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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 22:00

 

 

    Les résultats des élections européennes de mai  2014 peuvent être interprêtés à la hâte. Ils peuvent aussi s'étudier en profondeur. La rubrique "Etats et politiques" de notre blog est l'objet d'une telle analyse. Nous reprenons ci-dessous un texte publié le 28 octobre dernier : "Mondialisation : l'aventure étatique est loin de s'achever". Nous pensons sincèrement que c'est là le premier enseignement des élections de ce 25 mai 2014.

Voici le texte publié le 28 octobre 2013:

Notre article consacré à la spécificité des crises de l’entrepreneuriat politique débutait ainsi :

« Les entreprises politiques sont des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général",  et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre juridique général. »

La récente littérature ( Revue Commentaire dans son numéro 143, Revue Esprit dans son N° de l’été 2013, dernier ouvrage d’Alain Touraine consacré à « la fin des sociétés », etc.), mais aussi les évènements récents ( disparition d’une réelle autonomie budgétaire en Europe, Shutdown aux USA, projet de référendum pour l’indépendance de l’Ecosse ou de la Catalogne, etc.) , enfin des processus en cours ( dynamiques identitaires, globalisation de l’ethnicité, revendication d’une démocratie directe par Internet, etc.) questionnent la grande aventure Etatique.

 Sauf disparition, hypothèse que l’on ne peut à priori  exclure – phénomène qui serait sans doute fort étranger à la thèse de la « fin de l’Etat » des marxistes – les Etats restent pourtant en raison de leur nature même une structure monopoliste à l’intérieur d’un territoire délimité par des frontières. Si, d’aventure cette structure monopoliste se brise, on obtient assez logiquement plusieurs monopoles (pensons à l’URSS).  Seules les modalités de la capture de l’Etat évoluent et se transforment. Précisément cette dernière devient problématique en raison des forces gigantesques et parfois opposées qui s’exercent sur la vieille forme Etat- Nation.

La première force est sans doute celle qui fit d’abord  naître, puis assurer le succès de l’Etat-Nation.

 

Un Etat-Nation qui meurt de son succès

 

L’Etat-Nation résultait le plus souvent de la sublimation des ordres anciens, l’intérêt général étant le dernier substitut des dieux ou des conceptions organicistes de la société. Et un substitut fondamental, les hommes du stade historique correspondant ayant besoin de croire en lui, et devant affirmer bruyamment son existence, dans le cadre d’entreprises politiques pouvant elles- mêmes s’appuyer sur une science : celle de l’économie. Jadis, il fallait impérativement croire en Dieu. Après l’éloignement de ce dernier il fallait croire en l’intérêt général.

Les formes de la capture de ce nouvel universel qu’est l’Etat-Nation par les différents acteurs – entrepreneurs économiques, citoyens validant  plusieurs rôles, parfois simultanément, (salariés, consommateurs, épargnants), et bien sûrs entrepreneurs politiques - s’inscrivent toutes dans la ferme croyance de cet intérêt général, à construire et à reconstruire en permanence sur les marchés politiques. Ce qu’on appellera par exemple le « compromis social-démocrate » en France ou « l’ordo libéralisme » en Allemagne.

Le succès de cette forme s’est le plus souvent affirmé dans le cadre du développement de l’économie de marché, système produisant  lui-même - selon Montesquieu et plus tard Albert Hirschman et tant d’autres - la « sublimation des passions vers les seuls intérêts ». Précisément cette montée favorise celle de l’individualisme et l’effacement progressif de l’idéologie de l’intérêt général. Ainsi même les ersatz de Dieu furent progressivement contestés.

Pendant très longtemps la montée de l’abondance sur les marchés économiques (trente glorieuses de l’occident et trente glorieuses des émergents) était en correspondance avec celle des marchés politiques. Correspondance logique, l’Etat n’étant qu’une extériorité à capturer, les grandes entreprises politiques et leurs acteurs franchisés que sont les entrepreneurs politiques, se devaient d’offrir comme sur les marchés politiques l’abondance de produits, ici des produits politiques. Au fond, l’inondation de la société par l’économie était souhaitée par tous, était la forme concrète par laquelle devait passer l’intérêt général. Souvent ce qui ne pouvait être gagné sur les marchés économiques, passait par la manipulation politique de ces derniers : élévation du taux de salaire, règles de protection ou de concurrence, taux de change, mise en place d’infrastructures, etc. Entrepreneurs politiques, entrepreneurs  économiques et citoyens construisaient ainsi une interaction sociale adaptée à une montée de l’économie mesurable par un taux de croissance.

Longtemps, il fût - pour les entreprises politiques -  possible d’offrir comme au début du fordisme économique des produits standards : perfectionnement des droits de l’homme, démocratisation croissante des institutions, droits sociaux généraux etc. Mais avec l’inondation de l’économie et la montée de produits de plus en plus personnalisés, les entreprises politiques, comme celles de l’économie, furent saisies de revendications multiples et de plus en plus personnalisées : fin du « nous » au bénéfice du seul « moi », fin du carcan des devoirs au seul profit des « droits liberté » et des « droits créances », fin de la loi  générale abstraite et impersonnelle au profit d’une réglementation de niches qui vont proliférer, fin qui bien évidemment en arrivera au refus du destin partagé et jusqu’à la contestation radicale de l’impôt, d’où par exemple la multiplication de niches fiscales. Paralèllement  d'autres revendications viendront contester ce qu'Hervé Juvin appelle le "règne du même " ( "La grande séparation, pour une écologie des civilisations", Gallimard, Octobre 2013). Il s'agit de revendiquer la diversité humaine, de respecter les infinies façons de vivre en humains et entre humains et de protéger ces derniers  en réinventant les frontières dont Régis Debray faisait l'éloge ("Eloge des frontières", Gallimard, 2010). 

 C’est dire qu’aujourd’hui, le manteau idéologique de l’intérêt général qui était le produit symbolique fondamental des grandes entreprises politiques tend à se retirer, laissant ainsi apparaitre une réalité cachée : les entrepreneurs politiques, qui ont depuis si longtemps et fort banalement professionnalisé ce qui ne pouvait l’être, ne sont peut -être pas, (ou plus) altruistes et dévoués à la Nation. Une nation qui est contestée puisqu’elle n’est plus le socle d’un destin partagé.

Marx expliquait, sans doute maladroitement, qu’en capitalisme le marché  masquait la réalité de l’exploitation en transformant le coût du travail en un simple prix (le salaire), ce qui n’était pas le cas des modes de production antérieurs, où la réalité de l’exploitation se lisait brutalement à livre ouvert (esclavagisme, féodalisme, etc.). La fin de l’Etat-Nation serait ici un processus inverse : la réalité de l’Etat -un universel ou une extériorité accaparée et utilisée à des fins privées- n’apparait qu’avec la généralisation du marché, lorsque l’idéologie d’un intérêt général s’efface. Le marché cachait la réalité du capitalisme, il découvre aujourd’hui la réalité de l’Etat. Avec toutefois un constat d’impuissance : capitalisme et Etat semblent être des réalités indépassables : par quoi remplacer le marché ? Par quoi remplacer l’Etat ?

De façon moins savante et à  la « surface des choses » cela signifie le grand déclin des grandes entreprises politiques et de leurs franchisés, c’est-à-dire les entrepreneurs politiques eux-mêmes. Ces citoyens devenus simples consommateurs de produits politiques connaissent désormais la partie cachée du réel. Ils veulent de la transparence. Ils veulent de la participation. Ils pensent confusément que désormais, la démocratie telle qu’elle est, se révèle possiblement être un système qui permet à chacun de voler tous les autres. Ils pensent confusément que l’impôt est largement illégitime et approuvent- par exemple en France- à près de 50% l’exil fiscal (sondage IPSOS-CGI du 15 octobre 2013). Mieux, ils contournent -comme dans la distribution- la chaîne logistique de l’approvisionnement et créent des groupes de pression négociant directement avec les administrations. Et curieusement, tout cela se déroule dans un climat d'affaissement d'une raison collective - celle d'une société organisée- au profit d' émotions susceptibles de connaitre les embrasements  désordonnés de la foule.

