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10 janvier 2020 5 10 /01 /janvier /2020 16:40

Tel que présenté dans le projet de loi, beaucoup en conflueront que la bureaucratie va accoucher d’une nouvelle usine à gaz. Un nouvel établissement public va naitre, établissement pantin d’un marionnettiste appelé Etat, lequel va fixer les paramètres du nouveau système de retraite. De quoi dépolitiser une fois pour toutes l’un des cadres fondamentaux de nos sociétés.  

Il y a dépolitisation puisque la règle sera vécue comme une extériorité radicale, une raison supérieure sur laquelle personne ne peut avoir de prise. Cette raison radicale est aussi la fin d’un système de solidarité : chacun étant entrepreneur de lui-même pourra, par le biais d’une analyse coût/ avantage complétement individualisée, acquérir une quantité jugée « optimale » de points.

Mais ce n’est pas parce que l’on aura dépolitisé l’un des cadres de la vie, qu’on aura réussi à transformer la retraite en marchandise. La suite de l’aventure sera bien évidemment l’exigence de transformation de cet objet administré qu’est le point de retraite en objet échangeable sur un marché. Impossible dira- t-on puisque la loi l’interdira.

Pour autant cette loi risque vite d’apparaitre comme une insupportable répression des gains potentiels à l’échange  entre acteurs dont certains désirent  davantage de points de retraites, et dont d’autres y voient un actif mobilisable au profit d’ actifs de nature différente. Par exemple, diront les économistes, le calcul coûts/avantages chez les moins de trente ans et chez les plus de 60 ans, fera que ces derniers seront éventuellement acheteurs de points de retraite, tandis que les premiers seront souvent vendeurs. La position des uns et des autres dans le temps de la vie, fait qu’un échange mutuellement avantageux existe potentiellement. Ainsi un jeune pourra trouver intéressant de vendre ses points pour rendre plus aisé l’acquisition d’un logement, tandis qu’un sexagénaire ayant épargné compléterait volontiers sa retraite par acquisition de points supplémentaires.

Il n’y a aucune raison de considérer que la grande vague de financiarisation des activités humaines s’arrêtera à la question des retraites. Bien sûr, existe déjà la retraite classique par capitalisation. Mais cette dernière repose sur des actifs financiers dont on sait qu’ils sont soumis à des crises régulières, des crises qui restent dans la mémoire des retraités, notamment anglo-saxons, qui en furent victimes voici une bonne dizaine d’années.

L’avantage du point bureaucratique de retraite est que sa valeur est administrativement fixée. Il n’y a pas risque de tromperie sur la marchandise comme cela est si souvent le cas sur les marchés financiers qui doivent se protéger pas de couteuses dépenses de couverture. En clair le point de retraite est potentiellement l’un de ces actifs sans risques tant recherchés par la finance.

La liquéfaction croissante de notre société passe donc par un marché du point de retraite, marché dont la naissance sera probablement exigée par tous les « modernisateurs » de la société, et marché que l’on ne peut concevoir à l’échelle de l’artisanat.

Il semble évident que les grandes institutions financières vont plutôt bouder les dangereux marchés de la retraite par capitalisation, pour exiger la naissance d’un confortable marché des points bureaucratiques. En cela elles s’annonceront porteuses de services « d’intérêt  général »: assurer la liquidité du marché. Les jeunes pourront facilement vendre leur portefeuille naissant et les vieux facilement ajouter au confort de leur retraite. A partir de là, toute une nouvelle pyramide financière pourra naitre et demain nous verrons peut-être les points bureaucratiques dans les « appels de marge », dans les « fonds propres », dans les « produits structurés », etc.

Bien évidemment, si un tel marché devait advenir le prix du point de retraite pourra s’éloigner de la valeur administrativement fixée, un peu comme du temps de l’étalon- or où chaque monnaie pouvait connaitre un cours légèrement différent de celui défini par le poids en métal précieux. C’est dire que sur une valeur solide,( merci la bureaucratie), les traders à venir, pourront parier sur les fluctuations de prix et s’octroyer de généreux bonus au nom d’un intérêt général bien compris.

Black rock a mieux à faire que de  s’attaquer à des « bouts de retraite par capitalisation ». S’il veut faire du lobbying intelligent, il doit attendre la fin des grèves,  attendre la fin de la résistance populaire, et proposer, à terme, un gigantesque marché des points de retraite. Mais peut-être y -a- t-il pensé avant nous.

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6 janvier 2020 1 06 /01 /janvier /2020 13:49

Nous proposons, dans le très bref texte qui suit, l’examen des fondements de ce qui pourrait justifier une refonte en profondeur de l’organisation du système des retraites.

Il convient tout d’abord de considérer que ce qu’on appelle retraite, est une partie du « coût de la vie humaine », partie que l’on peut désigner par « coûts d’entretien de la vieillesse ». Ces coûts sont en quelque sorte la fin d’une longue série : « coûts de la production et de la formation » ( il faut élever les enfants et les former) ; « coûts du travail consommé » ( l’employeur doit aujourd’hui rémunérer les salariés dont il consomme le travail et les compétences qui s’y rattachent) ; « coûts intermédiaires » ( la vie est aussi parcourue par la maladie, voire de l’inadaptabilité au travail, laquelle correspond en particulier au chômage possible).

En très longue période, on peut constater que l’humanité a toujours recherché à retarder la « sortie de la vie » en construisant des outils propres à la sécuriser et à la prolonger. Globalement, l’augmentation considérable de l’espérance de vie est un fait récent à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Elle est liée à l’augmentation considérable des « coûts de la production et de la formation » (on entre beaucoup plus tard sur le marché du travail). Elle est aussi liée à une augmentation « du coût d’entretien de la vieillesse ».

Dans le monde d'aujourd'hui, le coût complet de la vie (production, formation, travail consommé, coûts intermédiaires, coût d’entretien de la vieillesse) est globalement assuré par une Institution appelée « Entreprise ». Cette dernière distribue chaque mois des « bons » appelés « salaire », et « bons » qui prennent en charge les « coûts du travail consommé ». Au-delà,  les modernes fiches de paye, révèlent que l’institution « Entreprise » verse des « bons indirects » appelés charges sociales, lesquelles feront face à nombre d’ autres coûts de la vie ( allocations familiales, logement, chômage, maladie, vieillesse, etc.). c’est dire que l’institution « Entreprise » est au centre d’un réseau qui permet de solidariser le coût complet de la vie humaine. Au sommet de ce dernier se trouve l’Etat, acteur plus ou moins interventionniste dans un système social producteur de la dite solidarité. Empiriquement, on a pris l’habitude de distinguer un modèle social « bismarkien » d’un modèle « beveridgien », la réalité concrète étant souvent un mixe de ces deux modèles. Tout aussi empiriquement, on sait aussi que le coût complet de la vie n’a pas toujours été assuré par l’institution « Entreprise » et qu’il fut historiquement assuré par une cellule domestique plus ou moins élargie.

On oublie souvent que la prolongation de la vie est assortie d’un coût croissant : produire plus de temps de vie est assorti d’un coût croissant en charges indirectes : il faut beaucoup de formation, d’intelligence, de capitaux, pour améliorer l’espérance de vie par le biais d’un système de santé. C’est dire que le coût global de la vie, qui est aussi dans notre monde le coût global du travail, ne peut qu’augmenter. Lorsque l’on commence en France, à s’intéresser au risque de la vieillesse dans les années 30, on imagine déjà une augmentation du coût global du travail. Toutefois, le chemin est encore long car les salariés meurent peu de temps après la fin du travail. Il en résulte assez mécaniquement que même faibles les cotisations dépassent de loin les versements, et que naturellement le système des retraites devient un système excédentaire, pour lequel il faudra trouver des instruments de placement …..nous en sommes loin aujourd’hui

Et si, présentement, on dépense plus en soins pour prolonger la vie (12 points de PIB aujourd’hui contre moins de 1 point au début du siècle passé), le coût global du travail augmente par deux canaux : les dépenses croissantes de santé d’une part et celles tout aussi croissantes de retraites. Ces dernières ont en effet augmenté dans les mêmes proportions et vont passer de moins de 2 points de PIB au début du siècle précédent à 14 points aujourd’hui.

Quand on vit dans la période des 30 glorieuses, un système bismarkien est presque idéal. Il est un moment de social-démocratie où les partenaires sociaux, appuyés par un Etat bienveillant et bien nourri par un fort rendement de l’impôt, se partagent les gigantesques gains de productivité de l’époque ( 3 à 4% contre moins de 1% aujourd’hui). La hausse permanente du coût global du travail de l’époque est payée par les gains de productivité lesquels pourront aussi payer des hausses de profit justifiant des investissements eux-mêmes exigés par la hausse des dépenses salariales…Nous sommes dans un cercle vertueux.

Tel n’est plus le cas dans une économie mondialisée, où le coût global du travail perd sa contrepartie « débouché » pour n’être qu’un seul « coût » à comparer avec celui existant dans les pays émergents : Le coût global du travail ne peut plus augmenter. Si, au-delà, une monnaie unique fait disparaître l’outil "taux de change", et qu’en outre le taux initialement choisi est trop élevé, alors le coût global du travail doit impérativement baisser. Un malheur n’arrivant jamais seul, les dépenses croissantes de santé n’ assurent que peu de naissances supplémentaires mais sont la cause directe de beaucoup moins de décès. D’où la question démographique avec 0,74 retraité par actif aujourd’hui contre 0,24 en 1959.

Les entrepreneurs politiques qui ont mis en place, voici une quarantaine d’années, l’enveloppe règlementaire de la mondialisation, se doivent d’être cohérents et ne peuvent plus conforter un modèle bismarkien, ou social-démocrate qui, par ailleurs n’intéressent plus que les syndicats de salariés. C’est qu’en effet le basculement vers la mondialisation en provoque un autre : les entreprises ont davantage intérêt à négocier directement avec l’Etat et moins avec des syndicats restés enkystés sur un territoire jugé trop étroit.

