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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 14:56

 

 

Rapprochement surprenant tant les faits correspondants sont incomparables aussi bien du point de vue de leur nature que de celui de l’ampleur en termes de drames humains. Pour autant il est des aspects qui rassemblent ces deux types d’événements.

Le premier est celui des déficits publics , de la dette correspondante devenue abyssale dans l’un et l’autre cas, et de sa gestion au terme d’un moment que l’on peut appeler effondrement.

 Le second lui est lié , il s’agit de la plus ou moins grande conscience du fait monétaire lui-même : quel degré de liberté, quel recul, ces événements introduisent-ils dans l’aliénante loi d’airain de la monnaie ?

Au-delà, la légitimité d’un rapprochement suppose  celle de l’expression de guerre de la mondialisation. Comment parler de guerre si ces organisateurs traditionnels des conflits que sont les Etats se dissolvent dans un marché mondial? La réponse est évidemment très simple et nous savons que la mondialisation n’est qu’une phase spécifique de l’aventure étatique : il n’existe pas de dissolution mais une simple déformation de structures qui non seulement restent granitiques (Chine, USA, etc.) mais au surplus se multiplient par fragmentation ou recomposition (URSS, Yougoslavie, Tchécoslovaquie, Soudan, etc.). La guerre de la mondialisation est ainsi une guerre économique dans laquelle les Etats sont pleinement impliqués dans des fonctions logistiques  organisationnelles ou d’ intendance, et fonctions qui ne sont pas complètement étrangères à celles validées dans les  guerres classiques.

Enfin le rapprochement est intéressant en ce que les dettes publiques susvisées, dans l’un et l’autre cas, disparaissent souvent- totalement ou partiellement-soit de façon involontaire (inflation) soit de façon négociée (« Hair-cut »  apparaissant sous la forme d’un traité : Allemagne 1953, Grèce 2012, etc.)

Les déficits publics relatifs aux deux guerres mondiales ne sont pas des problèmes mais des solutions face aux exigences engendrées par le caractère total de ces 2 conflits. Solutions qui mettront en évidence l’aspect aisément dépassable de la loi d’airain de la monnaie. La production des moyens de production de la guerre ne suppose aucune ressource financière préalable : elle se contente d’ une sur-mobilisation de moyens techniques et humains. Personne n’a jamais évoqué, ou ne s’est soucié, du coût financier de la gigantesque mobilisation de moyens humains et matériels représentée par les impératifs du débarquement du 6 juin 1944. A l’inverse du vécu des Despotes de l’Antiquité qui, victimes de la loi d’airain de la monnaie, devaient limiter la violence à l’intérieur de contraintes fixées par les limites d’un stock de métal.

l’Argent cesse en 1914 et en 1939 d’être le nerf de la guerre.

Découverte majeure que les contemporains de l’époque n’ont pas toujours compris.

Et parce que la loi d’airain de la monnaie est au moins partiellement et provisoirement éloignée des croyances humaines, les immenses efforts de reconstruction peuvent aussi s’opérer sans de grandes difficultés de financement. Cela signifie que les suites de l’effondrement militaire permettent, et la reconstruction, et la relative gestion de la dette. Coût des guerres mondiales  et coût des reconstructions sont exemptés de la camisole de la loi d’airain, et les responsables politiques, bénéficient d’un  prêteur en dernier ressort aux possibilités illimitées : les banques centrales sont au-delà des apparences dans les mains des  Trésors.

L’effondrement financier actuel présente une dimension planétaire : parti des USA en 2007, son essaimage n’a fait que se développer depuis 5 années et plus personne n’oserait aujourd’hui évoquer –comme cela était encore le cas en 2009 et 2010 -la grande solidité du secteur bancaire espagnol ou italien. Essaimage spatial, mais aussi qualitatif, et les Etats furent rapidement contaminés pour aboutir à une situation d’insolvabilité qui n’est plus aujourd’hui contestée. C’est l’effondrement financier, et non plus la guerre qui développe de gigantesques déficits publics.

Mais l’effondrement financier n’est que la conséquence de la guerre de la mondialisation déclarée depuis une trentaine d’années.

Ce sont les dysfonctionnements du paradigme fordien qui vont accélérer- dans des conditions inouïes- une violence sur les marchés que ce même paradigme, dans sa phase d’épanouissement, avait si bien contenu : la concurrence très organisée et limitée jusqu’ici, ne connait plus de barrières. Le basculement vers la mondialisation ne permet plus de garantir un équilibre entre offre globale  et demande globale nationale. Chaque marché devenant mondial, les coûts de production cessent d’avoir pour contrepartie, des débouchés pour un même montant : ils ne sont plus que des coûts à comprimer drastiquement. D’où aussi l’urgente nécessité d’une bonne stabilité des prix, et donc la mise en place d’outils de désinflation.  La mondialisation débouche sur une concurrence entre Etats chargés d’assurer la bonne insertion d’un appareil productif dans un espace mondial. Et parce qu’elle développe  une surproduction mondiale au regard de normes de consommation à réduire drastiquement, la violence de la concurrence, donc la dureté de la guerre économique ne fait que se développer.

La dislocation de la vieille cohérence fordienne peut momentanément  être contenue par le développement de la finance. Les déficits extérieurs peuvent être financés par création monétaire et ce d’autant plus facilement qu’existe une monnaie de réserve (dollar) permettant  un "déficit sans pleurs". On peut même multiplier les monnaies de réserves, en inventant des monnaies uniques, libérant chaque Etat du souci du solde extérieur (Euro). Ces déficits s’approfondissent avec l’affermissement de la mondialisation et correspondent à la création d’une pyramide de dettes…comme au vieux temps des guerres mondiales.

Mais cette dislocation qui entraine aussi la fin de la « moyennisation » des sociétés ayant rencontrées le fordisme et développe la sous- consommation de ceux qui vont –guerre de la mondialisation oblige – connaitre des revenus comprimés ou bloqués, peut être aussi retardée par le développement du crédit, donc de la finance. Encore un empilement de dettes issues de la guerre de la mondialisation.

C’est donc la mondialisation qui développe une hypertrophie financière, laquelle tel un air-bag vient adoucir le choc de la violence de la guerre économique.

Ce sont les lois mêmes du fonctionnement de la guerre de la mondialisation qui développe les dettes et à terme l’insolvabilité privée et publique. Avec cette fausse conclusion- largement diffusée dans les vieux pays fordiens -  qu’on ne peut plus continuer à vivre à crédit.

C’est donc finalement la guerre, ici économique, qui débouche comme pour les deux guerres mondiales, sur des déficits et une dette publique gigantesque accumulée depuis le virage vers la mondialisation.

Mais alors que les dettes publiques n’étaient au fond que largement virtuelles, lors des deux guerres mondiales, en raison de la fin de la camisole de la loi d’airain, la situation est complètement inversée avec la guerre de la mondialisation.

Alors que les guerres mondiales de par leur caractère illimité ont fait inventé l’illimitation du préteur en dernier ressort (banque centrale dans les mains du Trésor), la guerre de la mondialisation , elle-même tout aussi illimitée ( la fameuse « concurrence libre et non faussée ») devait se nourrir du retour à la loi d’airain de la monnaie. La concurrence libre et non faussée, c’est aussi l’indépendance des banques centrales par rapport à leurs Etats, acteurs  de la guerre de la mondialisation.

Cette situation complètement inversée, ne permet pas avec l’effondrement financier de trouver les moyens d’une reconstruction. Ainsi les pays du sud de la zone euro, victimes d’une loi d’airain particulièrement sévère en raison de la très stricte indépendance de la BCE, ne trouveront pas au terme de l’effondrement les moyens d’une reconstruction. Grèce, Espagne, Portugal, etc. sont irrémédiablement condamnés dans le paradigme de la mondialisation.

Ajoutons à cette constatation que l’effondrement, c’est-à-dire la crise financière n’a rien à voir avec un effondrement militaire qui, en 1918 et en 1945, mettait fin à la guerre et ouvrait une période de reconstruction. La guerre de la mondialisation est en principe – sauf changement radical de paradigme – une guerre continue se pérennisant bien au-delà de tel ou tel effondrement particulier. De ce point de vue , demander aux pays de l’Europe du sud de rester dans l’espace mondialisé, c’est

un peu comme si on avait demandé à l’Allemagne, ou au Japon, de continuer la guerre après leur effondrement militaire.

Face à une telle impasse , les entrepreneurs politiques continueront d’essayer de retarder les échéances et ce d’autant que l’effondrement du système financier ne saurait se limiter aux seuls pays du sud. D’où la pression qui sera croissante sur les banques centrales et en particulier la BCE.

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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 09:53

 

 

« Qui capture  l’Etat ? » est le titre de l’ouvrage que vient de publier le Cercle des Economistes aux PUF.

Pour les lecteurs de ce blog une telle interrogation  n’a rien d’illégitime, l’Etat n’étant qu’une forme possible et toujours changeante de « l’extériorité » propre à tout groupement humain. L’Etat est ce qui dépasse chacun des membres de la communauté et qui pour autant, à l’inverse des religions primitives, est accaparé par des individus, qui idéologiquement sont censés  être au service de ce qui les surplombe tous. Les lecteurs de ce blog savent aussi que l’on désigne par l’expression « entrepreneurs politiques » les personnes cherchant à monopoliser les outils de façonnage de l’extériorité, lesquels dans les formes modernes de l’Etat sont le plus souvent la loi.

Ainsi parler de capture de l’Etat est une forme de pléonasme : il est dans le destin des hommes de connaitre une extériorité qui ne peut être que capturée par certains d’entre eux. La démocratie est la forme la moins répressive de cette humaine condition, puisqu’elle est censée assurer le plus grand « turn over » de ceux qui de prés ou de loin vont utiliser les outils de la contrainte publique - la loi - à des fins privées, essentiellement le pouvoir, pour ceux que l’on a appelé entrepreneurs politiques, et pouvoir obtenu et maintenu en distribuant un cocktail de lois et règlements avantageux pour un ensemble de groupes censés représenter une majorité.

Le titre de l’ouvrage publié par le Cercle des Economistes peut donc sembler correct : l’Etat est une entité capturable et l’objet du livre serait d’en révéler ses bénéficiaires.

Hélas, la lecture déçoit assez rapidement car la quinzaine d’auteurs qui s’y expriment, n’ont manifestement pas le souci de tenir compte de l’essence de l’Etat, pour en décrire ce qu’ils croient être des disfonctionnements.

C’est ainsi le cas de Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des Economistes, qui loue à tort les vertus de l’Ecole d’Economie de Toulouse, elle-même spécialisée dans une théorie du management de l’Etat et par l’Etat, et qui pourtant travaille – fort curieusement - sans théorie de l’Etat. Comme si on étudiait l’eau, toutes ses propriétés et tous ses usages sans jamais savoir qu’elle est la combinaison de 2 atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène, et donc sans connaitre les propriétés intimes de la molécule issue de cette combinaison.

Mais c’est aussi le cas de la plupart des auteurs de cet ouvrage.

