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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 11:47

 La mondialisation heureuse est en panne et la toile des échanges économiques planétaires qui la constituait, se déchire[1]. Cette dernière, vécue comme  matière première d’un habit commun de l’humanité, ne fait plus recette. Elle se heurte d’abord à son infini développement dans un monde fini, ce qui pose les grandes questions de  l’environnement, de la rareté des ressources ou le danger climatique. Elle se heurte ensuite à son usage. En Occident, elle n’était que simple enveloppe universelle, et même les institutions publiques se devaient de se plier à la logique de marché généralisé qu’elle impulsait. L’occident devenait ainsi un empire sans tête et même l’Amérique que l’on disait gendarme du monde s’engourdissait dans le marché.  Ailleurs, elle était travaillée pour constituer des habits spécifiques et devenir des outils au service de patries, de cultures, de religions  et d’Etats musclés. Ainsi, la toile mondiale des échanges y devenait matière édificatrice d’Etats nouveaux ou d’empires renaissants : Russie, Chine, Turquie, Inde, Brésil, etc.

La marche vers le chaos mondial.

Devenus puissants dans la toile des échanges, ils peuvent aujourd’hui tenter de refaçonner le monde et approfondir une vocation impériale. Pour ces empires en formation, la toile, et donc l’économie, n’était qu’un moyen au service d’une fin : le pouvoir politique. Avec toutefois des différences.

La Russie est complètement intégrée dans la toile mais elle ne bénéficie que d’un statut de « grossiste en matières premières » : matières premières énergétiques, industrielles et agricoles. Sa position, parfois monopoliste, est une gêne pour un Occident qui  pense que le pouvoir n’est que le moyen d’une fin qui est toute entière : l’économie. Pensons à l’Allemagne qui se livre toute entière au gaz russe… pour son industrie...  

La Chine,  beaucoup plus intégrée dans la toile, est davantage dépendante de l’Occident pour ses exportations (ses exportations vers l’Europe sont 6 fois supérieures à celles vers la Russie) mais se trouve très en demande auprès du « grossiste en matières premières ». Ces deux empires politiques renaissants (Russie et Chine), adossés à l’économique comme simple outil de la puissance, sont entre eux  de faux amis en raison d’intérêts fondamentalement différents et surtout en raison d’une asymétrie de puissance. Et une asymétrie qui fera que le « grossiste en matières premières » pourrait, à terme, devenir simple « service public » de la puissance chinoise.

Présentement, la toile mondiale des échanges se disloque car la Russie n’hésite pas à mettre en avant l’intérêt politique de l’empire quitte à en payer le prix économique. L’Occident, dans sa réalité d’Etats devenus affaissés, ne peut réagir que par des sanctions économiques qui peuvent aussi le desservir : il ne faut plus acheter de gaz à la Russie alors que l’on est devenu complètement dépendant ; il faut bloquer sur la toile mondiale les autoroutes de la finance…et mettre en difficulté un dollar devenu pourtant le lubrifiant ultime de la circulation sur la toile. D’un côté la réalité brutale du politique, de l’autre un faux outil économique facilement contournable, en utilisant les services d’autres empires ou Etats en formation. Par exemple, pour la Russie, de quoi  se tourner vers l’Inde à qui l’on demande de participer à la dédollarisation, mais  surtout de quoi se tourner vers ce faux ami qu’est la Chine surpuissante. Mais aussi pour cette même Russie la capacité d’engendrer des vagues et tempêtes sur les prix qui se forment sur la toile mondiale en voie de déchirement. En effet, parce que les marchandises du « grossiste » sont -quasiment sans exception- soumises à la financiarisation, les acteurs de cette dernière ( Glencore, Vitol, Trafigura, Cargill, Louis-Dreyfus Company, Rosneft, etc) sont les vecteurs d’une volatilité des prix et des quantités propre à désorganiser, voire à ruiner les échanges à l’échelle mondiale. Et ce, avec un simple ordinateur souvent logé dans la paisible Suisse. Comme quoi l’économie réelle empaquetée dans la finance peut devenir prisonnière d’un politique ennemi de l’Occident. Avec des contradictions ruineuses évidentes : on peut dédollariser pour déchirer la toile initiée par l’Occident, mais comment stabiliser les balances en roubles que l’on veut initier si l’on ne peut plus utiliser la monnaie de réserve ultime ? Dans ce contexte de chaos planétaire en cours d’édification, quelle stratégie la France peut-elle développer ?

Une stratégie raisonnable pour la France.

1 -  La politique énergétique

Habituée elle-même à ne plus être une puissance distincte dans l’Occident, elle a aussi épousé le choix de la toile mondiale sur le politique et a renoncé à sa souveraineté - outre celle fondamentale de la monnaie - sur l’essentiel : l’énergie. Jusqu’à la fin du siècle précédent elle avait réussi par le biais du nucléaire à se constituer puissance autonome et indépendante. Nous avons longuement débattu de l’impérium bruxellois obligeant la France à se noyer dans un marché européen de l’électricité et de fait à abandonner le nucléaire[2]. Même avant le déclenchement de la crise ukrainienne le coût d’un tel choix était déjà exorbitant : abandon de la rente nucléaire par le dispositif ARENH ; prix aligné sur un coût marginal qui est devenu celui du gaz, lequel -comme il vient d’être précisé- est soumis à la spéculation ; renforcement de cette dernière par la taxe carbone, la décarbonisation des investissements et la chute des investissements dans toutes les énergies fossiles ; abandon progressif des compétences dans le domaine du nucléaire avec difficulté croissante de maintenir le taux de disponibilité du parc ; priorité juridiquement constituée des énergies renouvelables sur le nucléaire avec affaissement du taux d’usage du parc correspondant et maintien techniquement obligatoire de centrales classiques plus coûteuses  etc.

Il sera très difficile de s’autonomiser par rapport au « grossiste » et il sera encore plus difficile de maintenir un prix raisonnable de l’électricité dans un contexte de décroissance de la production mondiale de matières premières énergétiques. La solution ne sera pas européenne en raison du tabou nucléaire aux conséquences lourdes sur les prix de marché.

Dans ce contexte, la solution raisonnable à moyen terme semble triple : d’abord abandonner l’impérium européen et revenir à un prix nationalement administré ; ensuite envisager un plan d’urgence permettant d’augmenter à échéance de 2 années le taux de disponibilité du parc nucléaire ; enfin construire un certain nombre de centrales classiques afin de s’éloigner au plus vite des effets désastreux d’une interconnexion européenne des réseaux qui passe par le marché. Le prix de court terme est évidemment lourd puisqu’en attendant le retour de l’autonomie il faudra acheter sur les marchés financiers à prix très élevés de quoi compléter une offre nationale d’électricité très insuffisante.

A plus long terme - probablement entre 10 et 15 ans- il faudra naturellement investir dans le nucléaire de demain, ce qui suppose de reconstruire toute une filière de compétences aujourd’hui assez largement disparue.

Au final, la stratégie énergétique est claire : il est urgent d’abandonner l’impérium européen, de s’éloigner durablement du « grossiste impérial » et de reconstruire la souveraineté. Mais l’éloignement vis-à-vis du grossiste impérial devenu subitement très violent suppose la construction d’un outil de défense sérieux.

2 - La politique de Défense

 Au-delà de l’obsolescence quantitative et qualitative de  l’outil militaire français ( stocks de munitions, drones, missiles hypersoniques, spatial, dépréciation des grands équipements classiques et de  dissuasion, etc.) il convient d’établir le bilan d’une coopération européenne qui, en longue période, s’est effectuée à rendements décroissants et  au détriment de ce qui était naguère un leadership industriel français. Il est fini le temps des coopérations exemplaires qui dans leur simplicité technique et organisationnelle ont abouti  à des réussites technologiques : Jaguar, Milan, Transall, Alphajet. Aujourd’hui, la coopération européenne s’est complexifiée et n’aboutit, très imparfaitement, qu’au travers de nombreuses difficultés, celles du NH90 (hélicoptère), de l’A400M (avion de transport), du char du futur ou du SCAF ( Système de Combat Aérien du Futur). Ces difficultés qui se concentrent sur des retards, des coûts de recherche et de production prohibitifs, des capacités opérationnelles décevantes, des coûts de maintenance inacceptables sont très largement explicables par une coopération industrielle plus politique que rationnelle. En particulier, la montée du nombre d’Etats impliqués, passant de 2 ou 3 dans les années 80 jusqu’à 9 aujourd’hui, n’à pu que développer des difficultés organisationnelles, technologiques et scientifiques. De quoi produire des outils militaires inappropriés ou trop coûteux, donc non compétitifs.

Cette coopération est elle-même entravée par un acteur majeur qui vient polluer l’édification d’un possible outil militaire européen : l’OTAN. Cet acteur est lui-même l’agence commerciale de l’industrie de la défense américaine. Par le biais de décisions  politiques et d’instruments techniques ( monopole américain sur le nucléaire et normes d’interopérabilité généralisée), il impose à tous les participants les outils militaires américains. De fait, c’est l’appartenance des pays européens à l’OTAN qui limite drastiquement les possibilités d’exportations d’armes françaises en Europe ( moins de 10% du total des exportations militaires françaises ont pour point d’acheminement des pays européens).

Face au chaos impulsé par la guerre en Ukraine, l’Allemagne vient de décider un effort budgétaire exceptionnel avec une norme de dépense équivalent à 2 points de PIB et un emprunt de 100 milliards d’euros. De quoi largement déclasser la France d’ici 2025 avec un budget allemand de 70 milliards d’euros contre un budget prévisionnel français de 50 milliards. Dans un contexte où tous les pays européens resteront fidèles à l’OTAN, il appartiendra à l’Allemagne d’opérer un choix : soit celui de la France, soit celui de l’OTAN. Ce dernier choix augmenterait significativement les débouchés de l’industrie américaine de l’armement et serait de nul effet sur La France. Le premier ne pourrait que signifier la fin du leadership industriel français dans la branche : on ne voit pas comment la coopération pourrait être équilibrée avec un pays aux capacités financières de 40 points supérieures aux capacités françaises. Comment, par exemple, ne pas voir que les difficultés du SCAF concernant l’accessibilité aux nombreux brevets ne déboucheraient pas sur la satisfaction des intérêts du meilleur payeur ?

L’Europe ne peut par conséquent pas être en matière militaire le choix stratégique de la France : il mettrait fin à ce qui lui reste de capacités industrielles. Même les tentatives jusqu’ici largement infructueuses de création hors OTAN  de formations militaires européennes autonomes ne peuvent aisément s’envisager : l’inter-opérabilité ne peut s’imaginer que sur les normes OTAN et donc procède du déclassement français. La solution pour la France est donc la sortie de l’OTAN et la recherche de nouvelles constructions géopolitiques dans les interstices du chaos qui s’annonce : ni l’atlantisme en régression, ni les empires en formation. Probablement une recherche d’autonomie par le biais d’un non alignement sur les protagonistes du chaos en cours. Bien évidemment, ces stratégies dans les domaines  de l’énergie et de la Défense sont en amont et devraient être la base de toute réflexion politique sérieuse dans le pays. Sans oublier bien sûr le « méta-amont », c’est-à-dire la question de l’autonomie de la monnaie : en période de chaos, la monnaie redevient l’outil de base de toute tentative de révision stratégique fondamentale.   

 

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 13:31

C’est avec  la peur provoquée par des chocs symétriques que l’Europe semble marcher vers davantage de coordination. Parce que ces chocs (crise des années 2020, crise sanitaire, crise Ukrainienne) ont des effets asymétriques selon que l’on est pays du nord ou pays du sud, pays de l’Ouest ou pays de l’Est, etc., il n’est pas assuré que leur disparition  n’entrainera pas un retour des forces centrifuges. Voici le bref point de vue d'Olivier Passet.

 

Les institutions européennes ne savent évoluer et réviser leurs logiciels que sous le coup de crises majeures qui menacent leur intégrité. Mais cette capacité à ne déplacer les lignes que lorsque l’incendie est déjà propagé leur vaut aussi un procès en lenteur et en tiédeur. Un procès qui a pourtant baissé d’un cran avec la crise sanitaire, et plus encore avec la guerre en Ukraine.


L’Europe se renforce dans les crises


La crise de 2020 marque un point de bascule en termes de pragmatisme : la zone euro n’est plus cette zone disciplinaire, au volontarisme bridé par les normes de stabilité. Les règles budgétaires ont littéralement volé en éclat avec le covid, touchant un point de non-retour. Ces règles étaient certes déjà transgressées à la marge, le plus souvent, peu ou pas sanctionnées en dehors du cas grec. Elles n’en constituaient pas moins la boussole de pilotage de moyen terme de nos finances publiques, jouant comme force de rappel et interdisant les programmes ambitieux d’investissement.


