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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 10:47

On va beaucoup parler et échanger durant la campagne électorale. Il est inutile d’en faire la liste tant les idées et mesures proposées seront nombreuses. Pourtant, il y aura des sujets interdits voire complètement évacués. Cela n’étonnera pas les anthropologues qui savent que dans toute société - et ce depuis la naissance de l’humanité - existent des tabous.

Les brefs développements qui suivent vont tenter de nous faire comprendre que le monde présent est victime d’un système financier dont il est exclu qu’il soit maitrisé et contrôlé. Réalité construite par les humains d’aujourd’hui la finance va les surplomber très exactement comme pouvaient l’être les tabous de l’univers magico religieux des premières communautés humaines. Pour cela il faut d’abord comprendre ce qu’on entend par  le terme « tabou », et ce qu’il implique sur le plan social.

 

 Fait social émergent plus ou moins spontanément dans un groupe humain, le tabou est d’abord une croyance sur ce qu’il est interdit de faire et une interdiction dont le non-respect entraine un châtiment assuré par une puissance majeure que l’on craint. Le premier tabou fut probablement l’endogamie, laquelle devait finalement construire bien des aspects de l’organisation sociale à une époque où les contraintes de la reproduction concurrençaient par leur intensité ceux de la production. Ceci mérite explication. On sait en effet qu’à l’échelle de très petits groupes humains, les lois de la démographie -qui ne jouent que pour des grands nombres - ne sont guère vérifiées. En particulier, le  sex-ratio n’est pas équilibré ce qui se traduit par une politique d’exogamie obligatoire à peine de disparition rapide du groupe considéré : un déséquilibre durable en faveur de naissances masculines interdira toute chance de reproduction à long terme du groupe. Historiquement, l’endogamie n’a  probablement pas été politiquement décidée et s’est imposée spontanément. Nul agent politique ne l’a décidée. Ce premier tabou est bien une croyance, un comportement interdit, dont le non-respect entraîne un châtiment majeur : la possible interdiction de la reproduction durable du groupe et donc sa possible disparition.

 On peut se demander aujourd’hui si son équivalent, à une époque où la contrainte de la production est culturellement devenue essentielle, n’est pas le système monétaro-financier. Il y aurait ainsi une relation d’équivalence : le tabou de l’endogamie serait à la reproduction, ce que serait le système monétaro-financier à la production (économie). C’est ainsi qu’il apparait très factuellement qu’il est strictement interdit, en particulier en France et dans l’Union européenne de discuter de l’architecture monétaire et financière, donc d’imaginer une refondation et ce, à peine d’une catastrophe non plus ici côté reproduction mais côté production. Toucher au système c’est entraîner des conséquences économiques gravissimes et le seul fait d’en parler disqualifie socialement et politiquement celui qui s’exprime.

On va donc parler de tout et tout proposer, durant la campagne électorale, mais jamais on ne parlera de la monnaie (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système bancaire (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système financier (il est interdit d’y toucher). On peut tout revoir, tout modifier, sauf un système monétaro-financier, intouchable à peine de châtiment : une catastrophe financière , économique, sociale…dont la force serait infiniment dévastatrice….aussi dévastatrice que ne pouvait être dans l’imaginaire humain la fin de la prohibition de l’inceste.

On pourrait certes prolonger notre lecture anthropologique et vérifier que, si le tabou est chez les humains une chose que l’on ne peut toucher ou un lieu dont il faut rester éloigné, la banque centrale moderne est bien dans ce cas. Les hommes mêmes extirpés de leurs religions primitives et enracinés dans un monde dit de la raison se doivent de rester complétement séparés de l’institution : la Banque centrale est indépendante.

Dans ce nouveau monde le tabou monétaro-financier est autrement dynamique que celui de l’endogamie de naguère. Le champ de la prohibition de l’inceste était peu agité par les quelques clercs qui pouvaient à très longue distance et dans les coulisses de la société le rétrécir ou l’élargir. Tel n’est pas le cas pour le système monétaro-financier qui engendre depuis une vingtaine d’années des étrangetés.

Qu’on en juge :

 -la masse monétaire connait une croissance 4 à 5 fois supérieure à celle du PIB. Ainsi, la base monétaire de la zone euro passe de 1,68 trillion en février 2013 à 6, 14 trillions en décembre 2021, soit une croissance moyenne de 15%, avec dans le même temps une croissance nominale du PIB à peine supérieure à 3%. Qui se pose la question de la cause d’une telle éruption ? A-t-on le droit d’en parler ? Va-t-on en parler durant la campagne ?

- Autre façon de se poser la même question, le bilan de la banque centrale est lui-même en accroissement gigantesque et représente en décembre 2021 plus de 60% du PIB de la zone euro, soit 20 points de plus que le bilan de la FED pourtant aux prises avec les mêmes difficultés. Qui s’en émeut ? La contrepartie de ce bilan se trouve nécessairement sur des comptes. Lesquels ? Peut-on discuter de ces masses liquides gigantesques en perpétuel mouvement ?

-Le poids de la finance est devenu une véritable boursouflure sur le visage de la société : son poids a plus que doublé depuis le début du siècle et selon les modes de calculs (intégration ou non des marchés de produits dérivés, des marchés des changes, du notionnel, etc.) ce poids peut aller jusqu’à 60 fois l’économie réelle. Au-delà, la finance s’est autonomisée par rapport à l’économie réelle et en vient même à la concurrencer puis à la rançonner par divers dispositifs dont celui des rachats d’actions. Ces faits seront- ils exposés et débattus durant la campagne électorale ?

-Les taux de l’intérêt deviennent en Europe, y compris en France, parfois négatifs, comme si le prêteur travaillait volontairement à la construction de sa ruine. Dans ce contexte pourquoi l’investissement notamment investissement industriel n’en profite-t-il pas ? Allons-nous débattre de cette étrangeté ?

- Les capitalistes semblent disparaître au profit d’actionnaires insaisissables se déplaçant à la vitesse de la lumière par le biais d’ordinateurs délocalisés. Des pertes comptables colossales sont gommées par des hausse de cours vertigineuses (néo-banques par exemple).  A quoi cela correspond -il pour les entreprises ? Va-t-on en discuter ?

On pourrait sans doute multiplier ces étrangetés qui hélas n’intéresseront pas les débats tant ils sont tabous : on ne peut les dénoncer comme l’autorité de naguère pouvait dénoncer et punir l’endogamie. Aujourd’hui celui qui ose évoquer ces étrangetés devient immédiatement un dangereux populiste à éloigner des vrais débats et à punir électoralement.

Et parce que le tabou suppose l’éloignement - y compris l’éloignement intellectuel- il sera impossible d’établir la moindre corrélation avec les difficultés de la France depuis le début du siècle :

Qu’on en juge :

  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon d’une maitrise du taux de change et la transformation du paysage économique du pays, la compétitivité n’étant plus mesurée - toutes choses égales par ailleurs- qu’à la capacité à procéder à des dévaluations internes.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies déployées par les grandes entreprises françaises qui vont préférer investir ailleurs pour grandir et croitre (celles du CAC 40) plutôt qu’à investir pour exporter.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies de délocalisations de branches entières (automobile, pharmacie, etc.) avec ses conséquences en termes de montée des importations et faiblesse des exportations.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre perte de substance industrielle (le poids de l’industrie française n’est plus aujourd’hui que 35%  de celle de l’Allemagne contre 50% en 2000) et perte de la maîtrise du taux de change.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre attrition du pays au regard des autres ( baisse relative du PIB par tête français entre 2000 et 2019 comparativement à ses concurrents européens notamment allemand, hollandais voire Belge) et la fin de la maitrise de la monnaie).
  • Plus globalement, il est refusé tout débat entre mise en place du système monétaro-financier européen et affaissement relatif du continent en termes de croissance, la zone euro devenant la zone la plus déprimée du monde.
  • A l’inverse, il est refusé tout débat concernant la réussite relative de la France à l’époque de la maitrise de sa finance et de sa monnaie, époque qui lui avait procuré la plus forte croissance européenne. Il serait pourtant intéressant de comparer les démarches complexes et bureaucratiques envisagées aujourd’hui à l’occasion de la transition énergétique, avec la puissance et la rationalité de celles envisagées au cours de la reconstruction d’après 1945.
  • Mieux, tous les médias louent la réussite de l’euro après 20 années de « bons et loyaux services », et bien sûr oublient ses irréductibles et irréparables défauts majeurs de conception.

Les candidats aux prochaines élections sont ainsi prévenus : ils se doivent de respecter le tabou monétaro-financier à peine d’être très lourdement sanctionné. Ils doivent même le mettre en valeur et promouvoir le respect que chacun lui doit.

Bien évidemment, cette note d’humour ne peut cacher la tristesse de notre déclin. Et il y a lieu d’être triste car manifestement notre nouveau tabou est beaucoup moins justifié que le premier. Le tabou de l’inceste s’est disions-nous probablement construit en dehors du politique en raison de sa base objective. Tel n’est pas le cas du tabou monétaro-financier qui fût une construction complètement politique. De ce point de vue, il peut apparaître plus fragile.

Fausse apparence parce que la-dite construction a mobilisé d’énormes moyens pour arriver au statut de tabou. Et ces moyens seront mobilisés pour faire du système monétaro-financier que l’on a construit un « non- problème », donc un thème qui doit être exclu de tout débat…donc un tabou…

Ne revenons pas sur l’histoire lointaine qui fera de la monnaie, l’or, et du système financier correspondant une contrainte difficile à dépasser avec ses échecs majeurs que furent – en France -le système de Law puis celui des Assignats. Cette longue période fut dépassée avec l’abandon du métal précieux et la reconstruction de la France après 1945. A cette époque, la monnaie n’était pas un tabou et se révélait simple contrainte à maîtriser politiquement, travail qui fut réalisé avec un spectaculaire succès, mesurable par la construction d’une économie industrielle de premier plan tout au long de la 4ème république et les débuts de la  5ème. C’est essentiellement, pour ce qui concerne la France, à partir des années 80 que devait se construire le système présent en tant qu’objet dépolitisé, sacralisé, donc exclu du champ possible des débats d’une élection présidentielle.

Ramené à ce que l’on pourrait appeler abusivement l’euro-système, il est fait de négociations discrètes entre ses vrais propriétaires auxquels est ajouté des captifs de la haute administration, particulièrement le corps de l’inspection des finances. La clé de voûte essentielle qui assure sa clôture est le système des portes tournantes : un banquier devient haut fonctionnaire au Trésor puis redevient financier ou l’inverse. Cette pratique assure l’entre-soi, la maitrise d’un vocabulaire complexe non susceptible d’être appréhendé par les acteurs politiques et donc la construction d’un objet  intouchable  : Qui, par exemple, maîtrise les milliers de paramètres des normes de la Banque des Règlements Internationaux  ? Devenu un univers d’experts, d’ingénieurs de plus en plus nombreux, de scientifiques notamment mathématiciens de haut niveau, etc. le coût d’entrée est devenu trop élevé pour un aventurier politique qui aimerait élargir sa part de marché à l’élection présidentielle. La fin du tabou ne pourrait se manifester que par l’exercice de la raison mais hélas cet exercice est devenu impraticable et il est plus facile de discuter à l’infini des vertus de l’ISF que de l’opportunité des libres  modèles bancaires concernant le calcul de la pondération des actifs.

Et cet abandon de ce qui est pourtant au cœur du politique va être politiquement justifié par des clercs - les économistes- qui au nom de la théorie économique vont approuver la logique de l’abandon : la finance doit s’autoréguler et il est interdit au politique de tenter une réelle réglementation. Nous avons là la seconde enceinte de protection de la forteresse à l’abri des regards du monde.

Alors que les premiers tabous s’échafaudaient probablement dans l’univers du magico- religieux notre très moderne tabou s’est construit dans celui des apparences de la raison et du politique. D’essence complètement politique, il se nie comme objet politique pour mieux sculpter au quotidien  son caractère de tabou.

 

 

 

 

 

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22 décembre 2021 3 22 /12 /décembre /2021 10:22

Le journal Le Monde du 19 décembre dernier lance un article intitulé :  «Le rendez-vous manqué entre économistes et politiques ». Cette non-rencontre est au fond assez naturelle.

Des explications immédiates

D’un côté, nous avons  des personnes luttant  sur un marché politique, un marché où il faut vendre des produits politiques comme d’autres vendent des marchandises classiques. Sans porter de critique déplacée, parce que l’électeur est devenu moins citoyen et davantage consommateur, la configuration marché est de plus en plus celle permettant de comprendre les enjeux. Le vrai sujet étant celui de ce déplacement du statut de citoyen à celui de consommateur.

De l’autre côté, celui des économistes, nous avons des personnes aux prises avec la connaissance des effets des produits politiques offerts : mesures salariales, fiscales, règlementaires, financières, etc. Des analyses souvent complexes mobilisant des outils eux-mêmes d’accès difficile pour le non averti.

Il est donc naturel que le marchand de produits politiques, comme tel ou tel marchand,  ne se soucie pas des effets complexes des mesures prises. Est-il dans l’intérêt immédiat du commerçant de se soucier des effets de ce qu’il vend sur les contraintes, voire les inconvénients, que cela implique quant à la vie du client ?

Toutefois, la non-rencontre entre candidats et économistes est certainement plus fondamentale, ce qui mérite quelques explications.