La cohérence vise par conséquent à transformer le modèle bismarkien en modèle beveridgien. De ce point de vue, le projet gouvernemental - s’il ne dérape pas - est en parfaite adéquation avec les exigences de la monnaie unique. Il en est même une prothèse indispensable. On ne sait pas encore précisément comment fonctionnera la Caisse Nationale de Retraite Universelle, mais on sait déjà qu’elle sera, de fait, une agence centrale d’Etat dépourvue, à l’inverse des Autorités Administratives Indépendantes, d’une réelle autonomie. Les caisses existantes seront fermées et il sera ainsi mis fin au subventionnement de leurs déficits éventuels par le Trésor. C’est là un premier canal de diminution du coût global du travail.

La gouvernance de ce qui serait la « CNRU » sera paritaire mais des représentants de l’Etat y figureront comme employeurs, ce qui développe des conséquences essentielles.

En effet, les partenaires seront peut-être censés fixer chaque année la valeur du point, l’âge d’équilibre, le taux de cotisation, l’indexation des pensions, etc. Mais il ne s’agit que d’une illusion puisque la Caisse étant universelle, de telles prérogatives toucheraient immanquablement la loi budgétaire dont l’artisan est Constitutionnellement le seul Parlement. Parce que les pensionnés de l’Etat sont couverts par la loi budgétaire, des acteurs étrangers au parlement ne peuvent décider d’un des chapitres du budget de la Nation. Clairement le projet de loi concernant la réforme des retraites devra obligatoirement prévoir la valeur simplement consultative des propositions des partenaires sociaux. Derrière l’apparente bienveillance du terme « universel » se cache une formidable reprise du pouvoir sur une partie essentielle du coût global du travail.

Nous serons donc bien dans un système où l’Etat reprendra l’essentiel des commandes et pourra lui-même procéder souverainement à la diminution du coût global du travail , ici, par la diminution sensible des pensions. Les instances de concertation seront le décor, mais le vrai partenariat sera celui entre les entrepreneurs politiques et les entrepreneurs économiques plongés dans le grand bain de la mondialisation.

Reste évidemment la question de la résistance syndicale vis-à-vis d’un basculement dont ils ne comprennent pas le principe, ni à fortiori le lien direct avec la question de l’euro. Il est très clair que, bizarrement, la négociation actuelle porte sur le prix de vente de la réforme. L’exemple des discussions ministérielles avec les enseignants est ici très symbolique. Dans notre langage, ce prix consisterait à relever de façon assez spectaculaire ce que nous avons appelé les « coûts du travail consommé ». Travail de gribouille pour les entrepreneurs politiques au pouvoir envers lesquels l’institution « Entreprise » exige une véritable diminution du coût global du travail, et non  du bricolage. La fin des corps intermédiaires au profit du partenariat entrepreneurs politiques/entrepreneurs économiques ne sera pas de tout repos.

Le premier tour de l’élection présidentielle de 2022 se jouera sur l’aptitude réelle du pouvoir à concrétiser l’exigence de baisse non dissimulée du coût global du travail. Les lecteurs de ce blog savent qu'il existe d'autres solutions que celles qui réaniment la Haine entre classes sociales. Celle du  rétablissement de l'Etat-Nation en est une....encore, il est vrai, peu déchiffrable sur les marchés politiques.

 

 

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9 mars 2019 6 09 /03 /mars /2019 12:43

Nous publions ici une vidéo de jacques Sapir consacrée une fois de plus aux méfaits de l'euro. Curieusement le Centre de Politique Européenne de Fribourg-en- Brisgau, think tank traditionnellement  européiste a récemment publié une étude consacrée aux effets de l'euro sur les croissances de différents pays de la zone. Cette étude est largement commentée par Jacques Sapir qui y voit confirmation des travaux du FMI concernant les taux de change dévalués pour l'Allemagne et surévalués pour l'Italie et la France. 

Parallèlement , et avec une méthode voisine, l'Institut des Libertés publie une analyse de  Charles Gave allant dans le même sens (https://institutdeslibertes.org/retour-en-terre-de-connaissance-leuro-un-transfert-de-richesse-du-sud-vers-le-nord/. Ce dernier critique la méthode du centre de recherche allemand et mobilise les taux de croissance des différents pays sur une période longue ( 1960-2000) La comparaison étant difficile pour l'Allemagne en raison de la réunification, Charles Gave remplace l'Allemagne par les pays bas. Les résultats confirment les chiffres de la vidéo de Jacques Sapir: perte de 55000 euros par habitant sur 20 ans pour la France ( depuis l'avènement de l'euro et donc la fin des taux de change flexibles), de 75000 euros par habitant pour l'Italie, et gain de 20000 euros par habitant pour la Hollande.

On peut évidemment discuter des méthodologies retenues qui de fait sont assez semblables ( simulation de la croissance à partir d'un groupe de référence pour l'institut allemand, et simple prolongation des croissances en très longue période pour l'Institut français), on notera toutefois la très grande convergence des conclusions. Oui, l'irruption de l'euro est porteuse de la naissance de divergences considérables entre le nord et le sud de la zone.

Il faut toutefois aller plus loin car cette divergence dont la naissance remonte au début des années 2000 doit logiquement entrainer des déformations structurelles à l'intérieur de chaque pays. Une croissance plus élevée, toutes choses égales par ailleurs, entraine des recettes fiscales plus importantes ( l'Etat profite fiscalement du boum des affaires) et des dépenses publiques plus réduites (les dépenses sociales se réduisent avec une situation de l'emploi plus favorable) Globalement, et indépendamment des paramètres culturels de chaque pays, Les comptes publics et extérieurs doivent plutôt s'équilibrer dans le nord de la zone. En revanche dans le sud, avec une croissance plus faible, les déficits publics et extérieurs doivent menacer. 

Si maintenant on ajoute à ces données fondamentales les paramètres culturels, il est évident qu'un pays comme la France s'acheminera logiquement vers des déséquilibres majeurs. Parce que le modèle social repose sur une forte solidarité, la faible croissance entrainera des déficits que l'on ne peut réduire sans mette en cause la nature même du vivre ensemble. Et des déficits qui seront les jumeaux des déficits extérieurs. Symétriquement si le vivre ensemble passe moins par la solidarité et repose davantage sur la responsabilité individuelle ( Allemagne, Hollande, etc.) l'épargne croissante viendra consolider l'équilibre interne et autorisera des excédents extérieurs. On sait aujourd'hui grâce aux travaux de Natixis (Flash eco N°331- 8 mars 2019) que c'est l'épargne exceptionnellement élevée en Allemagne qui explique l'essentiel d'un surplus extérieur devenu mondialement inacceptable.

En conclusion l'euro introduit des divergences majeures en termes d'évolution des PIB. mais surtout il entraine des évolutions structurelles internes qui font qu'au delà de leur taille les différents pays se ressemblent de moins en moins: Etat de plus en plus gros pour la France, Etat beaucoup plus modeste pour le nord de la zone. Le modèle social français était compatible avec celui des autres pays par le biais d'un taux de change flexible. Il n'entrainait pas non plus  mécaniquement un accroissement irrésistible de la taille de l'Etat, un accroissement que l'on tente aujourd'hui de limiter par la réduction des dépenses régaliennes pour mieux faire face à un accroissement des dépenses sociales engendrées par un déficit de croissance du PIB. Si aujourd'hui notre Etat est si gros comme est considérable notre déficit externe, c'est tout simplement parce qu'un taux de change inadapté bloque une croissance qui devrait limiter les dépenses sociales….lesquelles pèseraient moins sur la compétitivité et donc sur le solde extérieur…. Retrouver de la croissance c'est permettre de baisser progressivement des dépenses publiques qui atteignent aujourd'hui près de 57% du PIB. Il existe 2 façons de réduire le poids de l'Etat: des réformes structurelles ( baisse généralisée des couts directs et indirects du travail), baisse dont on sait que le pays ne veut pas, et croissance plus élevée du PIB...qui suppose la fin de la contrainte monétaire...

La solution à la crise des gilets jaunes ne peut logiquement passer par la pérennisation de la baisse généralisée du cout du travail. le paysage politique est donc relativement clair: soit un retour brutal à l'ordre et un affaissement des valeurs solidaristes, soit la restauration de la souveraineté monétaire. 

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6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 12:59

 Les crises sociales traditionnellement vécues concernaient jusqu’à aujourd’hui le partage classique salaires/profits. Bien évidemment ses acteurs étaient les salariés insatisfaits du pouvoir d’achat qui leur était alloué par les entreprises et leurs dirigeants. La grande nouveauté est que la présente revendication contre l’insuffisance du pouvoir d’achat est moins dirigée contre l’employeur capitaliste et davantage contre l’Etat.

On sait que depuis très longtemps ce dernier était, dans le cadre du fordisme classique français, un acteur important dans la formation du pouvoir d’achat. A cette époque, l’Etat surplombait encore la réalité économique et se trouvait être le grand régulateur des marchés, notamment la répartition jugée équitable des gains de productivité, ou une large socialisation du cout global du travail. Accessoirement cet Etat exprimait une forte présence assurantielle tant sociale qu’économique.

Ultérieurement ce même Etat, en se pliant ou en encourageant la mondialisation par toute une série de mesures règlementaires, se devait de réguler un marché d’un type nouveau : acceptant la concurrence des bas salaires de ce qui devenait le monde émergent, il encourageait la modération du cout du travail par la libre importation de l’ensemble des biens de consommation courants, tout en maintenant une politique sociale favorable aux travailleurs. De quoi préserver une sorte de « rente de citoyenneté »[1] avec des biens locaux encore protégés par un Etat bienveillant, et des biens mondiaux dévalorisés par un cout dérisoire du travail dans les pays émergents.