Le covid marque aussi un tournant du point de vue du budget européen avec le plan de relance Next Generation EU, de juillet 2020, petit en taille, mais assorti du premier emprunt communautaire, lancé en juin 2021. Le compromis a certes été arraché au forceps. Mais il constitue bien l’ébauche d’un interventionnisme coordonné et solidaire, sur les enjeux transversaux et d’intérêt commun que sont la transition climatique, le digital et la santé. Après les déchirements sur la gestion de la crise des dettes souveraines (qui avait approfondi le fossé Nord-Sud), après le dynamitage des accords de Schengen avec la crise des migrants de 2015-2016 et après le trauma du Brexit, la crise sanitaire — sans gommer les points de discordances fondamentaux en matière de défense, de sécurité, d’énergie — a poussé les États membres à resserrer leurs rangs et à tirer, sans en faire l’aveu, les enseignements de leurs erreurs de pilotage des 2008 et 2010.


Cette idée que l’Europe se renforce dans les crises est à nouveau dans toutes les bouches avec la guerre en Ukraine. La menace russe, surlignant nos lacunes stratégiques, met soudain au diapason l’ensemble des pays sur les enjeux régaliens de défense, d’autonomie stratégique (notamment énergétique) et de migration. Domaines où l’UE faisait du surplace en termes de coordination et de partage des compétences depuis des années.


Si la crise covid a resserré le fossé Nord-Sud, en relançant de fait l’idée de transferts, celle ukrainienne réduit celui Est-Ouest, aggravé par l’exacerbation des nationalismes de l’Est, notamment de la Pologne et de la Hongrie. Voici que les pays qui s’étaient défaussés de toute forme de solidarité à l’égard de la Grèce ou de l’Italie, en première ligne de la crise des réfugiés syriens, se retrouvent à leur tour submergés et en attente de solidarité.


De nouveaux chantiers coordonnés se profilent


La mise en évidence de nos failles en matière de sécurité, ouvre de surcroît la voie à de nouveaux chantiers coordonnés, et parfois communs dans les domaines de l’énergie et de la défense.


En atteste le plan de la commission baptisé Repower UE, mis à l’ébauche en mars. Ce plan dessine les pistes pour réduire de deux tiers de la consommation européenne de gaz russe actuelle d’ici fin 2022 (stockage, diversification des approvisionnements, accélération du biométhane, programmes d’économie, etc.). Avec deux conséquences principales :


1. L’ébauche de politique budgétaire commune initiée en 2020, qui se voulait transitoire avec le plan de relance, trouve un nouveau champ de déploiement. Installant plus durablement encore le provisoire dans le paysage institutionnel, mutualisation et emprunt commun étant à nouveau à l’agenda.
2. Le primat européen en matière de concurrence, qui reléguait au second plan les enjeux de dépendance stratégique, est profondément bousculé, ouvrant un espace de transgression et d’aides.


Accélération ensuite de la coordination en matière de défense. L’Allemagne a montré la voie annonçant un investissement de 100 milliards d’euros au profit de la Bundeswehr. Point de départ pour un effort de rattrapage en matière d’équipements dans de nombreux états européens après des décennies de sous-investissement, avec pour cap de se rapprocher des 2% préconisés par l’OTAN, contre 1,5% aujourd’hui. Mais au-delà de cet aspect quantitatif, c’est bien l’idée d’accroître la part des dépenses en coopération, d’accélérer des programmes communs comme l’avion de combat du futur, le char du futur, l’Eurodrone ou encore d’étoffer les capacités de recherche commue via le fonds européen de Défense, qui sont au menu.


Faut-il pour autant considérer ces évolutions comme des acquis ? Autrement dit, vivons-nous une bifurcation véritable ? L’Europe aurait-elle enfin vaincu ses forces centrifuges ? Disons-le clairement, non. Nous vivons une phase de concordance accidentelle et exceptionnelle des intérêts nationaux. Mais rien de ce qui est entrepris n’est inscrit dans le marbre des traités. Et si nous vivons des chocs symétriques du point de vue émotionnel, rien n’est symétrique dans ces chocs du point de vue des coûts et des bénéfices. Quelle sera la posture allemande si l’inflation gangrène ses intérêts industriels ? Quel sera le raidissement des États, lorsque l’effet « drapeau » qui dope les popularités se sera évaporé ?


Cette histoire reste à écrire. Mais une chose est sûre : le consensus de crise a la vie moins longue que l’hétérogénéité des intérêts économiques.

 

 

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 13:59

Oiivier Passet de Xerfy montre dans le billet suivant à quel point la crise ukrainienne est gênante pour la Chine. Rédigé il y a quelques jours, les idées qui y sont développées sont aujourd'hui confirmées par l'évolution du marché des titres en Chine: fuite des capitaux et "déchirure de la toile" comme supposé dans notre article précèdent? Bonne lecture.

La Chine est tiraillée entre des intérêts divergents face au conflit russo-ukrainien, devenu de fait un conflit russo-occidental. Sa neutralité diplomatique est à l’image du statu quo

+qu’elle souhaite conserver dans ses relations avec les deux blocs. Les dividendes immédiats qu’elle pourrait en effet engranger en cas d’une dégénérescence du conflit sont plus que contrebalancés par les effets collatéraux négatifs qu’elle en retirerait du point de vue commercial.

 


Le modèle économique de la Chine a besoin de l’Occident


Une situation qui dégénèrerait entre la Russie et l’Occident, conduisant à un gel des importations de l’Ouest venant de Russie, lui ouvre certes un accès quasi exclusif et bradé au pétrole, gaz et céréales russes. L’occasion pour l’empire du Milieu de s’accaparer le sous-sol et le grenier à blé de son voisin et de sécuriser sa boulimie, là où elle est en rivalité aujourd’hui avec les économies occidentales. En témoigne la signature dès mars d’un contrat de construction d’un second gazoduc reliant la Sibérie à la Chine via la Mongolie d’une capacité quasiment égale à Nord Stream 2. La consolidation de son partenariat avec la Russie torpille les sanctions occidentales. Et elle pourrait du même coup être tentée d’accélérer son hégémonie mondiale en misant sur l’affaiblissement économique de l’Europe et des États-Unis.


Mais ce versant de l’histoire oublie l’imbrication de ses intérêts avec l’Occident. La prospérité chinoise, bâtie sur un modèle extraverti d’exportation, a besoin de celle de l’Occident. Il suffit pour cela de prendre la mesure de son exposition commerciale aux marchés de l’Ouest. En misant sur la carte russe, la Chine se tirerait une balle dans le pied. La Russie représente moins de 2% de ses débouchés civils, quand les États-Unis en représentent 17,5 % et l’UE + Royaume-Uni près de 18%. Autrement dit, cet ensemble absorbe 35% de ses exportations en 2020. Lorsque l’on élargit le périmètre aux autres pays de l’ALENA et de l’Europe, cette part monte à 41,5% en 2020 et à plus de 51% si l’on ajoute le Japon et la Corée du Sud. En misant sur une embolie productive de l’Occident ou de l’Asie développée, la Chine saperait le cœur de réacteur de sa croissance.


C’est une partition qui s’expose de surcroît à des représailles, notamment sur les semi-conducteurs qui constituent son talon d’Achille dans sa dépendance aux pays avancés d’Occident et d’Asie : les circuits intégrés représentent son premier poste d’importation, devant le pétrole. Et en dépit de plans volontaristes, elle dépend encore en 2020 à plus de 80% de l’étranger, ce qui constitue une grande zone de vulnérabilité pour toute sa filière technologique.


L’Occident cherche à s’autonomiser de la Chine/Russie


De plus, à vouloir jouer les dividendes de court terme de la crise, le plus gros risque pour la Chine est d’accélérer la tentation occidentale de s’autonomiser économiquement de la Chine et de la Russie. En effet, la Chine serait perdante d’une scission du monde en blocs commerciaux autonomes et autocentrés. Pour des raisons d’asymétrie des échanges.


Si la majorité de ses débouchés extérieurs sont dirigés vers les pays avancés, à l’inverse, la Chine représente moins de 9% des débouchés américains et 4,5% des débouchés de l’Union européenne. Ce n’est donc pas un hasard si l’idée d’un découplage de l’économie américaine à celle de la Chine fait son chemin aux États-Unis. Et qu’elle germe également en Europe, les deux régions étant de plus en plus conscientes des risques stratégiques et climatiques inhérents à leur extrême dépendance à certains matériaux et composants incontournables.


L’État fédéral américain avait identifié en 2018, 35 minerais considérés comme stratégiques pour l’économie et la sécurité nationale, parmi lesquels les fameuses terres rares (indispensables aux systèmes de guidage de missiles, aux microprocesseurs, en passant par les voitures électriques et les énergies renouvelables) et sous un quasi-monopole chinois (l’empire du Milieu assurant plus de 80% des besoins US). Un plan visant à encourager la construction d’usines de minage et de raffinage aux États-Unis et diversifier l’approvisionnement est déjà couché sur papier. Et dès son accession au pouvoir, Joe Biden a quant à lui ouvert une commission qui a eu cent jours pour analyser les faiblesses de la chaîne de valeur américaine autour des minerais stratégiques, dédiant 80 millions de son plan d’infrastructure pour muscler les capacités de production et de raffinage américaines. Même éveil des consciences côté européen, avec la menace qui plane d’un embargo énergétique. Or, la volonté de sécurisation et d’autonomisation des ressources stratégiques ne s’arrête pas à la Russie. La Chine est en seconde ligne et elle le sait.


Mais entre intention et action occidentale, il y a un grand pas… Un grand pas que la Chine n’a pas intérêt à hâter si elle veut ménager ses rentes.

 

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22 mars 2022 2 22 /03 /mars /2022 10:49

La crise sanitaire a lancé les premières pierres sur un ordre mondial fait d’un tissu économique que l’on croyait efficient. Il est à craindre que la crise ukrainienne mette définitivement un terme à cet ordre.

La fin de l’emballement mondial d’un ordre spontané de marché.

Construit à partir d’une foule d’ingrédients -doctrine du libre-échange, liberté de circulation du capital, infrastructures logistiques, sécurisation financière des échanges- etc… d’immenses chaînes de la valeur extrêmement complexes se sont tissées sur la planète et ont fonctionné avec la  précision  d’un juste à temps garanti. Tous les biens et services, des plus simples jusqu’aux plus complexes, arrivaient dans les entrepôts, usines, bureaux ou sur les tables des consommateurs avec une précision horlogère et ce, sans la sécurité des stocks que l’on constituait jadis. A cette époque la logique du « faire-faire » l’emportait sur celle du « faire » et toutes les institutions « s’horizontalisaient » : les usines classiques pouvaient être largement remplacées par des échanges et même les Etats étaient invités à réduire drastiquement le périmètre de leurs activités. Certains d’entre-eux, véritables fossiles, n’étaient plus que de simples régulateurs de la grande toile des échanges (Union Européenne). Cette horizontalisation sans limite du monde avait aussi pour conséquence une nouvelle anthropologie : le rapport de l’individu à autrui ne s’inscrivait plus sous l’angle de l’autorité mais celui du simple marché. La perspective finale d’un tel monde devenait ainsi enchanteresse : fin des guerres entre Etats désormais muselés ou édentés, amélioration économique continue, émancipation généralisée et fin de toutes les formes de soumission. Avec évidemment, une contrepartie : les difficultés éventuelles au cours d’une vie deviennent strictement personnelles et rarement des questions sociales. Bref, à l’affaissement institutionnel correspondait un individualisme croissant.

Pour autant, cet emballement du marché et de la toile économique mondiale qu’il générait, pouvait, déjà avant la crise sanitaire, être largement interrogé.

Deux interrogations.

 Une première question résultait de la prise de conscience de la fragilité de la toile mondiale. On savait déjà que la prospérité engendrait la naissance de produits ou services de plus en plus complexes dont les éléments étaient produits en divers points de la toile mondiale et éléments à rassembler en juste à temps. Qu’un élément vienne à manquer et c’était la production qui s’affaissait avec réactions en chaîne sur l’ensemble de la toile. Cette réflexion invitait déjà à penser que la complexification croissante des chaînes devait entrainer une limite que tous les qualiticiens de l’industrie connaissent : la qualité globale dépend de celle de l’élément le moins fiable.