Toujours à la « surface des choses » on semble assister au grand affaissement de l’Etat. Ainsi pour ne parler que de la France on a vu apparaitre des agences indépendantes (« Autorités administratives indépendantes »), chargées de la régulation d’un secteur, par exemple l’AMF pour la régulation financière. Bien évidemment on a vu apparaitre l’indépendance des banques centrales, ce que nous avons appelé « l’écrasement de la verticalité » ( Cf. « regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir », Economie Appliquée, tome LXVI, octobre 2013) On a vu également des institutions, théoriquement au service de l’Etat, telles le Conseil Constitutionnel ou la Cour de Comptes dépasser un simple  contrôle de régularité (mission officielle) pour en arriver à émettre des injonctions. On a pu aussi voir des entreprises étrangères accaparer une procédure d’exception de Constitutionnalité, qui elle-même n’existait pas il y encore peu de temps. Etc.

 Bref, l’inter-action sociale qui – il y a très longtemps et probablement plusieurs milliers d’années -avait engendré puis sacralisé l’Etat, est aujourd’hui force de sa désacralisation. Et cette dernière ne peut évidemment pas servir des constructions supr-étatiques telle l’Europe : les Etats ne se déconstruisent pas au profit d’une identité européenne laquelle souffre au même rythme que ses participants. Dominique Reynié ( « l’opinion européenne » édition 2013 – lignes de repères) a ainsi tort   de s’étonner que le désaveu européen ne corresponde pas à un regain de confiance de l’Etat-Nation.

Les entrepreneurs économiques ne sont sans doute pas en reste et sont les premiers à échafauder de puissants lobbys. Ils rêvent, avec la mondialisation d’un monde sans Etat et considèrent parfois ceux-ci comme des contraintes inutiles voire nuisibles au bon épanouissement du marché, d’où les procédures de contournement, facilitées par l’immatérialité de leurs activités liées à Internet, et l’apparition d’entreprises dites « sans Etat » (Irlande).

Beaucoup voulant aller plus loin,  pensant que l’économie est un ciment social plus honnête que celui offert par les marchés politiques- ce que Juvin appelle la "mise hors sol de l'humanité"-  se précipiteront dans l’utopie du Zéro impôt ou de la monnaie privée. Ainsi le « Bitcoin » , non pas en tant que monnaie locale, mais en tant qu’étalon monétaire classique devrait, pense-t-on, se substituer aux étalons classiques en perte de crédibilité. Utopie bien sûr, puisque la monnaie – désormais éloignée d’un Etat qui ne l’émet plus et que l’on dit pourtant « équivalent général »- suppose la règle de la loi et donc  la violence de l’Etat. Utopie donc, mais parfois rationalité prudente, et toujours sur le plan monétaire, face à l’insécurité grandissante sur les monnaies des Etats, utilisation de plus en plus massive des matières premières comme instrument de réserve des valeurs : blé, sucre, pétrole, or, etc.

A un niveau plus concret, ces croyances et comportements plus ou moins libertaires déconstruisent le monde hiérarchisé de toujours pour plébisciter un monde plat : la société devient hall de gare ou d’aéroport pour reprendre l’expression de Finkielkraut ("L'identité malheureuse", Stock, octobre 2013). Le « vivre ensemble », question qui ne se posait pas, devient problème quotidien en ce qu’il désigne un mot signifiant la désintégration de la réalité qui lui correspond. Mais précisément, c’est cette désintégration qui propulse sur l’avant-scène d’autres forces différentes et souvent parfaitement contraires à celles d'un jusqu’auboutisme démocratique qui est parvenu à la négation de ce qu'il était. 

 

Les Forces de recomposition

 

Diverses, elles s’inscrivent souvent dans l’échec de l’utopie économiciste faisant de l’interaction sociale fonctionnant au seul carburant du marché une impossibilité pour nombre d’acteurs. La sublimation des passions vers les intérêts hors du carcan de l’Etat-Nation ne fonctionne que de façon trop imparfaite, et la mondialisation, mal comprise, ne peut qu’aggraver la crise de surproduction à l’échelle mondiale. (cf http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20131008trib000789408/la-competitivite-comme-suicidaire-panique-collective.html).

Voilà sans doute la force essentielle qui va commander les formes nouvelles de recomposition.

Une première forme  concerne le démantèlement des Etat-Nations les moins homogènes. Il s’agit d’Etats-Nations composés de communautés distinctes historiquement rassemblées sous la houlette d’entrepreneurs politiques ayant édifié  un Etat unique (Espagne, Grande Bretagne, Belgique, etc.). Ces Etats-Nations parce que non homogènes se heurtent à la contestation croissante des transferts vers l’Etat-central. Contestation qui résulte d’un double mouvement : celui de la crise, et celui de la fin de l’idéologie de l’intérêt général.

Parce que la crise aggrave les inégalités de performances entre les sous-ensembles de ces Etats-Nations, elle invite à l’augmentation des transferts exigés par les entrepreneurs politiques centraux, transferts de plus en plus contestés : La Catalogne n’accepte plus de financer l’Estremadure, La Flandres n’accepte plus de financer la Wallonie, etc. Et ces résistances s’accroissent aussi en raison de l’affaissement de l’idéologie d’un intérêt général. Ce type de décomposition/ recomposition ne conteste pas la mondialisation laquelle devient au contraire un  appui pour une libération : il ne s’agit pas de se recroqueviller sur une culture provinciale, mais de s’en libérer d’une autre. Il ne s’agit pas de construire un nouvel univeralisme mais de se libérer d’un particularisme.

 C’est dire qu’il ne s’agit pas vraiment de créer un nouveau monopole Etatique, un nouvel Etat-Nation en modèle réduit. Parce que la montée de l’économie et avec elle celle de la mondialisation ne sont  pas contestées, parce que l’on est prêt à affronter toutes les conséquences de la foudre numérique en termes d’explosions de nouveaux échanges sans frontières, la seule variable qui importe est celle du coût d’un Etat que l’on doit néanmoins supporter parce que réalité encore indépassable.

 Ainsi l’indépendance de la Catalogne, de l’Ecosse, de la Flandre etc. se tente au nom d’un arbitrage de coûts : la communauté choisit l’Europe réputée plus avantageuse  que les prélèvements de l’Etat central historique. Dans d'autres cas l'arbitrage de coûts poura se faire sur la base de droits historiques que l'on veut maintenir (Bretagne?).  

La sécession revendiquée, se fait aussi probablement sur la base  d’un affaissement et non d’une disparition complète de l’idéologie d’un intérêt général : une version modernisée de l’Etat-Nation plus réduit et surtout ouvert  est encore pensable.  La sécession revendiquée est d’essence pacifique, la logique des intérêts a bien effacé celle des passions. Elle n’interviendrait que sur la base de ces produits politiques relativement nouveaux que sont les  référendums d’autodétermination avec parfois initiative populaire.

La  problématique de la « fermeture » de l’Etat fédéral au niveau américain est sans doute assez différente. Pour autant elle témoigne avec la lutte contre le « Obamacare » et la mise en avant des Thèses d’un James Madison  (4ièmeprésident des USA) d’un réel recul du périmètre de l’intérêt général. Là aussi, il s’agit moins de construire un nouvel universalisme que de se libérer de contraintes, ici en convoquant une histoire singulière.