C’est par exemple celui de Jean-Paul Pollin qui se lance dans un court article sur « L’Etat dépossédé » sans jamais se poser la question de sa nature : de quoi peut-il être dépossédé s’il n’est pas identifié ?  Comment expliquer cette dépossession sur tant de thèmes évoqués dans l'article ( la régulation microéconomique, la régulation financière, l’Autorité de Contrôle Prudentiel, l’abandon de la politique monétaire, etc) si l’on ne peut en saisir la chaine des causes….laquelle passe nécessairement par l’identification de la nature profonde de l’Etat ?

C’est aussi le cas d’André Cartapanis, qui dans un texte consacré à « l’Etat défaillant » s’adonne à la même erreur tout en osant parler « d’Etat complet ». Comment identifier cette dernière notion, sans recourir aux dérives de la pensée normative, qui doit logiquement se trouver absente de toute pensée se voulant proche des canons de la scientificité ? L’Etat n’est pas ce qu’il doit être, il est simplement ce qu’il est et doit être expliqué, si possible avec la même rigueur que celle rencontrée, pour expliquer  les mouvements de l’écorce terrestre ou celui des planètes. Ce que fait l’Etat,  doit être expliqué par une chaine de causes que l’on remonte jusqu’à la rencontre d’un postulat, socle de tout raisonnement scientifique. Et si la chaine des effets ne correspond pas à un modèle susceptible d’approcher la réalité, de rendre compte de la réalité observable, alors le postulat est simplement renversé, et l’on passe à un autre paradigme, une autre chaine d’explications.

On pourrait multiplier les exemples, en se contentant de ne mentionner que les titres des articles de cet ouvrage qui à eux seuls sont révélateurs des insuffisances méthodologiques : « Les Etats ont-ils le Droit de faire défaut ?» ; « Gulliver empêtré ou l’Amérique d’Obama » ; « la capture par la crise des Etats européens » ; « La capture des Banques centrales » etc.

En sorte que, dans le monde des économistes du Cercle, ce qu’on appelle capture devient intellectuellement un disfonctionnement. Et disfonctionnement par rapport à une norme censée représenter le « bien ». Encore une fois, nous sommes très éloignés des pratiques scientifiques les plus courantes : serait-il imaginable qu’un astronome parle d’un disfonctionnement du système solaire ?

Bien sûr, la dérive normative provient essentiellement du fait que les hommes sont conscients d’un monde humain qu’ils souhaitent éventuellement transformer, souhait parfaitement compréhensible et probablement légitime, mais souhait inimaginable concernant le cosmos ou de façon plus générale le réel . La dérive normative constitue la  grande pollution des raisonnements menés dans le champ des sciences humaines. Encore une fois dérive bien légitime ou bien compréhensible, puisqu'ici le réel ce sont les hommes, Il convient toutefois de bien l'avoir en tête  si l’on veut élever la rigueur de nos raisonnements.

 

 

 

 

 

                                                                                                                           

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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 14:48

Mes lecteurs trouveront dans le présent texte, le résumé et les conclusions provisoires d'un travail que je mène par ailleurs,  et qui va donner lieu à une publication "papier". les habitués du Blog comprendront assez facilement, et ce malgré l'extrême contraction du texte. les autres, devront s'armer de patience, en lisant beaucoup  de mes articles publiés au cours de ces derniers mois.                                                   

L’idée de dette accompagne l’humanité tout au long de son histoire. Ses réalités matérielles peuvent varier : dette de vie, de sang, de travail, obligations diverses, monnaie. Son socle institutionnel aussi : endettement collectif ou individuel, caractère ,public ou simplement privé. Réalités matérielles et socle institutionnel qui sont l’un des moteurs les plus puissants de l’histoire. Lorsque la dette prend la forme monétaire, elle reste tout aussi primitive que la dette de vie envers les dieux. Et cette primitivité provient du fait que  la monnaie  aussi bien que les dieux n’est pas une construction humaine consciente et utilitaire, mais un fait social « dépassant » chaque individu , et fait social que nous avons appelé : « extériorité ».  Pour autant, parce que l’histoire est un processus de privatisation et d’occupation de l’extériorité par des entrepreneurs politiques, la monnaie est devenue un enjeu majeur : celui qui peut la fabriquer peut, dans un même geste, fabriquer de la dette, et se désendetter. Historiquement,  la monnaie fabriquée par le despote servira à se désendetter vis-à-vis des mercenaires qu’il emploie, et à produire la dette fiscale que les sujets auront à lui payer à partir des dépenses courantes des mêmes mercenaires. Le « circuit du Trésor » à la française est ainsi vieux de 5000 ans. Durant la plus grande partie du vingtième siècle, l’Etat français , par la soumission imposée à sa banque centrale, a pu dans un même geste, augmenter considérablement la dette fiscale de citoyens désormais pleinement monétarisés par la montée de l’économie et par la dépense publique, et se désendetter de sommes pharaoniques résultants des 2 guerres mondiales. Les despotes de l’antiquité savaient déjà cela.

Mais, la grande différence, est que durant une partie du vingtième siècle, celle qui va s’achever avec la loi du 3 janvier 1973, la loi d’airain de la monnaie a pu être fort intelligemment abandonnée. Ce qui était souvent très difficile aux époques antérieures où le métal, or ou argent, était aussi aliénant que les dieux. Avec les catastrophes financières déjà décrites, et que l’on analyse à tort comme de simples  crises de finances publiques. De fait, s’affranchir de la loi d’airain de la monnaie, était socialement aussi difficile, que de s’affranchir des croyances religieuses. Ce que ne voient pas suffisamment Reinhart et Rogoff.

La loi de 1973 est ainsi le retour d’un monde « enchanté par les dieux » : la loi d’airain de la monnaie rétablie,  rétablit aussi l’ordre antérieur. C’est que l’aliénation monétaire est intéressante pour au moins un groupe d’agents, ceux que nous avons appelé les rentiers. Aliénation toute relative, puisque de fait imposée aux seuls Etats, le secteur financier restant mécréant, et intéressé par les délices de la multiplication des signes monétaires produits par le dispositif LTRO de notre Banque Centrale Européenne. Avec néanmoins de possibles effets de contagion en boucle: les entrepreneurs politiques allemands, spectateurs de la noyade de leur propre banque centrale par le dispositif TARGET2, pourront ils maintenir la loi d'airain de la monnaie? Question pour l'avenir.

 

En attendant, et pout le présent, restons justes : rentiers et financiers n’ont pu rétablir seuls la loi d’airain de la monnaie, et le monde tel qu’il est devenu. De fait, la grande transformation du monde correspondait aussi à la volonté de repousser les murs du fordisme, et de s’acheminer vers de nouvelles solutions, et solutions qui ont aussi bénéficié de nouvelles grappes technologiques. Les entrepreneurs politiques qui vont construire les nouvelles banques centrales et les « états du monde » correspondants, furent donc sollicités par de nombreux groupes d’agents pleinement acheteurs de l’indépendance des banques centrales, et du retour de la loi d’airain de la monnaie. Le basculement d’un monde vers un autre, n’est pas une affaire simple à expliquer, et nous avons montré qu’il fallait se garder de tout travers moniste.

 

 

 

 

 

 

                              

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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 07:15

                                               

La question du statut des banques centrales n’est jamais évoquée dans le grand débat concernant la crise financière. Il faut pourtant rappeler, pour ne prendre que l’exemple français, que la banque de France, après avoir été nationalisée au lendemain de la guerre, fût entièrement soumise au Trésor jusqu’à la loi du 3  janvier 1973, loi qui devait  instaurer une stricte séparation et surtout une indépendance complète par rapport à l’exécutif. Texte qui devait être confirmé et durci dans le cadre du traité de Lisbonne (article 123).

S’affranchir de la dure loi d’airain de la monnaie

Conçue comme instrument de la reconstruction du pays, la banque centrale de l’après guerre,  allait affranchir la communauté nationale de contraintes jusqu’alors fixées par les croyances monétaires : oui, la monnaie n’est qu’une convention sociale puisque réellement créée  à partir de rien ; oui, la planche à billets, si elle est correctement manœuvrée permet de mettre fin à la loi d’airain de la monnaie. Pourtant dure loi – il est vrai- jusqu’alors ressentie à toutes les époques,  où l’affranchissement vis-à-vis du métal précieux, se soldait invariablement dans le drame ( Système de Law , Assignats, etc.). La gestion monétaire, habilement menée après la seconde guerre mondiale, que l’on soit en France ou ailleurs, a autorisé des investissements publics gigantesques- investissements dont on aurait tant besoin aujourd’hui- en mettant fin à la pénurie monétaire et aux taux d’intérêts associés.

De ce point de vue, l’indépendance aujourd’hui partout constatée des banques centrales, fût un cruel retour en arrière vers l’aliénation monétaire : l’inflation, pourtant disparue depuis longtemps – les années 60 qui précèdent l’indépendance furent beaucoup plus sages que celles qui suivirent -  faisant figure de diable pour les tenants de cette régression.

Bien  que la question de la dette publique ait disparu alors même que l’endettement était gigantesque au lendemain de la guerre, elle  va réapparaitre dès la proclamation de l’indépendance de la banque centrale

La régression indépendantiste

Désormais, il devient interdit aux banques centrales de créer de la monnaie au profit des Trésors, et donc, le recours à l’endettement ne passe plus par l’autorité des exécutifs qui fixaient les prix et les taux (généralement ces derniers  étaient  nuls). A l’inverse, désormais tout passera par un curieux marché aux caractéristiques suivantes : un groupe de banques va détenir le monopole d’achat de bons du Trésor (les fameux « Spécialistes en Valeurs du Trésor » -SVT-  de l’agence France Trésor pour ce qui concerne la France), et il deviendra interdit aux particuliers d’acheter directement, comme ils pouvaient le faire dans  le passé, des bons du Trésor. Situation qui correspondrait- pour donner un exemple simple - à celle d’un propriétaire de verger à qui il serait interdit de consommer sa propre récolte, laquelle pourrirait sur place,  et qui devrait acheter les fruits qu’il convoite,  à un groupe d’entreprises bien ciblé,  à l’exclusion de toutes les autres.

Situation, à tout le moins extraordinaire, qui fait émerger deux   marchés.  L’un sera celui de  la dette publique lequel consacrera le retour  au 19ième siècle, époque où il n’était pas devenu évident que la monnaie n’est qu’une convention sociale. Le  second, sera celui de l’épargne de nombreux ménages qui jusque là se contentaient d’acheter des bons du Trésor, directement auprès des organismes publics chargés de leur diffusion. Ils  achetaient de la matière brute (bons en directs) ; ils achètent désormais des produits plus complexes aux banques, qui se sont réservés l’achat de la matière première, qu’elles transforment en produits d’épargne.

La fin de l’autorité monétaire rétablit ainsi artificiellement la pénurie monétaire de jadis – comme à

l’époque des bases métalliques- et le coût qui lui est associé : désormais, il y aura un service de la dette publique qui représentera la charge d’intérêts d’une ressource, dont la rareté est une construction toute politique.