La toile financière qui devait s’articuler à la toile de l’économie réelle, connaissait sans doute mieux la question de la fragilité, d’où son épaississement gigantesque avec les produits financiers de couverture, les CDS et autres produits dérivés, le tout pour des montants représentant plus de 50 fois le PIB mondial. De ce point de vue, à la toile fragile de l’économie réelle devait correspondre une toile beaucoup plus importante de l’économie financière. Il n’y avait donc pas à s’étonner de la financiarisation engendrant des flux financiers autrement plus importants que les flux réels. Cette épaisseur de la toile financière ne la rendait pourtant pas moins fragile et chacun sait que les produits financiers supposés couvrir des risques ne font que les reporter sans jamais les faire disparaître.

Une seconde interrogation concernait celle de la présence d’Etats anciens ou en formation sur la toile. Tous y laissaient au moins une trace, celle de leurs monnaies circulant plus ou moins bien en raison des qualités intrinsèques de ces dernières. Parmi celles-ci une s’était lourdement imposée et était devenue monnaie dite de réserve : le dollar des Etats-Unis. C’est dire que l’immense toile financière qui recouvrait celle de l’économie réelle favorisait grandement cet ancien Etat qui pouvait plus que d’autres laisser le jeu de l’échange généralisé sans se soucier d’équilibrer les comptes : ses agents peuvent jouer sans limite sur la toile alors que tous les autres se devaient de pouvoir trouver les ressources nécessaires au jeu. De gros Etats en formation, tel l’Etat Chinois, ambitionnaient de se servir de la toile pour y conquérir une puissance que de nombreux autres (union européenne) avaient abandonné. Cela passait par un respect apparent des règles du jeu et des tentatives réelles de conquête. Sur la toile de l’économie réelle cela passait par l’autonomie technologique et la tentative d’imposition de nouvelles normes mondiales censées remplacer les anciennes. Pensons par exemple aux technologies numériques ou à l’affaissement meurtrier des barrières à l’entrée dans nombre de processus industriels. Sur la toile de l’économie financière cela passait par la contestation du dollar dans les échanges et la tentative d’y substituer d’abord des monnaies nationales et au final la monnaie chinoise.

Au final, la toile, devenue intrinsèquement de plus  en plus fragile, se trouvait contestée par le jeu des Etats, non pas ceux qui acceptaient leur disparition programmée (Union européenne) mais ceux qui entendaient en tirer des profits plus spécifiquement économiques (USA) ou des profits en termes de puissance (Chine). Cette hétérogénéité des acteurs étatiques sur la toile était aussi une hétérogénéité anthropologique : individualisme sans limite dans les espaces désertés par les anciens Etats, maintien de la soumission dans ceux animés par la recherche de puissance.

 

La première rupture de l’ordre mondial : la crise sanitaire.

La crise sanitaire viendra déchirer gravement les deux  toiles - celle des produits et services et celle de la finance -  de la mondialisation des échanges. Rappelons brièvement les faits : dislocation rapide des demandes mondiales avec forte croissance de celle des produits du numérique et affaissement de la demande de certains services, fermeture complète d’unités de production sur la toile, forte croissance de l’endettement, etc. La toile des produits et services  plus tendue va se déchirer et nombre de produits deviendront rares en raison de l’absence de telle ou telle pièce ou composant (intrants de l’industrie pharmaceutique, semi-conducteurs, etc.). La toile financière sera dans une certaine mesure plus élastique en raison des interventions massives des banques centrales : il est plus facile de créer de la monnaie que de trouver un substitut à telle ou telle pièce industrielle. De ce point de vue, la crise sanitaire portait davantage sur un risque économique que sur une  débâcle financière mondiale.

La fin, au moins provisoire, de la crise sanitaire développe des conséquences logiques : forte croissance résultant des déficits publics et de la fin de l’épargne forcée, tensions sur les matières premières dont l’énergie qui, dans sa forme de produit fossile, était déjà contrainte par les luttes contre le réchauffement climatique, tensions sur les productions des zones restées sous les contraintes COVID. Le tout entraînant des effets de stagflation que nous commençons à connaître.

La seconde rupture de l’ordre mondial : la crise Ukrainienne.

La crise ukrainienne développe quant à elle des conséquences autrement redoutables puisque le politique va décider lui-même de la déchirure des toiles.

C’est ici la déchirure de la toile financière qui va entraîner celle de l’économie réelle. Il est d’ailleurs  très difficile de distinguer entre sanctions financières et sanctions en termes d’économie réelle. L’interdiction faite aux banques russes d’utiliser le dispositif Swift constitue bien évidemment une fermeture des autoroutes de circulation de la valeur : comment financer les importations russes en provenance du reste du monde et exportations russes en direction du reste du monde ? La toile se déchire ici au milieu de la frontière entre l’Occident et ce qui reste d’empire russe. Elle ne se déchire pas complètement avec les autres continents et la Russie, mais les entreprises prennent le risque de sanctions américaines au titre de l’extra-territorialité du droit américain. Certes, les entreprises occidentales peuvent rester en Russie mais elles cessent d’être rattachées à la vaste toile de naguère. Cette déchirure provoque des effets de contagion par le biais des intrants devenus indisponibles de part et d’autre de la toile déchirée. Pensons par exemple à l’aviation qui, d’un côté, ne peut plus disposer de titane et de l’autre ne peut plus disposer des pièces de rechange. Comment Décathlon Russie va-t-il approvisionner ses magasins fait de 80% de produits importés s’il est atteint par la disparition du Swift ? Les exemples peuvent être multipliés à l’infini. Bien évidemment avec des effets de second tour : les avions ne pouvant plus être fabriqués et les pièces ne pouvant plus être délivrées, ou -autre cas parmi 1000- les actifs russes de la famille Mulliez  ne pouvant plus être aisément valorisables. Les sanctions sur le système Swift peuvent toutefois être en permanence réévalués voire évitées, ce qui est bien sûr le cas de l’énergie (embargo ou non sur la gaz, possibilités de comptes séquestres, embargo sur le pétrole, etc.).

Une autre sanction financière est bien évidemment le gel des réserves de la banque centrale de Russie qui interdit tout accès au marché des changes et vient en appui à la première sanction. Cet interdit vient de provoquer l’écroulement du rouble et la fermeture de la Bourse de Moscou.

Que va devenir la monnaie ?

De façon plus générale, la monnaie redevient une arme, alors qu’elle était de par la convertibilité généralisée un instrument très sûr de la circulation de la valeur, instrument dont le centre de gravité reposait essentiellement sur le dollar lequel était devenu la monnaie ultime. La sanction concernant le gel des réserves n’est d’ailleurs que l’aggravation de ce qui était déjà pratiqué par les USA depuis de nombreuses années avec les amendes au détriment des agents commerçants en dollars et ne respectant pas les embargos américains dans certains pays (Iran, Soudan, etc.). Et le dollar, même altéré par l’extra-territorialité du droit américain, n’est sans doute pas remplaçable car toutes les monnaies vont devenir des armes potentielles plus redoutables que le dollar. La raison en est que les Etats ou empires en formation (Russie, Chine, Turquie, etc), d’essence moins démocratique que les USA, ne peuvent offrir des limites institutionnelles crédibles à l’action arbitraire des exécutifs correspondants. C’est dire que le dollar sera peut-être de moins en moins la monnaie ultime, mais qu’il n’y aura pas de candidat crédible à son remplacement. C’est dire aussi que les grandes entreprises mondiales vont devoir se reconfigurer en fonction de ces ruptures, avec par exemple des structures juridiques permettant la spécialisation et le containment des risques ( cas de Daimler qui se scinde en fonction des débouchés chinois d’une part et américains d’autres part).

C’est enfin dire que les réserves des banques centrales du monde vont perdre de leur utilité et de leur crédibilité : Parce que ces réserves sont aussi des armes nationales potentielles, leur capacité à être des prêteuses en dernier ressort va s’émousser. D’où des défauts potentiels, des activations de couvertures DTS, avec leurs effets contagion. D’où une méfiance quant à la qualité de la toile financière mondiale appelée à se disloquer progressivement et se reconfigurer autour de zones monétaires. Et une méfiance qui va aussi se manifester par des fluctuations beaucoup plus importantes des taux de change, donc des difficultés de sécuriser la toile des échanges au sein de l’économie réelle mondiale. La spéculation sur tous les intrants s’en mêlant, ( Bourses de Chicago, London Metal Exchange de Londres, etc.) nous avons là de plus en plus de difficultés pour les acteurs de l’économie réelle, acteurs qui vont chercher à réduire autant que possible leur implication dans la toile planétaire.

A ces blocs monétaires nouveaux risque de correspondre des zones de normalisation technique et des blocs technologiques qui vont accélérer la dislocation du  lego industriel planétaire. Conscients de cette réalité, des Etats devenus fossiles semblent entamer un processus de reconstitution. Ainsi, on parle de « souveraineté européenne » avec la naissance du « Chips Act » européen entièrement orienté vers la construction d’un pôle technologique géant impliqué dans l’industrie des semi-conducteurs. Construit en partenariat étroit avec l’industrie qui se trouve en amont aux USA (design des puces autour d’INTEL, Micron, Nvidia, AMD, etc.), il est censé devenir une protection contre l’empire chinois en formation.

Simultanément, des zones de circulation de l’énergie peuvent se mettre en place avec notamment la séparation d’une Europe occidentale du reste du continent eurasien et consolidation des échanges en yuans entre la Russie et la Chine.

Redevenue une arme entre des mains politiques, la monnaie risque évidemment de faire l’objet d’un dirigisme inflationniste bien commode : il n’y a plus de limite aux déficits budgétaires, une réalité aussi exigée par la nécessaire construction ou reconstitution d’un outil militaire de grande taille.

 L’Euro dans un contexte guerrier

L’avenir de l’euro semble s’articuler entre 2 limites, celle idéologique, correspondant à la volonté de rester unis autour de cet objet tabou qu’est devenu la monnaie unique, et celle du comportement techniquement possible d’une banque centrale qui ne peut augmenter ses taux et doit abandonner les règles de proportionnalité dans ses achats de dettes publiques nationales. On sait déjà que la guerre ukrainienne n’arrive pas à ralentir la spéculation sur les spreads de taux entre les pays du nord et les pays du sud de la zone. La banque centrale pourra-t-elle  y remédier sans abandonner ses principes directeurs ? Le grand retour du militaire risque en effet de mettre en doute le triple ajustement libéral (couple prix/salaire ajusté sur la productivité, équilibre budgétaire, défense du taux de change par containment de l’inflation importée) qui a porté sur les fonds baptismaux la monnaie unique.

Les logiques de guerre entrainent le primat du militaire sur l’économiste ce qui menace l’euro. En retour ces mêmes logiques parce que porteuses de grandes peurs font resserrer les rangs autour de ce qui est devenu un tabou. Quelle force l’emportera ?

 

 

 

 

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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 10:16

La crise sanitaire a lancé les premières pierres sur un ordre mondial fait d’un tissu économique que l’on croyait efficient. Il est à craindre que la crise ukrainienne mette définitivement un terme à cet ordre.

La fin de l’emballement mondial d’un ordre spontané de marché.

Construit à partir d’une foule d’ingrédients -doctrine du libre-échange, liberté de circulation du capital, infrastructures logistiques, sécurisation financière des échanges- etc… d’immenses chaînes de la valeur extrêmement complexes se sont tissées sur la planète et ont fonctionné avec la  précision  d’un juste à temps garanti. Tous les biens et services, des plus simples jusqu’aux plus complexes, arrivaient dans les entrepôts, usines, bureaux ou sur les tables des consommateurs avec une précision horlogère et ce, sans la sécurité des stocks que l’on constituait jadis. A cette époque la logique du « faire-faire » l’emportait sur celle du « faire » et toutes les institutions « s’horizontalisaient » : les usines classiques pouvaient être largement remplacées par des échanges et même les Etats étaient invités à réduire drastiquement le périmètre de leurs activités. Certains d’entre eux, véritables fossiles, n’étaient plus que de simples régulateurs de la grande toile des échanges (Union Européenne). Cette horizontalisation sans limite du monde avait aussi pour conséquence une nouvelle anthropologie : le rapport de l’individu à autrui ne s’inscrivait plus sous l’angle de l’autorité mais celui du simple marché. La perspective finale d’un tel monde devenait ainsi enchanteresse : fin des guerres entre Etats désormais muselés ou édentés, amélioration économique continue, émancipation généralisée et fin de toutes les formes de soumission. Avec évidemment, une contrepartie : les difficultés éventuelles au cours d’une vie deviennent strictement personnelles et rarement des questions sociales. Bref, à l’affaissement institutionnel correspondait un individualisme croissant.

Pour autant, cet emballement du marché et de la toile économique mondiale qu’il générait, pouvait, déjà avant la crise sanitaire, être largement interrogé.

Deux interrogations.

