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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 10:16

La crise sanitaire a lancé les premières pierres sur un ordre mondial fait d’un tissu économique que l’on croyait efficient. Il est à craindre que la crise ukrainienne mette définitivement un terme à cet ordre.

La fin de l’emballement mondial d’un ordre spontané de marché.

Construit à partir d’une foule d’ingrédients -doctrine du libre-échange, liberté de circulation du capital, infrastructures logistiques, sécurisation financière des échanges- etc… d’immenses chaînes de la valeur extrêmement complexes se sont tissées sur la planète et ont fonctionné avec la  précision  d’un juste à temps garanti. Tous les biens et services, des plus simples jusqu’aux plus complexes, arrivaient dans les entrepôts, usines, bureaux ou sur les tables des consommateurs avec une précision horlogère et ce, sans la sécurité des stocks que l’on constituait jadis. A cette époque la logique du « faire-faire » l’emportait sur celle du « faire » et toutes les institutions « s’horizontalisaient » : les usines classiques pouvaient être largement remplacées par des échanges et même les Etats étaient invités à réduire drastiquement le périmètre de leurs activités. Certains d’entre eux, véritables fossiles, n’étaient plus que de simples régulateurs de la grande toile des échanges (Union Européenne). Cette horizontalisation sans limite du monde avait aussi pour conséquence une nouvelle anthropologie : le rapport de l’individu à autrui ne s’inscrivait plus sous l’angle de l’autorité mais celui du simple marché. La perspective finale d’un tel monde devenait ainsi enchanteresse : fin des guerres entre Etats désormais muselés ou édentés, amélioration économique continue, émancipation généralisée et fin de toutes les formes de soumission. Avec évidemment, une contrepartie : les difficultés éventuelles au cours d’une vie deviennent strictement personnelles et rarement des questions sociales. Bref, à l’affaissement institutionnel correspondait un individualisme croissant.

Pour autant, cet emballement du marché et de la toile économique mondiale qu’il générait, pouvait, déjà avant la crise sanitaire, être largement interrogé.

Deux interrogations.

 Une première question résultait de la prise de conscience de la fragilité de la toile mondiale. On savait déjà que la prospérité engendrait la naissance de produits ou services de plus en plus complexes dont les éléments étaient produits en divers points de la toile mondiale et éléments à rassembler en juste à temps. Qu’un élément vienne à manquer et c’était la production qui s’affaissait avec réactions en chaîne sur l’ensemble de la toile. Cette réflexion invitait déjà à penser que la complexification croissante des chaînes devait entrainer une limite que tous les qualiticiens de l’industrie connaissent : la qualité globale dépend de celle de l’élément le moins fiable.

La toile financière qui devait s’articuler à la toile de l’économie réelle, connaissait sans doute mieux la question de la fragilité, d’où son épaississement gigantesque avec les produits financiers de couverture, les CDS et autres produits dérivés, le tout pour des montants représentant plus de 50 fois le PIB mondial. De ce point de vue, à la toile fragile de l’économie réelle devait correspondre une toile beaucoup plus importante de l’économie financière. Il n’y avait donc pas à s’étonner de la financiarisation engendrant des flux financiers autrement plus importants que les flux réels. Cette épaisseur de la toile financière ne la rendait pourtant pas moins fragile et chacun sait que les produits financiers supposés couvrir des risques ne font que les reporter sans jamais les faire disparaître.

Une seconde interrogation concernait celle de la présence d’Etats anciens ou en formation sur la toile. Tous y laissaient au moins une trace, celle de leurs monnaies circulant plus ou moins bien en raison des qualités intrinsèques de ces dernières. Parmi celles-ci une s’était lourdement imposée et était devenue monnaie dite de réserve : le dollar des Etats-Unis. C’est dire que l’immense toile financière qui recouvrait celle de l’économie réelle favorisait grandement cet ancien Etat qui pouvait plus que d’autres laisser le jeu de l’échange généralisé sans se soucier d’équilibrer les comptes : ses agents peuvent jouer sans limite sur la toile alors que tous les autres se devaient de pouvoir trouver les ressources nécessaires au jeu. De gros Etats en formation, tel l’Etat Chinois, ambitionnaient de se servir de la toile pour y conquérir une puissance que de nombreux autres (union européenne) avaient abandonné. Cela passait par un respect apparent des règles du jeu et des tentatives réelles de conquête. Sur la toile de l’économie réelle cela passait par l’autonomie technologique et la tentative d’imposition de nouvelles normes mondiales censées remplacer les anciennes. Pensons par exemple aux technologies numériques ou à l’affaissement meurtrier des barrières à l’entrée dans nombre de processus industriels. Sur la toile de l’économie financière cela passait par la contestation du dollar dans les échanges et la tentative d’y substituer d’abord des monnaies nationales et au final la monnaie chinoise.

Au final, la toile, devenue intrinsèquement de plus  en plus fragile, se trouvait contestée par le jeu des Etats, non pas ceux qui acceptaient leur disparition programmée (Union européenne) mais ceux qui entendaient en tirer des profits plus spécifiquement économiques (USA) ou des profits en termes de puissance (Chine). Cette hétérogénéité des acteurs étatiques sur la toile était aussi une hétérogénéité anthropologique : individualisme sans limite dans les espaces désertés par les anciens Etats, maintien de la soumission dans ceux animés par la recherche de puissance.

 

La première rupture de l’ordre mondial : la crise sanitaire.

La crise sanitaire viendra déchirer gravement les deux  toiles - celle des produits et services et celle de la finance -  de la mondialisation des échanges. Rappelons brièvement les faits : dislocation rapide des demandes mondiales avec forte croissance de celle des produits du numérique et affaissement de la demande de certains services, fermeture complète d’unités de production sur la toile, forte croissance de l’endettement, etc. La toile des produits et services  plus tendue va se déchirer et nombre de produits deviendront rares en raison de l’absence de telle ou telle pièce ou composant (intrants de l’industrie pharmaceutique, semi-conducteurs, etc.). La toile financière sera dans une certaine mesure plus élastique en raison des interventions massives des banques centrales : il est plus facile de créer de la monnaie que de trouver un substitut à telle ou telle pièce industrielle. De ce point de vue, la crise sanitaire portait davantage sur un risque économique que sur une  débâcle financière mondiale.

La fin, au moins provisoire, de la crise sanitaire développe des conséquences logiques : forte croissance résultant des déficits publics et de la fin de l’épargne forcée, tensions sur les matières premières dont l’énergie qui, dans sa forme de produit fossile, était déjà contrainte par les luttes contre le réchauffement climatique, tensions sur les productions des zones restées sous les contraintes COVID. Le tout entraînant des effets de stagflation que nous commençons à connaître.

La seconde rupture de l’ordre mondial : la crise Ukrainienne.

La crise ukrainienne développe quant à elle des conséquences autrement redoutables puisque le politique va décider lui-même de la déchirure des toiles.

C’est ici la déchirure de la toile financière qui va entraîner celle de l’économie réelle. Il est d’ailleurs  très difficile de distinguer entre sanctions financières et sanctions en termes d’économie réelle. L’interdiction faite aux banques russes d’utiliser le dispositif Swift constitue bien évidemment une fermeture des autoroutes de circulation de la valeur : comment financer les importations russes en provenance du reste du monde et exportations russes en direction du reste du monde ? La toile se déchire ici au milieu de la frontière entre l’Occident et ce qui reste d’empire russe. Elle ne se déchire pas complètement avec les autres continents et la Russie, mais les entreprises prennent le risque de sanctions américaines au titre de l’extra-territorialité du droit américain. Certes, les entreprises occidentales peuvent rester en Russie mais elles cessent d’être rattachées à la vaste toile de naguère. Cette déchirure provoque des effets de contagion par le biais des intrants devenus indisponibles de part et d’autre de la toile déchirée. Pensons par exemple à l’aviation qui, d’un côté, ne peut plus disposer de titane et de l’autre ne peut plus disposer des pièces de rechange. Comment Décathlon Russie va-t-il approvisionner ses magasins fait de 80% de produits importés s’il est atteint par la disparition du Swift ? Les exemples peuvent être multipliés à l’infini. Bien évidemment avec des effets de second tour : les avions ne pouvant plus être fabriqués et les pièces ne pouvant plus être délivrées, ou -autre cas parmi 1000- les actifs russes de la famille Mulliez  ne pouvant plus être aisément valorisables. Les sanctions sur le système Swift peuvent toutefois être en permanence réévaluées voire évitées, ce qui est bien sûr le cas de l’énergie.

Une autre sanction financière est bien évidemment le gel des réserves de la banque centrale de Russie qui interdit tout accès au marché des changes et vient en appui à la première sanction. Cet interdit vient de provoquer l’écroulement du rouble et la fermeture de la Bourse de Moscou.

Que va devenir la monnaie ?

De façon plus générale, la monnaie redevient une arme, alors qu’elle était de par la convertibilité généralisée un instrument très sûr de la circulation de la valeur, instrument dont le centre de gravité reposait essentiellement sur le dollar lequel était devenu la monnaie ultime. La sanction concernant le gel des réserves n’est d’ailleurs que l’aggravation de ce qui était déjà pratiqué par les USA depuis de nombreuses années avec les amendes au détriment des agents commerçants en dollars et ne respectant pas les embargos américains dans certains pays (Iran, Soudan, etc.). Et le dollar, même altéré par l’extra-territorialité du droit américain, n’est sans doute pas remplaçable car toutes les monnaies vont devenir des armes potentielles plus redoutables que le dollar. La raison en est que les Etats ou empires en formation (Russie, Chine, Turquie, etc), d’essence moins démocratique que les USA, ne peuvent offrir des limites institutionnelles crédibles à l’action arbitraire des exécutifs correspondants. C’est dire que dollar sera peut-être de moins en moins la monnaie ultime, mais qu’il n’y aura pas de candidat crédible à son remplacement.

C’est dire que les réserves des banques centrales du monde vont perdre de leur utilité et de leur crédibilité : Parce que ces réserves sont aussi des armes nationales potentielles, leur capacité à être des prêteuses en dernier ressort va s’émousser. D’où des défauts potentiels, des activations de couvertures DTS, avec leurs effets contagion. D’où une méfiance quant à la qualité de la toile financière mondiale appelée à se disloquer progressivement et se rapetisser autour de zones monétaires. Et une méfiance qui va aussi se manifester par des fluctuations beaucoup plus importantes des taux de change, donc des difficultés de sécuriser la toile des échanges au sein de l’économie réelle mondiale. La spéculation sur tous les intrants s’en mêlant, ( Bourses de Chicago, London Metal Exchange de Londres, etc.) nous avons là de plus en plus de difficultés pour les acteurs de l’économie réelle, acteurs qui vont chercher à réduire autant que possible leur implication dans la toile planétaire.

A ces blocs monétaires nouveaux risque de correspondre des zones de normalisation technique et des blocs technologiques qui entrainent la dislocation du  lego industriel planétaire. Conscients de cette réalité, des Etats devenus fossiles semblent entamer un processus de reconstitution. Ainsi, on parle de « souveraineté européenne » avec la naissance du « Chips Act » européen entièrement orienté vers la construction d’un pôle technologique géant impliqué dans l’industrie des semi-conducteurs. Construit en partenariat étroit avec l’industrie qui se trouve en amont aux USA (design des puces autour d’INTEL, Micron, Nvidia, AMD, etc.), il est censé devenir une protection contre l’empire chinois en formation.

Simultanément, des zones de circulation de l’énergie peuvent se mettre en place avec notamment la séparation d’une Europe occidentale du reste du continent eurasien et consolidation des échanges en yuans entre la Russie et la Chine.

Redevenue une arme entre des mains politiques, la monnaie risque évidemment de faire l’objet d’un dirigisme inflationniste bien commode : il n’y a plus de limite aux déficits budgétaires, une réalité aussi exigée par la nécessaire construction ou reconstitution d’un outil militaire de grande taille.

 L’Euro dans un contexte guerrier

L’avenir de l’euro semble s’articuler entre 2 limites, celle idéologique, correspondant à la volonté de rester unis autour de cet objet tabou qu’est devenu la monnaie unique, et celle du comportement techniquement possible d’une banque centrale qui ne peut augmenter ses taux et doit abandonner les règles de proportionnalité dans ses achats de dettes publiques nationales. On sait déjà que la guerre ukrainienne n’arrive pas à ralentir la spéculation sur les spreads de taux entre les pays du nord et les pays du sud de la zone. La banque centrale pourra-t-elle  y remédier sans abandonner ses principes directeurs ? Le grand retour du militaire risque en effet de mettre en doute le triple ajustement libéral (couple prix/salaire ajusté sur la productivité, équilibre budgétaire, défense du taux de change par containment de l’inflation importée) qui a porté sur les fonds baptismaux la monnaie unique.

Les logiques de guerre entrainent le primat du militaire sur l’économique ce qui menace l’euro. En retour ces mêmes logiques parce que porteuses de grandes peurs font resserrer les rangs autour de ce qui est devenu un tabou. Quelle force l’emportera ?

 

 

 

 

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 05:02

 

Malgré des défauts de construction difficilement dépassables l’euro a jusqu’ici fait acte de grande résistance : crise financière de 2008, crise grecque, crise des dettes souveraines, crise sanitaire et aujourd’hui crise internationale. Les premières crises, et ce jusqu’en 2020, furent du point de vue français gérées par une stratégie globale de dévaluation interne.  

1 - La dévaluation interne comme stratégie dominante.

Puisque l’on ne peut -directement ou indirectement- toucher au taux de change pour restaurer la compétitivité, puisque  l’on ne peut contrôler ou orienter les flux financiers et de marchandises  pour ce même objectif, puisque la maximisation de la valeur actionnariale est devenue intouchable,  il ne reste que la pression sur le coût complet du travail pour tenter d’améliorer la situation des entreprises. Inutile de rappeler ici toutes les mesures qui iront en ce sens,  dont la principale reste celle du CICE de 2013. Le complément de cette stratégie de dévaluation sera bien évidemment une dette publique croissante : il est en effet très difficile de toucher aux mécanismes du pacte social.

Parallèllement, puisque la crise financière de 2008 se matérialise durablement par le disfonctionnement du marché interbancaire, on verra apparaître les premières mesures de quantitative-easing et le gonflement du bilan de la banque centrale.

Durant cette période, l’euro est donc aussi sauvé par la banque centrale qui veillera d’abord au maintien d’une harmonisation des taux sur les dettes publiques et ensuite sur la faiblesse de leurs niveaux aux fins de respecter l’objectif d’une inflation proche de 2%. En cela, ladite banque centrale sera aidée par la mondialisation qui interdit toute naissance d’une spirale inflationniste : les prix à la consommation sont muselés par le coût très faible des importations en provenance des zones à forte productivité et à basses rémunérations.