C’est cette « rente de citoyenneté » qui aujourd’hui s’efface lentement sous l’effet d’une mondialisation parvenant à maturité. Cette forme nouvelle de mondialisation déplace le statut de l’Etat – un Etat impécunieux ramené au second rang de la scène – et, simultanément, cesse d’assurer la dévalorisation constante des biens de consommation importés, le cout du travail périphérique commençant à croitre.

Parce que ramené au second rang, l’Etat n’est plus acteur dans la formation du pouvoir d’achat et n’a plus la possibilité de conserver un rôle dans le partage des gains de productivité en particulier dans cette nouvelle entreprise où le « winner takes all » en « oubliant » de payer l’impôt. Il n’a plus non plus la possibilité de participer à la construction macro-économique du plein-emploi. S’agissant de la France, les choix dans le taux de change fixé à la naissance de l’euro, le marché unique avec ses contraintes en matière de circulation du capital, de fiscalité, de choix budgétaires etc. sont autant d’interdictions d’exercer les fonctions qui naguère étaient les siennes : veiller au plein- emploi.

Le résultat est aujourd’hui l’apparition d’une foule de statuts divers forts éloignés de l’emploi permanent de jadis : 2,6 millions de CDD dont le turn- over ne cesse de s’accélérer en raison de leur durée de plus en plus brève ; 1,6 millions de temps partiels subis ; 1 million d’intérimaires ; 3,1 millions d’indépendants dont environ la moitié composée d’auto-entrepreneurs ; 1 million d’apprentis.

Ces nouveaux statuts sont vécus par 8,3 millions de personnes qui sont dans le monde du travail comme les 20 autres millions qui eux bénéficient d’un CDI et qu’on appelle volontiers les « insiders »[2].

Il faudrait sans doute aller plus loin car nombre de CDI sont assortis de rémunérations faibles, souvent compensées par des aides publiques qui montrent que malgré les difficultés l’Etat tente de maintenir une certaine « rente de citoyenneté »[3]. C’est dire aussi que pour la bonne dizaine de millions de citoyens qui ne sont pas les « vrais insiders », le pouvoir d’achat relève de plus en plus de l’Etat et de moins en moins de l’entreprise. Comme si la lutte des classes se dessinait aujourd’hui entre citoyens et Etats... Ce qui nous amène à mieux comprendre le mouvement des gilets jaunes qui se battent contre l’Etat et non contre les employeurs.

Il faudrait sans doute nuancer les chiffres que l’on vient d’énoncer et voir que derrière la précarisation il existe d’autres forces que la seule mondialisation, par exemple la tertiarisation ou les nouvelles révolutions technologiques. Il n’empêche que la réalité nouvelle est bien le clivage entre insiders- souvent bien protégés, et obtenant une évolution des rémunérations supérieure à la croissance de la productivité dans l’entreprise[4]-  et les outsiders qui n’ont que l’Etat pour assurer la subsistance.

Maintenant quand l’Etat fragilisé n’a plus que la dette pour maintenir la subsistance des plus démunis et qu’il tente de  contenir la dite dette par diverses taxes universelles et simplement proportionnelles, tout se passe comme s’il diminuait le « salaire » des outsiders. D’où la crise sociale.

Curieusement on pourra voir dans cette crise de nouvelles configurations et des jeux d’alliances complexes. Parce que l’Etat devenu acteur de second rang prétend encore à l’universalité, il pourra se heurter à des coalitions inédites entre employeurs et salariés qu’ils soient insiders ou outsiders. Par ses taxes proportionnelles qu’il impose pour se sauver lui-même, l’Etat, grand pourvoyeur de revenus, diminue de fait les « salaires » vrais ou faux des uns et des autres. Les employeurs d’insiders n’acceptent pas qu’une partie des rémunérations payées passe dans les poches de l’Etat et peuvent craindre des exigences nouvelles de rémunérations… ce qui nous renvoie à cette vieille histoire, déjà racontée par Ricardo, avec cet autre acteur qu’était à l’époque le propriétaire foncier, venant diminuer le taux de profit en incorporant souterrainement la rente foncière dans le cout du travail. D’où le slogan selon lequel il « faut diminuer les dépenses publiques ». Et il est vrai qu’insiders et entreprises modernes n’ont qu’un besoin limité de services publics : le marché assure l’essentiel. Beaucoup plus directement les outsiders ne peuvent accepter la baisse de leur rémunération largement publique, ce qui peut entrainer la solidarité des insiders, voire des employeurs eux-mêmes qui verront dans le mouvement de gilets jaunes des aspects positifs. D’où des revendications contradictoires de la part de ces derniers qui exigeront « moins de taxes et plus de services publics » de la part d’un Etat lui-même en faillite…D’où aussi des revendications plus rationnelles : il faut remettre l’Etat à sa place en se le réappropriant par le biais d’une démocratie directe…

Dans ce contexte cet Etat et son personnel politico administratif se trouve fort démuni. Fondamentalement il sait probablement qu’il faudrait refondre intégralement les règles du jeu. Ce n’est pourtant pas ce qui est attendu de lui par les bénéficiaires de la mondialisation, qui tout en pouvant manifester un regard de sympathie vis-à-vis des gilets jaunes, peuvent accélérer les pratiques sécessionnistes et déserter un peu plus une terre devenue fort aride. Le plus probable est donc que L’Etat et son personnel politico administratif tentera une fois de plus de gagner du temps et, si possible, de passer entre les gouttes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Expression que nous empruntons à Branic Milanovic dans son ouvrage : « Inégalités mondiales- Le destin des classes moyennes- Les ultra-riches et l’égalité des chances » : La Découverte : février 2019.

[2] Ajoutons que le nombre d’actifs est lui-même faible puisque le taux d’activité n’est que de 65%, alors qu’il est de 75% en Allemagne.

[3] Parmi les 5 millions de personnes qui vont bénéficier de la prime pour l’emploi, il y a un pourcentage non négligeable de titulaires de CDI dont la rémunération est supérieure au Smig.

[4] Selon Natixis (Flash Economie N°150 du 1-02-2019) le salaire réel par tête passe de 100 à 125 entre 98 et 2018, alors que la productivité par tête entre les deux mêmes dates passe de 100 à 125.

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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 14:26

On discute souvent du taux de change de l’euro vis-à-vis des autres devises, mais jamais la question des taux ne se trouve posée à l’intérieur de la zone. Ce fait est pourtant facile à comprendre et l’existence même de l’euro interdit tout débat sur le taux de change entre les pays de la zone. Taux adopté lors de la naissance de la zone, il est devenu impossible pour chaque pays de manipuler les prix à l’exportation ou à l’importation , par l’utilisation d’un outil disparu. Désormais, la recherche d’équilibre des échanges extérieurs n’est plus affaire de taux , mais affaire de compétitivité, donc aussi affaire de coûts internes. La monnaie unique fait ainsi passer la construction européenne d’une logique de possible coopération à une logique de concurrence.

Tout ceci est parfaitement connu et il est inutile de rappeler que l’euro va contre l’Europe et qu’il  l’entraine vers une logique destructrice... déjà commencée…. Il est en effet très clair que si en 1999, date de naissance de la zone, les taux entre anciennes monnaies nationales et nouvelle monnaie pouvaient consacrer un certain équilibre des échanges intra-zone, la vie économique et sociale des uns et des autres s’est manifestée par des mouvements de productivité et de prix non convergents. D’où des déséquilibres qu’il a fallu, à partir de la crise grecque combler par des politiques de dévaluations internes, en particulier pour les pays qui n'ont pu suivre les plus avantagés dans le choix initial.

Le FMI s’est intéressé à ces divergences de prix et de productivité, ce qui l’a invité à calculer des écarts et de construire un tableau des ajustements nécessaires….. et pourtant devenus impossibles :

 

Ajustement moyen

Ajustement maximal

Ecart avec l’Allemagne

(normal-Maxi)

Ecart avec la France

(normal-Maxi)

France

+11,0%

+16,0%

26-43%

Italie

+9,0%

+20,0%

24-47%

+2/-4%

Espagne

+7,5%

+15,0%

22,5-42%

+3,5/+1%

Belgique

+7,5%

+15,0%

22,5-42%

+3,5/+1%

Pays-Bas

– 9,0%

-21,0%

6-6%

-20/-37%

Allemagne

-15,0%

-27,0%

-26/-43%

Source : écart des taux de change réels dans le FMI External Sector Report 2017

Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report

Si on considère la France relativement à l’Allemagne, ce tableau nous indique que le taux de change français vis-à-vis de l’extérieur de la zone est trop élevé (entre 11 et 16%) tandis que le taux de change Allemand vis-à-vis de l’extérieur est trop faible (entre 15 et 27%). Toutefois puisque les échanges à l’intérieur de la zone représentent selon les pays entre 50 et 70% du total des échanges, cela signifie que la France est pénalisée d’un taux de change beaucoup trop élevé vis-à-vis de l’Allemagne (entre  26 et 43%).

Bien évidemment un écart aussi gigantesque ne peut être comblé par des politiques dites de « réformes structurelles » affaissant les rémunérations directes et le poids de l’Etat social (dévaluations internes). Il ne peut non plus être comblé par l’impossible reconnaissance officielle d’un mercantilisme allemand (absence de sanction bruxelloise pour dérive excédentaire de l’Allemagne) et transferts obligatoires vers les pays déficitaires. Il suffit de lire la presse allemande pour se rendre compte de l’extraordinaire consensus autour de cette question ultrasensible : l’Allemagne ne paiera pas.

Existe-il une autre piste permettant de contenir les effets catastrophiques du maintien de l’euro à l’intérieur de la zone ? Le présent papier tente d’apporte une brève réflexion sur les conséquences de la création de barrières douanières.

On observera tout d’abord qu’une telle hypothèse ne devrait concerner que les échanges entre l’Europe du Nord (essentiellement l’Allemagne et les Pays Bas) et l’Europe du sud dans laquelle il faudrait intégrer la France. En effet, le tableau précèdent, dans sa quatrième colonne ne révèle pas de distorsions considérables entre ces pays ( moins de 5%), mais révèle un écart colossal de chacun d’eux vis-à-vis de l’Allemagne et de la Hollande (entre 22 et 47%). Si donc on devait compenser les écarts par des barrières douanières, ces dernières ne pourraient concerner que les rapports des divers pays avec le seul « bloc Allemand ».

