est la raison pour laquelle ces banques centrales indépendantes garantissant le bon fonctionnement de la finance, s’éloignent quelque peu de leur code de bonne conduite[3]. Elles sont garantes de l’existence d’un marché de la dette publique très largement inutile pour tous les acteurs économiques en dehors de la finance, mais elles doivent en limiter le périmètre en devenant de plus en plus souvent acheteuses, bien sûr sur les marchés secondaires, et bientôt acheteuses directes. Et lorsque l’on devient acheteuse directe, il n’y a plus véritablement marché mais accord…pour limiter la marché. C’est très exactement ce que vient de décider ( co-décider ?[4]) la banque centrale britannique qui vient de se livrer à une innovation peut-être radicale. Nous disons peut-être car les avances au Trésor sont encore remboursables…ce qui n’a rien d’obligatoire[5]. Que le pays symbole de la « finance libérée » prenne une décision répressive, est sans doute un fait historique majeur. Qui ose en parler ?

 

[1]  Les 16 banques sont : BofA Securities Europe SA, Barclays bank, BNP Paribas, Crédit Agricole CIB, Citigroup, Commerzbank, Deutsche Bank, Goldman Sachs, HSB France, JP Morgan, Morgan Stanley, Natixis, NatWest Markets, Nomura, Société GénéraleLa taille et la surface mondiale de ces établissements permettent d’assurer, selon les acteurs de l’AFT, une gestion optimale de la dette publique française (liquidité, sécurité, prix).

[2]  Cf : [RussEurope-en-Exil] Le coût économique de la crise du coronavirus (au 10 avril) par Jacques Sapir

[3] Le Pandemic Emergency Purchase Programme (PEPP) adopté le 6 mars dernier a permis de faire grossir le bilan de la BCE, lequel se montait au 3 avril à 5199 milliards d’euros, soit près de 50% du PIB de la zone. Y a-t-il une limite à la taille du bilan de la BCE ?

[4] Il s’agit effectivement d’une co décision puisqu’elle a fait l’objet d’un communiqué commun le 9 avril dernier. Les avances vont prendre selon le communiqué la forme de droits de tirage à court terme avec « si possible » un remboursement avant la fin de l’année…on s’éloigne beaucoup de la rigueur des contrats sur le marché de la dette publique classique.

[5] Ce qui nous fait penser aux célèbres « avances non remboursables au Trésor » de la Banque de France  sous la quatrième République.

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 10:42

 

L’actualité, avec la question italienne, le débat sur la consolidation de l’euro, la fin prochaine du « quantitative easing », le ralentissement de la croissance et bien sûr la préparation des élections européennes, remet sur le devant de la scène l’idée d’une annulation totale ou partielle d’une dette publique dont le volume reste durablement très élevé.

Le présent texte tente de corriger le débat concernant l’impossibilité très matérielle d’une annulation de dette publique détenue à l’actif du bilan de la BCE.

Concrètement , un pays quelconque de la zone euro, ne peut se prévaloir du droit positif et imposer à sa banque centrale nationale, l’annulation de la dette que cette dernière détient à l’actif de son bilan. On peut toutefois imaginer un coup d’Etat instaurant une rupture vis-à-vis de l’ordre bruxellois.

Dans ce cas, les choses sont simples et vont apparaitre comme une modification du patrimoine de la banque centrale et de l’Etat correspondant. Cette situation est a priori celle possiblement rencontrée entre acteurs économiques, par exemple des entreprises d’un même espace lorsque l’endetté fait défaut et que le juge se trouve dans l’impossibilité d’agir réellement sur l’acteur qui ne respecte pas le contrat. Le patrimoine global de l’espace considéré reste inchangé et seule sa répartition est modifiée. A priori les externalités entrainées par ce type de situation - en particulier les modifications de comportement des acteurs - peuvent se compenser.

S’agissant des acteurs Banque Centrale et Trésor, les faits méritent une attention supplémentaire. A priori et cela est généralement oublié dans la littérature, on peut avoir 2 états du monde. Le premier est celui où la banque centrale est juridiquement un élément de patrimoine du Trésor : la Banque appartient au peuple représenté par son Etat. Le second est celui où la banque dispose d’un patrimoine juridiquement distinct de celui du Trésor : la banque est privée ou dispose d’un régime spécifique (institution sui generis) mais, et surtout, se trouve déclarée indépendante du Trésor donc de l’Etat considéré.

Premier cas : La banque centrale est élément du patrimoine du Trésor

Dans le premier cas,  la décision d’annulation de tout ou partie de la dette publique détenue à l’actif de la banque centrale ne modifie en aucune façon le patrimoine de la nation. La dette publique était inscrite à l’actif du bilan de la banque centrale, tandis qu’elle était inscrite au passif du Trésor. L’annulation n’est qu’un jeu d’écriture avec pour issue la détérioration du bilan de la banque centrale (son patrimoine s’est affaibli) et amélioration pour un même montant de celui du trésor (son patrimoine augmente d’un même montant). Comme ce dernier est propriétaire de sa banque centrale, son amélioration de patrimoine est annulée par la diminution de celui de sa banque centrale. Le choix des écritures comptables : « créances non recouvrables », « dettes non remboursables », etc. importe peu puisque le bilan consolidé reste inchangé.

Cette façon très comptable de raisonner est inexacte car la notion de patrimoine n’a guère de sens pour une banque centrale. En se plaçant dans une situation imaginaire, celle où les propriétaires des actifs figurant au passif de la banque centrale, souhaitent être payés, on constate immédiatement qu’aucune panique ne peut se manifester car tout le monde sera remboursé. La Banque centrale de l’Etat est réputée insolvable, mais l’Etat même s’il a, par décret, décidé de l’annulation de sa dette, reste maitre d’un capital social qui ne peut s’évaporer et pourrait, situation étrange certes, décider de transformer son capital appelé en capital non appelé.  Cela signifierait que la banque centrale créditerait le compte du trésor …à partir d’une simple création monétaire. De la même façon, les banques disposant d’un compte à la banque centrale ne  vont pas se précipiter au guichet pour se faire rembourser et l’annulation de la dette publique n’aura aucune conséquence sur la hauteur et le niveau de liquidité des comptes. De la même façon, les titulaires de monnaies ne vont pas exiger le remboursement puisque la monnaie est la forme suprême de la liquidité . Ce que nous mettons ici en évidence est que la logique comptable n’a aucun sens pour une banque centrale. Pour tous les autres acteurs (ménages, entreprises, agents financiers, banques,) toute dégradation d’éléments d’actifs est extrêmement dangereux car la solvabilité est en cause. Pour une banque centrale les choses sont très différentes : sa qualité de prêteur en dernier ressort la place en surplomb par rapport à tous les acteurs.