 Une première question résultait de la prise de conscience de la fragilité de la toile mondiale. On savait déjà que la prospérité engendrait la naissance de produits ou services de plus en plus complexes dont les éléments étaient produits en divers points de la toile mondiale et éléments à rassembler en juste à temps. Qu’un élément vienne à manquer et c’était la production qui s’affaissait avec réactions en chaîne sur l’ensemble de la toile. Cette réflexion invitait déjà à penser que la complexification croissante des chaînes devait entrainer une limite que tous les qualiticiens de l’industrie connaissent : la qualité globale dépend de celle de l’élément le moins fiable.

La toile financière qui devait s’articuler à la toile de l’économie réelle, connaissait sans doute mieux la question de la fragilité, d’où son épaississement gigantesque avec les produits financiers de couverture, les CDS et autres produits dérivés, le tout pour des montants représentant plus de 50 fois le PIB mondial. De ce point de vue, à la toile fragile de l’économie réelle devait correspondre une toile beaucoup plus importante de l’économie financière. Il n’y avait donc pas à s’étonner de la financiarisation engendrant des flux financiers autrement plus importants que les flux réels. Cette épaisseur de la toile financière ne la rendait pourtant pas moins fragile et chacun sait que les produits financiers supposés couvrir des risques ne font que les reporter sans jamais les faire disparaître.

Une seconde interrogation concernait celle de la présence d’Etats anciens ou en formation sur la toile. Tous y laissaient au moins une trace, celle de leurs monnaies circulant plus ou moins bien en raison des qualités intrinsèques de ces dernières. Parmi celles-ci une s’était lourdement imposée et était devenue monnaie dite de réserve : le dollar des Etats-Unis. C’est dire que l’immense toile financière qui recouvrait celle de l’économie réelle favorisait grandement cet ancien Etat qui pouvait plus que d’autres laisser le jeu de l’échange généralisé sans se soucier d’équilibrer les comptes : ses agents peuvent jouer sans limite sur la toile alors que tous les autres se devaient de pouvoir trouver les ressources nécessaires au jeu. De gros Etats en formation, tel l’Etat Chinois, ambitionnaient de se servir de la toile pour y conquérir une puissance que de nombreux autres (union européenne) avaient abandonné. Cela passait par un respect apparent des règles du jeu et des tentatives réelles de conquête. Sur la toile de l’économie réelle cela passait par l’autonomie technologique et la tentative d’imposition de nouvelles normes mondiales censées remplacer les anciennes. Pensons par exemple aux technologies numériques ou à l’affaissement meurtrier des barrières à l’entrée dans nombre de processus industriels. Sur la toile de l’économie financière cela passait par la contestation du dollar dans les échanges et la tentative d’y substituer d’abord des monnaies nationales et au final la monnaie chinoise.

Au final, la toile, devenue intrinsèquement de plus  en plus fragile, se trouvait contestée par le jeu des Etats, non pas ceux qui acceptaient leur disparition programmée (Union européenne) mais ceux qui entendaient en tirer des profits plus spécifiquement économiques (USA) ou des profits en termes de puissance (Chine). Cette hétérogénéité des acteurs étatiques sur la toile était aussi une hétérogénéité anthropologique : individualisme sans limite dans les espaces désertés par les anciens Etats, maintien de la soumission dans ceux animés par la recherche de puissance.

 

La première rupture de l’ordre mondial : la crise sanitaire.

La crise sanitaire viendra déchirer gravement les deux  toiles - celle des produits et services et celle de la finance -  de la mondialisation des échanges. Rappelons brièvement les faits : dislocation rapide des demandes mondiales avec forte croissance de celle des produits du numérique et affaissement de la demande de certains services, fermeture complète d’unités de production sur la toile, forte croissance de l’endettement, etc. La toile des produits et services  plus tendue va se déchirer et nombre de produits deviendront rares en raison de l’absence de telle ou telle pièce ou composant (intrants de l’industrie pharmaceutique, semi-conducteurs, etc.). La toile financière sera dans une certaine mesure plus élastique en raison des interventions massives des banques centrales : il est plus facile de créer de la monnaie que de trouver un substitut à telle ou telle pièce industrielle. De ce point de vue, la crise sanitaire portait davantage sur un risque économique que sur une  débâcle financière mondiale.

La fin, au moins provisoire, de la crise sanitaire développe des conséquences logiques : forte croissance résultant des déficits publics et de la fin de l’épargne forcée, tensions sur les matières premières dont l’énergie qui, dans sa forme de produit fossile, était déjà contrainte par les luttes contre le réchauffement climatique, tensions sur les productions des zones restées sous les contraintes COVID. Le tout entraînant des effets de stagflation que nous commençons à connaître.

La seconde rupture de l’ordre mondial : la crise Ukrainienne.

La crise ukrainienne développe quant à elle des conséquences autrement redoutables puisque le politique va décider lui-même de la déchirure des toiles.

C’est ici la déchirure de la toile financière qui va entraîner celle de l’économie réelle. Il est d’ailleurs  très difficile de distinguer entre sanctions financières et sanctions en termes d’économie réelle. L’interdiction faite aux banques russes d’utiliser le dispositif Swift constitue bien évidemment une fermeture des autoroutes de circulation de la valeur : comment financer les importations russes en provenance du reste du monde et exportations russes en direction du reste du monde ? La toile se déchire ici au milieu de la frontière entre l’Occident et ce qui reste d’empire russe. Elle ne se déchire pas complètement avec les autres continents et la Russie, mais les entreprises prennent le risque de sanctions américaines au titre de l’extra-territorialité du droit américain. Certes, les entreprises occidentales peuvent rester en Russie mais elles cessent d’être rattachées à la vaste toile de naguère. Cette déchirure provoque des effets de contagion par le biais des intrants devenus indisponibles de part et d’autre de la toile déchirée. Pensons par exemple à l’aviation qui, d’un côté, ne peut plus disposer de titane et de l’autre ne peut plus disposer des pièces de rechange. Comment Décathlon Russie va-t-il approvisionner ses magasins fait de 80% de produits importés s’il est atteint par la disparition du Swift ? Les exemples peuvent être multipliés à l’infini. Bien évidemment avec des effets de second tour : les avions ne pouvant plus être fabriqués et les pièces ne pouvant plus être délivrées, ou -autre cas parmi 1000- les actifs russes de la famille Mulliez  ne pouvant plus être aisément valorisables. Les sanctions sur le système Swift peuvent toutefois être en permanence réévaluées voire évitées, ce qui est bien sûr le cas de l’énergie.

Une autre sanction financière est bien évidemment le gel des réserves de la banque centrale de Russie qui interdit tout accès au marché des changes et vient en appui à la première sanction. Cet interdit vient de provoquer l’écroulement du rouble et la fermeture de la Bourse de Moscou.

Que va devenir la monnaie ?

De façon plus générale, la monnaie redevient une arme, alors qu’elle était de par la convertibilité généralisée un instrument très sûr de la circulation de la valeur, instrument dont le centre de gravité reposait essentiellement sur le dollar lequel était devenu la monnaie ultime. La sanction concernant le gel des réserves n’est d’ailleurs que l’aggravation de ce qui était déjà pratiqué par les USA depuis de nombreuses années avec les amendes au détriment des agents commerçants en dollars et ne respectant pas les embargos américains dans certains pays (Iran, Soudan, etc.). Et le dollar, même altéré par l’extra-territorialité du droit américain, n’est sans doute pas remplaçable car toutes les monnaies vont devenir des armes potentielles plus redoutables que le dollar. La raison en est que les Etats ou empires en formation (Russie, Chine, Turquie, etc), d’essence moins démocratique que les USA, ne peuvent offrir des limites institutionnelles crédibles à l’action arbitraire des exécutifs correspondants. C’est dire que dollar sera peut-être de moins en moins la monnaie ultime, mais qu’il n’y aura pas de candidat crédible à son remplacement.

C’est dire que les réserves des banques centrales du monde vont perdre de leur utilité et de leur crédibilité : Parce que ces réserves sont aussi des armes nationales potentielles, leur capacité à être des prêteuses en dernier ressort va s’émousser. D’où des défauts potentiels, des activations de couvertures DTS, avec leurs effets contagion. D’où une méfiance quant à la qualité de la toile financière mondiale appelée à se disloquer progressivement et se rapetisser autour de zones monétaires. Et une méfiance qui va aussi se manifester par des fluctuations beaucoup plus importantes des taux de change, donc des difficultés de sécuriser la toile des échanges au sein de l’économie réelle mondiale. La spéculation sur tous les intrants s’en mêlant, ( Bourses de Chicago, London Metal Exchange de Londres, etc.) nous avons là de plus en plus de difficultés pour les acteurs de l’économie réelle, acteurs qui vont chercher à réduire autant que possible leur implication dans la toile planétaire.

A ces blocs monétaires nouveaux risque de correspondre des zones de normalisation technique et des blocs technologiques qui entrainent la dislocation du  lego industriel planétaire. Conscients de cette réalité, des Etats devenus fossiles semblent entamer un processus de reconstitution. Ainsi, on parle de « souveraineté européenne » avec la naissance du « Chips Act » européen entièrement orienté vers la construction d’un pôle technologique géant impliqué dans l’industrie des semi-conducteurs. Construit en partenariat étroit avec l’industrie qui se trouve en amont aux USA (design des puces autour d’INTEL, Micron, Nvidia, AMD, etc.), il est censé devenir une protection contre l’empire chinois en formation.

Simultanément, des zones de circulation de l’énergie peuvent se mettre en place avec notamment la séparation d’une Europe occidentale du reste du continent eurasien et consolidation des échanges en yuans entre la Russie et la Chine.

Redevenue une arme entre des mains politiques, la monnaie risque évidemment de faire l’objet d’un dirigisme inflationniste bien commode : il n’y a plus de limite aux déficits budgétaires, une réalité aussi exigée par la nécessaire construction ou reconstitution d’un outil militaire de grande taille.

 L’Euro dans un contexte guerrier

L’avenir de l’euro semble s’articuler entre 2 limites, celle idéologique, correspondant à la volonté de rester unis autour de cet objet tabou qu’est devenu la monnaie unique, et celle du comportement techniquement possible d’une banque centrale qui ne peut augmenter ses taux et doit abandonner les règles de proportionnalité dans ses achats de dettes publiques nationales. On sait déjà que la guerre ukrainienne n’arrive pas à ralentir la spéculation sur les spreads de taux entre les pays du nord et les pays du sud de la zone. La banque centrale pourra-t-elle  y remédier sans abandonner ses principes directeurs ? Le grand retour du militaire risque en effet de mettre en doute le triple ajustement libéral (couple prix/salaire ajusté sur la productivité, équilibre budgétaire, défense du taux de change par containment de l’inflation importée) qui a porté sur les fonds baptismaux la monnaie unique.

Les logiques de guerre entrainent le primat du militaire sur l’économique ce qui menace l’euro. En retour ces mêmes logiques parce que porteuses de grandes peurs font resserrer les rangs autour de ce qui est devenu un tabou. Quelle force l’emportera ?

 

 

 

 

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 05:02

 

Malgré des défauts de construction difficilement dépassables l’euro a jusqu’ici fait acte de grande résistance : crise financière de 2008, crise grecque, crise des dettes souveraines, crise sanitaire et aujourd’hui crise internationale. Les premières crises, et ce jusqu’en 2020, furent du point de vue français gérées par une stratégie globale de dévaluation interne.  

1 - La dévaluation interne comme stratégie dominante.

Puisque l’on ne peut -directement ou indirectement- toucher au taux de change pour restaurer la compétitivité, puisque  l’on ne peut contrôler ou orienter les flux financiers et de marchandises  pour ce même objectif, puisque la maximisation de la valeur actionnariale est devenue intouchable,  il ne reste que la pression sur le coût complet du travail pour tenter d’améliorer la situation des entreprises. Inutile de rappeler ici toutes les mesures qui iront en ce sens,  dont la principale reste celle du CICE de 2013. Le complément de cette stratégie de dévaluation sera bien évidemment une dette publique croissante : il est en effet très difficile de toucher aux mécanismes du pacte social.

Parallèllement, puisque la crise financière de 2008 se matérialise durablement par le disfonctionnement du marché interbancaire, on verra apparaître les premières mesures de quantitative-easing et le gonflement du bilan de la banque centrale.

Durant cette période, l’euro est donc aussi sauvé par la banque centrale qui veillera d’abord au maintien d’une harmonisation des taux sur les dettes publiques et ensuite sur la faiblesse de leurs niveaux aux fins de respecter l’objectif d’une inflation proche de 2%. En cela, ladite banque centrale sera aidée par la mondialisation qui interdit toute naissance d’une spirale inflationniste : les prix à la consommation sont muselés par le coût très faible des importations en provenance des zones à forte productivité et à basses rémunérations.