Le choix du gaspillage de fonds publics

Vu sous un autre angle, l’indépendance des banques centrales annoncée comme la seule mesure efficace de lutte contre l’inflation, correspond à un intense gaspillage de fonds publics : en interdisant le lien traditionnel entre le Trésor et la banque centrale, et en créant un marché monopolistique par ailleurs, le prix de la dette passe d’une valeur nulle à un prix positif. Cela correspond à 2, 5 points de PIB s’agissant de la France, et aujourd’hui – pour donner un exemple extrême - à 15 points de PIB s’agissant de la Grèce. Le gaspillage des ressources publiques est ainsi une obligation relevant de la loi, et plus encore, s’agissant de l’Euro-zone, de traités internationaux. Quant à la sempiternelle peur des marchés, elle n’est que la conséquence d’une construction politique, puisque ces mêmes marchés ont été politiquement construits.

A y regarder de plus prés, on peut se demander, si l’indépendance des banques centrales relève de ce qu’on appelle la  montée du libéralisme, ou à l’inverse, procéderait  plutôt d’un hold-up hélas planétaire. Les libertariens ont raison : la loi – en France celle du 3 janvier 1973- n’est que le résultat de la violence de quelques uns, bien décidés à prendre en otage l’ensemble de la population. A un moment où les dettes souveraines deviennent insupportables par l’effet d’un second – voire d’un troisième - hold-up à l’intérieur du premier (il fallait, parait-il, «  payer » pour sauver les banques en 2008, et il faudrait repayer aujourd’hui pour ces mêmes entités présentées comme victimes de la situation grecque)  qui viendra nous libérer ?

 

                                                                                             

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 09:19

 

Août 2011 : la grande crise des années 2010 vient de fêter son quatrième anniversaire et menace à nouveau le système bancaire. Ce ne sont plus les crédits hypothécaires américains qui sont le déclencheur d’un nouveau stade dans l’implosion du système financier, mais bien plutôt les dettes publiques en particulier européennes, et celles -plus particulièrement encore- de sa région la plus fragile : l’euro-zone. Le diagnostic global sur les causes ultimes de la grande crise ne change pas : continuer le fordisme des 30 glorieuses par d’autres moyens, supposait la mise en place des autoroutes de la finance mondialisée, et la fin d’une émission monétaire par des banques centrales contrôlées par les Etats. Le résultat de trente années de travail mené à l’échelle mondiale fût  l’émergence d’une finance gigantesque. C’est  l’implosion – par étapes – du monstre financier qui nous est offert en spectacle. Les 4 premières années de la grande crise ont permis de sauver – sans le réformer-  le système financier en s’appuyant sur les Etats. Le quatrième anniversaire révèle - à nouveau - l’insolvabilité de ce même système, en raison de la saignée imposée aux Etats dans leur course au sauvetage financier.

Agir sur les Etats : fin ou moyen ?

 Fait qu’il faut bien comprendre malgré les explications brumeuses rencontrées dans les médias : le risque de défaut des Etats, se traduit par des bilans bancaires devenus explosifs, tant les actifs sont encombrés de titres publics. Et si une bonne partie du « banking book » se contracte, alors les actionnaires peuvent se faire des soucis, tandis que les clients dont les comptes se trouvent au passif, peuvent être tentés par un « bank run » beaucoup plus rude que celui observé en 2008. Il faut donc bien comprendre que sauver les Etats n’est que le moyen, dont la fin première est de sauver le système financier tel qu’il est. Les banques sont moins malades des Etats que les Etats ne le sont des banques, et cette correction, dans les explications vendues traditionnellement par les médias et leurs invités, est bien confirmée par les décisions de ce mois d’août : La BCE se met à acheter de la dette italienne, non pas pour sauver l’Italie, mais pour sauver le système bancaire, en particulier français.

La rente et l’Etat- providence

Il existe une traduction politique de la crise, traduction compréhensible à partir du paradigme de ce blog. La continuation du fordisme par d’autres moyens, était moins l’abandon du « social –clientélisme » (l’Etat- providence) que sa recomposition : le revenu est substitué par du crédit, qui devient lui-même support de produits d’épargne (titrisation généralisée), mais aussi substitué par des marchandises importées moins coûteuses (mondialisation). Recomposition lisible dans le compte des Etats. Le service de la dette, qui pouvait ne pas exister lorsque les banques centrales étaient aux ordres des ministres des finances, devient, avec l’indépendance des banques, et  en mondialisation, un poste de plus en plus important, et simultanément la matière première de base de l’industrie financière et de sa clientèle, composée aussi de classes moyennes traditionnellement clientes privilégiées du « social –clientélisme ». Curieusement, il n’est pas excessif de dire qu’une  partie de la rente financière payée par les Etats au titre de la dette, est d’une certaine façon redistributive comme le sont d’autres outils plus classiques de l’Etat providence. La mémoire de la répression financière sur la petite épargne – notamment les bons du Trésor achetés en direct  au « bureau du Trésor »- amputée d’un taux négatif au temps des 30 glorieuses, est encore présente dans les esprits. Et cette petite épargne n’est devenue profitable qu’avec le démantèlement du couple Trésor / banque centrale. Démantèlement qui correspond avec quelques années de retard à la fin de l’inflation et au début d’une histoire grandiose : celle de la dette.

La traduction politique de la crise, simple en théorie n’est pas simple en pratique, et complexifie considérablement le fonctionnement des marchés politiques.

 Simple en théorie puisqu’au fond l’enjeu serait le choix de la rente ou celui  du « social- clientélisme » : les entrepreneurs politiques réputés de droite doivent sauver les banques et la rente correspondante en rapetissant l’Etat- providence, ce qui se passe à peu prés partout en Europe aujourd’hui ; et les entrepreneurs politiques réputés de gauche doivent nationaliser le système financier – à bon compte puisqu’il ne vaut que des dettes- pour maintenir l’Etat providence et supprimer le coût de la dette.

Difficile en pratique, puisque selon notre paradigme il existe toute une gamme d’électeurs qui sont à la fois consommateurs de produits d’épargne dont la matière première est la dette publique, et de services de l’Etat providence traditionnel : parce que dans la classe moyenne bénéficiaire de l’Etat providence il y a aussi des épargnants, entrepreneurs politiques de gauches et entrepreneurs politiques de droite deviennent des marchands d’eau tiède. Ceux dits de droite, ne peuvent pas ouvertement saigner l’Etat- providence, et ceux dits de gauche ne peuvent pas ouvertement procéder à « l’euthanasie des rentiers ». Avec comme produit associé à ce dilemme, l’apparition de fractures à l’intérieur des grandes entreprises politiques face à la gestion de la grande crise, et un sous produit : l’émergence grandissante de partis dits populistes. Partis populistes patrimoniaux (identités, valeurs, etc.),  mais aussi –et sans doute aussi dangereux – partis populistes de séparation (contestation des unités nationales).

 Un nouvel Universel comme socle des euro bonds 

S’agissant de la gestion européenne de la grande crise, l’eau tiède consiste à répéter dans l’idée de fédéralisme, l’aventure des passagers clandestins du navire euro. La drogue nouvelle , les « euros-bonds » se substituant à l’ancienne, l’euro. De quoi permettre le rétablissement des débiteurs, les Etats, et ainsi remettre sur pieds les créanciers, le système financier. A cet égard, notons ici qu’entrepreneurs politiques de droite et entrepreneurs politiques de gauche ne sont  plus identifiables et utilisent la même eau supposée miraculeuse : les euro-bonds  apparaissent ainsi comme « La solution » au problème de l’euro-zone.

Le paradigme général de ce blog nous permet de comprendre que le nouveau bateau risque de ne jamais être lancé. Et ce même si la violence de la crise déchainera beaucoup d’énergie pour tenter sa construction au cours des mois à venir.

Les entrepreneurs politiques ont bien compris que la dette commune supposait le passage au fédéralisme. Et ce n’est pas parce que l’Europe, au sens institutionnel, ne connait aucun endettement, lequel lui est à ce jour juridiquement interdit,  que l’on pourra lancer de la dette européenne avec le classement triple A. Il faudra en effet que le futur débiteur soit crédible, et qu’à ce titre, il dispose de ressources futures, c'est-à-dire d’un budget,  qui soit d’une autre dimension que celle d’aujourd’hui. Il faut insister sur ce point car la tentation sera grande de créer de faux euro-bonds gagés sur les Etats tels qu’ils sont. Devant la difficulté à faire naître un réel impôt européen, les entrepreneurs politiques, dans l’urgence,  risquent- en effet - d’essayer de noyer les dettes nationales dans une dette européenne gagée sur les fiscalités nationales. Une telle attitude ne permettrait –tout au plus- que de gagner quelques mois, tant il est vrai que les marchés ne se tromperont pas, et verront dans la nouvelle dette, des points d’appui aussi inquiétants que les Trésors grec, Portugais, italien, etc.… Derrière la dette européenne se cacherait de la mauvaise dette, comme aujourd’hui certains doutent des contrats d’assurance- vie reposants sur des dettes publiques douteuses.

Inutile de détailler et d’aller plus loin : il faut, dans le langage de ce blog un nouvel « universel » au dessus des anciens Etats, lesquels sont tous parvenus au stade démocratique de leur grande aventure.

Curieuse situation : pour se reproduire au pouvoir, les grandes entreprises politiques européennes doivent créer un impôt européen, et donc partager ce qui de tout temps, fût la matière première de base du pouvoir. Lorsque les Etats ne sont pas parvenus au stade démocratique, une telle situation est envisageable et s’est historiquement vérifiée : les entrepreneurs politiques partagent la prédation, et créent un espace de solidarité entre eux vis-à-vis des peuples exploités. Ce fût souvent le cas des empires en expansion. Cela peut aussi être le cas fort particulier des USA ou les Etats connaissent -dès leur naissance - le stade démocratique avec des entrepreneurs politiques qui vont rapidement créer un Etat fédéral.

S’agissant de l’Europe la situation est fort différente : le pouvoir est partage - toujours renégociable- de la prédation entre entrepreneurs politiques et groupes d’électeurs. L’élection étant elle-même accord mutuellement avantageux, entre ceux qui vont accéder à la conduite de l’universel, et ceux qui vont bénéficier de ses bienfaits par des prestations ou lois opportunes, contreparties de la prédation fiscale. Cette situation où « chacun peut voler tous les autres » par le biais d’élections, à été acquise au terme d’une lutte historique très longue et très difficile. A ce titre, elle reste dans les consciences particulièrement légitime en ce qu’elle apparait idéologiquement, comme la quête rationnelle d’un intérêt général. Et c’est cette idéologie fondamentale qui permet à la société de simplement exister et de se reproduire : elle est ce que d’autres appellent le « capital social » de la nation.

