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20 septembre 2017 3 20 /09 /septembre /2017 07:34

 

La première partie du présent article a pu montrer que ce qu’on appelait Etat-Nation est devenu historiquement une structure agonisante. Pour autant, ce qu’on appelait extériorité est indépassable : quel que soit l’âge historique, l’interaction sociale humaine restera constructrice d’un ordre qui dépasse chacun des partenaires…. donc quelque chose comme un Etat… mais qui ne peut plus être un Etat….

On aurait tort d’imaginer que la forme agonisante de l’Etat dans son âge institutionnel débouche sur une construction plus vaste telle l’Union européenne voire une république mondiale.

L’impossible répétition de l’âge institutionnel dans un espace plus vaste

Le projet fédéraliste européen reste utopique en ce que l’Europe n’est pas un territoire comme jadis la nation pouvait en disposer. Il n’existe pas de culture européenne au sens de Régis Debray[1] et encore moins de civilisation porteuse d’un projet. A ce titre, on voit mal la possibilité d’une politique extérieure européenne reposant aussi sur un dispositif militaire intégré dont on mesure concrètement aujourd’hui son impossible accouchement[2] Il n’existe pas non plus de corps politique qui, par ailleurs, serait bien inutile… à l’âge des réseaux[3]. C’est parce que le sentiment d’appartenance à la communauté était puissant que les contraintes institutionnelles étaient naguère acceptées...parfois jusqu’au sacrifice suprême sur le « champ d’honneur» … Et c’est parce que le sentiment d’appartenance est faible que les contraintes institutionnelles de l’Europe sont rejetées. Il sera impossible de rassembler les forces économiques, politiques et militaires de ce qui faisait la puissance des Etats-Nations. Il sera donc très difficile d’utiliser le cadre national démonétisé par l’irruption du nouveau monde pour le porter au niveau européen. On ne fait pas du neuf avec du vieux.

De la même façon il n’y aura pas de république universelle, un Etat mondial, car il n’existe pas de corps politique mondial. Dès lors, les manifestations de l’agonie de l’ancien pouvoir vont se prolonger.

La poursuite de l’agonie.

D’abord celle du droit. Dès aujourd’hui, le droit semble être de moins en moins le produit de la souveraineté d’un corps politique. Il devient progressivement un ensemble de règles, hors sol c’est-à-dire dépassant des frontières, sans autre fondement que la preuve quotidiennement administrée de son bon fonctionnement. En cela, il devient de plus en plus norme émise par les entreprises elles-mêmes dégagées des contraintes frontalières. Et personne n’en est choqué, même pas l’antique fonctionnaire… puisque la norme réduit les incertitudes, universalise l’espace et abaisse les coûts de transaction. Le sens est perdu mais l’ « efficacité » y gagne.

Parce que la réglementation n’est plus issue du sommet de la pyramide politique, la pyramide elle-même peut s’affaisser. Parce que c’est le marché qui invente, parce qu’il y a longtemps que l’Etat ne peut plus reproduire l’intelligence du marché, l’âge relationnel est aussi celui qui, en première lecture, vient détruire les pyramides aussi bien administratives qu’entrepreneuriales.

 Le fonctionnaire défend moins un intérêt public et se fait davantage « ingénieur social » afin de faciliter les jeux. En cela, la corruption est le produit naturel de la liaison assidue public/privé pour développer l’ « efficacité ». Le prix à payer est évidemment la déconsidération des entrepreneurs politiques qui franchissent parfois le Rubicon. Mais il existe un autre prix : celui –  pour ce qui reste des survivants du corps politique-  de ne juger les entrepreneurs politiques que sur leur éthique en oubliant des jugements sur des programmes : X est honnête, Y l’est moins… et donc…. En un sens, ces électeurs survivants voient leur méfiance confirmée puisqu’il ne saurait plus y avoir de vrai programme dans un monde dépourvu de sens. Ainsi, le jeu politique n’a plus d’autre objet que celui de préserver les règles du jeu, et donc il n’y a plus à débattre de programmes mais à se soucier de l’intégrité de X comparée à celle de Y.

Mais l’entreprise pyramidale est, elle aussi, contestée et l’entreprise multinationale de l’Age institutionnel - celle qui assurait aussi le transfert des technologies à l’intérieur de strates concentriques[4] - n’a plus de raison d’être. Naguère, la puissance reposait sur la rétention d’informations et l’entreprise fordienne en épousait le principe. Le 1% des sachants pouvait dominer les autres qui se mettaient au service de la machine fordienne. De cette domination, il pouvait en résulter la contrepartie de l’Etat-providence et de l’âge institutionnel qui lui correspondait. Dans le monde relationnel, le pouvoir n’appartient plus à celui qui limite le savoir des autres, mais à celui qui se trouve capable de mobiliser le savoir de la multitude. Désormais la puissance repose sur la diffusion surabondante d’informations et non plus sur sa rétention. Bien évidemment, nous avons l’exemple d’internet qui devient la trame ubiquitaire (présente en tous lieux et à tous niveaux) de toutes les rencontres, de toutes les productions et de nombre d’innovations en « peer to peer ». Avec au final, une possible fin de la hiérarchie salariale et l’évaporation du salariat lui-même, au profit d’une force de travail devenue liquide[5]. Toutes les pyramides classiques sont grignotées et les nouvelles plateformes bifaces « avalent » les multinationales restées pyramidales[6]. Et parce que la force de travail doit devenir liquide, on comprend toute la pression que met l’entreprise sur le « ministre ingénieur social » pour qu’il adapte le vieux système éducatif, resté bien public national, produisant et reproduisant une hiérarchie des compétences moulées sur l’ancien monde.

Plus les pyramides s’aplatissent et plus l’Etat avance dans sa décomposition. Il savait depuis longtemps qu’il était trop loin du marché, mais les technologies numériques, en développant en permanence de nouveaux marchés, le disqualifient tous les jours un peu plus. Les infrastructures fondamentales deviennent privées et le téléphone portable en Afrique fait beaucoup plus que les routes construites par un Etat impécunieux. Les innovations dites d’usage ne peuvent plus être impulsées par un Etat trop centralisé. C’est dire que le principe actif de la plupart des transformations du monde se trouve très éloigné de lui. Il n’est plus impulseur des technologies qui n’ont pas besoin de lui pour continuellement s’auto-accroître. Les exemples peuvent être multipliés à l’infini.

La décomposition produit aussi des effets à priori positifs et les guerres mobiliseront moins que par le passé : le risque de guerre était davantage l’apanage des Etats fonctionnant sur des bases territoriales qu’il convenait de défendre. Simultanément l’extraordinaire complexité de l’âge relationnel génère spontanément de la transparence et de la sécurité que, jusqu’ici, l’Etat était seul à organiser : les structures étatiques se décomposent, mais une nouvelle régulation se met en place avec les, encore balbutiantes, cryptomonnaies ou les promesses de la blockchain censées sécuriser tous les échanges sans passer par des tiers dont certains étaient jusqu’ici représentants de l’Etat (notaires). La blockchain permettrait ainsi de faire société sans passer par un Etat. En particulier il n’y aurait plus besoin de l’Etat pour disposer de ce bien commun qu’est la monnaie[7].

L’extériorité est aussi contestée du côté religieux et la fin des pyramides est aussi celle d’un Dieu lointain et inaccessible en même temps que craint. Le monde plat devient ainsi celui où selon le mot de Michel Onfray dieu devient un « copain ». Pour autant, il existe un grand nombre d’acteurs qui peuvent entrer en résistance, en particulier ceux qui restent dominés socialement et symboliquement dans un monde « fonctionnel » mais dépourvu de sens. Ceux- là recherchent la proximité d’une communauté homogène. Nous avons là le possible islamisme qui, de fait, n’a rien de vraiment politique et conteste aussi l’Etat avec ce droit sans Etat qu’est la charia.

Pour autant la décomposition est loin d’être universelle, il existe de nombreuses interrogations et les effets pervers de l’âge relationnel ne laisseront pas se transformer le monde en empire marchand dépourvu de centre(s).

Les forces de recomposition d’un Etat nouveau.

Tout d’abord cet âge relationnel ne se met pas en place partout avec la même intensité. Il est clair qu’au beau milieu de ce monde nouveau, il existe des espaces d’édification ou de reconstruction d’Etat-Nations. L’actuelle désagrégation de vieux Etats est souvent ambiguë : on veut échapper à des pyramides pour en reproduire d’autres plus petites. Tel est le cas d’anciens Etats européens comme l’Espagne ou la Grande -Bretagne. Mais il existe aussi des espaces de construction d’Etats-nations en Asie où la notion de frontière devient aussi fondamentale que dans l’ancien monde westphalien. C’est le cas de tous les pays qui connaissent une frontière terrestre ou maritime avec la Chine. Globalement c’est aussi le cas des anciennes constructions post-coloniales qui ne peuvent plus accepter les frontières imposées par l’Occident et se recomposent en Etats ou quasi-Etats plus petits.

Les relations asymétriques extrêmes qui se développent dans ce nouveau monde ne peuvent qu’entrainer des réactions de rigidification autour de principes d’identité ou de solidarité interne. Les Etats-Unis vont-ils accepter leur liquéfaction dans la mondialisation ? Les inégalités extrêmes -probablement jamais connues dans l’histoire de l’humanité- qui se développent avec l’abandon de l’âge institutionnel, vont-elles être durablement acceptées[8] ? les Etats européens devenus forts impécunieux vont -ils laisser le prétendu Etat du Luxembourg profiter de ses activités prédatrices sans mobiliser les restes de leur antique souveraineté ? Ce qui reste de la France va-t-il laisser en place une monnaie unique qui ne fonctionne qu’au seul service des entreprises exportatrices allemandes[9] ? La prochaine crise financière pourra-t-elle encore être régulée à l’ancienne comme en 2008 sans révoltes [10]? Il est difficile de répondre à ces questions et on pourrait imaginer toute une série d’adaptations régressives avec l’effondrement des Etats et un monde sans véritable extériorité, dominé par quelques individus fixant toutes les règles du jeu surplombant un océan de misère.

Mais il existe des causes évidentes et profondes à l’origine d’une possible reconstruction. La primauté généralisée du marché sur la loi assure l’explosion sans limite des activités économiques. Nombre de start-up sont le symbole de cette explosion sans limite. En retour, cette explosion pose la question de la destruction de l’environnement -tissus social compris-  qui lui est attaché. D’où l’idée d’externalités négatives croissantes générées par la croissance constante des processus de production. Face aux dégradations qui s’en suivent, une prise de conscience émerge progressivement. La COP21, déjà contredite par le simple fonctionnement des traités commerciaux, est une étape dans ce processus de prise de conscience et aussi une première étape dans la réaffirmation de l’ascendant de la loi sur le marché. La peur est distincte de la panique : la première met en exergue la raison quand la seconde l’engloutit. Il est donc possible que les évènements climatiques accompagnés de l’ensemble de leurs conséquences humaines (délitement des sociétés, réapparition des famines, migration, violences diverses, etc.) débouchent sur un certain réarmement des Etats qui, face aux difficultés planétaires, envisagent une régulation elle-même planétaire. Et de fait cette activité de contrôle de l’environnement ferait passer d’un modèle de concurrence catastrophique à un modèle de coopération. On peut donc imaginer que si les « Lumières » avaient engendré le progrès, le nouveau monde, plus modestement, sera accoucheur d’un souci de résilience généralisée.

Sur un plan théorique, on peut imaginer que face à la peur commune, par exemple d’évènements climatiques de grande envergure, il y aura, dans chaque Etat, prise de conscience et exigences nouvelles dans le sens d’une réanimation des Etats et de leurs entrepreneurs politiques. Et parce que la peur est la prise de conscience très rationnelle d’un nécessaire basculement, on peut imaginer une négociation beaucoup plus aisée que celle imaginée par Rawls dans sa « Théorie de la Justice »[11]. Nous avions montré dans un article ancien[12]  que le raisonnement rawlsien ne pouvait pas accoucher du fédéralisme, en particulier européen. Mais dans un climat de peur les choses deviennent plus simples : la négociation ne se fait plus « sous voile d’ignorance » et les entrepreneurs politiques ont les mêmes intérêts que les citoyens : la survie est celle du groupe qui redevient corps politique. Le résultat de la négociation à l’échelle mondiale est probablement celui d’interdire les externalités négatives produites par les activités économiques et sociales de chacun des partenaires. Cela passe par le retour vers des activités plus autocentrées et un accord international concernant le contrôle de ces activités. L’ordre de la mondialisation mondialiste est abandonné au profit d’un accord entre nations.

Il est évidemment difficile d’aller plus loin, tant les choses sont infiniment complexes et nous ne savons pas quelle sera l’architecture générale de cette nouvelle aventure étatique. Notons toutefois qu’il ne s’agira probablement pas d’un retour à la souveraineté à l’ancienne. Les Constitutions de l’âge institutionnel n’incorporaient pas l’idée d’externalité négative. Celles de demain devront l’incorporer. La souveraineté sera limitée par la prise de conscience du danger et de ses solutions contraignantes. En revanche, à l’intérieur de ces espaces désormais pourvus d’un projet, la démocratie pourrait y renaitre, non plus comme démocratie encadrée et limitée comme dans le cas des traités européens aujourd’hui, mais comme exercice de la liberté sous contrainte des règles de la survie de l’humanité. Démocratie non plus limitée par des choix organisationnels spécifiques mais par l’universel du droit à la vie de l’humanité toute entière.

 

[1] Cf son dernier ouvrage : « le nouveau pouvoir », Editions du cerf, 2017.

[2] Cf à ce propos l’ouvrage de André Dumoulin et  Nicolas Gros-Verheyde : « La politique européenne de sécurité et défense commune, Editions du Villard,2017. En particulier on pourra se reporter sur le chapitre consacré aux « onze mythes qui minent la défense européenne ».

[3] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-peut-on-fonder-un-ordre-europeen-rawlsien-114879217.html

[4] C’était le point de vue de Raymond Vernon repris par JJ  Servan-Schreiber dans un fameux best-seller : « Le défi américain » en 1967 au beau milieu du monde Fordien.

[5] Ce qui devient le cas avec les ruptures numériques des relations de travail : il suffit d’interdire brutalement l’accès à une application sur une plateforme….pour qu’un coursier à vélo se voit privé de tout lien professionnel et des revenus qui s’y attachent…

[6] D’où les « Dead malls » c’est-à-dire les zones commerciales classiques détruites par la numérisation du monde.

[7] La Blockchain est une innovation majeure puisqu’elle généralise le peer to peer et fait - à priori- disparaitre tous les tiers ou opérateurs centraux. Ainsi chaque acteur participe à la construction de la totalité, mais cette dernière ne surplombe plus les acteurs. Il n’y a plus d’extériorité….comme si la société pouvait fonctionner sans Etat….au surplus en connaissant un effondrement des coûts de transaction le tout générant de nouveaux espaces de marché. La théorie économique voyait jusqu’ici l’Etat comme possible remède à des marchés défaillants… elle renverse ici les conclusions : il faut tuer l’Etat pour permettre l’épanouissement de nouveaux marchés. Ce que concrètement les sociétés d’assurances testent aujourd’hui en testant l’usage de la blockchain. Ce que testent aussi les crypto-monnaies qui furent à l’origine de la blockchain.

 

[8] Nous renvoyons ici à d’innombrables travaux dont les plus spectaculaires sont ceux du Think-Tank  OXFAM qui annonce que si en 2015 il y avait 62 personnes dont le patrimoine cumulé était supérieur à la moitié de l’humanité la plus pauvre de la planète, elles ne sont plus que 8 en 2016. Avec la perspective de voir d’ici quelques années une personne disposant de l’équivalent de la moitié du PIB de la France….

[9] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/09/l-ordo-liberalisme-sera-plus-efficace-que-la-wehrmacht-pour-ecraser-la-france.html

[10] On pourra ici consulter de très nombreuses publications dont celle de Jean-Michel Naulot : « Eviter l’effondrement », Seuil, 2017.

[11] D’abord publié en anglais en 1971 il faudra attendre la traduction de Catherine Audiard qui sera publiée au Seuil en 1987.

[12] Cf  : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-peut-on-fonder-un-ordre-europeen-rawlsien-114879217.html

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 06:41

 

Nous nous sommes, à plusieurs reprises, penchés sur le modèle de l’Etat-Nation et son devenir. Rappelons qu’il est difficile d’évoquer les formes prises par l’Etat sans en connaître sa nature profonde.