Une place particulière doit bien sûr être réservée aux  structures conglomérales prémodernes ne correspondant pas à de véritables  Etat-Nations : URSS, Irak, Syrie, nombre d'Etats africains, etc. Dans ce type d’espace les entrepreneurs politiques ayant édifié ces conglomérats sont parfois extérieurs et souvent très récents. Les conglomérats en question n’ont jamais réellement développé de façon crédible l’idéologie de l’intérêt général au travers de racines communes. Il en résulte que la phase actuelle de décomposition est d’une logique fort éloignée de celle précédemment évoquée, et logique  n’excluant pas la violence inter ethnique.

 

Une seconde forme correspond à la résistance face au dépassement de l’Etat-Nation classique, résistance prenant appui sur le principe de souveraineté, instance  fondatrice sans laquelle le « big-bang » des Etats, avec leurs frontières, eût été historiquement impossible. Parce que la souveraineté exclut dans sa définition l’idée d’un pouvoir qui serait au-dessus du pouvoir, elle se méfie d’une imbrication interétatique et de règles supranationales facilitant le processus de mondialisation. La résistance est ici le fait d’acteurs  se disant encore citoyens et  ne voient dans l’effritement de la souveraineté qu’une manipulation des entrepreneurs politiques qui, parfois associés à des entrepreneurs économiques, détruiraient la Nation de toujours. Nous avons là l’émergence des entreprises politiques dites populistes, notamment celles que l’on rencontre aujourd’hui dans nombre de vieux Etats européens (Autriche, Pays-Bas, Slovaquie, Finlande, Hongrie, Grèce, France,  etc.).

 Parce que résistante cette forme est évidemment moins pacifiste, et l’on y retrouve la logique violente de la désignation de boucs émissaires. Cette forme se cache derrière un certain nombre de traits caractéristiques de ce qui est un national populisme : valorisation du « nous » comme « descendants d’un âge d’or », rejet de l’autre (« Altérophobie ») et en particulier des élites coupables, conception organiciste du monde, évidemment rejet de la mondialisation.

Dominique Reynié ( « Populisme : la pente fatale », Plon, 2011) désigne cette forme par l’expression de populisme patrimonial. Il est vrai que ce courant cherche aussi à préserver un patrimoine aussi bien culturel qu’économique, patrimoine qui serait menacé par l’immigration mais aussi la construction européenne et le mondialisme. Dans le même ordre d’idées ce courant est logiquement anti fiscaliste, individualiste et conservateur.

Pour autant, il y a lieu de distinguer le populisme en provenance des courants d’extrême droite à la recherche de boucs émissaires et les autres plus pacifiques, moins taxables d’Altérophobie, et plus simplement et seulement souverainistes. Il s’agit là d’une simple volonté restauratrice d’un passé idéalisé sans souci d’un repli identitaire.

 

Une troisième forme correspond précisément à celle du repli identitaire, ou ce qu’on appelle le communautarisme. Parce que l’Etat-Nation est contesté par la mondialisation, il cesse de protéger des minorités qui par ailleurs sont davantage exposées que d’autres aux effets de la grande dissociation entre offre et demande globales mondiales. L’excédentaire production des émergents (Chine notamment) est venue détruire les emplois faiblement qualifiés et occupés par des minorités ethniques implantées en Occident. La perte relative d’identité était jusqu’ici compensée par l’accès aux complets bénéfices de l’Etat-Nation, ce que les entrepreneurs politiques de l’époque désignaient par le terme « d’intégration ». Ces bénéfices disparaissant par le jeu de marchés politiques conduisant à la mondialisation, il ne reste plus, avec ce qui est vécu comme une accumulation des humiliations, que le repliement sur l’identité et la construction de frontières avec le reste de la nation.

 Il ne s’agit pas ici de faire sécession tout en restant dans la modernité, ce qui est le cas de la première forme de recomposition. Il s’agit à l’inverse de retrouver les formes archaïques de l’Etat, lorsqu’il était juste après son « big- bang » enkysté dans la religion. Forme archaïque qui contestera au nom de la liberté une laïcité française laquelle est soupçonnée- selon Martha Nussbaum (« Les religions face à l’intolérance », Climats, 2013) de privilégier l’absence de religion. Il y a ici sécession et contestation des frontières de l’Etat-Nation avec le développement de zones de non droit, ni modernes (Etats-Nations),  ni post-modernes (mondialisation).

Cette troisième forme peut se retrouver chez les sécessionnistes de la première : il n’est pas impensable qu’une Belgique  ayant réduit le périmètre de l’idéologie de l’intérêt général jusqu’à faire naitre 2 Etats, ne soit pas au sein de ces nouveaux espaces, préoccupée par l’émergence de la troisième.

Maintenant cette dernière forme, bannie par la seconde, en accepte pourtant certains traits : racines plongées dans le passé, sacralisation de l’héritage culturel, conception organiciste du monde, altérophobie, etc. Elle se nourrit aussi de son rejet par les deux autres qui, voulant réduire le périmètre de l’intérêt général, acceptent de plus en plus le coût  de la  réduction  de l’universalisme de jadis, ou du cosmopolitisme non assumé : acceptation des ghettos, renoncement à la solidarité, à l'immigration, etc.

 

On le voit, le futur de l’aventure étatique n’est nullement écrit.

La montée des intérêts est une force déterminante de contestation de l’idéologie du bien commun. Cette montée ne peut toutefois faire disparaitre des Etats qui se redessinent et se multiplient : il y aura toujours une instance au- delà de chacun des acteurs du jeu social. Simplement, il semble bien que  la mode est plutôt au rétrécissement qu’à l’élargissement. Parce que l’intérêt général est de moins en moins visible, le périmètre des Etats ne peut au mieux que se maintenir (forme 2). Il doit à l’inverse plutôt se réduire (forme 1) voire peut-être même se fragmenter à l’intérieur d’espaces prémodernes en cours de formation ( forme 3), espaces qui peuvent aussi grossir avec les migrations, elles- mêmes impulsées par la mondialisation.

A contrario, le passage à des grands ensembles fédéraux ou confédéraux n’est guère envisageable et nous avons déjà montré en ayant recours aux analyses de Rawls que le jeu interétatique, donc le jeu des marchés politiques nationaux, ne peut déboucher facilement sur ce type de construction. Le présent blocage de la construction européenne est là pour nous le rappeler. Bien évidemment le passage à un Etat mondial est encore beaucoup plus irréel, le produit politique « construction d’un gouvernement mondial » ne correspondant qu’à un marché de niche, incapable de parvenir à maturité.

Cela ne signifie évidemment pas que les mensonges faciles sur l’actualité, ou sur l’inéluctabilité de la construction de grands ensembles continentaux vont disparaitre, tant il est vrai que les exhortations l’emportent souvent sur la réflexion. Clairement, les débats, rencontres, travaux  et colloques stériles sur la naissance d’une Europe politique vont proliférer,  car selon le mot de Sylvestre Huet : « Entre un mensonge simple et une vérité compliquée à démontrer, c’est le menteur qui l’emporte ».

 

Ces quelques réflexions et conclusions peuvent constituer pour le lecteur une matière première susceptible d'enrichir l'appréciation des élections européennes qui viennent de se dérouler.

 

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 23:00

                          

Dans « Mondialisation : l’aventure étatique est loin de s’achever » nous avons évoqué les trois grandes  formes de décomposition/recomposition des Etats. Dans ce cadre, nous avons traité de façon simplement allusive, ce que nous appelions les « structures conglomérales pré modernes ».