2 - L’abandon des règles du jeu de la monnaie unique.

Avec la crise sanitaire, le paysage change. La production se trouve muselée par le confinement, mais les revenus de la quasi-totalité des agents se trouvent maintenus par une dépense publique hors de contrôle. Cette stratégie est aussi celle de tous les pays de la zone et la BCE se trouve tenue de monétiser une dette publique en très forte croissance. Les règles de fonctionnement de la monnaie unique sont abandonnées provisoirement et dès la fin des confinements la croissance redémarre avec toute la puissance autorisée par la monétisation, puissance aidée par le maintien de taux très bas et à peu près unifiés sur toute la zone. Nous aurons ici pendant quelques mois le mirage d’un bloc de pays qui, débarrassé des contraintes de l’euro, peut s’offrir une croissance inespérée. Jusqu’ici ces contraintes entrainaient un retard de croissance dans les pays les plus inadaptés (dont la France qui voyait son déficit extérieur croître), mais aussi pour toute la zone comparativement au reste du monde. Désormais, cette même croissance peut temporairement devenir supérieure à la croissance potentielle.

Au-delà du prix du non-respect des règles budgétaires de la monnaie unique, l’inflation réapparait au terme de la pandémie et vient gêner les promesses des différents candidats à l’élection présidentielle : pouvoir d’achat, décarbonation, retour de l’Etat-providence, etc. Sans même attendre la campagne présidentielle, l’exécutif distribue des chèques qui vont à l’encontre de la dévaluation interne programmée comme substitut à une franche dévaluation monétaire.

La fuite en avant reste confirmée par la banque centrale qui continue d’acheter sans limite la dette publique à un moment où elle s’interroge sur la gestion de l’inflation. On finira par affirmer que l’inflation n’est pas durable, que sa cause reste une désorganisation des chaînes planétaires de la valeur que le marché remettra en ordre rapidement. On finit même par croire que l’explosion des prix de l’énergie ne doit pas mettre en cause le modèle organisationnel : La France qui peut partiellement se passer d’une telle crise continue – contre toute logique rationnelle- à adhérer au dispositif européen et à sa traduction dans la loi NOME.

La fuite en avant se trouve toutefois rattrapée par la réalité. La France reste handicapée par son taux de change : avec une dette publique déjà plus importante que celle de son voisin allemand en 2019 (97,5% de son PIB contre 58,9), elle se trouve beaucoup plus endettée à l’issue de la pandémie ( 114,6% de PIB contre 71,4% pour l’Allemagne). Concrètement le pays, plus handicapé que son partenaire en termes de dette publique, se trouve à l’issue de la pandémie beaucoup plus éloigné de ce même partenaire. Plus globalement la France en 2021 retrouve - après une forte chute- son PIB de 2019 ; en cela, elle fait aussi bien que ses voisins, mais avec toutefois un accroissement de dette supérieur ( 12,5 points pour l’Allemagne contre 17,1 points pour la France).

Avant même d’aborder la crise internationale, on pouvait se demander si cet écart croissant pouvait être aimablement effacé par la BCE. Une BCE qui, dans sa bienveillance, pourrait continuer à trouver le moyen d’aplanir une différence de taux sur les dettes publiques des 2 pays. On en connait le prix : La BCE pour maintenir la fiction d’une monnaie commune devrait -et doit déjà- monétiser la dette française en ne  respectant pas les règles de proportionnalité qu’elle s’imposait naguère.

Au-delà, il est évident que le plan de mutualisation de la dette publique entre les participants de la zone sera de nul effet et la France devra rembourser ce qu’elle recevra avec la dotation qu’elle paie au budget de l’Union. En sa qualité de grand pays elle devra comme l’Allemagne davantage payer qu’elle ne recevra.

Plus globalement encore on sait que la construction de l’union bancaire et de celle des capitaux reste lettre morte et qu’il n’est pas question de voir apparaître une Europe des transferts permettant à la monnaie unique de fonctionner correctement.

 Au total, la gestion de la pandémie n’a fait qu’éloigner momentanément les problèmes tout en les aggravant.

3 - La crise internationale comme émergence d’un ordre nouveau.

Vu de Sirius la crise internationale s’ancre  en Ukraine. Elle ne se comprend toutefois que dans un paradigme planétaire qu’il faut prendre en considération. Le temps n’est plus à la mondialisation heureuse où il était espéré une fusion des libertés économiques associée à celles des  libertés politiques.

Economie et politique sont deux pôles qui peuvent soit fusionner, soit se trouver très  éloignés, soit constituer une combinaison infiniment variée.

La fusion est celle du totalitarisme que l’on pouvait rencontrer dans l’URSS : pas de marché et répression politique. Elle peut être aussi celle de la mondialisation que l’on anticipait parfois : le marché faisant disparaître les Etats au profit de règles planétaires d’optimisation des échanges. Dans ce cas, l’Etat n’est plus qu’une agence de régulation des marchés et n’a plus d’objectifs qui lui sont propres.

L’éloignement infini est celui de la totale liberté économique associée à une totale répression politique. Il ne constitue pas une réalité empirique commune et même la Chine se matérialise par un totalitarisme politique qui  débouche souvent sur une répression économique. L’inverse, à savoir un interdit du marché face à la liberté politique, ne semble guère logiquement envisageable.

La combinaison des 2 pôles semble constituer la réalité dominante avec toutefois des écarts qui sont plus de nature que de degré. Ainsi le modèle anglosaxon voire européen, n’a rien à voir avec le modèle russe ou chinois. Empiriquement, c’est l’éloignement croissant de ces modèles qui engendre la crise. Le modèle américain ou européen semble voir l’économique absorber le politique : le citoyen disparait derrière un acteur économique qui se proclame libre. Si l’on raisonne aux limites, le politique n’est plus qu’une affaire d’organisation et de protection d’un marché ancré sur des droits naturels (les classiques droits dits « naturels» : vie , liberté, propriété).   Le modèle chinois semble encastrer l’acteur économique dans le principe de fidélité au pouvoir politique et à ses objectifs. Nous sommes loin des droits naturels. Il en est de même dans ce qui pourrait devenir une version -certes beaucoup plus hétérogène et plus friable- et qui serait la version islamique.

Les deux modèles ont une prétention planétaire : le premier exporte son principe organisationnel de marché au nom de la liberté. Le second exporte un principe organisationnel de marché, surplombé par un projet politique autoritaire. Plus encore, la recherche de puissance de marché n’est que le moyen d’une finalité qui est la puissance politique. Alors que la recherche de puissance de marché est l’outil de la guerre économique entre acteurs économiques dans le modèle américain, elle est l’outil d’une guerre politique dans le modèle chinois.

Dans cette concurrence planétaire, si le modèle américain est moins efficace, si donc la recherche de puissance de marché par les seuls opérateurs économiques est moins performante que celle produite sous la conduite d’un pouvoir totalitaire, il y a nécessaire raidissement. La liberté économique n’assurant plus la course en tête en terme d’enrichissement général, ce qui reste du politique sera questionné. Comment réagir ? Nous avons là une partie de l’angoisse américaine vis-à-vis de la Chine. Naguère l’URSS était un danger politique majeur, mais danger amoindri par son inefficience économique. Aujourd’hui, la Chine est un danger politique doublé d’une redoutable efficience économique. Le danger devient majeur.

Dans un sens inverse, la question se pose aussi pour le cas de la Russie aux prises avec ses parentés historiques. Si le modèle de liberté économique débouche sur une efficience supérieure à celle encore très encadrée par le politique dans la vieille Russie (concentration des activités autour de celles fournisseuses de rentes pour oligarques), il est normal de voir un raidissement. Ce qui gène n’est nullement l’OTAN mais bien davantage ce qui pourrait conforter une démocratie naissante par un début de réussite économique. Le risque de réussite de l’Ukraine par le biais de la voie démocratique est inacceptable pour la Russie.

Dans tous les cas, le politique est questionné. La liberté politique, la démocratie, est-elle unique source d’une efficience économique qui apaise et rassure les acteurs ? faut-il en revenir à un pouvoir fort ? Demain, l’Union Européenne pourra-t-elle encore se borner à n’être qu’une agence de régulation des marchés ? Comment reconstituer une armature étatique ?

D’ores et déjà, on voit se dessiner une grande division du monde avec d’un côté le couple liberté économique et liberté politique et de l’autre une liberté économique durement encadrée par un pouvoir politique totalitaire. Avec une division qui pourra concerner les technologies et le fantastique univers des normes.  De quoi revoir complètement les chaînes de la valeur, les handicaper en les partageant entre 2 univers devenus antagonistes, ou les disloquer. De quoi revoir des murs entre civilisations.

4 - La monnaie unique, malade depuis sa naissance, va-t-elle se rétablir dans ce nouveau monde en gestation?

Tout d’abord, le système de la monnaie unique se trouvait en apparence situé dans l’ordre politique et non dans celui de l’économie. Ce système était celui de l’ordo-libéralisme et se trouvait constitutionalisé. C’était un cas de fusion de l’économique et du politique que l’on entrevoyait plus haut : il faisait relativement disparaître les Etats au profit d’une espérance d’optimisation des échanges, chacun d’entre-eux devenant esclave   assigné à la dure tâche du respect des règles.

Tout cela est en train d’être bouleversé et le grand début de glissade déjà introduit par le « quoi qu’il en coûte » de la pandémie va s’accélérer avec la crise internationale. Les Etats européens ne vont plus se battre sur le respect des règles du jeu et vont avec une belle unanimité innover de façon radicale. L’ordre des règles ne se conçoit que par temps calme. La tempête fera passer de la compétition ordonnée et réglementée à la coopération finalisée. Il n’y aura plus à comparer et à classer les soldes TARGET comme on compare la qualité des chevaux de course. Il y aura désormais à construire une coopération finalisée.

Le « quoi qu’il en coûte » va atteindre les frugaux y compris une Allemagne qui sans le dire vient de franchir la barre constitutionnellement interdite des 0,35% de PIB de déficit structurel. L’Union européenne vient aussi de lever un interdit par son annonce d’achat/livraison de matériel militaire à l’Ukraine.

De nouvelles dépenses seront introduites par tous les pays solidaires de l’Ukraine à un moment où les risques de récession vont prendre de l’ampleur : mur énergétique avec la possible disparition des fournitures de gaz russe, fermeture d’usines allemandes dépourvues d’intrants notamment énergétiques et de clients devenus insolvables par disparition des règles du dispositif Swift, etc.

Plus globalement, les Etats de la zone agissaient dans le canevas bureaucratique des règles ordo-libérales. Ils étaient tous passagers clandestins, les uns (une Allemagne très rationnelle) bénéficiant d’un taux de change très sous-évalué, les autres (par exemple une Grèce intrépide) croyant bénéficier d’une vraie monnaie de réserve. Certains trichaient en s’adonnant à un illibéralisme coupable, tandis que d’autres se construisaient des paradis fiscaux. Etc… Le tout donnant lieu à d’infinis débats, d’innombrables usines à gaz réglementaires, de discours inutiles, de perte de temps.

Tout cela est entrain de basculer et la peur vient engendrer l’unanimité et une possible révision de toutes les règles du jeu. En particulier, l’unanimisme ambiant rend complètement irréaliste la mise en doute de ce qui faisait les apparences de l’Union à savoir la monnaie unique. Il est donc bien évident que la BCE suivra, voire aggravera sa politique de monétisation, alors même que l’inflation risque de se pérenniser voire prendre de l’ampleur, alors même qu’elle devra se mobiliser sans limite pour éviter les faillites et défauts provoqués par le conflit ( entreprises, banques, système financier).  Là encore, la règle sera balayée, et la Banque centrale ne sera ni indépendante ni  instance de lutte contre l’inflation. Et l’Allemagne qui jusqu’ici aimait se trouver à cheval entre l’Occident et l’empire en formation se devra d’accepter des taux d’intérêts réels très négatifs (près de 5%en février 2022) plutôt que de protester contre le non- respect des règles afférentes  à la monnaie unique. Le retour à la répression financière des trente glorieuses est probablement au bout du chemin.