Le cadre immuable de ce qu’on appelle : « L'Etat »

Parce qu’organisation vivante, une société repose sur les 3 principes fondamentaux de la vie : la nécessité de la maintenir durant son existence, celle de la reproduire, enfin celle de la réguler. Parce qu’il faut se maintenir en vie (auto-conservation) il y a chez les humains une activité qui va correspondre à ce qu’on appelle souvent l’économie. Parce qu’il y a à organiser la reproduction de la vie, il y a aussi des règles qui vont historiquement devenir des règles familiales (principe d’auto-reproduction). Enfin, parce qu’il y a à coordonner des activités dites économiques et familiales, il existe chez les humains de véritables règles de droit et des institutions régulatrices (principe d’auto-régulation).

Les hommes vivent en société et sont individuellement tenus d’engendrer et de respecter ces principes fondamentaux. Ce faisant, ils sont constructeurs d’ordre, non pas à la façon des abeilles qui ne construisent par leur monde, mais au contraire constructeurs animés par la lueur d’une intelligence relative, d’où des variétés culturelles qui ne cessent d’évoluer voire des civilisations qui elles-mêmes parcourent un certain chemin historique… Ces variétés expriment une idée simple : elles sont issues d’une interaction sociale propre à respecter les 3 principes du vivant mais ne sont pas rationnelles au sens de Descartes[1].

D’où l’idée chère à Hayek selon laquelle les ordres humains sont des constructions ni naturelles ni artificielles.

Parce que ces principes fondamentaux se déploient et se valident dans le jeu social, ils apparaissent comme les lois du moment et des lois qui dépassent chacun des individus. Acteur du monde, je ne puis maitriser ce que j’ai pourtant contribué à engendrer. D’où pour chacun l’idée d’une irréductible "extériorité".

Une extériorité particulièrement puissante fut celle de l’Etat en tant que puissance extérieure et pourtant souvent rassembleuse des lois de la vie.

Nous ne reprendrons pas ici les théories de l’Etat que l’on trouve chez les juristes, historiens, ou économistes. Elles sont globalement insuffisantes car souvent normatives et cherchant davantage à comprendre le comment plutôt que le pourquoi. En revanche, cette extériorité "Etat" fut historiquement fille d’une autre extériorité qui est la religion. Les premiers Etats furent ainsi enkystés dans la religion. Sans détailler l’histoire de l’aventure étatique, on sait aussi que cette extériorité fut captée et appropriée par des individus privés (seuls ou en groupe) que nous proposons d’appeler entrepreneurs politiques ou « producteurs de l’universel » et qui vont tenter de la faire fonctionner à leur profit. En ce sens, les premiers Etats correspondent souvent à ce qu’on pourrait appeler un âge patrimonial où le pouvoir n’est ni vraiment économique, ni vraiment politique, ni vraiment religieux, mais l’ensemble des 3. D’une certaine façon, l’Etat est entreprise privée aussi bien économique que politique voire religieuse. Et les entrepreneurs politiques ou producteurs de l’universel qui sont à sa tête sont bien des accapareurs/utilisateurs de la contrainte publique à des fins privées. Il s’agit là de l’invariant de toute structure étatique. Nous verrons que l’Etat de demain ne peut se comprendre qu’à l’intérieur de ce cadre immuable.

 La suite de l’aventure étatique semble assez limpide : les détenteurs privés de l’extériorité publique seront amenés à partager ce pouvoir, ce qui correspondra à un âge fait d’institutions régulatrices de plus en plus précises et affinées. Cela correspondra à l’Etat-nation avec l’apogée de ce dernier sous la forme du moment Fordien. Mais l’histoire ne s’arrêtant pas, nous entrons aujourd’hui dans un âge nouveau, avec l’émergence d’une géopolitique de l’entreprise qui fait passer cette dernière d’un statut d’objet de la stratégie des Etats à celui de sujet de la construction du monde.

Ainsi il y aurait aujourd’hui un grand renversement qu’il convient de questionner après avoir rappelé la forme Etat-Nation.

La forme Etat-nation

On sait que cette forme fut celle traditionnellement appelée système westphalien. Décodé ou extirpé de son enveloppe idéologique, le système westphalien correspondait à un équilibre des forces entre entrepreneurs politiques en concurrence au sein d’un espace. Il s’agissait de créer des monopoles incontestables garantis par l’idée d’un équilibre des puissances, l’inviolabilité de la souveraineté (c’est-à-dire un principe qui consacre un monopole de prédation au profit d’entrepreneurs politiques d’un espace délimité par des frontières elles- mêmes inviolables) et, bien sûr, ce droit complémentaire qui est celui de la non- ingérence.

Ce modèle, officiellement né avec les traités de Westphalie (1648), allait renforcer et légitimer une dynamique déjà en cours : naissance d’un droit international, renforcement de l’idéologie d’un intérêt général par imposition de mesures d’homogénéisation des populations, désormais solidement campées et identifiées à l’intérieur de frontières par les entrepreneurs politiques locaux.

A partir du système westphalien pourra se renforcer ce que les juristes appellent  la construction de l’Etat moderne : religion d’Etat, imposition d’une langue, invention d’un mythe national, imposition d’un système de mesures, d’une monnaie, d’une armée de métier, etc. Bref, tout ce que les économistes fonctionnalistes appellent improprement la « construction des biens publics »[2]. Mieux, parce que désormais sédentarisés et protégés par des frontières, les entrepreneurs politiques pourront progressivement devenir de bons gestionnaires de leur monopole, ce qu’on appelle par exemple « le mercantilisme des monarchies européennes ». Mercantilisme devenant une confirmation empirique de ce qui est pourtant l’erreur du fonctionnalisme économiciste : les entrepreneurs politiques, animés par des intérêts privés : recherche de pouvoirs réels ou symboliques, de rentes, etc. ne sont pas les guides intelligents et altruistes, voire des « héros » conduisant à un intérêt général.

Bien évidemment ,la stabilité est toute relative. La souveraineté est une garantie qui connait, hélas, une contrepartie à savoir l’impossibilité de gérer par le droit les externalités qu’elle peut engendrer. Alors que dans un Etat, un Code Civil peut sanctionner les externalités produites par les citoyens, dans l’ordre de la souveraineté rien ne peut gérer ce type de circonstances : l’ordre westphalien ne peut mettre fin à des guerres qui seront de plus en plus des guerres entre Etats-Nations. C’est dire que l’aventure étatique n’est pas gelée dans ce système et qu’à l’inverse, les Etats pourront se déplacer, se réduire, s’agrandir, se multiplier, se diviser, etc. (300 Etats européens en 1789 et seulement 25 en 1914 ; A l’échelle planétaire 53 Etats en 1914, mais 197 en 2012).

Le monde Westphalien - parce qu’accoucheur de la souveraineté - peut aussi développer la démocratie et l’Etat de droit. Avec la démocratie, tous pourront désormais utiliser la contrainte publique à des fins privées et désormais ce qui ne pourra être obtenu par les voies du marché pourra l’être par voie législative. D’où la construction d’institutions au-dessus du marché, institutions susceptibles de le réguler et de déplacer du bien-être d’un groupe d’électeurs à l’autre en fonction de résultats électoraux. En même temps cette démocratie ne peut se déployer qu’en raison de l’existence du bouclier de la frontière et de la souveraineté : aucun étranger, aucune règle ne peut s’inviter à la table de la négociation nationale. La souveraineté est ainsi la condition nécessaire du déploiement de la démocratie.

Et le débat démocratique correspond bien à ce que l’on pourrait appeler l’âge institutionnel résultant de l’évidence territoriale : les activités économiques sont inscrites dans une proximité spatiale : agriculture, industrie ; tandis que la finance est elle-même corsetée dans une monnaie nationale qui est aussi une possible frontière. Le monde est matériel et l’impôt démocratique est maitrisable car lui aussi s’enracinant dans un monde matériel équipé de limites territoriales. Parce que l’économie se déploie dans un espace maitrisé, elle est elle-même politiquement maitrisable, d’où une politique économique faisant plus ou moins respecter les aspirations démocratiques dans le monde non démocratique de l’entreprise : conventions collectives et protection croissante du travail, montée progressive d’un Etat-providence, etc. Et donc une politique économique autorisant l’espoir d’une reconduction au pouvoir ou d’une conquête du pouvoir par les entrepreneurs politiques. Ce monde de l’Etat-Nation équipe les spécialistes en science humaines de la paire de lunettes adéquates : l’économie peut se représenter par un circuit, l’Etat est porteur d’un intérêt général, le corpus juridique est légitime et émousse les inégalités sociales, l’Histoire concrète est celle d’un progrès généralisé.

Ce monde est aujourd’hui contesté.

L’agonie  de la forme Etat-Nation

L’économie devient moins territorialement dépendante avec le recul de l’agriculture et de l’industrie au profit des services. Le monde est moins matériel et plus abstrait et la valeur nait de plus en plus d’une  mise en réseau d’autant plus facile que les coûts de transport deviennent nuls ou négligeables. La connexion ne dépend plus de la proximité et l’éloignement perd toute signification.

Cette perte de signification rend le territoire trop étroit et son espace juridique dépassé : il est possible de bénéficier de rendements d’échelle croissants que les barrières nationales viennent museler. Il existe aussi de nouvelles activités ( le continent numérique) qui fonctionnent à rendement continuellement croissant et deviennent des monopoles naturels planétaires qui ne peuvent accepter les péages règlementaires, les normes nationales, les contrôles des changes, la limitation du mouvement des marchandises et des capitaux. Dans l’Etat-nation, l’espace territorial était fondamental, il devient poids inutile voire franchement nuisible dans une économie où la richesse est faite de la rencontre entre des agents qui ne peuvent plus accepter l’enkystement national. Pensons par exemple aux plateformes bifaces, qui ne peuvent que croître à vitesse accélérée pour survivre (scalabilité),   mobiliser d’énormes moyens, et doivent très vite enjamber les frontières si elles veulent avoir une chance de survivre. Pensons aussi au cloud, aux plateformes de données cliniques qui vont révolutionner la médecine, etc.

L’impôt ne peut plus être une décision souveraine et doit se faire humble : il ne peut plus assurer de transferts de solidarité puisque c’est l’organisation territoriale qui est contestée par la baisse des valeurs citoyennes au profit de valeurs mondialistes. Alors que l’Etat était un monopole, il est désormais en concurrence avec d’autres Etats et l’impôt doit devenir aussi compétitif que n’importe quel bien de consommation.

L’offre politique nationale devient ainsi de plus en plus inadaptée au « marché » et le corpus juridique lui correspondant doit être révisé : révision complète des plans de dépenses publiques avec abandon des politiques d’homogénéisation. Les biens publics classiques sont devenues inadaptés et il est nécessaire de les redéployer vers l’économie monde avec abandon de territoires au profit de métropoles riches en connexions potentielles. Il s’agit alors de participer à l’édification de biens publics mondiaux (infrastructures de la mondialisation). La loi nationale doit se faire petite et il faudra créer des Autorités Administratives indépendantes, des tribunaux privés, faire du taux de change un prix de marché,  ouvrir largement les portes de ce qui est au sommet de la hiérarchie des normes (la Constitution ) afin d’y déverser la réglementation européenne, etc.

 Simultanément il faut, comme par le passé, maintenir un ordre et une sécurité que l’on ne peut plus produire en raison de la concurrence fiscale. D’où un effondrement des dépenses militaires, en tentant de rester passager clandestin de l’ordre mondial protégé par une armée américaine elle-même aux prises avec son financeur en voie de mondialisation.

Les exemples qui permettent de saisir la démonétisation de l’Etat-Nation et de l’âge institutionnel qui lui correspondait peuvent être multipliés à l’infini. Les conséquences sont évidemment importantes.

Dès lors que les cadres explosent la représentation du monde en est bouleversée. Les entrepreneurs politiques ne peuvent plus être au sommet d’un ordre organisé homogénéisé et solidarisé. Le marché mondial n’a plus rien à voir avec le circuit économique de la nation dans lequel se forgeait la puissance et la légitimité du politique. Les politiques industrielles même celles reposant sur des accords entre Etats sont dépassés ou économiquement contestables. Les schémas nationaux de développement industriel ne permettent plus de bénéficier des économies d’échelle  et les accords entre nations développent des coûts organisationnels qui absorbent les rendements d’échelle ( matériels militaires, EADS, EADS de la construction navale ?)

Parce qu’il n’y a plus d’ordre organisé, il est difficile de définir un axe stratégique général de développement englobant des actions coordonnées. Même les stratégies suivistes comme celles des grandes métropoles ont quelque peine à faire croire aux effets de ruissellement attendus. Il ne reste donc plus qu’un monde fragmenté dont il est difficile de tirer des principes généraux susceptibles d’engendrer un débat national. Le seul mot d’ordre se ramène à celui de l’adaptation à des réalités que nul ne connait en profondeur et qui se ramène à la concurrence libre et non faussée. Parce qu’affaissé, l’entrepreneuriat politique se trouve ainsi aux prises avec ces nouveaux sachants que sont les lobbystes. Ces personnes bouleversent complètement le fonctionnement de la machine démocratique. Devenu courtier en informations auprès de décideurs politiques démunis, il mobilise pour sa branche professionnelle toutes les informations susceptibles de faire entendre un point de vue qu’il présente comme celui de l’intérêt général, intérêt  que l’entrepreneur politique ne perçoit plus. Le monde en est renversé : l’entrepreneur politique du moment Fordien avait à sa disposition l’entreprise dont il contribuait à  dessiner les contours, actions et responsabilités. Aujourd’hui, c’est l’entreprise qui décide de la construction du monde en transformant l’entrepreneur politique en simple agent de ses projets. Complet renversement du couple Principal/agent.

Fondamentalement, le passage démocratique de l’aventure étatique ne permettait certainement pas de construire un intérêt général qui n’existe que dans la théologie économiciste. Il permettait toutefois l’arbitrage plus ou moins démocratique entre groupes d’intérêts clairement représentés à l’intérieur d’un ordre organisé. Cet arbitrage est aujourd’hui complètement dépassé par l’opacité des prises de décision dans un contexte d’affaissement objectif de la démocratie. En effet, parce que le nouvel ordre conteste les institutions de l’Etat-Nation, le vote démocratique ne peut plus se concevoir dans le cadre de la souveraineté. Il n’y a plus à débattre librement de choix collectifs mais à débattre dans un cadre étroit où le champ du possible est fixé par des éléments extérieurs : un résultat électoral ne peut contester les traités européens. Les décisions sont donc prises dans une certaine opacité (traités commerciaux par exemple) et s’affranchissent de la souveraineté démocratique. La politique se réduit ainsi à un marché où se détermine la valeur des intérêts en présence, espace plus que réduit car il n’y a pas de marché qui puisse fixer la valeur de l’intérêt national et délimiter l’espace de la solidarité. Jamais démocratiquement discutés, les intérêts se fragmentent, tels ceux des salariés et ceux de consommateurs sans jamais qu’un principe transcendant ces conflits d’intérêts n’émerge dans les débats.

Si l’Etat-Nation est agonisant, peut-il se métamorphoser et contribuer à la naissance d’un nouvel ordre ?

Le cadre immuable de l’Etat peut-il engendrer de nouvelles formes de solidarité et de démocratie ?

( A suivre)

.

 

 

[1] Nous rejoignons ici Hayek.

[2]  CF Alesina A, E. Spolaore,« The size of Nations »,Cambridge,The MIT Press, 2003 ; JM Siröen ,“Globalisation et Gouvernance; une approche par les biens publics », dans  « Crise de de l’Etat, Revanche des Sociétés ». Montréal, Athéna Editions, 2006).

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 12:53

 

Le projet macronien de reconstruction du couple franco-allemand vient d’accoucher de sa première brique avec les ordonnances concernant le code du travail. En abaissant le coût du licenciement, en approfondissant [1]et en élargissant le recours aux contrats précaires, en affaiblissant le droit au refus par un salarié d’une modification de son contrat au nom d’une discipline collective, en utilisant l’asymétrie de la logique référendaire, etc., il est généralement admis qu’il s’agit d’une victoire des entreprises sur les salariés[2]. Il est aussi toutefois considéré que la flexibilisation qui en résulte sera en congruence avec les impérieux besoins d’un marché dont la nature s’est profondément modifiée : l’entreprise du présent siècle se doit d’être infiniment plus agile car le couple marché/ produit est infiniment plus éphémère aujourd’hui qu’il ne l’était au cours de la période fordienne du capitalisme.

Les ordonnances : un coup d’épée dans l’eau ?

Sans le dire, le raisonnement gouvernemental serait ainsi la marche progressive vers les étapes suivantes :

1 - Sécurisation plus grande de l’entreprise investisseuse qui, face aux turbulences des marchés,  peut ajuster sans délai sa « consommation » de salariés[3]

2 -  Investissements plus élevés en raison de la sécurité accrue ;

3 -  Modernisation progressive de l’outil de production avec accélération des gains de productivité ;

4 -  Développement de l’emploi et diminution du chômage ;

5 -  Baisse de la consommation publique par réduction des dépenses sociales liées au chômage ;

 6 -  Retour à l’équilibre budgétaire et contrôle de la dette,

 7 -  Confiance de l’Allemagne dont les acteurs principaux et en particulier la Cour Constitutionnelle, se trouvent rassurés au regard du mythique renflouement potentiel de la BCE avec l’argent du contribuable allemand,

  8 - Retour à l’entente franco-allemande et approfondissement possible de la construction européenne.