La construction européenne, pourtant  jusqu’ici obtenue sans la création d’un nouvel Etat au dessus des autres, a déjà largement contribué à l’évolution du fonctionnement des Etats  adhérents. La conjonction du stade démocratique des Etats et du fordisme avait engendré leur grossissement, ce que certains appellent « l’Hyper-Etat ». Mais la crise du fordisme, et sa continuation par d’autres moyens, le transforme profondément, notamment en Europe : recul du secteur public avec « concurrence libre et non faussée » ; indépendance des banques centrales avec fin des souverainetés monétaires, et des privilèges qui lui étaient associés, en termes d’investissements publics indolores ; multiplication considérable des autorités administratives dites indépendantes, notamment dans le secteur financier ; affaissement des derniers fossiles du holisme ancien qui existait encore dans l’idéologie de la raison et du contrat social au profit de la montée des émotions, et  du chacun pour soi régional, et au détriment d’un Etat central trop lointain ; etc. Et Transformation qui a abouti à ce que certains appellent le stade de « l’Hypo-Etat ». Encore Hyper mais déjà Hypo,  sa logique de fonctionnement est largement questionnée, d’où la déstabilisation des grandes entreprises politiques traditionnelles qui se trouvent contestées. Parce que la gestion de la crise est encore, par les entrepreneurs politiques, le choix dangereux et redouté du système financier contre les Etats, l’ensemble de la zone euro apparait -selon le mot d’Hubert Védrine- devenue « un espace disciplinaire de surveillance et de sanctions ». Avec parfois des situations invraisemblables aux yeux d’un historien : une banque centrale, la BCE, organisme a-national, vient en plein mois d’Août,  donner des ordres à un Etat souverain (Italie) lequel devra rendre des comptes dans quelques semaines…

Le mirage des euro bonds

C’est dire que dans un tel contexte ; la négociation entre entrepreneurs politiques européens aux fins de construire le fédéralisme relève de l’utopie.

Avant même de naitre, le futur universel bricolé en toute hâte, n’a au-delà de sa non légitimité historique – faut-il rappeler qu’un Etat véritable est le produit d’ une histoire pluri séculaire ?- qu’une réputation sulfureuse : il faut sans cesse sacrifier la cohorte des électeurs médians – donc risquer de perdre les élections - par recul de la dépense publique, et par delà contracter une demande globale qui ne peut plus se sublimer en débouchés extérieurs en raison de l’impossible manipulation monétaire, avec ses conséquences en termes de chômage . Certes, encore une fois, la protection sans nuances du système financier protège aussi l’électeur médian petit épargnant. Mais qui sait aujourd’hui que la protection de la petite rente de la classe moyenne, par exemple l’assurance vie qui ne débouche sur aucun investissement réel,  à pour contrepartie le déficit public dont se gave la finance avant redistribution ? La classe moyenne n’est ainsi pas prête à entendre que la protection de son épargne passe par le laminage de l’Etat providence. Et elle restera d’autant plus réservée  que les médias entretiennent la plus grande confusion sur la crise.  Jadis, en fordisme triomphant, on se contentait du grossissement de l’Etat providence, et on acceptait qu’une épargne puisse être assortie de rendements négatifs. La prolongation du fordisme par d’autres moyens, à pu faire illusion pendant de nombreuses années : maintien relatif de L’Etat-providence, abandon de l’inflation et épargne positive, sans évidemment constater la rapide dégradation des finances publiques qui activées par un Trésor, désormais emprunteur au taux du marché, procure le rendement positif de l’épargne. L’actuelle grande crise met à nue la nouvelle réalité : entre rente improductive  et Etat providence il faut choisir. Et aux entrepreneurs politiques de faire le choix – extraordinairement difficile - qui leur permettra de se maintenir au pouvoir. En attendant, spectateurs d’une contraction de l’Etat providence , les membres de la cohorte des électeurs médians, aussi très mal informés,  voient dans un Bruxelles accoucheur du futur universel, le bouc émissaire de leurs problèmes. Ils n’attendent donc rien de bon du futur nouveau-né.

Et il est vrai qu’une fois né, la gestion du premier dossier, celui des  euro bonds , ne sera pas la promenade de santé de l’euro des années 2000. S’ils devaient naitre, les euro bonds ne seraient pas – hélas - l’équivalent de la drogue euro. Parce que reposant sur une fiscalité désormais européenne, il faudra gérer celle-ci : qui va payer ? Mais aussi selon quels critères la manne - levée par  l’agence bruxelloise de la dette qui serait créée  - sera répartie entre les Etats devenus partiellement des régions ? Car il est clair qu’on ne pourra laisser les Etats plonger leurs mains dans la nouvelle dette, comme on a laissé les banques de tous les pays multiplier les euros dans les années 2000. Le coût des comportements excessifs devenant rapidement insupportables, en termes de taux et de couverture fiscale payée par tous.

De tels problèmes n’existaient que  modérément  dans les vieux Etats parvenus au stade démocratique : souvent , une grande Histoire pluri séculaire confirmait, avec autorité, que les  « régions » faisaient bien partie de la « nation »,  et nul ne s’opposait à ce que la fiscalité puisse venir en aide aux régions en difficulté. Mais problèmes néanmoins – depuis quelques années - de plus en plus affirmés avec la disparition des dernières traces du holisme ancien: la nation s’effrite et les populismes patrimoniaux ou de séparation (Italie, Belgique, Espagne, Grande Bretagne, etc.) combattent déjà la redistribution entre régions, voire entre groupes ethniques. Comment dès lors envisager, que la Grèce devienne simple région d’un nouvel ensemble, alors que les parties qui le constituent contestent elles même leur propre solidarité interne ? Comment imaginer un fédéralisme européen alors même que les solidarités nationales commencent à s’effriter ?

En sorte qu’il est probable que la négociation portant sur le fédéralisme sera vite bloquée par la prise de conscience des entrepreneurs politiques, du risque de se trouver rapidement évincés par les populismes. Et comme il faudra – malgré tout -  encore gagner du temps, il n’est pas impossible qu’un accord puisse être trouvé non plus sur l’impossible fédéralisme, mais sur la monétisation de la dette, ce qui suppose bien sûr la fin de l’indépendance de la banque centrale….et le début d’une nouvelle histoire monétaire… parallèle à une large modification des parts de marchés, ou/et des positionnements stratégiques, entre entreprises politiques européennes.

 

 

 

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 13:46

                                                   

Le monde du marché généralisé et de la démocratie représentative tel qu’imaginé par Fukuyama comprend 3 catégories d’acteurs : le groupe des entrepreneurs politiques, celui des entrepreneurs économiques, et celui des citoyens/ salariés/ consommateurs/ épargnants (le « CSCE »).

Les producteurs de l’universel

Le premier groupe est constitué d’acteurs en concurrence  pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animés par un intérêt privé : le goût du pouvoir, ils professionnalisent une fonction et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre juridique général. A ce titre, il y a  travail classique d’utilisation de la puissance publique à des fins privées. L’objectif privé est la conquête ou la reconduction au pouvoir, utilité pour laquelle il faut supporter et reporter un ensemble de coûts : programmes se transformant en textes, se transformant eux-mêmes en impôts/dépenses publiques , ou se  transformant en redistribution des niveaux de satisfaction des divers agents relevant du monopole étatique. La démocratie ne change pas fondamentalement les données du problème puisque la puissance publique ne peut-être que ce qu’elle a toujours été : un monopole. Il y a simplement concurrence à partir d’un appel d’offres : quels entrepreneurs auront la charge de la promulgation des textes qui s’imposent à tous et sont donc bien œuvre d’une entreprise monopolistique à savoir l’Etat ? Un probable  moyen de limiter l’utilisation de la puissance publique à des fins privés serait l’interdiction de la professionnalisation de la fonction politique. Un interdit passant par un texte, on voit mal pourquoi les entrepreneurs politiques adopteraient une stratégie allant contre leur intérêt de reconduction, sans limite,  au pouvoir. En démocratie représentative la  professionnalisation  de la fonction politique est ainsi devenue un fait quasi hégémonique. Avec une nouveauté, qu’il convient de souligner par rapport à la forme antérieure de l’aventure étatique : les entrepreneurs politiques de l’âge démocratique, cessent de masquer l’accaparement de la puissance publique à des fins privées par la figure du divin, ou celle du héros souvent tyrannique, et ne sont plus que de simples et paisibles  gestionnaires d’une entreprise profane appelée Etat. D’où le glissement du « politique » en « bonne gouvernance » et l’idée associée selon laquelle il n’y aurait plus besoin d’un Etat pesant  surplombant tous les acteurs.

Les biens ainsi produits par l’entreprise Etat, les « règles du jeu social », parce qu’universelles par nature, peuvent ainsi apparaitre comme porteuses d’un intérêt général. Et la confusion est vite établie : les entrepreneurs politiques auraient ainsi la lourde mission de produire de l’intérêt général, alors qu’ils doivent surtout veiller à un programme de conquête du pouvoir, ou de reconduction au pouvoir. De fait,  les textes sont toujours des compromis entre acteurs ou groupes d’acteurs aux intérêts divergents, le pouvoir étant donné à ceux pour qui ces compromis concernent positivement, réellement ou imaginairement,  une majorité d’électeurs. Nul intérêt général, impossible à définir, ne peut être lu dans un texte, qui par nature, fixant le champ des possibles, est nécessairement fait de contraintes que beaucoup voudraient enjamber et dépasser.

Les producteurs de biens économiques

Le second groupe est constitué d’acteurs en compétition entre eux sur le marché des biens économiques. Les entrepreneurs économiques ont plus de difficulté que les entrepreneurs politiques à s’exprimer avec conviction sur l’idée d’un intérêt général dont ils seraient les producteurs. C’est que les biens économiques ne surplombent pas la société comme le fait son « système juridique ». La baguette de pain du boulanger ne surplombe pas les acteurs comme le fait le code civil. Pour autant, ils disposent d’un outil théologique exprimant la fiction d’un intérêt général : la théorie économique. Cette dernière, prétend enseigner que mus par des intérêts particuliers, les entrepreneurs économiques fabriqueraient un intérêt général : la fameuse main invisible de Smith. Certains en déduisent d’ailleurs que le paradigme de l’économie, s’il était  suffisamment répandu, permettrait  de se passer de cet universel qu’est l’Etat. Le monde pouvant ainsi passer de son âge politique à son âge économique. Et avec lui le passage de l’Etat- nation à la mondialisation… L’Universel ultime - celui de la fin de l’histoire, une histoire qui fût si difficile pour le genre humain - étant l’économie, comme instance bienfaitrice, et réconciliatrice de toute l’humanité.

La compétition sur le marché des biens économiques passe aussi par des interventions sur le monopoleur qui fixe les règles du jeu : il faut « capturer »  la règlementation et se faire aider par les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs d’une «  haute fonction publique » pour gagner des parts de marché, être protégés contre des agresseurs économiques, voire pour créer de nouveaux marchés.  Le politique  devenant l’art de continuer le jeu de l’économie par d’autres moyens. A charge du politique de bien vendre la règlementation sur le marché politique où il rencontre, en démocratie,  régulièrement les électeurs. Ce qu’il faut simplement constater à ce niveau c’est que d’autres intérêts privés, ceux des entrepreneurs économiques utilisent à l’instar des entrepreneurs politiques les outils de la puissance publique aux fins de satisfaire leurs intérêts.