2 - L’abandon des règles du jeu de la monnaie unique.

Avec la crise sanitaire, le paysage change. La production se trouve muselée par le confinement, mais les revenus de la quasi-totalité des agents se trouvent maintenus par une dépense publique hors de contrôle. Cette stratégie est aussi celle de tous les pays de la zone et la BCE se trouve tenue de monétiser une dette publique en très forte croissance. Les règles de fonctionnement de la monnaie unique sont abandonnées provisoirement et dès la fin des confinements la croissance redémarre avec toute la puissance autorisée par la monétisation, puissance aidée par le maintien de taux très bas et à peu près unifiés sur toute la zone. Nous aurons ici pendant quelques mois le mirage d’un bloc de pays qui, débarrassé des contraintes de l’euro, peut s’offrir une croissance inespérée. Jusqu’ici ces contraintes entrainaient un retard de croissance dans les pays les plus inadaptés (dont la France qui voyait son déficit extérieur croître), mais aussi pour toute la zone comparativement au reste du monde. Désormais, cette même croissance peut temporairement devenir supérieure à la croissance potentielle.

Au-delà du prix du non-respect des règles budgétaires de la monnaie unique, l’inflation réapparait au terme de la pandémie et vient gêner les promesses des différents candidats à l’élection présidentielle : pouvoir d’achat, décarbonation, retour de l’Etat-providence, etc. Sans même attendre la campagne présidentielle, l’exécutif distribue des chèques qui vont à l’encontre de la dévaluation interne programmée comme substitut à une franche dévaluation monétaire.

La fuite en avant reste confirmée par la banque centrale qui continue d’acheter sans limite la dette publique à un moment où elle s’interroge sur la gestion de l’inflation. On finira par affirmer que l’inflation n’est pas durable, que sa cause reste une désorganisation des chaînes planétaires de la valeur que le marché remettra en ordre rapidement. On finit même par croire que l’explosion des prix de l’énergie ne doit pas mettre en cause le modèle organisationnel : La France qui peut partiellement se passer d’une telle crise continue – contre toute logique rationnelle- à adhérer au dispositif européen et à sa traduction dans la loi NOME.

La fuite en avant se trouve toutefois rattrapée par la réalité. La France reste handicapée par son taux de change : avec une dette publique déjà plus importante que celle de son voisin allemand en 2019 (97,5% de son PIB contre 58,9), elle se trouve beaucoup plus endettée à l’issue de la pandémie ( 114,6% de PIB contre 71,4% pour l’Allemagne). Concrètement le pays, plus handicapé que son partenaire en termes de dette publique, se trouve à l’issue de la pandémie beaucoup plus éloigné de ce même partenaire. Plus globalement la France en 2021 retrouve - après une forte chute- son PIB de 2019 ; en cela, elle fait aussi bien que ses voisins, mais avec toutefois un accroissement de dette supérieur ( 12,5 points pour l’Allemagne contre 17,1 points pour la France).

Avant même d’aborder la crise internationale, on pouvait se demander si cet écart croissant pouvait être aimablement effacé par la BCE. Une BCE qui, dans sa bienveillance, pourrait continuer à trouver le moyen d’aplanir une différence de taux sur les dettes publiques des 2 pays. On en connait le prix : La BCE pour maintenir la fiction d’une monnaie commune devrait -et doit déjà- monétiser la dette française en ne  respectant pas les règles de proportionnalité qu’elle s’imposait naguère.

Au-delà, il est évident que le plan de mutualisation de la dette publique entre les participants de la zone sera de nul effet et la France devra rembourser ce qu’elle recevra avec la dotation qu’elle paie au budget de l’Union. En sa qualité de grand pays elle devra comme l’Allemagne davantage payer qu’elle ne recevra.

Plus globalement encore on sait que la construction de l’union bancaire et de celle des capitaux reste lettre morte et qu’il n’est pas question de voir apparaître une Europe des transferts permettant à la monnaie unique de fonctionner correctement.

 Au total, la gestion de la pandémie n’a fait qu’éloigner momentanément les problèmes tout en les aggravant.

3 - La crise internationale comme émergence d’un ordre nouveau.

Vu de Sirius la crise internationale s’ancre  en Ukraine. Elle ne se comprend toutefois que dans un paradigme planétaire qu’il faut prendre en considération. Le temps n’est plus à la mondialisation heureuse où il était espéré une fusion des libertés économiques associée à celles des  libertés politiques.

Economie et politique sont deux pôles qui peuvent soit fusionner, soit se trouver très  éloignés, soit constituer une combinaison infiniment variée.

La fusion est celle du totalitarisme que l’on pouvait rencontrer dans l’URSS : pas de marché et répression politique. Elle peut être aussi celle de la mondialisation que l’on anticipait parfois : le marché faisant disparaître les Etats au profit de règles planétaires d’optimisation des échanges. Dans ce cas, l’Etat n’est plus qu’une agence de régulation des marchés et n’a plus d’objectifs qui lui sont propres.

L’éloignement infini est celui de la totale liberté économique associée à une totale répression politique. Il ne constitue pas une réalité empirique commune et même la Chine se matérialise par un totalitarisme politique qui  débouche souvent sur une répression économique. L’inverse, à savoir un interdit du marché face à la liberté politique, ne semble guère logiquement envisageable.

La combinaison des 2 pôles semble constituer la réalité dominante avec toutefois des écarts qui sont plus de nature que de degré. Ainsi le modèle anglosaxon voire européen, n’a rien à voir avec le modèle russe ou chinois. Empiriquement, c’est l’éloignement croissant de ces modèles qui engendre la crise. Le modèle américain ou européen semble voir l’économique absorber le politique : le citoyen disparait derrière un acteur économique qui se proclame libre. Si l’on raisonne aux limites, le politique n’est plus qu’une affaire d’organisation et de protection d’un marché ancré sur des droits naturels (les classiques droits dits « naturels» : vie , liberté, propriété).   Le modèle chinois semble encastrer l’acteur économique dans le principe de fidélité au pouvoir politique et à ses objectifs. Nous sommes loin des droits naturels. Il en est de même dans ce qui pourrait devenir une version -certes beaucoup plus hétérogène et plus friable- et qui serait la version islamique.

Les deux modèles ont une prétention planétaire : le premier exporte son principe organisationnel de marché au nom de la liberté. Le second exporte un principe organisationnel de marché, surplombé par un projet politique autoritaire. Plus encore, la recherche de puissance de marché n’est que le moyen d’une finalité qui est la puissance politique. Alors que la recherche de puissance de marché est l’outil de la guerre économique entre acteurs économiques dans le modèle américain, elle est l’outil d’une guerre politique dans le modèle chinois.

Dans cette concurrence planétaire, si le modèle américain est moins efficace, si donc la recherche de puissance de marché par les seuls opérateurs économiques est moins performante que celle produite sous la conduite d’un pouvoir totalitaire, il y a nécessaire raidissement. La liberté économique n’assurant plus la course en tête en terme d’enrichissement général, ce qui reste du politique sera questionné. Comment réagir ? Nous avons là une partie de l’angoisse américaine vis-à-vis de la Chine. Naguère l’URSS était un danger politique majeur, mais danger amoindri par son inefficience économique. Aujourd’hui, la Chine est un danger politique doublé d’une redoutable efficience économique. Le danger devient majeur.

Dans un sens inverse, la question se pose aussi pour le cas de la Russie aux prises avec ses parentés historiques. Si le modèle de liberté économique débouche sur une efficience supérieure à celle encore très encadrée par le politique dans la vieille Russie (concentration des activités autour de celles fournisseuses de rentes pour oligarques), il est normal de voir un raidissement. Ce qui gène n’est nullement l’OTAN mais bien davantage ce qui pourrait conforter une démocratie naissante par un début de réussite économique. Le risque de réussite de l’Ukraine par le biais de la voie démocratique est inacceptable pour la Russie.

Dans tous les cas, le politique est questionné. La liberté politique, la démocratie, est-elle unique source d’une efficience économique qui apaise et rassure les acteurs ? faut-il en revenir à un pouvoir fort ? Demain, l’Union Européenne pourra-t-elle encore se borner à n’être qu’une agence de régulation des marchés ? Comment reconstituer une armature étatique ?

D’ores et déjà, on voit se dessiner une grande division du monde avec d’un côté le couple liberté économique et liberté politique et de l’autre une liberté économique durement encadrée par un pouvoir politique totalitaire. Avec une division qui pourra concerner les technologies et le fantastique univers des normes.  De quoi revoir complètement les chaînes de la valeur, les handicaper en les partageant entre 2 univers devenus antagonistes, ou les disloquer. De quoi revoir des murs entre civilisations.

4 - La monnaie unique, malade depuis sa naissance, va-t-elle se rétablir dans ce nouveau monde en gestation?

Tout d’abord, le système de la monnaie unique se trouvait en apparence situé dans l’ordre politique et non dans celui de l’économie. Ce système était celui de l’ordo-libéralisme et se trouvait constitutionalisé. C’était un cas de fusion de l’économique et du politique que l’on entrevoyait plus haut : il faisait relativement disparaître les Etats au profit d’une espérance d’optimisation des échanges, chacun d’entre-eux devenant esclave   assigné à la dure tâche du respect des règles.

Tout cela est en train d’être bouleversé et le grand début de glissade déjà introduit par le « quoi qu’il en coûte » de la pandémie va s’accélérer avec la crise internationale. Les Etats européens ne vont plus se battre sur le respect des règles du jeu et vont avec une belle unanimité innover de façon radicale. L’ordre des règles ne se conçoit que par temps calme. La tempête fera passer de la compétition ordonnée et réglementée à la coopération finalisée. Il n’y aura plus à comparer et à classer les soldes TARGET comme on compare la qualité des chevaux de course. Il y aura désormais à construire une coopération finalisée.

Le « quoi qu’il en coûte » va atteindre les frugaux y compris une Allemagne qui sans le dire vient de franchir la barre constitutionnellement interdite des 0,35% de PIB de déficit structurel. L’Union européenne vient aussi de lever un interdit par son annonce d’achat/livraison de matériel militaire à l’Ukraine.

De nouvelles dépenses seront introduites par tous les pays solidaires de l’Ukraine à un moment où les risques de récession vont prendre de l’ampleur : mur énergétique avec la possible disparition des fournitures de gaz russe, fermeture d’usines allemandes dépourvues d’intrants notamment énergétiques et de clients devenus insolvables par disparition des règles du dispositif Swift, etc.

Plus globalement, les Etats de la zone agissaient dans le canevas bureaucratique des règles ordo-libérales. Ils étaient tous passagers clandestins, les uns (une Allemagne très rationnelle) bénéficiant d’un taux de change très sous-évalué, les autres (par exemple une Grèce intrépide) croyant bénéficier d’une vraie monnaie de réserve. Certains trichaient en s’adonnant à un illibéralisme coupable, tandis que d’autres se construisaient des paradis fiscaux. Etc… Le tout donnant lieu à d’infinis débats, d’innombrables usines à gaz réglementaires, de discours inutiles, de perte de temps.

Tout cela est entrain de basculer et la peur vient engendrer l’unanimité et une possible révision de toutes les règles du jeu. En particulier, l’unanimisme ambiant rend complètement irréaliste la mise en doute de ce qui faisait les apparences de l’Union à savoir la monnaie unique. Il est donc bien évident que la BCE suivra, voire aggravera sa politique de monétisation, alors même que l’inflation risque de se pérenniser voire prendre de l’ampleur, alors même qu’elle devra se mobiliser sans limite pour éviter les faillites et défauts provoqués par le conflit ( entreprises, banques, système financier).  Là encore, la règle sera balayée, et la Banque centrale ne sera ni indépendante ni  instance de lutte contre l’inflation. Et l’Allemagne qui jusqu’ici aimait se trouver à cheval entre l’Occident et l’empire en formation se devra d’accepter des taux d’intérêts réels très négatifs (près de 5%en février 2022) plutôt que de protester contre le non- respect des règles afférentes  à la monnaie unique. Le retour à la répression financière des trente glorieuses est probablement au bout du chemin.

Globalement, une cohabitation difficile avec l’immense empire qui repose sur l’économie comme moyen d’une fin politique totalitaire (Chine + Russie+ ?), ne peut plus s’imaginer à partir d’Etats qui resteraient des agences de simple régulation et de simple surveillance des marchés. Dans ce cadre, la monnaie unique ne peut plus surplomber des Etats, simples usagers, et doit devenir un outil de construction d’une nouvelle réalité politique, faite de puissance et capable de se faire respecter par le nouvel empire. Il en va probablement de la survie de ce qu’on appelle encore l’Occident.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 17:38

Sans reprendre ici les travaux complexes des économistes qui ont longuement réfléchi sur les prix de l’électricité qu’il fallait pratiquer en 1946 à la naissance d’EDF, on peut résumer en quelques points les grandes lignes doctrinales qui vont organiser l’entreprise jusqu’au début des années 2000.

Les principes fondateurs de ce qui sera l’entreprise la plus performante du monde dans son secteur

1 - L’électricité est un bien commun accessible à tous. A ce titre, il n’est pas une marchandise et se trouve hors commerce.

2 - L’électricité doit obéir à un principe de « MiniMax » garantissant, au-delà de l’accessibilité à tous, un intérêt général. Il s’agit, pour un assemblage de facteurs de production donné, d’assurer un maximum de satisfaction pour les utilisateurs. La préoccupation fondamentale d’EDF est donc celle du rendement maximal de son activité.

3 - La traduction concrète de ce principe fait que les prix doivent indiquer aux utilisateurs, de façon aussi précise que possible, la rareté de la ressource. Dit autrement l’utilisateur doit savoir, par le montant payé, ce qu’est le coût exact de la ressource. Sans entrer dans le détail, ces réflexions inviteront à une tarification au coût marginal, c’est-à-dire au coût de production du KWh supplémentaire.

La libéralisation du marché de l’électricité -exigée par Bruxelles- devait faire disparaître ces principes organisationnels qui avaient fait d’EDF l’entreprise la plus efficiente du monde dans son secteur.

La dérive vers un  marché complétement artificiel

Le principe du bien commun, notamment dans sa dimension hors commerce est maintenu. Le consommateur peut rester client de l’ex-monopoleur lequel appliquera en principe une tarification proche du coût marginal, ce qu’on appelle encore le tarif règlementé.

Par contre, la réorganisation institutionnelle va développer des changements majeurs avec, au final, irruption de prix qui vont davantage se rapprocher de préoccupations mercantiles éloignées d’un intérêt général.