Bien évidement la réflexion proposée suppose que l’on ne respecte pas les règles du marché unique, voire de l’OMC. La mise en place de ces barrières suppose donc une sorte de « coup d’Etat » difficile à décrire.

Nous supposerons que les barrières sont d’une hauteur susceptible de combler complètement les écarts estimés par le FMI et que leur produit soit redistribué aux agents résidents. Nous n’aborderons pas non plus la question de l’effet contagion et des représailles possible.

La première conséquence, sans doute la plus lourde, est de briser nombre de chaines de la valeur dont l’optimisation internationale reposait sur l’élimination des coûts de sécurisation des taux de change. Désormais les couts des produits intermédiaires sont plus élevés et se diffusent dans les chaines d’assemblages. L’effet est nul si le produit des taxes est judicieusement réparti sur les victimes, mais cette neutralité est difficile à mettre en pratique. Il n’est pas nul si, avec le temps, les chaines de la valeur se raccourcissent sur la base d’une productivité inchangée voire supérieure.

 Son effet est toutefois long car les investissements substitutifs des importations ne se mettent en place que dans la durée avec un effet retard considérable engendré par la requalification de travailleurs dont le métier a depuis longtemps disparu. Difficultés aujourd’hui mesurables par des élasticités/prix des importations devenues très faibles. Notons aussi que si les investissements substitutifs de produits intermédiaires importés ne permettent pas une productivité accrue sur lesdits produits, ils finiront par établir une chaine de la valeur nouvelle, certes plus nationale mais moins efficiente que l’ancienne plus mondiale. A cela s’ajoutera la disparition progressive des produits sur des droits à l’importation qui ne font plus recette ( la réindustrialisation s’est effectuée), mais qui protègent et donc affaiblissent l’incitation à la recherche de compétitivité. Dans le langage néolibéral les droits sont ainsi un « nudge » inapproprié.

S’agissant des importations de produits finis, la taxe pourra frapper davantage les importations en valeur et moins en volume, si les exportateurs étrangers victimes de la taxe cherchent à ménager leur marché en baissant les prix de vente. Dans ce cas les barrières sont avantageuses et sont sans effet sur les revenus internes s’ils sont redistribués. Elles incitent à des substitutions d’importation, mais là encore le temps sera long. Par ailleurs la protection, là encore, n’est pas une incitation positive à la recherche de combinaisons productives plus efficientes. Elle peut même permettre la survie d’entreprises zombies pérennisant une mauvaise allocation du capital.

En contrepartie il faut reconnaitre que la relocalisation développe de sérieuses externalités positives. Elle fait émerger de nouveaux revenus pour les résidents avec leurs effets multiplicateurs classiques. De quoi diminuer le périmètre des charges d’un Etat social devenu démesuré en raison des effets mécaniques de l’euro sur le tissu social des pays les moins bien placés. Il y a donc lieu de comparer les couts possibles de la relocalisation en termes de productivité des nouvelles chaines de la valeur, avec les gains possibles en termes de réduction du périmètre de l’Etat social. Calcul évidemment très difficile à mener en termes de stricte économicité.

 

Quels sont les effets des barrières sur les mouvements de capitaux ?

Résidents et non-résidents ont intérêt à rechercher la protection offerte par les barrières et chercheront à investir à l’intérieur de la clôture ainsi édifiée. Ils se heurteront toutefois aux limites précédemment évoquées en termes de qualification de la main d’œuvre, et devront accorder une grande confiance à notre hypothèse d’absence de contagion et de représailles. Simultanément ils s’interrogeront sur la diminution des effets d’échelle qui jusqu’ici justifiaient l’allongement mondial des chaines de la valeur, allongement peu contraint par des couts de transports en voie d’effondrement.  Au-delà, les choix méritent un examen attentif de la complexité. Il faut en effet prendre en compte les effets secondaires d’une relocalisation, effets appréciés en termes de nouveaux produits importés. Ainsi on peut imaginer une relocalisation de la fabrication de moteurs pour véhicules assemblées sur le territoire national… ladite fabrication supposant, au moins dans un premier temps, l’importation de nombreux composants taxés….Ainsi les barrières que l’on veut dépasser peuvent connaitre quelques difficultés à disparaitre. Dans ce cas la relocalisation devient très difficile car le volume des importations peut ne pas diminuer tandis que le coût des composants augmente.

La conclusion de notre raisonnement est quelque peu hésitante et rien ne garantit qu’à terme, même en négligeant les possibles représailles, le système productif renationalisé ou souverainisé sera davantage porteur de croissance potentielle venant justifier et récompenser la nouvelle politique économique.

Sur un plan strictement économique qui croire ? Le vieil argument de la théorie des industries dans l’enfance de Fréderic List, argument venant justifier les barrières douanières ? Ou bien l’argument libéral des gains à l’échange, gains dont la maximisation suppose la disparition de toutes les entraves ? Il est clair que le premier est devenu obsolète dans la mesure où l’époque de Fréderic List ne connaissait que fort peu d’industries aux rendement continuellement croissants. Aujourd’hui la nouvelle révolution industrielle passe aussi par l’apprentissage de rendements continuellement croissants…lesquels font des frontières des barrières artificielles et insupportables en ce qu’elles empêchant la maximisation de la croissance potentielle.

Sans répondre à la question, la réflexion sur les droits de douanes permet au moins de conclure qu’il s’agit effectivement, et fort banalement, de barrières à l’échange dont le bénéficiaire n’est pas l’économie- dans toute son abstraction- mais l’environnement auquel il faut ajouter la qualité du lien social. Au plus on limite la gigantesque ronde des marchandises - qui fait que contenant et contenu d’un pot de yaourt franchissent 10000 Km avant consommation- au plus nous économisons le transport correspondant avec les émissions carbonées qui lui sont associées. Simultanément, la limitation de la ronde des marchandises permet aussi la résilience accrue d’une société : quand ce geste banal d’absorption de nourriture en un endroit précis mobilise toute la planète, il est clair que tout déraillement, par exemple d’ordre politique, peut entrainer la famine y compris dans les sociétés réputées riches. Comment les français auraient -ils pu survivre après le cataclysme de juin 1940, si l’agriculture du pays s’était trouvée dans l’architecture mondialisée qu’elle connait aujourd’hui ?

Finalement des barrières tarifaires peuvent servir de béquilles à l’euro, moins dans un but économique et davantage selon une cible politique et sociale. La souveraineté est du point de vue du capitalisme mondialisé et financiarisé une probable limitation à la production de marchandises, donc une véritable répression, mais elle est un bien précieux en ce qu’elle autorise la solidarité et la résilience des sociétés.

De ce point de vue l’inondation de l’économie favorisée par l’euro comme outil majeur du néolibéralisme a largement dissipé la résilience des sociétés et des individus qui les composent. Face à la concurrence généralisée et au non- respect des promesses de la construction européenne, les individus  recherchent une résilience que Bruxelles ne peut apporter. Cette recherche dans un monde qui a perdu ses repères débouche sur une quête bruyante de resocialisation, sur une redécouverte active des peuples et des tribus, sur une redécouverts des cultures, sur une recherche d’identité, sur la fin de l’idéologie de la « fin des religions », sur la quête d’un chef, etc. Ensemble de mouvements disparates et vagabonds que l’on va stupidement taxé de populismes et qu’il faudrait pourtant arrimer dans le seul concept de résilience possible et atteignable, celui de souveraineté.

 

 

 

 

 

 

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7 septembre 2018 5 07 /09 /septembre /2018 04:46

1 – Dans un cadre expurgé des stratégies de « capture de l’Etat » par des groupes en concurrence, Le but ultime de l’action politique est sa contribution à la qualité du « vivre ensemble » dans la société.

2- Parmi les facteurs fondamentaux du bien vivre ensemble, il y a l’importance de la classe moyenne. Plus cette dernière est large, en position quasi hégémonique, et plus l’ensemble est apaisé :  confiance entre agents, confiance en l’avenir, confiance et respect dans la démocratie, émancipation visible, recul du communautarisme, avec au final entropie faible et « capital social » (au sens sociologique) élevé (Ce qui ne veut pas dire bien sûr que tout soit réglé).

3 - Le dirigeant politique idéal serait donc au service des outils de la puissance publique, outils choisis en vue de la reconstruction d’une classe moyenne aujourd’hui en déshérence. Cela concerne la France et au-delà l’ensemble de l’Occident, mais aussi l’ensemble des pays « émergés » victimes de ce qu’on appelle aujourd’hui l’impossible « moyennisation ».

4 - L’immense classe moyenne à reconstruire n’est pas celle d’hier. Celle-ci doit pouvoir ancrer ses nouvelles aspirations - autonomie radicale, inventivité, dynamisme, etc.- sur une nouvelle manière jugée positive du vivre-ensemble. De quoi mettre fin à l’émigration des jeunes diplômés.

5- L’objectif de reconstruction d’une immense classe moyenne doit tenir compte des nouveaux logiciels : disparition des grands paradigmes narratifs, quête de bien-être matériel, mais aussi et surtout préoccupation écologique majeure. Il doit aussi tenir compte d’une valeur liberté qui ne souhaite plus s’exercer dans un cadre protecteur et cherche à s’affranchir parfois de tout cadre (fin de la modernité, fin des pyramides hiérarchiques, corrosion de toutes les institutions, développement du « pair à pair » radical et rejet des « tiers »). Redonner du sens au vivre ensemble sera ainsi un travail politique difficile dans un monde composé d’individus.

Les moyens principaux

1 - Les outils de la puissance publique doivent tout d’abord être maitrisables, ce qui passe par le retour de la pleine souveraineté, sans laquelle le « Démos » se trouve contesté et emprisonné. Contestée aussi bien par l’extérieur (Union européenne) que par l’intérieur (dévalorisation, voire haine proclamée de la Nation), ce retour est la condition nécessaire de toute reconstruction du vivre ensemble.