Les citoyens/salariés/consommateurs/épargnants

Le troisième groupe est peut être davantage hétérogène. Il s’agit de tous les acheteurs de biens politiques d’une part, et de biens économiques d’autre part. Porteurs de statuts multiples et pour l’essentiel : citoyens, salariés, consommateurs, épargnants, (on les appellera dorénavant les « CSCE »), ils peuvent être en compétition entre eux (groupes d’intérêts), voire connaitre des conflits de statuts, lesquels ne sont pas toujours réductibles à un ensemble de cercles concentriques. La même personne étant le plus souvent appelée à valider/supporter des rôles différents, Il peut exister  des temps historiques où les CSCE connaissent une grande dissociation : l’intérêt du salarié est dissocié de celui du consommateur ;  l’intérêt du citoyen est dissocié de celui de l’épargnant ; etc. Mais il peut être des temps historiques où plusieurs de ces intérêts, voire tous vont dans le même sens.

La conjonction présente du marché et de la démocratie représentative fait des CSCE un groupe apparemment aussi important que les deux premiers. Parce que clients sur le double marché politique et économique, les entrepreneurs qui leur font face,  doivent en principe les satisfaire. La réalité est toutefois infiniment plus complexe : les CSCE peuvent comme les entrepreneurs politiques « capter » la réglementation en achetant avec leurs voix, des dispositifs avantageux comme salariés ou consommateurs, ce que certains appellent le « social- clientélisme ». En ce sens ils sont comme les autres acteurs (entrepreneurs politiques et économiques) attirés par l’utilisation de l’universel afin de satisfaire leurs intérêts privés. L’universel, donc le monopoleur ou l’Etat, est ainsi un champ de bataille important entre les 3 groupes d’acteurs. Dans un monde dit postmoderne, faisant valoir ou masquant des intérêts privés, ils cessent d’entrer en conflit sur la base d’idéologies pour ne s’engager que sur des arguments issus de la raison. D’où la très forte  odeur de  théorie économique dans les discours et débats qui animent le monde. Chacun réduisant l’analyse de l’interaction sociale à une physique sociale, les simples corrélations entre faits - inflation, croissance, chômage, échanges extérieurs, salaires , productivité, etc. - devenant d’indiscutables causalités sur les tables de négociations. Avec de possibles moments « TINA » (« There Is No Alternative »). En sorte que si, jadis, le marxisme pouvait selon Jean Paul Sartre  être « l’horizon indépassable de notre temps » la théorie économique semble pouvoir aujourd’hui lui être substituée.

Mais le jeu social se complexifie aussi en raison des processus de dissociation entre les 4 statuts évoqués. Et dissociation qui fera le miel des entrepreneurs politiques et économiques. Avec la possibilité de passer d’une relation marchande toujours  éphémère, à celle d’une collaboration plus poussée, ce qui se traduira par une forme dégradée de démocratie : l’oligarchie. Toutes choses qui méritent davantage d’explications.

Mouvement des intérêts et bouleversement des compromis

L’articulation des trois groupes précédemment définis, est nécessairement instable en raison du caractère toujours éphémère des compromis passés. Et instabilité aussi déterminée par le manque d’homogénéité des intérêts à l’intérieur de chacun d’eux. Le groupe des entrepreneurs économiques, est probablement le plus éclaté en raison de cette guerre de tous contre tous qu’est la concurrence économique. Par nature, il est plus ouvert, car  les marchés se sentent parfois à l’étroit à l’intérieur d’une structure qui s’est souvent constitué comme Etat- nation hérissée de frontières. Les entrepreneurs économiques sont ainsi amenés à discuter de ces barrières à l’entrée/ sortie que sont  les frontières. Certains voulant être protégés, d’autres souhaitant le grand large. Les négociations qui s’ensuivent avec les entrepreneurs politiques ne peuvent laisser de côté la question monétaire que ces derniers ont historiquement toujours disputée aux entrepreneurs économiques. Si le sous groupe des entrepreneurs économiques souhaitant l’ouverture et la fin de l’Etat- nation l’emporte, il affronte durement les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs de la « haute fonction publique », et exige une modification globale des règles du jeu : diminution des droits de douane, adoption des standards internationaux en tous domaines, libre convertibilité monétaire et libre circulation du capital, abandon des pouvoirs monétaires détenus par l’Etat, etc. Autant d’exigences qui ne peuvent être satisfaites si les entrepreneurs politiques en paient le prix sur les marchés politiques : la non reconduction au pouvoir… Sauf s’il y a bien dissociation des intérêts chez les CSCE d’une part, et passage aisé du statut d’entrepreneur politique à celui d’entrepreneur économique d’autre part. Circonstance qu’il nous faut brièvement étudier.

La forme démocratique de l’Etat, charrie encore les vestiges de la forme antérieure où la figure du divin ou du héros, est devenue  « patrie » encore suffisamment sacralisée, pour engluer le citoyen dans une infinité de devoirs, dont parfois celle du sacrifice suprême. Le passage du politique à la simple « bonne gouvernance » fera transmuter  le citoyen supportant des devoirs au profit de l’individu cherchant à « capturer » la règlementation à son avantage. Il copie ainsi les entrepreneurs économiques même si le « capital social » dont il dispose en fait un lobbyiste moins performant.

Parce que moins citoyen, la réalité lui apparait plus émiettée. Et parce que moins citoyen d’un « bloc Etat- nation » dont il  conteste la légitimité, il ne se représente plus le système économique comme le ferait un keynésien, c'est-à-dire un circuit. Même dépourvu de culture économique, pour lui l’économie est moins un circuit qu’un ensemble de marchés. Changer de statut et passer du citoyen à l’individu c’est aussi changer la vision que l’on a sur le monde. Le citoyen devenu individu, peut lui aussi vouloir l’ouverture sur le monde, il apprécie les marchandises étrangères moins couteuses, une épargne assortie d’un taux de l’intérêt positif, etc. Et s’il existe une contradiction entre l’intérêt du salarié et celle du consommateur, il peut capter une réglementation compensatrice de celle qui sera accordée aux entrepreneurs économiques mondialistes. Dans un monde qui génère des gains de productivité tout en restant fermé dans l’Etat- nation, la dissociation entre le statut de salarié et celle de consommateur n’est guère envisageable durablement. Historiquement la crise de 1929 est celle d’une dissociation que les entrepreneurs politiques ont du réparer en édifiant la sociale démocratie. Il est probable que le citoyen devenu individu ait une grande conscience de la dissociation majeure qui existe entre le statut de salarié et celle de consommateur. Peut-être fait-il aussi un lien entre l’emploi qu’il trouve trop rare et une finance gigantesque qui élargit l’éventail des rémunérations et développe l’approfondissement des situations rentières. Mais ces prises de conscience ne l’inviteront pas à acheter aux entrepreneurs politiques un dispositif réglementaire rétablissant davantage de cohérence. Et ce d’autant qu’il est lui-même bénéficiaire d’une rente – le social- clientélisme – qui se nourrit encore de la rente : déficit public, CADES, ACOSS, etc. Les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs de la haute fonction publique  restent des personnages fondamentaux malgré la contestation des autres groupes qui eux-mêmes sont en conflit entre eux. « L’universel » se trouve sans doute de plus en plus décentré et souffre de déficit de cohérence, ce que certains appelleront la crise de l’Etat, il reste pour autant le lieu d’affrontement qu’il a toujours été et le demeurera. L’ Etat est ses entrepreneurs sont toujours présents et ce même si dans le monde des apparences leur retrait semble constaté. Ainsi parce que le citoyen est progressivement devenu individu dissocié, les entrepreneurs politiques ne paient pas nécessairement le prix électoral des nouvelles réglementations achetées par les entrepreneurs économiques.

Bouleversement des compromis et émergence d’une forme oligarchique d’Etat

Mais un autre argument peut intervenir : la grande porosité qui va se créer entre les 2 groupes d’entrepreneurs, et grande porosité qui va dégrader la démocratie au profit de l’oligarchie. Si la capture de la réglementation, par exemple celle qui autorisera la mondialisation, se fait souvent par le harcèlement du régulé sur le régulateur, par exemple celui des 15000 lobbyistes de Bruxelles sur les instances de décision correspondantes, elle peut aussi s’opérer de façon plus radicale : la fusion du régulateur et du régulé. Ici le producteur/détenteur de l’universel, c'est-à-dire l’entrepreneur politique, « part avec la caisse » et devient entrepreneur économique. La France constitue un modèle de cette fusion. Mais le même résultat peut être obtenu en parcourant le chemin inverse : le régulé devient le régulateur et  ainsi « ouvre la caisse » au profit de toute une profession. Les USA constituent un modèle de ce second type de fusion. C’est bien évidemment dans ce qui à toujours constitué le point d’intersection entre intérêts politiques et intérêts économiques que ces fusions sont les plus emblématiques et les plus fondamentales : le système monétaire et financier. Ainsi  grandes banques et banque centrale sont en France dirigées par de hauts fonctionnaires. Ainsi aux USA, le Trésor lui-même et la banque centrale sont généralement dirigés par un banquier.

Porosité par harcèlement, ou mieux par fusion, permet aux deux groupes d’entrepreneurs de se dégager partiellement et progressivement des contraintes de l’âge démocratique de l’aventure étatique. C’est que le coût politique de la capture de la réglementation, déjà diminué en raison de la dissociation du groupe des CSCE, diminue encore si les entrepreneurs politiques peuvent connaitre un prolongement de carrière dans l’aventure économique : la perte des commandes de l’universel peut être point de départ d’une activité autrement rémunératrice. D’où la naissance d’un groupe social en apesanteur, groupe aidé dans ce nouveau statut par le développement du mondialisme. Avec en conséquence le passage du stade démocratique vers un stade plus proche de l’oligarchie. Ce que certains évoquent en utilisant l’expression de   « surclasse ».

Bien évidemment le fonctionnement des marchés politiques s’en trouve transformé. Souvent duopoles avec barrières à l’entrée très élevées, la quête de l’électeur médian avait déjà rétréci la distance entre les programmes des deux grandes entreprises que l’on trouvait souvent dans l’âge démocratique des Etats. La porosité puis la fusion ne peuvent que renforcer l’étroitesse de l’éventail de l’offre politique, avec une difficulté de plus en plus grande à distinguer une droite d’une gauche, et au final le sentiment de grande confusion… avec toutefois alignement général sur les impératifs de l’économie. Alignement qui n’est que la conséquence logique du processus de fusion en cours : entrepreneurs politique et entrepreneurs économiques qui étaient en même temps citoyens ne sont plus que des « individus désirants » pataugeant dans mille conflits d’intérêts ou délits d’initiés . Et alignement qui développe aussi des effets pervers : les CSCE les plus éloignés d’une possible intégration dans le groupe des oligarques s’organisent en dehors du duopole classique- les partis ayant vocation à gouverner- et deviennent clients d’entreprises politiques nouvelles, étiquetées sous le label de partis contestataires, ou « populistes ».