Une réalité plus fondamentale

En premier lieu, il est historiquement exact que le pouvoir politique repose sur une question d’appropriation des outils constitutifs de la puissance publique, en particulier la loi. Dans un régime dictatorial, l’appropriation a pour but de consolider les pouvoirs du dictateur. Dans un régime démocratique, les choses sont plus complexes. Il y a bien sûr toujours l’intérêt des dirigeants politiques, mais il y a surtout les intérêts des électeurs lesquels ne sont pas identiques et se confrontent. De ce point de vue, l’idée d’un intérêt général est toujours problématique : il est un signifiant sans que le signifié puisse être désigné de manière incontestable.

Les agents sont autour de la loi dans des configurations diverses ou opposées : sa transformation désavantage certains et favorisent d’autres agents. Par exemple, une mesure de blocage des loyers avantage les locataires et désavantage les propriétaires… au moins dans le court terme. Les candidats à l’élection présidentielle, face à des électeurs  -qui  sont de plus en plus des consommateurs, et qui à ce titre ne sont plus qu’une clientèle divisible en segments-  composent ainsi un paquet de propositions qui relève d’une analyse purement marketing. Avec une conséquence considérable : l’immédiateté marchande ne permet pas de proposer des visions d’avenir pour le pays. Tout au plus, peut-on parler de rétablir une croissance dont le sens n’est pas questionné ou de marcher vers plus d’Europe sans savoir ce que cela peut signifier.  

En second lieu, les économistes sont d’une certaine façon d’accord avec les candidats à la présidentielle pour ne pas se rencontrer. Naguère, les économistes étaient d’une certaine façon des théoriciens du global : ils tentaient d’expliquer le tout sans se spécialiser sur les parties. On essayait comme on le fait encore dans les sciences physiques de marcher vers un principe global d’explication de la réalité. En termes savants, on dit que la science doit-être moniste.  Certes, la démarche était difficile et comme aujourd’hui encore pour le clivage entre la physique classique et la physique quantique, il fut impossible de dépasser les clivages entre théorie économique classique, keynésienne, libertarienne, etc. Et ce dépassement est d’autant plus difficile que les théories ne sont pas indépendantes des intérêts économiques et de leur expression politique, ce qui est beaucoup moins vrai dans les sciences exactes. Ce que l’on constate est donc un éparpillement des savoirs, éparpillement facilitant la dépolitisation, avec des spécialités au périmètre de plus en plus limité : économie des transports, économie pétrolière, économie de la santé, économie de l’énergie, économie du travail, etc.  Et un éparpillement qui ne peut que s’élargir au fur et à mesure que la crise sanitaire actuelle semble dévisser ce qui restait des grands savoirs : les théories monétaires…à revisiter complètement, les questions de l’emploi… à revisiter complètement, les questions de l’articulation de l’offre globale à la demande globale…à revisiter complètement, etc. Aucun économiste n’ayant aujourd’hui l’envergure d’un Einstein pour refonder un paradigme global, chacun vivote dans sa spécialité.

Les candidats ne peuvent proposer sur le marché politique, ni vision ni sens, questions devenues éloignées de celui qui est en voie de devenir un simple consommateur de règles ou de droits individuels, par exemple et surtout, sous la forme de « libertés nouvelles » ou de « créances nouvelles ». De ce point de vue, ils sont en plein accord avec les économistes qui, eux non plus, n’ont plus grand-chose à dire sur le fonctionnement et le sens de l’ensemble. A quoi bon se rencontrer pour discuter d’un avenir qui ne surplombe plus le présent ? Il n’y aura donc pas de débat sérieux et approfondi entre économistes éloignés d’une vision globale sur le fonctionnement du monde et candidats fondamentalement éloignés des questions de vision et de sens. Si débat il y a, on sera toujours dans le quasi hors sujet.

Simultanément, les candidats à l’élection présidentielle sont en complet désaccord avec les économistes qui s’intéressent aux conséquences des paquets de propositions politiques. Certes, les économistes d’aujourd’hui vivent dans l’éparpillement mais ils disposent d’outils précis de mesures. Ils sont ainsi bien armés pour contester l’éparpillement des paquets de propositions imaginés par les candidats. Bien armés, ils tentent, pour tout élément du paquet, d’en évaluer les conséquences et savent mieux que quiconque que toute proposition avantage certains acteurs et en désavantagent d’autres, ce que le marchand politique ne peut accepter. Tel est le cas par exemple du paquet « hausse des salaires », paquet proposé par une majorité de candidats car très apprécié. Les économistes savent -certes plus ou moins-  en évaluer les conséquences en termes de dérive des prix, en termes de capacités exportatrices plus réduites et importatrices plus dangereuses, en termes de marges plus faibles, en termes d’emploi plus réduit, en termes de charges sociales diminuées, d’Etat Providence revisité, etc….ce que les candidats refusent de voir. Un candidat, comme tout bon commerçant, ne peut que mettre en avant les avantages du produit proposé et masquer, autant qu’il se peut, les désavantages associés.

Au final, économistes et candidats à l’élection présidentielle n’ont certes rien à se dire, mais surtout ces derniers ne peuvent accepter l’irruption d’un savoir sur ce qui n’est qu’un tas mal ficelé de produits politiques agité devant des consommateurs exigeants et égoïstes. Le marché politique n’a plus les moyens de forger un horizon et participe à l’écrasement du futur sur un présent agité.

 

 

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 14:38

La campagne pour l’élection présidentielle sera très difficile et le risque de déchirure devient extrême. Une partie de l’opinion considère en effet que l’Etat-Nation se désagrège au profit d’une ethnicisation de la société avec effacement du citoyen et émergence de communautés aux projets antagonistes. Au-delà des faits concrets, il convient d’en découvrir l’intelligibilité.

Dans le monde du vivant évolué (oiseaux, mammifères, etc.) on sait que les individus communiquent par le biais d’un langage lequel constitue un élément du patrimoine commun d’un groupe d’animaux. Les humains vont plus loin : ils constituent un patrimoine qu’ils peuvent discuter et faire évoluer et donc, produire une histoire. Ce commun est fait, au-delà du langage, de croyances, de règles, de coutumes, de valeurs, etc. C’est, au-delà, la capacité à questionner, voire s’inquiéter, d’où l’apparition de religions. Ce commun est un fait social : personne ne l’a construit et pourtant il s’impose à tous.

Le fondement du politique

Le commun chez les humains fait nécessairement l’objet d’un enjeu : celui qui peut acquérir un pouvoir sur ce dernier, contrôle de fait la société. Ce qu’on appelle Etat est donc la capture par un ou plusieurs individus, de tout ou partie du commun d’un groupe. Les modalités de la capture sont infiniment diverses et ceux qui en bénéficient peuvent évidemment le  travailler et  le transformer. De façon plus générale, la capture du commun passe le plus souvent par celle du religieux. La raison en est simple et la croyance quasi universelle d’une dette des humains envers l’au-delà est transformable en dette vis-à-vis d’un pouvoir terrestre : l’Etat fait naître l’impôt et la puissance qui en découle. D’une certaine façon, et l’histoire le montre, la capture du commun est une affaire privée. On peut comprendre ainsi que la vie des humains soit infiniment plus riche que celle des abeilles et que, concrètement, on pourra voir émerger des cultures, des Etats divers, voire des civilisations. Avec cette remarque fondamentale que les individus ne sont jamais des unités premières et qu’ils sont toujours façonnés par le commun. Comme nous l’enseigne l’étonnante physique quantique, les objets comptent moins que les relations entre ces mêmes objets. Plus simplement, chez les humains, pour comprendre l’individu, il faut passer par l’interaction sociale.

L’ambition de ceux qui privatisent le commun peut se transformer en situation guerrière et on assistera à la naissance d’Etats composites : les vainqueurs accaparent le commun des vaincus. Concrètement cet accaparement est complexe. Des éléments  de commun sont laissées aux vaincus. Dans les grands Etats, il y aura donc du central et du périphérique (pensons à la France dont le développement fût acquis sur mille années par empilement différencié de provinces autour d’un noyau). Le vrai problème des détenteurs du pouvoir est d’homogénéiser et donc d’élargir le commun qui est le ciment de la société…et donc des pouvoirs. L’Etat Nation à la française apparait ainsi comme une réussite du travail d’homogénéisation mené depuis 1000 ans : surplombant des cultures diverses, donc des communs divers, il arrivait -jusqu’ici paisiblement- à les unir.

L’interaction sociale est surplombée par deux moteurs possibles tous deux inscrits dans le commun capté et travaillé par le pouvoir : le commandement et le marché. Ces deux moteurs fabriquent des comportements et donc une  réalité sociale. Dans l’histoire concrète des humains ces deux moteurs sont de poids et de qualités infiniment différentiés : le moteur du commandement peut être tel que le marché s’en trouve interdit, à l’inverse celui du marché peut devenir monopoliste et affecter tous les espaces de vie. Dans la réalité historique, la combinaison et le poids relatif des deux moteurs sont infiniment variés. Cette même réalité laisse parfois la place à un élément intermédiaire qui est celui de la coopération. Un élément qui peut se rapprocher du marché (entente entre entreprises par exemple) ou se rapprocher du commandement ( gestion de l’eau dans nombre de communautés traditionnelles par exemple).

Le contenu des moteurs « commandement » et «marché».

 Le premier est constitué de règles  prescriptives, finalisées et contrôlées par un pouvoir réel ou transcendant. L’éventail des comportements possibles est ainsi étroit et chacun se doit de respecter un ordre pesant qui le dépasse. C’est le cas de nombre de sociétés historiques qu’elles soient dites primitives ou hautement évoluées. Le second est fait de règles non finalisées et simplement limitatives. Il en résulte une absence de centre de commande et un pouvoir de contrôle qui se borne au respect des règles du jeu du marché.

Le moteur marché peut engendrer a priori un ordre libéral, pourtant il peut aussi engendrer un ordre fermé et totalitaire : celui qui ne respecte pas le marché est hors jeu. Dans son expression la plus parfaite, l’ordre du marché interdit aux humains de changer les règles. C’est bien ce que l’on constate avec ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme allemand qui pèse tant sur la réalité européenne.

De la cohabitation difficile entre « commandement » et « marché »…..

 Les deux moteurs ancrés dans le commun fabriquent des comportements donc des habitudes et règles comportementales. Un américain, qui en raison de son histoire, ne connait que le marché est bien équipé pour jouer avec ce dernier. On dira que les américains sont des entrepreneurs habiles qui savent transformer tout objet en marché. Un indien d’Amazonie qui ne connait que l’ordre finalisé et transcendant aura plus de difficulté à jouer avec un marché dont il reste culturellement éloigné. Plus précisément l’interaction sociale en Amérique se joue à l’intérieur de règles jamais prescriptives et laissant un éventail très large de négociation, d’où une capacité à innover et à voir dans chaque partenaire une opportunité. L’ordre du monde peut ainsi être en permanence révolutionné par des innovations de marché. A l’inverse,  l’interaction sociale dans un monde où les règles sont finalisées, prescriptives et contrôlées il sera plus difficile de faire émerger de l’innovation. D’un côté le déraillement est une opportunité , de l’autre il est un risque à réduire, probablement à interdire.

Lorsqu’historiquement se forme des Etats complexes incorporant des communautés actionnées par des moteurs très opposés, le travail d’homogénéisation du pouvoir n’est pas simple. Il est même souvent absent dans ce qu’on a appelé la colonisation affectant une grande partie de la planète par un Occident où l’ordre du marché devenait de plus en plus important. De très grandes communautés humaines vivant sous des normes éloignées du marché vont ainsi être progressivement confrontées à ce nouvel ordre. Ce qu’on appellera plus tard la mondialisation.

 On comprend ainsi les risques de creusement d’écarts entre des cultures qui seront amenées à coopérer et à cohabiter. Il était plus facile à l’époque de Rome d’intégrer les barbares dans un empire qui ne connaissait pas encore l’ordre du marché. Il est plus difficile aujourd’hui d’intégrer les anciens colonisés à l’ordre d’un marché dont le fonctionnement s’annonce comme une immense accumulation de marchandises fort éloignée des communautés dont l’interaction sociale bride l’offre de ces mêmes marchandises. La lecture du monde deviendra celle de la dialectique du développement et du sous -développement, celle de l’aide   qu’il faudra consacrer à ceux qui restent culturellement éloignés des contraintes du marché, etc. Avec des conséquences inattendues : l’aide peut développer partout de la marginalisation, des comportements de plus en plus inadaptés et au regard des anciennes règles et au regard des nouvelles. C’est le lot de toutes les vieilles sociétés que l’on rencontre sur certains continents où les règles de marché sont devenues hégémoniques : Amérique du nord, Amérique du sud, Afrique, Asie, Océanie. Au-delà de la marginalisation il y aura à constater l’énorme écart de développement, avec une exception de taille, celle de la Chine, où « commandement » et « marché » semblent s’articuler, très curieusement, de façon jusqu’ici assez harmonieuse.

….Dans une France incapable de « recoudre » ce qu’elle  « déchire ».

 La France est une ancienne grande puissance coloniale qui, pour des raisons tenant à un basculement rapide vers le marché, fût amenée à accueillir de nombreuses communautés étrangères à l’ordre marchand. Une situation qui permettait toutefois d’accueillir ces communautés dans des ensembles très organisés - l’ordre Taylo-fordien des grandes usines - qui fonctionnaient pour le marché mais obéissaient à l’interne au principe d’autorité. Lorsque le marché abandonne ces grandes usines, au profit d’organisations beaucoup plus flexibles, les communautés qui, au nom du regroupement familial, continuent à être accueillies deviennent pour partie inadaptées aux nouvelles contraintes du marché. Et parce que les règles du marché ne sont ni prescriptives ni finalisées, elles vont autoriser son irruption sur tous les champs de la vie sociale : il n’y a plus de limite à l’économicité, plus de limite à la marche triomphale du libertarisme. Une réalité qui vient donc heurter l’interaction sociale des communautés accueillies. L’économicité illimitée devient une agression dont le pouvoir peine à prendre conscience.