2 - Considérant que le revenu de citoyenneté est peu engendreur de lien social (risque d’entropie élevée et capital social faible), il faut admettre que la valeur travail - même revisitée par des aspirations nouvelles (autonomie, réalisation de soi, etc.) -  reste aujourd’hui encore l’instrument fondamental de la socialisation. La reconstruction d’une immense classe moyenne passe par le rétablissement d’un plein emploi productif de qualité. Plein emploi autorisant, sous contrainte écologique élevée, une croissance inclusive forte  et la fin du déséquilibre extérieur du pays.

3 - Dans une réalité qui confirme que le monde restera celui de la cohabitation concurrentielle entre Etats- Nations, l’arme monétaire, dans sa dimension « taux de change », est un outil indispensable au rétablissement du plein emploi : elle est un filtre entre un dedans maitrisable et un dehors à maitriser. La maitrise relative d’un taux de change est ainsi la clé qui permet l’ajustement entre des mondes différents et ouverts à la cohabitation concurrentielle.

4 - Parce que la cohabitation entre Etats- Nations est fondamentalement concurrentielle, l’arme monétaire permet d’éviter les catastrophiques dévaluations internes pratiquées par les pays du sud de la zone euro (reculs du salaire réel, de la demande interne et de l’emploi, et pratique non généralisable en raison de ses effets externes négatifs sur les autres pays). Le rétablissement à court terme de la compétitivité passe donc par le taux de change et jamais par la baisse des salaires.

5 – A moyen et à long terme la compétitivité porteuse du rétablissement des classes moyennes et du bien vivre ensemble passe aussi par des choix privilégiés en termes de branches d’activité. Toutes les activités porteuses de croissance régulière de la productivité et aux effets externes positifs sont à privilégier. Il faut ainsi privilégier l’industrie, mais aussi l’agriculture, l’écologie, les technologies numériques, toutes activités qui de par leur nature peuvent, sous contrainte écologique, concourir au rétablissement de l’équilibre extérieur. Les activités non porteuses de rendements potentiellement croissants -celles imaginées aux fins du soulagement du poids de la crise, ou celles découlant des nouvelles féodalités managériales ("bullshit jobs"),  non susceptibles de contribuer à l’équilibre extérieur- ne sont plus à privilégier. En revanche un couplage innovant services/intelligence artificielle pourrait mettre fin  à la vieille loi de Baumol et alléger le poids des services sociaux. Un tel couplage innovant doit aussi viser à la mise sous contrôle des technologies numériques afin d'en éliminer les effets pervers en termes de déshumanisation et de concentration des richesses.

6 - Le rétablissement de la souveraineté monétaire est d’abord un coût élevé (dévaluation) pesant sur les classes moyennes dont on veut, pourtant, rétablir la place centrale. Le maintien de la confiance durant la difficile phase de reconstruction suppose une dimension spectaculaire, celle de la promptitude et de la non-limitation des moyens de l’investissement.

7- La non limitation de l’investissement est ce qui permet de sortir à moyen terme du plafond très bas de la croissance potentielle (à peine 1% aujourd’hui), plafond bloquant la création d’emplois et donc le rétablissement de la classe moyenne. Il est donc fondamental d’élever rapidement les taux d’activités dans toutes les classes d’âge par une embauche massive et rapide autour des moyens investis (écologie/climat, environnement, SNCF, Energie, infrastructures, etc.). Non seulement le chômage apparent doit disparaitre mais la population en activité doit croître dans d’importantes proportions (importance du critère du taux d’activité en équivalent temps plein comme seul outil de mesure du chômage réel).

7- Le risque de fuite considérable des investissements sous la forme d’importations massives doit être combattu par leur sélection : d’abord la requalification la plus rapide possible de ceux qui étaient devenus des « inutiles au monde » parfois depuis plusieurs générations (requalification d’abord sociale puis professionnelle), ensuite adoption d’un processus sélectif de l’investissement limitant la forte pression sur les importations.

8- Les contraintes, écologiques, de requalifications, et de fuite vers les importations, sont les seules pouvant être qualifiées d’objectives. Tel n’est pas le cas des moyens financiers. A ce titre la mise sous tutelle de l’ensemble des institutions monétaires et financière est requise et il est mis fin à l’indépendance de la banque de France.

9 - Une arme privilégiée de l’investissement est le rachat de dette publique à échéance par la Banque de France. Le cas échéant cette arme peut aussi être celle de l’émission directe par la banque de France, émission rétablissant le seigneuriage sur l’ensemble de la monnaie scripturale émise par les banques. (Principe de la « monnaie pleine » ou du « 100% monnaie »).

 Les moyens correspondants sont redistribués :

          - aux banques chargées d’une mission de service public,

          - aux agents économiques sous la forme d’une baisse des prélèvements publics obligatoires,

          - à la puissance publique elle-même,

         - aux éventuels litiges avec les victimes (non-résidents) de la perte de change résultant de la fin de l’euro.

10 - La mission de service public du système bancaire concerne notamment l’aide au rétablissement de l’équilibre extérieur : relocalisations, investissements substitutifs d’importations, agriculture de proximité privilégiant l’autosuffisance alimentaire, dé-carbonisation etc.

11 - Les moyens nouveaux de la puissance publique doivent privilégier l’avenir : formation, recherche, coopération inter-étatique - en particulier européenne- sur grands projets, investissements stratégiques, etc.

12 - La méthodologie du retour à la souveraineté monétaire passe par une habile négociation ne portant au départ que sur le questionnement du caractère non approprié de « l’ordo-libéralisme » allemand : la responsabilité de la fin de l’euro doit reposer sur l’Allemagne et non sur la France.

13 – Le retour massif de l’Etat politique et la fin de « l’Etat manager » voire de « l’Etat capturé » doit s’opérer dans le respect voire l’élargissement des droits/libertés de tous les agents. Le couple autorité/marché demeure et se trouve simplement revisité : une autorité légitimée par le retour de la souveraineté démocratique, et un marché à périmètre démocratiquement défini. Sous réserve du respect des droits fondamentaux, une totale liberté de tous les agents existe à l’intérieur du périmètre.

Conclusion :  La fin du QE de l’actuelle BCE - qui a augmenté la base monétaire et non le crédit et donc l’investissement - et son remplacement par l’achat direct de dette publique participe à une véritable économie de l’offre rétablissant la confiance : l’aisance monétaire renoue avec des investissements massifs, eux-mêmes encouragés par la baisse des prélèvements publics obligatoires. Parallèlement, les banques et en particulier, celles dites « Spécialistes en Valeurs du Trésors » (« SVT »), sont mécaniquement invitées à construire des produits financiers dont la contrepartie correspond à un investissement réel. (et non plus une dette publique dont la contrepartie est une dépense publique courante).  Une croissance forte reconstructrice d’une classe moyenne large est ainsi enclenchée.

Au final la seule contrainte réelle qui peut bloquer le retour d’une classe moyenne très large est d’ordre idéologique : l’époque est-elle disponible à la croyance en un démos et en une indispensable solidarité ?

 

                                                                         

 

 

 

 

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30 juillet 2018 1 30 /07 /juillet /2018 16:12

Le grand philosophe allemand Habermas prétend dans un article du Monde publié le 29 juillet dernier que la montée du populisme de droite provient de l’absence de volonté politique en Europe.

Le début de l’article rappelle fort logiquement que loin d’homogénéïser les situations économiques des divers pays de l’Euro zone, le fonctionnement de la monnaie unique développe inéluctablement la course vers la désagrégation. Le remède est connu et se trouve fait de transferts des pays excédentaires vers les pays en difficultés, ce qui suppose la construction d’une unité politique. De ce point de vue Habermas est en désaccord complet avec la politique allemande qui n’accepte à aucun prix l’idée d’un réel budget fédéral capable de matérialiser les transferts.

Là où les choses se compliquent c’est lorsqu’il croit devoir s’appuyer sur des travaux sociologiques allemands pour montrer que l’idée d’Europe politique serait une perspective déjà bien admise dans les populations concernées. C’est ainsi qu’il met en avant les derniers travaux de Jürgen Gerhards qui, dans un ouvrage récent : « Social Class and transnational Human Capital »[1] développe, chiffres à l’appui, l’idée qu’une conscience européenne cohabiterait et commencerait à déborder une conscience nationale. Plus encore, des politiques de redistribution transnationales seraient bien admises par les populations concernées. De ce point de vue, la réalité politique ne rejoindrait pas la réalité sociologique et le prix de ce décalage serait un abandon des politiques de redistribution interne et un mécontentement social débouchant sur une montée des populismes.

Il est bien sûr difficile de comprendre pourquoi les marchés politiques ne suivraient pas les désirs des électeurs européens dont une majorité serait prête à passer à l’union politique. Logiquement, à quelques exceptions près toujours envisageables, les partis traditionnels auraient pu renforcer leur pouvoir de marché au niveau national en encourageant la construction d’une Europe politique permettant de préserver et confirmer le modèle social existant. Si tel n’est pas le cas, c’est vraisemblablement qu’une conscience européenne a quelque difficulté à se matérialiser ce qui nous fait retomber sur les travaux de la sociologie allemande.

Jürgen Gerhards développe longuement l’idée que la classe dominante, d’essence évidemment mondialiste, est rejointe par une partie des classes moyennes qui vont de plus en plus éduquer leurs enfants dans l’apprentissage des outils de la mondialisation. Jadis on apprenait la maitrise des concepts de la citoyenneté. Aujourd’hui on apprend la maitrise des concepts porteurs de la mondialisation : matériaux  linguistiques,  normatifs, culturels, etc. Le tout fait, parfois, de séjours universitaires plus ou moins longs. Ce qui est aussi évident, c’est qu’au moins dans la plupart des pays de la zone euro, cet apprentissage nouveau n’est pas le fait de la totalité de la jeunesse mais seulement d’une partie relativement minoritaire (probablement moins de 30% de la population). Le noyau dur de cet apprentissage de la mondialisation est lui-même beaucoup plus réduit. Si l’on prend le programme ERASMUS comme indicateur, on note qu’il n’a concerné dans la première version du projet qu’un étudiant français sur 20. Dans sa nouvelle version en cours (2014/2020) il ne concernera que 5 millions d’étudiants sur un total exprimé en stock cumulé d’environ 40 millions dans l’Europe à 28.