En mondialisation les Etats et leurs entrepreneurs ne disparaissent pas. Il y a simple transformation de leur rôle. Et cette altération passe par une certaine fin de l’âge démocratique au profit de l’émergence d’un stade oligarchique avec une utilisation de la contrainte publique à des fins privées davantage réservée à un petit groupe d’individus. Pour l’immense majorité, les droits de l’homme semblent se rétrécir à leur définition libérale : vie, liberté, propriété , en abandonnant doucement des droits que l’âge démocratique avait permis d’engendrer.

Le présent texte se voulait simplement analytique et ne propose aucune voie ni aucune solution. Il se veut simple grille de lecture du réel. Ou simple contribution à la connaissance d’un monde qui ne cesse de se transformer : non, monsieur Fukuyama, l’histoire n’est pas terminée.

 

 

 

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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 07:09

 

Les réactions au sondage de l’IFOP consacré au protectionnisme et au libre échange (20 Mai 2011) sont nombreuses et souvent négatives. Ainsi un article du Monde en date du 30 juin dernier s’organise autour d’un titre fort significatif : « Absurde démondialisation- Refusons la préférence nationale économique ».

Nous voudrions souligner ici que la démondialisation ne signifie pas nécessairement la fermeture et la déconnexion vis-à-vis du reste du monde. Elle signifie simplement une économie mondiale plus respectueuse des hommes et de leur environnement.

Dans le cadre des anciens Etats-nations, la compétition et la « destruction créatrice » chère  à Schumpeter, les perdants n’étaient pas abandonnés par un Etat providence financé par les gains de productivité. Dans le nouveau cadre de la mondialisation, le travail -à grande échelle- de destruction créatrice perd de sa légitimité, puisque d’une part le filet de sécurité antérieur est attaquable par les marchés, et que d’autre part, le déficit de régulation mondiale donne libre cours au mercantilisme le plus brutal : arme monétaire, paradis fiscaux, conditions de travail inacceptables, etc. les perdants deviennent ainsi des inutiles au monde, et des inutiles qui ne peuvent plus vraiment s’exprimer et exiger des compensations, puisque vivant au sein d’un Etat lui-même en difficulté. Les perdants risquent en effet de le rester, et personne ne peut sérieusement croire que les habitants du Péloponnèse équipés de leurs contestés euros,  rivaliseront - même à moyen terme - avec ceux de Shanghai . Le combat est tout simplement inégal. A ce titre, il n’est pas  souhaitable, ni même moralement acceptable.

De fait, la mondialisation est une belle histoire racontée aux enfants. La réalité est que nous assistons à l’émergence de nouveaux Etats qui entendent bien profiter d’une dérégulation généralisée pour se développer. La mondialisation authentique supposerait l’affaissement de tous les  Etats et la naissance d’organisations de régulation planétaire, donc complètement a- nationales. Force est de constater qu’il s’agit d’une utopie, et les grandes instances de régulation (FMI, BIT , OCDE, etc.) sont internationales et le resteront longtemps puisque les seules transformations envisagées ne concernent que le poids de chaque Etat dans les conseils d’administration. Constatons aussi que la seule instance a nationale de quelque importance est La BCE…laquelle voit son action de plus en plus durement contestée.

Démondialiser consiste simplement à prendre conscience, que ce qui s’avère être  une fausse  mondialisation, est une impasse pour l’humanité toute entière. Les déséquilibres majeurs qu’elle entraine doivent être corrigés, non pas par une fermeture inacceptable et le climat d’agressivité mimétique qu’elle peut entrainer. Il s’agit à l’inverse, d’introduire l’idée que les échanges entre nations doivent être équilibrés. Et ce n’est pas parce que la destruction créatrice est plus efficace ici qu’elle doit développer du chômage et des exclusions là. En clair, les plus efficaces ne doivent pas siphonner la demande globale de ceux qui le sont moins, et qui de ce fait sont victimes. Et les victimes ne doivent plus être vilipendées : la productivité est aussi un trait culturel, et toutes les cultures sont respectables. Il est ainsi inacceptable de demander aux grecs de devenir l’équivalent des allemands.

Aussi,  l’équilibre des échanges dans une économie mondiale, suppose de pouvoir imposer à l’excédentaire-  qui au nom de la liberté des échanges siphonne les demandes globales des moins efficaces-  des mesures propres à la réduction de son excédent : hausse des salaires, réévaluation de sa monnaie,  taxes à l’exportation, etc. Ce qui n’empêche évidemment pas les moins efficaces de s’améliorer, pour éviter une dégradation des termes de l’échange . Dispositif  d’équilibre développant aussi d’autres conséquences. Par exemple, celle d’une baisse du volume du commerce international en raison de la diminution des échanges, entre filiales d’une même entreprise, ne bénéficiant désormais plus de  gains à l’échange fabriqués sur d’inacceptables différences. De quoi reconstruire le corps des ses institutions démembrées que sont devenues les entreprises en mondialisation. Et de quoi aussi diminuer la pression sur un environnement fatigué par des transports inutiles et moralement contestables.

Keynes avait pensé à cet équilibre nécessaire d’une économie mondiale. Conscient du chaos provoqué par la guerre des monnaies dans les années 30, et la montée du protectionnisme qui lui était associé, il militait pour une régulation mondiale qui ne soit pas la mondialisation d’aujourd’hui. Il est temps de revenir sur les projets qu’il défendait à Bretton-Woods.

Dernier point : l’équilibre des échanges n’est en aucune façon l’argument de la préférence nationale souvent évoquée pour d’autres motifs.

                                                                                Jean Claude Werrebrouck

                                                                            Membre fondateur de l’Association            

                                                                "Manifeste pour un débat sur le libre-échange"

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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 18:21

 

L’Irlande qui représente 2% du PIB de la zone euro consommait cet automne 25% des nouvelles liquidités émises par la BCE. Interventions pourtant insuffisantes pour contenir  « bank run » larvé ou/et nécrose du marché monétaire qui se manifestent depuis le début de l’année. Et collaboration insuffisante des entrepreneurs politiques au pouvoir, qui allant jusqu’à 32 points de PIB de déficit budgétaire pour maintenir un système financier pesant 15 fois le PIB du pays, se devaient de réduire encore un peu plus la dépense publique : prés de 10% de PIB sur 3 années.

Le risque de défaut menaçant l’ensemble du système financier mondial, il fallait une consolidation rapidement élevée et construite à l’initiative  de ce qu’on appelait le triumvirat (FMI, Union européenne et BCE) L’aide consentie à la Grèce au printemps dernier, était généreuse et représentait 45% de son PIB. Avec l’Irlande la générosité sera plus grande encore, et l’aide prévue s’établira à 65% du PIB irlandais.

Le BIS Quaterly review de septembre 2010(http://www.bis.org/publ/qtrpdf/r_qt1009.pdf#page=19)

révèle clairement, que parmi les  « PIGS », l’Irlande est de loin le pays qui dispose en son sein, de la bombe la plus dangereuse pour la finance planétaire. Le total de la dette extérieure publique et privée, représentait en septembre dernier, la somme de 843 milliards de dollars, pour un PIB de seulement 180 milliards de dollars. La Grèce se contentant de seulement 297 milliards de dollars, pour un PIB de 320 milliards de dollars… auquel il faut ajouter une économie souterraine autrement plus importante que celle de l’Irlande…

L’Espagne, dont on dit qu’en raison de son poids, elle entrainerait dans l’abîme l’ensemble de la finance, est pourtant dans une situation moins dangereuse que l’Irlande. Elle dispose certes d’une dette extérieure totale de 1100 milliards de dollars… qu’il faut toutefois comparer à un PIB de 1400 milliards de dollars.

Dans l’insolvabilité généralisée, l’Irlande est donc bien en tête, et c’est la raison pour laquelle « tous veulent l’aider » y compris la Suède et la grande Bretagne, ce qui était loin d’être le cas pour la Grèce au printemps dernier.

Pour autant, l’insolvabilité de l’Etat Irlandais ne peut que s’aggraver, puisqu’il faudra désormais rembourser une nouvelle dette, venant s’ajouter à l’ancienne déjà rapidement croissante. Il sera ainsi difficile de rassurer les marchés. A titre de comparaison, pour bien saisir le pharaonisme des chiffres, imaginons que la France se voit octroyer une nouvelles dette- à moyen terme, c'est-à-dire moins de 4 années- d’environ 1500 milliards de dollars… pour l’aider à s’extirper de son insolvabilité… C’est pourtant ce qui se décide en cet automne 2010 pour l’Irlande.

A cet étranglement vient s’ajouter une autre difficulté : le « tigre celtique », n’était tel, qu’en raison de son caractère de paradis fiscal. Et un impôt sur les sociétés le plus faible d’Europe, était aussi épaulé par une  grande créativité, dans les processus d’optimisation fiscale. C’est dire que la matière première « impôt sur les entreprises», matière propre à maintenir debout les dominos, n’est guère très épaisse, et que le choix est fait de laminer les petites rentes d’un Etat providence, initialement déjà plus réduit que sur le continent. Pour maintenir, contre vents et marée, la rente financière dans son intégralité, il s’agit de s’attaquer aux salaires et à leurs annexes, et ce et y compris par la voie de la pression fiscale sur les revenus du travail.

Ce choix est celui des  entrepreneurs politiques irlandais, bousculés par les entrepreneurs politiques européens, qui conscients du tsunami qui gronde, désirent toujours gagner du temps en imposant de « nouvelles aides » dépourvues de tout bon sens. Le choix initial des entrepreneurs politiques irlandais : gagner du temps en laissant couler le robinet de la BCE, est ainsi contrarié par d’autres entrepreneurs politiques, qui veulent gagner du temps par d’autres moyens, ici en tentant de réduire le spread des taux, aux mimétismes ravageurs dans nombre de pays de la zone. Ces façons différentes de gagner du temps, étant eux-mêmes dictées par l’agenda de chacun au regard du refinancement de « sa » dette sur les marchés. L’Irlande pouvait attendre jusqu’au printemps 2012. Portugal, Espagne, et d’autres encore, sont obligés de commercialiser de la dette beaucoup tôt.

L’épuisement des entrepreneurs politiques est toutefois bien présent, et les «  blocs au pouvoir » s’effritent progressivement. Tous baignent dans le même paradigme, et tous restent fascinés par la mondialisation. Pour autant, certains prennent conscience de l’existence d’un mur de l’insolvabilité. Aucun ne fait encore le lien entre la construction des autoroutes  de la finance, la mondialisation, la construction de, l’euro etc. Mais certains savent, qu’il existe désormais une forêt de dominos dont l’instabilité est rapidement croissante. Et encore une fois, il suffit de consulter les statistiques de la BRI pour voir à quel point tous habitent un « château branlant ». En affirmant avec naïveté, devant le conseil européen, que la finance doit comprendre que les politiques sont élus par des électeurs, qui sont aussi des contribuables, jusqu’ici trop mobilisés à sauver le système bancaire, la chancelière allemande s’est exprimée dans le langage  de ce blog. Expression dangereuse, pouvant initier l’effondrement généralisé des dominos. Mais en même temps, expression signifiant que les marchés politiques peuvent brutalement faire émerger de nouveaux produits politiques : rééchelonnement de la dette, nationalisation, saisie brutale du système financier, fin de l’Euro etc.