Finalement, une fois corrigée la myopie comptable, on se rend compte que l’annulation des dettes publiques figurant au bilan d’une banque centrale entièrement détenue par un Etat, ne peut qu’augmenter la puissance créatrice de la collectivité : cette dernière dispose de moyens renforcés.

Existe-t-il d’autres conséquences ?

Pour les épargnants, aucune modification de patrimoine n’est enregistrée puisque la dette publique annulée était composée de titres figurant au bilan de la Banque centrale, donc achetés par cette dernière,  après être sans doute passés par les bilans des banques qui avaient acheté la dette publique sur le marché primaire. Propriétaires indirectement de la dette publique inscrite dans les produits financiers qu’ils ont achetés, ils ne risquent – toutes choses égales par ailleurs- aucun défaut.

Pour les contribuables, la situation n’est pas non plus mauvaise puisqu’une amélioration du bilan de l’Etat qu’ils alimentent par l’impôt ne peut leur être défavorable. Les citoyens sont bien sûr dans la même situation.

Il existe pourtant un risque : c’est celui de l’inflation et de la distribution des patrimoines et revenus résultant de ses effets. Si l’Etat est contrôlé par des entrepreneurs politiques peu scrupuleux, ces derniers peuvent utiliser la dette publique toujours annulable pour se maintenir au pouvoir par le biais d’un couple fiscalité/dépenses publiques avantageux, donc fort populaire : les dépenses publiques sont alimentées par de la dette annulable. Il en résulte un gonflement permanent de la demande au regard de l’offre et donc une élévation continue du niveau général des prix. Cette élévation continue signifie une perte de la valeur externe de la monnaie (dévaluation). Cette perte de valeur est donc aussi une perte de pouvoir d’achat à l’international. En retour, la modification de la valeur externe de la monnaie entraine des effets classiques sur les échanges internationaux. Ce risque d’inflation avec ses conséquences, pourrait être étudié de façon beaucoup plus précise, en étudiant les liens concrets entre base monétaire et inflation et voir à quel type de modèle monétaire le pays se trouve confronté (modèle monnaie de transaction/modèle choix de portefeuille), mais un tel travail ne sera pas abordé dans le présent texte.

Eu égard aux risques susvisés on comprend que, dans le cas d’un bloc patrimonial commun, puisse exister une barrière formelle entre les deux entités. C’était naguère le cas de la France jusqu’en 1973 avec un gouverneur de la Banque de France que l’on disait - en termes purement formels - indépendant du pouvoir alors même qu’il dirigeait un élément du patrimoine du pays et pouvait être réellement un fonctionnaire fort discipliné. Simple question de forme souvent mise en avant de façon bruyante qu’il est intéressant de comparer à l’absence totale d’indépendance, elle aussi mise en avant, pour d’autres dirigeants gestionnaires du patrimoine industriel de l’Etat.

Second cas : Banque centrale et Trésor sont des entités complètement séparées.

Dans le second cas, celui où banque centrale et Trésor sont des unités juridiquement séparées, la banque centrale est privée (FED, Banque centrale italienne avant l’euro, etc.) ou dispose d’un statut d’indépendance radicale (toutes les banques centrales aujourd’hui). On notera le caractère étrange d’une telle situation puisque, dans le même temps,  la matière première « monnaie » incorpore des éléments de puissance publique : elle est définie dans ses qualités par l’Etat, y compris dans la norme juridique la plus élevée c’est-à - dire la Constitution. Très concrètement c’est l’Etat qui lui confère tout ou partie de sa puissance. Fort curieusement la littérature ne questionne jamais cette étrange réalité : comment se fait-il que des banques privées puissent fabriquer des objets aussi régaliens ? Etrangeté institutionnelle remarquée par tous les juristes qui vont utiliser le terme d’institution « sui generis », une catégorie d’un genre spécifique et très inhabituel. Mais revenons à notre propos.

Ici, l’annulation de la dette figurant au bilan de la banque centrale affecte positivement le bilan du Trésor. Certes, il ne bénéficie plus de tout ou partie des profits de la Banque centrale (la clé de répartition est variable selon les pays) mais la dette publique figurant à son passif devient « dette non remboursable ». Cela signifie une hausse de la puissance créatrice de la collectivité. Inversement, le patrimoine de la Banque centrale est affecté : la dette publique fait l’objet d’une admission en « non valeur», ce qui va comptablement signifier une évaporation de son capital social et de ses fonds propres.

Beaucoup d’auteurs, habités par la logique comptable traditionnelle, concluent que la banque centrale subissant un défaut du Trésor serait mise en faillite, de la même façon qu’un défaut de même nature mettrait hors course les banques de second degré. Il est exact qu’une banque commerciale classique est immédiatement exposée au risque de défaut sur titres publics. Les fonds propres étant rapidement évaporés par le défaut, il reste le passif exigible ce qui implique la disparition possible des dites banques. Tel n’est pas le cas d’une banque centrale dont la structure du bilan n’est nullement affectée par le défaut public : elle fait face, à l’euro près, sur la totalité des éléments de son passif : fonds propres, compte du Trésor, comptes des banques commerciales, monnaie en circulation. Et ce maintien résulte de sa qualité de prêteur en dernier ressort : aucun acteur n’est victime des accidents d’actifs d’une banque centrale qu’elle soit indépendante ou non.

Comprendre la grande peur allemande derrière le parapluie comptable.