La structure de la population européenne de demain sera ainsi extrêmement hétérogène avec une minorité européiste mais surtout mondialiste, très active car maitrisant les nouveaux outils, qui va cohabiter avec une autre minorité, beaucoup plus passive mais qui n’est pas encore victime de la globalisation. Enfin un troisième groupe complètement victime sera et se trouve déjà entretenu à bas coûts par les importations …produites à l’autre bout du monde par des agents mal rétribués, mais qui eux sont encore employables. Le capital humain transnational de Jürgen Gerhards n’est fait que d’une partie de la population, partie plus ou moins importante selon les Etats, mais partie qui est déjà peu articulée avec le reste de la population de chaque pays. La classe dominante devenue mondialiste n’est en effet plus tenue de rester articulée comme jadis avec les autres classes à l’intérieur de chaque Etat. Jadis dans les entreprises les cadres négociaient avec les ouvriers spécialisés et, de cette dernière, naissait un compromis social. Avec la globalisation et les stratégies parentales proposant aux enfants l’apprentissage des outils et concepts nouveaux, il y a la possibilité de rester dans l’entre soi à l’intérieur de chaque Etat. Faire société, apprendre le vivre ensemble, n’est plus une contrainte et devient un simple choix. Jadis les classes sociales étaient d’une certaine façon complémentaire. Aujourd’hui elles peuvent s’empiler, glisser les unes par rapport aux autres sans jamais se rencontrer. La traduction spatiale d’un tel phénomène est la désagrégation des espaces nationaux dont la France est un très bel exemple : les territoires s’additionnent et font réapparaitre des frontières parfois infranchissables.

Si donc les entrepreneurs politiques européens n’arrivent pas à proposer un cadre politique fédéral et ont beaucoup de mal à se reproduire au pouvoir dans chaque nation, ce n’est pas à cause de leur insouciance ou de leur bêtise, hypothèse d’Habermas, mais en raison qu’il n’est plus possible de « faire société » dans un cadre globalisé…qui a délibérément abandonné, il y a si longtemps, les formes nationales de la monnaie. Et ces entrepreneurs politiques paralysés, impuissants, d’où émanent de leurs entrailles des discours épuisés depuis si longtemps, sont spectateurs de la montée de ce qu’ils appellent les populismes.

Un progrès serait d’imaginer une globalisation avec des barrières monétaires plus ou moins contraignantes qui empêchent la grande dislocation économique à l’intérieur de la zone euro. Dans ce cas, l’Allemagne tant vilipendée par Habermas n’aurait pas à être sollicitée par des transferts, par exemple vers la Grèce, puisque ladite Grèce pourrait réagir à l’invasion des produits allemands sur son territoire par des dévaluations. Du point de vue des marchés politiques allemands, il eut été beaucoup moins coûteux de voir Mercédès, TMKS ou Siemens gênés dans leurs exportations, que de demander aux contribuables de nouveaux impôts au bénéfice des Grecs. Mais il est impossible de revenir sur des choix historiques si lourds de conséquences. Non, monsieur Habermas, ce n’est pas Madame Merkel qui est coupable, c’est l’ensemble du peuple allemand qui est collectivement, consciemment ou non, victime de son aliénation ordo-libérale.

Plus concrètement, ce ne sont pas les traditionnels entrepreneurs politiques européens qui bloquent une avancée vers une Europe respirable pour tous. C’est au contraire le modèle retenu de construction, un modèle qui ne respecte pas les nations. Les choix politiques passés sont désastreux et il appartiendra à ceux que l’on appelle négativement « populistes » de reconstruire. L’espoir d’une Europe vivable est donc la victoire partout où cela est possible des  « populistes ».

 

[1] Ouvrage en collaboration avec Silk Hans et Sören Carlson publié en 2017 ; Routeledge.

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 06:38

Le caractère déplorable de la situation économique de l’Italie est maintenant suffisamment connu pour ne pas y revenir. La coalition au pouvoir est très hétéroclite et devra rapidement faire émerger un outil assurant aussi bien la pleine satisfaction de ceux qui souhaitent une diminution de pression fiscale (Ligue) que celle des propagandistes d’une hausse de la dépense publique (cinq étoiles). Cet outil n’est autre qu’une monnaie parallèle dont l’architecture est déjà en discussion. En ce domaine idées et pratiques sont fort anciennes, mais c’est un groupe d’économistes italien sous la direction de Biagio Bossone qui a relancé la question en 2015.

I’objectif est bien évidemment de renouer avec une croissance forte elle-même nourrie par des gains de productivité élevés issus d’investissements de modernisation tout aussi (quantitativement et qualitativement) importants. Tout aussi évidemment, il s’agit de desserrer les contraintes de la monnaie unique qui dans le cas italien imposent un excèdent budgétaire primaire très élevé en raison d’un service de la dette très lourd. Contraintes qui entrainent un climat continuellement récessif avec stagnation voire recul de la productivité et croissance nulle. Et contraintes qui à terme déclassent un pays qui voit son flux d’exportations se rétrécir depuis la naissance de l’euro par rapport à celui de ses voisins immédiats (hausse de seulement 70% du volume des exportations contre hausse de 130% pour la France et 230% pour l’Allemagne)

La victoire des partis dits « populistes » correspond ainsi à la volonté de mettre fin à cette situation.

Le principe de la monnaie parallèle est alors assez simple : il s’agit de construire un instrument de paiement qui ne peut être juridiquement interdit par Bruxelles et qui permet de desserrer l’étau de la contrainte budgétaire. Cet instrument est un « bon de trésorerie » émis par le Trésor lui-même qui servira de paiement de tout ou partie de l’impôt pour son détenteur. Concrètement l’Etat règle ses engagements (achats, subventions, dette) par des Bons, lesquels -au terme d’une circulation correspondant au monde des affaires- viendront en déduction des montants d’impôts à payer au Trésor. Beaucoup de choses peuvent être imaginées ici : qualité des bons assis sur différents types d’impôts (TVA, Revenu, etc.) terme du titre (court terme, moyen terme, etc.), qualité des bénéficiaires ( investisseurs, producteurs, consommateurs, etc.). On peut aussi imaginer un paiement du service de la dette publique par émission de bons de trésorerie, ce qui revient à  diminuer la charge de la dite dette. On peut ainsi imaginer des modalités nombreuses qu’il convient d’instruire en fonction des objectifs et de leur efficience.

Mais beaucoup de questions se posent immédiatement : si le titre est un instrument de paiement, sera  t-il assorti d’un cours légal ? un cours forcé ? Y aura-t-il mécaniquement un marché secondaire du bon de trésorerie ? une loi de «Gresham»? Plus fondamentalement les défenseurs de l’euro proclameront que le déficit caché ne peut l’être très longtemps puisque la procédure revient à augmenter les dépenses publiques tout en diminuant à terme les prélèvements. On cache le non-respect des traités aujourd’hui… mais ils réapparaitront demain disent les défenseurs de la monnaie unique.

A ce risque, la réponse est simple et consiste à considérer que la croissance retrouvée permettra des recettes fiscales supérieures au volume des bons en circulation, croissance et réduction du déficit fiscal allant de pair. En allant plus loin dans le concret, on peut imaginer que le supplément de dépense publique, par son effet migratoire, allège successivement les contraintes comptables de toutes les instances productives. Une commande publique redresse une rentabilité ici… qui permet un règlement de dette là, un crédit ailleurs, un investissement plus loin, etc. De quoi assainir une relation particulièrement complexe en Italie entre banques chargées de créances douteuse et entreprises en difficultés générant lesdites créances. Une situation qui rappelle un peu celle de l’aveugle et du paralytique. Plus la chaine est longue et plus l’efficience des bons de trésorerie est grande. Inversement plus elle est courte et plus l’efficience est faible.

C’est la raison pour laquelle, dans cette affaire, la confiance est importante : si les bons deviennent une quasi monnaie, l’économie italienne pourra redémarrer. Inversement si la confiance est faible ou fragile l’effet risque d’être catastrophique.

Cette confiance peut elle -même être mesurée par la différence entre taux italien et allemand sur la dette publique, ce qu’on appelle le « spread de taux ». Si le lancement des bons de trésorerie réduit le spread de taux, cela signifie qu’il n’y a pas de fuite de capitaux, que la confiance règne, et que rien n’est entrepris pour détruire les effets positifs des bons sur l’activité économique. Dans ce cas le succès est probable et, en longue période, cela peut signifier que le retour de gains importants de productivité peut éviter la dévaluation et le retour de la Lire. Bien entendu cela suppose que ces gains de productivité soient significativement supérieurs à ceux des voisins de l’euro zone et vienne ainsi permettre le maintien de la monnaie unique : l’équivalent d’une quasi dévaluation interne se substituant à une dévaluation externe qui continue de rôder.

Nous ne connaissons pas le chemin qui se dessinera mais il est intéressant de noter que le dispositif qui va peut-être émerger remet en selle des principes radicalement opposés à toutes les croyances et dogmes du monde de la finance. Les bons de trésorerie deviennent une quasi-émission monétaire orchestrée par l’Etat, comme au bon vieux temps où banques centrales et Etats ne formaient de fait qu’une seule et même institution. Réalité qui s’oppose au principe devenu planétaire depuis la prise progressive du pouvoir par la finance partout dans le monde et qui a partout exigé l’indépendance des banques centrales et la fin de toute forme de seigneuriage au profit des Etats. De quoi faire de ces derniers, pourtant souvent propriétaires de leur banque centrale des « interdits bancaires ».