Bien évidemment il s’agit d’une stratégie sous tendue par la logique de l’offre compétitive

LE RAISONNEMENT EST-IL CREDIBLE ?

Sans le dire, la flexibilisation est aussi une probable baisse du taux de salaires en raison d’une asymétrie renforcée des acteurs de la négociation sur le marché du travail.

 On peut donc s’attendre à une réalité complexe de causes et d’effets que l’on pourra lire sur l’évolution du PIB avec,  à l’intérieur de celui-ci, le partage nouveau entre demande interne et demande externe : baisse des coûts, amélioration des marges et du solde du compte général de distribution secondaire du revenu[4], hausse de la FBCF[5], chute ou élévation de la consommation, chute ou élévation des importations, baisse des prix, hausse ou non  des exportations, etc…

 Les conséquences sont aussi financières : niveau de l’épargne, solvabilité des agents et du système bancaire, etc. Globalement la question se ramène à celle de la conséquence macro-économique évaluée en termes d’évolution des demandes interne et externe.

Il est très difficile de conclure tant les interactions pour démêler les liens de causalité de manière certaine sont nombreuses[6]. Pour autant, la modification générale de tous les paramètres ne correspond à une amélioration générale de la situation que si la croissance est de retour sur des bases solides, c’est-à-dire un taux permettant un flux d’embauche important. Et cette croissance du PIB est faite de la croissance de la somme de la demande interne et externe. Comptablement la demande externe est le solde des exportations et des importations. Ce solde est très important pour la croissance car il est clair que ce sont les exportations et non les importations qui créent les emplois. Depuis maintenant plus de 15 ans le bénéfice en emplois de la hausse de la demande interne est mangé par une demande externe négative (déséquilibre croissant de la balance commerciale). Il est donc clair que la réforme du code du travail n’est efficiente que si elle contribue au rétablissement de l’équilibre du commerce extérieur.

Il faut donc envisager une chaine d’étapes un peu plus complexe et y introduire entre l’étape 3 et l’étape 4, celle de la croissance avec le développement de la demande externe.

Si l’impact des ordonnances sur le commerce extérieur est faible ou nul alors le nouveau code du travail ne pourra qu’enfoncer un peu plus le pays dans la difficulté. Il faut donc orienter le raisonnement sur   les paramètres phares de la compétitivité externe : la qualité des biens et services offerts par la France, (qualité intrinsèque et éventail des produits) et prix. Globalement il faut des prix en baisse et une gamme de produit très adaptée à la demande mondiale. De ce point de vue nous avons déjà souligné que les prix sont peu élastiques à une éventuelle baisse des salaires impulsée par l’asymétrie nouvelle engendrée par le nouveau code du travail[7]. On sait aussi que la montée en qualité est une démarche longue et difficile.

Il ne faut donc pas s’attendre à une révolution et il faudrait une baisse considérable des salaires résultant des ordonnances pour obtenir une baisse significative des prix…. qui pour autant, ne permettrait pas un bouleversement des échanges extérieurs tant on sait que les élasticités/prix des exportations comme des importations sont faibles. Et donc au final les 9 étapes que nous venons d’énoncer ne peuvent se concrétiser.

La déflation budgétaire pour rassurer l’Allemagne

Le projet Macron se portera donc plus brutalement sur la dépense publique qu’il faudra contracter beaucoup plus que la pression fiscale pour aboutir plus directement à la fin du déficit budgétaire. C’est effectivement ce qui se prépare avec une baisse de la dépense publique de 20 milliards d’euros pour 2018 et en cumulé de 77 milliards à l’échéance de 2022.

 Que va -il se produire ? prenons pour cela un exemple :

Supposons un pays avec une demande interne composée de consommation (50) et d’investissements (10). Supposons une demande externe qui n’est autre que les exportations (10). Supposons enfin des importations (20). On en déduit une demande interne (50 + 10 ) qui, additionnée à la demande externe nette (-10), sera égale au PIB (50). Ce modèle est un peu celui de la France aujourd’hui.

L’économie considérée n’est pas compétitive puisque sa balance extérieure est déficitaire. Le prix à payer est évidemment un fort chômage et, dans le cas français - le pays des cigales selon l’idéologie dominante- des agents qui ne produisent pas et qui néanmoins consomment, le tout étant financé par de la dette. Concrètement le projet Macron de retour à la confiance au regard du partenaire allemand va correspondre à une diminution de la demande publique (une baisse de la dépense publique est une baisse de la demande) et donc une baisse de la demande globale. En supposant que la baisse de la demande publique ne concerne pas les investissements, nous aurons dans notre modèle une baisse de la demande au titre de la seule consommation.

Ainsi dans notre exercice une baisse -par exemple de 20%-  nous ramène globalement à une consommation de 40 et toutes choses égales par ailleurs, à une demande interne de 50. Il y a donc dépression et le PIB devrait baisser. Ce n’est que si la demande externe nette devenait positive qu’il y aurait croissance et équilibre extérieur. Supposons une baisse des importations à un rythme supérieur à celui de la dépense interne (leurs prix relatifs augmentent dans un contexte de pouvoir d’achat globalement déclinant), par exemple une baisse de 30%, soit 6 unités. Toujours dans notre exemple, le retour à l’équilibre extérieur suppose une augmentation des exportations de 4 unités (les importations ne sont plus que de 14 et donc il faut désormais exporter pour un montant de 14 unités pour aboutir à l’équilibre ce qui suppose un surplus d’exportation de 4 unités), soit 40% de hausse. Cela correspond à une élasticité/prix des exportations anormalement élevée. Par exemple, si les prix internes ne diminuent que de 1% nous aboutissons à une élasticité supérieure à 40 pour rétablir l’équilibre, ce qui est concrètement très irréaliste puisque l’élasticité empiriquement constatée tourne autour de 0,7.

Plus brutalement, cela signifierait dans notre exemple, avec l’élasticité empiriquement vérifiée, des exportations en hausse - pour une baisse des prix de 1% - de 0,7 unités, ce qui se traduit par une baisse du PIB lequel passe de 50 à 46,7 unités ( 40 de consommation+ 10 d’investissement supposé inchangé+ 10,7 d’exportations – 14 d’importations). Le bilan est donc désastreux : baisse du PIB et hausse très probable du chômage, chute très importante du revenu et du bien-être et maintien d’un relatif déséquilibre extérieur (-3,3). Certes, notre raisonnement pourrait être critiqué en ce qu’il suppose un simple maintien de l’investissement alors même que les marges augmentent. Simplement, l’investissement repose sur une anticipation de la demande qui est ici déclinante. Il n’y a donc pas lieu d’imaginer -en dévaluation interne - une relance des investissements, ce qui est concrètement vérifié à l’échelle de l’ensemble de la zone euro.

QUE RETENIR DE TOUT CELA ?

Les premiers projets du nouvel exécutif sont soit peu efficaces (ordonnances), soit négatifs (projet budgétaire). Pour autant on ne peut nier l’importance considérable des prélèvements sur les entreprises et donc le souci de les alléger afin de développer leur agilité. Hélas, il faut aussi constater que ces prélèvements n’ont pas toujours été aussi importants et que, de fait, ils correspondent aux effets secondaires d’un taux de change complètement irréaliste à l’intérieur de la zone euro.

 La balance commerciale de la France est devenue déficitaire avec la préparation puis l’arrivée de la monnaie unique. En choisissant, il y a près de 30 ans, un taux de change irréaliste (trop élevé pour la France et beaucoup trop faible pour l’Allemagne) il a bien fallu gérer les dégâts par une montée gigantesque des prix de la solidarité avec au final un accroissement régulier des prélèvements eux-mêmes complétés par de la dette. Les entreprises sont ainsi, contrairement à la représentation que s’en font leurs dirigeants, victimes de l’euro.

Le véritable problème reste donc les modalités du choix de la monnaie unique.

D’une certaine façon l’Allemagne profite bien évidemment de cette situation. Dans le monde très erroné de l’ordo-libéralisme, on veut faire croire qu’il faut protéger les contribuables allemands des balances TARGET 2 en exigeant de la France, mais surtout des pays du sud, des réformes structurelles. Ce qui intéresse l’Allemagne c’est d’abord la réduction des dettes publiques et dans les faits, les commentateurs ne voient pas le lien évident entre dette publique et équilibre extérieur. Ce qui nous fait dire qu’une compétitivité reconquise dans le sud serait une attaque du modèle germanique qui ne se maintient que par un aberrant surplus extérieur. Pour autant le succès de l’Allemagne ne dépend plus aujourd’hui de son excédent sur la zone euro, mais sur son excédent avec le reste du monde. Alors qu’en 2007 cet excédent était constitué à 66% sur la zone euro, il n’est plus en 2016 que de 29%. Et c’est là l’essentiel de notre conclusion :

 En écrasant la France, et de façon annexe les pays du sud, l’Allemagne peut espérer le maintien d’une monnaie complètement sous-évaluée (probablement de l’ordre de 30% par rapport à un Mark restauré) qui lui permet de s’attaquer au reste du monde. On peut ainsi dire que la France doit se sacrifier pour devenir le bouclier des entreprises exportatrices allemandes…. tel est le projet non-dit ni même probablement pas conscient d’une Allemagne qui veut maintenir le culte très utilitariste de l’ordo-libéralisme.

 

[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[2] Pour autant selon l’OCDE qui calcule un indicateur de la protection de l’emploi, la France serait moins rigide que l’Allemagne. Cf Alternatives Economiques n° 371 ; septembre 2017.

[3] L’idéal au niveau microéconomique serait parfois une véritable externalisation du salariat donc la promotion du travail indépendant, ce que l’on constate empiriquement. Sans aller jusque-là il existe une volonté de faire en sorte que la masse salariale tombe en totalité dans les charges variables alors qu’elles sont devenues de fait des charges fixes.

[4] Compte que l’on retrouve dans la comptabilité nationale pour le secteur des entreprises ;

[5] Formation brute de capital fixe.

[6] Cela nous est justement rappelé par Dani Rodrik dans son dernier ouvrage : « peut-on faire confiance aux économistes ? » ; De Boeck ; 2017.

[7] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/08/le-neoliberalisme-et-l-efficience-des-activites-de-service-a-la-personne-fragile.html

[8] Logiquement si le niveau des prix baisse l’économie domestique est plus compétitive à l’échelle internationale et donc tout aussi logiquement le rapport demande externe/demande interne devrait augmenter.

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15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 17:05

Le texte qui suit, correspond à l’analyse des conséquences qui découlent de la situation des entreprises françaises (le secteur des ENF en comptabilité nationale) relativement à celles des entreprises allemandes. Nous n’évoquerons pas ici la question du déséquilibre budgétaire, qui fait beaucoup débat depuis quelques jours. Sa prise en considération - dans le sens d’une réduction- pour les raisonnements qui vont suivre,  viendrait aggraver considérablement les conclusions des dits raisonnements[1].

La communication macronienne : la réforme code du travail cache la volonté d’alignement sur l’Allemagne.

L’examen des données exposées dans la première partie du présent article révèle immédiatement l’impasse de toute politique économique visant à s’aligner sur l’Allemagne. La mise en œuvre d’une politique de dévaluation interne apparait au regard des chiffres complètement hors de portée et certainement, beaucoup moins efficace qu’une variation du taux de change.

Hors de portée tout d’abord, en raison de la difficulté proprement politique à mettre en œuvre la dévaluation interne. Le président Macron compte beaucoup sur la réforme du code du travail pour impulser la baisse des salaires : Fin des contrats à durée indéterminée comme régime de base au profit des contrat de mission à durée déterminée, renversement de la hiérarchie des normes avec effets multiples sur les capacités de négociation des salariés (augmentation de la durée du travail, mise en concurrence des salariés à l’intérieur d’une branche, mise en concurrence des salariés à l’échelle internationale dans le choix des implantations d’activité, etc.), diminution des coûts de fin de contrat ( diminution des licenciements dans le cadre des contrats flexibles, baisse du niveau des indemnités prudhommales, etc.) Mais, concrètement, il y aura des résistances, des retards, des contournements, et Il ne sera pas facile d’arriver comme indiqué dans la première partie du présent article à une diminution de 9,6% de la masse salariale des ENF[2]. Rappelons aussi que la mise à niveau avec l’Allemagne suppose une baisse de la masse salariale des administrations publiques de l’ordre de 10% et que, là encore, de nombreuses rigidités, notamment celle d’un temps long, entre la décision et le résultat comptable sont à craindre.

Mais il y a plus grave car même en réussissant politiquement à faire accepter une déflation salariale de grande ampleur, les effets de ladite déflation ne sont nullement évidents.

Une baisse du niveau général des prix inférieure à la déflation salariale

Nos articles précédents ont mis en lumière les contraintes liées à la réussite d’une telle politique[3], contraintes qui se synthétisent dans le fait que la demande externe doit au moins compenser la réduction de la demande interne qui résulterait de la baisse de la masse salariale distribuée dans le pays[4]. Rappelons le chiffre : 115 milliards d’euros de baisse pour aligner au moins partiellement l’économie française sur l’économie allemande[5]. Un tel choc entraine un mécanisme complexe, type cause à effets multiples et souvent avec effets de boucle : baisse des coûts, amélioration des marges et du solde du compte de distribution secondaire du revenu, hausse de la FBCF[6], chute de la consommation, chute des importations, baisse des prix, hausse des exportations, etc… les conséquences sont aussi financières : niveau de l’épargne, solvabilité des agents et du système bancaire, etc. Globalement la question se ramène à celle de la conséquence macro-économique évaluée en  terme d’évolution des demandes interne et externe. Or, nous avons montré que la baisse des prix qui est une variable déterminante dans l’augmentation du ratio : Demande externe/demande interne,[7] était plus faible que la baisse des salaires. Cela signifie que, malgré une déflation salariale d’environ 10%, les prix internes et à l’exportation diminueront de moins de 10%.

Une baisse des prix sans effets puissants sur le gonflement de la demande externe

Et même en admettant une baisse de 10% du niveau des prix, l’impact sur la demande externe sera très faible en raison de la sensibilité des flux d’échanges extérieurs aux prix, ce qu’on appelle les

élasticités-prix à l’exportation et à l’importation. Cette dernière est rigoureusement égale à zéro et la première peut être estimée à 0,7. Compte tenu des exportations françaises en 2016 (652 milliards d’euros) cela signifierait une hausse des exportations de moins de 5 milliards d’euros….

Le bilan est désastreux : sans qu’il soit possible de chiffrer de manière rigoureuse les effets à moyen terme de la déflation salariale, il est clair que cette dernière va imprimer une réduction de la demande interne qui ne sera pas compensée par une demande externe : un déclin du PIB est donc la certitude qui découle de cette stratégie. Elle peut avantager les décideurs économiques privés qui, logiquement, raisonnent au niveau micro-économique donc celui de l’entreprise  - par exemple l’avantage   de ne plus avoir peur d’embaucher quand on est un dirigeant de PME -  mais elle est une catastrophe pour la Nation. La déflation salariale qui se cache derrière la réforme macronienne du code du travail aura donc des conséquences sociales, économiques et politiques de grande ampleur.

La dévaluation externe comme démarche éthique et seule possibilité pratique…même difficile.

C’est dire que la dépréciation du taux de change est infiniment préférable : même peu efficace en raison de l’insensibilité relative du commerce extérieur au taux de change, elle présente l’immense avantage de ne point en faire payer le prix aux salariés. Et parce que l’on ne punit pas une population qui ne fut pour rien dans les mauvais choix d’une élite, il faut se donner les moyens nécessaires à la reconstruction du pays en s’efforçant de relever le niveau des élasticités. On sait en effet que c’est l’allongement démesuré des chaines de la valeur qui rend à court terme une grande insensibilité des exportations et beaucoup plus encore des importations On continue à importer ce que l’on ne sait plus produire depuis longtemps et les exportations ont un contenu important en importations devenues plus coûteuses avec la baisse du taux de change. L’augmentation de la demande externe est une affaire longue et difficile car il faudra raccourcir des chaines de la valeur que l’euro a si catastrophiquement allongé. C’est la raison pour laquelle nous disions dans un article précédent que l’euro continuerait à nuire longtemps après sa disparition[8].