Cela signifie que le débat allemand sur la légitimité de l’OMT lancé par Monsieur Draghi n’est pas fondé. La BCE peut acheter un montant illimité de titres publics de qualité discutable, sans crainte d’une nécessaire recapitalisation de la banque par les Etats, dont bien sûr l’Etat Allemand qui en est l’actionnaire principal.

Si, par conséquent, on insiste tant et sans aucun fondement sérieux sur l’impossibilité d’une annulation des dettes publiques figurant à l’actif des banques centrales, c’est en raison d’autres craintes allemandes qui, elles, seraient mieux fondées.

Comme les USA après 1945, l’Allemagne est un pays en fort excédent à l’intérieur de la zone euro et ses exportations ne peuvent être payées que si les pays importateurs disposent de ressources suffisantes. Les USA après 1945 n’ont pu assurer la survie de leur énorme industrie qu’en la réformant vers des productions civiles et en trouvant des débouchés extérieurs …inexistants en raison de l’effondrement économique lié à la guerre. La solution fut les transferts au titre de l’aide Marshall. L’Allemagne refuse tout transfert et donc se trouve obligée de constater l’accroissement continue du solde créditeur TARGET 2 figurant à l’actif de la Bundesbank. Les soldes TARGET n’étant pas collatéralisés, cela revient à dire que si les pays du sud de la zone euro ne rééquilibrent pas leurs échanges, le risque est que l’Allemagne ne sera jamais payée. Comme le dit Charles Gave, tout se passera comme si on coulait les bateaux remplis de voitures allemandes dès la sortie des grands ports du pays. On comprend mieux ici la mainmise allemande sur Bruxelles : on ne peut pas s’attaquer directement à la balance commerciale et à la totale liberté de circulation du capital en raison du dogme libre-échangiste, et surtout de l’architecture institutionnelle qui conditionne l’existence même de l’euro. Dans ces conditions, il faut s’attaquer aux budgets nationaux, en exigeant des excédents primaires sécurisants sur les marchés et porteurs d’un rééquilibrage global. Hélas, les excédents allemands ne construisent rien à l’inverse des excédents américains qui ont pu contribuer à la reconstruction du monde…..Mieux , ils détruisent en développant une asymétrie croissante entre pays.

Les allemands ont bien compris le lien existant entre solde budgétaire et solde Target, la dérive de l’un entrainant celle du second. Réalité jusqu’ici peu analysée dans la littérature économique. Par contre, ils comprennent mieux le lien existant entre le quantitative easing et la dérive des soldes TARGET du sud : les banques du sud, en achetant de la dette publique détenue dans des banques du nord, aggravent les soldes TARGET du sud. Pour autant, les allemands devraient savoir que la Bundesbank ne serait nullement affectée par un éventuel défaut du sud car - là encore- nous sommes victimes d’une illusion comptable : une banque centrale reste prêteuse en dernier ressort.

Jusqu’ici les soldes TARGET permettaient de donner l’illusion du paiement… et celui des rémunérations des producteurs de l’industrie allemande. La rupture possible n’affecterait pas le bilan de la Bundesbank…mais les voitures ne pourraient plus être envoyées vers le sud et donc l’industrie allemande serait durement affectée…sans compter l’évaporation de revenus qui ne seraient plus distribués. Derrière les peurs allemandes concernant l’édifice financier de la zone euro, il y a celle d’une gigantesque crise de surproduction qui menace ce pays.

L’euro, contrairement aux apparences, est moins une monnaie et davantage un  ordre politique qu’il faut sans cesse durcir en raison de sa fragilité.

 

 

 

 

 

 


 [J1]

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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 14:26

On discute souvent du taux de change de l’euro vis-à-vis des autres devises, mais jamais la question des taux ne se trouve posée à l’intérieur de la zone. Ce fait est pourtant facile à comprendre et l’existence même de l’euro interdit tout débat sur le taux de change entre les pays de la zone. Taux adopté lors de la naissance de la zone, il est devenu impossible pour chaque pays de manipuler les prix à l’exportation ou à l’importation , par l’utilisation d’un outil disparu. Désormais, la recherche d’équilibre des échanges extérieurs n’est plus affaire de taux , mais affaire de compétitivité, donc aussi affaire de coûts internes. La monnaie unique fait ainsi passer la construction européenne d’une logique de possible coopération à une logique de concurrence.

Tout ceci est parfaitement connu et il est inutile de rappeler que l’euro va contre l’Europe et qu’il  l’entraine vers une logique destructrice... déjà commencée…. Il est en effet très clair que si en 1999, date de naissance de la zone, les taux entre anciennes monnaies nationales et nouvelle monnaie pouvaient consacrer un certain équilibre des échanges intra-zone, la vie économique et sociale des uns et des autres s’est manifestée par des mouvements de productivité et de prix non convergents. D’où des déséquilibres qu’il a fallu, à partir de la crise grecque combler par des politiques de dévaluations internes, en particulier pour les pays qui n'ont pu suivre les plus avantagés dans le choix initial.

Le FMI s’est intéressé à ces divergences de prix et de productivité, ce qui l’a invité à calculer des écarts et de construire un tableau des ajustements nécessaires….. et pourtant devenus impossibles :

 

Ajustement moyen

Ajustement maximal

Ecart avec l’Allemagne

(normal-Maxi)

Ecart avec la France

(normal-Maxi)

France

+11,0%

+16,0%

26-43%

Italie

+9,0%

+20,0%

24-47%

+2/-4%

Espagne

+7,5%

+15,0%

22,5-42%

+3,5/+1%

Belgique

+7,5%

+15,0%

22,5-42%

+3,5/+1%

Pays-Bas

– 9,0%

-21,0%

6-6%

-20/-37%

Allemagne

-15,0%

-27,0%

-26/-43%

Source : écart des taux de change réels dans le FMI External Sector Report 2017

Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report

Si on considère la France relativement à l’Allemagne, ce tableau nous indique que le taux de change français vis-à-vis de l’extérieur de la zone est trop élevé (entre 11 et 16%) tandis que le taux de change Allemand vis-à-vis de l’extérieur est trop faible (entre 15 et 27%). Toutefois puisque les échanges à l’intérieur de la zone représentent selon les pays entre 50 et 70% du total des échanges, cela signifie que la France est pénalisée d’un taux de change beaucoup trop élevé vis-à-vis de l’Allemagne (entre  26 et 43%).