Epuisés par maintenant plus de 3 années de course au gain de temps, les entrepreneurs politiques touchent de la main, et apprécient la dureté du mur de l’insolvabilité. Cette prise de conscience est le début de grands bouleversements sur les marchés politiques : certains entrepreneurs au pouvoir, tenteront de maintenir leur rente de pouvoir par un rapide changement d’offre. D’autres accéderont au pouvoir et seront amenés à négocier le monde de la probable dé mondialisation et de l’euthanasie des rentiers. Les choses ne seront pas simples, et on aurait tort de se réjouir brutalement de la fin de l’étranglement par la finance. C’est que cette dernière présente parfois un angle plus sympathique : son gigantisme, a aussi pour contrepartie, des produits d’épargne appréciés par des contribuables, irrités par ailleurs, de payer pour le maintien, sous perfusion, du système financier.

 

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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 14:16

 

 

A plusieurs reprises nous avons précisé,  que l’utopie mondialiste déstabiliserait les marchés politiques locaux, et faciliterait la naissance, ou le renouvellement d’entreprises politiques, faisant elle-même émerger d’autres produits,  au sein d’un nouveau marché de la loi. De façon plus précise encore, nous indiquions que le produit «  équilibre des échanges extérieurs » devait devenir un produit phare sur les marchés politiques ( °).

Le présent texte tente de préciser, le possible mécanisme juridique assurant l’inéluctable dé mondialisation, dans un cadre autorisant encore le libre échange. Et mécanisme qui pourra se substituer,  au caractère dangereux, et surtout sans avenir, de la guerre des monnaies, qui  aujourd’hui semble monter en puissance.

Parce qu’en Occident, la schizophrénie des acteurs exige à la fois, plus de rentes de protection qui enferment,  et davantage de « droits liberté » qui autorisent une autonomie toujours croissante, il est clair que l’exigence d’équilibre des balances extérieures ( protection contre le siphonage de la demande globale) ne peut passer par des mesures autoritaires concernant les importations. Et encore une fois, renoncer à l’utopie mondialiste, ne saurait correspondre au repliement sur le seul espace national.

La mise en place d’un marché de droits à importer, émis privativement par les exportateurs, est un possible équilibre entre les exigences contradictoires du couple (protection/liberté).

Concrètement, le fait d’exporter donne lieu, à émission d’un droit à importer pour un même montant, droit librement négociable sur un marché. Symétriquement, tout porteur de droit à importer jouit de la liberté d’importer les marchandises de son choix, en provenance de son choix.

Formellement, un tel marché serait assez comparable à celui du « Blue Next » où se négocie des droits à polluer. Sur ce dernier marché, les entreprises sont soumises à des normes en matière de volumes de carbone émis, normes qui peuvent être dépassées par achat de droits à polluer, émis par d’autres entreprises, qui polluent moins que la norme autorisée.

Mais la comparaison s’arrête vite dans la mesure où les inconvénients bien connus du « Blue Next », pourraient ne pas exister dans le cadre d’un marché de droits à importer. Les effets pervers du « Blue Next » sont clairement identifiés : existence d’un double marché (spot et à terme) se matérialisant par une forte volatilité, bouchant la visibilité des investisseurs en matériels de dépollution. Mais surtout, prime à la délocalisation des pollueurs qui peuvent fuir ( ce qu’on appelle la « fuite carbone ») ou baisse de compétitivité, de ceux qui ne peuvent quitter le territoire, (centrales thermiques par exemple) , tout en étant victimes d’importations moins coûteuses .

Le marché des droits à importer, pourrait en effet bénéficier d’un puissant régulateur, l’Etat, qui lui aussi, aurait la possibilité d’émettre des droits à importer, et qui pourrait par sa présence sur le marché, assurer une  stabilisation des prix. Les spéculateurs seraient interdits, aussi en raison du fait que la très grande multiplicité des acteurs, procure la liquidité nécessaire du marché, sans passer par la présence des seuls parieurs non importateurs et non  exportateurs. Bien évidemment, si la propension à importer est plus élevée que la propension à exporter, il en résulte une tension sur les prix, mais tension stabilisatrice. Le coût des importations  étant croissant, le mécanisme de l’élasticité- prix devrait permettre le rétablissement progressif de l’équilibre.

Tout aussi évidemment, l’ancrage  d’un tel système, serait d’autant mieux fondé, qu’il résulterait d’une négociation internationale, avec  accords d’étapes, sur l’objectif d’équilibre multilatéral des échanges. Les droits à importer relatifs à chaque pays, pourraient ainsi être internationalement négociés. Sans doute les exportateurs étrangers pourraient- ils délivrer à leurs clients importateurs, des droits afin de garantir ou fidéliser la clientèle, toutefois les droits étant nationaux et inconvertibles, de telles opérations seraient sans effets pervers sur l’objectif d’équilibre. Egalement, il va de soi que les Etats ne pourraient émettre que leurs propres droits à importer, faute de quoi, les Etats mercantiles ne se priveraient pas d’émettre de grandes quantités de droits étrangers,  au bénéfice de leurs exportateurs nationaux.

Le marché des droits à importer ne serait  pas d’essence malthusienne, et n’aurait pas le caractère de « licence d’importation » titre regardé avec méfiance par l’OMC. A l’inverse de cette dernière, le droit à importer, est d’abord une monnaie privée, émise au premier chef par des acteurs privés : les entreprises exportatrices. C’est dire que si l’Etat peut émettre des droits, c’est à tire accessoire, et qu’en revanche,  il lui est juridiquement interdit d’en  retirer  de la circulation, pour éventuellement s’engager dans une politique de limitation des importations. En clair, les Etats pourraient émettre des titres, sans possibilité d’en acheter.

 C’est dire aussi, que ne se cache derrière le dispositif, aucun contingentement : le droit à importer est un titre non spécialisé. C’est  aussi remarquer, qu’il n’est pas l’équivalent d’un droit de douane, dont le prix est fixé par l’autorité administrative, alors que le prix du droit à importer serait fixé par le marché, et sa hauteur très largement déterminée par le  dynamisme des exportations. Sans doute, ces dernières sont elles dépendantes, du prix des  droits à importer qui se fixent à l’étranger, mais ces mêmes droits, se fixent aussi sur les exportations de ces mêmes pays étrangers. On est donc très loin de la fermeture tant redoutée par les adeptes du mondialisme : la dé mondialisation n’est pas la fin du libre échange.

Nul ne connait la hauteur des bouleversements politiques qui interviendront sous la pression des déséquilibres croissants des balances des paiements, et de leurs conséquences sur les acteurs directs, toutefois, le recours au marché des droits à importer, tel qu’évoqué ci-dessus, est la solution élégante, qui permet de quitter- très progressivement- le mythe de la mondialisation, sans dangers extrêmes.  

 

 

(°)  les textes qui  s’intéressaient à ces question sont : « Paradigmes d’entrée et de sortie de crise »5-07-10 ; « Crise et renouvellement de l’offre politique » 16-09-10 ; « L’équilibre extérieur comme produit politique émergent » 28-09-10 ; et « Mondialisation ou libre échange » 19-10-10.

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 08:46

                                

Il est important de revenir sur le célèbre exemple de Ricardo pour bien comprendre toute la distance qu’il peut y avoir entre libre- échange et mondialisation.

Le libre échange ou  l’acceptation de l’improductivité britannique

L’auteur sus-visé cherche à démontrer que même en situation de désavantage absolu, un pays a toujours intérêt à se livrer à des opérations de commerce international. Dans son exemple, Ricardo évoque deux pays, le Portugal et l’Angleterre et deux marchandises, le vin et le drap.

Avant échange extérieur, les deux pays produisent et évaluent les deux marchandises selon les coûts suivants en travail par unité produite : 80H et 90H respectivement pour le vin et le drap pour le Portugal ;  120 et 100H pour ces deux mêmes marchandises s’agissant de l’Angleterre.

Si l’Angleterre est déclassée aussi bien pour la production de vin que pour la production de drap, elle a - dit Ricardo  - intérêt à se spécialiser dans le domaine où elle se trouve relativement  le moins désavantagé, c'est-à-dire le drap, le Portugal prenant en charge la production de vin.

Une telle spécialisation suppose évidemment une bonne mobilité des facteurs de la production, avec pour résultat la possibilité de produire plus de deux unités de vin (2,125 unités) pour le Portugal, et plus de deux unités de drap (2,2 unités)  pour L’Angleterre. Il existe bien un gain mondial à l’échange international comme il existe des gains à l’échange au niveau national. La question toutefois se pose de savoir comment sera réparti ce gain entre les deux pays.

Pour autant, si on raisonnait en dehors du contexte national/ international pour raisonner en mondialisation le résultat serait encore meilleur. Car les entrepreneurs anglais n’ont aucune raison de supporter l’improductivité des travailleurs britanniques et délocalisent leur production au Portugal. Cela suppose évidemment un grand réservoir de main  d’œuvre dans ce pays, mais désormais il serait possible de disposer de 2,125 unités de vin et de 2,44 unités de drap (220/90), soit une situation mondiale meilleure. De ce point de vue la mondialisation, faisant disparaitre les Etats, peut-être perçue comme avantageuse.

Evidemment l’exemple et les calculs sont frustres, mais ils correspondent assez correctement à ce qui s’est passé depuis la fin du fordisme. L’exemple de Ricardo revisité représente assez correctement ce qui s’est produit : zones dévastées (L’Angleterre ne produit plus grand chose) associées à des croissances miraculeuses (Chine).

Une réalité  empirique entre libre échange et mondialisation…

Si l’on cherche à se rapprocher de la réalité empirique d’aujourd’hui, il faudrait raisonner dans l’exemple de Ricardo sur le cas des USA et de la Chine. Mais plus important, il est des paramètres fondamentaux à introduire dans le modèle : il existe des productions non délocalisables, par exemple les services sociaux portant secours aux chômeurs, les services publics etc. Plus sérieusement encore, derrière les pays existent des acteurs ou groupes d’acteurs : entrepreneurs économiques aux intérêts divers, salariés et  consommateurs plus ou moins citoyens, enfin entrepreneurs politiques travaillant dans un champ institutionnel.

Pour autant, la réalité empirique d’aujourd’hui, semble à mi- chemin entre le libre échange qui devrait assurer une sorte d’optimisation mondiale de la production, et la mondialisation qui élimine l’existence même des improductifs. Clairement, les USA n’ont plus grand-chose à exporter, et la Chine peut, tous les jours davantage,   produire tout ce dont les américains ont besoin.

 Le modèle du libre-échange est celui où la nation n’est pas encore contestée, le marché politique pouvant fonctionner sur la base d’un mercantilisme classique. Les acteurs les plus importants, c'est-à-dire les entrepreneurs économiques travaillent sur des bases nationales et n’exigent pas la disparition ou l’adaptation du corpus législatif interne à une norme supérieure. Ce modèle est assez largement celui de la révolution industrielle, notamment anglaise, et celui du monde dit développé du 20ième siècle.