Le présent texte propose de donner davantage de contenu à ce type de structures.

Le fait fondamental est qu’elles n’ont pas connu l’étape de l’Etat-Nation, étape directement issue de la spécificité de l’histoire européenne. Clairement elles n’ont pas connu l’accouchement du système « westphalien » et ne l’ont rencontré que sous l’angle d’une copie (reproduction) ou d’une imposition : empire des Tsars devenant URSS, empire Ottoman découpé par les puissances occidentales, Etats africains multi- ethniques et/ou multi -confessionnels, etc.

Décodé ou extirpé de son enveloppe idéologique, le système westphalien correspondait à un équilibre des forces entre  entrepreneurs politiques prédateurs en concurrence au sein d’un espace. Il s’agissait de créer des monopoles incontestables garantis par l’idée d’un équilibre des puissances, l’inviolabilité de la souveraineté (c’est-à-dire un principe qui consacre un monopole de prédation au profit d’entrepreneurs politiques d’un espace délimité par des frontières elles- mêmes inviolables),  et bien-sûr ce droit complémentaire qui est celui de la non- ingérence.

Ce modèle officiellement né avec les traités de Westphalie (1648) allait renforcer et légitimer  une dynamique déjà en cours : naissance d’un droit international, renforcement de l’idéologie d’un intérêt général par imposition de mesures d’homogénéisation des populations, désormais solidement campées et identifiées à l’intérieur de frontières par les entrepreneurs politiques locaux. A partir du système westphalien pourra se renforcer,  ce que les juristes appellent,  la construction de l’Etat moderne : religion d’Etat, imposition d’une langue, invention d’un mythe national, imposition d’un système de mesures, d’une monnaie, d’une armée de métier, etc. Bref tout ce que les économistes fonctionnalistes appellent improprement la « construction des biens publics ».  ( Alesina A, E. Spolaore (« The size of Nations »,Cambridge,The MIT Press, 2003), JM Siröen (“Globalisation et Gouvernance; une approche par les biens publics », dans  « Crise de de l’Etat, Revanche des Sociétés ». Montréal, Athéna Editions, 2006), etc.).

 Mieux, parce que désormais sédentarisés et protégés par des frontières, les entrepreneurs politiques pourront progressivement devenir de bons gestionnaires de leur monopole, ce qu’on appelle par exemple « le mercantilisme des monarchies européennes ». Mercantilisme devenant une confirmation empirique de ce qui est pourtant l’erreur du fonctionnalisme économiciste : les entrepreneurs politiques, animés par des intérêts privés : recherche de pouvoirs réels ou symboliques, de rentes, etc. ne sont pas les guides intelligents et altruistes, voire des « héros » conduisant à un intérêt général.

Bien évidemment la stabilité est toute relative. La souveraineté est une garantie qui connait hélas une contrepartie, à savoir l’impossibilité de gérer par le droit les externalités qu’elle peut engendrer. Alors que dans un Etat, un Code Civil peut sanctionner les externalités produites par les citoyens, dans l’ordre de la souveraineté rien ne peut gérer ce type de circonstances : l’ordre westphalien ne peut mettre fin à des guerres qui seront de plus en plus des guerres entre Etats- Nations. C’est dire que l’aventure étatique n’est pas gelée dans ce système et qu’à l’inverse, les Etats pourront se déplacer, se réduire, s’agrandir, se multiplier, se diviser, etc. (300 Etats européens en 1789 et seulement 25 en 1914 ; A l’échelle planétaire 53 Etats en 1914, mais 197 en 2012).

La première mondialisation sera aussi un vecteur d’exportation du modèle wespthalien. Une exportation qui sera  une adaptation plus ou moins violente : des entrepreneurs politiques extérieurs au système vont se l’approprier. Surtout, la colonisation, puis la décolonisation vont l’imposer partout dans le monde au 19ième siècle et plus encore au vingtième.

Toutefois, cette exportation souvent tardive, ne correspondra pas à une  greffe de qualité. La raison en est que l’homogénéisation est un processus de très longue durée et qu’à ce titre, il est difficile voire impossible de connaitre des raccourcis, ou très difficile voire impossible de s’aventurer dans des schémas qui correspondent aussi à des milieux culturels différents. Il sera par exemple très difficile de faire cohabiter  - parce que fusion  historiquement impossible – nationalité et citoyenneté (Empire autrichien), très difficile d’englober des peuples visiblement différents (Russie), très difficile de faire naitre des frontières westphaliennes là où elles n’ont aucune légitimité (Empire Ottoman, Afrique), etc.

 Parce que ces structures n’avaient pas la qualité d’Etats-Nations, elles se révèlent beaucoup plus fragiles que les vieux Etats-Nations westphaliens au moment où  l’inondation économique va s’annoncer. Les entrepreneurs politiques locaux, n’ont pas eu le temps de passer par la phase mercantiliste, qui devait générer les biens publics assurant la cohésion de l’ensemble. Et il est vrai que ces derniers étaient sans doute plus difficiles à construire, car réducteurs d’hétérogénéité donc de résistance voire de violence sociale, ce qu’ Alesina et Spolaore appellent les « coûts d’hétérogénéité » ( « Economic Intégration and Political Disintégration », 2000, American Economic Review, vol,90,p.1276-96).  Si maintenant les entrepreneurs politiques de ces structures sont invités par effet de mimétisme à reproduire formellement les schémas démocratiques, la tendance à la dislocation s’accroit. Une tendance qui par effet de boucle aggrave les coûts d’hétérogénéité et renforce la fragmentation. JM Siroën (« L’Etat-Nation survivra-t-il à la mondialisation » dans « La Question Politique en Economie Internationale », Paris, La Découverte, 2006) souligne ainsi que les coûts d’hétérogénéité sont plus lourds pour la Bosnie qu’ils ne l’étaient pour la Yougoslavie et probablement pour l’Autriche. De la même façon les Lettons n’étaient qu’un élément d’hétérogénéité marginale pour l’URSS, alors que la minorité russe de Lettonie devient un élément important pour cette dernière entité. Que serait aussi le coût de cette « sous- nationalité » (territoire de Bruxelles) dans une Belgique démantelée ? On pourrait étendre le raisonnement au Moyen Orient et à une partie de l’Afrique.

Il est ainsi probable que le souffle de la mondialisation sur des structures en voie de fragmentation développe d’énormes difficultés.

Ces structures sont nombreuses. « Foreign Policy » en dénombre 20, identifiées sur la base de 12 critères, constituant des indices de décomposition. Cela signifierait aujourd’hui, que 10% des acteurs étatiques sont des « failed States » dont la majorité se trouve sur le continent africain. Parce que structures en décomposition, ne pouvant pas atteindre ou reconstruire la phase mercantiliste de l’aventure étatique, celle des biens publics, les entrepreneurs politiques locaux sont dans l’incapacité d’accéder à une quelconque légitimité, d’où des guerres internes. La fin du modèle Etat-nation correspond ainsi à un déplacement des théâtres guerriers : relative disparition des guerres entre démocraties du système westphalien, donc guerres entre nations, et énorme développement des guerres intra-étatiques. Ainsi, selon la revue de l’Ifri (« Politique étrangère »), sur 164 guerres intervenues depuis 1945, 126 relèvent de cette dernière catégorie.

La mondialisation, avec la fin des Etats-nations classiques et la multiplication d’acteurs politiques indépendants, renforce la décomposition : il est difficile de faire émerger une politique de « State-building » c’est-à-dire une force collective de recomposition des « failed States », et dans le même temps, l’entrepreneuriat politique de ces derniers Etats, peut trouver avantage dans la prédation directe sur la mondialisation elle-même. Il s’agit là du retour aux structures archaïques des Etats avec la réapparition du « roving bandit » (le bandit vagabond que l’on oppose au bandit stationnaire à l’origine de structures étatiques plus stables) bien analysé par Olson ( Power end Prosperity, Basic Books, 2000) que l’on voit renaitre en Somalie, dans le ventre de l’Afrique, voire plus récemment à Madagascar (Hervé Juvin).