Bien évidemment, ce fait ne peut constituer un renoncement à la volonté de faire disparaitre l’euro. Et ce n’est pas parce que l’après- Euro sera une période difficile qu’il faut renoncer à sa disparition. Certes, il existe d’autres moyens pour aligner la France sur l’Allemagne, mais cela passe par des investissements considérables autorisant un saut de productivité pouvant nourrir des rémunérations élevées tout en rétablissant l’équilibre de la balance commerciale. De quoi rendre comparable désormais les comptes du secteur des ENF des deux pays. Mais la lourdeur de tels investissements (robotisation, digitalisation massive, formation, etc.) suppose une intervention publique garante, laquelle requiert l’intervention de la banque centrale et donc la fin de son indépendance. Circonstance impensable dans l’ordo-libéralisme allemand dont la doctrine ne porte pas sur la monnaie unique mais se trouve intransigeante sur le dogme de l’indépendance. C’est la raison pour laquelle les multiples appels sur le « quantitative easing réel » se sont tous soldés par un échec.

On peut et on doit  se battre non plus sur l’euro mais sur l’indépendance de la Banque Centrale, mais nous retrouverons toujours une radicale opposition allemande[9]. Il n’existe donc pas de solution coordonnée et il ne peut y avoir de couple franco-allemand. C’est la brutalité soit de la crise, soit du rejet du nouveau pouvoir en France qui nous fera parler à nouveau de l’euro…même en utilisant d’autres mots pour ne pas trop effrayer les croyants….

 

 


[1] En particulier, les dépenses fiscales nouvelles pour attirer la City de Londres avec parallèlement la réduction des dépenses militaires relèvent d’un choix proprement ahurissant :  il y a préférence pour des activités inutiles voire nuisibles (finance) au détriment d’activités industrielles porteuses d’avenir et d’innovations engendreuses de progrès (industries de la défense).

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/07/la-verite-va-nous-rattraper-il-faudra-bien-un-jour-reparler-de-l-euro-partie-1.html

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/06/presidence-macron-en-marche-vers-la-devalauation-interne-partie2.html et http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/06/president-macron-bonaparte-ou-talleyrand-avec-des-minuscules.html

[4] La richesse produite est comptablement égale à la somme des demandes interne et externe. Si la demande interne diminue, la richesse produite s’affaisse sauf si une demande externe (solde des exportations et des importations) vient compenser ou mieux surcompenser la chute de la demande interne.

[5] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/07/la-verite-va-nous-rattraper-il-faudra-bien-un-jour-reparler-de-l-euro-partie-1.html

[6] Formation brute de capital fixe.

[7] Logiquement si le niveau des prix baisse l’économie domestique est plus compétitive à l’échelle internationale et donc tout aussi logiquement le rapport demande externe/demande interne devrait augmenter.

[8] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/06/president-macron-bonaparte-ou-talleyrand-avec-des-minuscules.html

[9] Il n’est pas exagéré d’affirmer que l’indépendance de la banque centrale est l’un des fondements de la société allemande laquelle voit dans le repli de l’Etat la solution aux drames historiques qu’elle a connu. Il ne saurait donc être question pour un allemand de revenir sur ce qui est considéré comme une règle indépassable Curieusement l’idéologie allemande, qui n’est pas néolibérale, a fait le miel de la finance néolibérale planétaire : l’indépendance des banques centrales est devenu l’outil fondamental de la puissance de la finance. C’est dire qu’un discours politique concernant un « quantitative easing réel » n’est pas facile à tenir.

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 17:11

 

Les débats électoraux sont clos et la politique économique du quinquennat se met en place. On sait déjà que tout sera fait pour réduire le déficit public et ce, malgré le maintien des projets fiscaux ou les questions concernant le délai de la disparition du CICE[1]. Il s’agit de plaire à l’Allemagne et de la rejoindre dans le groupe des « pays sérieux ».

Hélas, il sera impossible d’imiter l’Allemagne et nous nous appuierons sur le travail initié par Jean Hernendez et Jean Pierre Gérard dans le cadre des réflexions menées au sein du groupe G21[2].

L’idée de ce travail est simple et consiste à puiser dans la Comptabilité nationale, les sources essentielles de divergences entre les deux économies. Tout repose, en effet, sur l’analyse des différents comptes du secteur des entreprises non financières des deux pays. Ultérieurement, le travail pourra se poursuivre avec le même regard comparatif sur les autres secteurs et les comptes qui leur sont associés[3].

CONSTATATIONS CONCENANT LES COMPTES DE PRODUCTION DU SECTEUR

Au-delà de la différence de taille du secteur des ENF entre la France (production totale de 2630 milliards d’euros pour 2016) et l’Allemagne (production totale de 3868 milliards d’euros), il importe de souligner la différence de productivité des consommations intermédiaires : 0,55 pour l’Allemagne contre 0,58  pour la France[4]. Cela signifie une plus grande productivité des consommations intermédiaires en Allemagne.

CONSTATATIONS CONCERNANT LES COMPTES D’EXPLOITATION DU SECTEUR

 La masse salariale en France est excédentaire par rapport à celle constatée en Allemagne. Présentée toutes charges incluses, il faudrait la diminuer de 9,6% pour mettre sur un pied d’égalité les entreprises des 2 pays.

Les subventions à la production sont dans le rapport de 2 à 1 au bénéfice des ENF françaises. Ces dernières sont globalement beaucoup plus aidées en France qu’en Allemagne.

CONSTATATIONS CONCERNANT LES COMPTES D’AFFECTATION DES REVENUS PRIMAIRES DU SECTEUR

En ressources, s’agissant des ENF françaises, on constate un gros apport des revenus de la propriété lesquels viennent gonfler l’excédent brut d’exploitation. Ces revenus sont issus d’autres secteurs, essentiellement les administrations publiques et surtout le reste du monde. L’apport de la propriété représente ainsi 58 % de l’EBE. Signalons aussi que le rapport « Revenus de la propriété /EBE » n’a fait qu’augmenter dans de très importantes proportions au cours du temps[5]. Ce même rapport est beaucoup plus faible pour l’Allemagne et se monte à 18%.

En emplois, on constate des charges d’intérêt dans un rapport de 1 contre 2,5 au détriment des ENF françaises : ces dernières paient de lourds intérêts : 50,5 milliards d’euros contre seulement 19,3 pour l’Allemagne[6].

Au niveau de la distribution des revenus, il n’existe pas de différence significative entre les deux pays. Simplement on constate un mode de financement différent.

INTERPRETATION

VALEUR AJOUTEE ET EBE

Il n’est pas question ici de reprendre une nouvelle comparaison entre les deux pays et chacun connait les différences fondamentales. En revanche, l’examen des comptes nationaux pour le seul secteur des ENF permet déjà d’apporter un éclairage complémentaire et significatif.

Ce sont évidemment les salaires qui font la différence tant au niveau de la productivité des consommations intermédiaires qu’au niveau de la détermination de l’EBE. Il faut du reste noter que cet EBE est d’autant plus rogné que les charges salariales versées et par les salariés et par les employeurs ne financent pas l’intégralité du coût total du travail : les risques de la vie sont aussi financés par de la dette en France. Cela signifie, par conséquent, un écart réel supérieur aux 9,6% avancés précédemment. En intégrant l’effet de taille des 2 secteurs, l’alignement des charges salariales des ENF françaises sur celles de l’Allemagne, implique qu’il faudrait diminuer la masse salariale de ces   ENF d’environ 8O milliards d’euros. Cela représente près de 4 points de PIB pour le seul secteur des ENF. Comme il n’est guère possible d’imaginer un gouvernement ne s’intéressant qu’aux seuls salariés des entreprises, il faudrait aussi imaginer -au nom du principe d’égalité-  une réduction de la masse salariale dans les autres secteurs définis par les comptables nationaux, essentiellement celui des entreprises financières et des administrations publiques. Compte tenu des masses salariales dans ces deux secteurs (respectivement 53 et 284 milliards d’euros pour 2016) cela signifierait toutes proportions gardées, une réduction des masses d’environ 35 milliards d’euros supplémentaires, soit 1,7 points de PIB.

 Au total il faudrait réduire la masse salariale de la France d’environ 115 milliards d’euros pour entrer en conformité avec le modèle allemand. Cette masse salariale plus réduite en Allemagne fait aussi la puissance économique du pays avec un EBE des ENF d’un peu plus du double de l’EBE des entreprises françaises (723 Milliards contre 348 milliards pour la France). C’est dire que la comparaison des PIB  (2225 milliards  pour La France et 3134 milliards pour l’Allemagne) reflète mal une différence autrement plus considérable des capacités productives réelles des deux pays. Dit autrement, et compte tenu que les comptables nationaux ont décidé que les administrations publiques produisent de la valeur ajoutée, on énoncera que la France grossit avec le gonflement de son Etat tandis que l’Allemagne grossit avec la puissance de ses entreprises. Une telle différence de puissance ne saurait être gommée en quelques années même si l’on met en avant les contraintes démographiques spécifiques de l’Allemagne.

LES REVENUS DE LA PROPRIETE

La différence entre les deux pays est considérable et les deux ratios présentés plus haut révèlent des stratégies très différentes de déploiement international des ENF françaises et allemandes. Globalement, les entreprises allemandes se nourrissent de consommations intermédiaires plutôt produites à l’étranger, tandis que les ENF françaises ont tendance à délocaliser un plus grand nombre de  maillons de la chaîne de la valeur[7]. Pour ne prendre que la branche automobile et ce, pour l’année 2011 : 74% des importations françaises étaient constituées de voitures et 26% de pièces détachées ; s’agissant de l’Allemagne, nous avions respectivement 59% et 41%. Ces différences de stratégies se traduisent aussi en termes d’internationalisation du capital des entreprises : pour la France, il représente 59,1% de son PIB tandis que pour l’Allemagne il ne représente que 43,3% du PIB allemand.

Ces chiffres expliquent partiellement les données de la Comptabilité Nationale déjà présentées : la productivité plus grande des consommations intermédiaires allemandes qui participent à la richesse du pays et la faiblesse d’une EBE qui se construit de plus en plus à l’étranger pour la France. En sorte que le PIB français est à la fois saigné et nourri par l’internationalisation des ENF.

Cette situation mériterait d’être observée de façon plus fine. Parce que moins internationalisées, les entreprises allemandes exercent une pression maximale sur les entreprises étrangères fabriquant les consommations intermédiaires, elles peuvent ainsi augmenter les marges par des prix de transfert avantageux et peu discutables. Parce que plus internationalisées, les entreprises françaises qui fabriquent des consommations intermédiaires à l’étranger peuvent pratiquer des prix de transfert élevés faisant au final apparaitre des profits plus élevés à l’étranger, un profit déjà nourri par les conditions locales de production. L’internationalisation joue donc ici plus au profit des entreprises qu’à celui du pays. En Allemagne,  l’internationalisation joue au profit des entreprises comme à celui du pays. La différence avec ses effets sur l’emploi est fondamentale pour comprendre la plus grande cohésion dans ce dernier pays et les difficultés croissantes d’un vivre ensemble en France.

 

 

 

 

 

 

[1] On pourra ici lire dans le Monde du 8 juillet l’article de

Thomas Piketty : « la comédie du CICE ».

[2] http://g21.fr/

[3] Ce travail sera lui-même présenté au colloque du G21 qui se tiendra à Colombey Les deux églises les 6 et 7 octobre prochain.

[4] Signalons que, logiquement, la productivité des consommations intermédiaires s’accroit. Cette dernière n’est que le reflet de la croissance de l’efficience productive au cours du temps. Ainsi cette productivité qui n’était que de 0,7 en 1950 en France n’a cessé de se développer : 0,652 en 1960 ; 0,615 en 1970 ; 0, 611 en 1980 ; 0, 582 en 2000.

[5] Il n’était que de 4% en 1960, c’est à dire à une époque où l’économie française était très auto-centrée. Il a régulièrement dépassé les 50% à partir des années 2000.

[6] Les ENF allemandes paient réellement 30 milliards d’euros, mais rapporté au poids plus faible du secteur des ENF françaises, le versement théorique n’est plus que de 19 milliards.

[7] On pourra reprendre ici notre texte : http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/09/la-politique-industrielle-d-un-france-liberee-du-carcan-de-l-euro.html.

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 04:05

Cet article fait suite aux trois autres publiés les 19 et 22 mai puis le 8 juin. Il clot la série.

Les billets précédents ont pu montrer que la soi-disant «cigale française» ne correspondait nullement à un choix sociétal mais à une contrainte monétaire. Ils ont aussi montré que cette dernière ne pouvait en aucune façon être levée par une dévaluation interne.

Reste alors la question du taux de change qui sera celle abordée ci-dessous.

Cette question n’est évidemment jamais évoquée et nous ne trouvons guère d’analyse en ce sens concernant l’extraordinaire compétitivité allemande qui fait qu’en 2016 son excédent extérieur était de 289 milliards d’euros, soit 8,3% de son PIB….laissant loin derrière la Chine avec seulement 196 milliards d’euros d’excédent (1,8% de son PIB) ou le Japon avec un excédent de 188 milliards d’euros (3,8% de son PIB). Ce caractère extraordinaire l’est d’autant plus que la même Allemagne enregistre un solde budgétaire excédentaire de 23,7 milliards d’euros (0,8% de son PIB) alors même que Chine et surtout Japon connaissent un très lourd déficit. Cette anomalie le serait moins si la compétitivité de l’Allemagne s’analysait dans le cadre d’un taux de change différent. Sans l’euro, une monnaie spécifiquement allemande, poussée par les excédents ne pourrait en principe que s’apprécier dans de considérables proportions…. limitant la compétitivité et donc les excédents. L’euro est ainsi ce qui maintient un taux de change allemand artificiellement bas, et qui sert de base d’appui à une gigantesque subvention de compétitivité au profit de l’industrie allemande.

Ce raisonnement doit toutefois être nuancé car une monnaie allemande réévaluée n’entrainerait pas que des effets prix négatifs sur les exportations, elle développerait aussi, comme nous le verrons, des effets prix positifs sur les importations. Sans qu’il soit possible de donner une évaluation précise en raison de l’opacité des prix de transferts, le contenu importé des exportations (29% ?) viendrait soulager les effets prix d’une réévaluation.

Bien évidemment, le cas de la France serait largement symétrique et l’on peut penser qu’une dévaluation externe aurait des effets positifs. Affirmation qu’il convient toutefois d’ancrer et de nuancer par une argumentation précise.

Le premier argument qui rend de loin préférable une dévaluation externe est son impact immédiat sur les prix à l’importation qui augmentent et ceux à l’exportation qui baissent. Alors que la dévaluation interne suppose une longue, pénible, indirecte, et surtout incomplète contagion sur les prix, la dévaluation externe a un effet immédiat et surtout n’affecte pas directement les rémunérations et donc n’attaque pas le modèle social. Clairement, le salaire nominal ne baisse pas et seuls les produits importés viennent éroder le salaire réel.

Mais il faut aller plus loin que le seul effet prix.

Il existe tout d’abord un effet revenu qui correspond, comme nous venons de le dire, à une baisse de pouvoir d’achat. Cette baisse est elle-même liée à la propension moyenne et marginale à importer. Si, en effet, la consommation est largement composée de produits importés, la hausse de prix des importations affecte directement le revenu des ménages. Cet argument du pouvoir d’achat en baisse fut celui largement utilisé pour combattre - au moment de l’élection présidentielle- les arguments des souverainistes concernant la volonté de mettre fin à l’euro.

Cet effet revenu est lui-même porteur de caractéristiques qu’il convient de décrire. Tout d’abord il importe de repérer les effet de substituabilité : la hausse des prix des marchandises importées va affecter - à la hausse et à la baisse- la demande de marchandises nationales. A la hausse, pour les biens substituables aux importations (par exemple les poulets nationaux seront davantage achetés que les poulets brésiliens), et à la baisse, en raison de l’effet revenu de la dévaluation (globalement parce que le revenu réel baisse, on achète moins). En allant plus loin encore, l’effet de substituabilité sera d’autant plus important que, bien sûr, des productions nationales existent, mais aussi que ces productions sont suffisamment élastiques pour répondre à la nouvelle demande ( l’offre nationale de poulets peut augmenter facilement, mais à l’inverse l’offre nationale de pétrole restera longtemps bloquée).

Parce que l’euro permet de faire disparaitre tous les coûts de logistique financière (il n’y a plus à acheter à des organismes financiers des couvertures sur risques de change) les entreprises ont pu profiter pleinement des différentiels de rémunérations entre pays ce qui a allongé considérablement les chaines de la valeur. Parce que le contenu importé des productions nationales est devenu considérable pour la plupart des pays, on comprendra aisément que les effets de la dévaluation sur les flux importés sont faibles en volume. Ce qu’on appelle l’élasticité/prix à l’importation en volume est donc devenue proche de zéro dans la plupart des pays (et strictement égal à zéro pour la France).