Bien évidemment l’émission de bons risquera très vite, comme nous le suggérons, et avec déjà la grande presse économique qui se manifeste bruyamment, d’éveiller des doutes, ce qui peut amener le gouvernement italien à introduire la fin de la libre circulation du capital….et renforcer les doutes… d’où un cercle vicieux possiblement catastrophique Il faut donc comprendre que logiquement les acteurs du monde de la finance vont entrer en guerre contre le gouvernement italien et, de fait, tenter de le renverser. L’arme privilégiée étant de proclamer haut et fort que le gouvernement va ruiner les épargnants…

Il appartient à tous les citoyens du monde de bien comprendre ce qui risque de se jouer en Italie. Il leur appartient aussi  de se rassembler pour soutenir un gouvernement qui pourrait s’enorgueillir de réanimer des « Lumières » depuis si longtemps disparues.

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 07:09

La mondialisation s’est annoncée comme vaste modification institutionnelle. Au plus haut niveau, elle s’est affirmée comme le passage d’une économie enkystée dans les Etats à des Etats enkystés dans l’économie.

Ce renversement de dominante est naturellement le fait des Etats eux-mêmes qui se sont adaptés aux exigences des grandes entreprises : en finir avec un certain type de frontières, donc mettre en place des dispositifs assurant leur transformation institutionnelle. Ce sera le cas de la libre circulation des capitaux qui introduira progressivement la perte de l’outil « taux de change » et surtout l’indépendance des banques centrales, elles-mêmes jusqu’alors institutions périphériques d’Etats centraux souverains. Ce sera aussi, bien sûr, le cas de la circulation des marchandises lesquelles seront déchargées de taxes et soumises aux règles extra-étatiques de l’OMC. Les Etats désarmés accepteront même de s’engluer dans un ensemble considérable d’autorités administratives indépendantes (IAA) qui deviendront de hauts lieux du lobbying. Au nom de la concurrence, ils accepteront la fin des monopoles naturels et le démantèlement des infrastructures correspondantes. Déjà affaiblis, ils accepteront plus tard que, dans le cadre d’accords de libre-échange dits de seconde génération, des tribunaux privés pourront les flageller et les condamner pour avoir, le cas échéant, mal légiféré. Plus tard encore, ils constateront l’anéantissement de tout pouvoir monétaire et accepteront l’émergence de crypto-monnaies chargées de les réduire encore. Nous pourrions bien sûr multiplier les exemples.

L’effacement progressif de ce qui assurait la souveraineté des Etats devait aussi concourir à la modification institutionnelle de nombreuses entreprises.

Jadis fixées en un lieu, elles rassemblaient des individus entrant dans des rapports de coopération étroits. Les salariés étaient ceux de l’institution et les propriétaires en étaient les acteurs vivants et le plus souvent présents. La coopération était bien évidemment conflictuelle, mais parce que coopération, la société correspondante laissait peu de monde à l’écart : il n’était pas pensable que le groupe social dominant, très minoritaire, puisse être complètement détaché du reste de la société. Sa domination ne pouvait se pérenniser qu’en prêtant attention aux dominés. La sécession des dominants était peu imaginable.

La mondialisation va largement modifier le décor. L’entreprise est devenue désarticulée avec une répartition planétaire d’établissements devenus simples maillons d’une chaine dite de la valeur. L’établissement perd l’essentiel de son caractère institutionnel : il est largement nomade et peut facilement changer de lieu. Ces dirigeants, beaucoup plus nomades encore, ignorent largement la réalité de l’entreprise comme lieu de coopération. Du point de vue des salariés relativement immobiles, il s’agit de retenir un lieu de travail qui peut disparaitre à tout instant et qui est managé par des cadres qui, eux-mêmes, n’ont qu’une faible idée du principe général d’intégration et ne sont que des agents qui doivent rendre des comptes, en respectant des normes. Parmi ces dernières, les normes comptables IFRS – mondialement appliquées - dessinent, découpent et redécoupent en permanence, au nom de la « fair value », les frontières de l’entreprise et de ses maillons. L’espace institutionnel de l’entreprise désarticulée est devenu pauvre : il y a moins à coopérer puisque l’institution est devenue précaire. Certes, il reste des espaces de coopération dans les entreprises du monde ancien, mais ces dernières sont progressivement noyées dans ce nouveau monde. Globalement, se forme une classe importante de dirigeants non propriétaires qui, en raison de son nomadisme, n’a pu institutionnaliser de vrais lieux de coopération.  Tout un groupe social peut ainsi faire sécession et devenir pièce détachée du reste du monde. A la désarticulation des entreprises correspond la dislocation des sociétés. Et le salariat lui-même va se trouver contesté, avec l’idée que la crise est aussi le fait « d’insiders » décidément « égoïstes », avec l’idée qu’il faut dépasser le salariat, introduire de la flexibilité dans les codes du travail, « libérer les salariés » en les transformant en « entrepreneurs », créer des « contrats de mission » à côté ou à l’intérieur « d’entreprises de missions », etc. Devenues une non-institution dans l’espace des Etats, pourquoi et comment faudrait-il taxer ces entreprises devenues insaisissables ?

Pour les Etats qui, dans l’ancien monde replié sur lui-même, avaient imaginé des espaces de solidarité de type Bismarckien en facilitant l’épanouissement d’un partenariat social chargé de gérer tout ou partie de l’Etat social, il faudra passer à un système tout au plus Beveridgien. Ainsi, une grande attention sera déployée pour bien distinguer ce qui dans le généreux solidarisme pourra devenir simplement assurantiel et ce, dans le cadre d’un marché financier. Beaucoup de travail en perspectives pour les « modernisateurs des Etats » encore enkystés dans les vieilles solidarités. Et puisque les Etats sont invités à ne plus être que les facilitateurs des marchés, les choix collectifs découlant d’élections dites démocratiques deviennent des « aberrations » : comment le politique pourrait-il faire mieux que le marché et ainsi le contrarier ? D’où une participation plus réduite lors des rendez-vous électoraux ou des résultats « aberrants » en ce qu’ils consacrent des victoires « populistes ». Deviennent ainsi désignées toutes les entreprises politiques dont le programme va contre les évidences de l’économie et de l’idée que l’on s’en fait dans les institutions où la discipline correspondante est enseignée.

Globalement les Etats agonisants n’ont pas encore commencé à réagir. Si les « populistes » menacent d’engendrer de nouvelles configurations institutionnelles, ils se heurtent encore aux évidences du marché : le retour du protectionnisme est déclaré par les libéraux comme un processus d’appauvrissement planétaire. N’est-il pas vrai –ainsi que le disent les économistes- que réprimer l’échange volontaire entre partenaires rationnels vient réduire les gains qui en découlent ? D’où les offensives médiatiques insistant lourdement sur l’augmentation des prix des marchandises importées venant réduire le pouvoir d’achat des nationaux. Et il est vrai que, sur les marchés politiques occidentaux, le spectre de l’appauvrissement est une arme redoutable puisque tous les électeurs sont concernés par la possible baisse du pouvoir d’achat. En contrepartie, les armes opposées sont moins puissantes : l’élargissement colossal de l’échelle des revenus avec ses conséquences macroéconomiques négatives est plus difficile à expliquer et à mettre en avant dans une société beaucoup moins solidaire ; les perdants de la mondialisation sont aussi des groupes bien spécifiques parmi d’autres groupes qui sont les gagnants, etc. En clair il est plus facile d’expliquer les gains de la mondialisation que ses effets pervers.

 En allant plus loin il est difficile, par exemple, d’expliquer que la mondialisation affaisse la résilience du monde. Ainsi il n’est pas facile d’expliquer que le nomadisme des objets, par exemple les produits de l’agriculture et de l’agro-alimentaire, est source de danger majeur pour l’alimentation et donc la survie des populations en cas de crise ou de guerre.

Plus fondamentalement encore, la mondialisation apparait comme la dernière étape de la libération de l’homme et la grande réconciliation de toute l’humanité. De quoi associer à ce projet toutes les forces politiques dites de gauche qui, elles aussi, œuvraient pour la fin des aliénations.  Avec pour fin ultime, la constatation de la fin du politique au profit d’un monde post-politique chargé de la simple bonne gestion des affaires. Jadis les entrepreneurs politiques se confrontaient sur des choix et des projets de société, aujourd’hui ils s’évaluent et se confrontent sur de simples compétences managériales. Les Etats n’enkystent plus les marchés, ce sont les marchés qui enkystent les Etats. Libertés fondamentales, droits de l’homme et effacement des Etats sont ainsi le produit de la marchandisation illimitée du monde occidental et de ses satellites….

Pour autant, si le mondialisme et sa version hypertrophiée qu’est l’européisme est l’idéologie officielle, il reste qu’elle est confrontée à des Etats qui ont conservé une configuration institutionnelle traditionnelle. Le voyage du président Nixon en Chine, il y a maintenant près de 50 ans, a offert la mondialisation aux USA mais n’a fait qu’égratigner l’ordre Chinois. Si l’Occident -davantage dans sa version européenne et moins dans sa version américaine- a vu l’ensemble de ses configurations institutionnelles se plier à la mondialisation, rien n’a changé en Chine : l’économie y est restée enkystée dans l’Etat alors même que le pays devient grande puissance économique. Pas de liberté de circulation du capital, pas de banque centrale indépendante, taux de change politiquement contrôlé, répression financière qui met le pays à l’abri des crises correspondantes, entreprises contrôlées et chargées d’une mission de mercantilisme généralisé allant jusqu’à la destruction des obligés partenaires occidentaux, etc.