Globalement, une cohabitation difficile avec l’immense empire qui repose sur l’économie comme moyen d’une fin politique totalitaire (Chine + Russie+ ?), ne peut plus s’imaginer à partir d’Etats qui resteraient des agences de simple régulation et de simple surveillance des marchés. Dans ce cadre, la monnaie unique ne peut plus surplomber des Etats, simples usagers, et doit devenir un outil de construction d’une nouvelle réalité politique, faite de puissance et capable de se faire respecter par le nouvel empire. Il en va probablement de la survie de ce qu’on appelle encore l’Occident.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 17:38

Sans reprendre ici les travaux complexes des économistes qui ont longuement réfléchi sur les prix de l’électricité qu’il fallait pratiquer en 1946 à la naissance d’EDF, on peut résumer en quelques points les grandes lignes doctrinales qui vont organiser l’entreprise jusqu’au début des années 2000.

Les principes fondateurs de ce qui sera l’entreprise la plus performante du monde dans son secteur

1 - L’électricité est un bien commun accessible à tous. A ce titre, il n’est pas une marchandise et se trouve hors commerce.

2 - L’électricité doit obéir à un principe de « MiniMax » garantissant, au-delà de l’accessibilité à tous, un intérêt général. Il s’agit, pour un assemblage de facteurs de production donné, d’assurer un maximum de satisfaction pour les utilisateurs. La préoccupation fondamentale d’EDF est donc celle du rendement maximal de son activité.

3 - La traduction concrète de ce principe fait que les prix doivent indiquer aux utilisateurs, de façon aussi précise que possible, la rareté de la ressource. Dit autrement l’utilisateur doit savoir, par le montant payé, ce qu’est le coût exact de la ressource. Sans entrer dans le détail, ces réflexions inviteront à une tarification au coût marginal, c’est-à-dire au coût de production du KWh supplémentaire.

La libéralisation du marché de l’électricité -exigée par Bruxelles- devait faire disparaître ces principes organisationnels qui avaient fait d’EDF l’entreprise la plus efficiente du monde dans son secteur.

La dérive vers un  marché complétement artificiel

Le principe du bien commun, notamment dans sa dimension hors commerce est maintenu. Le consommateur peut rester client de l’ex-monopoleur lequel appliquera en principe une tarification proche du coût marginal, ce qu’on appelle encore le tarif règlementé.

Par contre, la réorganisation institutionnelle va développer des changements majeurs avec, au final, irruption de prix qui vont davantage se rapprocher de préoccupations mercantiles éloignées d’un intérêt général.

La réorganisation institutionnelle porte sur la fin du monopole public, son démantèlement avec séparation entre les divers stades de la vieille intégration verticale : production, transport, distribution, mais aussi l’irruption des marchands d’électricité (une quarantaine aujourd’hui). Il convient bien sûr de détailler cette transformation.

 EDF peut  se charger d’un intérêt public avec maintien de politiques tarifaires spécifiques, mais il doit laisser une place majeure à de prétendues entreprises d’électricité qui, bien évidemment, incapables de concurrencer les coûts du nucléaire vont devenir agents parasites à l’intérieur du dispositif appelé ARENH (Accès Réglementé à L’Energie Nucléaire Historique).  Ce dispositif lui-même très règlementé donnera accès à 25% de la production nucléaire à des prix inférieurs aux coûts unitaires. EDF ne peut donc obéir à ses   règles lui permettant de construire -au-delà de celles constitutives du bien commun- l’intérêt général. En particulier, l‘actuel prix de l’ARENH - 42 euros/MWh - est très inférieur au coût marginal en développement du nucléaire (EPR).

 La multiplicité des acteurs aux intérêts divergents et le mélange privé/public complexifient les choses à l’extrême et l’on comprend que si EDF,  sans bureaucratie excessive dans sa gestion rationnelle, devait simplement être surveillée par la puissance publique, il faudra maintenant passer au stade de la régulation bureaucratique d’un ensemble beaucoup plus vaste. Ce sera la mission d’une autorité administrative indépendante - véritable fragment de  "Gosplan"- la Commission de Régulation de l’Energie, (CRE) peuplée de 250 fonctionnaires travaillant quotidiennement avec des centaines d’autres fonctionnaires notamment bruxellois et des acteurs de marché le plus souvent improductifs.

L’interconnexion entre les réseaux nationaux devrait logiquement permettre, grâce à des bourses d’échanges d’électricité, la formation d’un prix de gros européen. En particulier, les prix qui devraient s’y former sont assez naturellement ceux du coût marginal. La raison en est simple : les acteurs qui se présentent sur les bourses sont peu efficients et n’échangent que des quantités d’électricité produites à partir d’unités coûteuses (énergies fossiles). Logiquement, il n’y a pas d’électricité nucléaire échangeable sur les bourses de gros, les possesseurs voulant la conserver pour la revente sur le marché du détail, et les candidats acheteurs sont surtout attirés par les seuls contrats ARENH. Le marché de gros est donc bien ancré sur les coûts marginaux, eux-mêmes constitués pour l’essentiel par les prix de marché des énergies fossiles…qu’il faut décarboner…. en utilisant aussi  les bourses d’échange de carbone…. la spéculation sur la transition écologique faisant grimper les cours des uns et des autres.

Il est aisé d’en revenir au simple bon sens

Pour les consommateurs français, la belle histoire de la tarification au coût marginal perd tout le sens qu’elle avait au temps du monopole public. Le prix égal au coût marginal révélait bien la rareté de la ressource électricité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où il ne fait que révéler une rareté qui se trouve ….dans les autres pays européens, et rareté aggravée par le capitalisme spéculatif constructeur de rentes. Sans décision majeure concernant un marché de l’électricité complètement inventé et allant contre les intérêts supérieurs de la France, les usagers seront contraints par des prix anormalement élevés, eux-mêmes  animés de mouvements erratiques au gré de la spéculation sur les bourses. De quoi déstabiliser une économie qui a tant besoin d’un approvisionnement stable autorisant des investissements éclairés.

Il n’y a pas encore de véritables prix de marché européen car les contraintes techniques sont encore loin d’être levées : non homogénéité du marché en raison d’une interconnexion imparfaite, et imperfection augmentée des surcharges en cascades, des écroulements de tension ou de fréquences, etc.  Le capitalisme spéculatif est donc encore entravé par des frontières que la commission de Bruxelles continue à vouloir faire disparaître.

Pour la France, victime d’une institution qui vilipende son avance technologique, il existe une solution rapide : celle de ne plus respecter les règles d’une concurrence artificiellement construite. En clair, mettre fin à L’ARENH et donc probablement provoquer la disparition des prétendues entreprises marchandes d’électricité. Une telle décision permettrait déjà à EDF de récupérer, du jour au lendemain, 25% de sa puissance  et de  diriger immédiatement un morceau de sa contrepartie financière vers des installations gérant les pointes de consommation. Un autre morceau pourrait être consacré à la reprise de contrats des marchands d’électricité déchus, reprise assortie d’une substantielle baisse de prix représentant les coûts inutiles et la marge des dites entreprises. Un troisième morceau pourrait servir d’appui à une baisse des tarifs classiques. 

Dans un second temps, il faudra bien encore accepter de payer des  pointes devenues plus rares avec des coûts marginaux très élevés mais qui, ici, ne seront plus représentatifs de la réalité massive de l’entreprise.   Le monopole public reconstitué pourra proposer des tarifs sur des coûts reflétant davantage la réalité d’un nucléaire compétitif dont l’économie nationale a tant besoin. La réforme proposée ne coûte rien, ne suppose aucune transformation des infrastructures de production, de transport et de distribution, et peut par conséquent être très rapidement menée. Peut aussi être très rapidement menée la disparition des structures bureaucratiques qui tant à Bruxelles qu’en France et  dans l’entreprise EDF elle-même  ne sont que les échafaudages permettant de faire tenir debout un marché artificiel. La contrepartie de cet échafaudage pouvant apparaitre comme élément de réduction du coût de fonctionnement des administrations publiques. La réforme n’est donc qu’un simple retour à la raison et l’éloignement d’une idéologie mortifère.

Mais la peur nous fait préférer l’approfondissement de la déraison.

Les récentes décisions ne vont, hélas, pas dans ce sens :

1 -La logique de la transition énergétique décidée par Bruxelles ne font du nucléaire qu’une énergie de transition : l’avenir reste à l’énergie renouvelable avec priorité sur une distribution qui restera naturellement aléatoire. D’où en quelque sorte un investissement double, d’abord pour promouvoir le renouvelable mais en second lieu pour faire face aux pannes de vent et de soleil. Qui plus est, l’électricité  nucléaire n’étant sollicitée qu’à titre transitoire elle ne sera pas dans la liste des secteurs autorisés par la Commission à recevoir des aides d’Etat. Le « bon classement » dans la taxonomie est ainsi annulé par les « lignes directrices » de la commission. Le renouveau du nucléaire français n’est pas pour demain.

2 - Le gouvernement français vient de confirmer, dans la peur, sa logique d’abandon. Plutôt que de renoncer avec force au marché de l’électricité - dont le prix est un coût marginal prohibitif aligné sur le charbon allemand et la spéculation-  et de retrouver un prix aligné sur le coût du nucléaire, il adopte une posture irresponsable. Les prix 2022 seront approximativement maintenus par réduction de la fiscalité à hauteur d’environ 8 milliards d’euros, et par un accès élargi à l’ARENH  pour un coût d’environ 8 milliards d’euros également, coût ici financé par EDF…. Le total correspond à une somme représentant quelque 40% du budget militaire de la France.  La crise des énergies fossiles,  matières premières de l’électricité, s’aggravant pour des raisons aussi bien économiques que géopolitiques, les prix de marché de l’électricité ne sont pas prêts de s’affaisser. Que fera le gouvernement français en 2023 ?

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 10:47

On va beaucoup parler et échanger durant la campagne électorale. Il est inutile d’en faire la liste tant les idées et mesures proposées seront nombreuses. Pourtant, il y aura des sujets interdits voire complètement évacués. Cela n’étonnera pas les anthropologues qui savent que dans toute société - et ce depuis la naissance de l’humanité - existent des tabous.

Les brefs développements qui suivent vont tenter de nous faire comprendre que le monde présent est victime d’un système financier dont il est exclu qu’il soit maitrisé et contrôlé. Réalité construite par les humains d’aujourd’hui la finance va les surplomber très exactement comme pouvaient l’être les tabous de l’univers magico religieux des premières communautés humaines. Pour cela il faut d’abord comprendre ce qu’on entend par  le terme « tabou », et ce qu’il implique sur le plan social.

 

 Fait social émergent plus ou moins spontanément dans un groupe humain, le tabou est d’abord une croyance sur ce qu’il est interdit de faire et une interdiction dont le non-respect entraine un châtiment assuré par une puissance majeure que l’on craint. Le premier tabou fut probablement l’endogamie, laquelle devait finalement construire bien des aspects de l’organisation sociale à une époque où les contraintes de la reproduction concurrençaient par leur intensité ceux de la production. Ceci mérite explication. On sait en effet qu’à l’échelle de très petits groupes humains, les lois de la démographie -qui ne jouent que pour des grands nombres - ne sont guère vérifiées. En particulier, le  sex-ratio n’est pas équilibré ce qui se traduit par une politique d’exogamie obligatoire à peine de disparition rapide du groupe considéré : un déséquilibre durable en faveur de naissances masculines interdira toute chance de reproduction à long terme du groupe. Historiquement, l’endogamie n’a  probablement pas été politiquement décidée et s’est imposée spontanément. Nul agent politique ne l’a décidée. Ce premier tabou est bien une croyance, un comportement interdit, dont le non-respect entraîne un châtiment majeur : la possible interdiction de la reproduction durable du groupe et donc sa possible disparition.

 On peut se demander aujourd’hui si son équivalent, à une époque où la contrainte de la production est culturellement devenue essentielle, n’est pas le système monétaro-financier. Il y aurait ainsi une relation d’équivalence : le tabou de l’endogamie serait à la reproduction, ce que serait le système monétaro-financier à la production (économie). C’est ainsi qu’il apparait très factuellement qu’il est strictement interdit, en particulier en France et dans l’Union européenne de discuter de l’architecture monétaire et financière, donc d’imaginer une refondation et ce, à peine d’une catastrophe non plus ici côté reproduction mais côté production. Toucher au système c’est entraîner des conséquences économiques gravissimes et le seul fait d’en parler disqualifie socialement et politiquement celui qui s’exprime.

On va donc parler de tout et tout proposer, durant la campagne électorale, mais jamais on ne parlera de la monnaie (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système bancaire (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système financier (il est interdit d’y toucher). On peut tout revoir, tout modifier, sauf un système monétaro-financier, intouchable à peine de châtiment : une catastrophe financière , économique, sociale…dont la force serait infiniment dévastatrice….aussi dévastatrice que ne pouvait être dans l’imaginaire humain la fin de la prohibition de l’inceste.