Bien évidemment, la compétitivité des exportations baisse en Allemagne en cas de hausse du taux de change de la monnaie allemande, mais la baisse des coûts des importations atténue l’effet compétitivité négatif. Tout aussi évidemment, la compétitivité des entreprises françaises augmente en cas de baisse du taux de change français mais cette hausse est partiellement compensée par la hausse des coûts des importations. De ce point de vue, la fin de l’euro et l’apparition de taux de change ne peut que confirmer l’allongement de la chaine de la valeur en Allemagne. Symétriquement elle contestera cette chaine, dans le cas français, avec un outil économique appelé à davantage d’auto-centrage. Comme une réorganisation des chaines de la valeur est consommatrice de beaucoup de temps (le déplacement d’une chaine de fabrication se compte au moins en mois et plus souvent en années) on comprend que l’élasticité/prix des importations en volume peut rester nulle de très longs mois après la fin de l’euro.

Maintenant puisque les exportations des uns – grevées de leur contenu en importations que l’on vient d’examiner- sont les importations des autres, on comprend que très vraisemblablement l’élasticité/prix des exportations en volume ne peut elle- même être très élevée. Elle peut même avoir tendance à baisser avec l’avancée de la mondialisation (elle passe de O,5 dans les années 90 à 0,34 dans les années 2010 pour ce qui est de l’Allemagne et de 0,5 à 0,71 pour les mêmes périodes dans le cas de la France). D’où l’idée souvent affirmée selon laquelle la réapparition des taux de change dans la zone euro ne servirait à rien, alors qu’elle entrainerait une élévation des coûts - probablement élevés- de logistique financière.

On notera toutefois une différence entre France et Allemagne. Compte tenu de ce que nous venons d’examiner, l’Allemagne a davantage à souffrir de délocalisations plus fortes en cas de retour à la monnaie nationale que d’une asphyxie de ses exportations, et ce en raison de la baisse de son élasticité/prix à l’exportation. Cela signifie davantage de « made by Germany » et moins de « made in Germany ». Compte tenu de cette faible élasticité il faudra une forte amélioration du taux de change pour espérer un moindre excédent extérieur. Avec des conséquences sociales probablement difficiles…

S’agissant de la France son élasticité/prix des exportations plus élevée (et qui s’est un peu accrue en raison de sa position en termes de qualité de gamme) peut justifier une baisse du taux de change plus modérée pour rééquilibrer son solde extérieur. Pour autant, elle restera longtemps victime de la difficile reconstruction d’une élasticité/prix des importations réellement positive ( depuis longtemps disparition quasi-complète de tout ce qui relève de la consommation, éléments fondamentaux dans la fixation de la valeur de la force de travail : textile, habillement, cuir, chaussures, meubles, jouets, appareils ménagers et quasiment automobiles, sans compter l’effondrement partiel de l’industrie agro- alimentaire… et donc élasticité nulle de la production et propension à importer considérable). Certes, la baisse du taux de change constituera une opportunité de vente d’actifs extérieurs et donc les premiers moyens d’une relocalisation, mais ceci encore une fois exigera un temps s’exprimant davantage en termes d’années que de mois. Déplacer une branche industrielle n’est pas simple, mais reconstruire des compétences disparues est beaucoup plus ardu.

Résumons avant de conclure :

L’euro -sa préparation et sa construction- constitue une formidable réussite pour l’Allemagne et un mauvais choix pour la France qui adopte un taux de change irréaliste dès les années 90 avec la politique du franc fort dans un contexte de dévaluation des monnaies britannique, espagnole et italienne. L’effondrement progressif et continu de l’industrie manufacturière française remonte à ces années de préparation qui vont mener à la camisole de la monnaie unique et la disparition du taux de change. Ces années détruisent progressivement les ressorts traditionnels d’une politique de taux de change.

Il est logique de voir l’Allemagne accrochée à sa rente monétaire. Ce pays tentera le plus longtemps possible de maintenir la monnaie unique…. aussi en raison de ce qu’elle est la clé de voûte d’un système qui se définit en termes de liberté de circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes…mais aussi en termes d’interdit monétaire et budgétaire. Il est donc fondamental pour l’Allemagne de voir les autres pays respecter les contraintes budgétaires dont les dérives peuvent emporter le système financier…. et la monnaie unique. Encore une fois, l’Allemagne se moque des réformes structurelles de ses partenaires compétiteurs et ne s’intéresse qu’au bon maintien des règles qui permettent à l’euro, en tant que clé de voûte d’une domination, de se maintenir.

Le président Macron, défenseur – sans doute malgré lui - des intérêts allemands et au-delà de la classe sociale bénéficiaire de la mondialisation dans sa version européiste, va se plier à la logique de la dévaluation interne en attaquant le coût du travail et le système social français dès cet été. Nous avons montré dans le billet précédent que cette dévaluation était techniquement très difficile et particulièrement ruineuse. Elle ne peut que conduire à l’attrition voire l’effondrement d’un pays risquant de s’aventurer vers la fin d’un vivre ensemble acceptable.

La dévaluation externe, techniquement plus facile est, elle aussi politiquement dangereuse car elle devra pendant une longue période de temps accepter de payer les dégâts de ce qui fût les conséquences de la construction historique de l’euro : retrouver les marges de liberté par redéploiement de l’ensemble des chaines de la valeur. Même disparu depuis longtemps les pays de la zone continueront à souffrir de l’euro. Souffrance pour le faire naitre, souffrance pour le faire vivre, mais aussi souffrance à liquider les effets de sa disparition.

Ce redéploiement de l’outil de production suppose des efforts plus complexes que ceux consacrés au rétablissement des écluses sur les autoroutes de la finance. Il suppose d’abord un réel effort d’explication pour obtenir la fin de la peur qui, elle seule, maintient les avantages de l’Allemagne et de tous les acteurs bénéficiaires de cette monnaie unique. N’oublions pas qu’elle est, aussi et surtout, clé de voûte d’un système authentiquement mondialiste et dévastateur des classes moyennes à l’échelle mondiale. N’oublions pas que c’est dans son sillage que les autoroutes de la finance avec, en particulier, l’indépendance des banques centrales, ont pu s’affirmer à l’échelle planétaire. Parce que cet effort est considérable et met en cause l’ensemble des constructions idéologiques de ces 40 dernières années, il n’existe pas de force politiques permettant un tel redéploiement. Les débats concernant l’élection présidentielle ont confirmé cette extraordinaire difficulté. Et les recompositions politiques à venir semblent s’éloigner du vrai problème : le doigt désigne la lune et nous continuons à regarder le doigt.

 

 

 

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 08:41

Dans la première partie de notre billet concernant la politique macroéconomique du nouveau Président, nous avons montré que l’Allemagne se souciait davantage de l’équilibre des finances publiques françaises que d’une compétitivité qui viendrait contrecarrer l’énorme excédent extérieur allemand. Le Gouvernement allemand peut d’ailleurs se féliciter d’un président français qui ne conçoit aucun rapprochement avec un président américain qui est, lui, bien déterminé –s’il reste au pouvoir- à mettre fin au mercantilisme allemand.

Nous avons aussi montré que cet équilibre des finances publiques passait par une forte réduction des dépenses correspondant aux modalités très françaises du coût de la reproduction de la force de travail.

Nous avons enfin montrer que la dévaluation interne supposée porteuse d’une amélioration de la compétitivité passe par cette baisse des salaires, laquelle n’est pas à financer, et non par une baisse de la pression fiscale sur les entreprises qui elle devrait être financée. Un argument qui rejoint bien le discours traditionnels des dirigeants allemands sur la France.

Dans ce billet, nous irons plus loin en évoquant les conséquences de la nouvelle politique macronienne en prenant pour point de départ, la baisse organisée de ce coût qu’on appelle plus volontiers « dévaluation interne » et dans le langage bruxellois ou berlinois « réformes structurelles ».

Supposons un pays une demande interne composée de consommation (50) et d’investissements (10). Supposons une demande externe qui n’est autre que les exportations (10). Supposons enfin des importations (20). On en déduit une demande interne (50+ 10 ) qui, additionnée à la demande externe nette (-10), sera égale au PIB (50).

L’économie considérée n’est pas compétitive puisque sa balance extérieure est déficitaire. Le prix à payer est évidemment un fort chômage et dans le cas français -le pays des cigales selon l’idéologie dominante- des agents qui ne produisent pas et qui néanmoins consomment, le tout étant financé par de la dette. Une façon de la rendre compétitive serait de procéder à une dévaluation, proposition impossible en régime de monnaie unique.

Dans quelle mesure la dévaluation interne peut se substituer à une opération monétaire que l’euro rend impossible ?

La baisse des dépenses correspondant au coût de la reproduction de la force de travail (augmentation de la durée du travail, réduction des aides au chômage, réduction du coût de licenciement, baisse directe ou indirecte des retraites, etc.) entraîne mécaniquement une baisse du pouvoir d’achat et donc de la consommation. Cette baisse est néanmoins contrariée par une baisse probable des prix correspondant aux effets complexes de la baisse de la demande globale et de la diminution des coûts pour les entreprises dont les charges salariales sont allégées. Il est aussi à observer que cet allégement correspond aussi à une amélioration des marges des entreprises et donc un taux de profit en hausse.

Quels sont les effets de ces phénomènes sur les demandes interne et externe et finalement sur la compétitivité ?

La situation du pays connaissant ce processus de dévaluation interne sera améliorée si la diminution attendue de la demande interne est surcompensée par une hausse importante de la demande externe. Sans cette surcompensation, il y aurait recul ou simple maintien du PIB. Dans la première hypothèse, le niveau de chômage augmenterait. Dans la seconde, il ne pourrait se réduire que sur la base d’emplois dégradés. Le succès de la dévaluation interne serait d’autant plus grand que la surcompensation serait forte matérialisant ainsi une croissance élevée du PIB.

Examinons le jeu de la dévaluation interne.

Supposons une baisse de 20% de la rémunération totale qui nous ramène globalement à une consommation de 40 et toutes choses égales par ailleurs à une demande interne de 50. Ce n’est que si la demande externe nette devient positive qu’il y a croissance et équilibre extérieur. Supposons une baisse des importations à un rythme supérieur à celui de la consommation (leurs prix relatifs augmentent dans un contexte de pouvoir d’achat déclinant), par exemple une baisse de 30%, soit 6 unités. Comme les prix baissent moins rapidement que les rémunérations, le retour à l’équilibre extérieur suppose une augmentation des exportations de 4 unités (6+4=10), soit 40% de hausse. Cela correspond à une élasticité/prix des exportations anormalement élevée. Par exemple, si les prix ne diminuent que de 10% nous aboutissons à une élasticité supérieure à 4 pour rétablir l’équilibre, ce qui est concrètement très irréaliste puisque l’élasticité empiriquement constatée tourne autour de l’unité.

Plus brutalement, cela signifierait dans notre exemple, avec l’élasticité empiriquement vérifiée, des exportations en hausse de 10%, soit un montant de 11 unités, ce qui se traduit par une baisse du PIB lequel passe de 50 à 47 unités ( 40 de consommation+ 10 d’investissement supposé inchangé+ 11 d’exportations – 14 d’importations). Le bilan est donc désastreux : baisse du PIB et hausse très probable du chômage, chute très importante du revenu et du bien-être et maintien d’un relatif déséquilibre extérieur (-3). Certes, notre raisonnement pourrait être critiqué en ce qu’il suppose un simple maintien de l’investissement alors même que les marges augmentent. Simplement, l’investissement repose sur une anticipation de la demande qui est ici déclinante. Il n’y a donc pas lieu d’imaginer -en dévaluation interne - une relance des investissements, ce qui est concrètement vérifié à l’échelle de l’ensemble de la zone euro.

Bien évidemment, on pourrait se dire que les « réformes structurelles » adoptées ne sont pas suffisantes et qu’il faut aller plus loin. C’est évidemment ce que prévoit le prochain gouvernement au travers de toute une série de mesures :

  • Ainsi celle d’une baisse de pouvoir d’achat se matérialisant par un basculement de plus en plus important du financement de la protection sociale qui est, rappelons-le, partie du coût de la reproduction de la force de travail, par l’impôt. De quoi augmenter les marges des entreprises tout en réduisant la demande globale de ceux qui paieront une CSG plus lourde.

  • Ainsi celle d’une baisse de prix des services en attaquant plus brutalement les professions réglementées et en les soumettant à davantage de concurrence.

  • Ainsi celle d’une baisse de coût du logement dont on sait qu’il fait partie de ces dépenses incompressibles qui maintiennent à un niveau plus élevé le coût de la reproduction de la force de travail française par rapport à d’autres pays, dont l’Allemagne, qui bénéficient d’un coût du logement plus modéré.

On pourrait multiplier les exemples et le prochain gouvernement sera probablement très inventif. Pour autant, les baisses de prix qui s’en suivront, correspondront aussi à des diminutions de revenus et donc des diminutions de la demande globale. Clairement les professions de santé, du droit, de l’immobilier, des services en général, etc. attaquées dans leurs revenus se mettront aussi à moins dépenser très exactement comme les salariés traditionnels du monde manufacturier. On pourra même assister à de véritables contradictions avec un coût du logement que l’on veut réduire, mais un bâti que l’on voudra taxer davantage en raison de son impossible délocalisation…les briques sont un vecteur de médiocre qualité dans la tourbillonnante libre circulation du capital en quête de paradis fiscaux.

Il sera donc très difficile d’obtenir une baisse substantielle des prix permettant, malgré ses effets bénéfiques sur les importations, d’autoriser une chute de la demande interne réellement surcompensée par une hausse significative de la demande externe, c’est-à-dire les exportations.

Parce qu’il est très difficile de faire baisser les prix (n’oublions pas que derrière eux se profilent des stratégies de résistance bien compréhensibles) et parce que l’élasticité des exportations est très faible, la stratégie de dévaluation interne est et restera catastrophique.

Bien sûr on pourrait imaginer une politique industrielle toute entière tournée vers la conquête d’une grande élasticité des exportations. On pourrait, par exemple, mobiliser les marges nouvelles des entreprises pour investir, innover, se lancer dans une montée en gamme de la production, etc. Outre le fait que l’investissement suppose une demande préalable que la dévaluation interne fait disparaitre, il faut aussi savoir qu’une telle politique ne fait pas augmenter mais au contraire, fait baisser les élasticités et de fait, bloque une forte hausse de la demande externe. Partout dans le monde on constate que la montée en gamme correspond plutôt à une baisse des élasticités. C’est évidemment le cas de l’Allemagne dont les exportations sont insensibles aux prix.

La stratégie de dévaluation interne est hélas une voie sans issue, celle qui mène à une ruine collective. Et, ruine collective il y a pour tous les agents insusceptibles de surfer sur la mondialisation donc pour tous les agents intérieurs : disparition de la croissance avec une demande externe incapable de compenser la chute de la demande interne, augmentation du chômage, investissement bloqué et disparition des gains de productivité, baisse des revenus directs et/ou indirects, forte érosion des états-providences, très difficile limitation des déficits publics et extérieurs, contestation croissante du vivre ensemble et, au final, impuissance publique débouchant sur de possibles aventures…

Faut-il donc envisager le retour de l’arme du taux de change ? La réponse n’est pas évidente dans ce contexte général d’élasticités faibles. Pour autant nous verrons prochainement que cette faiblesse n’a pas toujours été le cas et qu’elle est le triste héritage que l’euro nous laissera après sa disparition.

L’euro, pièce majeure de l’ensemble des autoroutes du marché unique et de la mondialisation, continuera de faire mal longtemps après sa mort. L’euro vivant nous a entrainés dans une impasse grandissante dans laquelle le gouvernement Macron voudra nous enfermer davantage dès la fin de cet été. Mais si son inévitable échec aboutit à une explosion et à une réelle prise de conscience, l’efficacité du retour à l’arme politique du taux de change et donc la construction d’un nouvel ordre monétaire, sera un dossier très difficile à gérer.

A suivre….

 

 

 

 

 

 

 

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 17:04

Depuis la publication du billet, de nombreux lecteurs sont intervenus pour le critiquer et en améliorer son contenu.

Une première série de critiques concerne les prélèvements fiscaux auxquels les entreprises françaises sont assujetties dans des proportions bien plus grandes que dans la moyenne de la zone euro (18% du PIB contre 11% dans le reste de la zone). Un tel écart entraine aussi des taux de marge en France beaucoup plus faibles (32% contre 43% dans le reste de la zone) avec bien évidemment des conséquences sur l’investissement. Ces différences sont à examiner de près.

En premier lieu, les prélèvements en pourcentages sont d’autant plus élevés que la production est plus faible. Si le PIB français était plus élevé, à besoins de prélèvements fiscaux identiques en masse, le taux de prélèvement serait plus faible. Inversement, comme la croissance allemande est devenue structurellement plus élevée, on comprend que, cette année, la pression fiscale allemande va continuer de baisser ce qui va aggraver l’écart entre les deux pays. Ce qui compte, dans cette affaire de pourcentage de prélèvement, est autant le numérateur (masse prélevée) que le dénominateur (PIB). Ajoutons par ailleurs que la masse prélevée doit logiquement diminuer si le PIB est plus élevé en raison de besoins sociaux moindres ( moins de chômage, moins d’exclus, etc.) De fait la continuelle montée des prélèvements obligatoires en France est largement due à l’insuffisance de la croissance. Et si les prélèvements allemands commencent à diminuer c’est en raison d’une conjoncture de croissance plus élevée.