 La volonté française de maintenir un grand Etat Nation ne reconnaissant pas les communautés mais un projet politique entre en contradiction avec le tout marché. L’Etat Nation est censé fabriquer des comportements de citoyens donc des acteurs encore enracinés dans des règles finalisées, qui ne sont pas celles des communautés accueillies, par exemple la laïcité. Le tout marché, lui, tend à fabriquer des comportements tournés vers l’individualisme radical- devenir entrepreneur de soi-même- le risque et surtout la consommation illimitée. Comportements attendus - déjà difficiles car très responsabilisants et engendreurs d'une "société fatiguée" -et non aisément validés dans l’interaction sociale des communautés accueilles. Là encore les relations entre individus comptent davantage que les individus eux-mêmes. Le grand Etat Nation, pour rester dans son projet de grand Etat, tente d’unir par un grand Etat-Providence. Mais ce grand-Etat providence ne fait qu’enkyster des communautés dans des situations de marginalité. Concrètement existe une contradiction majeure entre Etat Nation à la française et marchandisation illimitée du monde.

Comment expliquer cela dans le tumulte électoral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                

 

 

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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 10:32

La campagne pour l’élection présidentielle sera très difficile et le risque de déchirure devient extrême. Une partie de l’opinion considère en effet que l’Etat-Nation se désagrège au profit d’une ethnicisation de la société avec effacement du citoyen et émergence de communautés aux projets antagonistes. Au-delà des faits concrets, il convient d’en découvrir l’intelligibilité et pour cela il faut prendre de la hauteur en mobilisant les sciences sociales en général.

Dans le monde du vivant évolué (oiseaux, mammifères, etc.) on sait que les individus communiquent par le biais d’un langage lequel constitue un élément du patrimoine commun d’un groupe d’animaux. Il en est de même chez les humains avec une qualité supplémentaire considérable : ils constituent un patrimoine qu’ils peuvent discuter et faire évoluer et donc, produire une histoire. Ce commun chez les humains est fait, au-delà du langage, de croyances, de règles, de coutumes, de valeurs, etc. C’est, au-delà, la capacité à questionner, voire s’inquiéter, qui va construire un universel très divers et qui devient un mode d’interprétation de la vie et de sa finitude, donc quelque chose de nature religieuse. Ce mode d’interprétation de la vie est un fait social : personne ne l’a construit et pourtant il s’impose à tous. Un peu comme ce chant des oiseaux qui n’est autre que de la communication entre individus.

Le fondement du politique

Le commun chez les humains fait nécessairement l’objet d’un enjeu : celui qui peut acquérir un pouvoir sur ce dernier, contrôle de fait la société. Ce qu’on appelle Etat est donc la capture par un individu, un groupe, voire la totalité des individus de tout ou partie du commun d’un groupe. Les modalités de la capture sont infiniment diverses et ceux qui en bénéficient peuvent évidemment travailler le commun pour le transformer. De façon plus générale, la capture du commun passe le plus souvent par celle du religieux. La raison en est simple et la croyance quasi universelle d’une dette des humains envers l’au-delà est transformable en dette vis-à-vis d’un pouvoir terrestre : l’Etat fait naître l’impôt et la puissance qui en découle. D’une certaine façon, et l’histoire le montre, la capture du commun est une affaire privée. On peut comprendre ainsi que la vie des humains soit infiniment plus riche que celle des abeilles et que, concrètement, on pourra voir émerger des cultures, des Etats divers, voire des civilisations. Avec cette remarque fondamentale que les individus ne sont jamais des unités premières et qu’ils sont toujours façonnés par le commun. Comme nous l’enseigne l’étonnante physique quantique, les objets comptent moins que les relations entre ces mêmes objets. Plus simplement, chez les humains, pour comprendre l’individu, il faut passer par l’interaction sociale. De quoi éloigner le discours de l’économiste qui - le plus souvent- part des individus pour constituer un savoir sur le global.

L’ambition de ceux qui privatisent le commun peut se transformer en situation guerrière et on assistera à la naissance d’Etats composites : les vainqueurs accaparent le commun des vaincus. Concrètement cet accaparement est complexe. Des marges de commun sont laissées aux vaincus et le vainqueur ne pourra s’appuyer que ce sur quoi il arrive à s’imposer. Dans les grands Etats, il y aura donc du central et du périphérique (pensons à la France dont le développement fût acquis sur mille années par empilement différencié de provinces autour d’un noyau). Il existe d’autres types de grands Etats avec un modèle très étiré ou très décentralisé qu’on appellera empire (pensons à l’empire Ottoman très éclaté). Le vrai problème des détenteurs du pouvoir est d’homogénéiser et donc d’élargir le commun qui est le ciment de la société…et donc des pouvoirs. L’Etat Nation à la française apparait ainsi comme une réussite du travail d’homogénéisation mené depuis 1000 ans : surplombant des cultures diverses, donc des communs divers, il arrivait -jusqu’ici paisiblement- à les unir.

L’interaction sociale est surplombée par deux moteurs possibles tous deux inscrits dans le commun capté et travaillé par le pouvoir : le commandement ou le marché. Ces deux moteurs fabriquent des comportements ce qui signifie là encore que les individus comptent moins que la réalité sociale. Dans l’histoire concrète des humains ces deux moteurs sont de poids et de qualités infiniment différentiés : le moteur du commandement peut être tel que le marché s’en trouve interdit, à l’inverse celui du marché peut devenir monopoliste et affecter tous les espaces de vie. Dans la réalité historique, la combinaison et le poids relatif des deux moteurs sont infiniment variés et souvent  évolutifs.

Le contenu des moteurs « commandement » et  «marché ».

Mais quel est leur contenu ? Le premier est constitué de règles  prescriptives, finalisées et contrôlées par un pouvoir réel ou transcendant. L’éventail des comportements possibles est ainsi étroit et chacun se doit de respecter un ordre pesant qui le dépasse. C’est le cas de nombre de sociétés historiques qu’elles soient dites primitives ou hautement évoluées. Le second est fait de règles non finalisées et simplement limitatives. Il en résulte une absence de centre de commande et un pouvoir de contrôle qui se borne au respect des règles du jeu du marché. La distinction quant à la nature des règles que l’on évoque fait penser que, dans un cas, on serait dans un espace plus ou moins totalitaire et que, dans l’autre, on serait dans un monde ouvert. Cela est inexact et on a tort de traduire la distinction par les expressions de   sociétés qui seraient « fermées » et sociétés qui seraient « ouvertes ». Le commun d’une société qui ne serait qu’une combinaison de règles non finalisées et simplement limitatives générant une interaction sociale de simple marché peut aussi être accoucheur de totalitarisme. En effet, dans une telle situation, on peut dire que s’il n’existe pas de centre de commande ou pas d’ordre fermé, c’est le marché lui-même qui devient un ordre fermé et totalitaire [JCW1] : celui qui ne respecte pas le marché est hors - jeu. Et dans son expression la plus parfaite l’ordre du marché interdit aux humains de changer les règles. C’est bien ce que l’on constate avec ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme allemand qui pèse tant sur la réalité européenne.

De la cohabitation difficile entre « commandement » et « marché »…..

 Les deux moteurs ancrés dans le commun fabriquent des comportements donc des habitudes et règles comportementales. Les individus sont ainsi enkystés de par le poids -très variable- des deux moteurs. Un américain qui, en raison de son histoire, ne connait que le marché est bien équipé pour jouer avec ce dernier. On dira que les américains sont des entrepreneurs habiles qui savent transformer tout objet ou activité  en marché… y compris en transformant ce dernier en monopole. Un indien d’Amazonie qui ne connait que l’ordre finalisé et transcendant aura plus de difficulté à jouer avec un marché dont il reste culturellement éloigné. Plus précisément l’interaction sociale en Amérique se joue à l’intérieur de règles jamais prescriptives et laissant un éventail très large de négociation, d’où une capacité à innover et à voir dans chaque partenaire une opportunité marchande. L’ordre du monde peut ainsi être en permanence révolutionné par des innovations de marché. A l’inverse l’interaction sociale dans un monde où les règles sont finalisées, prescriptives et contrôlées il sera plus difficile de faire émerger de l’innovation. D’un côté le déraillement est une opportunité , de l’autre il est un risque à réduire, probablement à interdire.

Lorsqu’historiquement se forme des Etats complexes incorporant des communautés actionnées par des moteurs très opposés, le travail d’homogénéisation du pouvoir n’est pas simple. Il est même souvent absent dans ce qu’on a appelé la colonisation affectant une grande partie de la planète par un Occident où l’ordre du marché devenait de plus en plus important. De très grandes communautés humaines vivant sous des normes éloignées du marché vont ainsi être progressivement confrontées à ce nouvel ordre. Ce qu’on appellera plus tard la mondialisation. Dans les espaces relativement vides, l’ordre du marché sera complètement hégémonique et engendrera aux USA un terrain propice au libertarisme et son refus subséquent de tout corps de règles appartenant au pôle opposé

 On comprend ainsi les risques de creusement d’écarts entre des cultures qui seront amenées à coopérer et à cohabiter. Il était plus facile à l’époque de Rome d’intégrer les barbares dans un empire qui ne connaissait pas encore l’ordre du marché. Il est plus difficile aujourd’hui d’intégrer les anciens colonisés à l’ordre d’un marché dont le fonctionnement s’annonce comme une immense accumulation de marchandises fort éloignée des communautés dont l’interaction sociale bride l’offre de ces mêmes marchandises. La lecture du monde deviendra celle de la dialectique du développement et du sous -développement, celle de l’aide   qu’il faudra consacrer à ceux qui restent culturellement éloignés des contraintes du marché, etc. Avec des conséquences inattendues : l’aide peut développer partout de la marginalisation, des comportements de plus en plus inadaptés et au regard des anciennes règles et au regard des nouvelles. C’est le lot de toutes les vieilles sociétés que l’on rencontre sur certains continents où les règles de marché sont devenues hégémoniques : Amérique du nord, Amérique du sud, Afrique,Asie, Océanie. Au-delà de la marginalisation il y aura à constater l’énorme écart de développement avec une exception de taille celle de la Chine où « commandement » et « marché » semblent s’articuler de façon jusqu’ici assez harmonieuse. Avec une grande question toutefois :  un corps de règles prescriptives et hautement finalisées peut-il cohabiter durablement avec un corps de règles simplement limitatives et jamais finalisées ? Peut-on à la fois dérailler et innover et en même temps rester sur les rails d’un monde construit et dont il faut assurer la pérennisation ? Quelle est la nature profonde de l’interaction sociale en Chine ?

….Dans une France incapable de « recoudre » ce qu’elle  « déchire ».

 La France est une ancienne grande puissance coloniale qui, pour des raisons tenant à un basculement rapide vers le marché, fût amenée à accueillir de nombreuses communautés étrangères à l’ordre marchand, et donc étrangères à la contrainte des règles comportementales qui lui sont associées. Une situation qui permettait toutefois d’accueillir ces communautés dans des ensembles très organisés (l’ordre Taylo-fordien des grandes usines) qui fonctionnaient pour le marché mais obéissaient à l’interne au principe d’autorité. Lorsque le marché abandonne ces grandes usines, au profit d’organisations beaucoup plus flexibles, les communautés qui, au nom du regroupement familial, continuent à être accueillies deviennent pour partie inadaptées aux nouvelles contraintes du marché. Et parce que les règles du marché ne sont ni prescriptives ni finalisées, elles autorisent son irruption sur tous les champs de la vie sociale : il n’y a plus de limite à l’économicité, plus de limite au déraillement et marche triomphale vers le libertarisme. Une réalité qui vient donc heurter l’interaction sociale des communautés accueillies. Le refus de toute limite à l’économicité, par exemple la préservation d’un autre ordre humain, devient une agression dont le pouvoir peine à prendre conscience.

 La volonté française de maintenir un grand Etat Nation ne reconnaissant pas les communautés mais un projet politique entre en contradiction avec le tout marché. L’Etat Nation est censé fabriquer des comportements de citoyens donc des acteurs encore enracinés dans des règles finalisées, qui ne sont pas celles des communautés accueillies, par exemple la laïcité. Le tout marché, lui, tend à fabriquer des comportements tournés vers l’individualisme radical- devenir entrepreneur de soi-même- le risque et surtout la consommation illimitée. Comportements attendus et non aisément validés dans l’interaction sociale par les communautés accueilles. Là encore les relations entre individus comptent davantage que les individus eux-mêmes. Le grand Etat Nation pour rester dans son projet de grand Etat tente d’unir par un grand Etat-Providence. Mais ce grand-Etat providence ne fait qu’enkyster des communautés dans des situations de marginalité. Concrètement existe une contradiction majeure entre Etat Nation à la française et marchandisation illimitée du monde.

Comment expliquer cela dans le tumulte électoral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                

 

 


 [JCW1]

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11 décembre 2021 6 11 /12 /décembre /2021 08:11

Pandémie et grande peur climatique sont porteuses d’effets  conjugués sous la forme d’un processus généralisé de digitalisation du monde. Et cette digitalisation, simple moyen, affecte bien évidemment le capitalisme de l’économie réelle comme il affecte le capitalisme financier.

La digitalisation s’apprécie d’abord au plan micro et méso-économique.