On pourrait certes prolonger notre lecture anthropologique et vérifier que, si le tabou est chez les humains une chose que l’on ne peut toucher ou un lieu dont il faut rester éloigné, la banque centrale moderne est bien dans ce cas. Les hommes mêmes extirpés de leurs religions primitives et enracinés dans un monde dit de la raison se doivent de rester complétement séparés de l’institution : la Banque centrale est indépendante.

Dans ce nouveau monde le tabou monétaro-financier est autrement dynamique que celui de l’endogamie de naguère. Le champ de la prohibition de l’inceste était peu agité par les quelques clercs qui pouvaient à très longue distance et dans les coulisses de la société le rétrécir ou l’élargir. Tel n’est pas le cas pour le système monétaro-financier qui engendre depuis une vingtaine d’années des étrangetés.

Qu’on en juge :

 -la masse monétaire connait une croissance 4 à 5 fois supérieure à celle du PIB. Ainsi, la base monétaire de la zone euro passe de 1,68 trillion en février 2013 à 6, 14 trillions en décembre 2021, soit une croissance moyenne de 15%, avec dans le même temps une croissance nominale du PIB à peine supérieure à 3%. Qui se pose la question de la cause d’une telle éruption ? A-t-on le droit d’en parler ? Va-t-on en parler durant la campagne ?

- Autre façon de se poser la même question, le bilan de la banque centrale est lui-même en accroissement gigantesque et représente en décembre 2021 plus de 60% du PIB de la zone euro, soit 20 points de plus que le bilan de la FED pourtant aux prises avec les mêmes difficultés. Qui s’en émeut ? La contrepartie de ce bilan se trouve nécessairement sur des comptes. Lesquels ? Peut-on discuter de ces masses liquides gigantesques en perpétuel mouvement ?

-Le poids de la finance est devenu une véritable boursouflure sur le visage de la société : son poids a plus que doublé depuis le début du siècle et selon les modes de calculs (intégration ou non des marchés de produits dérivés, des marchés des changes, du notionnel, etc.) ce poids peut aller jusqu’à 60 fois l’économie réelle. Au-delà, la finance s’est autonomisée par rapport à l’économie réelle et en vient même à la concurrencer puis à la rançonner par divers dispositifs dont celui des rachats d’actions. Ces faits seront- ils exposés et débattus durant la campagne électorale ?

-Les taux de l’intérêt deviennent en Europe, y compris en France, parfois négatifs, comme si le prêteur travaillait volontairement à la construction de sa ruine. Dans ce contexte pourquoi l’investissement notamment investissement industriel n’en profite-t-il pas ? Allons-nous débattre de cette étrangeté ?

- Les capitalistes semblent disparaître au profit d’actionnaires insaisissables se déplaçant à la vitesse de la lumière par le biais d’ordinateurs délocalisés. Des pertes comptables colossales sont gommées par des hausse de cours vertigineuses (néo-banques par exemple).  A quoi cela correspond -il pour les entreprises ? Va-t-on en discuter ?

On pourrait sans doute multiplier ces étrangetés qui hélas n’intéresseront pas les débats tant ils sont tabous : on ne peut les dénoncer comme l’autorité de naguère pouvait dénoncer et punir l’endogamie. Aujourd’hui celui qui ose évoquer ces étrangetés devient immédiatement un dangereux populiste à éloigner des vrais débats et à punir électoralement.

Et parce que le tabou suppose l’éloignement - y compris l’éloignement intellectuel- il sera impossible d’établir la moindre corrélation avec les difficultés de la France depuis le début du siècle :

Qu’on en juge :

  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon d’une maitrise du taux de change et la transformation du paysage économique du pays, la compétitivité n’étant plus mesurée - toutes choses égales par ailleurs- qu’à la capacité à procéder à des dévaluations internes.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies déployées par les grandes entreprises françaises qui vont préférer investir ailleurs pour grandir et croitre (celles du CAC 40) plutôt qu’à investir pour exporter.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies de délocalisations de branches entières (automobile, pharmacie, etc.) avec ses conséquences en termes de montée des importations et faiblesse des exportations.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre perte de substance industrielle (le poids de l’industrie française n’est plus aujourd’hui que 35%  de celle de l’Allemagne contre 50% en 2000) et perte de la maîtrise du taux de change.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre attrition du pays au regard des autres ( baisse relative du PIB par tête français entre 2000 et 2019 comparativement à ses concurrents européens notamment allemand, hollandais voire Belge) et la fin de la maitrise de la monnaie).
  • Plus globalement, il est refusé tout débat entre mise en place du système monétaro-financier européen et affaissement relatif du continent en termes de croissance, la zone euro devenant la zone la plus déprimée du monde.
  • A l’inverse, il est refusé tout débat concernant la réussite relative de la France à l’époque de la maitrise de sa finance et de sa monnaie, époque qui lui avait procuré la plus forte croissance européenne. Il serait pourtant intéressant de comparer les démarches complexes et bureaucratiques envisagées aujourd’hui à l’occasion de la transition énergétique, avec la puissance et la rationalité de celles envisagées au cours de la reconstruction d’après 1945.
  • Mieux, tous les médias louent la réussite de l’euro après 20 années de « bons et loyaux services », et bien sûr oublient ses irréductibles et irréparables défauts majeurs de conception.

Les candidats aux prochaines élections sont ainsi prévenus : ils se doivent de respecter le tabou monétaro-financier à peine d’être très lourdement sanctionné. Ils doivent même le mettre en valeur et promouvoir le respect que chacun lui doit.

Bien évidemment, cette note d’humour ne peut cacher la tristesse de notre déclin. Et il y a lieu d’être triste car manifestement notre nouveau tabou est beaucoup moins justifié que le premier. Le tabou de l’inceste s’est disions-nous probablement construit en dehors du politique en raison de sa base objective. Tel n’est pas le cas du tabou monétaro-financier qui fût une construction complètement politique. De ce point de vue, il peut apparaître plus fragile.

Fausse apparence parce que la-dite construction a mobilisé d’énormes moyens pour arriver au statut de tabou. Et ces moyens seront mobilisés pour faire du système monétaro-financier que l’on a construit un « non- problème », donc un thème qui doit être exclu de tout débat…donc un tabou…

Ne revenons pas sur l’histoire lointaine qui fera de la monnaie, l’or, et du système financier correspondant une contrainte difficile à dépasser avec ses échecs majeurs que furent – en France -le système de Law puis celui des Assignats. Cette longue période fut dépassée avec l’abandon du métal précieux et la reconstruction de la France après 1945. A cette époque, la monnaie n’était pas un tabou et se révélait simple contrainte à maîtriser politiquement, travail qui fut réalisé avec un spectaculaire succès, mesurable par la construction d’une économie industrielle de premier plan tout au long de la 4ème république et les débuts de la  5ème. C’est essentiellement, pour ce qui concerne la France, à partir des années 80 que devait se construire le système présent en tant qu’objet dépolitisé, sacralisé, donc exclu du champ possible des débats d’une élection présidentielle.

Ramené à ce que l’on pourrait appeler abusivement l’euro-système, il est fait de négociations discrètes entre ses vrais propriétaires auxquels est ajouté des captifs de la haute administration, particulièrement le corps de l’inspection des finances. La clé de voûte essentielle qui assure sa clôture est le système des portes tournantes : un banquier devient haut fonctionnaire au Trésor puis redevient financier ou l’inverse. Cette pratique assure l’entre-soi, la maitrise d’un vocabulaire complexe non susceptible d’être appréhendé par les acteurs politiques et donc la construction d’un objet  intouchable  : Qui, par exemple, maîtrise les milliers de paramètres des normes de la Banque des Règlements Internationaux  ? Devenu un univers d’experts, d’ingénieurs de plus en plus nombreux, de scientifiques notamment mathématiciens de haut niveau, etc. le coût d’entrée est devenu trop élevé pour un aventurier politique qui aimerait élargir sa part de marché à l’élection présidentielle. La fin du tabou ne pourrait se manifester que par l’exercice de la raison mais hélas cet exercice est devenu impraticable et il est plus facile de discuter à l’infini des vertus de l’ISF que de l’opportunité des libres  modèles bancaires concernant le calcul de la pondération des actifs.

Et cet abandon de ce qui est pourtant au cœur du politique va être politiquement justifié par des clercs - les économistes- qui au nom de la théorie économique vont approuver la logique de l’abandon : la finance doit s’autoréguler et il est interdit au politique de tenter une réelle réglementation. Nous avons là la seconde enceinte de protection de la forteresse à l’abri des regards du monde.

Alors que les premiers tabous s’échafaudaient probablement dans l’univers du magico- religieux notre très moderne tabou s’est construit dans celui des apparences de la raison et du politique. D’essence complètement politique, il se nie comme objet politique pour mieux sculpter au quotidien  son caractère de tabou.

 

 

 

 

 

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22 décembre 2021 3 22 /12 /décembre /2021 10:22

Le journal Le Monde du 19 décembre dernier lance un article intitulé :  «Le rendez-vous manqué entre économistes et politiques ». Cette non-rencontre est au fond assez naturelle.

Des explications immédiates

D’un côté, nous avons  des personnes luttant  sur un marché politique, un marché où il faut vendre des produits politiques comme d’autres vendent des marchandises classiques. Sans porter de critique déplacée, parce que l’électeur est devenu moins citoyen et davantage consommateur, la configuration marché est de plus en plus celle permettant de comprendre les enjeux. Le vrai sujet étant celui de ce déplacement du statut de citoyen à celui de consommateur.

De l’autre côté, celui des économistes, nous avons des personnes aux prises avec la connaissance des effets des produits politiques offerts : mesures salariales, fiscales, règlementaires, financières, etc. Des analyses souvent complexes mobilisant des outils eux-mêmes d’accès difficile pour le non averti.

Il est donc naturel que le marchand de produits politiques, comme tel ou tel marchand,  ne se soucie pas des effets complexes des mesures prises. Est-il dans l’intérêt immédiat du commerçant de se soucier des effets de ce qu’il vend sur les contraintes, voire les inconvénients, que cela implique quant à la vie du client ?

Toutefois, la non-rencontre entre candidats et économistes est certainement plus fondamentale, ce qui mérite quelques explications.

Une réalité plus fondamentale

En premier lieu, il est historiquement exact que le pouvoir politique repose sur une question d’appropriation des outils constitutifs de la puissance publique, en particulier la loi. Dans un régime dictatorial, l’appropriation a pour but de consolider les pouvoirs du dictateur. Dans un régime démocratique, les choses sont plus complexes. Il y a bien sûr toujours l’intérêt des dirigeants politiques, mais il y a surtout les intérêts des électeurs lesquels ne sont pas identiques et se confrontent. De ce point de vue, l’idée d’un intérêt général est toujours problématique : il est un signifiant sans que le signifié puisse être désigné de manière incontestable.

Les agents sont autour de la loi dans des configurations diverses ou opposées : sa transformation désavantage certains et favorisent d’autres agents. Par exemple, une mesure de blocage des loyers avantage les locataires et désavantage les propriétaires… au moins dans le court terme. Les candidats à l’élection présidentielle, face à des électeurs  -qui  sont de plus en plus des consommateurs, et qui à ce titre ne sont plus qu’une clientèle divisible en segments-  composent ainsi un paquet de propositions qui relève d’une analyse purement marketing. Avec une conséquence considérable : l’immédiateté marchande ne permet pas de proposer des visions d’avenir pour le pays. Tout au plus, peut-on parler de rétablir une croissance dont le sens n’est pas questionné ou de marcher vers plus d’Europe sans savoir ce que cela peut signifier.  

En second lieu, les économistes sont d’une certaine façon d’accord avec les candidats à la présidentielle pour ne pas se rencontrer. Naguère, les économistes étaient d’une certaine façon des théoriciens du global : ils tentaient d’expliquer le tout sans se spécialiser sur les parties. On essayait comme on le fait encore dans les sciences physiques de marcher vers un principe global d’explication de la réalité. En termes savants, on dit que la science doit-être moniste.  Certes, la démarche était difficile et comme aujourd’hui encore pour le clivage entre la physique classique et la physique quantique, il fut impossible de dépasser les clivages entre théorie économique classique, keynésienne, libertarienne, etc. Et ce dépassement est d’autant plus difficile que les théories ne sont pas indépendantes des intérêts économiques et de leur expression politique, ce qui est beaucoup moins vrai dans les sciences exactes. Ce que l’on constate est donc un éparpillement des savoirs, éparpillement facilitant la dépolitisation, avec des spécialités au périmètre de plus en plus limité : économie des transports, économie pétrolière, économie de la santé, économie de l’énergie, économie du travail, etc.  Et un éparpillement qui ne peut que s’élargir au fur et à mesure que la crise sanitaire actuelle semble dévisser ce qui restait des grands savoirs : les théories monétaires…à revisiter complètement, les questions de l’emploi… à revisiter complètement, les questions de l’articulation de l’offre globale à la demande globale…à revisiter complètement, etc. Aucun économiste n’ayant aujourd’hui l’envergure d’un Einstein pour refonder un paradigme global, chacun vivote dans sa spécialité.