La réorganisation institutionnelle porte sur la fin du monopole public, son démantèlement avec séparation entre les divers stades de la vieille intégration verticale : production, transport, distribution, mais aussi l’irruption des marchands d’électricité (une quarantaine aujourd’hui). Il convient bien sûr de détailler cette transformation.

 EDF peut  se charger d’un intérêt public avec maintien de politiques tarifaires spécifiques, mais il doit laisser une place majeure à de prétendues entreprises d’électricité qui, bien évidemment, incapables de concurrencer les coûts du nucléaire vont devenir agents parasites à l’intérieur du dispositif appelé ARENH (Accès Réglementé à L’Energie Nucléaire Historique).  Ce dispositif lui-même très règlementé donnera accès à 25% de la production nucléaire à des prix inférieurs aux coûts unitaires. EDF ne peut donc obéir à ses   règles lui permettant de construire -au-delà de celles constitutives du bien commun- l’intérêt général. En particulier, l‘actuel prix de l’ARENH - 42 euros/MWh - est très inférieur au coût marginal en développement du nucléaire (EPR).

 La multiplicité des acteurs aux intérêts divergents et le mélange privé/public complexifient les choses à l’extrême et l’on comprend que si EDF,  sans bureaucratie excessive dans sa gestion rationnelle, devait simplement être surveillée par la puissance publique, il faudra maintenant passer au stade de la régulation bureaucratique d’un ensemble beaucoup plus vaste. Ce sera la mission d’une autorité administrative indépendante - véritable fragment de  "Gosplan"- la Commission de Régulation de l’Energie, (CRE) peuplée de 250 fonctionnaires travaillant quotidiennement avec des centaines d’autres fonctionnaires notamment bruxellois et des acteurs de marché le plus souvent improductifs.

L’interconnexion entre les réseaux nationaux devrait logiquement permettre, grâce à des bourses d’échanges d’électricité, la formation d’un prix de gros européen. En particulier, les prix qui devraient s’y former sont assez naturellement ceux du coût marginal. La raison en est simple : les acteurs qui se présentent sur les bourses sont peu efficients et n’échangent que des quantités d’électricité produites à partir d’unités coûteuses (énergies fossiles). Logiquement, il n’y a pas d’électricité nucléaire échangeable sur les bourses de gros, les possesseurs voulant la conserver pour la revente sur le marché du détail, et les candidats acheteurs sont surtout attirés par les seuls contrats ARENH. Le marché de gros est donc bien ancré sur les coûts marginaux, eux-mêmes constitués pour l’essentiel par les prix de marché des énergies fossiles…qu’il faut décarboner…. en utilisant aussi  les bourses d’échange de carbone…. la spéculation sur la transition écologique faisant grimper les cours des uns et des autres.

Il est aisé d’en revenir au simple bon sens

Pour les consommateurs français, la belle histoire de la tarification au coût marginal perd tout le sens qu’elle avait au temps du monopole public. Le prix égal au coût marginal révélait bien la rareté de la ressource électricité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où il ne fait que révéler une rareté qui se trouve ….dans les autres pays européens, et rareté aggravée par le capitalisme spéculatif constructeur de rentes. Sans décision majeure concernant un marché de l’électricité complètement inventé et allant contre les intérêts supérieurs de la France, les usagers seront contraints par des prix anormalement élevés, eux-mêmes  animés de mouvements erratiques au gré de la spéculation sur les bourses. De quoi déstabiliser une économie qui a tant besoin d’un approvisionnement stable autorisant des investissements éclairés.

Il n’y a pas encore de véritables prix de marché européen car les contraintes techniques sont encore loin d’être levées : non homogénéité du marché en raison d’une interconnexion imparfaite, et imperfection augmentée des surcharges en cascades, des écroulements de tension ou de fréquences, etc.  Le capitalisme spéculatif est donc encore entravé par des frontières que la commission de Bruxelles continue à vouloir faire disparaître.

Pour la France, victime d’une institution qui vilipende son avance technologique, il existe une solution rapide : celle de ne plus respecter les règles d’une concurrence artificiellement construite. En clair, mettre fin à L’ARENH et donc probablement provoquer la disparition des prétendues entreprises marchandes d’électricité. Une telle décision permettrait déjà à EDF de récupérer, du jour au lendemain, 25% de sa puissance  et de  diriger immédiatement un morceau de sa contrepartie financière vers des installations gérant les pointes de consommation. Un autre morceau pourrait être consacré à la reprise de contrats des marchands d’électricité déchus, reprise assortie d’une substantielle baisse de prix représentant les coûts inutiles et la marge des dites entreprises. Un troisième morceau pourrait servir d’appui à une baisse des tarifs classiques. 

Dans un second temps, il faudra bien encore accepter de payer des  pointes devenues plus rares avec des coûts marginaux très élevés mais qui, ici, ne seront plus représentatifs de la réalité massive de l’entreprise.   Le monopole public reconstitué pourra proposer des tarifs sur des coûts reflétant davantage la réalité d’un nucléaire compétitif dont l’économie nationale a tant besoin. La réforme proposée ne coûte rien, ne suppose aucune transformation des infrastructures de production, de transport et de distribution, et peut par conséquent être très rapidement menée. Peut aussi être très rapidement menée la disparition des structures bureaucratiques qui tant à Bruxelles qu’en France et  dans l’entreprise EDF elle-même  ne sont que les échafaudages permettant de faire tenir debout un marché artificiel. La contrepartie de cet échafaudage pouvant apparaitre comme élément de réduction du coût de fonctionnement des administrations publiques. La réforme n’est donc qu’un simple retour à la raison et l’éloignement d’une idéologie mortifère.

Mais la peur nous fait préférer l’approfondissement de la déraison.

Les récentes décisions ne vont, hélas, pas dans ce sens :

1 -La logique de la transition énergétique décidée par Bruxelles ne font du nucléaire qu’une énergie de transition : l’avenir reste à l’énergie renouvelable avec priorité sur une distribution qui restera naturellement aléatoire. D’où en quelque sorte un investissement double, d’abord pour promouvoir le renouvelable mais en second lieu pour faire face aux pannes de vent et de soleil. Qui plus est, l’électricité  nucléaire n’étant sollicitée qu’à titre transitoire elle ne sera pas dans la liste des secteurs autorisés par la Commission à recevoir des aides d’Etat. Le « bon classement » dans la taxonomie est ainsi annulé par les « lignes directrices » de la commission. Le renouveau du nucléaire français n’est pas pour demain.

2 - Le gouvernement français vient de confirmer, dans la peur, sa logique d’abandon. Plutôt que de renoncer avec force au marché de l’électricité - dont le prix est un coût marginal prohibitif aligné sur le charbon allemand et la spéculation-  et de retrouver un prix aligné sur le coût du nucléaire, il adopte une posture irresponsable. Les prix 2022 seront approximativement maintenus par réduction de la fiscalité à hauteur d’environ 8 milliards d’euros, et par un accès élargi à l’ARENH  pour un coût d’environ 8 milliards d’euros également, coût ici financé par EDF…. Le total correspond à une somme représentant quelque 40% du budget militaire de la France.  La crise des énergies fossiles,  matières premières de l’électricité, s’aggravant pour des raisons aussi bien économiques que géopolitiques, les prix de marché de l’électricité ne sont pas prêts de s’affaisser. Que fera le gouvernement français en 2023 ?

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 10:47

On va beaucoup parler et échanger durant la campagne électorale. Il est inutile d’en faire la liste tant les idées et mesures proposées seront nombreuses. Pourtant, il y aura des sujets interdits voire complètement évacués. Cela n’étonnera pas les anthropologues qui savent que dans toute société - et ce depuis la naissance de l’humanité - existent des tabous.

Les brefs développements qui suivent vont tenter de nous faire comprendre que le monde présent est victime d’un système financier dont il est exclu qu’il soit maitrisé et contrôlé. Réalité construite par les humains d’aujourd’hui la finance va les surplomber très exactement comme pouvaient l’être les tabous de l’univers magico religieux des premières communautés humaines. Pour cela il faut d’abord comprendre ce qu’on entend par  le terme « tabou », et ce qu’il implique sur le plan social.

 

 Fait social émergent plus ou moins spontanément dans un groupe humain, le tabou est d’abord une croyance sur ce qu’il est interdit de faire et une interdiction dont le non-respect entraine un châtiment assuré par une puissance majeure que l’on craint. Le premier tabou fut probablement l’endogamie, laquelle devait finalement construire bien des aspects de l’organisation sociale à une époque où les contraintes de la reproduction concurrençaient par leur intensité ceux de la production. Ceci mérite explication. On sait en effet qu’à l’échelle de très petits groupes humains, les lois de la démographie -qui ne jouent que pour des grands nombres - ne sont guère vérifiées. En particulier, le  sex-ratio n’est pas équilibré ce qui se traduit par une politique d’exogamie obligatoire à peine de disparition rapide du groupe considéré : un déséquilibre durable en faveur de naissances masculines interdira toute chance de reproduction à long terme du groupe. Historiquement, l’endogamie n’a  probablement pas été politiquement décidée et s’est imposée spontanément. Nul agent politique ne l’a décidée. Ce premier tabou est bien une croyance, un comportement interdit, dont le non-respect entraîne un châtiment majeur : la possible interdiction de la reproduction durable du groupe et donc sa possible disparition.

 On peut se demander aujourd’hui si son équivalent, à une époque où la contrainte de la production est culturellement devenue essentielle, n’est pas le système monétaro-financier. Il y aurait ainsi une relation d’équivalence : le tabou de l’endogamie serait à la reproduction, ce que serait le système monétaro-financier à la production (économie). C’est ainsi qu’il apparait très factuellement qu’il est strictement interdit, en particulier en France et dans l’Union européenne de discuter de l’architecture monétaire et financière, donc d’imaginer une refondation et ce, à peine d’une catastrophe non plus ici côté reproduction mais côté production. Toucher au système c’est entraîner des conséquences économiques gravissimes et le seul fait d’en parler disqualifie socialement et politiquement celui qui s’exprime.

On va donc parler de tout et tout proposer, durant la campagne électorale, mais jamais on ne parlera de la monnaie (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système bancaire (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système financier (il est interdit d’y toucher). On peut tout revoir, tout modifier, sauf un système monétaro-financier, intouchable à peine de châtiment : une catastrophe financière , économique, sociale…dont la force serait infiniment dévastatrice….aussi dévastatrice que ne pouvait être dans l’imaginaire humain la fin de la prohibition de l’inceste.

On pourrait certes prolonger notre lecture anthropologique et vérifier que, si le tabou est chez les humains une chose que l’on ne peut toucher ou un lieu dont il faut rester éloigné, la banque centrale moderne est bien dans ce cas. Les hommes mêmes extirpés de leurs religions primitives et enracinés dans un monde dit de la raison se doivent de rester complétement séparés de l’institution : la Banque centrale est indépendante.

Dans ce nouveau monde le tabou monétaro-financier est autrement dynamique que celui de l’endogamie de naguère. Le champ de la prohibition de l’inceste était peu agité par les quelques clercs qui pouvaient à très longue distance et dans les coulisses de la société le rétrécir ou l’élargir. Tel n’est pas le cas pour le système monétaro-financier qui engendre depuis une vingtaine d’années des étrangetés.

Qu’on en juge :

 -la masse monétaire connait une croissance 4 à 5 fois supérieure à celle du PIB. Ainsi, la base monétaire de la zone euro passe de 1,68 trillion en février 2013 à 6, 14 trillions en décembre 2021, soit une croissance moyenne de 15%, avec dans le même temps une croissance nominale du PIB à peine supérieure à 3%. Qui se pose la question de la cause d’une telle éruption ? A-t-on le droit d’en parler ? Va-t-on en parler durant la campagne ?

- Autre façon de se poser la même question, le bilan de la banque centrale est lui-même en accroissement gigantesque et représente en décembre 2021 plus de 60% du PIB de la zone euro, soit 20 points de plus que le bilan de la FED pourtant aux prises avec les mêmes difficultés. Qui s’en émeut ? La contrepartie de ce bilan se trouve nécessairement sur des comptes. Lesquels ? Peut-on discuter de ces masses liquides gigantesques en perpétuel mouvement ?

-Le poids de la finance est devenu une véritable boursouflure sur le visage de la société : son poids a plus que doublé depuis le début du siècle et selon les modes de calculs (intégration ou non des marchés de produits dérivés, des marchés des changes, du notionnel, etc.) ce poids peut aller jusqu’à 60 fois l’économie réelle. Au-delà, la finance s’est autonomisée par rapport à l’économie réelle et en vient même à la concurrencer puis à la rançonner par divers dispositifs dont celui des rachats d’actions. Ces faits seront- ils exposés et débattus durant la campagne électorale ?

-Les taux de l’intérêt deviennent en Europe, y compris en France, parfois négatifs, comme si le prêteur travaillait volontairement à la construction de sa ruine. Dans ce contexte pourquoi l’investissement notamment investissement industriel n’en profite-t-il pas ? Allons-nous débattre de cette étrangeté ?

- Les capitalistes semblent disparaître au profit d’actionnaires insaisissables se déplaçant à la vitesse de la lumière par le biais d’ordinateurs délocalisés. Des pertes comptables colossales sont gommées par des hausse de cours vertigineuses (néo-banques par exemple).  A quoi cela correspond -il pour les entreprises ? Va-t-on en discuter ?

On pourrait sans doute multiplier ces étrangetés qui hélas n’intéresseront pas les débats tant ils sont tabous : on ne peut les dénoncer comme l’autorité de naguère pouvait dénoncer et punir l’endogamie. Aujourd’hui celui qui ose évoquer ces étrangetés devient immédiatement un dangereux populiste à éloigner des vrais débats et à punir électoralement.

Et parce que le tabou suppose l’éloignement - y compris l’éloignement intellectuel- il sera impossible d’établir la moindre corrélation avec les difficultés de la France depuis le début du siècle :

Qu’on en juge :

  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon d’une maitrise du taux de change et la transformation du paysage économique du pays, la compétitivité n’étant plus mesurée - toutes choses égales par ailleurs- qu’à la capacité à procéder à des dévaluations internes.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies déployées par les grandes entreprises françaises qui vont préférer investir ailleurs pour grandir et croitre (celles du CAC 40) plutôt qu’à investir pour exporter.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies de délocalisations de branches entières (automobile, pharmacie, etc.) avec ses conséquences en termes de montée des importations et faiblesse des exportations.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre perte de substance industrielle (le poids de l’industrie française n’est plus aujourd’hui que 35%  de celle de l’Allemagne contre 50% en 2000) et perte de la maîtrise du taux de change.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre attrition du pays au regard des autres ( baisse relative du PIB par tête français entre 2000 et 2019 comparativement à ses concurrents européens notamment allemand, hollandais voire Belge) et la fin de la maitrise de la monnaie).
  • Plus globalement, il est refusé tout débat entre mise en place du système monétaro-financier européen et affaissement relatif du continent en termes de croissance, la zone euro devenant la zone la plus déprimée du monde.
  • A l’inverse, il est refusé tout débat concernant la réussite relative de la France à l’époque de la maitrise de sa finance et de sa monnaie, époque qui lui avait procuré la plus forte croissance européenne. Il serait pourtant intéressant de comparer les démarches complexes et bureaucratiques envisagées aujourd’hui à l’occasion de la transition énergétique, avec la puissance et la rationalité de celles envisagées au cours de la reconstruction d’après 1945.
  • Mieux, tous les médias louent la réussite de l’euro après 20 années de « bons et loyaux services », et bien sûr oublient ses irréductibles et irréparables défauts majeurs de conception.