Au plan micro, il s’agit de rechercher des gains de productivité par une automatisation accrue des process, celle permise par exemple par les nouvelles  chaînes de robots connectés. Cette recherche donne naissance à une multitude d’entreprises dites du numérique, des biotechnologies, de la santé, du dernier kilomètre, du big data, de la fintech, avec évidemment tout ce qui de près ou de loin se rapproche de l’intelligence artificielle. Cette automatisation généralisée signifie aussi parfois le retour à un taylorisme d’un autre âge, par exemple celui constaté dans la livraison en France d’un milliard de colis annuel dans le e-commerce. Il s’agit aussi de construire des protections contre les secousses nouvelles qui apparaissent sur les chaines de la valeur, par exemple celles de considérables fluctuations de prix, d’où un fantastique développement des positions non commerciales sur les marchés à terme (par exemple 600 000 contrats présents, donc des paris, sur le seul marché du bois de construction contre zéro contrat avant la pandémie). Il s’agit également de s’avancer vers les problématiques d’un télétravail aux conséquences inexplorées et pourtant probablement considérables. D’où de grandes questions : Nouvelle fracture sociale entre les assignés aux postes physiques et un back office de plus en plus éloigné ? Séparation beaucoup plus radicale entre cols blancs et cols bleus ? Déliaison sociale dans un monde -l’entreprise- qui était l’un des derniers lieux de socialisation ? Salariés, notamment cadres, redevenus simples mercenaires ? Fin d’une commune culture faite de codes respectés ? Forme modernisée du vieux travail à domicile à l’aube du capitalisme industriel ? Nouvelle forme de délocalisation dans une mondialisation renouvelée ? Quel avenir pour les locaux libérés ? Quelles conséquences pour les services associés (repas, transports, etc.) ? S’agit-il des prémices d’une future expulsion des derniers gagnants nationaux de la mondialisation ? Quel bilan coûts/ avantages ?

A mi-chemin entre le micro-économique et le méso-économique, il s’agit de mesurer les conséquences d’un choix très particulier de la protection des communs. C’est finalement le marché -et non la gouvernance polycentrique chère à Ostrom- qui doit prendre en responsabilité la transition climatique. Dans ce paradigme, les atteintes au milieu naturel sont une défaillance du marché qu’il faut éradiquer par des incitations et un marché des droits à polluer. Pour défendre la nature contre la prédation capitaliste, il s’agit de transformer la nature en capital. D’où un nouveau champ d’investigation pour la finance avec les expressions correspondantes : « finance durable », « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE), « financement participatif », « Investissement à impact » etc. D’où la volonté de monétiser la performance non financière des entreprises avec la construction de nouvelles formes de comptabilité….

Avec des conséquences gigantesques si le prix du carbone devait s’accroître de façon importante. Ainsi quel impact sur les bilans consolidés des 6 grands groupes bancaires (BNP, SG, Crédit Agricole, BPCE, Banque Postale, Crédit Mutuel) dont l’impact carbone est 7,9 fois supérieur à celui de la France ? Quel impact sur la valeur des cryptomonnaies privées qui, utilisatrices de Blockchains, consomment des quantités considérables d’électricité produites à partir de matières premières carbonées ? Sur le plan méso-économique des branches entières sont dès aujourd’hui soumises à de grandes contraintes et surtout de grandes interrogations quant à leur avenir : industrie automobile, industrie pétrolière aux actifs carbonés gigantesques, Aéronautique, industries cimentières et bétonnières, sidérurgie, cristallerie, etc.

Et dans ce contexte, il faut se souvenir des propos visionnaires tenus par John Perry Barlow dans le Davos de 1998 : «Gouvernements du monde industriel, vous, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande  de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté là où nous nous rassemblons. »  Effectivement, les « grandes peurs » qui précipitent l’accélération de la digitalisation généralisée font naître des entreprises monopolistiques (GAFAM) qui, elles-mêmes, questionnent la souveraineté classique. Comment ne pas s’inquiéter de l’avenir de la Grande Distribution française, notamment les difficultés du groupe Mulliez  face à AMAZONE après une expérience malheureuse avec ALIBABA ? Quel avenir pour les 3,5 millions de salariés français dans la Grande Distribution ? On pourrait multiplier les questionnements.

Sur le plan macroéconomique, il est inutile de rappeler les effets de la première grande peur, celle de la pandémie. On sait simplement que raréfier brutalement l’offre globale tout en maintenant les revenus présente des conséquences évidentes : maintien d’entreprises zombies, une rémunération du travail qui passe directement par l’Etat comme au temps du « Speenhamland System » anglais du 18ième siècle, un déséquilibre public en très forte hausse,  un déséquilibre extérieur accru, un recul de la consommation et une hausse de l’épargne, un désœuvrement débouchant parfois vers une  « démocratisation » des activités boursières elles-mêmes équipées de nouveaux « produits » : « non-fungible tokens » (NFT), « Exchange Traded funds » (ETF) spécialisés dans le jeu de la conquête spatiale, etc. La spéculation sur la virtualisation généralisée ne connait plus de limite.

Plus important serait de s’interroger sur les effets de la seconde grande peur sur le climat avec les décisions concernant le prix du carbone. Les coûts macroéconomiques concernent d’abord l’augmentation générale des prix à la consommation. Il ne s’agit pas de l’actuelle hausse des prix qui résulte des secousses sur les chaînes de la valeur et qui ne seront probablement pas durables. Pour autant existe une vraie controverse sur un retour de l’inflation. Pour les optimistes il existe une indexation assez générale du cours des matières premières sur le pétrole et les USA disposent aujourd’hui du pouvoir politique de fixer les prix par action sur le volume des réserves stratégiques et surtout le contrôle de l’extraction. Pour ces optimistes l’inflation ne serait pas durable et déjà le cours du brut baisse. Pour d’autres l’inflation serait durable et affecterait de façon très différentielle les pays de la zone euro, avec des chiffres qui interrogent : 8% pour la Lituanie, mais simplement 2% pour le Portugal, ce qui pose et repose la question de la divergence croissante entre pays…et la stabilité de l’Euro.

  Au-delà il faudra - sur le moyen et le long terme - évaluer les conséquences de l’intégration de la taxe carbone sur la totalité des émissions de gaz à effets de serre. L’étude de Diego Kansig de la London Business School tend à montrer un lien entre prix du carbone et nombre de brevets déposés au titre de l’énergie verte, avec effets rapides sur la transformation des combinaisons productives et une production plus décarbonée. La demande globale correspondante se transforme qualitativement avec un maintien des dépenses des ménages aisés et une chute significative de celles des ménages à bas revenus. L’étude conclut que la taxation carbone est efficiente pour la modification de l’architecture générale  de la production, mais  qu’elle doit s’accompagner de sa redistribution vers les ménages les moins aisés. Le coût de la transition énergétique varie en fonction des pays, de leur niveau de diversification, et de leur niveau de développement. La France dispose de ce point de vue d’un avantage reposant sur son parc électronucléaire, avantage qui peut encore être contesté par Bruxelles dans sa classification taxonomique. Inversement le mode d’occupation du territoire avec la dispersion de l’habitat augmente les couts et interroge probablement sur les modalités de la redistribution en France: faudra-t-il être plus sévère avec les couches sociales plus  défavorisées qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre en raison de leur éloignement des grands pôles économiques ?

 

 

La digitalisation accélérée sur un monde qui veut rester complètement marchand -y compris pour vaincre la « grande peur » sur le climat- facilite (comme précédemment rappelé) le champ d’action de la finance. Puisque tout est marchandise et que tout peut être représenté par des chiffres, il apparait assez logique que la finance soit à priori la grande gestionnaire du monde : les professionnels de la politique se doivent de devenir de simples collaborateurs des professionnels de la finance.

Ainsi que allons tenter de le montrer les choses vont pourtant devenir plus complexes.

Sans aborder ici la question de « l’Union bancaire » qui relève des problèmes liés à la monnaie unique, il faut savoir que le  système bancaire devient  étrangement menacé par la financiarisation généralisée. Au-delà de son actif bilantaire lourdement carboné, il est aussi menacé directement par la digitalisation généralisée. Il est menacé d’abord par les nouvelles banques en ligne, mais il est aussi menacé par les nouveaux moyens de paiement qui, de fait, assurent une marginalisation progressive du système bancaire classique. Il y a d’abord la disparition de la monnaie fiduciaire qui ne correspond pas au soulagement normalement attendu s’il est remplacé progressivement par la multitude des cryptomonnaies privées. On peut aussi souligner le poids de ces cryptomonnaies qui, de fait, font disparaître des ressources à un moment où la décarbonisation des bilans imposera de multiplier les provisions sur les actifs ( aujourd’hui 1000 milliards de dollars sont transformés en bitcoins et assèchent, en collaboration avec quelque 15000 autres cryptos, les comptes figurant au bilan des banques). De ce point de vue, la nouvelle informatique et en particulier la technologie blockchain permet aujourd’hui d’assurer une grande partie des métiers bancaires en se passant de toute forme d’intermédiaires. Alors que les paiements étaient jadis le fait d’un système solidarisé par une banque centrale, ils peuvent aujourd’hui se passer de tout système. Un peu comme si le matériel roulant de la SNCF pouvait se passer des voies ferrées.  La banque risque ainsi de devenir dans un monde entièrement digitalisé la voiture hippomobile à l’époque de l’industrie automobile. Le système tente de survivre en nouant des interdépendances avec les géants de la tech, en pratiquant le « beyond banking » et en multipliant d’autres interdépendances avec la finance de l’ombre.

Face à cette situation, la Banque centrale mène une stratégie ambigüe : devenue proto-Etat en garantissant la solvabilité des acteurs principaux (Etat et système financier global) qui eux-mêmes garantissent la solvabilité de tous les autres au regard des « grandes peurs », elle prépare déjà le monde de demain. Parce que nouvelle institution assurant- à l’intérieur de l’espace marchand- l’ordre chez les humains elle est bien une sorte d’Etat en formation. La « guerre de tous contre tous » est ainsi contenue par le proto-Etat banque centrale.

Cette activité de proto-Etat -qui se ramène à monétiser toutes les dettes et maintenir à flot la valeur des actifs- développe d’innombrables effets pervers souvent recensés : taux d’intérêts négatifs ou proches de zéro, maintien d’entreprises zombis, inflation des actifs avec bulles financières et immobilières, etc. Sachant qu’il est devenu impossible pour la Banque centrale de compenser les effets pervers principaux et qu’il faut pourtant continuer à éviter que les « grandes peurs » se transforment en panique, la réflexion se porte sur l’interdiction des cryptomonnaies et leur remplacement par une cryptomonnaie de banque centrale. Une réflexion qui devient sous la houlette de la BRI un grand projet.

Il y a d’abord la prise de conscience que les cryptomonnaies sont une menace pour les banques, pour l’économie, et pour la société : aucun investissement économiquement et socialement utile, impossibilité technique de gérer de grandes masses de transactions à l’instar de Visa ou Mastercard, participation au détournement d’une épargne à investir dans l’économie réelle vers  une inflation d’actifs spéculatifs, instrument de blanchiment de revenus illicites, aucune transparence, aucune sécurité,  etc. Mais il y a ensuite la prise de conscience par les autorités monétaires que la nouvelle technologie numérique permet de construire un système financier permettant de mieux contrôler l’activité bancaire et financière dans des conditions nouvelles : gains de productivité, confiance pour l’ensemble des agents, possibilité de mettre un terme à l’ensemble des dérives d’un monde insuffisamment régulé.

Dans son sens le plus fort, la cryptomonnaie de banque centrale peut faire disparaître tout ce qui constitue l’infrastructure monétaire du système bancaire actuel. Elle peut renouer avec le slogan de  « destruction créatrice » cher à Schumpeter. Les moyens sont simples : chaque agent (Etat, ménages, entreprises) dispose d’un compte à la banque centrale laquelle effectue automatiquement les milliards d’opérations journalières entre les participants. Clairement ce que fait le système bancaire au quotidien, c’est-à-dire assurer la circulation de la monnaie entre tous les agents, la banque centrale équipée de sa monnaie numérique peut l’assurer dans des conditions de rapidité et de sécurité incomparables. Il n’est plus besoin de rails pour faire circuler la monnaie. Il n’est plus question de tensions sur un marché monétaire fait de méfiance concernant la solvabilité de tel ou tel partenaire bancaire. Il n’est plus question de « bank run » et des paniques associées. A l’échelle de la zone euro, la nouvelle monnaie numérique peut aussi techniquement assurer une union des transferts entre pays cigales et pays frugaux : les soldes « Target 2 » deviennent invisibles. Bien évidemment il ne s’agit que d’un masque, mais la métamorphose partielle de la Banque centrale en véritable Etat permet, à priori, de mieux sécuriser l’attelage. Au final on pourrait imaginer un partage des tâches entre banque centrale qui aurait le monopole de la création et d’une infrastructure monétaire en law cost , et les banques, qui privées de la création, conserveraient toutes les opérations classiques sous la houlette de la Banque centrale….en espérant que l’Etat reprenne un maximum de responsabilité dans le cadre d’une politique économique capable d’assurer la maitrise des « grandes peurs ».

Il est difficile d’aller plus loin dans cette réflexion tant il est vrai que propositions/décisions et résistances de la finance seront d’une extraordinaire puissance. La finance d’aujourd’hui est autrement puissante que les producteurs de calèches d’hier face à l’industrie automobile naissante. Au surplus la banque centrale fonctionnant encore au service de la finance, il lui sera difficile de faire sécession puis de se renier. Pour autant elle pourrait trouver l’appui des entrepreneurs politiques qui eux-mêmes prendraient conscience de leur servitude au regard de la finance et appuieraient- voire prendraient en charge- un projet de grande transformation.