Bien évidemment un écart aussi gigantesque ne peut être comblé par des politiques dites de « réformes structurelles » affaissant les rémunérations directes et le poids de l’Etat social (dévaluations internes). Il ne peut non plus être comblé par l’impossible reconnaissance officielle d’un mercantilisme allemand (absence de sanction bruxelloise pour dérive excédentaire de l’Allemagne) et transferts obligatoires vers les pays déficitaires. Il suffit de lire la presse allemande pour se rendre compte de l’extraordinaire consensus autour de cette question ultrasensible : l’Allemagne ne paiera pas.

Existe-il une autre piste permettant de contenir les effets catastrophiques du maintien de l’euro à l’intérieur de la zone ? Le présent papier tente d’apporte une brève réflexion sur les conséquences de la création de barrières douanières.

On observera tout d’abord qu’une telle hypothèse ne devrait concerner que les échanges entre l’Europe du Nord (essentiellement l’Allemagne et les Pays Bas) et l’Europe du sud dans laquelle il faudrait intégrer la France. En effet, le tableau précèdent, dans sa quatrième colonne ne révèle pas de distorsions considérables entre ces pays ( moins de 5%), mais révèle un écart colossal de chacun d’eux vis-à-vis de l’Allemagne et de la Hollande (entre 22 et 47%). Si donc on devait compenser les écarts par des barrières douanières, ces dernières ne pourraient concerner que les rapports des divers pays avec le seul « bloc Allemand ».

Bien évidement la réflexion proposée suppose que l’on ne respecte pas les règles du marché unique, voire de l’OMC. La mise en place de ces barrières suppose donc une sorte de « coup d’Etat » difficile à décrire.

Nous supposerons que les barrières sont d’une hauteur susceptible de combler complètement les écarts estimés par le FMI et que leur produit soit redistribué aux agents résidents. Nous n’aborderons pas non plus la question de l’effet contagion et des représailles possible.

La première conséquence, sans doute la plus lourde, est de briser nombre de chaines de la valeur dont l’optimisation internationale reposait sur l’élimination des coûts de sécurisation des taux de change. Désormais les couts des produits intermédiaires sont plus élevés et se diffusent dans les chaines d’assemblages. L’effet est nul si le produit des taxes est judicieusement réparti sur les victimes, mais cette neutralité est difficile à mettre en pratique. Il n’est pas nul si, avec le temps, les chaines de la valeur se raccourcissent sur la base d’une productivité inchangée voire supérieure.

 Son effet est toutefois long car les investissements substitutifs des importations ne se mettent en place que dans la durée avec un effet retard considérable engendré par la requalification de travailleurs dont le métier a depuis longtemps disparu. Difficultés aujourd’hui mesurables par des élasticités/prix des importations devenues très faibles. Notons aussi que si les investissements substitutifs de produits intermédiaires importés ne permettent pas une productivité accrue sur lesdits produits, ils finiront par établir une chaine de la valeur nouvelle, certes plus nationale mais moins efficiente que l’ancienne plus mondiale. A cela s’ajoutera la disparition progressive des produits sur des droits à l’importation qui ne font plus recette ( la réindustrialisation s’est effectuée), mais qui protègent et donc affaiblissent l’incitation à la recherche de compétitivité. Dans le langage néolibéral les droits sont ainsi un « nudge » inapproprié.

S’agissant des importations de produits finis, la taxe pourra frapper davantage les importations en valeur et moins en volume, si les exportateurs étrangers victimes de la taxe cherchent à ménager leur marché en baissant les prix de vente. Dans ce cas les barrières sont avantageuses et sont sans effet sur les revenus internes s’ils sont redistribués. Elles incitent à des substitutions d’importation, mais là encore le temps sera long. Par ailleurs la protection, là encore, n’est pas une incitation positive à la recherche de combinaisons productives plus efficientes. Elle peut même permettre la survie d’entreprises zombies pérennisant une mauvaise allocation du capital.

En contrepartie il faut reconnaitre que la relocalisation développe de sérieuses externalités positives. Elle fait émerger de nouveaux revenus pour les résidents avec leurs effets multiplicateurs classiques. De quoi diminuer le périmètre des charges d’un Etat social devenu démesuré en raison des effets mécaniques de l’euro sur le tissu social des pays les moins bien placés. Il y a donc lieu de comparer les couts possibles de la relocalisation en termes de productivité des nouvelles chaines de la valeur, avec les gains possibles en termes de réduction du périmètre de l’Etat social. Calcul évidemment très difficile à mener en termes de stricte économicité.

 

Quels sont les effets des barrières sur les mouvements de capitaux ?

Résidents et non-résidents ont intérêt à rechercher la protection offerte par les barrières et chercheront à investir à l’intérieur de la clôture ainsi édifiée. Ils se heurteront toutefois aux limites précédemment évoquées en termes de qualification de la main d’œuvre, et devront accorder une grande confiance à notre hypothèse d’absence de contagion et de représailles. Simultanément ils s’interrogeront sur la diminution des effets d’échelle qui jusqu’ici justifiaient l’allongement mondial des chaines de la valeur, allongement peu contraint par des couts de transports en voie d’effondrement.  Au-delà, les choix méritent un examen attentif de la complexité. Il faut en effet prendre en compte les effets secondaires d’une relocalisation, effets appréciés en termes de nouveaux produits importés. Ainsi on peut imaginer une relocalisation de la fabrication de moteurs pour véhicules assemblées sur le territoire national… ladite fabrication supposant, au moins dans un premier temps, l’importation de nombreux composants taxés….Ainsi les barrières que l’on veut dépasser peuvent connaitre quelques difficultés à disparaitre. Dans ce cas la relocalisation devient très difficile car le volume des importations peut ne pas diminuer tandis que le coût des composants augmente.

La conclusion de notre raisonnement est quelque peu hésitante et rien ne garantit qu’à terme, même en négligeant les possibles représailles, le système productif renationalisé ou souverainisé sera davantage porteur de croissance potentielle venant justifier et récompenser la nouvelle politique économique.