Les candidats aux prochaines élections sont ainsi prévenus : ils se doivent de respecter le tabou monétaro-financier à peine d’être très lourdement sanctionné. Ils doivent même le mettre en valeur et promouvoir le respect que chacun lui doit.

Bien évidemment, cette note d’humour ne peut cacher la tristesse de notre déclin. Et il y a lieu d’être triste car manifestement notre nouveau tabou est beaucoup moins justifié que le premier. Le tabou de l’inceste s’est disions-nous probablement construit en dehors du politique en raison de sa base objective. Tel n’est pas le cas du tabou monétaro-financier qui fût une construction complètement politique. De ce point de vue, il peut apparaître plus fragile.

Fausse apparence parce que la-dite construction a mobilisé d’énormes moyens pour arriver au statut de tabou. Et ces moyens seront mobilisés pour faire du système monétaro-financier que l’on a construit un « non- problème », donc un thème qui doit être exclu de tout débat…donc un tabou…

Ne revenons pas sur l’histoire lointaine qui fera de la monnaie, l’or, et du système financier correspondant une contrainte difficile à dépasser avec ses échecs majeurs que furent – en France -le système de Law puis celui des Assignats. Cette longue période fut dépassée avec l’abandon du métal précieux et la reconstruction de la France après 1945. A cette époque, la monnaie n’était pas un tabou et se révélait simple contrainte à maîtriser politiquement, travail qui fut réalisé avec un spectaculaire succès, mesurable par la construction d’une économie industrielle de premier plan tout au long de la 4ème république et les débuts de la  5ème. C’est essentiellement, pour ce qui concerne la France, à partir des années 80 que devait se construire le système présent en tant qu’objet dépolitisé, sacralisé, donc exclu du champ possible des débats d’une élection présidentielle.

Ramené à ce que l’on pourrait appeler abusivement l’euro-système, il est fait de négociations discrètes entre ses vrais propriétaires auxquels est ajouté des captifs de la haute administration, particulièrement le corps de l’inspection des finances. La clé de voûte essentielle qui assure sa clôture est le système des portes tournantes : un banquier devient haut fonctionnaire au Trésor puis redevient financier ou l’inverse. Cette pratique assure l’entre-soi, la maitrise d’un vocabulaire complexe non susceptible d’être appréhendé par les acteurs politiques et donc la construction d’un objet  intouchable  : Qui, par exemple, maîtrise les milliers de paramètres des normes de la Banque des Règlements Internationaux  ? Devenu un univers d’experts, d’ingénieurs de plus en plus nombreux, de scientifiques notamment mathématiciens de haut niveau, etc. le coût d’entrée est devenu trop élevé pour un aventurier politique qui aimerait élargir sa part de marché à l’élection présidentielle. La fin du tabou ne pourrait se manifester que par l’exercice de la raison mais hélas cet exercice est devenu impraticable et il est plus facile de discuter à l’infini des vertus de l’ISF que de l’opportunité des libres  modèles bancaires concernant le calcul de la pondération des actifs.

Et cet abandon de ce qui est pourtant au cœur du politique va être politiquement justifié par des clercs - les économistes- qui au nom de la théorie économique vont approuver la logique de l’abandon : la finance doit s’autoréguler et il est interdit au politique de tenter une réelle réglementation. Nous avons là la seconde enceinte de protection de la forteresse à l’abri des regards du monde.

Alors que les premiers tabous s’échafaudaient probablement dans l’univers du magico- religieux notre très moderne tabou s’est construit dans celui des apparences de la raison et du politique. D’essence complètement politique, il se nie comme objet politique pour mieux sculpter au quotidien  son caractère de tabou.

 

 

 

 

 

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22 décembre 2021 3 22 /12 /décembre /2021 10:22

Le journal Le Monde du 19 décembre dernier lance un article intitulé :  «Le rendez-vous manqué entre économistes et politiques ». Cette non-rencontre est au fond assez naturelle.

Des explications immédiates

D’un côté, nous avons  des personnes luttant  sur un marché politique, un marché où il faut vendre des produits politiques comme d’autres vendent des marchandises classiques. Sans porter de critique déplacée, parce que l’électeur est devenu moins citoyen et davantage consommateur, la configuration marché est de plus en plus celle permettant de comprendre les enjeux. Le vrai sujet étant celui de ce déplacement du statut de citoyen à celui de consommateur.

De l’autre côté, celui des économistes, nous avons des personnes aux prises avec la connaissance des effets des produits politiques offerts : mesures salariales, fiscales, règlementaires, financières, etc. Des analyses souvent complexes mobilisant des outils eux-mêmes d’accès difficile pour le non averti.

Il est donc naturel que le marchand de produits politiques, comme tel ou tel marchand,  ne se soucie pas des effets complexes des mesures prises. Est-il dans l’intérêt immédiat du commerçant de se soucier des effets de ce qu’il vend sur les contraintes, voire les inconvénients, que cela implique quant à la vie du client ?

Toutefois, la non-rencontre entre candidats et économistes est certainement plus fondamentale, ce qui mérite quelques explications.

Une réalité plus fondamentale

En premier lieu, il est historiquement exact que le pouvoir politique repose sur une question d’appropriation des outils constitutifs de la puissance publique, en particulier la loi. Dans un régime dictatorial, l’appropriation a pour but de consolider les pouvoirs du dictateur. Dans un régime démocratique, les choses sont plus complexes. Il y a bien sûr toujours l’intérêt des dirigeants politiques, mais il y a surtout les intérêts des électeurs lesquels ne sont pas identiques et se confrontent. De ce point de vue, l’idée d’un intérêt général est toujours problématique : il est un signifiant sans que le signifié puisse être désigné de manière incontestable.

Les agents sont autour de la loi dans des configurations diverses ou opposées : sa transformation désavantage certains et favorisent d’autres agents. Par exemple, une mesure de blocage des loyers avantage les locataires et désavantage les propriétaires… au moins dans le court terme. Les candidats à l’élection présidentielle, face à des électeurs  -qui  sont de plus en plus des consommateurs, et qui à ce titre ne sont plus qu’une clientèle divisible en segments-  composent ainsi un paquet de propositions qui relève d’une analyse purement marketing. Avec une conséquence considérable : l’immédiateté marchande ne permet pas de proposer des visions d’avenir pour le pays. Tout au plus, peut-on parler de rétablir une croissance dont le sens n’est pas questionné ou de marcher vers plus d’Europe sans savoir ce que cela peut signifier.  

En second lieu, les économistes sont d’une certaine façon d’accord avec les candidats à la présidentielle pour ne pas se rencontrer. Naguère, les économistes étaient d’une certaine façon des théoriciens du global : ils tentaient d’expliquer le tout sans se spécialiser sur les parties. On essayait comme on le fait encore dans les sciences physiques de marcher vers un principe global d’explication de la réalité. En termes savants, on dit que la science doit-être moniste.  Certes, la démarche était difficile et comme aujourd’hui encore pour le clivage entre la physique classique et la physique quantique, il fut impossible de dépasser les clivages entre théorie économique classique, keynésienne, libertarienne, etc. Et ce dépassement est d’autant plus difficile que les théories ne sont pas indépendantes des intérêts économiques et de leur expression politique, ce qui est beaucoup moins vrai dans les sciences exactes. Ce que l’on constate est donc un éparpillement des savoirs, éparpillement facilitant la dépolitisation, avec des spécialités au périmètre de plus en plus limité : économie des transports, économie pétrolière, économie de la santé, économie de l’énergie, économie du travail, etc.  Et un éparpillement qui ne peut que s’élargir au fur et à mesure que la crise sanitaire actuelle semble dévisser ce qui restait des grands savoirs : les théories monétaires…à revisiter complètement, les questions de l’emploi… à revisiter complètement, les questions de l’articulation de l’offre globale à la demande globale…à revisiter complètement, etc. Aucun économiste n’ayant aujourd’hui l’envergure d’un Einstein pour refonder un paradigme global, chacun vivote dans sa spécialité.

Les candidats ne peuvent proposer sur le marché politique, ni vision ni sens, questions devenues éloignées de celui qui est en voie de devenir un simple consommateur de règles ou de droits individuels, par exemple et surtout, sous la forme de « libertés nouvelles » ou de « créances nouvelles ». De ce point de vue, ils sont en plein accord avec les économistes qui, eux non plus, n’ont plus grand-chose à dire sur le fonctionnement et le sens de l’ensemble. A quoi bon se rencontrer pour discuter d’un avenir qui ne surplombe plus le présent ? Il n’y aura donc pas de débat sérieux et approfondi entre économistes éloignés d’une vision globale sur le fonctionnement du monde et candidats fondamentalement éloignés des questions de vision et de sens. Si débat il y a, on sera toujours dans le quasi hors sujet.

Simultanément, les candidats à l’élection présidentielle sont en complet désaccord avec les économistes qui s’intéressent aux conséquences des paquets de propositions politiques. Certes, les économistes d’aujourd’hui vivent dans l’éparpillement mais ils disposent d’outils précis de mesures. Ils sont ainsi bien armés pour contester l’éparpillement des paquets de propositions imaginés par les candidats. Bien armés, ils tentent, pour tout élément du paquet, d’en évaluer les conséquences et savent mieux que quiconque que toute proposition avantage certains acteurs et en désavantagent d’autres, ce que le marchand politique ne peut accepter. Tel est le cas par exemple du paquet « hausse des salaires », paquet proposé par une majorité de candidats car très apprécié. Les économistes savent -certes plus ou moins-  en évaluer les conséquences en termes de dérive des prix, en termes de capacités exportatrices plus réduites et importatrices plus dangereuses, en termes de marges plus faibles, en termes d’emploi plus réduit, en termes de charges sociales diminuées, d’Etat Providence revisité, etc….ce que les candidats refusent de voir. Un candidat, comme tout bon commerçant, ne peut que mettre en avant les avantages du produit proposé et masquer, autant qu’il se peut, les désavantages associés.

Au final, économistes et candidats à l’élection présidentielle n’ont certes rien à se dire, mais surtout ces derniers ne peuvent accepter l’irruption d’un savoir sur ce qui n’est qu’un tas mal ficelé de produits politiques agité devant des consommateurs exigeants et égoïstes. Le marché politique n’a plus les moyens de forger un horizon et participe à l’écrasement du futur sur un présent agité.

 

 

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 14:38

La campagne pour l’élection présidentielle sera très difficile et le risque de déchirure devient extrême. Une partie de l’opinion considère en effet que l’Etat-Nation se désagrège au profit d’une ethnicisation de la société avec effacement du citoyen et émergence de communautés aux projets antagonistes. Au-delà des faits concrets, il convient d’en découvrir l’intelligibilité.

Dans le monde du vivant évolué (oiseaux, mammifères, etc.) on sait que les individus communiquent par le biais d’un langage lequel constitue un élément du patrimoine commun d’un groupe d’animaux. Les humains vont plus loin : ils constituent un patrimoine qu’ils peuvent discuter et faire évoluer et donc, produire une histoire. Ce commun est fait, au-delà du langage, de croyances, de règles, de coutumes, de valeurs, etc. C’est, au-delà, la capacité à questionner, voire s’inquiéter, d’où l’apparition de religions. Ce commun est un fait social : personne ne l’a construit et pourtant il s’impose à tous.

Le fondement du politique

Le commun chez les humains fait nécessairement l’objet d’un enjeu : celui qui peut acquérir un pouvoir sur ce dernier, contrôle de fait la société. Ce qu’on appelle Etat est donc la capture par un ou plusieurs individus, de tout ou partie du commun d’un groupe. Les modalités de la capture sont infiniment diverses et ceux qui en bénéficient peuvent évidemment le  travailler et  le transformer. De façon plus générale, la capture du commun passe le plus souvent par celle du religieux. La raison en est simple et la croyance quasi universelle d’une dette des humains envers l’au-delà est transformable en dette vis-à-vis d’un pouvoir terrestre : l’Etat fait naître l’impôt et la puissance qui en découle. D’une certaine façon, et l’histoire le montre, la capture du commun est une affaire privée. On peut comprendre ainsi que la vie des humains soit infiniment plus riche que celle des abeilles et que, concrètement, on pourra voir émerger des cultures, des Etats divers, voire des civilisations. Avec cette remarque fondamentale que les individus ne sont jamais des unités premières et qu’ils sont toujours façonnés par le commun. Comme nous l’enseigne l’étonnante physique quantique, les objets comptent moins que les relations entre ces mêmes objets. Plus simplement, chez les humains, pour comprendre l’individu, il faut passer par l’interaction sociale.

L’ambition de ceux qui privatisent le commun peut se transformer en situation guerrière et on assistera à la naissance d’Etats composites : les vainqueurs accaparent le commun des vaincus. Concrètement cet accaparement est complexe. Des éléments  de commun sont laissées aux vaincus. Dans les grands Etats, il y aura donc du central et du périphérique (pensons à la France dont le développement fût acquis sur mille années par empilement différencié de provinces autour d’un noyau). Le vrai problème des détenteurs du pouvoir est d’homogénéiser et donc d’élargir le commun qui est le ciment de la société…et donc des pouvoirs. L’Etat Nation à la française apparait ainsi comme une réussite du travail d’homogénéisation mené depuis 1000 ans : surplombant des cultures diverses, donc des communs divers, il arrivait -jusqu’ici paisiblement- à les unir.

L’interaction sociale est surplombée par deux moteurs possibles tous deux inscrits dans le commun capté et travaillé par le pouvoir : le commandement et le marché. Ces deux moteurs fabriquent des comportements et donc une  réalité sociale. Dans l’histoire concrète des humains ces deux moteurs sont de poids et de qualités infiniment différentiés : le moteur du commandement peut être tel que le marché s’en trouve interdit, à l’inverse celui du marché peut devenir monopoliste et affecter tous les espaces de vie. Dans la réalité historique, la combinaison et le poids relatif des deux moteurs sont infiniment variés. Cette même réalité laisse parfois la place à un élément intermédiaire qui est celui de la coopération. Un élément qui peut se rapprocher du marché (entente entre entreprises par exemple) ou se rapprocher du commandement ( gestion de l’eau dans nombre de communautés traditionnelles par exemple).