 

 

 

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1 décembre 2021 3 01 /12 /décembre /2021 17:32

L’élection présidentielle est importante en France dans la mesure où elle confie d’immenses pouvoirs à l’élu. Ces pouvoirs sont la possibilité d’agir sur les outils traditionnels de ce qu’on appelle la puissance publique. Sachant que, dans toute communauté humaine, ces outils sont en position de capture par ceux qui y ont accès, le but de l’action politique en démocratie est la montée de la qualité d’un vivre ensemble, sans doute proche de celui proposé par le philosophe politique John Rawls[1]. Ce but peut se traduire en objectifs hiérarchisables.

 

Les objectifs fondamentaux

1- Parmi les facteurs fondamentaux du bien vivre ensemble, il y a l’importance de la classe moyenne. Plus cette dernière est large, en position quasi hégémonique, et plus l’ensemble est apaisé :  confiance entre agents, confiance en l’avenir, confiance et respect dans la démocratie, émancipation visible, recul du communautarisme, avec au final entropie faible et « capital social » élevé. Plus la classe moyenne est en position quasi hégémonique et plus le risque du passage de la société multi-culturelle à l’ethnicité rigoriste recule.

2 - Le dirigeant politique idéal est celui à qui sont confiés les outils de la puissance publique, et ce en vue de la reconstruction d’une classe moyenne aujourd’hui en déshérence. Cela concerne la France et au-delà l’ensemble de l’Occident, mais aussi l’ensemble des pays « émergés » victimes de ce qu’on appelle aujourd’hui l’impossible « moyennisation ».[2]

3 - L’immense classe moyenne à reconstruire n’est pas celle d’hier. Elle est celle de demain et à ce titre doit faciliter l’épanouissement des nouvelles aspirations : émancipation, autonomie, inventivité, dynamisme, conception nouvelle de l’Universel, etc. Sans renier les anciennes : méritocratie, égalité, solidarité, etc.

4- L’objectif de reconstruction d’une immense classe moyenne doit tenir compte de ce nouveau logiciel dans lequel le futur ne s’enracine plus dans les grands paradigmes narratifs, mais  se contente de quête de bien-être matériel et immatériel. Ce bien-être se conçoit au regard de plusieurs paramètres :

  • La dimension environnementale qui déplace le combat pour la patrie de naguère en  combat pour l’habitabilité de la maison commune d’aujourd’hui c’est-à-dire  la nature. Ce  combat doit aussi  assurer la subordination de l’économie aux fonctions régulatrices assurées par le milieu naturel. 
  •  La valeur liberté qui, s’enracinant dans un cadre protecteur, cherche pourtant à s’en affranchir (fin de la modernité, fin des pyramides hiérarchiques, corrosion de toutes les institutions, développement du « pair à pair » radical et rejet des « tiers »). 
  •  La valeur égalité qui, avec l’objectif d’une hégémonie de la classe moyenne, devient simple conséquence et donc indicateur du résultat d’une politique. Cette valeur est combinaison complexe de l’idée de « justice-résultat » associée à celle d’une « justice procédurale »[3].

Les moyens principaux

1 – Mettre fin à tous  les programmes de réformes dites « structurelles » qui détruisent l’identité fondamentale de la France. Cela suppose selon le mot de Braudel d’accepter que la « main du passé sculpte encore le présent » et qu’à ce titre soit respectée la tradition pluri-séculaire de la concentration politique et administrative. Il s’agit d’arrêter le processus d’affaissement de la loi, celui de la promotion de la norme foucaldienne ou de la règle ordo-libérale , la dérive des autorités dites indépendantes, l’engloutissement de l’Etat dans la marchandisation généralisée, la « déconstruction » généralisée, le suivi de prétendus modèles, etc. En résumé, il s’agit d’arrêter les agressions contre l’identité culturelle du pays.

1 - Les outils de la puissance publique doivent tout d’abord être maîtrisables, ce qui passe par le retour de la pleine souveraineté, sans laquelle le « Démos » se trouve contesté et emprisonné. Contesté aussi bien par l’extérieur (Union européenne) que par l’intérieur (haine de la Nation dans certaines nouvelles communautés), la souveraineté du pays s’exerce dans le cadre du respect de la souveraineté de tous les autres.

2 - Considérant que le revenu de citoyenneté et autres primes d’affaissement[4] de la valeur travail sont  peu engendreuses de lien social (risque d’entropie élevée et capital social faible), il faut admettre que la valeur travail - même revisitée par des aspirations nouvelles (autonomie, réalisation de soi, etc.)-  reste aujourd’hui encore l’instrument fondamental de la socialisation. La valeur travail ainsi associée à celle de liberté plaide pour une société à économie de marché, ce qui est différent d’une société de marchés. La reconstruction d’une immense classe moyenne passe par le rétablissement d’un plein emploi productif de qualité. Plein emploi autorisant une croissance inclusive forte, la fin du déséquilibre extérieur du pays et le souci de l’équilibre extérieur des autres pays.

3 - Dans une réalité qui confirme que le monde restera celui de la cohabitation concurrentielle entre Etats-Nations, l’arme financière, dans sa dimension « taux de change », est un outil fondamental au rétablissement du plein emploi : elle est – par l’architecture du système de prix qui en découle- un filtre entre un dedans maîtrisable et un dehors à maîtriser. La maîtrise relative d’un taux de change est ainsi la clé qui permet l’ajustement entre des mondes différents et ouverts à la cohabitation concurrentielle.

4 - Parce que la cohabitation entre Etats-Nations est fondamentalement concurrentielle, l’arme financière permet d’éviter les catastrophiques dévaluations internes pratiquées par les pays du sud de la zone euro (recul du salaire réel, de la demande interne et de l’emploi, et pratique non généralisable en raison de ses effets externes négatifs sur les autres pays). Le rétablissement à court terme de la compétitivité passe donc par le taux de change et jamais par la baisse des salaires. Ce taux de change est directement travaillé par la valeur externe de la monnaie ou indirectement par des limites au libre-échange, par exemple des barrières douanières.

5 – A moyen et à long terme, la compétitivité porteuse du rétablissement des classes moyennes et du bien vivre ensemble passe aussi par des choix privilégiés en termes de branches d’activité. Pour la France, toutes les activités porteuses de croissance régulière de la productivité, croissance aux effets externes positifs sont à privilégier. Il faut ainsi privilégier l’industrie, mais aussi l’agriculture, l’écologie, les technologies numériques, toutes activités qui, de par leur nature, peuvent concourir au rétablissement de l’équilibre extérieur. Les activités non porteuses de rendements potentiellement croissants -celles imaginées aux fins du soulagement du poids de la crise, non susceptibles de contribuer à l’équilibre extérieur- ne sont à privilégier que dans la mesure où elles contribuent de façon indirecte à la valeur égalité (services et en particulier services à la personne).

6 - Le rétablissement de la souveraineté monétaire est d’abord un coût élevé (dévaluation ou/et barrières douanières) pesant sur les classes moyennes dont on veut, pourtant, rétablir la place centrale. Le maintien de la confiance durant la difficile phase de reconstruction suppose une dimension spectaculaire, celle de la promptitude et de la non-limitation des moyens de l’investissement.

7- La non-limitation de l’investissement est ce qui permet de sortir à moyen terme du plafond très bas de la croissance potentielle (à peine 1% aujourd’hui), plafond bloquant la création d’emplois et donc le rétablissement de la classe moyenne. Cette non-limitation concerne aussi fondamentalement le combat sur le climat. Il est donc fondamental d’élever rapidement les taux d’activités dans toutes les classes d’âge par une embauche massive et rapide autour des moyens investis (environnement, climat, SNCF, Energie, infrastructures, etc.). Non seulement le chômage apparent doit disparaître très rapidement mais la population en activité doit croître dans d’importantes proportions (importance du critère du taux d’activité en équivalent temps plein comme seul outil de mesure du chômage réel).

8- Le risque de fuite considérable des investissements sous la forme d’importations massives doit être combattu par leur sélection : d’abord par la requalification la plus rapide possible de ceux qui sont devenus « inutiles au monde » et porteurs de la dérive ethnique, parfois depuis plusieurs générations (requalification d’abord sociale et comportementale, puis professionnelle) ; ensuite par l’adoption d’un processus sélectif de l’investissement limitant la forte pression sur les importations.

9- Les contraintes de requalification et de fuite vers les importations sont les seules pouvant être qualifiées d’objectives. Tel n’est pas le cas des moyens financiers. A ce titre, la mise sous tutelle de l’ensemble des institutions monétaires et financières est requise et il est mis fin à l’indépendance de la Banque de France. Et il n’y a rien à négocier avec la finance : le souverain - surtout si au-delà de la simple légalité il est aussi un souverain légitime- est celui qui est le seul à pouvoir légitimement bousculer l’ordre normatif et juridique financier.

10 - Une arme privilégiée de l’investissement est le rachat de dette publique à échéance par la Banque de France. Le cas échéant, cette arme peut aussi être celle de l’émission directe par la Banque de France, émission rétablissant le seigneuriage[5] sur l’ensemble de la monnaie scripturale émise par les banques. Bien évidemment, les nouvelles technologies sont mobilisées avec en pratique l’accélération de la mise en place d’une cryptomonnaie de banque centrale, à l’instar de ce qui se passe en Chine.

 Les moyens correspondants sont redistribués :

           - aux banques chargées d’une mission de service public,

          - aux agents économiques sous la forme d’une baisse des prélèvements publics obligatoires,

          - à la puissance publique elle-même,

    - aux éventuels litiges avec les victimes (non-résidents) de la perte de change résultant du rétablissement de la souveraineté monétaire.

Ces décisions stratégiquement majeures doivent faire l’objet d’un habillage politique sincère et habile : la France ne met pas fin à l’euro, elle décide simplement de se servir de la monnaie commune pour le rétablissement de sa souveraineté. Politiquement, ce n’est que si l’Allemagne se manifeste en décidant de quitter l’Eurosystème que la fin de l’euro pourra être actée. Ce qui suppose de grands et sans doute longs débats entre les rentiers et les industriels allemands porteurs d’intérêts fondamentalement différents. Durant toute cette période le pouvoir français devra se montrer inflexible : il n’y a rien à négocier, et il y a surtout à mettre en lumière la fausse monnaie déversée par le QE de la BCE aux fins de maintenir le pouvoir de la finance. Simultanément il y a la volonté éthique de transformer cette fausse monnaie  en monnaie productive au profit de l’économie réelle.

11 - La mission de service public du système bancaire concerne notamment l’aide au rétablissement de l’équilibre extérieur : relocalisations, investissements substitutifs d’importations, agriculture de proximité privilégiant l’autosuffisance alimentaire, dé-carbonisation, aide au développement aux fins de contenir les flux migratoires, etc.

12 - Les considérables moyens nouveaux de la puissance publique doivent privilégier l’avenir : formation, recherche, coopération inter-étatique -en particulier européenne et africaine- sur grands projets, investissements stratégiques, etc.

Conclusion : 

 La fin des QE de l’actuelle BCE - qui a augmenté la base monétaire et non le crédit et donc l’investissement - et son remplacement par l’achat direct de dette publique participe à une véritable économie de l’offre rétablissant la confiance : l’aisance monétaire nouvelle n’est plus l’aisance monétaire improductive des QE de la BCE, elle consacre à l’inverse le retour à des investissements massifs, eux-mêmes encouragés par la baisse des prélèvements publics obligatoires. Parallèlement, les banques et en particulier, celles dites « Spécialistes en Valeurs du Trésor » (« SVT »), sont mécaniquement invitées à construire des produits financiers dont la contrepartie correspond à un investissement réel (et non plus une dette publique dont la contrepartie est une dépense publique courante). Les autorités monétaires perdent leur statut de faussaires et se mettent au service d’une volonté nationale et d’une géopolitique soucieuse du bien commun de l’humanité.

 Une croissance forte aux effets de reconstruction d’une classe moyenne large est ainsi enclenchée.

NOTE : Les développements que nous venons de mener ne sont évidemment pas un programme pour une élection présidentielle. En revanche ils en constituent un canevas. On peut hélas souligner que les candidats restent éloignés d’une réflexion profonde et courageuse : le fonctionnement normal des marchés politiques ne s’y prête guère. En particulier aucun entrepreneur n’est  en situation d’ aborder la question de la finance laquelle est pourtant le paramètre central de tout projet de refondation sérieux.

 


[1] Pour John Rawls, la bonne société est faite d’une articulation de la liberté et de la contrainte aboutissant à ce qu’un certain niveau d’inégalités sociales soit  tolérable s’il concourt à l’édification du bien être le plus grand possible pour les citoyens les plus défavorisés. Ancrée dans un univers culturel différent de celui de la France, ce point de vue correspond pourtant à un certain idéal français.

[2] Il s’agit de la très difficile construction d’une classe moyenne dans les pays dits émergés : Chine, Brésil, etc.

[3] Les résultats  d’un jeu économique classique peuvent donner lieu à une interprétation en termes de justice sociale. Les décideurs politiques pourront ainsi par une politique de redistribution redessiner les résultats du jeu. Les néolibéraux n’acceptent pas cela et considèrent que les résultats du jeu économique sont justes et incontestables si les procédures contractuelles menant au résultat sont respectées. C’est ce qu’ils appellent la « justice procédurale ». Dans le monde concret ces 2 types de justices ne s’opposent pas nécessairement et peuvent être complémentaires.

[4] Cela concerne l’ensembles des primes dites Macron ou d’activité ou d’inflation etc. qui toutes correspondent à une prise en charge d’une partie du coût du travail par la société.

 

[5] De tradition antique le seigneuriage correspond à un prélèvement public sur la monnaie produite par l’Etat. La monnaie n’est plus produite par les banques mais se trouve vendue aux banques par un Etat souverain.