Sur un plan strictement économique qui croire ? Le vieil argument de la théorie des industries dans l’enfance de Fréderic List, argument venant justifier les barrières douanières ? Ou bien l’argument libéral des gains à l’échange, gains dont la maximisation suppose la disparition de toutes les entraves ? Il est clair que le premier est devenu obsolète dans la mesure où l’époque de Fréderic List ne connaissait que fort peu d’industries aux rendement continuellement croissants. Aujourd’hui la nouvelle révolution industrielle passe aussi par l’apprentissage de rendements continuellement croissants…lesquels font des frontières des barrières artificielles et insupportables en ce qu’elles empêchant la maximisation de la croissance potentielle.

Sans répondre à la question, la réflexion sur les droits de douanes permet au moins de conclure qu’il s’agit effectivement, et fort banalement, de barrières à l’échange dont le bénéficiaire n’est pas l’économie- dans toute son abstraction- mais l’environnement auquel il faut ajouter la qualité du lien social. Au plus on limite la gigantesque ronde des marchandises - qui fait que contenant et contenu d’un pot de yaourt franchissent 10000 Km avant consommation- au plus nous économisons le transport correspondant avec les émissions carbonées qui lui sont associées. Simultanément, la limitation de la ronde des marchandises permet aussi la résilience accrue d’une société : quand ce geste banal d’absorption de nourriture en un endroit précis mobilise toute la planète, il est clair que tout déraillement, par exemple d’ordre politique, peut entrainer la famine y compris dans les sociétés réputées riches. Comment les français auraient -ils pu survivre après le cataclysme de juin 1940, si l’agriculture du pays s’était trouvée dans l’architecture mondialisée qu’elle connait aujourd’hui ?

Finalement des barrières tarifaires peuvent servir de béquilles à l’euro, moins dans un but économique et davantage selon une cible politique et sociale. La souveraineté est du point de vue du capitalisme mondialisé et financiarisé une probable limitation à la production de marchandises, donc une véritable répression, mais elle est un bien précieux en ce qu’elle autorise la solidarité et la résilience des sociétés.

De ce point de vue l’inondation de l’économie favorisée par l’euro comme outil majeur du néolibéralisme a largement dissipé la résilience des sociétés et des individus qui les composent. Face à la concurrence généralisée et au non- respect des promesses de la construction européenne, les individus  recherchent une résilience que Bruxelles ne peut apporter. Cette recherche dans un monde qui a perdu ses repères débouche sur une quête bruyante de resocialisation, sur une redécouverte active des peuples et des tribus, sur une redécouverts des cultures, sur une recherche d’identité, sur la fin de l’idéologie de la « fin des religions », sur la quête d’un chef, etc. Ensemble de mouvements disparates et vagabonds que l’on va stupidement taxé de populismes et qu’il faudrait pourtant arrimer dans le seul concept de résilience possible et atteignable, celui de souveraineté.

 

 

 

 

 

 

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 11:12

Les conclusions des parties 1 et  2  de notre article montraient que la souveraineté empêchait l'émergence d'une dette incontrôlée et qu'à l'inverse c'était la perte de souverainté qui était porteuse de dette non maitrisable. Plus simplement, ce n'est pas la dette qui fixe les limites de la souverainete, mais la souveraineté qui fixe les limites de la dette.

De ce point de vue les "quantitative easing" entretiennent beaucoup de confusions et  ne permettent pas d'en finir avec la nouvelle loi d'airain de la monnaie.

Les QE classiques: ou le cataplasme sur une jambe de bois.

En première approximation on pourrait penser que les QE sont un contournement astucieux pour anéantir la nouvelle loi d’airain de la monnaie. En effet, l’achat massif de titres publics permet de maintenir les cours de la dette publique et donc les taux. C’est ainsi que certaines émissions de dette souveraine se font aujourd’hui à taux nul voir négatif. Une telle réalité signifie que les créanciers louent de fait un « service de coffre-fort » dans un monde incertain et que les souverains s’approvisionnent -comme au beau milieu du siècle passé-  à prix nul.

Mieux, le QE semble déguiser le « souverain comprador » en lui prêtant les vieux habits de l'antique  souverain créancier détenteur de mines métalliques et « d’ateliers des monnaies ». C’est ainsi que la FED est devenue, depuis la fin de l’année 2008, un gigantesque fonds d’investissements venu grossir de 4000 milliards de dollars le bilan de la Banque centrale et, qu’à ce titre, elle a engrangé au profit du Trésor 536 milliards de dollars…. De quoi, comme au bon vieux temps, nourrir des investissements fédéraux[1]…. Et si cette réalité devait s’épanouir, imaginons avec quelle aisance le parc électronucléaire d’EDF pourrait être reconstitué, alors que cette perspective est aujourd’hui, dans un monde financiarisé, complètement impossible… et pose un énorme problème pour l’avenir[2]…..

La réalité est bien sur  différente. Les QE ne sont que les béquilles d’une dette qui continue de croitre. S’agissant de la BCE les objectifs de lutte contre la déflation et de soutien à la croissance ne sont pas atteints. Il y a même aggravation. Le QE de la BCE ne semble pas non plus développer des effets de richesses sur les cours boursiers et l’immobilier. Le taux de change abaissé par le QE n’a pas non plus – probablement en raison d’une élasticité faible - entrainé un fort développement des exportations

 Par ailleurs l’analyse fine de l’évolution de la masse monétaire et de ses composantes permet de constater plusieurs phénomènes :

- La vitesse de circulation de la monnaie diminue et traduit le peu d’attrait pour la consommation et l’investissement.

- Les réserves excédentaires des banques devenues considérables avec le QE restent très largement de la monnaie centrale malgré la taxation des réserves par la BCE. C’est dire que le QE ne débouche pas sur les investissements recherchés. C’est dire aussi que la création monétaire par les  banques reste – quoiqu’il arrive -  un phénomène endogène reposant sur la demande de crédit. Ainsi le QE se heurte au mur de la demande, d’où le maintien des réserves excédentaires.