Le contenu des moteurs « commandement » et «marché».

 Le premier est constitué de règles  prescriptives, finalisées et contrôlées par un pouvoir réel ou transcendant. L’éventail des comportements possibles est ainsi étroit et chacun se doit de respecter un ordre pesant qui le dépasse. C’est le cas de nombre de sociétés historiques qu’elles soient dites primitives ou hautement évoluées. Le second est fait de règles non finalisées et simplement limitatives. Il en résulte une absence de centre de commande et un pouvoir de contrôle qui se borne au respect des règles du jeu du marché.

Le moteur marché peut engendrer a priori un ordre libéral, pourtant il peut aussi engendrer un ordre fermé et totalitaire : celui qui ne respecte pas le marché est hors jeu. Dans son expression la plus parfaite, l’ordre du marché interdit aux humains de changer les règles. C’est bien ce que l’on constate avec ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme allemand qui pèse tant sur la réalité européenne.

De la cohabitation difficile entre « commandement » et « marché »…..

 Les deux moteurs ancrés dans le commun fabriquent des comportements donc des habitudes et règles comportementales. Un américain, qui en raison de son histoire, ne connait que le marché est bien équipé pour jouer avec ce dernier. On dira que les américains sont des entrepreneurs habiles qui savent transformer tout objet en marché. Un indien d’Amazonie qui ne connait que l’ordre finalisé et transcendant aura plus de difficulté à jouer avec un marché dont il reste culturellement éloigné. Plus précisément l’interaction sociale en Amérique se joue à l’intérieur de règles jamais prescriptives et laissant un éventail très large de négociation, d’où une capacité à innover et à voir dans chaque partenaire une opportunité. L’ordre du monde peut ainsi être en permanence révolutionné par des innovations de marché. A l’inverse,  l’interaction sociale dans un monde où les règles sont finalisées, prescriptives et contrôlées il sera plus difficile de faire émerger de l’innovation. D’un côté le déraillement est une opportunité , de l’autre il est un risque à réduire, probablement à interdire.

Lorsqu’historiquement se forme des Etats complexes incorporant des communautés actionnées par des moteurs très opposés, le travail d’homogénéisation du pouvoir n’est pas simple. Il est même souvent absent dans ce qu’on a appelé la colonisation affectant une grande partie de la planète par un Occident où l’ordre du marché devenait de plus en plus important. De très grandes communautés humaines vivant sous des normes éloignées du marché vont ainsi être progressivement confrontées à ce nouvel ordre. Ce qu’on appellera plus tard la mondialisation.

 On comprend ainsi les risques de creusement d’écarts entre des cultures qui seront amenées à coopérer et à cohabiter. Il était plus facile à l’époque de Rome d’intégrer les barbares dans un empire qui ne connaissait pas encore l’ordre du marché. Il est plus difficile aujourd’hui d’intégrer les anciens colonisés à l’ordre d’un marché dont le fonctionnement s’annonce comme une immense accumulation de marchandises fort éloignée des communautés dont l’interaction sociale bride l’offre de ces mêmes marchandises. La lecture du monde deviendra celle de la dialectique du développement et du sous -développement, celle de l’aide   qu’il faudra consacrer à ceux qui restent culturellement éloignés des contraintes du marché, etc. Avec des conséquences inattendues : l’aide peut développer partout de la marginalisation, des comportements de plus en plus inadaptés et au regard des anciennes règles et au regard des nouvelles. C’est le lot de toutes les vieilles sociétés que l’on rencontre sur certains continents où les règles de marché sont devenues hégémoniques : Amérique du nord, Amérique du sud, Afrique, Asie, Océanie. Au-delà de la marginalisation il y aura à constater l’énorme écart de développement, avec une exception de taille, celle de la Chine, où « commandement » et « marché » semblent s’articuler, très curieusement, de façon jusqu’ici assez harmonieuse.

….Dans une France incapable de « recoudre » ce qu’elle  « déchire ».

 La France est une ancienne grande puissance coloniale qui, pour des raisons tenant à un basculement rapide vers le marché, fût amenée à accueillir de nombreuses communautés étrangères à l’ordre marchand. Une situation qui permettait toutefois d’accueillir ces communautés dans des ensembles très organisés - l’ordre Taylo-fordien des grandes usines - qui fonctionnaient pour le marché mais obéissaient à l’interne au principe d’autorité. Lorsque le marché abandonne ces grandes usines, au profit d’organisations beaucoup plus flexibles, les communautés qui, au nom du regroupement familial, continuent à être accueillies deviennent pour partie inadaptées aux nouvelles contraintes du marché. Et parce que les règles du marché ne sont ni prescriptives ni finalisées, elles vont autoriser son irruption sur tous les champs de la vie sociale : il n’y a plus de limite à l’économicité, plus de limite à la marche triomphale du libertarisme. Une réalité qui vient donc heurter l’interaction sociale des communautés accueillies. L’économicité illimitée devient une agression dont le pouvoir peine à prendre conscience.

 La volonté française de maintenir un grand Etat Nation ne reconnaissant pas les communautés mais un projet politique entre en contradiction avec le tout marché. L’Etat Nation est censé fabriquer des comportements de citoyens donc des acteurs encore enracinés dans des règles finalisées, qui ne sont pas celles des communautés accueillies, par exemple la laïcité. Le tout marché, lui, tend à fabriquer des comportements tournés vers l’individualisme radical- devenir entrepreneur de soi-même- le risque et surtout la consommation illimitée. Comportements attendus - déjà difficiles car très responsabilisants et engendreurs d'une "société fatiguée" -et non aisément validés dans l’interaction sociale des communautés accueilles. Là encore les relations entre individus comptent davantage que les individus eux-mêmes. Le grand Etat Nation, pour rester dans son projet de grand Etat, tente d’unir par un grand Etat-Providence. Mais ce grand-Etat providence ne fait qu’enkyster des communautés dans des situations de marginalité. Concrètement existe une contradiction majeure entre Etat Nation à la française et marchandisation illimitée du monde.

Comment expliquer cela dans le tumulte électoral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                

 

 

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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 10:32

La campagne pour l’élection présidentielle sera très difficile et le risque de déchirure devient extrême. Une partie de l’opinion considère en effet que l’Etat-Nation se désagrège au profit d’une ethnicisation de la société avec effacement du citoyen et émergence de communautés aux projets antagonistes. Au-delà des faits concrets, il convient d’en découvrir l’intelligibilité et pour cela il faut prendre de la hauteur en mobilisant les sciences sociales en général.

Dans le monde du vivant évolué (oiseaux, mammifères, etc.) on sait que les individus communiquent par le biais d’un langage lequel constitue un élément du patrimoine commun d’un groupe d’animaux. Il en est de même chez les humains avec une qualité supplémentaire considérable : ils constituent un patrimoine qu’ils peuvent discuter et faire évoluer et donc, produire une histoire. Ce commun chez les humains est fait, au-delà du langage, de croyances, de règles, de coutumes, de valeurs, etc. C’est, au-delà, la capacité à questionner, voire s’inquiéter, qui va construire un universel très divers et qui devient un mode d’interprétation de la vie et de sa finitude, donc quelque chose de nature religieuse. Ce mode d’interprétation de la vie est un fait social : personne ne l’a construit et pourtant il s’impose à tous. Un peu comme ce chant des oiseaux qui n’est autre que de la communication entre individus.

Le fondement du politique

Le commun chez les humains fait nécessairement l’objet d’un enjeu : celui qui peut acquérir un pouvoir sur ce dernier, contrôle de fait la société. Ce qu’on appelle Etat est donc la capture par un individu, un groupe, voire la totalité des individus de tout ou partie du commun d’un groupe. Les modalités de la capture sont infiniment diverses et ceux qui en bénéficient peuvent évidemment travailler le commun pour le transformer. De façon plus générale, la capture du commun passe le plus souvent par celle du religieux. La raison en est simple et la croyance quasi universelle d’une dette des humains envers l’au-delà est transformable en dette vis-à-vis d’un pouvoir terrestre : l’Etat fait naître l’impôt et la puissance qui en découle. D’une certaine façon, et l’histoire le montre, la capture du commun est une affaire privée. On peut comprendre ainsi que la vie des humains soit infiniment plus riche que celle des abeilles et que, concrètement, on pourra voir émerger des cultures, des Etats divers, voire des civilisations. Avec cette remarque fondamentale que les individus ne sont jamais des unités premières et qu’ils sont toujours façonnés par le commun. Comme nous l’enseigne l’étonnante physique quantique, les objets comptent moins que les relations entre ces mêmes objets. Plus simplement, chez les humains, pour comprendre l’individu, il faut passer par l’interaction sociale. De quoi éloigner le discours de l’économiste qui - le plus souvent- part des individus pour constituer un savoir sur le global.

L’ambition de ceux qui privatisent le commun peut se transformer en situation guerrière et on assistera à la naissance d’Etats composites : les vainqueurs accaparent le commun des vaincus. Concrètement cet accaparement est complexe. Des marges de commun sont laissées aux vaincus et le vainqueur ne pourra s’appuyer que ce sur quoi il arrive à s’imposer. Dans les grands Etats, il y aura donc du central et du périphérique (pensons à la France dont le développement fût acquis sur mille années par empilement différencié de provinces autour d’un noyau). Il existe d’autres types de grands Etats avec un modèle très étiré ou très décentralisé qu’on appellera empire (pensons à l’empire Ottoman très éclaté). Le vrai problème des détenteurs du pouvoir est d’homogénéiser et donc d’élargir le commun qui est le ciment de la société…et donc des pouvoirs. L’Etat Nation à la française apparait ainsi comme une réussite du travail d’homogénéisation mené depuis 1000 ans : surplombant des cultures diverses, donc des communs divers, il arrivait -jusqu’ici paisiblement- à les unir.

L’interaction sociale est surplombée par deux moteurs possibles tous deux inscrits dans le commun capté et travaillé par le pouvoir : le commandement ou le marché. Ces deux moteurs fabriquent des comportements ce qui signifie là encore que les individus comptent moins que la réalité sociale. Dans l’histoire concrète des humains ces deux moteurs sont de poids et de qualités infiniment différentiés : le moteur du commandement peut être tel que le marché s’en trouve interdit, à l’inverse celui du marché peut devenir monopoliste et affecter tous les espaces de vie. Dans la réalité historique, la combinaison et le poids relatif des deux moteurs sont infiniment variés et souvent  évolutifs.

Le contenu des moteurs « commandement » et  «marché ».

Mais quel est leur contenu ? Le premier est constitué de règles  prescriptives, finalisées et contrôlées par un pouvoir réel ou transcendant. L’éventail des comportements possibles est ainsi étroit et chacun se doit de respecter un ordre pesant qui le dépasse. C’est le cas de nombre de sociétés historiques qu’elles soient dites primitives ou hautement évoluées. Le second est fait de règles non finalisées et simplement limitatives. Il en résulte une absence de centre de commande et un pouvoir de contrôle qui se borne au respect des règles du jeu du marché. La distinction quant à la nature des règles que l’on évoque fait penser que, dans un cas, on serait dans un espace plus ou moins totalitaire et que, dans l’autre, on serait dans un monde ouvert. Cela est inexact et on a tort de traduire la distinction par les expressions de   sociétés qui seraient « fermées » et sociétés qui seraient « ouvertes ». Le commun d’une société qui ne serait qu’une combinaison de règles non finalisées et simplement limitatives générant une interaction sociale de simple marché peut aussi être accoucheur de totalitarisme. En effet, dans une telle situation, on peut dire que s’il n’existe pas de centre de commande ou pas d’ordre fermé, c’est le marché lui-même qui devient un ordre fermé et totalitaire [JCW1] : celui qui ne respecte pas le marché est hors - jeu. Et dans son expression la plus parfaite l’ordre du marché interdit aux humains de changer les règles. C’est bien ce que l’on constate avec ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme allemand qui pèse tant sur la réalité européenne.

De la cohabitation difficile entre « commandement » et « marché »…..

 Les deux moteurs ancrés dans le commun fabriquent des comportements donc des habitudes et règles comportementales. Les individus sont ainsi enkystés de par le poids -très variable- des deux moteurs. Un américain qui, en raison de son histoire, ne connait que le marché est bien équipé pour jouer avec ce dernier. On dira que les américains sont des entrepreneurs habiles qui savent transformer tout objet ou activité  en marché… y compris en transformant ce dernier en monopole. Un indien d’Amazonie qui ne connait que l’ordre finalisé et transcendant aura plus de difficulté à jouer avec un marché dont il reste culturellement éloigné. Plus précisément l’interaction sociale en Amérique se joue à l’intérieur de règles jamais prescriptives et laissant un éventail très large de négociation, d’où une capacité à innover et à voir dans chaque partenaire une opportunité marchande. L’ordre du monde peut ainsi être en permanence révolutionné par des innovations de marché. A l’inverse l’interaction sociale dans un monde où les règles sont finalisées, prescriptives et contrôlées il sera plus difficile de faire émerger de l’innovation. D’un côté le déraillement est une opportunité , de l’autre il est un risque à réduire, probablement à interdire.

Lorsqu’historiquement se forme des Etats complexes incorporant des communautés actionnées par des moteurs très opposés, le travail d’homogénéisation du pouvoir n’est pas simple. Il est même souvent absent dans ce qu’on a appelé la colonisation affectant une grande partie de la planète par un Occident où l’ordre du marché devenait de plus en plus important. De très grandes communautés humaines vivant sous des normes éloignées du marché vont ainsi être progressivement confrontées à ce nouvel ordre. Ce qu’on appellera plus tard la mondialisation. Dans les espaces relativement vides, l’ordre du marché sera complètement hégémonique et engendrera aux USA un terrain propice au libertarisme et son refus subséquent de tout corps de règles appartenant au pôle opposé

 On comprend ainsi les risques de creusement d’écarts entre des cultures qui seront amenées à coopérer et à cohabiter. Il était plus facile à l’époque de Rome d’intégrer les barbares dans un empire qui ne connaissait pas encore l’ordre du marché. Il est plus difficile aujourd’hui d’intégrer les anciens colonisés à l’ordre d’un marché dont le fonctionnement s’annonce comme une immense accumulation de marchandises fort éloignée des communautés dont l’interaction sociale bride l’offre de ces mêmes marchandises. La lecture du monde deviendra celle de la dialectique du développement et du sous -développement, celle de l’aide   qu’il faudra consacrer à ceux qui restent culturellement éloignés des contraintes du marché, etc. Avec des conséquences inattendues : l’aide peut développer partout de la marginalisation, des comportements de plus en plus inadaptés et au regard des anciennes règles et au regard des nouvelles. C’est le lot de toutes les vieilles sociétés que l’on rencontre sur certains continents où les règles de marché sont devenues hégémoniques : Amérique du nord, Amérique du sud, Afrique,Asie, Océanie. Au-delà de la marginalisation il y aura à constater l’énorme écart de développement avec une exception de taille celle de la Chine où « commandement » et « marché » semblent s’articuler de façon jusqu’ici assez harmonieuse. Avec une grande question toutefois :  un corps de règles prescriptives et hautement finalisées peut-il cohabiter durablement avec un corps de règles simplement limitatives et jamais finalisées ? Peut-on à la fois dérailler et innover et en même temps rester sur les rails d’un monde construit et dont il faut assurer la pérennisation ? Quelle est la nature profonde de l’interaction sociale en Chine ?