Dans la vision économique traditionnelle, Internet, finance dérégulée et container normalisé, peuvent plus ou moins apparaitre  comme biens publics désormais mondiaux. Dans le langage de ce blog ils sont désignés par l’expression « Autoroutes de la mondialisation » autoroutes issues d’une interaction sociale complexe ayant débouché sur leur construction. Ces infrastructures lourdes sont bien sûr « vampirisables » par des acteurs privés (manipulation du LIBOR, de l’EURIBOR, du FOREX, etc. ). Elles le sont bien sûr aussi par de vieux Etats-Nations ou leurs représentants (privilège du dollar comme monnaie mondiale, privilège de la City de Londres, paradis fiscaux, etc.).  De plus en plus, elles le sont aussi par les entrepreneurs politiques issus de vieux Etats non parvenus jusqu’ici, au stade de l’Etat de droit, ou plus récemment par ceux des « Failed States ». A chaque fois il s’agit d’une prédation de plus en plus directement lisible dans la réalité sociale.

Les prélèvements fiscaux de l’Etat de droit sont bien un non- respect de la propriété, mais celui-ci est compensé par une redistribution entre les acteurs, d’où l’idée que l’idéologie de l’intérêt général peut encore être plus ou moins crédible dans un système où la démocratie peut finalement permettre une inter-action sociale plus ou moins équitable : tout le monde peut voler tout le monde par un jeu complexe de prélèvements, de subventions, de services publics, de textes clientélistes, etc. Le passage insensible au " vote privatif" cher à Luc Rouban ("Du vote de classe au vote privatif", Cevipof, octobre 2013) viendrait plutôt confirmer ce point de vue.

Si La mondialisation fait davantage apparaitre la réalité par la gigantesque manipulation prédatrice des autoroutes de la finance ( scandale du LIBOR par exemple), elle peut encore trouver un minimum de crédibilité, et les régulateurs peuvent théoriquement sanctionner les manquements à ce qui peut encore apparaitre comme des règles du jeu social.

Les choses s’aggravent pourtant si la mondialisation génère des espaces de plus en plus larges peuplés de « Failed States » eux- mêmes à cheval sur les autoroutes de la mondialisation. Ici la prédation apparait directement visible, sous la forme d’entrepreneurs politiques qui nous ramènent à des époques pré mercantilistes, celles que Marx taxaient de périodes « d’accumulation primitive du capital ».

 L’expérience de la grande crise depuis 2007 nous révèle, que ce qui reste encore la communauté des Etats- Nations, se trouve dans une grande incapacité à instituer de l’ordre dans la partie financière des autoroutes de la mondialisation. Dès lors, comment imaginer une politique internationale sérieuse de construction ou reconstruction des « Failed States » ? La décomposition est ainsi appelée à s’étendre. Cruel retour au moment Hobbésien.

 

 

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 09:53

 

Le texte proposé ci-dessous date de plusieurs années (été 2006). Rédigé à l'occasion d'un séminaire portant sur la naissance de l'Etat, il permet de mieux situer le cadre méthodologique des articles publiés sur ce Blog. A ce type sa bonne compréhension est fondamentale pour comprendre tous les textes du blog où il est question de l'Etat.

 

A l'époque - lorsque ce texte fut rédigé-  il n'était guère question de crise, et il s'agissait simplement de donner un point de vue différent de celui qui est généralement celui des économistes. La thèse  qui y est développée - et qui n'a pas été remaniée- est celle d'un accord partiel avec le point de vue des ultra-libéraux. cette dernière est bien exposée chez Nozick et mieux encore chez Bertrand Lemennicier.

Rappelons simplement que la construction de l'Etat passe chez les libertariens  par les étapes suivantes:

 

Logique de l'intérêt --> Echanges marchands --> agences de protection --> agence monopoliste --> Etat --> Etat de droit --> Démantèlement de l'Etat de Droit (?).

 

 

 

Le désaccord qui s'exprime ci-dessous correspond au caractère indépassable de la notion d'extériorité - notion expliquée dans le texte -  y compris en mondialisation. Caractère qui permet également de douter de l'individualisme méthodologique qui préside à la démarche.

 

 

 

 

l'Aventure Etatique

 

 

Au sein de tout groupe humain existe des règles contraignantes. La nature de ces règles distingue une société d’une autre. Et ces règles expriment l’idée même de société, donc un sentiment d’identité ou d’appartenance pour les individus qui la vivent.

 

Vivre ensemble, et donc faire société, c’est reconnaître qu’il existe au delà de chacun un tiers ou un extérieur qui est la loi c’est à dire un pouvoir. De la même façon qu’une œuvre d’art, par exemple une toile, ne prend sens qu’avec un support extérieur (un clou dans un mur), on n e fait société que par rapport à un extérieur qui est la référence commune.

 

Dans la modernité cette référence commune est par exemple la Constitution. Et même dans notre modernité qui avance l’idée que la loi est fabriquée par les hommes et donc, loi manipulable, on ne touche qu’exceptionnellement à la Constitution. Il en a toujours été ainsi et ce quelle que soit l’organisation des sociétés. Le lien social n’existe que parce que les agents qui se croient reliés font référence à cet extérieur.

La naissance de ce qu’on appelle l’Etat est donc l’apparition historique

d’un type particulier du moyen de vivre ensemble qu’est l’Etat.

 

Et en affirmant ceci, on cesse déjà d’envisager ce dernier comme autre chose que l’effet involontaire et inattendu de contrats volontaires

(théorie économiciste de la naissance de l’Etat chez les ultralibéraux).

 

 

 

Le point de vue des non –économistes

 

 

Pour nombres d’anthropologues et de sociologues, en particulier, ceux qui approximativement ne sont pas éloignés de la pensée d’un homme comme Marcel Gauchet, l’Etat est issu de la transformation des religions, elles-mêmes instances d’un extérieur aux diverses humanités.

Les religions sont l’universel de l’humanité, et toutes les sociétés

prémodernes sont imprégnées par le religieux. Or ce religieux n’est

vraisemblablement pas que le fait de nos structures mentales, mais la

condition d’existence du fait social lui-même. Les sociétés primitives

comme les nôtres ont besoin d’un extérieur, et ce dernier est pour elles non l’Etat mais la religion.

 

 

Le schéma de production du phénomène étatique serait alors le suivant :

 

- Religion comme extériorité radicale, c’est-à-dire religion vis-à-vis

de laquelle les hommes lui sont tous extérieurs : aucun homme ne peut

s’emparer de la religion, en prendre son commandement ou en représenter son pouvoir. Le pouvoir religieux existe en ce qu’il permet de faire société, mais ce pouvoir n’est pas pour les hommes, et il ne saurait être question d’une séparation politique dans la société : il n’existe pas d’homme qui puisse se faire extérieur aux autres hommes. Les hommes sont unis et égaux dans leur commune dépossession.

 

 

- Religion où la coupure avec l’au-delà va correspondre avec une coupure dans la société : d’un côté, certains seront proches des puissances extérieures, tandis que les autres en seront éloignés. L'homme depouvoir est né et, avec lui, le pouvoir politique et l’Etat.

 

- Séparation de la religion de l’Etat lui- même, ce qui caractérise

l’époque actuelle dans nombre de sociétés dites modernes.