- Les taux de l’intérêt proposés par les banques ne suivent pas les taux directeurs de la banque centrale en raison de la mauvaise santé du système bancaire : les « Non  performing loans » représentent encore en 2014 9% de PIB de l’euro zone ….et parait-il 200 milliards de dollars pour les seules banques italiennes[3]….banques qu’il faut aujourd’hui sauver avec de nouvelles dettes publiques…

Au-delà, la conjonction des QI fait qu’aujourd’hui les liquidités émises, représentant 30% du PIB mondial[4], sont à la recherche de rendements que les banques centrales ont muselé. D’où des déplacements considérables de capitaux déstabilisants pour l’ensemble des taux de change, avec aujourd’hui des effets inquiétants sur la dette des pays émergents, laquelle a été multipliée par 10 depuis 2009 sous l’impact de la conjonction mondiale des QE. D’où aussi la recherche de « high yields » enfermés dans des marchés étroits, donc soumis à l’illiquidité potentielle[5]. D’où des produits de couverture – tel le « fixed income »- de plus en plus importants et de plus en plus couteux. D’où aussi des montages incorporant des leviers de plus en  plus risqués.

Cet ensemble de circonstances crée finalement un environnement peu propice à l’investissement réel des entreprises lesquelles ne souhaitent pas prendre de décisions de long terme dans un environnement de plus en plus instable... et un environnement... de fait provoqué par la banque centrale....

Au final les  QE, tels qu’ils sont jusqu’ici conçus, ne sont pas l’instrument miracle permettant la stabilisation du monde. Ils ne font qu’engendrer des bulles et une volatilité généralisée des cours boursiers, indices et taux de change.

Le QE réel ou « helicopter money»: autre cataplasme sur une jambe de bois

La solution consisterait à passer par un QE finançant directement l’économie réelle : donner aux gouvernements, aux entreprises, aux ménages. Cette solution[6] n’est pour autant pas réaliste et ce à plusieurs titres :

- En premier lieu, s’agissant des Etats, cela reviendrait à l’achat de titres sur le marché primaire de la dette ce qui est interdit par les traités. On peut d’ailleurs observer l’opposition des autorités allemandes qui voient dans l’actuel QE de la BCE, une tentative de mutualisation de la dette publique et donc de « fédéralisme souterrain » métamorphosant les dettes publiques secondaires en « eurobonds ». Il est donc clair que l’Allemagne interdira avec radicalité tout QE finançant directement les Etats.

- En second lieu le déséquilibre externe des pays de l’Europe du sud n’est pas corrigé. Il aurait même tendance, au moins dans un premier temps à s’accroitre avec l’augmentation de la demande globale. Sans l’arme du taux de change permettant de reconstituer une aire de production dans le sud, le QE réel renforcera le décalage entre la production locale et l’absorption correspondante…et donc le tant décrié positionnement « club-med » des pays correspondants… Historiquement, il serait important de se rappeler que le plan Marshall de l’après seconde guerre mondiale  ne fut une réussite que par le biais d’un taux de change parfaitement maitrisé et ajustable.[7]

Le « vrai » QE : celui du souverain décidé d’en finir avec la dette.

Il passe par le retour des banques centrales nationales dans le giron des souverainetés.

La fin de l’indépendance de la Banque centrale est d’abord un geste refondateur qui détruit l’Etat de Droit en vigueur - celui des traités validés par le parlement-  par une décision. Le souverain est celui qui nie un ordre –ici  le chaos de la crise- pour  redéfinir un autre ordre public[8].

Cet autre ordre défini par un acte  souverain doit changer la grille de lecture des faits et permettre de contester, le plus simplement du monde, des affirmations erronées que l’on enseigne dans les universités et que tout le monde accepte encore dans l’ordre épistémologique dominant :

- Il est possible d’émettre de la monnaie sans achat d’actifs,

- une banque centrale n’a pas besoin de fonds propres,

-  l’idée de fonds propres négatifs n’a aucun sens,

- le passif d’une banque centrale n’est pas exigible,

- la nécessaire recapitalisation d’une banque centrale n’existe que dans la tête des ordo-libéraux allemands,

- il n’existe un marché surveillé de la dette publique que dans un ordre institutionnel qui a bien voulu le créer de toutes pièces et en faire un théâtre de gesticulations sans fins,

- il n’est pas nécessaire de disposer d’une Agence France Trésor,

- etc.

La redéfinition souveraine de l’ordre monétaire peut mettre fin à nombre de captures de l’Etat, que la démocratie dans sa phase entropique, avait laissé s’épanouir. De nombreux textes de ce blog ont déjà esquissé l’acte de refondation monétaire, citons en seulement quelque éléments :

- D’abord le retour à la verticalité avec la monnaie pleine et le monopole de la création monétaire par une banque centrale devenue obéissante.

- Mais un retour ne rétablissant pas le faux monnayage du tyran de naguère. Le rétablissement de la souveraineté doit s’accompagner d’une authentique démocratie avec une fin de capture des outils de la contrainte publique par un entrepreneuriat politique comprador professionnalisé.[9]

- La vente aux enchères de monnaie nouvellement créée par la banque centrale et le profit correspondant ( taux de l’intérêt) versé sur le compte du Trésor à la banque centrale.

- Un système bancaire qui peut être complètement privé et libre, mais divisé en 3 groupes selon le modèle proposé naguère par Maurice Allais.

- Une limitation drastique des activités de casino, ne laissant y entrer que les acteurs économiques réels,

-etc.

Bien évidemment, il y aura à gérer les soubresauts de l’ordre détruit.

                                                                          (A suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Cf Le Monde du 13 janvier 2016.

[2] Pour le seul renouvellement du parc les besoins se montent à 55 milliards d’euros.

[3] Cf  « Le Monde » du 22 janvier 2016.

[4] Elles ne représentaient que 9% du PIB mondial à la fin des années 90

[5] Sur ces questions on pourra se reporter au dernier ouvrage de Patrick Artus et Marie Paule Viard : « La folie des Banques centrales », Fayard, 2016.