….Dans une France incapable de « recoudre » ce qu’elle  « déchire ».

 La France est une ancienne grande puissance coloniale qui, pour des raisons tenant à un basculement rapide vers le marché, fût amenée à accueillir de nombreuses communautés étrangères à l’ordre marchand, et donc étrangères à la contrainte des règles comportementales qui lui sont associées. Une situation qui permettait toutefois d’accueillir ces communautés dans des ensembles très organisés (l’ordre Taylo-fordien des grandes usines) qui fonctionnaient pour le marché mais obéissaient à l’interne au principe d’autorité. Lorsque le marché abandonne ces grandes usines, au profit d’organisations beaucoup plus flexibles, les communautés qui, au nom du regroupement familial, continuent à être accueillies deviennent pour partie inadaptées aux nouvelles contraintes du marché. Et parce que les règles du marché ne sont ni prescriptives ni finalisées, elles autorisent son irruption sur tous les champs de la vie sociale : il n’y a plus de limite à l’économicité, plus de limite au déraillement et marche triomphale vers le libertarisme. Une réalité qui vient donc heurter l’interaction sociale des communautés accueillies. Le refus de toute limite à l’économicité, par exemple la préservation d’un autre ordre humain, devient une agression dont le pouvoir peine à prendre conscience.

 La volonté française de maintenir un grand Etat Nation ne reconnaissant pas les communautés mais un projet politique entre en contradiction avec le tout marché. L’Etat Nation est censé fabriquer des comportements de citoyens donc des acteurs encore enracinés dans des règles finalisées, qui ne sont pas celles des communautés accueillies, par exemple la laïcité. Le tout marché, lui, tend à fabriquer des comportements tournés vers l’individualisme radical- devenir entrepreneur de soi-même- le risque et surtout la consommation illimitée. Comportements attendus et non aisément validés dans l’interaction sociale par les communautés accueilles. Là encore les relations entre individus comptent davantage que les individus eux-mêmes. Le grand Etat Nation pour rester dans son projet de grand Etat tente d’unir par un grand Etat-Providence. Mais ce grand-Etat providence ne fait qu’enkyster des communautés dans des situations de marginalité. Concrètement existe une contradiction majeure entre Etat Nation à la française et marchandisation illimitée du monde.

Comment expliquer cela dans le tumulte électoral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                

 

 


 [JCW1]

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11 décembre 2021 6 11 /12 /décembre /2021 08:11

Pandémie et grande peur climatique sont porteuses d’effets  conjugués sous la forme d’un processus généralisé de digitalisation du monde. Et cette digitalisation, simple moyen, affecte bien évidemment le capitalisme de l’économie réelle comme il affecte le capitalisme financier.

La digitalisation s’apprécie d’abord au plan micro et méso-économique.

Au plan micro, il s’agit de rechercher des gains de productivité par une automatisation accrue des process, celle permise par exemple par les nouvelles  chaînes de robots connectés. Cette recherche donne naissance à une multitude d’entreprises dites du numérique, des biotechnologies, de la santé, du dernier kilomètre, du big data, de la fintech, avec évidemment tout ce qui de près ou de loin se rapproche de l’intelligence artificielle. Cette automatisation généralisée signifie aussi parfois le retour à un taylorisme d’un autre âge, par exemple celui constaté dans la livraison en France d’un milliard de colis annuel dans le e-commerce. Il s’agit aussi de construire des protections contre les secousses nouvelles qui apparaissent sur les chaines de la valeur, par exemple celles de considérables fluctuations de prix, d’où un fantastique développement des positions non commerciales sur les marchés à terme (par exemple 600 000 contrats présents, donc des paris, sur le seul marché du bois de construction contre zéro contrat avant la pandémie). Il s’agit également de s’avancer vers les problématiques d’un télétravail aux conséquences inexplorées et pourtant probablement considérables. D’où de grandes questions : Nouvelle fracture sociale entre les assignés aux postes physiques et un back office de plus en plus éloigné ? Séparation beaucoup plus radicale entre cols blancs et cols bleus ? Déliaison sociale dans un monde -l’entreprise- qui était l’un des derniers lieux de socialisation ? Salariés, notamment cadres, redevenus simples mercenaires ? Fin d’une commune culture faite de codes respectés ? Forme modernisée du vieux travail à domicile à l’aube du capitalisme industriel ? Nouvelle forme de délocalisation dans une mondialisation renouvelée ? Quel avenir pour les locaux libérés ? Quelles conséquences pour les services associés (repas, transports, etc.) ? S’agit-il des prémices d’une future expulsion des derniers gagnants nationaux de la mondialisation ? Quel bilan coûts/ avantages ?

A mi-chemin entre le micro-économique et le méso-économique, il s’agit de mesurer les conséquences d’un choix très particulier de la protection des communs. C’est finalement le marché -et non la gouvernance polycentrique chère à Ostrom- qui doit prendre en responsabilité la transition climatique. Dans ce paradigme, les atteintes au milieu naturel sont une défaillance du marché qu’il faut éradiquer par des incitations et un marché des droits à polluer. Pour défendre la nature contre la prédation capitaliste, il s’agit de transformer la nature en capital. D’où un nouveau champ d’investigation pour la finance avec les expressions correspondantes : « finance durable », « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE), « financement participatif », « Investissement à impact » etc. D’où la volonté de monétiser la performance non financière des entreprises avec la construction de nouvelles formes de comptabilité….

Avec des conséquences gigantesques si le prix du carbone devait s’accroître de façon importante. Ainsi quel impact sur les bilans consolidés des 6 grands groupes bancaires (BNP, SG, Crédit Agricole, BPCE, Banque Postale, Crédit Mutuel) dont l’impact carbone est 7,9 fois supérieur à celui de la France ? Quel impact sur la valeur des cryptomonnaies privées qui, utilisatrices de Blockchains, consomment des quantités considérables d’électricité produites à partir de matières premières carbonées ? Sur le plan méso-économique des branches entières sont dès aujourd’hui soumises à de grandes contraintes et surtout de grandes interrogations quant à leur avenir : industrie automobile, industrie pétrolière aux actifs carbonés gigantesques, Aéronautique, industries cimentières et bétonnières, sidérurgie, cristallerie, etc.

Et dans ce contexte, il faut se souvenir des propos visionnaires tenus par John Perry Barlow dans le Davos de 1998 : «Gouvernements du monde industriel, vous, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande  de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté là où nous nous rassemblons. »  Effectivement, les « grandes peurs » qui précipitent l’accélération de la digitalisation généralisée font naître des entreprises monopolistiques (GAFAM) qui, elles-mêmes, questionnent la souveraineté classique. Comment ne pas s’inquiéter de l’avenir de la Grande Distribution française, notamment les difficultés du groupe Mulliez  face à AMAZONE après une expérience malheureuse avec ALIBABA ? Quel avenir pour les 3,5 millions de salariés français dans la Grande Distribution ? On pourrait multiplier les questionnements.

Sur le plan macroéconomique, il est inutile de rappeler les effets de la première grande peur, celle de la pandémie. On sait simplement que raréfier brutalement l’offre globale tout en maintenant les revenus présente des conséquences évidentes : maintien d’entreprises zombies, une rémunération du travail qui passe directement par l’Etat comme au temps du « Speenhamland System » anglais du 18ième siècle, un déséquilibre public en très forte hausse,  un déséquilibre extérieur accru, un recul de la consommation et une hausse de l’épargne, un désœuvrement débouchant parfois vers une  « démocratisation » des activités boursières elles-mêmes équipées de nouveaux « produits » : « non-fungible tokens » (NFT), « Exchange Traded funds » (ETF) spécialisés dans le jeu de la conquête spatiale, etc. La spéculation sur la virtualisation généralisée ne connait plus de limite.

Plus important serait de s’interroger sur les effets de la seconde grande peur sur le climat avec les décisions concernant le prix du carbone. Les coûts macroéconomiques concernent d’abord l’augmentation générale des prix à la consommation. Il ne s’agit pas de l’actuelle hausse des prix qui résulte des secousses sur les chaînes de la valeur et qui ne seront probablement pas durables. Pour autant existe une vraie controverse sur un retour de l’inflation. Pour les optimistes il existe une indexation assez générale du cours des matières premières sur le pétrole et les USA disposent aujourd’hui du pouvoir politique de fixer les prix par action sur le volume des réserves stratégiques et surtout le contrôle de l’extraction. Pour ces optimistes l’inflation ne serait pas durable et déjà le cours du brut baisse. Pour d’autres l’inflation serait durable et affecterait de façon très différentielle les pays de la zone euro, avec des chiffres qui interrogent : 8% pour la Lituanie, mais simplement 2% pour le Portugal, ce qui pose et repose la question de la divergence croissante entre pays…et la stabilité de l’Euro.

  Au-delà il faudra - sur le moyen et le long terme - évaluer les conséquences de l’intégration de la taxe carbone sur la totalité des émissions de gaz à effets de serre. L’étude de Diego Kansig de la London Business School tend à montrer un lien entre prix du carbone et nombre de brevets déposés au titre de l’énergie verte, avec effets rapides sur la transformation des combinaisons productives et une production plus décarbonée. La demande globale correspondante se transforme qualitativement avec un maintien des dépenses des ménages aisés et une chute significative de celles des ménages à bas revenus. L’étude conclut que la taxation carbone est efficiente pour la modification de l’architecture générale  de la production, mais  qu’elle doit s’accompagner de sa redistribution vers les ménages les moins aisés. Le coût de la transition énergétique varie en fonction des pays, de leur niveau de diversification, et de leur niveau de développement. La France dispose de ce point de vue d’un avantage reposant sur son parc électronucléaire, avantage qui peut encore être contesté par Bruxelles dans sa classification taxonomique. Inversement le mode d’occupation du territoire avec la dispersion de l’habitat augmente les couts et interroge probablement sur les modalités de la redistribution en France: faudra-t-il être plus sévère avec les couches sociales plus  défavorisées qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre en raison de leur éloignement des grands pôles économiques ?

 

 

La digitalisation accélérée sur un monde qui veut rester complètement marchand -y compris pour vaincre la « grande peur » sur le climat- facilite (comme précédemment rappelé) le champ d’action de la finance. Puisque tout est marchandise et que tout peut être représenté par des chiffres, il apparait assez logique que la finance soit à priori la grande gestionnaire du monde : les professionnels de la politique se doivent de devenir de simples collaborateurs des professionnels de la finance.

Ainsi que allons tenter de le montrer les choses vont pourtant devenir plus complexes.

Sans aborder ici la question de « l’Union bancaire » qui relève des problèmes liés à la monnaie unique, il faut savoir que le  système bancaire devient  étrangement menacé par la financiarisation généralisée. Au-delà de son actif bilantaire lourdement carboné, il est aussi menacé directement par la digitalisation généralisée. Il est menacé d’abord par les nouvelles banques en ligne, mais il est aussi menacé par les nouveaux moyens de paiement qui, de fait, assurent une marginalisation progressive du système bancaire classique. Il y a d’abord la disparition de la monnaie fiduciaire qui ne correspond pas au soulagement normalement attendu s’il est remplacé progressivement par la multitude des cryptomonnaies privées. On peut aussi souligner le poids de ces cryptomonnaies qui, de fait, font disparaître des ressources à un moment où la décarbonisation des bilans imposera de multiplier les provisions sur les actifs ( aujourd’hui 1000 milliards de dollars sont transformés en bitcoins et assèchent, en collaboration avec quelque 15000 autres cryptos, les comptes figurant au bilan des banques). De ce point de vue, la nouvelle informatique et en particulier la technologie blockchain permet aujourd’hui d’assurer une grande partie des métiers bancaires en se passant de toute forme d’intermédiaires. Alors que les paiements étaient jadis le fait d’un système solidarisé par une banque centrale, ils peuvent aujourd’hui se passer de tout système. Un peu comme si le matériel roulant de la SNCF pouvait se passer des voies ferrées.  La banque risque ainsi de devenir dans un monde entièrement digitalisé la voiture hippomobile à l’époque de l’industrie automobile. Le système tente de survivre en nouant des interdépendances avec les géants de la tech, en pratiquant le « beyond banking » et en multipliant d’autres interdépendances avec la finance de l’ombre.

Face à cette situation, la Banque centrale mène une stratégie ambigüe : devenue proto-Etat en garantissant la solvabilité des acteurs principaux (Etat et système financier global) qui eux-mêmes garantissent la solvabilité de tous les autres au regard des « grandes peurs », elle prépare déjà le monde de demain. Parce que nouvelle institution assurant- à l’intérieur de l’espace marchand- l’ordre chez les humains elle est bien une sorte d’Etat en formation. La « guerre de tous contre tous » est ainsi contenue par le proto-Etat banque centrale.

Cette activité de proto-Etat -qui se ramène à monétiser toutes les dettes et maintenir à flot la valeur des actifs- développe d’innombrables effets pervers souvent recensés : taux d’intérêts négatifs ou proches de zéro, maintien d’entreprises zombis, inflation des actifs avec bulles financières et immobilières, etc. Sachant qu’il est devenu impossible pour la Banque centrale de compenser les effets pervers principaux et qu’il faut pourtant continuer à éviter que les « grandes peurs » se transforment en panique, la réflexion se porte sur l’interdiction des cryptomonnaies et leur remplacement par une cryptomonnaie de banque centrale. Une réflexion qui devient sous la houlette de la BRI un grand projet.