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1 novembre 2021 1 01 /11 /novembre /2021 15:36

Jusque dans les années 90,  l’entreprise EDF était de très loin l’entreprise d’électricité la plus moderne et la plus efficiente du monde. A cette époque, l’électricité était un service public ou plus exactement  un bien commun au sens de celui que   la commission Rodotà définira beaucoup plus tard : « utilité fonctionnelle à l’exercice des droits fondamentaux », « protection au bénéfice des générations futures », « participation à la gestion » et système tenu « hors commerce »[1].

La bonne gestion du monopoleur qu’était EDF consistait à mettre en activité les quelques centaines de centrales selon un ordre décroissant : d’abord les unités les plus performantes et, selon l’appel de la demande, les unités de moins en moins performantes. S’il n’était que monopoleur classique sur un simple marché, EDF aurait poussé  sa production jusqu’au moment où la recette marginale (le prix de vente) serait égale au coût marginal , c’est-à-dire le coût de production de la centrale la moins compétitive mise en activité pour répondre à une hausse de demande. Comme le prix était « hors commerce » et qu’il convenait de répondre positivement à tous les aspects de ce qu’on appelle un bien commun, EDF pratiquait une politique tarifaire soucieuse à la fois du dit bien commun et de l’efficience. Ainsi les tarifs pouvaient être modulés afin de répartir l’appel et éviter des pointes de demandes exigeant des mises en activités de centrales trop peu performantes.

Une France honteuse de sa réussite.

Toujours en terme de bonne gestion et de respect du bien commun, le gouvernement français aurait pu résister à ce que Bruxelles  a appelé au début des années 2000, la nécessaire « libéralisation du marché de l’électricité ». Clairement on pouvait -fort de la sur-compétitivité d’EDF- proposer l’élargissement à l’échelle de l’Europe du principe du bien commun et cela, associé à une gestion rationnelle. On peut ainsi imaginer l’implantation de filiales d’EDF sous forme de centrales nucléaires dans nombre de pays, ce qui aurait autorisé partout en Europe un accès à une électricité beaucoup moins coûteuse que sur les autres continents. Bien évidemment, il fallait imaginer l’interconnexion des réseaux nationaux et bénéficier d’une mutualisation ou d’une solidarité dans la gestion des pointes de la demande. Très simplement, plutôt que de réserver nationalement des centrales complémentaires au titre des pointes, on pouvait envisager un lissage à l’échelle européenne, lissage facilité par les différences climatiques entre pays, par les horaires différents, des modes de vie différents, etc. A l’échelle d’une dizaine d’années l’Europe aurait pu ainsi bénéficier de l’électricité la plus compétitive du monde, mais aussi d’une grande indépendance énergétique et tout ceci dans le cadre « hors commerce » constitutif de la réalité « bien commun ».

La France n’a pas cru bon de participer à une construction européenne un peu sérieuse et ne s’est pas opposée dans les négociations qui devaient aboutir à l’édification d’un prix, cette fois de marché, dont le « coût » devait être la destruction d’EDF. Comme il fallait à l’interne (nationalement) maintenir la fiction d’un bien commun, et à l’externe (au niveau européen) respecter un ordre de marché, on aboutira à l’édification d’un monstre bureaucratique.

La construction d’un monstre bureaucratique

Cet ordre commence par la séparation des différentes pièces de l’édifice : production, transport, distribution. Avec toutefois pour des raisons évidentes de rationalité le maintien de l’infrastructure de réseau sous forme de monopole. Mais puisqu’il faut passer à un ordre de marché il fallait aussi construire une concurrence au niveau production ce qui était extrêmement difficile en raison de la sur- compétitivité d’EDF. Aucun producteur ne pouvant en permanence - c’est-à-dire quel que soit le niveau de la demande d’électricité- concurrencer EDF, il fallait imaginer une vente forcée d’électricité nucléaire à des prix extrêmement bas à de simples marchands de kilowattheures. Cette vente forcée était d’autant plus nécessaire que l’interconnexion du réseau à l’échelle européenne interdisait la possibilité pour un marchand de proposer un tarif plus élevé aux consommateurs. Ce point mérite explication : Il est clair que l’inter-connection devait aboutir, à l’échelle européenne, à la formation d’un prix européen. Comme dans le cas de la situation d’avant la libéralisation, le prix devait refléter le coût marginal. Il ne peut être supérieur car - en régime de concurrence- des producteurs marginaux ont intérêt à produire et donc l’offre augmente avec un coût marginal qui rejoint le prix. Mais il ne peut être inférieur car il y a perte sur les producteurs marginaux lesquels arrêtent de produire ce qui fait à nouveau coller prix et coût marginal. Dans de telles conditions, il est impossible pour les marchands -que l’on souhaite faire naître - contre tout bon sens- au nom de la concurrence - de connaître une quelconque rentabilité sans tordre le bras à EDF. Ce qui fût fait après de difficiles négociations avec la création du monstre bureaucratique appelé ARENH[2]. Parce que les marchands veulent gagner leur vie sur un marché qu’ils ne maîtrisent pas et à partir d’un métier qu’ils ne pratiquent pas, il fallait construire une marge sur le dos de la valeur ajoutée EDF. Bien évidemment, les quantités d’électricité nucléaire négociées entre les marchands et EDF n’ont rien à voir avec la logique de l’échange marchand traditionnel. Ici point d’automaticité des marchés et plutôt autorité brutale prise sous la forme de règlements ubuesques : prix et quantités imposés selon des règles précises, répartition du gâteau électricité nucléaire entre les marchands selon des règles tout aussi précises, réglementation concernant la gestion des conflits, la formation des prétendus contrats, etc. De quoi construire des programmes de travail pour une multitude de fonctionnaires bruxellois, de quasi-fonctionnaires d’autorités administratives indépendantes comme ceux de la CRE[3], de salariés d’EDF, de cabinets d’avocats et de conseils, voire de syndicats comme l’ANODE[4] et de lobbystes contestant tel ou tel arrêté concernant les modalités de fonctionnement de l’ARENH.

Des circonstances aggravantes.

Mais il faut aller plus loin, car l’électricité n’étant pas stockable les bourses de marché[5] utilisées dans les échanges ne peuvent se contenter d’un « prix spot » logiquement aligné- heure par heure- sur le coût marginal. Les marchands spéculent en effet sur le devenir des prix, d’abord en spéculant sur la demande à venir mais aussi en fonction d’une foule d’autres critères, d’où des marchés à termes lesquels vont utiliser toute la panoplie des instruments financiers au titre des couvertures[6]. Tant que les situations économiques, climatiques, géopolitiques, sont relativement stables les marchands d’électricité peuvent contrôler leurs marges. Ils sont d’ailleurs aidés en cela par l’accès à L’ARENH qui peut -moyennant rémunération- autoriser des différences entre l’appel négocié (demande programmée d’électricité) et l’appel réalisé (électricité nucléaire réellement achetée).

Tel n’est plus le cas si les coûts marginaux fluctuent de manière incontrôlée, par exemple avec la pandémie qui va voir le prix des énergies fossiles s’effondrer et, à l’inverse, s’envoler avec la reprise et surtout le risque climatique.

Durant la pandémie, les marchands d’électricité ont pu accroître leurs marges en spéculant à la baisse sur les prix de gros. Outre l’approvisionnement ARENH, on pouvait gonfler les contrats octroyés aux consommateurs avec un accès à très bon marché de l’électricité dont le coût marginal baissait en raison de centrales qui, désormais, connaissaient elles-mêmes un accès bon marché aux énergies fossiles. La pandémie perdurant, les marchands d’électricité pouvaient même prendre le risque de ne pas se protéger sur les marchés de couverture. Tout change avec la brutale et forte reprise : la spéculation à la baisse est devenue catastrophe et les marges disparaissent… alors même que l’accès à l’ARENH demeure inchangé. Les solutions sont logiques : des marchands doivent disparaître - éventuellement en ne respectant plus leurs propres engagements avec les consommateurs d’électricité- ce qui veut dire que malgré toutes les précautions, la clause du « hors commerce » qui caractérise le bien commun n’existe plus. L’autre solution consiste alors - lobbying  aidant- à tordre un peu plus le bras d’EDF et à exiger un déblocage de l’ARENH aux fins  d’obtenir des quantités croissantes d’électricité nucléaire[7].

Nous sommes de plus en plus loin… et du marché et du bien commun…. pour se rapprocher d’un ordre de plus en plus bureaucratique et complètement illégitime.

Les choses ne pourront que s’aggraver en enkystant le prix de l’électricité à un niveau durablement élevé.

Le coût d’un retour à la raison

En effet, la gestion de la transition climatique se base sur un marché du carbone dont on connait des limites finalement assez peu éloignées de celui de l’électricité. Sans exhaustivité on peut citer quelques difficultés majeures : difficulté de définir ce qu’on appelle les gaz à effet de serre, difficulté de définir la certification de l’émission carbone évitée ou échangée, manipulation du marché par des effets d’annonce tel celui du Green Deal de la Commission européenne ou de la taxe carbone, à venir aux frontières de l’UE, financiarisation excessive avec irruption des hedge funds dans le cadre de « l’Emission Trading System »[8], fraudes et comportements de passagers clandestins,  etc[9]. Cette gestion devenue parfois panique vient considérablement et durablement relever le coût marginal puisque les dernières centrales électrique mises en activité au titre des besoins de la relance sont pénalisées par la spéculation sur la transition climatique. Parce que ces centrales sont animées par de l’énergie fossile elles contribuent - marché du carbone oblige- à augmenter considérablement le prix de l’électricité, mais aussi ses fluctuations et ainsi à transformer l’énergie électrique  en bien marchand complètement instable : Prix élevés et instables qui handicapent et désorganisent une partie de l’industrie.

Ainsi l’ensemble de l’industrie sidérurgique[10] est profondément touchée par le phénomène, d’où le nouveau bricolage qui consiste à prévoir dans la partie décarbonation du plan de relance français une aide au profit de l’industrie victime des nouveaux prix de l’électricité. Au final la fin d’une électricité comme bien commun handicape gravement une industrie qui voit dans la montée de ses coûts une barrière aux investissements de décarbonation.

La France peut-elle rompre avec le processus de libéralisation du prix de l’électricité ? En théorie, en acceptant de tordre le bras de la réglementation, il est possible d’en revenir au modèle antérieur. Il est donc possible de retrouver un prix permettant de renouer avec l’idée de bien commun, un prix entre le coût du nucléaire et celui des centrales classiques. Cela suppose la fin de l’interconnexion du réseau au sein de l’espace européen et de retrouver le monopole national sur les frontières de l’hexagone. Mais là aussi existe un prix à payer. Il faudrait en effet prévoir rapidement la construction de centrales nouvelles permettant de faire face aux pointes de demande que la mutualisation permettait d’aborder plus aisément. Contrairement à ce qu’a affirmé le président de la CRE, il ne faudrait pas construire 40 centrales au gaz mais probablement quelques unes qui en toute hypothèse viendraient amoindrir la compétitivité. La très grave erreur de la France qui n’a pas été capable de résister à l’aube des années 2000 aux pressions bruxelloises, ne se réparera pas facilement. Ajoutons à cela que la critique permanente du nucléaire français a fait disparaître des générations d’ingénieurs et d’étudiants qui se sont investis ailleurs. Des générations remplacées- au-delà des marchands sans boussoles- par des fonctionnaires à cheval sur le monstre « marché de l’électricité », fonctionnaires aidés par des prédateurs financiers  armés de juristes et prétendus gestionnaires,  qui ne produisent que du désordre. Comme quoi une politique économique sérieuse ne peut être laissée à des amateurs.

 


[1] Rodotà S ; « Vers les biens communs. Souveraineté et propriété au 21ième siècle » Tracés, 2016.

[2] Accès Réglementé à l’Energie Nucléaire Historique.

[3] Commission de Régulation de l’Energie. Nous invitons le lecteur à se rendre sur le site de CRE pour qu’il puisse se rendre compte du caractère proprement ubuesque des décisions prises par ce type d’instance qui dans son idéologie officielle est préoccupée par la transparence du marché.

[4] Association Nationle des Opérateurs Détaillants en Energie.

[5] Epexspot, Nordpool, Omel.

[6] Puisque le marché à terme est aussi un pari sur un prix futur il faut se couvrir financièrement sur le risque correspondant et donc la couverture est l’opération financière qui permet de limiter  le risque pris.

[7] C’est très exactement ce que demande l’ANODE auprès de tous les bureaucrates qui tournent autour de l’ARENH.

[8] Bourse mise en place par La Commission Européenne.

[9] Sur toutes ces questions on pourra consulter l’excellent ouvrage de Benjamin Coriat : « Le bien commun, le climat et le Marché, Réponse à Jean Tirole » ; Les liens qui libérent ; 2021.

[10] Cf Le Monde du 27 octobre 2021 : « Pour les aciéries, la facture d’électricité » flambe » ; Laurie Monier.