[6] Il s’agit d’une solution proposée par le N° 88 (27 janvier 2016) de « Flasheconatixis » : « Faire mieux avec la politique de la zone euro que le QE »

[7] Sur ce point on pourra aussi se rapprocher de l’article publié le 30 juillet 2015 concernant la Grèce :

http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/07/le-monstre-euro-explique-aux-citoyens-qui-veulent-comprendre.html

[8] On est ici renvoyé à Carl Schmitt dans son ouvrage : « Théologie politique » Gallimard, 1988.

[9] On aura des précisions sur ce point en revenant sur l’article : http://www.lacrisedesannees2010.com/preview/650bbb2e8c8beb96c173a6b8baa1e56826cbfe7d

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 14:49

L’outil pivot de tout Etat non comprador : la monnaie.

La monnaie est historiquement une affaire de « Demos » et d’Etat.

La première capture du détenteur du pouvoir étatique est d’abord celle de son peuple qui devient « endetté » vis-à-vis du prince. Et ce dernier se doit d’être souverain afin d’obtenir un vrai monopole, c’est-à-dire un pouvoir incontestable aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur d’un espace délimité par ce qui deviendra des frontières.

Rapidement, au-delà des formes les plus brutales de l’exploitation des « endettés » le prince choisit une forme de règlement de la dette : un objet appelé  « monnaie » dont les caractéristiques sont fixées par le prince et  la première fonction  le paiement de l’impôt (dette envers le prince). C’est le prince qui fixe la forme dans laquelle se paie l’impôt, c’est donc lui qui fixe la monnaie de paiement, une monnaie de paiement qui pour lui doit être la liquidité la plus absolue

La concurrence, notamment guerrière, entre Etats en formation aboutit à la naissance d’une substance universelle porteuse de la liquidité la plus absolue : le métal précieux support des monnaies étatiques. Réserve de valeur, la monnaie est thésaurisable et, en conséquence, soumise au phénomène de rareté et donc de lutte pour son accès.

La monnaie complétement publique et complètement politique devient « équivalent général » et réserve de valeur. Elle peut  donc servir à la circulation et à la construction des richesses privées. Conçue dans la « verticalité » (la violence du pouvoir) elle devient aussi un outil de « l’horizontalité » (un objet facilitant les échanges et la prospérité marchande).

La rareté et la lutte pour son accès facilitent - plus de dix siècles après sa naissance- les premières formes d’émission de monnaie reposant sur des paris bancaires : la monnaie fiduciaire. C’est aussi les premières formes de privatisation classique de la monnaie. Le prince émet de la monnaie (atelier des monnaies) et en fixe les caractéristiques (dénomination, cours légal,). A ce titre il manipule cet objet de puissance selon son intérêt.  Parallèlement les banquiers s’appuient sur cette monnaie pour en émettre à titre privé. La souveraineté s’engage vers des formes de  délitement et si le prince accepte l’émission monétaire privée (sans délégation de puissance publique) c’est que créancier de son peuple, il devient en raison du coût des guerres, débiteur vis-à-vis des banquiers. En acceptant la planche à billets des banquiers privés, il espère que cette liquidité reviendra vers lui sous la forme d’achat de dette publique, un phénomène qui est le témoignage  de son affaissement progressif, et un affaissement qui résulte le  plus souvent de la guerre entre princes.

Au final la monnaie est d’abord un outil  permettant de consolider la capture de l’Etat par le prince. Elle est donc d’essence politique. Parce que cet outil n’est pas totalement maitrisable ( le prince souverain  dans son propre espace est en concurrence avec d’autres souverains, et la fonction réserve de valeur engendre la pénurie monétaire) on assistera à des phénomènes de captures secondaires, celles des banquiers qui viendront ébranler la puissance du prince par des taux d’intérêt sur la dette publique. Un taux d’intérêt devenant le marqueur du délitement de la souveraineté.

Loi d’airain de la monnaie et dette

Parce que la monnaie n’a rien d’une marchandise classique, sa privatisation  se heurte au problème de la convertibilité  de toutes les monnaies privées entre-elles. Il faut donc un acteur facilitant la compensation et la parfaite circulation monétaire. Cet acteur qui devra surplomber tous les acteurs privés sera la banque centrale. Cette dernière, privée (FED américaine) ou publique (Banque de France) est comme l’Etat : une extériorité sur laquelle s’appuie les membres d’une communauté politique. Comme historiquement la monnaie est complètement inscrite dans le champ du politique, on comprendra aisément que les banques centrales sont à l’interface entre la verticalité politique  et l’horizontalité marchande.

Emetteurs privés (banques) et émetteurs publics (monnaie légale de la banque centrale) restent dans un rapport de forces à l’intérieur d’une autre force les surplombant : le métal précieux.

La fonction réserve de valeur engendre une rareté, que les émissions monétaires privées et publiques tentent de compenser. C’est que les flux de monnaies fiduciaires émises par les banques au profit des clients privés et publics, flux eux-mêmes nourris par les émissions de la banque centrale sont de «  l’argent dette » théoriquement convertible en métal.

Cette convertibilité obligatoire relève du processus historique de construction des Etats. Elle n’est bien sûr qu’une convention sociale et rien n’interdit, on le voit aujourd’hui avec le quantitative easing, de créer de la monnaie à partir de rien….

Tant que la convention "convertibilité en métal" reste socialement une contrainte pesante, ce qu’on appelle  « loi d’airain de la monnaie », les Etats qui historiquement ont engendré l’outil monétaire comme instrument politique en deviennent les prisonniers. Théoriquement souverains, ils imposent la forme monétaire qui permettra le paiement de l’impôt, mais ils sont soumis au possible endettement. Parce que souverains ils maitrisent l’instrument de capture ultime, mais en même temps ils se soumettent à leur propre création.

Les détenteurs du pouvoir définissent totalement les règles monétaires, mais la loi d’airain de la monnaie pourra faire de ces capteurs ultimes de la puissance publique, des endettés soumis au taux de l’intérêt du marché : ce qu’on appelle la dette publique. Dans cette situation, le prince n’est pas le seul personnage utilisant les outils de la contrainte publique à des fins privées et se doit de partager la capture avec les titulaires de titres de la dette publique. Ce partage peut être très avantageux pour la finance et les épargnants et même en l’absence de toute crise nous aurons en France, à l’époque de l’étalon-or un service de la dette publique représentant jusqu’à 25%  du total du budget de l’Etat[1].