 

D’où il ressort que la religion a été historiquement la condition de

possibilité de l’Etat, et que le fondement de l’Etat est le même que celui

De la religion.

 

Par rapport à l’explication libérale de l'Etat, celle des économistes,

on ne dit rien du fonctionnement de l’Etat moderne. On ne se prononcepas sur son fonctionnement et le fait quil est peut-être devenu un système où selon le langage libertarien: "tout le monde vole tout le monde". Par contre, les conditions de sa genèse sont fondamentalement différentes : elles ne relèvent pas de la logique de l'intérêt individuel, mais d'une logique sociale, à savoir l'impossibilité radicale de faire société sans uneréférence extérieure.

 

En même temps, ce dernier point de vue, met en doute l'idée selon

laquelle il serait possible de privatiser l'Etat : la fin de l'Etat n’est probablement pas pour demain.

 

Resterait pourtant à se poser une grande question : comment est-on passé des premières formes de religion qui excluent l'apparition du phénomène étatique, aux formes transformées qui vont faire naître l'Etat?

 

En d’autres termes comment est-on passé de l'égale dépossession de tous les hommes par rapport au sacré, à une dépossession inégale qui fera naître le pouvoir politique et l'Etat ? Poser cette question, c'est poser celle des conditions du maintien de la dépossession complète.

 

Dans les sociétés dites primitives, certes il existe toujours un chef. Il existe par conséquent une fonction politique de représentation de la

communauté. Sans cette fonction assurée, il n'y aurait, pensent les non

-économistes, que des individus incapables de faire société car

incapables d'édicter une règle commune, c'est-à-dire la Loi , vis-à-vis de laquelle chacun obéit et se reconnaît.

 

 

Pour autant, le chef de la société primitive voit son pouvoir extrêmement limité. Son travail consiste à répéter inlassablement qu'il

faut respecter l'héritage des ancêtres et les règles de toujours, qui

viennent d'un au-delà sur lequel les hommes n’ont aucune prise. Il parle de la loi, mais il n'a aucune prise sur elle et ne peut la modifier. C'est dire qu'il n’a aucune prise spécifique sur la définition de l'ordre social. Cet ordre dispose certes d'un commencement : l'origine des temps. Mais cette origine est un extérieur, un temps différent de celui où se succèdent les diverses générations d'hommes. Et depuis, puisque la Loi est un point fixe, il ne s’est rien passé, et surtout il ne doit rien se

passer, car tout changement signifierait que les hommes, ou certains

d’entre- eux, ont prises sur la société.

 

Les récits cosmogoniques qui disent la naissance du monde, sont

infiniment variés, mais tournent inlassablement autour de l'idée que

l'origine des temps relève d’une temporalité autre, de quelque chose

d'inaccessible. Cela signifie que l'on bannit l’intervention créatrice

des hommes dans la Loi qui les régit. Cette vision est, bien sûr, irréelle, et les hommes savent qu'ils ont concrètement changé le monde

au travers de leurs pratiques. Par exemple, il ne fait pas de doute que

l'agriculture est une invention humaine, mais dans les récits, il n'y a

pas de mémoire et l'on dira que « ce sont les ancêtres qui nous ont apprisà cultiver » : l'innovation est radicalement effacée et se trouve reportée sur la ligne de l'origine des temps. Ce que les religions primitives interdisent, c’est le droit de se reconnaître comme agent transformateur de la réalité sociale donc agent de la Loi.

 

Et cette institution permet qu'aucun des hommes n'ait prise sur le

destin des autres. Puisque tous sont en quelque sorte séparés de ce qui

gouverne les hommes (les puissances mystérieuses de l'au-delà), alors

personne ne peut prendre le pouvoir parmi les hommes, hommes qui

deviendront dirigés par d'autres hommes. Comme le dira Clastres dans une formule célèbre: "la société se construit contre l'Etat".

 

Seule la dépossession complète des hommes sur l'au-delà permet le

maintien de la vieille égalité primitive, et s'il existe par exemple des

chamanes censés entretenir un rapport privilégié avec les puissances de l'invisible, ils ne sauraient devenir des agents censés fonder la société en ce qu'ils pourraient devenir des délégués, chargés par

l'invisible, de régler les affaires humaines.

 

 

Ainsi tout le problème de la naissance de l'Etat, revient à analyser comment les puissances du sacré vont se concrétiser, dans des religions installées, avec des agents spécialisés qui vont fonder une scission entre gouvernants et gouvernés.

 

En la matière, l'apparition des prophètes, est sans doute un fait

probablement décisif permettant de passer des premières religions, dans lesquelles l'extériorité est radicale vis-à-vis de tous, à des religions

nouvelles (qu'on peut proposer d'appeler « religions 2 », par rapport aux précédentes que l'on peut appeler « religions 1 ») pour lesquelles un individu (le prophète) en vient à affirmer qu'il est dans le secret des

dieux, ce qui va le séparer radicalement de l'ensemble des autres hommes.

 

 Sans doute existe-t-il plusieurs catégories de prophètes :certains pouvaient être en lutte contre des chefs dont l'emprise croissante sur la société risquait de faire naître l'Etat, tandis que d'autres avaient pour ambition de détruire l'univers des règles des religions primitives. Ce dont on est sûr, c’est que certains, en particulier les pères des grands monothéismes, affirmeront que les dieux, ou Dieu, ne veulent plus que la  société des hommes soit comme elle est, mais quelle devienne autre chose, dont précisément les prophètes seront les garants.

 

La parole prophétique ouvre ainsi la voie à l'établissement d’un pouvoir révolutionnaire dont le prophète devient progressivement l'unique occupant possible, et donc le possible fondateur des premières formes d'Etat.

 

Pour reprendre la terminologie proposée on passerait des premiers liens sociaux, "religions 1", à des formes nouvelles où Etat et religions sont complètement associés, sur la base de la religion, en ce sens que c'est l'Etat qui est dans la religion, et non la religion dans l’État.

En quelque sorte, nous avons ici association entre la religion 2 et « l'Etat 1 », association caractérisée par l'existence évidente d'une extériorité, mais extériorité pour laquelle un homme, voire plusieurs, disposant de la clé d'accès, disposent aussi d'un pouvoir faisant émerger une instance autre à la société : un Etat en voie de construction.

 

Cette instance autre étant constituée, des événements historiques

nouveaux pourront déboucher sur une autonomisation croissante de l'Etat par rapport à la religion. Ainsi pourra-t-on connaître un grand

renversement, c’est-à-dire le passage d’un Etat enkysté dans la religion

à une religion enkystée dans l'Etat, passage faisant naître une entité

porteuse d’un avenir grandiose : l'Etat-Nation.

 

Ce passage correspond au rameau occidental de l'humanité.

 

L'autonomisation de l'Etat n'est évidemment pas un processus linéaire et complètement déterminé selon une logique rationalisable et chargée de finalité. Il n'existe aucun déterminisme historique évident.

 

Dans le cas de l'Europe qui est la région du monde qui historiquement va accoucher de l'Etat-Nation, il existera très longtemps un double mouvement contradictoire, entre une monarchie d'abstraction S'ouvrant à l'impersonnalisation de l'Etat (le prince peut mourir, mais l'Etat subsiste) et une monarchie d'incarnation qui fait du prince le

représentant de Dieu.

 

A l'extrême, la religion pourra être séparée de l'Etat et le principe extérieur chargé de faire tenir ensemble les hommes pourra n'être que

l'Etat, la religion devenant affaire privée intériorisée. Nous avons là la laïcité à la française. On passe ainsi de l'âge du divin, à l'âge complètement politique. Désormais, des communautés humaines affirmeront leurs particularités au-dedans de frontières qu'il faudra jalousement garder. Il ne faut toutefois pas considérer que cette aventure du phénomène étatique, dont le berceau fut historiquement la religion comme fertilisant, permet, en fin de processus, de supprimer l'extériorité.