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26 septembre 2021 7 26 /09 /septembre /2021 14:04

Les divers candidats sont déjà dans les propositions, les programmes et présentations de réformes alors que rien n’est dit sur le diagnostic du pays et de son environnement ou les souhaits de ses habitants. Les candidats sont ainsi dans la situation d’un médecin qui proposerait une médication sans examen ni entretien avec son patient. Cette dérive grave est bien évidemment entretenue par les exigences des médias et leur agenda. Plus grave encore, elle est aussi entretenue par les intellectuels ou les élites qui voulant se placer à un niveau supérieur restent dans la critique des moyens, donc des programmes et propositions sans jamais s’attaquer aux fins ultimes. C’est le cas de nombre d’ouvrages récents. Ainsi Pierre Rosanvallon[1] veut s’attaquer aux subjectivités - le ressentiment, l’indignation, la colère , l’amertume, l’anxiété et la défiance - pour construire des remèdes dans le cadre d’un existant global qui n’est pas analysé et qui-  peut-on penser- correspond au cercle intouchable de la raison d’Alain Minc. Même chose pour Aquilino Morelle[2] qui, au-delà de certaines bonnes remarques sur l’identité de la France, n’analyse pas pourquoi on aurait « défait la France sans faire l’Europe ». Même chose pour Denis Olivennes[3] qui, critiquant le tête -à-queue socialiste, propose des solutions dessinées dans le grand cercle de l’innovation. On pourrait multiplier les exemples. Les fins n’étant jamais réellement questionnées, elles restent des moyens. Les entrepreneurs politiques - probablement à l’inverse de la démarche médicale- savent sans doute qu’ils sont candidats à l’impuissance et font ainsi très attention à ne proposer que les remèdes qui permettront au mieux de soigner mais pas de guérir.

Si l’on veut dépasser insignifiance et indigence, il faut par conséquent passer par un vrai diagnostic du pays et de ses habitants, lequel comme dans le diagnostic médical passe par une maitrise la plus parfaite possible du principe de causalité[4]. Derrière ce principe se trouve l’antériorité ( la réalité « B » s’explique par « A » laquelle est une réalité antérieure) ce qui signifie que dans le domaine des faits humains ce principe relève de l’histoire et de son élucidation.

Il faut ainsi reconnaitre que la France et ses habitants sont une organisation ou une identité qui n’est compréhensible que par les évènements du passé. L’identité, élément relativement fixe, est faite de traits distinctifs et communs à un groupe. L’identité présente de la France est donc un ensemble de traits autant spirituels que matériels qui, par transmission, vient pour l’essentiel de son passé. Comme nous l’a enseigné Fernand Braudel[5] , le passé intervient dans le présent et vient le sculpter. Et parce que l’identité est aussi un logiciel, elle est en permanence reproduite et assure la relative cohérence du groupe. Tant que le logiciel fonctionne, le comportement de chaque acteur, ce qu’il fait, ce qu’il produit, ce qu’il invente, ce qu’il transmet, correspond plus ou moins à ce qui est attendu par les autres membres de la communauté. Vu sous cet angle, un problème de société, une réalité dérangeante, correspond à la prolongation du passé dans le présent. Un mal être pour reprendre les idées trop superficielles développées par Rosanvallon est donc un désaccord avec des réalités profondes, ou si l’on veut la « main du passé qui s’agite et vient contester le présent ».

Si une réalité nouvelle s’adapte bien à une identité, la réalité vécue ne sera pas fondamentalement dérangeante, et la société fonctionnera plus ou moins paisiblement. Si, par contre, la réalité est éloignée de l’identité, il y aura crise d’adaptation avec au final possible rejet.

Quand on obéît  au principe de causalité pour comprendre la France, il faut par conséquent repérer les traits fondamentaux de son passé. En reprenant le point de vue de Braudel il existe plusieurs traits fondamentaux qui expliquent le malaise de la France dans la réalité présente :

Le premier est le principe de sa construction historique qui part de Paris et consomme des moyens énormes sur plus de 10 siècles pour grandir et construire le dogme d’une unité indivisible. Concentration et centralisation politique et administrative sont un trait fondamental sur lequel la réalité présente faite de dispersion marchande vient buter. De ce point de vue le travail présent de déconstruction et d’émiettement de l’Etat est très loin d’être définitivement acquis. Attention aux têtes à queues.

Le second, qui découle partiellement du premier, est que le politique se fait très envahissant au niveau économique. Cela développe des spécificités : la culture française est beaucoup moins capable de générer un groupe très important de grands entrepreneurs comme on a pu le voir dans d’autres révolutions industrielles. De fait, l’économique est contesté depuis la base jusqu’au sommet.  L’économie en France parait ainsi être toujours en retard, et ce qu’elle que soit l’époque étudiée. D’où des entrepreneurs politiques qui ,aujourd’hui fascinés par  la mondialisation et le capitalisme financier, parlent toujours de modernisation nécessaire du pays ou de réformes structurelles indispensables.

Le troisième principe, qui lui aussi peut partiellement découler du premier, est la grande capacité à innover et à créer dans ce qui, à priori, est extra-économique : La première partie du Grand Siècle (très politique) est un triomphe culturel, un rayonnement linguistique et civilisationnel qui là encore part du centre c’est-à-dire Versailles. Il sera lui-même prolongé par les Lumières dont la portée se veut  universelle. Et ce rayonnement attire de très nombreux étrangers qui vont eux-mêmes doper l’innovation créatrice et  feront de Paris la ville Phare. Simultanément, la France devient un espace de rayonnement à vocation universelle. Et un pays capable de se sacrifier sans jamais se renier d’où le mot de Victor Hugo : « Adieu Nation et bonjour Humanité ». Il devient ainsi difficile pour les entrepreneurs politiques de proposer le chemin inverse en imaginant de rejoindre des « modèles » (Allemagne, USA, pays du Nord, etc.). Intellectuellement Il devient aussi difficile d’accepter la prétendue « french theory » enracinée dans le principe de déconstruction.

La combinaison de ces traits a sculpté sur plusieurs siècles les mentalités, les croyances et les souhaits. On peut en énoncer quelques-uns : passion pour l’égalité ; passion de la grandeur ; passion plus limitée pour la propriété ; recherche de position honorable pour tous avec des valeurs telles la logique de l’honneur, la fierté d’être citoyen, la laïcité,  les droits de l’homme,  l’idée de mérite ; méfiance au regard du marché débouchant sur la préférence de la loi sur le contrat. Là encore le politique doit l’emporter sur l’économique et il est attendu de lui que la loi soit, le cas échéant, rapidement changée aux fins du respect des « valeurs fondamentales ». Rien à voir avec la « règle » intangible que l’on retrouve dans les cultures plus ordo-libérales en particulier celle du monde germanique où la justice est d’abord procédurale, et la « règle » méta-constitutionnelle.

De ces traits, il  découle que le stade du capitalisme qui lui est culturellement adapté, est celui des grandes organisations fordiennes ou celui des grands projets. C’est à ce stade que la France qui n’aime pas l’économie peut pourtant produire en raison de sa culture des réussites spectaculaires qu’aucune autre nation ne sera capable de réaliser. Parce que la France est centralisée, une et indivisible, une planification indicative aboutira dans des délais stupéfiants à des résultats eux-mêmes stupéfiants : construction d’un réacteur nucléaire moins de 10ans après l’occupation, greffe d’une unité nucléaire tous les 6 mois au réseau électrique au cours des années 70/80, construction du Redoutable, construction de la Caravelle, construction du France, construction du Concorde, etc. Cette réussite se fait dans le respect de l’unité nationale cousue progressivement par 1000 années d’histoire. Ainsi le pendant économique de la très politique Ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 sera le « noircissement » de ce que les comptables nationaux vont appeler le Tableau des Echanges  interindustriels. Le pays s’unifie, au-delà de la langue, par le tissu très dense constitué par les complémentarités entre toutes les branches de l’industrie. Et le tableau des échanges interindustriels ne doit oublier personne, le politique veillant à ce que les provinces dites périphériques ne soient pas oubliées dans le processus d’industrialisation et d’unification. Et de ce point de vue, la planification indicative ne faisait que reprendre le travail des rois qui fût de « coudre ensemble » des provinces autour de Paris. Ce travail de couture existe encore –  en très petite dimension -  dans ce qu’on peut appeler l’écosystème militaro-industriel français, et risque grandement de disparaître dans le grand vent de la construction européenne[6] en particulier dans la question d’une Europe de la défense.

Ce capitalisme conforme à la culture profonde de la France, capitalisme des grandes organisations, était orienté vers la production , donc les valeurs d’usages. Ce capitalisme là a largement disparu à l’échelle planétaire au profit d’un capitalisme financier orienté autour de la spéculation et de la seule valeur d’échange. Très éloigné de la culture française, la production disparait dans l’échange : les grandes organisations porteuses de projets communs s’évaporent dans une externalisation massive : on achète et on ne produit plus. Le manager - qui n’est plus un capitaliste mais un simple maillon dans la chaine du reporting qui remonte jusqu’aux Hedge-funds - fait en permanence le choix du faire-faire contre celui du faire. En cela Il est grandement aidé par la libre circulation du capital qui lui permet de bénéficier de coûts salariaux avantageux. Mais en cela il est aussi taylorisé par le jeu des « parieurs sur simples fluctuations de prix »[7], parieurs - anciens capitalistes-  qui ont culturellement perdu l’idée d’œuvre ou de production, et habitent les grands casinos de la finance. L’économie doit se débarrasser du politique et la vieille matrice des échanges industriels qui continuait à coudre l’unité de la France doit être abandonnée. D’où une véritable et conflictuelle inversion des valeurs. Pour reprendre notre expression « la main du passé  secoue  le présent" et lui suggère d’arrêter la déconstruction du pays.

C’est précisément cette « main du passé » qui déstabilise depuis 40 ans les entrepreneurs politiques, entrepreneurs qui ont d’abord pensé à compenser les déchirures du tissu en faisant croître au-delà du raisonnable l’Etat-providence. Une réalité qui, à sa naissance, était pourtant en harmonie avec les valeurs et la culture du pays. La financiarisation de l’économie se développant sans limite, il eut fallu que cet Etat-providence continua à compenser ce qui est évidemment impossible. D’où les réformes structurelles exigées…par le bon fonctionnement des marchés…

En attendant l’évaporation de la France - celui de son Etat qui se sublime dans des Agences indépendantes, celui de ses citoyens qui n’est plus fait de classes sociales avec la fin des solidarités ouvrières, ou celle des capitalistes disparus dans des Hedge-funds - continue et crée des individus esseulés parfois regroupés en minorités activistes tueuses de la démocratie, voire  selon le mot de Gilles Kepel « entrepreneurs de colères ». Parce que devenus simples individus ils sont attirés dans un processus de désocialisation majeure, lui-même entretenu par la protection des « niches » qui se déploient dans les plis onctueux d’un Etat-Providence obèse. Lui-même porteur du principe de solidarité, son gigantisme est devenu agent d’une désocialisation qui frappe massivement les habitants du pays. Si la logique économique est généralisée, elle ne produit plus grand-chose, car elle n’est plus porteuse du sens qu’on lui donnait dans la vieille culture, celle où les entreprises étaient aussi parfois de véritables « Institutions » porteuses de fierté.

C’est que les marchés charrient de plus en plus de flux financiers et de moins en moins de flux réels. Clairement les activités économiques réelles sont noyées dans l’océan des activités financières, un océan qui grossit avec une dette complètement monétisée aujourd’hui par les banques centrales. A cet égard les entrepreneurs politiques devraient prendre conscience qu’il est difficile de rémunérer des flux financiers croissants si ces derniers n’engendrent pas de flux économiques réels. Qui a conscience de ce que certains peuvent appeler le « moment Minsky » moment qui roderait déjà en Chine avec l’affaire « Evergrande » ?

Clairement, notre diagnostic est celui de la contradiction entre des choix politiques remontant à plusieurs dizaines d’années  avec la culture profonde du pays. « La main du passé vient de plus en plus secouer le présent », lequel est  une réalité en  bifurcation vers la financiarisation du monde. Parce que les valeurs fondamentales du pays sont tournées vers ce qui est grand, vers ce qui donne du sens et ce qui unifie, seule une politique fixant de grands objectifs est capable de renouer l’accord entre le présent et le passé. Bien évidemment, on l’aura compris, cet accord entre le passé et le présent passe par une dé financiarisation complète de ce qui reste des structures productives. Et cette définanciarisation n’est elle-même que le moyen indispensable à la fin ultime qui est celui de la resocialisation des habitants du pays, le risque majeur étant aujourd’hui l’anomie généralisée et la guerre de tous contre tous qui en est la conséquence.

Un entrepreneur politique honnête doit pouvoir trouver le moyen d’expliquer cela. Il n’y a plus à parler de programmes complètement dépourvus de sens. Un programme de reconstruction ne sera envisageable qu’à partir du moment où la finance sera totalement maitrisée. Si l’on parvient à faire rentrer la finance dans sa boîte le chemin de l’accord entre le passé et le présent sera peut-être retrouvé….

…Nous sommes infiniment éloignés des hausses de salaires, des merveilles du couple franco-allemand,  de la réforme des retraites, de la  limitation de vitesse sur les autoroutes….etc… etc…

Nous reconnaissons volontiers qu’il sera très difficile de trouver un candidat ayant la hauteur de vue et la compétence adaptée à un tel enjeu.


[1] « Les Epreuves de la vie- comment comprendre les français » ; seuil ; 2021.

[2] « L’Opium des élites- Comment on défait la France sans faire l’Europe » ; Grasset ; 2021.

[3] « Un étrange renoncement : Pourquoi les français ont l’impression de ne plus y arriver » ; Albin Michel ;2021.

[4] Et non celui de la déduction qui expliquerait les faits à partir de lois inscrites dans la nature. De ce point de vue les économistes avec leurs modèles de représentation du réel économique savent mieux que les physiciens qu’il n’y a pas de loi naturelle et qu’à ce titre les politiques tirées des modèles sont peu crédibles. Plus généralement on sait avec Wesley Salmon que le principe de causalité est très supérieur à celui de la déduction.

[5]  Voir par exemple les 2 tomes de « L’identité de la France » ; Flammarion ; 2009.