Indépendance des banques centrales, souveraineté limitée et dette publique.

On sait que la loi d’airain de la monnaie va largement disparaitre au vingtième siècle à l’issue des deux conflits mondiaux.

Parce que les nouvelles guerres sont autrement plus coûteuses que les précédentes, les banques centrales vont quasiment fusionner avec les Trésors, les deux devenant de fait une quasi « commune extériorité » amenée à gérer la monnaie. La France sera le modèle de cette nouvelle configuration. Dès lors la loi d’airain de la monnaie disparait et les Trésors vont être directement alimentés par les banques centrales. La dette publique n’est plus une marchandise en complète surveillance par les marchés, et se trouvera marginalisée. La seule question qu’il conviendra de traiter est le rythme de l’inflation relativement à celles des autres Etats. C’est dire que cette période constitue probablement un âge d’or d’une souveraineté qui n’est plus limitée que par des considérations d’ordre géopolitiques.

La fin de l’ordre monétaire de Bretton Woods fait disparaitre la maitrise des taux de change par les Etats : l’horizontalité marchande l’emporte sur la verticalité politique et les accords de la Jamaïque (1976) consacrent la généralisation des taux de change flottants. Il s’agit là d’une capture majeure d’un outil public au service de la finance : le risque d’instabilité des taux fait naitre un immense « marché de la protection » et les premières formes du casino financier.

Cette même horizontalité marchande va exiger la libre convertibilité et donc la libre circulation du capital. L’association Banque centrale/Trésor devient incompatible avec les exigences de la mondialisation. Il faut désormais dissocier et déclarer les banques centrales indépendantes avec comme premier résultat la renaissance du marché de la dette publique, terme masquant les exigences de capture des Etats par la finance. La fin du vingtième siècle renoue ainsi avec celle du dix-neuvième : la loi d’airain de la monnaie renait. Idéologiquement vécue par les libéraux comme la « fin de la répression financière » elle correspond au renouveau de la « répression des Etats ». Symétriquement cela correspond aussi à la fin de l’euthanasie des rentiers au profit de leur épanouissement, avec cette conclusion moins immédiate : les épargnants n’aiment pas la répression financière.

La construction de la monnaie unique en Europe va inscrire dans les gènes des Etats la fin de la souveraineté et le choix du seul mode marchand de la dette publique : La finance se cache derrière une Allemagne ordo-libérale qui va exiger l’interdit radical du financement des Etats par les banques centrales.

La gestion de la crise de la dette de 2008 va progressivement faire passer les Etats européens du statut « d’Etats réprimés » (captation par la finance) à celui « d’Etats à souveraineté limitée ». Désormais, un ensemble réglementaire et institutionnel, générateur d’une gigantesque bureaucratie consommatrice de grands talents, va exiger au niveau de chaque Etat, un ensemble de « réformes structurelles » dont la mise en place ne pourra être réalisée que par des entrepreneurs politiques compardor. Se maintenir au pouvoir ou conquérir le pouvoir passe désormais par un choix prioritaire : la servitude.

La mondialisation accélératrice de la dette

Nous ne pouvons pas ici revenir sur les très nombreux articles du blog qui expliquent en quoi la dette tant décriée ne peut que se gonfler pour ralentir les effets déprimants de la mondialisation. La régulation souveraine du capitalisme avec un Etat souverain keynésien chargé d’assurer l’équilibre entre offre globale et demande globale disparait. Désormais à l’échelle planétaire les salaires perdent leur double caractéristique de coût (ils sont une charge dans le compte d’exploitation) et de débouché (les salariés achètent une partie de la production et sont ainsi source d’un chiffre d’affaires). En mondialisation ils ne sont plus qu’un coût qu’il faut continuellement  surveiller pour être compétitif. Le résultat est un déficit structurel de demande globale qui ne peut être compensée que par une distribution croissante de crédits. Des sommes croissantes « d’argent dettes » sont émises par la finance pour combler un déficit de débouchés. Les revenus salariaux  ne peuvent, en raison de la mondialisation, faire face à  la masse croissante de crédits et nous retrouvons le scénario bien connu des « subprime ». Scénario américain de bulle spéculative auquel va suivre aujourd’hui sa contrepartie chinoise : les colossaux crédits pour maintenir coûte que coûte la croissance chinoise se sont transformés en « bulle industrielle » c’est-à-dire en usines aux capacités très excédentaires par rapport aux débouchés. Largement issue de la fin des souverainetés, l’immense dette planétaire laisse ses empreintes : trop de maisons, trop de chômeurs, trop d’usines….De ce point de vue la zone euro est une excellent modèle réduit de la mondialisation : trop de maisons en Espagne ou en Irlande, trop de chômeurs en France, trop d’usines en Allemagne…

Les empreintes se trouvent aussi dans les bilans bancaires, lieu de l’explosion ou de l’incendie qui fut maitrisé par la reprise des dettes devenant dettes publiques d’Etats désormais non souverains, Etats  dont les gouvernements comprador sont devenus otages de la finance.

Résumons-nous :- Lorsque l’histoire globale débouche sur la fin  de la loi d’airain de la monnaie, la souveraineté peut déboucher sur la répression financière, l’euthanasie des rentiers et des épargnants, et un contrôle étroit de la dette. La contrepartie est la stabilité économique porteuse de croissance.

                               - Lorsque maintenant l’histoire globale débouche sur le rétablissement de la loi d’airain et la financiarisation du monde, la souveraineté s’efface, laisse aux commandes publiques un personnel politico administratif comprador, rétablit l’impérium de la dette , la fin de la « répression financière, l’affermissement de la rente et possiblement de l’épargne. La contrepartie est l’instabilité économique croissante.

                                                          ( A suivre)

 


 

[1] Cf  Rapport annuel de la dépense publique 2012; Bercy.

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  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
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