Ce contexte n’est évidemment pas durable. La mondialisation, cantonnée au seul Occident, a gravement fragilisé ce dernier, lequel commence tout doucement à réagir. Il était assez logique que la réaction vienne d’abord de l’Etat américain. Une réaction a priori désordonnée puisque l’interventionnisme nouveau dans l’ordre des échanges internationaux, est accompagné d’une libéralisation accrue dans l’ordre de la finance. La réaction européenne sera plus complexe puisque globalement un pays, l’Allemagne, bénéficie grandement de la configuration mondialiste et ce, avec des entrepreneurs politiques fermement décidés à ce que rien ne change.

La période qui s’ouvre est intéressante. Les USA vont devenir plus agressifs dans leur lutte contre les déséquilibres commerciaux et vont utiliser toutes les armes de ce qui leur reste de puissance. Les européens vont afficher, malgré le rapprochement des élections, des divergences qui ne peuvent que s’accroitre avec pour issue une possible dislocation. Les reconfigurations institutionnelles correspondant à la fin de la mondialisation ne sont  pas écrites et l’histoire humaine continue.

On peut néanmoins imaginer que la fin des déséquilibres massifs -et donc un certain contrôle des comptes extérieurs de chaque Etat- se fera par des barrières tarifaires, monétaires, voire des contingentements et normes plus ou moins négociées et ce dans un cadre beaucoup moins multilatéral. Il en résultera bien sûr des modifications substantielles des chaines mondiales de la valeur. Les effets d’échelle seront réduits à la hauteur de ces barrières, d’où très probablement une modification du volume et du contenu des échanges internationaux et de leur évaluation : beaucoup moins de produits intermédiaires et beaucoup moins de mystères sur les prix de transferts. Ce ré- enkystement des échanges dans les Etats contestera les monopoles naturels privés qui se sont historiquement construits dans le numérique. Comment en retenir les immenses avantages tout en en réduisant ses effets pervers gigantesques ? L’affaire ne sera pas simple pour les nouvelles « sept sœurs » parties à la conquête du monde depuis leur territoire américain et chinois. Elle le sera davantage pour les anciens monopoles naturels des anciens Etats qui, faisant chemin inverse, s’évertuaient à créer des marchés privés de type rentiers - rail, énergie, etc. -  là où la puissance publique était la plus légitime.

 Bien évidemment, le secteur le plus mondialisé, la finance, risquera de voir son volume s’étioler considérablement avec une montée règlementaire qui, très vraisemblablement, limitera voire détruira ses activités prédatrices. Désormais, elle pourrait craindre l’établissement de lourds péages sur ses libres autoroutes (taux de change contrôlés, limites à la circulation du capital, banques centrales moins complaisantes, surveillance voire disparition du seigneuriage, limites réglementaires à la spéculation, etc.).

La montée du protectionnisme, parce qu’elle suppose de vastes reconfigurations institutionnelles et organisationnelles fera l’objet de confrontations majeures le long d’un chemin qui ne sera probablement pas linéaire.

Les forces porteuses de son maintien resteront considérables. Ainsi l’arme très réelle du recul du pouvoir d’achat avec toutes ses conséquences fera des consommateurs l’allié inattendu de la finance ou des dirigeants des grandes organisations qui se battront au nom des évidences de la bonne gestion. Ainsi du ventre des Etats contestés pourra naitre des bourgeonnements d’Etats nouveaux (Catalogne, Ecosse, etc.) qui, en raison même de leur faiblesse, verront un avantage compétitif à demeurer mondialistes. Ainsi l’individualisme, l’hédonisme, le culte du moi, le goût des émotions au détriment de la raison, le culte de l’ici et du maintenant, etc. résisteront ils à tout ce qui peut apparaitre comme retour en arrière voire un insupportable contrôle des libertés.  On pourrait multiplier les exemples de barrières très puissantes à la montée du protectionnisme.

C’est dire que sur les marchés politiques pourront naitre des jeux nouveaux aux résultats difficiles à imaginer. Certes les résultats que l’on disait « aberrants » vont se multiplier. Mais précisément parce que le populisme n’est que le résultat de la volonté de rétablir le politique dans le jeu des marchés qui ont engendré le monde post politique, il n’est pas homogène. Que doit-être le politique dans ce qui serait le « post-marché » ? Il est même des populismes qui utilisent le marché pour renouer avec le politique (indépendantistes catalans ? AFD en Allemagne ?) C’est dire qu’il peut devenir majoritaire dans nombre d’Etats en décomposition sans pouvoir prendre réellement le pouvoir en raison de divergences fondamentales (Italie ? France ? Grèce ? etc.). Face à lui, les « grandes coalitions » intégrant parfois des éléments populistes vont probablement se multiplier pour maintenir l’ordre mondialiste et européiste. Un monde dit « raisonnable » se devant de barrer la route aux « aventures » dont certaines peuvent être réellement dangereuses. Le déploiement du protectionnisme dans une configuration négociée suppose par conséquent la construction d’une grande coalition, symétrique de celles dites « raisonnables » chargée de réduire la grande hétérogénéité des entreprises politiques dites « populistes ». La réduction de cette hétérogénéité sera le grand travail de la période qui vient de s’ouvrir.

 

 

 

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 09:43

 

Le livre : « Pour un traité de démocratisation de l’Europe »[1] est à nouveau invoqué par Thomas Piketty dans un article du Monde des 11 et 12 mars[2]. L’auteur s’attaque aux politiques récessionistes, en particulier dans leur dimension fiscale, menées à partir de 2011 pour expliquer la montée du populisme. Face au défi qui en découle, il propose une union politique des 4 grands pays de la zone euro (Allemagne, France, Italie, Espagne) lesquels totalisent 75% du PIB de la zone.

Le schéma proposé est simple : création d’une assemblée européenne entre ces pays, assemblée qui serait issue des membres des parlements nationaux en proportion des populations des différents pays. Cette entité, démocratiquement constituée et complètement européenne, déciderait d’investissements d’avenir financés par un impôt européen sur les sociétés, sur les hauts revenus et sur les patrimoines élevés. Cette assemblée serait aussi chargée de réguler la mondialisation en invitant les entités nationales aux harmonisations fiscales et réglementaires entre pays.

Thomas Piketty prend la précaution de dire que le dispositif proposé ne correspondrait en aucune façon à la mise en place d’un dispositif de transferts. Mieux, il prévoit une clause rassurante garantissant que chaque pays bénéficierait d’un niveau de ressources proche de sa contribution fiscale. Il prend donc bonne note des conseils de ses collègues juristes signataires du livre et admet que jamais l’Allemagne ne pourrait accepter qu’en étant minoritaire au sein de cette assemblée, elle serait « exploitée » par une majorité de pays du sud.

Cette précaution retire bien des qualités au dispositif retenu et, si la nouvelle assemblée européenne se fixait un objectif d’homogénéisation comme le fait traditionnellement une assemblée nationale, ce serait avec grand embarras, donc avec lenteur extrême. Il est relativement aisé de niveler à moyen terme les prélèvements   socio-fiscaux, voire les taux de salaires. Mais comment en effet gommer, même en quelques années, les énormes dissymétries qui se sont édifiées en raison des blocages des taux de change ? Comment redessiner la carte des avantages comparatifs en un temps fort éloigné du temps politique ?

Mais surtout, il est aujourd’hui des acteurs qui n’ont aucun intérêt à voir naitre un front européen uni. Vu de l’extérieur, le front de l’Union douanière, constitué depuis longtemps, ne peut que se fragiliser au regard des énormes dissymétries qui se mesurent par les colossaux déséquilibres externes. L’extérieur mercantile (les USA) le sait, et ne saurait être impressionné par le voile d’une union douanière qui ne peut cacher les divergences d’intérêts entre pays européens. En matière douanière, les USA savent qu’ils ont intérêt à privilégier une France qui, par la faiblesse de sa compétitivité, n’est pas dangereuse et à porter le fer sur une Allemagne hyper excédentaire. Le Président des Etats-Unis nous apprend ainsi qu’une Union douanière n’est solide que si les échanges externes de chaque membre de l’union sont à peu près équilibrés. On peut ainsi imaginer l’embarras d’une assemblée authentiquement européenne qui, porteuse d’un projet d’homogénéisation, serait travaillée par une Allemagne devenue minoritaire en proie à l’exercice du souverainisme sourcilleux américain.

Dans la bruyante affaire de la taxation de l’industrie automobile, les représentants français, négociateurs d’un pays déjà victime d’un taux de change France/Allemagne inapproprié, devraient-ils accepter une exposition plus grande encore   de l’industrie automobile nationale au regard de la concurrence  américaine ? Et avec des effets secondaires, puisqu’en raison de « règles » de l’OMC, la fin éventuelle des taxes sur les voitures américaines entrainerait mécaniquement celles sur les importations de voitures japonaises ou coréennes…L’industrie automobile allemande est prête à sacrifier les taxes à l’importation sur les voitures américaines pour sauver ses exportations vers les USA….en se moquant des dommages collatéraux sur les partenaires français….Au nom de l’homogénéisation, on ne va pas mettre en cause ce qui est acquis depuis longtemps, c’est-à-dire l’union douanière. Mais il faudra en payer le prix : le maintien d’un avantage pour l’Allemagne et des contraintes  supplémentaires pour la France. De quoi rendre le projet d’homogénéisation toujours impossible : il fuit de la main de ses ardents concepteurs….

Toute tentative d’avancée plus grande vers l’union restera ainsi bloquée tant qu’on refusera de regarder la réalité. Si les transferts sont interdits malgré leur nécessité vitale pour le fonctionnement de la monnaie unique, alors c’est bien cette dernière qui va bloquer toutes les tentatives sérieuses d’homogénéïsation, c’est-à-dire le travail normalement attendu d’une assemblée censée être représentative d’une communauté en devenir. On pourra – difficilement certes-  bricoler sur des politiques sociales ou fiscales communes, mais il sera difficile d’aller plus loin. La tendance planétaire lourde, celle de la fin d’une certaine mondialisation, s’accompagnera probablement d’un réel démantèlement du projet européen.

 


 

[1] Seuil 2017. Livre signé par Stephanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste et Antoine vauchez.

[2] « Pour une Union dans l’Union ».

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