[6] C’est l’enseignement qu’il faut tirer de l’étude de la Fondation Respublica : « l’Europe de l’armement, vecteur de la puissance ou braderie des moyens de notre indépendance ? » ; 23 septembre 2021.

[7] Cf notre article sur ce blog : http://www.lacrisedesannees2010.com/2021/08/en-quoi-la-fin-du-systeme-monetaire-de-bretton-woods-a-t-il-engendre-notre-present-monde-2.html

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 07:42

A moins d’une année de l’échéance, les rapports de force semblent bien établis et le second tour de l’élection offrira à l’électeur un choix entre 2 forces très minoritaires. Résultat plus serré qu’en 2017 avec néanmoins prime pour le sortant.

Vu l’extrême fatigue de la population, la campagne devrait être assez plate et les joueurs joueront le jeu sans jamais débattre d’un changement de règles. Certes, l’idée de souveraineté sera beaucoup évoquée mais aucun joueur ne se risquera d'en discuter avec le sérieux indispensable. Sachant  que le souverain est celui qui se donne la possibilité de dépasser un cadre, chacun se  dira prêt  à en dépasser les limites tout en veillant scrupuleusement à rester à l’intérieur du périmètre  du terrain de jeu.  Même le RN respectera strictement le terrain de jeu actuel et tentera d’arracher plus de compétitivité en devenant un parti comme les autres. C’est ainsi que le combat entre joueurs sera celui d’échange de slogans souvent vides de sens : « capitalisme responsable avec objectifs sociaux », « performance ESG » (environnement/social/gouvernance), « fin de la logique du « fair value » dans les normes financières et comptables », « réglementation souple sur la commande publique », « pouvoir d’adaptation de la réglementation », « création d’ une agence des technologies de rupture », « rationalisation des aides à l’investissement », « abolition de l’extra territorialisation du droit américain » etc.

Les élections législatives qui suivront vont voir disparaitre les quelques centaines de députés type « ancien étudiant d’école de commerce et de communication ». Leur remplacement se fera par une très large majorité de députés type « Assureur de Saint Quentin ». D’où une cohabitation plus difficile que celle des années 1974/ 1981.

Le résultat de l’élection présidentielle étant assez resserré ( type 54/46), et l’élection législative ne laissant que peu de place à la gauche (quelques dizaines de députés) et peut-être encore  moins au RN (20/30 députés ?), le conflit entre  légalité et  légitimité deviendra trop visible.

Le grand écart entre légitimité et légalité déjà fort présent dans le quinquennat avait pu être contenu dans ses effets par une pandémie providentielle. Ce sera beaucoup plus difficile à partir de septembre 2022.

La déglobalisation fonctionnera ainsi comme discours hors sol dans un monde davantage numérisé grâce à la pandémie. La fin de l’entreprise comme organisme vivant, processus accéléré par la numérisation des plus petits acteurs, devrait développer une accélération de l’effondrement de l’architecture sociale présente : progression de la  fin du salariat  ? émigration de télétravailleurs renforçant celle des cadres existants ? accélération de l’émigration d’une élite davantage numérisée ? effacement d’une culture d’entreprise ? fin du syndicalisme ? capitalisme de surveillance ? etc. Le développement de l’Intelligence artificielle devrait lui-même accélérer la taylorisation de l’encadrement jusqu’aux niveaux les plus élevés. Moins de cadres réels et davantage « d’exécutants de l’encadrement »,  isolés, mais très surveillés et assignés au reporting permanent. L’énorme décalage entre niveau de formation et réalité du travail devrait s’accroître considérablement avec les  frustrations correspondantes. La numérisation sans retenue du management ruine l’entreprise vivante au profit du ruissellement bureaucratique.

Le capitalisme financier de l’après pandémie sera - ruse de la raison ?- adossé à un keynésianisme de grande dimension en provenance des USA. Cela posera avant même l’élection présidentielle la question du dimensionnement des plans de relance en France et, ultérieurement, favorisera les conflits à l’intérieur d’une cohabitation gouvernementale dont l’illégitimité sera clairement perçue par la population. Le retour d’un keynésianisme venu d’Amérique, théoriquement et juridiquement impossible dans le cadre bruxellois, favorisera d’énormes conflits dans un attelage gouvernemental où l’idéologie européiste confrontée à la dure réalité fera  l’objet de grands débats. Rapidement, le plan européen de relance se verra contesté dans son caractère de processus invasif d’une part et de monstruosité bureaucratique d’autre part. Parallèlement les énormes dettes garanties durant la pandémie deviendront un problème majeur pour l’attelage gouvernemental : continuer la zombification d’une partie de l’outil de production ? annulation des dettes correspondantes ? Quelles modalités pour l’affrontement avec Bruxelles ?

La société ne se vivra plus en termes de classes ou de groupes mais davantage en termes de tribus ou de bandes. Au final,  n’étant plus faite que d’individus disjoints, désormais incapables de s’organiser dans un milieu lui-même désorganisé, sans repères, et finalement inquiétant, la guerre civile de basse intensité devrait se pérenniser et grossir sous l’aide de « l’effet de loupe » de médias eux-mêmes numérisés.  Forte de composantes multiples et difficile à relier ( conflits culturels devenus indépassables, irréductible conflit entre développement auto-centré et extraversion mondialiste, conflits sur la très difficile intégration de l’environnement dans un projet humain, etc. ) la guerre civile sera de moins en moins idéologique et de plus en plus de type « guerre de tous contre tous ». Parce qu’au terme de la pandémie et de l’élection présidentielle la société se sentira davantage fissurée, elle connaitra  quelque peine à prendre conscience que sa fonction traditionnelle  de  « containment » de la violence est en voie d’épuisement.

L’enjeu de l’élection présidentielle n’est pas de sélectionner et laisser s’épanouir un projet clair et rassembleur. Parce que les acteurs sont trop fatigués et frappés de cécité, il s’agira modestement d’assurer la gestion des affaires courantes en évitant de  se poser de vraies questions.

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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 05:00

Le présent texte consacré à la notion de frontière se veut loin des réflexions philosophiques de Régis Debray[1] ou de celles plus concrètes d’Anne-Laure Amilhar Szary[2] . A l’inverse, il se propose d’utiliser celles du paradigme libertarien de l’économie du droit, pour comprendre que l’idéologie de la fin des frontières proposée par la mondialisation, mais plus encore par l’Union européenne, est plus un déplacement, voire un émiettement complexe, qu’une disparition. 

La frontière, parfois très matérielle est aussi une abstraction sur laquelle s’édifie des règles très concrètes. Ainsi on prend appui sur elle pour codifier et préciser droits et devoirs des acteurs situés à l’intérieur comme à l’extérieur de son périmètre. Du plus simple au plus contraignant, par exemple l’obtention d’un visa ou à l’inverse « l’impôt du sang » en cas de guerre, tout repose sur l’idée de frontière. On conçoit ainsi que l’essentiel d’une législation s’enracine, d’une certaine façon et sans le dire, sur le concept de frontière.

On sait que, d’une façon générale, la règle de droit dessine l’éventail des comportements humains et donc l’architecture de l’interaction sociale. On sait aussi que toute modification de la règle de droit modifie la répartition du bien- être entre les acteurs. Par exemple la hausse d’un salaire minimal déplace du bien- être depuis les entreprises vers les salariés, une hausse de tarifs douaniers déplace du bien- être depuis les consommateurs vers les entreprises protégées, etc. On sait aussi que ces déplacements entrainent des effets de compensation souvent mal élucidés par les économistes. D’où les débats infinis sur l’efficacité des politiques publiques.

Une disparition de cette matière première législative qu’est la frontière doit logiquement développer des conséquences considérables entre les acteurs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de son périmètre. Globalement, il y a ainsi des gagnants et des perdants et il est très difficile d’en dresser une liste complète. Dans sa version économiciste, disons simplement que la frontière protégeait ceux qui pouvaient se méfier d’un grand marché et handicapait ceux qui pouvaient voir dans sa disparition un allègement des coûts et donc des perspectives accrues de rentabilité dans le monde des affaires. Plus généralement et de façon très simpliste,  on pourrait donc penser que la disparition des frontières déplace du bien-être sous toutes ses rubriques - anthropologiques, psychologiques, sociétales, économiques, etc... - de ce qui constitue les communautés humaines. A priori un éventail des possibles plus large, ce qui correspond bien au libéralisme. Mais un éventail des possibles qui peut aussi développer des externalités négatives, par exemple la fin de rentes de situations pour nombre d’institutions protectrices, voire l’horreur pour certains de se voir contester, par le biais d’une libre immigration, une identité culturelle.

Pour autant les choses sont encore   beaucoup plus complexes, car très concrètement, il n’y a pas et il n’y aura probablement jamais de disparition des frontières. On peut ainsi vérifier que dans le cas de la construction européenne, certains morceaux de la frontière peuvent disparaitre tandis que d’autres restent fondamentaux. Certains groupes peuvent être particulièrement attachés aux fameuses « 4 libertés », matières premières de base du marché unique. Ces mêmes groupes, défenseurs de ces principes qui effacent d’antiques frontières, restent pourtant attachés à des différences énormes en matière fiscale ou en matière de prélèvements sociaux. Et ces différences  ne survivent que protégées par le bouclier  de frontières qu’il est impensable de faire disparaitre. On peut du reste ici regretter que les pages du Monde du 11février dernier consacrés à « l’Openlux » n’aillent pas plus loin que la compréhensible indignation : la frontière n’y est pas le thème central qu’elle devrait être.

 De fait, les acteurs bénéficiaires de la disparition d’une partie des frontières ne souhaitent en aucune façon un démantèlement généralisé effaçant les avantages fiscaux, sociaux, voire règlementaire. Une frontière, si possible très solide, est ce qui permet à la mondialisation de se « sur-vitaminer » en laissant des grumeaux de souveraineté appelés « paradis fiscaux ».

Lorsque maintenant le processus de mondialisation du point de vue de certains acteurs reste imparfait, qu’il aboutit à des règles spécifiques à l’intérieur d’un espace plus limité que celui d’une planète simplement parsemée de paradis fiscaux, on peut comprendre des volontés de rupture pour davantage de mondialisation. C’est le cas de la City de Londres qui, sans doute, appuyait la construction européenne comme outil de mondialisation…. tout en le trouvant trop timoré.

La construction européenne,  parce que se méfiant  d’une finance totalement dérégulée, n’a opéré qu’un déplacement modéré des frontières. Mieux des directives vont progressivement aller dans le sens d’un accroissement des contraintes. C’est le cas de l’AIFM[3] qui va imposer un contrôle des régulateurs nationaux sur les investisseurs alternatifs. C’est aussi le cas des directives CRD3 et CRD4[4] qui vont limiter la titrisation, le shadow banking, et les bonus calculés sur les risques excessifs. C’est enfin le cas de la directive EMIR[5] qui viendra encadrer l’émission des dérivés et des opérations des hedges funds sur les marchés de gré à gré. Ces déplacements de frontières furent souvent contestés par la finance britannique, en particulier les adeptes  de la « seconde financiarisation », adeptes qui  viendront  appuyer les promoteurs du référendum sur le Brexit[6].  Sans perdre de temps, la Grande Bretagne se livre ainsi depuis quelques semaines, à redessiner ses frontières financières en adoptant une stratégie de « diplomatie réglementaire », aussi faite de "goutte à goutte normatif", qu’elle délègue à des institutions privées comme la Financial Conduct Authority (FCD).

Globalement, le processus de transformation permanent des frontières est le fait de l’acteur politique qui en principe dispose du pouvoir réglementaire. Ce faisant, il interprète les demandes des différents acteurs et de leurs représentants lobbystes ou médias : entreprises, citoyens, consommateurs, salariés, institutions financières, mais aussi les entreprises politiques chargées d’établir des synthèses et compromis, pour dessiner l’architecture générale d’une frontière qui n’est qu’un outil de filtration. Ce dernier dessine les contraintes et avantages des divers groupes sociaux en fonction d’une architecture qui peut constamment changer. Notons enfin que si ce pouvoir réglementaire est lui-même délégué à des agences privées, voire contesté et redéfini par le pouvoir des juges, il devient difficile d’imaginer qu’une frontière ainsi découpée à l’infini et peu contrôlée par quelque chose comme un pouvoir démocratique, n’aboutisse pas  à des résultats forts éloignés de ce qui serait un intérêt plus ou moins général.

Si le Limes romain était bien le fait du pouvoir politique, la frontière - idéologiquement disparue dans le mondialisme ambiant - reste tout autant présente… mais en devenant progressivement le produit d’intérêts strictement privés. Si maintenant certains sont plus habiles que d’autres, on peut comprendre qu’émergent, au-delà de paradis fiscaux artificiels, de véritables Etats classiques, Etats de droit ayant « pignon sur rue » mais, hélas, complètement mafieux. C’est bien le cas du Luxembourg, qui arbore fièrement le visage d’un Etat-Nation, membre fondateur de la communauté européenne, mais qui est réellement une institution largement peuplée d'acteurs - bien protégés par une frontière - au service d’une prédation planétaire.

 

[1] CF son ouvrage : « Eloge des frontières » ; Gallimard ; 2010.

[2] Cf :son ouvrage « Géopolitique des frontières ; Le cavalier bleu ;2020.

[3] Alternative Investment fund.

[4] Capital Requirement Directive.

[5] European Market Infrastructure Regulation.

[6] Voir ici l’ouvrage de Marlene Benquet et Theo Bougeron : « La finance autoritaire ; Vers la fin du néolibéralisme » ; Raisons d’agir éditions ; 2020.

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