En second lieu, le poids des prélèvements résulte aussi du mode de gestion du coût de la reproduction de la force de travail. En France, le salarié reçoit le prix de sa reproduction immédiate : de quoi se nourrir, se loger, etc, en achetant directement sur le marché les biens et services nécessaires à la reproduction de la vie. Par contre, les coûts indirects de la reproduction de la vie : allocations familiales, chômage, maladie , vieillesse, etc. sont quasi entièrement socialisés et passent très majoritairement par la machinerie de la puissance publique. Depuis très longtemps mais surtout depuis la crise, ce coût est payé par les entreprises (prélèvements fiscaux et sociaux) et par de la dette émise par l’Agence France Trésor et par la CADES. Dans beaucoup d’autres pays de la zone, les salariés reçoivent davantage que le prix de la reproduction immédiate de la vie. A ce titre, au-delà de l’achat classique de biens et de services, ils doivent se livrer à l’achat moins classique de la reproduction de la vie lorsque les dits salariés sont malades, sont âgés, etc.

Si donc, il existe une grande différence dans le niveau de prélèvements publics obligatoires cela résulte de ces 2 causes : production davantage bloquée en France et mode spécifique des modalités concrètes de gestion du coût de la reproduction de la force de travail.

Parce que dans l’idéologie macronienne ce sont les prélèvements publics obligatoires qui expliquent la faiblesse de la production, il faut les diminuer en affaissant globalement les charges indirectes liées à la reproduction de la force de travail. Comme il est difficile de s’attaquer au salaire direct en raison des rigidités du marché du travail, ( difficile de supprimer les conventions collectives, les contrats à durée indéterminées, etc) , on s’attaque aux retraites, à la sécurité sociale, la valeur des logements etc.

La seconde série de critiques concerne la dette elle-même. C’est bien la dette publique de la France -et bien sûr toutes les autres dettes publiques- qui, nourrissant les soi-disant cigales…,nourrissent en retour des entreprises allemandes produisant beaucoup plus que les débouchés nationaux du pays. Sans ces dettes, les salariés français ne pourraient pas acheter les marchandises allemandes. La dette publique est donc bien ce qui permet d’équilibrer un monde fort mal organisé[JCW1] où les excédents et déficits commerciaux ne sont en aucune façon pris en considération. Mais cette fort mauvaise organisation nourrit magnifiquement la finance puisque plus de dettes c’est aussi plus de rente, avec par exemple 41 milliards d’intérêts pour le budget français de 2017 pour un déficit global de 67 milliards.

Un monde mieux organisé est ce que nous tenterons d’examiner dans la seconde partie du billet. Toutefois il est clair que la rente sur la dette publique n’est en aucune façon justifiée par des lois générales universelles et intemporelles. L’histoire nous apprend qu’il n’en fut pas toujours ainsi, ce qui nous permet de renvoyer le lecteur vers un livre très éclairant et trop méconnu[1]. Maintenant la théorie « Néochartalienne » de la monnaie confirme l’histoire, ce qui nous renvoie à d’autres publications[2]. Enfin le simple bon sens débouche sur l’étonnement : comment se fait-il que les Etats acceptent de payer un loyer sur leur propre monnaie ?

Pour comprendre ce qui est une évidence masquée, prenons une image : le lecteur connait-il un univers où il serait juridiquement interdit au propriétaire d’un verger d’en récolter les fruits et où , dans le même temps, il lui serait assignée l’obligation d’acheter les fruits d’un propriétaire voisin ? Il est bien clair que dans un monde remis sur ses pieds ce serait sur injonction du Trésor, et bien sûr sous contrôle démocratique, à la banque centrale d’émettre de la monnaie , une monnaie non artificiellement appuyée sur une dette.

 

 

 

[1] « L’ordre de la dette- enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité des marchés » ; Benjamin Lemoine ; La découverte ; 2016.

[2] Nous renvoyons ici à l’excellent blog du trop vite disparu jean-baptiste Bersac et à ses nombreux billet et ouvrage. https://frappermonnaie.wordpress.com/

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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 13:24

En simplifiant les choses, on sait que la richesse produite annuellement par la France est inférieure à ce qu’elle dépense. Cela se manifeste par de la dette publique auprès de souscripteurs étrangers, et cela se manifeste par un déficit des échanges extérieurs. On retrouve là l’idée de « cigale » tant vilipendée : les Français disposent de revenus qui excédent ce qu’ils produisent et qu’ils dépensent sans se soucier des conséquences possibles. En refusant obstinément d’aller plus loin dans l’analyse, donc en se contentant de faits aussi bruts, comment ne pas faire rire le bon peuple au regard de ceux qui, taxés de keynésiens, évoquent la relance par l’accroissement de la demande sous l’égide de l’Etat ?

Concrètement, il faudrait par conséquent diminuer ces revenus excessifs afin qu’ils correspondent à la production. Et c’est bien ce que l’on véhicule à l’unisson : « nous n’avons plus les moyens de vivre comme l’on vit depuis si longtemps ».

On sait que ces revenus dits "excessifs" sont grossièrement des revenus du travail auxquels il faudrait ajouter les revenus du capital. Le capital étant plus mobile que le travail, il faut diminuer les revenus du travail, et surtout ne pas toucher à ceux d’un capital qui pourrait fuir et s’investir à l’étranger. De quoi produire encore moins et élargir le fossé qui fait de ces français de vraies cigales. On comprendra par conséquent que, jamais dans le « langage main Stream », on ne pourra dire que les revenus du capital sont excessifs.

Jadis, les cigales étaient sanctionnées par une baisse du taux de change : la dévaluation facilitait les productions nationales et amputait les revenus réels distribués par la hausse des prix des marchandises importées. Et, bien sûr, cette dévaluation intervenait lorsque les caisses étaient vides : il n’y a plus de devises acquises sur des exportations trop réduites pour payer des importations trop abondantes.

Aujourd’hui, ce mécanisme d’ajustement a largement disparu avec la complexification des échanges et surtout la disparition de l’outil "taux de change" résultant de l’implantation d’une monnaie unique au sein de l’Europe : on échange un euro allemand contre un euro français. Et tant que l’euro existe, il en sera toujours ainsi.

Le lecteur, même averti, pourrait se dire qu’au fond cette monnaie unique est un immense avantage puisque nous pouvons payer nos comportements de cigales en demandant aux banques et à la banque centrale d’émettre suffisamment de monnaie pour continuer la fête et remplir nos magasins de marchandises importées. Les allemands qui nous livrent certaines de ces marchandises veulent être payés en euros et cela tombe bien puisque nous les fabriquons. Hélas, il n’en est pas ainsi et les règles de la monnaie unique imposent une grande rigueur en matière de création monétaire. Il en résulte que faire la fête et inonder le pays d’importations passe par de la dette publique. Propos qui méritent une explication.

On comprend aisément que, globalement, les entreprises produisant sur le territoire n’aiment pas les cigales et menacent de délocaliser si les salariés exigent des rémunérations plus élevées que celles ayant cours dans d’autres pays. Comment faire la fête sous la contrainte de salaires plus ou moins bloqués ? Cela passe largement par de la dette publique et correspond concrètement aux parties du coût global du travail non payé par les entreprises. Mais pour saisir cela il faut passer par Marx. Ce dernier, grand économiste, ne parlait pas de salaire et évoquait l’idée de «coût de la reproduction de la force de travail» laquelle est constituée, outre le salaire direct, de la totalité des dépenses annexes : formation des salariés, soins médicaux, entretien lors des phases inactives de la vie des salariés ( chômage, maladie, retraite), entretien des inaptes au travail (handicapés, accidentés) , etc. Globalement, nous avons derrière ces éléments les immenses dépenses sociales de la France… qu’on ne peut financer en détruisant les capacités productives des entreprises par le biais de la prédation fiscale ( sinon fuite et encore moins de richesses produites). Les entreprises n’acceptent que fort mal de supporter le coût de la reproduction de la force de travail ni par les charges sur les salaires ni par l’impôt. Elles demandent donc à l’Etat de s’en charger pour partie sans lui en donner les moyens…un Etat qui va s’acheminer vers des dépenses sociales en partie financées par de la dette.

Et donc, le chiffre d’affaires des magasins et des entreprises est ainsi partiellement la contrepartie d’une dette publique figurant dans des revenus qui ne correspondent à aucune production. Ce comportement de cigale pourrait sans doute se pérenniser, mais il débouche sur de possibles crises financières d’une grande violence à l’instar de celle de 2008. Quant à nos amis allemands, ils n’acceptent pas d’être payés avec la planche à billets , mais ils ne peuvent non plus accepter d’être payés avec une dette continuellement croissante et vis-à-vis de laquelle la méfiance s’impose. Curieusement, les allemands se nourrissent des cigales sans lesquelles leur production resterait partiellement stockée dans les usines du pays… mais ils s’en méfient puisque de fait cela mène à des crises financières potentiellement de plus en plus dangereuses…

Ce petit raisonnement bien simple que l’on vient de mener, explique pourquoi nos amis allemands ne se soucient pas du déficit abyssal de nos échanges extérieurs, et qu’ils s’intéressent bien davantage à l’équilibre des finances publiques françaises pour lesquelles la solution des réformes structurelles touchant toutes le coût du travail apparaissent comme les véritables solutions…. à notre compétitivité...

Les allemands n’ont aucun intérêt à nous voir plus productifs et ainsi gêner un comportement de fourmi. Il n’existe aucun intérêt à multiplier le nombre de fourmis qui vont se faire concurrence. Ce qui intéresse les allemands c’est le dangereux déficit budgétaire français. Pour eux, l’équilibre budgétaire est une fin en soi. Pour nous, il est le moyen permettant une autre fin qui est la compétitivité.

Il serait temps de mettre en évidence l’ambiguïté des propos des dirigeants allemands repris par les médias. Lorsqu’ils parlent de réformes structurelles pour la France, il s’agit bien toujours de procéder à une dévaluation interne portant sur le seul coût du travail. Mais cette dévaluation n’est que le moyen d’une fin qui est l’équilibre des comptes publics, un équilibre qui sécurise un système financier et donc une monnaie qui est elle-même le moyen le plus sûr de pérenniser l’énorme excédent des échanges extérieurs allemands, et donc un mercantilisme assurant un relatif plein emploi….en Allemagne…

Dans le cadre d’une double propagande massive de soutien au candidat Macron et de décrédibilisation des candidatures souverainistes, les dirigeants allemands ont procédé et continueront de procéder à un calcul coût/avantage au terme duquel il leur faut accepter le risque, à moyen terme, d’une meilleure compétitivité de la France pour sécuriser, au moins à court terme, le dispositif monétaire et financier propre à la zone euro. L’Europe ne se construit avec l’Allemagne que sur la seule base des intérêts allemands. De ce point de vue, le nouveau président français, en procédant aux futures réformes structurelles qualifiées d’indispensables à la France, sera amené à devenir président comprador.

Il est  pourtant des réformes structurelles plus avantageuses : celle de la dévaluation externe que nous examinerons dans un prochain billet en la comparant à la dévaluation interne.

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 05:00

Durant la campagne les électeurs, dans le tumulte politico /médiatique, n'ont rien compris à cette histoire de retour à la souveraineté monétaire. Il est vrai aussi que le monde universitaire est lui aussi resté muet. Nous voudrions ici éclairer la question à parti d'un texte déjà ancien publié sur le blog. Ce texte , même s'il est accessible à tout citoyen, n'est pas de lecture facile et suppose un peu de recul et d'attention. C'est le prix d'une information correcte dans ce  monde nouveau de la post -vérité.

Bonne lecture.

 

Développement:

 

La grande aventure du couple infernal Monnaie/Etat

 

Dans le modèle de la « potentia multitudinis » André Orléan et Frédéric Lordon[1] nous ont donné un explication satisfaisante de la sélection du métal précieux comme base monétaire. Le paradigme de la rivalité mimétique, emprunté à René Girard[2], est sans doute le bon outil pour expliquer que la monnaie, invention des hommes, correspond aussi le plus souvent à un processus d’aliénation, ce que nous appelons la loi d’airain de la monnaie. La monnaie est pure convention sociale, mais elle est aussi, le plus souvent, une implacable contrainte et l’histoire des crises monétaires nous montre qu’il est difficile de s’en affranchir.

Pour autant, la loi d’airain résulte aussi de la progressive montée de l’économie dans les communautés humaines.

 

Montée de l’économie et promotion du métal précieux

 

Lorsque dans les sociétés primitives, le face à face entre individus est permanent, Marcel Mauss[3] nous a appris que, si échange il y a, celui-ci peut être simple échange de dons ou échanges de valeurs économiques, dont le but n’est pas le profit mais simplement celui d’assurer la simple lutte contre l’entropie : il faut bien manger, s’habiller, etc. et donc produire les valeurs d’usages correspondantes dans une quantité suffisante - sans surplus- pour assurer la reproduction de la société. Dans ce type de monde, si des signes monétaires se mettent à circuler, on ne peut les considérer comme équivalents aux nôtres, car ils ne sont probablement pas réserve de valeur et ne sont probablement pas thésaurisés. Les monnaies en question, ne sont probablement pas du métal précieux et ne sont, conventionnellement, que des signes comptables matérialisant le crédit que se font des échangistes, qui se connaissent et vivent par ailleurs dans un tissu social extraordinairement dense résultant du holisme ambiant. Les monnaies correspondantes sont ainsi probablement l’équivalent de nos monnaies locales.

Ces monnaies perdurent le plus souvent alors même que les monnaies, faites de métal précieux, commencent à circuler. Nous avons là des espaces de circulation monétaire qui ne se recoupent pas et les vieilles monnaies servent aux usages communautaires traditionnels (le dedans), tandis que les autres feront circuler des marchandises beaucoup plus impersonnelles car appartenant à des inconnus et véhiculées par d’autres inconnus (le dehors). Dans l’Europe du moyen-âge, on parlait ainsi des « monnaies noires », faites de cuivre, de bronze ou de plomb que l’on opposait aux pièces faites de métal précieux. Toutefois, ce fait historique marque le passage à l’économie et si la simple lutte contre l’entropie persiste dans les cellules domestiques de base, d’autres agents s’adonnent à son dépassement avec le jeu d’un échange qui devient authentiquement économique et marchand. Avec son potentiel d’illimitation.

 

C’est ce bouleversement qui, immanquablement, doit déboucher sur l’aliénation monétaire : le métal précieux est automatiquement « élu » et devient aussi réserve de valeur. Elu car l’élargissement de l’espace de communication (le dehors) fait diminuer le capital social : la confiance, sous-produit du holisme, laisse place à la méfiance envers ceux que l’on connait moins. La monnaie ne peut plus être un symbole que l’on pourrait même ne pas utiliser, si la division du travail était extrêmement réduite. Il faut qu’elle devienne réalité, qu’elle libère de tout engagement et qu’en même temps, elle soit pouvoir d’achat général, éventuellement en attente d’une opportunité. La monnaie de métal précieux, devient ainsi la quintessence de la liquidité et réserve de valeur.

Vertu libératrice avec sa contrepartie aliénante : c’est la perte de capital social qui la met en avant en tant que paravent, face aux risques de ce qui devient l’économie. Elle devient ainsi un substitut de confiance…un ersatz, envers qui la confiance doit, en conséquence, se maintenir.

 

Nous avons là la perspective d’une grande marche vers la loi d’airain de la monnaie.

 

Il ne faut pas qu’elle soit produite malhonnêtement et il faut lutter contre les faussaires, mais en même temps, comme elle est réserve de valeur, son grand penchant est celui de devenir le vecteur de la thésaurisation laquelle va engendrer sa rareté et, probablement, sa dimension récessionniste. Elle risque de se faire trop rare et donc de réprimer l’économie, alors qu’elle résulte de la montée de cette dernière et du passage au dépassement chez les hommes de la simple et si ancienne lutte contre l’entropie. Exigence d’abondance croissante, mais aussi mise en place spontanée d’un mécanisme de raréfaction dépassant largement les raretés naturelles procurées par l’épuisement des mines.