 

Pour reprendre la comparaison précédente, une œuvre d'art, dans notre exemple une toile, peut changer de support ( on peut remplacer un clou par un piton ou une cimaise).Mais le support lui-même, donc ce qui est extérieur à la peinture, reste indispensable. Et il n'est pas possible de dire qu'une  œuvre existe indépendamment de son support, car la toile elle-même est support de la peinture, et sans toile, ou autre support, il y a tout simplement impossibilité d'exprimer une œuvre.  Il en va de même des sociétés humaines : on peut changer les outils du lien social et passer des diverses religions aux diverses formes d'Etat

(monarchique, totalitaire, démocratique...).

 

Même la démocratie ne correspond pas à la fin de l'extériorité et le passage à la centralité. Concrètement, le pouvoir, même démocratique,

représente une généralité au-dessus des intérêts particuliers. La loi, même démocratique, est une contrainte extérieure au regard des actions et projets particuliers de chacun des citoyens. En ce sens, le pouvoir est toujours un rapport d'opposition commandé par la scission

indispensable entre un dedans et un dehors (de la même façon que le support de la toile n’est pas contenu dans la toile elle-même : il reste toujours une extériorité). Et cette scission est bien indispensable, sous peine de voir le lien social lui-même disparaître. Pour reprendre notre comparaison, si la toile ne connaît plus de support, elle cesse d'exister en tant qu'œuvre à la disposition du regard de ses admirateurs potentiels.

 

Cette remarque est fondamentale pour comprendre les difficultés de la

construction européenne : elle suppose la destruction relative des Etats-Nations, et donc la suppression plus ou moins rapide des extériorités de chaque communauté nationale au profit d’une nouvelle,

dont les contours ne sont pas encore définis. Il s'agit d’un exercice très difficile qui pour revenir à notre comparaison correspond à l'arrachement du support qui soutient la toile avant même d'avoir envisagé la réalisation matérielle d’un nouveau support. C’est la raison pour laquelle certains considéreront que la construction européenne est d'abord une inacceptable destruction.

 

Le Point de vue non économiciste de la naissance de l'Etat est-il si différent de celui exprimé par les économistes ultra-libéraux ?

 

 

Les liens de parenté entre les points de vue des économistes et ceux des non-économistes

 

 

Ne sera examiné ici que la comparaison entre ces deux points de vue, qui par certains aspects, peuvent paraître extrêmes. On sait que dans les conceptions les plus courantes des spécialistes des sciences sociales,

l'Etat est le plus souvent perçu comme une invention volontaire des hommes. Cest probablement le cas de nombre de juristes. Cest peut-être aussi le cas de très nombreux économistes qui, sans réellement expliquer l'Etat, veulent le réduire aux strictes dimensions imposées par la seule défaillance des marchés : la rencontre des intérêts privés  fabriquant l'intérêt général, exclue, épistémologiquement, le recours à l'Etat.

Notons du reste que la main invisible chère au fondateur de la science

économique, Adam Smith, est bien le substitut de Dieu, lequel devient

une hypothèse superflue.

 

Si finalement l'Etat doit exister ou existe, il est le plus souvent considéré comme une invention résultant de la volonté de choix économicistes rationnels, et non réellement nécessaires : la société peut fonctionner sans lui. C’est aussi, curieusement, le point de vue de Marx, qui considère l'Etat comme une invention dune classe dominante cherchant à maintenir ou justifier ses privilèges.

 

Précisément la thèse qui vient d’être exposée, comme celle des économistes qui se désignent eux-mêmes comme ultra-libéraux, est l'inverse d’un volontarisme.

 

Chez les non-économistes présentés, encore une fois thèses essentiellement rassemblées à partir des travaux de Marcel Gauchet, la

genèse de l'Etat n'est pas un processus décidé et conscient. De la même

façon, chez les économistes ultra-libéraux, le phénomène étatique n'est

que le résultat involontaire et inconscient des actions volontaires d'individus entièrement autodéterminés. Mais, précisément, apparaît une différence: dans la thèse non-économiciste : si le résultat du jeu social conduit à l'Etat, le jeu lui-même apparaît comme collectif. Il existe une religion 1 qui structure le comportement des individus, lesquels apparaissent comme étant le jouet de la religion. Ils sont plus "activés" qu'acteurs véritables. Concrètement,il semble que la thèse rejette fondamentalement l'hypothèse de l'individualisme méthodologique chère aux économistes ultra-libéraux.

 

Cette différence est peut-être moins radicale qu'il n’y paraît. En réalité, tout dépend de la nature de la religion 1. Il n'est évidemment pas question ici d'aborder les diverses théories censées expliquer les phénomènes religieux. La question étant plutôt de savoir s'il peut exister une interprétation du fait religieux à partir de l'hypothèse de l'individualisme méthodologique. Ainsi la religion apparaîtrait comme le résultat involontaire de comportements volontaires lesquels mèneraient progressivement à l'Etat. Si une telle interprétation peut exister, alors les points de vue des non-économistes et des économistes ultra-libéraux pourraient être rapprochés en vue d'une synthèse.

 

Beaucoup d'explications des faits religieux, s'enracinent dans l’idée de

contrainte : toutes les sociétés ont connu la religion 1 et celle-ci résulterait des contraintes intérieures de l'esprit : c’est le fonctionnement du cerveau qui serait à l'origine des interprétations religieuses du monde. A moins que, et il s'agit d’une explication de même type, la démesure des forces naturelles amène ce même esprit à voir dans ces forces des créatures extraordinaires.

 

De telles explications laissent éloignée la logique de l'intérêt individuel chère aux économistes. Même si l'on considère qu'investir individuellement dans la religion peut rapporter dans l'au-delà, il reste que les phénomènes religieux semblent davantage reposer sur du collectif.

 

Les explications du religieux à partir de ce qui a été vu antérieurement

: religion 1 comme dispositif instituant un ordre politique égalitaire, avec le thème de la société contre l'Etat, cher à Pierre Clastres, sont extrêmement intéressantes, mais là aussi, il est difficile de parler de choix individuels, et du reste, l'extériorité radicale comme choix de société semble problématique : sans doute la religion 1 interdit la naissance dune séparation entre les hommes, mais qui a décidé ? Comment et pourquoi ?

 

Reste la thèse de l'explication des religions à partir du "meurtre fondateur" cher à René Girard. Le concept de meurtre fondateur, correspond à l'idée que tous les membres d'un groupe humain quelconque, sont travaillés par le mimétisme, lequel consiste pour chacun à désirer ce que l'autre désire.

 

Lorsque les hommes sont ensemble, ils ont tendance à désirer les mêmes choses, et cela parce qu'ils s'observent et s'imitent. En ce sens il n'existerait pas de désir dans l'absolu, le désir de chacun, n'étant que ce que l'on croit être le désir de l'autre.

 

Cette imitation entraînerait des jalousies réciproques génératrices de

violence, laquelle en vient à menacer la cohésion du groupe voire son

existence. Jusqu'ici, Girard n’est pas très loin de Hobbes, qui pensait

qu'aux premiers temps de l'humanité, la guerre de tous contre tous devait logiquement l'emporter.