Il y a d’abord la prise de conscience que les cryptomonnaies sont une menace pour les banques, pour l’économie, et pour la société : aucun investissement économiquement et socialement utile, impossibilité technique de gérer de grandes masses de transactions à l’instar de Visa ou Mastercard, participation au détournement d’une épargne à investir dans l’économie réelle vers  une inflation d’actifs spéculatifs, instrument de blanchiment de revenus illicites, aucune transparence, aucune sécurité,  etc. Mais il y a ensuite la prise de conscience par les autorités monétaires que la nouvelle technologie numérique permet de construire un système financier permettant de mieux contrôler l’activité bancaire et financière dans des conditions nouvelles : gains de productivité, confiance pour l’ensemble des agents, possibilité de mettre un terme à l’ensemble des dérives d’un monde insuffisamment régulé.

Dans son sens le plus fort, la cryptomonnaie de banque centrale peut faire disparaître tout ce qui constitue l’infrastructure monétaire du système bancaire actuel. Elle peut renouer avec le slogan de  « destruction créatrice » cher à Schumpeter. Les moyens sont simples : chaque agent (Etat, ménages, entreprises) dispose d’un compte à la banque centrale laquelle effectue automatiquement les milliards d’opérations journalières entre les participants. Clairement ce que fait le système bancaire au quotidien, c’est-à-dire assurer la circulation de la monnaie entre tous les agents, la banque centrale équipée de sa monnaie numérique peut l’assurer dans des conditions de rapidité et de sécurité incomparables. Il n’est plus besoin de rails pour faire circuler la monnaie. Il n’est plus question de tensions sur un marché monétaire fait de méfiance concernant la solvabilité de tel ou tel partenaire bancaire. Il n’est plus question de « bank run » et des paniques associées. A l’échelle de la zone euro, la nouvelle monnaie numérique peut aussi techniquement assurer une union des transferts entre pays cigales et pays frugaux : les soldes « Target 2 » deviennent invisibles. Bien évidemment il ne s’agit que d’un masque, mais la métamorphose partielle de la Banque centrale en véritable Etat permet, à priori, de mieux sécuriser l’attelage. Au final on pourrait imaginer un partage des tâches entre banque centrale qui aurait le monopole de la création et d’une infrastructure monétaire en law cost , et les banques, qui privées de la création, conserveraient toutes les opérations classiques sous la houlette de la Banque centrale….en espérant que l’Etat reprenne un maximum de responsabilité dans le cadre d’une politique économique capable d’assurer la maitrise des « grandes peurs ».

Il est difficile d’aller plus loin dans cette réflexion tant il est vrai que propositions/décisions et résistances de la finance seront d’une extraordinaire puissance. La finance d’aujourd’hui est autrement puissante que les producteurs de calèches d’hier face à l’industrie automobile naissante. Au surplus la banque centrale fonctionnant encore au service de la finance, il lui sera difficile de faire sécession puis de se renier. Pour autant elle pourrait trouver l’appui des entrepreneurs politiques qui eux-mêmes prendraient conscience de leur servitude au regard de la finance et appuieraient- voire prendraient en charge- un projet de grande transformation.

 

 

 

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1 décembre 2021 3 01 /12 /décembre /2021 17:32

L’élection présidentielle est importante en France dans la mesure où elle confie d’immenses pouvoirs à l’élu. Ces pouvoirs sont la possibilité d’agir sur les outils traditionnels de ce qu’on appelle la puissance publique. Sachant que, dans toute communauté humaine, ces outils sont en position de capture par ceux qui y ont accès, le but de l’action politique en démocratie est la montée de la qualité d’un vivre ensemble, sans doute proche de celui proposé par le philosophe politique John Rawls[1]. Ce but peut se traduire en objectifs hiérarchisables.

 

Les objectifs fondamentaux

1- Parmi les facteurs fondamentaux du bien vivre ensemble, il y a l’importance de la classe moyenne. Plus cette dernière est large, en position quasi hégémonique, et plus l’ensemble est apaisé :  confiance entre agents, confiance en l’avenir, confiance et respect dans la démocratie, émancipation visible, recul du communautarisme, avec au final entropie faible et « capital social » élevé. Plus la classe moyenne est en position quasi hégémonique et plus le risque du passage de la société multi-culturelle à l’ethnicité rigoriste recule.

2 - Le dirigeant politique idéal est celui à qui sont confiés les outils de la puissance publique, et ce en vue de la reconstruction d’une classe moyenne aujourd’hui en déshérence. Cela concerne la France et au-delà l’ensemble de l’Occident, mais aussi l’ensemble des pays « émergés » victimes de ce qu’on appelle aujourd’hui l’impossible « moyennisation ».[2]

3 - L’immense classe moyenne à reconstruire n’est pas celle d’hier. Elle est celle de demain et à ce titre doit faciliter l’épanouissement des nouvelles aspirations : émancipation, autonomie, inventivité, dynamisme, conception nouvelle de l’Universel, etc. Sans renier les anciennes : méritocratie, égalité, solidarité, etc.

4- L’objectif de reconstruction d’une immense classe moyenne doit tenir compte de ce nouveau logiciel dans lequel le futur ne s’enracine plus dans les grands paradigmes narratifs, mais  se contente de quête de bien-être matériel et immatériel. Ce bien-être se conçoit au regard de plusieurs paramètres :

  • La dimension environnementale qui déplace le combat pour la patrie de naguère en  combat pour l’habitabilité de la maison commune d’aujourd’hui c’est-à-dire  la nature. Ce  combat doit aussi  assurer la subordination de l’économie aux fonctions régulatrices assurées par le milieu naturel. 
  •  La valeur liberté qui, s’enracinant dans un cadre protecteur, cherche pourtant à s’en affranchir (fin de la modernité, fin des pyramides hiérarchiques, corrosion de toutes les institutions, développement du « pair à pair » radical et rejet des « tiers »). 
  •  La valeur égalité qui, avec l’objectif d’une hégémonie de la classe moyenne, devient simple conséquence et donc indicateur du résultat d’une politique. Cette valeur est combinaison complexe de l’idée de « justice-résultat » associée à celle d’une « justice procédurale »[3].

Les moyens principaux

1 – Mettre fin à tous  les programmes de réformes dites « structurelles » qui détruisent l’identité fondamentale de la France. Cela suppose selon le mot de Braudel d’accepter que la « main du passé sculpte encore le présent » et qu’à ce titre soit respectée la tradition pluri-séculaire de la concentration politique et administrative. Il s’agit d’arrêter le processus d’affaissement de la loi, celui de la promotion de la norme foucaldienne ou de la règle ordo-libérale , la dérive des autorités dites indépendantes, l’engloutissement de l’Etat dans la marchandisation généralisée, la « déconstruction » généralisée, le suivi de prétendus modèles, etc. En résumé, il s’agit d’arrêter les agressions contre l’identité culturelle du pays.

1 - Les outils de la puissance publique doivent tout d’abord être maîtrisables, ce qui passe par le retour de la pleine souveraineté, sans laquelle le « Démos » se trouve contesté et emprisonné. Contesté aussi bien par l’extérieur (Union européenne) que par l’intérieur (haine de la Nation dans certaines nouvelles communautés), la souveraineté du pays s’exerce dans le cadre du respect de la souveraineté de tous les autres.

2 - Considérant que le revenu de citoyenneté et autres primes d’affaissement[4] de la valeur travail sont  peu engendreuses de lien social (risque d’entropie élevée et capital social faible), il faut admettre que la valeur travail - même revisitée par des aspirations nouvelles (autonomie, réalisation de soi, etc.)-  reste aujourd’hui encore l’instrument fondamental de la socialisation. La valeur travail ainsi associée à celle de liberté plaide pour une société à économie de marché, ce qui est différent d’une société de marchés. La reconstruction d’une immense classe moyenne passe par le rétablissement d’un plein emploi productif de qualité. Plein emploi autorisant une croissance inclusive forte, la fin du déséquilibre extérieur du pays et le souci de l’équilibre extérieur des autres pays.

3 - Dans une réalité qui confirme que le monde restera celui de la cohabitation concurrentielle entre Etats-Nations, l’arme financière, dans sa dimension « taux de change », est un outil fondamental au rétablissement du plein emploi : elle est – par l’architecture du système de prix qui en découle- un filtre entre un dedans maîtrisable et un dehors à maîtriser. La maîtrise relative d’un taux de change est ainsi la clé qui permet l’ajustement entre des mondes différents et ouverts à la cohabitation concurrentielle.

4 - Parce que la cohabitation entre Etats-Nations est fondamentalement concurrentielle, l’arme financière permet d’éviter les catastrophiques dévaluations internes pratiquées par les pays du sud de la zone euro (recul du salaire réel, de la demande interne et de l’emploi, et pratique non généralisable en raison de ses effets externes négatifs sur les autres pays). Le rétablissement à court terme de la compétitivité passe donc par le taux de change et jamais par la baisse des salaires. Ce taux de change est directement travaillé par la valeur externe de la monnaie ou indirectement par des limites au libre-échange, par exemple des barrières douanières.

5 – A moyen et à long terme, la compétitivité porteuse du rétablissement des classes moyennes et du bien vivre ensemble passe aussi par des choix privilégiés en termes de branches d’activité. Pour la France, toutes les activités porteuses de croissance régulière de la productivité, croissance aux effets externes positifs sont à privilégier. Il faut ainsi privilégier l’industrie, mais aussi l’agriculture, l’écologie, les technologies numériques, toutes activités qui, de par leur nature, peuvent concourir au rétablissement de l’équilibre extérieur. Les activités non porteuses de rendements potentiellement croissants -celles imaginées aux fins du soulagement du poids de la crise, non susceptibles de contribuer à l’équilibre extérieur- ne sont à privilégier que dans la mesure où elles contribuent de façon indirecte à la valeur égalité (services et en particulier services à la personne).

6 - Le rétablissement de la souveraineté monétaire est d’abord un coût élevé (dévaluation ou/et barrières douanières) pesant sur les classes moyennes dont on veut, pourtant, rétablir la place centrale. Le maintien de la confiance durant la difficile phase de reconstruction suppose une dimension spectaculaire, celle de la promptitude et de la non-limitation des moyens de l’investissement.

7- La non-limitation de l’investissement est ce qui permet de sortir à moyen terme du plafond très bas de la croissance potentielle (à peine 1% aujourd’hui), plafond bloquant la création d’emplois et donc le rétablissement de la classe moyenne. Cette non-limitation concerne aussi fondamentalement le combat sur le climat. Il est donc fondamental d’élever rapidement les taux d’activités dans toutes les classes d’âge par une embauche massive et rapide autour des moyens investis (environnement, climat, SNCF, Energie, infrastructures, etc.). Non seulement le chômage apparent doit disparaître très rapidement mais la population en activité doit croître dans d’importantes proportions (importance du critère du taux d’activité en équivalent temps plein comme seul outil de mesure du chômage réel).

8- Le risque de fuite considérable des investissements sous la forme d’importations massives doit être combattu par leur sélection : d’abord par la requalification la plus rapide possible de ceux qui sont devenus « inutiles au monde » et porteurs de la dérive ethnique, parfois depuis plusieurs générations (requalification d’abord sociale et comportementale, puis professionnelle) ; ensuite par l’adoption d’un processus sélectif de l’investissement limitant la forte pression sur les importations.

9- Les contraintes de requalification et de fuite vers les importations sont les seules pouvant être qualifiées d’objectives. Tel n’est pas le cas des moyens financiers. A ce titre, la mise sous tutelle de l’ensemble des institutions monétaires et financières est requise et il est mis fin à l’indépendance de la Banque de France. Et il n’y a rien à négocier avec la finance : le souverain - surtout si au-delà de la simple légalité il est aussi un souverain légitime- est celui qui est le seul à pouvoir légitimement bousculer l’ordre normatif et juridique financier.

10 - Une arme privilégiée de l’investissement est le rachat de dette publique à échéance par la Banque de France. Le cas échéant, cette arme peut aussi être celle de l’émission directe par la Banque de France, émission rétablissant le seigneuriage[5] sur l’ensemble de la monnaie scripturale émise par les banques. Bien évidemment, les nouvelles technologies sont mobilisées avec en pratique l’accélération de la mise en place d’une cryptomonnaie de banque centrale, à l’instar de ce qui se passe en Chine.

 Les moyens correspondants sont redistribués :

           - aux banques chargées d’une mission de service public,

          - aux agents économiques sous la forme d’une baisse des prélèvements publics obligatoires,

          - à la puissance publique elle-même,

    - aux éventuels litiges avec les victimes (non-résidents) de la perte de change résultant du rétablissement de la souveraineté monétaire.

Ces décisions stratégiquement majeures doivent faire l’objet d’un habillage politique sincère et habile : la France ne met pas fin à l’euro, elle décide simplement de se servir de la monnaie commune pour le rétablissement de sa souveraineté. Politiquement, ce n’est que si l’Allemagne se manifeste en décidant de quitter l’Eurosystème que la fin de l’euro pourra être actée. Ce qui suppose de grands et sans doute longs débats entre les rentiers et les industriels allemands porteurs d’intérêts fondamentalement différents. Durant toute cette période le pouvoir français devra se montrer inflexible : il n’y a rien à négocier, et il y a surtout à mettre en lumière la fausse monnaie déversée par le QE de la BCE aux fins de maintenir le pouvoir de la finance. Simultanément il y a la volonté éthique de transformer cette fausse monnaie  en monnaie productive au profit de l’économie réelle.

11 - La mission de service public du système bancaire concerne notamment l’aide au rétablissement de l’équilibre extérieur : relocalisations, investissements substitutifs d’importations, agriculture de proximité privilégiant l’autosuffisance alimentaire, dé-carbonisation, aide au développement aux fins de contenir les flux migratoires, etc.

12 - Les considérables moyens nouveaux de la puissance publique doivent privilégier l’avenir : formation, recherche, coopération inter-étatique -en particulier européenne et africaine- sur grands projets, investissements stratégiques, etc.

Conclusion : 

 La fin des QE de l’actuelle BCE - qui a augmenté la base monétaire et non le crédit et donc l’investissement - et son remplacement par l’achat direct de dette publique participe à une véritable économie de l’offre rétablissant la confiance : l’aisance monétaire nouvelle n’est plus l’aisance monétaire improductive des QE de la BCE, elle consacre à l’inverse le retour à des investissements massifs, eux-mêmes encouragés par la baisse des prélèvements publics obligatoires. Parallèlement, les banques et en particulier, celles dites « Spécialistes en Valeurs du Trésor » (« SVT »), sont mécaniquement invitées à construire des produits financiers dont la contrepartie correspond à un investissement réel (et non plus une dette publique dont la contrepartie est une dépense publique courante). Les autorités monétaires perdent leur statut de faussaires et se mettent au service d’une volonté nationale et d’une géopolitique soucieuse du bien commun de l’humanité.

 Une croissance forte aux effets de reconstruction d’une classe moyenne large est ainsi enclenchée.