 

Montée du politique et marche vers la centralité monétaire du métal précieux

 

Les hommes se mettent à produire et échanger plus que ce qui est nécessaire aux fins de la simple reproduction de la communauté. Ils vont ainsi connaitre les premières civilisations et parfois les empires correspondants. Mondes qui ont dépassé le strict stade de la simple lutte contre l’entropie et produisent du surplus dont la contrepartie sera une accumulation d’objets symboliques religieux et politiques : temples, objets d’arts, constructions témoignant de la puissance du prince, etc. Formes qui élargiront la fonction Réserve de valeur du métal,  métal qui sera aussi la contrepartie de ce qui est le premier investissement de ce monde nouveau : le surplus, fait d’objets symboliques dans les ordres politique et religieux, est l’investissement « macroéconomique » de ce type de société. Investissement dont le coût est la rémunération monétaire des artistes, artisans, et autres bâtisseurs de temples et de cathédrales.

La montée de l’économie et de la monnaie métallique est aussi celle de la grande aventure étatique.

 

C’est que le politique qui, dans ce type de monde, prend la place des dieux, bénéficie du statut de ces derniers et accapare leur position de créancier infini : l’impôt se substitue, partiellement, plus rarement en totalité, aux sacrifices envers les divinités. Il y aura même parfois concurrence ou complémentarité, et Périclès racontera -nécessité de la guerre oblige- qu’il fallait prélever sur les offrandes et objets sacrés de Délos de quoi financer les armées. Les entrepreneurs politiques sont ainsi - comme les dieux - des créanciers et la dette qu’on doit leur régler est bien sûr variable : dette de vie, esclavage, dépendances diverses, impôt en nature, mais aussi impôt monétaire.[4]

Et là encore, plus les prélèvements sont liquides  plus leur « pouvoir d’achat » est grand, notamment vis-à-vis d’étrangers, individus, simples mercenaires voire puissances politiques étrangères, connaissant la même aventure. On comprend par conséquent que c’est le métal précieux qui logiquement doit devenir « équivalent général », se substituant progressivement à nombre d’autres formes de prélèvements. Les princes deviennent ainsi -fait social émergent et donc spontané- les personnages centraux d’une circulation monétaire plus moderne, celle qui initie l’âge économique de l’humanité. Ce qui permet de comprendre le célèbre adage : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Mais en même temps de comprendre aussi la vocation du métal à être dissimulé et thésaurisé : la guerre peut se manifester à chaque instant et les potentialités récessionnistes du métal sont ainsi récurrentes.

La centralité monétaire est donc fondamentale. Les princes doivent y veiller, empêcher si possible l’exportation du métal, qui par exemple va saigner Rome et devenir l’une des causes de son effondrement et surtout se construire un monopole de la frappe : les hôtels des monnaies. De fait, monnaie et souveraineté se trouvent indissolublement liées. Une souveraineté soudée à la centralité monétaire qui n’est évidemment pas simple à construire si les Etats ne sont pas encore bien clairement et indiscutablement constitués.

 

Une loi d’airain avec laquelle il faudra ruser

 

La sélection du métal, comme effet du fonctionnement de la société, est aussi un fardeau pour le prince. D’un côté, elle affirme sa puissance et son pouvoir de prédation sur ces endettés désignés que constituent les sujets. Mais, en contrepartie, il faut en réguler correctement le flux si l’on ne veut pas faire face à une pénurie, source de récession ou, à l’inverse, risquer une méfiance résultant d’une abondance trop importante. Problème qui reste d’actualité pour nos modernes gouverneurs de banques centrales. Le prince a intérêt à une multiplication des signes monétaires surtout s’il lui devient difficile de pérenniser sa prédation par des voies ouvertement trop violentes : maintien de l’esclavagisme, lourdeurs des corvées, augmentation de l’impôt, etc. La conjonction d’une pénurie de métal par épuisement ou perte de contrôle de mines conjuguée à des résistances croissantes des sujets, peut l’amener à « tricher » au niveau des hôtels des monnaies. Ainsi, en France, le commandement royal de 1358 affirme sans pudeur que l’on doit préférer la monétisation à l’impôt et que le roi doit mobiliser les rentes qu’il tire de la frappe. Fait troublant, qui peut être comparé avec le comportement, il est vrai plus pudique de la BCE aujourd’hui. Cette dernière en achetant massivement de la dette publique espagnole, italienne, etc. va-t-elle soulager les contribuables correspondants ? Comparaison intéressante et sans nul doute à approfondir avec la naissance des « outright Monetary Transactions » (Transactions Monétaires Fermes) de Mario Draghi en septembre 2012.

Maintenant, si les sujets prennent conscience de la politique très classique de dilution, le prince pourra trouver d’autres méthodes, par exemple l’obligation de renouvellement plus rapide de la frappe des monnaies anciennes ou l’émission d’une nouvelle monnaie, voire la simple vente des hôtels des monnaies lesquels deviennent des charges publiques pour une bourgeoisie financière en voie de constitution.

Toute la période qui va de l’éveil de l’économie et de celui de l’Etat jusqu’à leur plein épanouissement avec les révolutions industrielles et le passage progressif à l’Etat de droit, correspond à l’histoire de cette ruse au regard de la loi d’airain.

Pendant très longtemps, la monnaie de papier est une impossible solution à la rareté, d’où des catastrophes bien connues, par exemple en France le système de Law ou celui des assignats. Un autre problème fût celui de « l’élection » de 2 métaux précieux que l’on fait circuler simultanément avec des valeurs légales (la monnaie est un fait de souveraineté) qui ne correspondent pas nécessairement à celles du marché (la monnaie baigne dans l’économie et le rapport des prix de marché de l’or et de l’argent ne correspondent pas nécessairement aux valeurs « politiquement décidées »). Nous avons là, toute la question du bimétallisme et de cette fausse solution qu’était l’Union Latine (1865), voulue par un empereur cherchant peut-être à restaurer un empire et une monnaie européenne unique. Derrière toutes ses tentatives, la « loi de Gresham »[5] s’est très souvent manifestée. Et parce qu’elle fait peur, le métal continuera à manifester son irrésistible puissance. La Grande Bretagne s’y pliera très longtemps et paiera ainsi très cher sa tentative de retour à l’étalon-or dans les années 1920. Organisant la pénurie monétaire, son Etat devait plonger le pays dans un tourbillon récessionniste mettant fin à la grandeur britannique.

La véritable cause de la loi d’airain est bien sûr la fonction réserve de valeur de la monnaie et cette fonction réserve préoccupe des groupes sociaux dont l’existence politique s’affirme en même temps que l’Etat de droit.

 

Loi d’airain et affrontements autour de la rente.

 

Lorsque les princes, prédateurs infinis, saisissent qu’il est de leur intérêt de laisser grossir une masse taxable par le biais d’une prédation plus intelligente, ils laissent l’économie s’épanouir et avec elle le groupe des entrepreneurs économiques. Un dialogue s’introduit petit à petit entre les vieux entrepreneurs politiques ( les princes) et les modernes entrepreneurs économiques. Petit à petit la prédation se transforme. Les créances que s’octroient les princes sur les sujets deviennent insuffisantes et se trouvent complétées par l’obtention de prêts en provenance des entrepreneurs économiques, en particulier financiers. La fonction Réserve de valeur de la monnaie s’épanouit et avec elle la rente, c’est-à-dire le taux de l’intérêt. Phénomène qui développe des endettements publics croissants parfois gérés par la violence de l’Etat endetté : banquiers italiens du moyen-âge, machiavéliques, expulsions des juifs avec extinction juridique des dettes de leurs débiteurs par versement du cinquième des sommes dues au Trésor royal, etc. Les exemples et procédures imaginées sont une mine sans fonds pour l’historien. Exemples et procédures qu’il serait utile de comparer avec les évènements d’aujourd’hui.(Voir développement dans prochain article).

 La marche progressive vers l’Etat de droit aboutit à un partage plus serein de la rente générée par la fonction Réserve de la valeur de la monnaie métallique et, petit à petit, contre un véritable début de partage de la souveraineté monétaire, le prince, beaucoup moins puissant, se trouve plus ou moins assuré de bénéficier des services des banquiers . Ceux-ci acquièrent, le plus souvent sans titres, un véritable droit sur la monnaie légale : ils commencent à émettre du papier au-delà de leurs réserves métalliques, ce qui correspond à un début de transfert de la fonction régalienne d’émission monétaire. En revanche, l’entrepreneur politique, de plus en plus souvent soumis à l’élection dans le cadre d’un marché politique naissant, est satisfait de voir le déficit public couvert par un achat régulier de titres producteurs de rentes. La rente perpétuelle du 19ième siècle est en même temps annonciatrice d’une classe de plus en plus nombreuse de rentiers heureux de voir des déficits publics qui ne sont que la contre-partie d’un style de vie confortable et sécurisant . Ainsi à la belle époque ( en 1900) le service de la dette publique française est-il évalué à 25% du total du budget de l’Etat, lequel représente environ 12% du PIB de l’époque. Cela correspond ainsi à un service de la dette d’environ 3 points de PIB, charge assez comparable à ce que l’on constate aujourd’hui[i][6]. Les entrepreneurs politiques devenus beaucoup plus modestes et ne rusant plus que fort modérément avec la loi d’airain –le franc germinal reste stable tout au long du 19ième siècle- prennent ainsi en charge les intérêts supérieurs des rentiers... comme jadis les princes pouvaient protéger les aristocrates.

La montée de l’Etat de droit, c’est aussi celle de l’idéologie du contrat social et de l’intérêt général. Les entrepreneurs politiques quittent leur statut de prédateur et leur reconduction au pouvoir passe par un marché fort particulier où il est question de services publics dont le coût est financé par un impôt. Le libéralisme croit ainsi mettre fin au prédateur alors qu’il ne met fin qu’à son représentant historique, et laisse intacte la machine à prédater, laquelle pourra fonctionner démocratiquement au gré des majorités parlementaires... ce que soupçonneront les premiers libéraux comme  Benjamin Constant[7],  Fréderic Bastiat[8] ou  Herbert Spencer[9]. Contrat social et intérêt général sont bien une fiction, puisque services publics et impôts ne relèvent pas d’un contrat. Aucun agent n’achète sur un marché, des services publics contre un paiement volontaire : quantité et qualité de services publics et impôts ne relèvent pas de l’échange volontaire entre personnes libres de décider.

Mais un tel âge de l’aventure étatique, celui du contrat social, correspond à une réalité devenue massive : les entrepreneurs politiques ne sont plus que des bâtisseurs d’une majorité permettant leur reconduction au pouvoir, majorité acquise en distribuant divers avantages économiques, directement ou indirectement. La distribution d’aides ou subventions, d’un « crédit à la consommation ou équipements de services publics » est facteur de consolidation d’un contrat social. Ce crédit, qui n’est rien d’autre qu’un déficit public, peut faire l’unanimité des divers groupes sociaux, et se trouve être un bon produit pour assurer la reconduction au pouvoir. Au-delà, il développe un peu plus une communauté d’intérêts et de destin, entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques : la rente, contre-partie de la dette, elle-même contre-partie de la fonction Réserve de la valeur se trouve de mieux en mieux partagée.

Il est pourtant des évènements majeurs qui peuvent mettre en cause la communauté d’intérêts et de destin entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques.

 

Loi d’airain maîtrisée et étiolement de la rente.

 

Lorsqu’à l’illimitation de l’économie pourra correspondre l’illimitation de la guerre et des besoins financiers correspondants (2 guerres mondiales), les limites de la monnaie doivent être définitivement repoussées. Les mines de métal, hôtels des monnaies et bricolages des banquiers privés deviennent des outils dérisoires. Il faut inventer une usine à produire, toujours centralement, de la monnaie. Au-delà des fictions juridiques, il faut que Trésors et banques centrales soient confondus et que les moyens monétaires deviennent tout aussi illimités que la violence militaire.[10] L’apparente mondialisation du 19ième siècle laisse la place à une forte consolidation des Etats-Nations. Curieusement, déficits et dettes publiques devenus aussi gigantesques qu’aux époques prémodernes (France de l’ancien régime, Grande Bretagne de l’époque napoléonienne, etc.) ne sont plus un boulet pour les pays qui -peut-être à l’exception de la Grande Bretagne- décident de ne pas s’en soucier, et préféreront s’adonner aux investissements de reconstruction.  Il est vrai que si Trésor et Banque centrale ne font plus qu’un, la dette publique n’a plus de sens. Cette dernière n’a de réalité que si Trésor et Banque centrale sont séparés et n’ont de contact qu’avec un « curieux marché » où l’Etat (Trésor) est demandeur de monnaie – la monnaie légale, donc la sienne, celle qu’il a « adoubé » - et où la banque centrale se trouve offreuse de cette même monnaie. Sans séparation, plus de marché de la dette et donc plus de dette publique. Dans un tel système où l’unité réelle –au-delà des apparences juridiques et institutionnelles- du Trésor et de la banque centrale est validée, c’est le Trésor qui fixe la quantité de monnaie en circulation et non pas le système financier. De quoi s’interroger aujourd’hui avec l’OMT de Mario Draghi qui fait tant rêver les naïfs : « Pourquoi tant d’argent pour les banques et rien pour les Etats ? ».

Durant quelques 60 années au vingtième siècle, dans nombre de pays, l’unité du Trésor et de la Banque centrale fait que L’Etat retrouve la pleine souveraineté monétaire et cette fois sans risque d’épuisement de réserves métalliques. Ni même de catastrophe monétaire tant il est vrai que la mobilisation de tous les facteurs de production donne davantage de sens que la spéculation. Même l’Allemagne, victime d’une gigantesque inflation, saura avec le docteur Schacht (1932-1936) et ses « effets Mefo »[11], se ressaisir très rapidement en faisant correspondre circulation monétaire et production.

Désormais, dans nombre d’Etats, la production de monnaie s’ajuste à la croissance de l’économie laquelle a pour limite - à la fois supérieure et inférieure- les réserves en facteurs de la production et en gains de productivité. En termes savants, la croissance réelle est proche de la croissance potentielle et l’étau monétaire a disparu et avec lui - au moins partiellement - la rente. Surtout si, comme ce sera le cas de la France, la fusion de la banque centrale et du Trésor correspondant, est telle que le « curieux marché » n’existe plus, tant il est contourné, et que les taux d’intérêt réels (inflation comprise), sont politiquement décidés à un niveau proche de zéro. La rente est ici victime de ce qui sera appelé plus tard « la répression financière ». Ce que Keynes avait appelé « l’euthanasie des rentiers ».

Avec cette monnaie où la fonction réserve de la valeur s’évanouit, il n’y a plus à dire que l’épargne (fonction réserve) génère l’investissement (fonction accumulation). A l’inverse, c’est le souci de la mobilisation de tous les facteurs de la production (plein emploi) qui génère l’investissement financé par création monétaire. La loi d’airain est ainsi maitrisée. Elle n’est pourtant pas morte et les entrepreneurs économiques sauront un jour réorienter les actions des entrepreneurs politiques, dans un sens qui ira vers une grande perte de leur souveraineté monétaire.

Elle n’est également pas morte en raison du comportement des autres souverains monétaires, souverains maitres de lieux dans lesquels elle peut en fonction des circonstances se pérenniser. La fonction réserve de la valeur cherchera ainsi à se maintenir malgré la répression financière, d’où la fuite devant la monnaie, la spéculation etc., qui, mécaniquement, développera le renforcement de l’appareil répressif avec un contrôle des changes rigoureux, l’interdiction stricte de la circulation du capital, etc.

De fait, le souverain moderne, en renforçant l’Etat-Nation crée ou renforce un « dedans » qui ne peut exister que face à un « dehors » lui-même renforcé et qui vient limiter sa souveraineté monétaire.

La montée en puissance de l’Etat-Nation ne fait évidemment pas disparaitre l’économie et, de la même façon que les monnaies noires (le dedans) cohabitaient avec les monnaies d’argent et d’or (le dehors), les nouvelles monnaies souveraines (celles du dedans) se construisent sur la base d’un dehors qui échappe au souverain : l’Euthanasie des rentiers est ainsi un processus toujours limité.

 

 

 

 

 

 

 

Le retour de la loi d’airain de la monnaie.

 

Contrairement aux apparences, la fin de Bretton-Woods avec la décision du président des USA, le 15 Août 1971, de supprimer la conversion en métal du dollar, ne correspond nullement à une nouvelle victoire sur la loi d’airain. Elle est probablement, à l’inverse, une victoire des entrepreneurs de la finance qui, bénéficiant de l’illimitation économique nouvelle correspondant à la mondialisation, se sentent capables de repousser les limites du « déficit sans pleurs »[12]. Le déficit ne doit plus être un problème et la finance américaine est capable par création monétaire de le rendre non limité. Et, au déficit extérieur, le « déficit jumeau » qui peut lui correspondre ( le déficit public), est tout aussi capable de se maintenir, voire de s’élargir par une bonne gestion marchande des titres publics correspondants. A l’époque le président des USA ne se doutait peut-être pas du cadeau ainsi fait à la finance, qui à partir de cette date, va commencer à accroitre sa « part de marché » dans le PIB planétaire. Quelques années plus tard, toute la législation Rooseltienne sera progressivement abolie pour supprimer toute forme de loi d’airain dans la finance. Vaste mouvement qui sera aussi justifié par une recherche universitaire, étrillant le corpus keynésien, au profit d’une nobélisée « théorie des marchés efficients ». La grande machine à fabriquer de la dette …et de la rente, donc machine à financiariser toute l’économie réelle, se met en ordre de marche.