Les candidats ne peuvent proposer sur le marché politique, ni vision ni sens, questions devenues éloignées de celui qui est en voie de devenir un simple consommateur de règles ou de droits individuels, par exemple et surtout, sous la forme de « libertés nouvelles » ou de « créances nouvelles ». De ce point de vue, ils sont en plein accord avec les économistes qui, eux non plus, n’ont plus grand-chose à dire sur le fonctionnement et le sens de l’ensemble. A quoi bon se rencontrer pour discuter d’un avenir qui ne surplombe plus le présent ? Il n’y aura donc pas de débat sérieux et approfondi entre économistes éloignés d’une vision globale sur le fonctionnement du monde et candidats fondamentalement éloignés des questions de vision et de sens. Si débat il y a, on sera toujours dans le quasi hors sujet.

Simultanément, les candidats à l’élection présidentielle sont en complet désaccord avec les économistes qui s’intéressent aux conséquences des paquets de propositions politiques. Certes, les économistes d’aujourd’hui vivent dans l’éparpillement mais ils disposent d’outils précis de mesures. Ils sont ainsi bien armés pour contester l’éparpillement des paquets de propositions imaginés par les candidats. Bien armés, ils tentent, pour tout élément du paquet, d’en évaluer les conséquences et savent mieux que quiconque que toute proposition avantage certains acteurs et en désavantagent d’autres, ce que le marchand politique ne peut accepter. Tel est le cas par exemple du paquet « hausse des salaires », paquet proposé par une majorité de candidats car très apprécié. Les économistes savent -certes plus ou moins-  en évaluer les conséquences en termes de dérive des prix, en termes de capacités exportatrices plus réduites et importatrices plus dangereuses, en termes de marges plus faibles, en termes d’emploi plus réduit, en termes de charges sociales diminuées, d’Etat Providence revisité, etc….ce que les candidats refusent de voir. Un candidat, comme tout bon commerçant, ne peut que mettre en avant les avantages du produit proposé et masquer, autant qu’il se peut, les désavantages associés.

Au final, économistes et candidats à l’élection présidentielle n’ont certes rien à se dire, mais surtout ces derniers ne peuvent accepter l’irruption d’un savoir sur ce qui n’est qu’un tas mal ficelé de produits politiques agité devant des consommateurs exigeants et égoïstes. Le marché politique n’a plus les moyens de forger un horizon et participe à l’écrasement du futur sur un présent agité.

 

 

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 14:38

La campagne pour l’élection présidentielle sera très difficile et le risque de déchirure devient extrême. Une partie de l’opinion considère en effet que l’Etat-Nation se désagrège au profit d’une ethnicisation de la société avec effacement du citoyen et émergence de communautés aux projets antagonistes. Au-delà des faits concrets, il convient d’en découvrir l’intelligibilité.

Dans le monde du vivant évolué (oiseaux, mammifères, etc.) on sait que les individus communiquent par le biais d’un langage lequel constitue un élément du patrimoine commun d’un groupe d’animaux. Les humains vont plus loin : ils constituent un patrimoine qu’ils peuvent discuter et faire évoluer et donc, produire une histoire. Ce commun est fait, au-delà du langage, de croyances, de règles, de coutumes, de valeurs, etc. C’est, au-delà, la capacité à questionner, voire s’inquiéter, d’où l’apparition de religions. Ce commun est un fait social : personne ne l’a construit et pourtant il s’impose à tous.

Le fondement du politique

Le commun chez les humains fait nécessairement l’objet d’un enjeu : celui qui peut acquérir un pouvoir sur ce dernier, contrôle de fait la société. Ce qu’on appelle Etat est donc la capture par un ou plusieurs individus, de tout ou partie du commun d’un groupe. Les modalités de la capture sont infiniment diverses et ceux qui en bénéficient peuvent évidemment le  travailler et  le transformer. De façon plus générale, la capture du commun passe le plus souvent par celle du religieux. La raison en est simple et la croyance quasi universelle d’une dette des humains envers l’au-delà est transformable en dette vis-à-vis d’un pouvoir terrestre : l’Etat fait naître l’impôt et la puissance qui en découle. D’une certaine façon, et l’histoire le montre, la capture du commun est une affaire privée. On peut comprendre ainsi que la vie des humains soit infiniment plus riche que celle des abeilles et que, concrètement, on pourra voir émerger des cultures, des Etats divers, voire des civilisations. Avec cette remarque fondamentale que les individus ne sont jamais des unités premières et qu’ils sont toujours façonnés par le commun. Comme nous l’enseigne l’étonnante physique quantique, les objets comptent moins que les relations entre ces mêmes objets. Plus simplement, chez les humains, pour comprendre l’individu, il faut passer par l’interaction sociale.

L’ambition de ceux qui privatisent le commun peut se transformer en situation guerrière et on assistera à la naissance d’Etats composites : les vainqueurs accaparent le commun des vaincus. Concrètement cet accaparement est complexe. Des éléments  de commun sont laissées aux vaincus. Dans les grands Etats, il y aura donc du central et du périphérique (pensons à la France dont le développement fût acquis sur mille années par empilement différencié de provinces autour d’un noyau). Le vrai problème des détenteurs du pouvoir est d’homogénéiser et donc d’élargir le commun qui est le ciment de la société…et donc des pouvoirs. L’Etat Nation à la française apparait ainsi comme une réussite du travail d’homogénéisation mené depuis 1000 ans : surplombant des cultures diverses, donc des communs divers, il arrivait -jusqu’ici paisiblement- à les unir.

L’interaction sociale est surplombée par deux moteurs possibles tous deux inscrits dans le commun capté et travaillé par le pouvoir : le commandement et le marché. Ces deux moteurs fabriquent des comportements et donc une  réalité sociale. Dans l’histoire concrète des humains ces deux moteurs sont de poids et de qualités infiniment différentiés : le moteur du commandement peut être tel que le marché s’en trouve interdit, à l’inverse celui du marché peut devenir monopoliste et affecter tous les espaces de vie. Dans la réalité historique, la combinaison et le poids relatif des deux moteurs sont infiniment variés. Cette même réalité laisse parfois la place à un élément intermédiaire qui est celui de la coopération. Un élément qui peut se rapprocher du marché (entente entre entreprises par exemple) ou se rapprocher du commandement ( gestion de l’eau dans nombre de communautés traditionnelles par exemple).

Le contenu des moteurs « commandement » et «marché».

 Le premier est constitué de règles  prescriptives, finalisées et contrôlées par un pouvoir réel ou transcendant. L’éventail des comportements possibles est ainsi étroit et chacun se doit de respecter un ordre pesant qui le dépasse. C’est le cas de nombre de sociétés historiques qu’elles soient dites primitives ou hautement évoluées. Le second est fait de règles non finalisées et simplement limitatives. Il en résulte une absence de centre de commande et un pouvoir de contrôle qui se borne au respect des règles du jeu du marché.

Le moteur marché peut engendrer a priori un ordre libéral, pourtant il peut aussi engendrer un ordre fermé et totalitaire : celui qui ne respecte pas le marché est hors jeu. Dans son expression la plus parfaite, l’ordre du marché interdit aux humains de changer les règles. C’est bien ce que l’on constate avec ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme allemand qui pèse tant sur la réalité européenne.

De la cohabitation difficile entre « commandement » et « marché »…..

 Les deux moteurs ancrés dans le commun fabriquent des comportements donc des habitudes et règles comportementales. Un américain, qui en raison de son histoire, ne connait que le marché est bien équipé pour jouer avec ce dernier. On dira que les américains sont des entrepreneurs habiles qui savent transformer tout objet en marché. Un indien d’Amazonie qui ne connait que l’ordre finalisé et transcendant aura plus de difficulté à jouer avec un marché dont il reste culturellement éloigné. Plus précisément l’interaction sociale en Amérique se joue à l’intérieur de règles jamais prescriptives et laissant un éventail très large de négociation, d’où une capacité à innover et à voir dans chaque partenaire une opportunité. L’ordre du monde peut ainsi être en permanence révolutionné par des innovations de marché. A l’inverse,  l’interaction sociale dans un monde où les règles sont finalisées, prescriptives et contrôlées il sera plus difficile de faire émerger de l’innovation. D’un côté le déraillement est une opportunité , de l’autre il est un risque à réduire, probablement à interdire.

Lorsqu’historiquement se forme des Etats complexes incorporant des communautés actionnées par des moteurs très opposés, le travail d’homogénéisation du pouvoir n’est pas simple. Il est même souvent absent dans ce qu’on a appelé la colonisation affectant une grande partie de la planète par un Occident où l’ordre du marché devenait de plus en plus important. De très grandes communautés humaines vivant sous des normes éloignées du marché vont ainsi être progressivement confrontées à ce nouvel ordre. Ce qu’on appellera plus tard la mondialisation.

 On comprend ainsi les risques de creusement d’écarts entre des cultures qui seront amenées à coopérer et à cohabiter. Il était plus facile à l’époque de Rome d’intégrer les barbares dans un empire qui ne connaissait pas encore l’ordre du marché. Il est plus difficile aujourd’hui d’intégrer les anciens colonisés à l’ordre d’un marché dont le fonctionnement s’annonce comme une immense accumulation de marchandises fort éloignée des communautés dont l’interaction sociale bride l’offre de ces mêmes marchandises. La lecture du monde deviendra celle de la dialectique du développement et du sous -développement, celle de l’aide   qu’il faudra consacrer à ceux qui restent culturellement éloignés des contraintes du marché, etc. Avec des conséquences inattendues : l’aide peut développer partout de la marginalisation, des comportements de plus en plus inadaptés et au regard des anciennes règles et au regard des nouvelles. C’est le lot de toutes les vieilles sociétés que l’on rencontre sur certains continents où les règles de marché sont devenues hégémoniques : Amérique du nord, Amérique du sud, Afrique, Asie, Océanie. Au-delà de la marginalisation il y aura à constater l’énorme écart de développement, avec une exception de taille, celle de la Chine, où « commandement » et « marché » semblent s’articuler, très curieusement, de façon jusqu’ici assez harmonieuse.

….Dans une France incapable de « recoudre » ce qu’elle  « déchire ».

 La France est une ancienne grande puissance coloniale qui, pour des raisons tenant à un basculement rapide vers le marché, fût amenée à accueillir de nombreuses communautés étrangères à l’ordre marchand. Une situation qui permettait toutefois d’accueillir ces communautés dans des ensembles très organisés - l’ordre Taylo-fordien des grandes usines - qui fonctionnaient pour le marché mais obéissaient à l’interne au principe d’autorité. Lorsque le marché abandonne ces grandes usines, au profit d’organisations beaucoup plus flexibles, les communautés qui, au nom du regroupement familial, continuent à être accueillies deviennent pour partie inadaptées aux nouvelles contraintes du marché. Et parce que les règles du marché ne sont ni prescriptives ni finalisées, elles vont autoriser son irruption sur tous les champs de la vie sociale : il n’y a plus de limite à l’économicité, plus de limite à la marche triomphale du libertarisme. Une réalité qui vient donc heurter l’interaction sociale des communautés accueillies. L’économicité illimitée devient une agression dont le pouvoir peine à prendre conscience.

 La volonté française de maintenir un grand Etat Nation ne reconnaissant pas les communautés mais un projet politique entre en contradiction avec le tout marché. L’Etat Nation est censé fabriquer des comportements de citoyens donc des acteurs encore enracinés dans des règles finalisées, qui ne sont pas celles des communautés accueillies, par exemple la laïcité. Le tout marché, lui, tend à fabriquer des comportements tournés vers l’individualisme radical- devenir entrepreneur de soi-même- le risque et surtout la consommation illimitée. Comportements attendus - déjà difficiles car très responsabilisants et engendreurs d'une "société fatiguée" -et non aisément validés dans l’interaction sociale des communautés accueilles. Là encore les relations entre individus comptent davantage que les individus eux-mêmes. Le grand Etat Nation, pour rester dans son projet de grand Etat, tente d’unir par un grand Etat-Providence. Mais ce grand-Etat providence ne fait qu’enkyster des communautés dans des situations de marginalité. Concrètement existe une contradiction majeure entre Etat Nation à la française et marchandisation illimitée du monde.

Comment expliquer cela dans le tumulte électoral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                

 

 

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