NOTE : Les développements que nous venons de mener ne sont évidemment pas un programme pour une élection présidentielle. En revanche ils en constituent un canevas. On peut hélas souligner que les candidats restent éloignés d’une réflexion profonde et courageuse : le fonctionnement normal des marchés politiques ne s’y prête guère. En particulier aucun entrepreneur n’est  en situation d’ aborder la question de la finance laquelle est pourtant le paramètre central de tout projet de refondation sérieux.

 


[1] Pour John Rawls, la bonne société est faite d’une articulation de la liberté et de la contrainte aboutissant à ce qu’un certain niveau d’inégalités sociales soit  tolérable s’il concourt à l’édification du bien être le plus grand possible pour les citoyens les plus défavorisés. Ancrée dans un univers culturel différent de celui de la France, ce point de vue correspond pourtant à un certain idéal français.

[2] Il s’agit de la très difficile construction d’une classe moyenne dans les pays dits émergés : Chine, Brésil, etc.

[3] Les résultats  d’un jeu économique classique peuvent donner lieu à une interprétation en termes de justice sociale. Les décideurs politiques pourront ainsi par une politique de redistribution redessiner les résultats du jeu. Les néolibéraux n’acceptent pas cela et considèrent que les résultats du jeu économique sont justes et incontestables si les procédures contractuelles menant au résultat sont respectées. C’est ce qu’ils appellent la « justice procédurale ». Dans le monde concret ces 2 types de justices ne s’opposent pas nécessairement et peuvent être complémentaires.

[4] Cela concerne l’ensembles des primes dites Macron ou d’activité ou d’inflation etc. qui toutes correspondent à une prise en charge d’une partie du coût du travail par la société.

 

[5] De tradition antique le seigneuriage correspond à un prélèvement public sur la monnaie produite par l’Etat. La monnaie n’est plus produite par les banques mais se trouve vendue aux banques par un Etat souverain.

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1 novembre 2021 1 01 /11 /novembre /2021 15:36

Jusque dans les années 90,  l’entreprise EDF était de très loin l’entreprise d’électricité la plus moderne et la plus efficiente du monde. A cette époque, l’électricité était un service public ou plus exactement  un bien commun au sens de celui que   la commission Rodotà définira beaucoup plus tard : « utilité fonctionnelle à l’exercice des droits fondamentaux », « protection au bénéfice des générations futures », « participation à la gestion » et système tenu « hors commerce »[1].

La bonne gestion du monopoleur qu’était EDF consistait à mettre en activité les quelques centaines de centrales selon un ordre décroissant : d’abord les unités les plus performantes et, selon l’appel de la demande, les unités de moins en moins performantes. S’il n’était que monopoleur classique sur un simple marché, EDF aurait poussé  sa production jusqu’au moment où la recette marginale (le prix de vente) serait égale au coût marginal , c’est-à-dire le coût de production de la centrale la moins compétitive mise en activité pour répondre à une hausse de demande. Comme le prix était « hors commerce » et qu’il convenait de répondre positivement à tous les aspects de ce qu’on appelle un bien commun, EDF pratiquait une politique tarifaire soucieuse à la fois du dit bien commun et de l’efficience. Ainsi les tarifs pouvaient être modulés afin de répartir l’appel et éviter des pointes de demandes exigeant des mises en activités de centrales trop peu performantes.

Une France honteuse de sa réussite.

Toujours en terme de bonne gestion et de respect du bien commun, le gouvernement français aurait pu résister à ce que Bruxelles  a appelé au début des années 2000, la nécessaire « libéralisation du marché de l’électricité ». Clairement on pouvait -fort de la sur-compétitivité d’EDF- proposer l’élargissement à l’échelle de l’Europe du principe du bien commun et cela, associé à une gestion rationnelle. On peut ainsi imaginer l’implantation de filiales d’EDF sous forme de centrales nucléaires dans nombre de pays, ce qui aurait autorisé partout en Europe un accès à une électricité beaucoup moins coûteuse que sur les autres continents. Bien évidemment, il fallait imaginer l’interconnexion des réseaux nationaux et bénéficier d’une mutualisation ou d’une solidarité dans la gestion des pointes de la demande. Très simplement, plutôt que de réserver nationalement des centrales complémentaires au titre des pointes, on pouvait envisager un lissage à l’échelle européenne, lissage facilité par les différences climatiques entre pays, par les horaires différents, des modes de vie différents, etc. A l’échelle d’une dizaine d’années l’Europe aurait pu ainsi bénéficier de l’électricité la plus compétitive du monde, mais aussi d’une grande indépendance énergétique et tout ceci dans le cadre « hors commerce » constitutif de la réalité « bien commun ».

La France n’a pas cru bon de participer à une construction européenne un peu sérieuse et ne s’est pas opposée dans les négociations qui devaient aboutir à l’édification d’un prix, cette fois de marché, dont le « coût » devait être la destruction d’EDF. Comme il fallait à l’interne (nationalement) maintenir la fiction d’un bien commun, et à l’externe (au niveau européen) respecter un ordre de marché, on aboutira à l’édification d’un monstre bureaucratique.

La construction d’un monstre bureaucratique

Cet ordre commence par la séparation des différentes pièces de l’édifice : production, transport, distribution. Avec toutefois pour des raisons évidentes de rationalité le maintien de l’infrastructure de réseau sous forme de monopole. Mais puisqu’il faut passer à un ordre de marché il fallait aussi construire une concurrence au niveau production ce qui était extrêmement difficile en raison de la sur- compétitivité d’EDF. Aucun producteur ne pouvant en permanence - c’est-à-dire quel que soit le niveau de la demande d’électricité- concurrencer EDF, il fallait imaginer une vente forcée d’électricité nucléaire à des prix extrêmement bas à de simples marchands de kilowattheures. Cette vente forcée était d’autant plus nécessaire que l’interconnexion du réseau à l’échelle européenne interdisait la possibilité pour un marchand de proposer un tarif plus élevé aux consommateurs. Ce point mérite explication : Il est clair que l’inter-connection devait aboutir, à l’échelle européenne, à la formation d’un prix européen. Comme dans le cas de la situation d’avant la libéralisation, le prix devait refléter le coût marginal. Il ne peut être supérieur car - en régime de concurrence- des producteurs marginaux ont intérêt à produire et donc l’offre augmente avec un coût marginal qui rejoint le prix. Mais il ne peut être inférieur car il y a perte sur les producteurs marginaux lesquels arrêtent de produire ce qui fait à nouveau coller prix et coût marginal. Dans de telles conditions, il est impossible pour les marchands -que l’on souhaite faire naître - contre tout bon sens- au nom de la concurrence - de connaître une quelconque rentabilité sans tordre le bras à EDF. Ce qui fût fait après de difficiles négociations avec la création du monstre bureaucratique appelé ARENH[2]. Parce que les marchands veulent gagner leur vie sur un marché qu’ils ne maîtrisent pas et à partir d’un métier qu’ils ne pratiquent pas, il fallait construire une marge sur le dos de la valeur ajoutée EDF. Bien évidemment, les quantités d’électricité nucléaire négociées entre les marchands et EDF n’ont rien à voir avec la logique de l’échange marchand traditionnel. Ici point d’automaticité des marchés et plutôt autorité brutale prise sous la forme de règlements ubuesques : prix et quantités imposés selon des règles précises, répartition du gâteau électricité nucléaire entre les marchands selon des règles tout aussi précises, réglementation concernant la gestion des conflits, la formation des prétendus contrats, etc. De quoi construire des programmes de travail pour une multitude de fonctionnaires bruxellois, de quasi-fonctionnaires d’autorités administratives indépendantes comme ceux de la CRE[3], de salariés d’EDF, de cabinets d’avocats et de conseils, voire de syndicats comme l’ANODE[4] et de lobbystes contestant tel ou tel arrêté concernant les modalités de fonctionnement de l’ARENH.

Des circonstances aggravantes.

Mais il faut aller plus loin, car l’électricité n’étant pas stockable les bourses de marché[5] utilisées dans les échanges ne peuvent se contenter d’un « prix spot » logiquement aligné- heure par heure- sur le coût marginal. Les marchands spéculent en effet sur le devenir des prix, d’abord en spéculant sur la demande à venir mais aussi en fonction d’une foule d’autres critères, d’où des marchés à termes lesquels vont utiliser toute la panoplie des instruments financiers au titre des couvertures[6]. Tant que les situations économiques, climatiques, géopolitiques, sont relativement stables les marchands d’électricité peuvent contrôler leurs marges. Ils sont d’ailleurs aidés en cela par l’accès à L’ARENH qui peut -moyennant rémunération- autoriser des différences entre l’appel négocié (demande programmée d’électricité) et l’appel réalisé (électricité nucléaire réellement achetée).

Tel n’est plus le cas si les coûts marginaux fluctuent de manière incontrôlée, par exemple avec la pandémie qui va voir le prix des énergies fossiles s’effondrer et, à l’inverse, s’envoler avec la reprise et surtout le risque climatique.

Durant la pandémie, les marchands d’électricité ont pu accroître leurs marges en spéculant à la baisse sur les prix de gros. Outre l’approvisionnement ARENH, on pouvait gonfler les contrats octroyés aux consommateurs avec un accès à très bon marché de l’électricité dont le coût marginal baissait en raison de centrales qui, désormais, connaissaient elles-mêmes un accès bon marché aux énergies fossiles. La pandémie perdurant, les marchands d’électricité pouvaient même prendre le risque de ne pas se protéger sur les marchés de couverture. Tout change avec la brutale et forte reprise : la spéculation à la baisse est devenue catastrophe et les marges disparaissent… alors même que l’accès à l’ARENH demeure inchangé. Les solutions sont logiques : des marchands doivent disparaître - éventuellement en ne respectant plus leurs propres engagements avec les consommateurs d’électricité- ce qui veut dire que malgré toutes les précautions, la clause du « hors commerce » qui caractérise le bien commun n’existe plus. L’autre solution consiste alors - lobbying  aidant- à tordre un peu plus le bras d’EDF et à exiger un déblocage de l’ARENH aux fins  d’obtenir des quantités croissantes d’électricité nucléaire[7].

Nous sommes de plus en plus loin… et du marché et du bien commun…. pour se rapprocher d’un ordre de plus en plus bureaucratique et complètement illégitime.

Les choses ne pourront que s’aggraver en enkystant le prix de l’électricité à un niveau durablement élevé.

Le coût d’un retour à la raison

En effet, la gestion de la transition climatique se base sur un marché du carbone dont on connait des limites finalement assez peu éloignées de celui de l’électricité. Sans exhaustivité on peut citer quelques difficultés majeures : difficulté de définir ce qu’on appelle les gaz à effet de serre, difficulté de définir la certification de l’émission carbone évitée ou échangée, manipulation du marché par des effets d’annonce tel celui du Green Deal de la Commission européenne ou de la taxe carbone, à venir aux frontières de l’UE, financiarisation excessive avec irruption des hedge funds dans le cadre de « l’Emission Trading System »[8], fraudes et comportements de passagers clandestins,  etc[9]. Cette gestion devenue parfois panique vient considérablement et durablement relever le coût marginal puisque les dernières centrales électrique mises en activité au titre des besoins de la relance sont pénalisées par la spéculation sur la transition climatique. Parce que ces centrales sont animées par de l’énergie fossile elles contribuent - marché du carbone oblige- à augmenter considérablement le prix de l’électricité, mais aussi ses fluctuations et ainsi à transformer l’énergie électrique  en bien marchand complètement instable : Prix élevés et instables qui handicapent et désorganisent une partie de l’industrie.

Ainsi l’ensemble de l’industrie sidérurgique[10] est profondément touchée par le phénomène, d’où le nouveau bricolage qui consiste à prévoir dans la partie décarbonation du plan de relance français une aide au profit de l’industrie victime des nouveaux prix de l’électricité. Au final la fin d’une électricité comme bien commun handicape gravement une industrie qui voit dans la montée de ses coûts une barrière aux investissements de décarbonation.

La France peut-elle rompre avec le processus de libéralisation du prix de l’électricité ? En théorie, en acceptant de tordre le bras de la réglementation, il est possible d’en revenir au modèle antérieur. Il est donc possible de retrouver un prix permettant de renouer avec l’idée de bien commun, un prix entre le coût du nucléaire et celui des centrales classiques. Cela suppose la fin de l’interconnexion du réseau au sein de l’espace européen et de retrouver le monopole national sur les frontières de l’hexagone. Mais là aussi existe un prix à payer. Il faudrait en effet prévoir rapidement la construction de centrales nouvelles permettant de faire face aux pointes de demande que la mutualisation permettait d’aborder plus aisément. Contrairement à ce qu’a affirmé le président de la CRE, il ne faudrait pas construire 40 centrales au gaz mais probablement quelques unes qui en toute hypothèse viendraient amoindrir la compétitivité. La très grave erreur de la France qui n’a pas été capable de résister à l’aube des années 2000 aux pressions bruxelloises, ne se réparera pas facilement. Ajoutons à cela que la critique permanente du nucléaire français a fait disparaître des générations d’ingénieurs et d’étudiants qui se sont investis ailleurs. Des générations remplacées- au-delà des marchands sans boussoles- par des fonctionnaires à cheval sur le monstre « marché de l’électricité », fonctionnaires aidés par des prédateurs financiers  armés de juristes et prétendus gestionnaires,  qui ne produisent que du désordre. Comme quoi une politique économique sérieuse ne peut être laissée à des amateurs.

 


[1] Rodotà S ; « Vers les biens communs. Souveraineté et propriété au 21ième siècle » Tracés, 2016.

[2] Accès Réglementé à l’Energie Nucléaire Historique.

[3] Commission de Régulation de l’Energie. Nous invitons le lecteur à se rendre sur le site de CRE pour qu’il puisse se rendre compte du caractère proprement ubuesque des décisions prises par ce type d’instance qui dans son idéologie officielle est préoccupée par la transparence du marché.

[4] Association Nationle des Opérateurs Détaillants en Energie.

[5] Epexspot, Nordpool, Omel.

[6] Puisque le marché à terme est aussi un pari sur un prix futur il faut se couvrir financièrement sur le risque correspondant et donc la couverture est l’opération financière qui permet de limiter  le risque pris.

[7] C’est très exactement ce que demande l’ANODE auprès de tous les bureaucrates qui tournent autour de l’ARENH.

[8] Bourse mise en place par La Commission Européenne.

[9] Sur toutes ces questions on pourra consulter l’excellent ouvrage de Benjamin Coriat : « Le bien commun, le climat et le Marché, Réponse à Jean Tirole » ; Les liens qui libérent ; 2021.

[10] Cf Le Monde du 27 octobre 2021 : « Pour les aciéries, la facture d’électricité » flambe » ; Laurie Monier.

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