De fait, partout dans le monde, les entrepreneurs de la finance se libèrent de la répression financière imposée par les entrepreneurs politiques…. Et vont reporter les contraintes de la loi d’airain sur les Etats. Nous passons ainsi de la répression financière à la répression des Etats. Car la fin de la répression financière est aussi le retour de la loi d’airain pour les Etats. La meilleure illustration, est bien évidemment la séparation complète des Trésors et des banques centrales, avec des positions extrémistes comme celle de l’Europe ou les banques centrales de l’euro-zone ne peuvent même pas participer aux enchères de la dette publique. Nous avons là le comportement mimétique, l’effet de foule, aussi aidé par le « nouveau savoir » universitaire, qui à la fin des années 80, va imposer partout dans le monde l’indépendance des banques centrales, c’est-à-dire le « curieux marché ».

C’est dire que le rétablissement- au sens du 19ième siècle- d’un vrai marché de la dette publique rétablit la rente avec comme garantie supplémentaire que celle-ci voit son maintien assis sur une politique rigoureuse de stabilité des prix, grand devoir et grand travail des banques centrales indépendantes . Grand devoir et grand travail qu’il faut lire comme fin de la dissolution des stocks de dettes par cet acide qu’était l’inflation. Les banques centrales deviennent gardiennes de la valeur des actifs financiers de toute nature, ce qui libère la finance et ce qui contraint les Etats.

 

Loi d’airain de la monnaie , mondialisation et retour de la « loi d’airain des salaires »

 

Mais si cette fin de la répression est le rétablissement d’une frontière infranchissable entre le monde des Trésors et celui des banques centrales, elle est aussi la fin de la frontière monétaire entre les Etats-Nations. Cela correspond à un autre grand travail : édifier la mondialisation. Edification d’une frontière d’un côté, et disparition d’une autre par ailleurs, vont dans le même sens : la souveraineté monétaire qui avait abouti à la relative maitrise de la loi d’airain s’évanouit à la fin du 20ième siècle.

Les causes de cet immense travail juridique, correspondant à l’édification de la mondialisation sont connues : l’épuisement du fordisme dès la fin des années 60, doit être combattu en recherchant de nouvelles productivités dans les espaces périphériques[13]. Il faut donc agréger aux vieux espaces d’accumulation de nouveaux territoires où les basses rémunérations deviendront des ersatz se substituant partiellement aux gains de productivité déclinants dans les espaces centraux. Ce qui est moins connu, est que cette continuation du fordisme par d’autres moyens, ne peut établir un équilibre entre l’offre globale mondiale et la demande correspondante. Parce que le fordisme national disparait, disparait avec lui l’ensemble des institutions qui garantissaient les débouchés d’une offre rapidement croissante. En termes simples, parce qu’il n’existe plus de mécanismes de redistribution, la pression sur les salaires se fera planétaire et rétablira ce que l’on appelait avant le fordisme la « loi d’airain des salaires » à l’échelle mondiale. De quoi réfléchir à ces « sursauts de compétitivité » passant par une baisse du coût du travail dont le monde s’abreuve aujourd’hui en constatant l’affaissement de la croissance…

Ce phénomène développe ce qu’on pourrait appeler une crise de « l’entrepreneuriat politique » phénomène qui à la surface des choses est vécu comme la « fin du politique » au profit de la dictature de l’économique. Bien évidemment il n’en est rien puisque la mondialisation est elle-même une construction institutionnelle. Simplement les entrepreneurs politiques qui construisent la mondialisation pour faire reculer les limites du fordisme sont obligés de la négocier contre la mise à l’index des Etats- providence…. lesquels étaient une pièce essentielle de ce même fordisme. Difficile dans ces conditions de maintenir la crédibilité d’un entreprenariat politique qui s’était souvent bien construite dans la phase ascendante du fordisme.

Mais « la loi d’airain des salaires » impose une crise mondiale de débouchés où chaque Etat, tente de reporter par une concurrence agressive sur tous les autres, les problèmes qui en découlent. Avec toutefois l’irruption des remèdes miracles désormais offerts par la finance dérégulée. Parce que la fin de la répression financière aboutit au dessaisissement des Etats en matière monétaire, les entrepreneurs de la finance peuvent offrir par la voie de l’endettement une solution plus ou moins précaire à l’insuffisance mondiale de débouchés. Nous avons là la problématique américaine des subprimes qui permettait à des personnes , victimes nouvelles de la nouvelle loi d’airain des salaires, de consommer des revenus qu’elles ne possédaient pas.

Les Etats, qui désormais dépossédés d’une souveraineté monétaire qui avait pourtant évoluée vers une maitrise de la loi d’airain, ne sont pas tous dans la même situation au regard de la finance libérée.

 

Retour de la loi d’airain de la monnaie et rapports de forces différenciés entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance.

 

En dehors de cas très particuliers : Chine, Corée du nord, etc. le nouvel équilibre entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance est un rapport de forces variable.

Pour les pays à monnaie de réserve, il est clair qu’il existe une grande communauté d’intérêts. Ainsi pour les USA, la politique de puissance peut se pérenniser et c’est bien l’industrie financière, qui en augmentant sa part de marché dans le PIB, permet aussi le développement de la part de marché américain dans le total des dépenses militaires mondiales. Le financement de la guerre qui était naguère soumis à la loi d’airain ( il fallait de l’or pour payer les mercenaires) s’en libère au moins temporairement grâce à l’illimitation de la finance. De ce point de vue, la fin de Bretton-Woods, associé au statut du dollar comme monnaie de réserve, est aussi ce qui permettra le gonflement du budget militaire américain avec le financement des guerres associées : Vietnam, Irak, Afghanistan.

Et si le gouvernement américain peut déclarer au reste du monde que le dollar est « notre monnaie et votre problème »[14], il oublie de signaler qu’il est aussi le double intérêt du système politique américain et de ses entrepreneurs de la finance.

 

Pour les pays dont la monnaie ne repose que sur une base légale étroitement nationale, le rapport de force entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques est tout autre, et la loi d’airain s’impose durement à ces derniers sous la forme du « curieux marché » : la rente doit être payée par les contribuables et vient limiter l’éventail des possibles. La classe des rentiers réapparait avec la séparation complète du Trésor et de la banque centrale, avec pour le premier la nécessité d’acheter sa propre monnaie aux correspondants (les banques) de la seconde -une institution qui lui est devenue étrangère, une institution sui generis comme disent les juristes- et les entrepreneurs politiques doivent construire de nouveaux compromis pour conquérir ou se reconduire au pouvoir. Compromis plus difficiles car la séparation entre Trésors et banques centrales correspond aussi à la nouvelle mondialisation qui impose une gestion monétaire très stricte, une prudence fiscale et sociale etc. Investir pour parvenir au plein emploi, n’est plus une décision de politique économique, et il ne faut désormais compter que sur la confiance des marchés.

 

Les pays de la zone euro sont sans doute les plus malmenés dans le retour de la loi d’airain. En dehors de l’utopique fusion des marchés politiques au profit de la naissance d’un Etat européen animé par des entrepreneurs politiques européens, la monnaie unique ne peut fonctionner que sur la base d’une loi d’airain particulièrement stricte. Ici la séparation des Trésors de leur banque centrale ne peut être que radicale. Et l’on se plait à confirmer que la BCE est probablement la plus « crédible » du monde car la plus indépendante des banques centrales du monde.

Comprenons en effet que si cette indépendance n’était pas radicale, le comportement de passager clandestin se ferait tout aussi radical et l’on tomberait très vite dans le célèbre « dilemme du prisonnier » : les entrepreneurs politiques de chaque Etat, auraient en effet intérêt à imprimer des billets dont le coût serait supporté par leurs collègues des autres Etats. Il en résulterait globalement une loi de Gresham au détriment de l’euro que l’on voulait construire. Cette remarque est fondamentale : sans fusion réelle des marchés politiques, l’indépendance de la BCE doit être radicale, et donc le financement des Etats ne peut se faire que par le « curieux marché ». Alors que le « quantitative easing » peut s’imaginer dans les autres pays, par accord entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques, tout en respectant la logique formelle d’une séparation entre Trésor et Banque centrale, cette solution est fort logiquement exclue dans le cas de l’euro zone. Le « curieux marché », qui ici ou là peut plus ou moins être contourné, ne peut être au moins sur le papier que prison monétaire pour les Etats.

Cette situation particulière de l’Euroland peut d’ailleurs être confirmée par le fait que même en disposant d’une législation stricte qui vient limiter les déficits budgétaires ( critères de Mastricht) les comportements de passager clandestin n’ont cessé de suinter de toutes part, et ce en provenance de tous les Etats, sans exception. Cela signifie par conséquent que la zone euro est probablement le lieu où le retour de la loi d’airain est le plus fort, fonctionne le plus au détriment relatif des entrepreneurs politiques, et le plus au profit de l’industrie financière.

Ce point de vue est sans doute confirmé par les récentes décisions de la BCE, concernant le rachat sans limite de titres, et ses fonctions futures dans l’union bancaire européenne en cours d’élaboration. Sans doute des décisions qui sauvent aussi les entrepreneurs politiques incapables de quitter le statut de passager clandestin, mais d’abord des décisions qui favorisent puissamment la rente : les créanciers voient leurs titres garantis. Et si demain l’ensemble du système bancaire européen, avec de fait ses annexes que constituent le « Shadow Banking »[15], passe sous le contrôle de la BCE, le rapport de forces au profit de la finance sera grandement amélioré. Le puissant multiplicateur du crédit dopé par l’OMT de la BCE est « fête » pour la finance et simple « os à ronger » pour les Etats.

Mais là encore, et de façon plus globale il faut nuancer, la finance n’a pas intérêt à ponctionner les Etats jusqu’au défaut, Etats qui doivent rester solvables si l’on veut éviter l’effondrement planétaire. D’où le point de vue dominant du monde financier aujourd’hui : les banques centrales se doivent être très actives sur le marché primaire de la dette publique, pour soulager les Etats et ainsi empêcher le risque d’explosion du système financier dans son ensemble. Comme quoi il n’est pas dans l’intérêt du loup que les moutons soient mourants. Curieuse situation dans laquelle les entrepreneurs de la finance, forts des « savoirs universitaires nouveaux », après avoir acheté aux entrepreneurs politiques l’indépendance des banques centrales, se mettent aujourd’hui à exiger d’elles le financement des Etats.

Bien évidemment l’histoire ne s’arrêtera pas, et ce retour gigantesque de la rente sera un jour corrigé en raison de ses effets dévastateurs à l’échelle planétaire sur les sociétés.

 

Désordres monétaires et paniques sur la fonction réserve de la valeur

 

D’une certaine façon la finance fût le mur de protection qui a permis de maintenir pendant près de trente années l’illusion d’un fordisme par d’autres moyens. C’est elle qui a rétabli l’équilibre entre offre globale et demande globale à l’échelle mondiale : la consommation/dépense américaine a pu s’accroitre malgré des revenus devenus constants (dont la cause était la nouvelle concurrence mondiale), et la production chinoise a pu bondir sous l’effet d’une mondialisation compensant l’étroitesse des débouchés internes. Et ce modèle réduit de mondialisation qu’est la zone euro, a pu reproduire par la finance, le modèle global : le Nord – Allemagne - étant l’équivalent de la Chine et le Sud –Grèce, Espagne, etc.- l’équivalent des USA. La crise de la machine à faire de la dette n’étant autre que l’effondrement progressif du mur de protection, effondrement mettant à nu la grande dislocation des sociétés. Il faudrait pérenniser la croissance de l’endettement pour empêcher le déploiement mondial de la crise de l’économie réelle, mais en même temps cette pérennisation est aujourd’hui impossible.

Les volumineux et confortables coussins de dette retirés du jeu, il ne reste plus pour la survie de tous, que le bouc émissaire de la monnaie : la guerre des monnaies. Guerre elle-même perdue - car jeu à somme nulle - comme le fût la guerre des dévaluations des années 30. Un scénario probable est donc- en taux de change flottants - l’élargissement important des fluctuations déstabilisant l’ensemble des systèmes de prix avec exacerbation de l’activité spéculative. Et une activité spéculative dont l’horizon serait la recherche acharnée, et devenue difficile, de la fonction réserve de la valeur.

On peut donc penser que dans un premier temps, l’effondrement de la finance se marquera par l’élargissement du front de la financiarisation générale des activités humaines : si les monnaies, malgré le fantastique développement de la technologie financière ( « Trackers », « Warrants », « Certificats leverage », « Turbos », « CFD », etc .) ne peuvent plus assurer la fonction réserve de la valeur, alors c’est l’ensemble des autres biens qui sera testé comme salut possible. D’où présentement la bataille planétaire entre régulateurs publics ou privés et industrie financière pour bloquer les tentatives de limitation des activités purement spéculatives. Cela est vrai du dossier de la séparation des activités bancaires, mais cela est surtout vrai de celui de la limitation des activités spéculatives sur les matières premières avec déjà de lourds échecs pour l’intrépide « Commodity Futures Trading Commission » (CFTC) américaine.[16]

Mais comme toujours il est très difficile d’écrire l’histoire de l’avenir.

 

 

[1] « Genèse de l’Etat et genèse de la monnaie », Revue du MAUSS, avril 2007.

[2] « La violence et le sacré », Grasset, 1972.

[3] « Essai sur le don » texte inséré dans le recueil d’articles préfacé par Claude Lévi-Strauss, PUF,1950.

[4] Sur ces questions nous renvoyons au chapitre premier de « Banques centrales, indépendance ou soumission », Jean Claude Werrebrouck, Editions Y Michel, 2012.

[5] Thomas Gresham était un financier anglais du 16ième siècle qui avait constaté que lorsque 2 monnaies circulaient simultanément dans un espace, les agents thésaurisaient la bonne monnaie pour ne financer leurs échanges qu’avec la mauvaise. D’où l’expression « la mauvaise monnaie chasse la bonne »

[6] 2,5% du PIB pour la France de 2013(environ 50 milliards d’euros de rente –service de la dette – pour un PIB d’environ 2000milliards d’euros).

[7] 1767-1830. Cf notamment son célèbre discours de 1819 : « De la liberté des anciens comparée à la liberté des modernes »

[8] 1801-1850. Cf ses œuvres complètes disponibles sur Wikipédia Commons et notamment « Sophismes économiques » ou « Harmonies économiques »

[9] 1820-1903. Son livre majeur : « Le droit d’ignorer l’Etat » (1850) servira de références aux libertariens contemporains et notamment Robert Nozick.

[10] Déjà Joseph Proudhon avait imaginé en 1846 un « projet de réunion de la Banque de France au domaine public ». Rédigé sous la forme d’une loi, le projet stipulait que la banque était « réunie au domaine de la nation et fonctionne à son compte » tandis qu’elle était « placée sous la surveillance des représentants du peuple ». Très curieusement le projet stipulait aussi que la banque « était indépendante du gouvernement ». L’idée fort contradictoire de fusion et d’indépendance était déjà dans la tête de Proudhon

[11] Les effets Mefo, véritables moyens de paiements publics, étaient des reconnaissances de dettes garanties par l’Etat et escomptables à la banque centrale. Au-delà des aspects techniques, l’objectif était d’activer les facteurs de la production durablement non utilisés en raison de la crise, en remettant en circulation la monnaie thésaurisée. Le docteur Schacht qui fût parfois qualifier de « magicien » devait réussir à extirper l’Allemagne de la crise sans accroissement notable de la circulation monétaire. Sur la base d’un désaccord avec Hitler sur le sens à donner à la relance de l’activité, Il quittera ses fonctions ministérielles en 1936 .

[12] Expression de Jacques Rueff –ministre du Général De Gaulle - pour désigner le déficit extérieur américain.

[13] On trouvera développements et explications plus précises de ce qui suit dans le chapitre ­­6 de « Banques centrales, indépendance ou soumission ».

[14] Expression de John Connally Secrétaire au Trésor à l’époque de Richard Nixon

[15] Ensemble du système bancaire et financier parallèle, non soumis à la réglementation bancaire, et pourtant d’un poids presque équivalant au système réglementé.

[16] La CFTC qui avait réussi à imposer aux opérateurs de marché des limites de positions sur 28 produits en 2011 se verra contredite par un juge sur la base d’arguments juridiques qui masquent mal la volonté de ne pas réduire la « liquidité »…en clair la spéculation de la part d’agents très éloignées de l’économie réelle des produits en question.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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