…Mais marchés politiques tentés par le mondialisme

Le modèle de la mondialisation n’existe pas, et a peu de chances de se manifester, et ce même si la réalité empirique semble - faussement ou maladroitement - s’en rapprocher. En théorie il signifie que les acteurs les plus importants, c'est-à-dire les entrepreneurs économiques exigent la fin des nations et l’apparition d’un ordre institutionnel planétaire susceptible de favoriser sans limite l’ordre économique. En clair, ils exigent que les nations , coupe- circuits, dans l’ordre du marché généralisé, subissent un affaissement drastique. Les entrepreneurs politiques ne peuvent que mollement répondre à cette exigence. Dans un premier temps ils peuvent en accepter les premiers effets en ce qu’ils s’inscrivent dans l’ambiguïté : le salariat se précarise, mais la consommation se porte bien, simplement, parce que dans la première phase, la Grande distribution se charge de faire baisser la valeur de la force de travail, ce que nous appelions le fordisme boiteux ou « l’artificialisation de la plus value relative" (cf:

  http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-grande-crise-les-8-fondamentaux-pour-conclure-54153801.html).

 Avec le temps, le marché politique devient  plus difficile, et l’offre de produits de mondialisation (ensemble du système juridique revu et corrigé  pour autoriser une entrée en mondialisation) engendre  de grands changements, notamment  en termes de répartition du bien être (accroissement des inégalités de revenus et de patrimoine). Mais précisément l’offre  se manifeste néanmoins  parce qu’il existe un besoin et un marché potentiel.

Concrètement , la théorie économique- tel le marketing  engendrant en permanence de nouveaux besoins qui n’existent pas vraiment-  va faire naitre, d’abord chez nombre d’entrepreneurs économiques, mais aussi chez les salariés, le besoin  de s’éloigner de l’Etat : La macroéconomie ne bénéficie d’aucun statut scientifique, diront les autrichiens ; l’école des choix publics nous a sensibilisé sur les handicaps de l’intervention publique ; l’école des anticipations rationnelles  a confirmé le handicap ; et beaucoup considèrent que les modèles dont sont friands les ministères  sont un crime épistémologique. La parole académique, comme celle du marketing,  est ainsi venue modeler la pensée et les actions des praticiens du jeu social. Et si la finance s’est imposée dans la configuration qu’on lui connait encore, c’est aussi et surtout en raison de l’efficacité instrumentale de la théorie des marchés efficients ( Merton, Black et Scholes). De quoi faire reculer le règlement (l’Etat) et faire avancer le marché qui ferait beaucoup mieux.

 Avec, au passage, cette académique contradiction : on dénonce l’épistémologie des modèles macroéconomiques intégrant le postulat des bienfaits de l’Etat,  mais on accepte celle de l’efficience des marchés alors qu’il est possible de lui adresser les mêmes critiques : celles en provenance de la théorie du chaos. Dans un cas comme dans l’autre, puisqu’il s’agit de modèles, il existe une fissure – même très faible- entre le réel et sa représentation, fissure  qui se transforme en abîme entre ce qui se produit réellement et ce qui se prédisait. Comme quoi  le concurrentiel épanouissement des théories économiques est autant affaire de marketing que de science fondamentale.

   Et tout aussi concrètement,  l’inondation de la société par les mécanismes du marché fera apparaitre « l’homme délié » au détriment de l’homme citoyen. C’est dire par conséquent que les individus seront de plus en plus nombreux à connaitre une certaine fringale de produits de mondialisation. Cette dernière apparaissant comme la conquête de libertés nouvelles. L’homme citoyen était encore imprégné de cet ersatz  de holisme qu’était la patrie dévoreuse de devoirs autant que de droits. Désormais la société complètement inondée par le marché, ce que Polanyi appelait la « grande transformation », se reconnait mieux comme individus dévoreurs de « droits liberté » que l’on met en avant dans l’échange volontaire universalisé et intéressé.

A cheval sur un monde de plus en plus difficilement maitrisable, les entreprises politiques dont le carburant   fût historiquement la nation, furent ainsi amenées à répondre à l’utopie  de la mondialisation. Il existe donc curieusement une contradiction, entre un marché politique qui s’oriente vers son anéantissement, la disparition de l’Etat nation étant aussi celle des marchés politiques correspondants,  et un principe vital qui l’empêche d’aller jusqu’au suicide.  Avec cette caractéristique singulière : plus ils répondent positivement aux exigences  des acteurs les plus mondialistes et plus ils sont contestés dans leur fonctionnement. 

C’est qu’à la simplicité du holisme résiduel de la modernité naissante (19 et 20ième  siècle) correspondait la simplicité de son marché politique : peu de

produits, et beaucoup de gesticulations idéologiques et manipulatrices sur la base de valeurs simples. A l’explosion de l’individualisme radical correspond la complexité du social et la sur- agitation des marchés politiques : avalanche de produits censés compenser la perte des valeurs et du sens. La régulation de l’ensemble social n’est plus nourrie par la citoyenneté, mais par l’intérêt individuel, d’où la pluie de lois chargées de compenser l’effacement de ce que l’on appelait capital social, valeurs ou simple morale.

….Mais marchés politiques non suicidaires

Toutefois le monde connait déjà les limites de la mondialisation et les forces de rappel vers le simple libre échange se manifestent.

La première est celle qu’avait peut-être envisagé Ricardo, lequel stoppait son raisonnement au beau milieu de la démonstration : les capitalistes anglais supportent l’improductivité des travailleurs britanniques et ne délocalisent pas la production de drap alors même que l’économicité y pousse. Ricardo ne nous dit pas pourquoi le seuil de la délocalisation radicale n’est pas franchi. Peut-être  s’agit-il d’un problème de valeurs : les capitalistes anglais seraient aussi citoyens britanniques soucieux de ne pas ruiner leur pays. Cela signifierait aussi, que l’avantage de l’échange est bien perçu dans les vieux termes du holisme qui se prolonge alors même que la grande transformation est à l’œuvre : ce sont d’abord des nations qui gagnent à l’échange. L’inondation de la société par l’économie n’est pas encore la noyade. Et le libre échange n’est pas la mondialisation.

Aujourd’hui, il est difficile de penser que les entrepreneurs économiques restent animés par le primat de la citoyenneté, et la noyade de la société n’est pas la leur. Ils constituent pour les plus importants d’entre-eux la sur- classe mondialiste et restent entièrement gagnants au jeu de l’échange. Ce gain, correspondant à la noyade de la société,   s’oppose de plus en plus radicalement aux intérêts des entrepreneurs politiques qui seront de plus en plus amenés à refuser leur propre suicide. Ils vont pour cela construire de nouveaux produits répondants aux intérêts des salariés dont  la précarisation se fait menaçante. Si Ricardo pouvait penser que la main invisible était surplombée par la citoyenneté des capitalistes, aujourd’hui il nous faut plutôt penser qu’elle sera surplombée par l’intérêt des entrepreneurs politiques,  lesquels refusent le suicide par noyade volontaire. Les entreprenurs politiques seront ainsi amenés à renégocier les termes d’un libre échange assurant leur propre pérennité.

 Les marchés politiques européens  refuseront la mort

En termes empiriques il est facile de repérer que les Etats qui se sont le plus lancés dans la mondialisation, par abandon lourd de leur souveraineté, sont aujourd’hui très hésitants. Tel est le cas des pays de la communauté européenne, qui révèlent au grand public, leur refus d’aller plus loin dans l’affaissement des Etats et en arrivent à imaginer un lourd système de sanctions au détriment de ceux qui souhaitent se préserver des marges d’autonomie. L’abandon des souverainetés monétaires et budgétaires est de moins en moins bien acceptée, et les projets de systèmes de sanctions à l’encontre des Etats récalcitrants ne font que mesurer la résistance à l’affaissement des marchés politiques nationaux, et de ses entrepreneurs qui refusent la filialisation vis-à-vis d’un possible marché politique supra national (le grand Etat européen), et surtout la perte de parts de marché sur leur propre zone de chalandise.

Et précisément ces sanctions lourdes (on parle d’amendes se comptant en points de PIB pour les déficits excessifs, et amendes quasi automatiques en raison de la mise en action d’une règle  de majorité inversée) vont entrainer l’hostilité croissante des électeurs des pays concernés, lesquels exigeront de la part  de leurs  entrepreneurs politiques nationaux une authentique résistance. Les entrepreneurs politiques nationaux les plus intelligents seront ainsi sauvés par ceux qu’ils martyrisaient dans l’aventure mondialiste. D’où des revirements spectaculaires à attendre en termes d’offres politiques, idée  que nous risquions déjà dans notre texte:

 http://www.lacrisedesannees2010.com/article-crise-financiere-et-renouvellement-de-l-offre-politique-57894468.html.

L’hostilité ne peut en effet que grandir avec l’épuisement du fordisme boiteux qui ne cesse d’éloigner le salarié du consommateur. Il est, avec l’approfondissement de la crise financière, de moins en moins question de négocier- au moins fictivement- du pouvoir d’achat conquis par la plus value relative offerte sur des importations toujours croissantes contre davantage de précarité salariale (cf:

  http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-grande-crise-les-8-fondamentaux-pour-conclure-54153801.html).

Au-delà de ce que l’on appelle les nouveaux besoins, Les gains en pouvoir d’achat sur produits importés sont désormais surcompensés par des taux de salaire déclinants. Avec impossibilité de sortir du couple prix des importations/salaires par utilisation d’une monnaie, l’euro, qui reste aujourd’hui encore la seule « monnaie sans souverain », c'est-à-dire  mondialisée.

Et cette hostilité vis-à-vis de la construction européenne est aussi la porte de secours des marchés politiques nationaux qui constatent de plus en plus que l’Europe est curieusement le continent le plus avancé vers la mondialisation. Les autres continents le sont en effet beaucoup moins, et s’avancent au mieux, sur la base d’un relatif libre- échange vers des Etats- nations, qu’il s’agit de préserver ou de construire. Et cette pointe avancée vers la mondialisation qu’est l’Europe est d’abord le fait de sa « monnaie sans souverain ». L’actuelle guerre des monnaies faisant ainsi intervenir sur le champs de bataille une armée sans général.

Le possible démantèlement prochain des institutions européennes s’annoncera aussi comme lutte pour la vie des principales entreprises politiques du continent. Et démantèlement qui ne signifie pas nécessairement disparition : comme les entreprises économiques, les entreprises politiques se doivent de renouveler en permanence le catalogue des produits, produits parmi lesquels il serait possible de trouver de nouveaux projets européens.

Singulièrement, comme l’improductivité des travailleurs britanniques ne signifiait pas leur disparition dans l’exemple de Ricardo, il n’est pas dit que l’improductivité des travailleurs grecs, condamne ces derniers à disparaitre. Après avoir été martyrisés, les improductifs seront peut-être protégés.

 

 

 

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