 

Mais Girard va en conclure que les crises mimétiques débouchent sur la désignation d’un bouc émissaire, c'est -à-dire la désignation collective d’un responsable unique aux désordres vécus, responsable qu’il faudra condamner et tuer : la violence collective s'apaise en raison du meurtre puisque le responsable a disparu. Bien entendu il y a mensonge puisque le bouc émissaire n'est pas responsable du désordre social, mais ce mensonge est complètement inconscient chez les individus. Curieusement la société apaisée par le meurtre se tourne à nouveau vers son bouc émissaire, qui, ennemi absolu, vient pourtant, par son sacrifice, rétablir l'harmonie au sein du groupe.

 

Il en résulte que si le bouc émissaire est vécu comme le destructeur de l'ordre social, il en est aussi le sauveur. Et ce serait aussi la raison pour laquelle le bouc émissaire primitif deviendrait aussi un personnage sacré, voire les premières formes de la divinité.

 

Mais l'histoire ne s’arrêtant pas (le désir mimétique est une constante

de l'humanité), on choisira ultérieurement d'autres victimes qui viendront ainsi se substituer au bouc émissaire primitif ; lequel devient progressivement déifié puisqu’à chaque nouveau sacrifice le groupe constate la nouvelle réconciliation entre les hommes.

 

Le sacrifice humain devient ainsi un rite sacré. Plus tard, on pourra remplacer les meurtres réels par le sacrifice d'animaux. Et derrière tout cela va se nouer le mythe qui est la représentation de ce que vivent les hommes ainsi englués dans la religion 1, elle-même issue du meurtre primitif.

 

Il ne s’agit pas ici de détailler la thèse de René Girard, mais à l'inverse de voir en quoi cette religion 1 -version Girard- relève ou non de l'individualisme méthodologique.

 

A priori oui, puisqu'il s’agit bien d'individus qui se font la guerre. Pourtant l'individu primitif girardien n’est pas autodéterminé : son désir n'est que le désir de l'autre, constatation qui est largement en contradiction avec le point de vue économiciste de l'humanité.

 

Bien sûr, comme dans la thèse économiciste de la genèse de l'Etat (dans la thèse girardienne d'abord, la religion qui dérivera ensuite vers

l'Etat, alors que dans la thèse économiciste l'Etat arrive tout de suite), l'apparition de la religion est une conséquence non attendue du comportement des hommes. La religion 1 est le résultat involontaire de

la violence mimétique. Mais à l'inverse de la pensée économique ultra-libérale, la violence mimétique n'a rien à voir avec les paisibles échanges marchands volontaires entre les individus. Il n'y a donc pas de réel "moi" autonome, ou plus exactement, s'il en existe un, il est complètement recouvert par le désir mimétique.

 

Et même si les économistes ultra-libéraux sont relativement prêts à enrichir leur postulat d'individualisme par une dose de holisme, pour mieux rendre compte du réel, il resterait quand même une opposition radicale des points de vue : alors que les ultra-libéraux ne raisonnent pas à partir de la notion d'extériorité (la peinture pourrait être admirée sans son support, pour prolonger notre exemple) les non-économistes placent au centre de leur raisonnement cette extériorité :il ne saurait exister de peinture sans support.

 

Concrètement, les ultra-libéraux croient absolument dans un Etat polluant qu'il faut réduire et qu'il faut combattre, pour le cas échéant, le faire disparaître, tandis que les non-économistes considèrent que l'aventure étatique est un fait indépassable et ses entreprises de réduction sont nocives. D’où les difficultés considérables de la présente construction européenne.

 

Au total, il semble difficile de produire une synthèse entre deux points

de vue, qui malgré les efforts et les apparences, restent fondamentalement en large opposition.

 

 

 

Jean-Claude Werrebrouck le 22/08/2006

 

 

 

 

 

 

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 14:48

                                                

L’opération « offshoreleaks » et le dur labeur qui lui correspond confirment  que la mondialisation reste la belle histoire que l’on raconte aux enfants. Le monde des marchés globalisés et généralisés est loin d’être lisse, n’est pas liquide et se trouve aussi peuplé de « grumeaux » irréductibles, ou parfois de trous noirs inaccessibles.

La mondialisation n’est en aucune façon le dépérissement des Etats qui à force de coopérer après s’être fait la guerre en finirait par se liquéfier. Elle n’est à l’inverse qu’une transformation de leur mode d’existence et accessoirement leur multiplication.

Issu d’une longue évolution, ce qu’on appelle le politique en tant que substance commune à un groupe humain, fût progressivement maitrisé par certains de ses membres, lesquels sont devenus les représentants de ce qu’on appellera plus tard l’Etat. Fondamentalement l’essence de l’Etat est l’appropriation à titre privé des outils du politique, ce qui en fonde sa nature profondément prédatrice. Structure spatialement clivante en ce que les prédateurs sont tenus de fonder des frontières garantissant un domaine réservé à chacun d’eux. Dans un tel monde la guerre entre les « peuples » en voie de constitution a pour objectif la redéfinition du partage de la prédation globale entre ceux qu’il convient d’appeler des « entrepreneurs politiques ». L’ordre humain est ainsi composé de "grumeaux" appelés royaumes ou empires.

Comme beaucoup plus tard les entrepreneurs économiques, ils maitrisent privativement des moyens de production (esclaves travaillant pour l’Etat, paysans corvéables et  imposables, etc.) et sont en concurrence avec d’autres entrepreneurs politiques où les prix de marché sont remplacés par la guerre.

Beaucoup plus tard encore, la montée de l’économie devient une source de prédation qu’il convient peut-être de promouvoir si toutefois il est possible de « partager » : les entrepreneurs politiques finissent par protéger des entrepreneurs économiques qui multiplient la richesse disponible…et taxable... Le temps mercantiliste s’introduit dans la scène globale et nous sommes à la fin du moyen-âge. Et déjà une mondialisation qui génère potentiellement de nouveaux « grumeaux » avec des prédateurs locaux, notamment intéressés par le métal précieux, prédateurs ancêtres de paradis fiscaux qui font selon l’expression de Marx « l’accumulation primitive du capital ».Un peu comme aujourd’hui où l’argent sale qui arrive à Chypre s’en retourne blanchi en Russie.

Si avec le temps, et peut être en correspondance avec la montée de l’économie, l’idée de droit de l’homme émerge, la prédation devra se redéfinir, l’impôt devenant « consenti » par le citoyen et la prédation qui lui correspond, devenant démocratiquement distribuée. La forme « Etat de droit » est le nouveau visage de l’Etat. La fiction d’un intérêt général en fait son armure idéologique.

Si l’économie devient un fait socialement dominant  les frontières dessinées par les entrepreneurs politiques, sont contestées par les entrepreneurs économiques les plus dynamiques. Il leur faudra une toute autre mondialisation et ses acteurs se feront plus gourmands : il faut mettre fin à certaines frontières, privatiser au moins partiellement ce grand monument régalien qu’est la monnaie exprimant d’inacceptables frontières,  supprimer ces écluses que sont les droits de douanes, ou les normes nationales, etc.

Comme la monnaie ne peut être un bien libre car devant s’appuyer sur une base légale et donc politique, et qu’aucune instance politique mondiale n’émerge, il faudra se contenter d’une privatisation partielle : les taux de change entre monnaies restées légales, sont simplement définis par le marché et non plus soumis au politique, ce qui facilite la totale liberté de circulation du capital. Mais aussi une fort lucrative spéculation.

Cette ambiguïté sur la monnaie et la finance est le vecteur d’une mondialisation qui n’en est pas une : des frontières vont subsister et vont faciliter une grande osmose entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs économiques. Derrière la mondialisation se cache encore les Etats .

Les entrepreneurs économiques qui ont acheté aux entrepreneurs politiques la fin des vieilles frontières sous la forme du libre-échange ont dû pénétrer la grande machine régalienne de la monnaie pour la redessiner, d’où la formation d’un groupe social syncrétique, aujourd’hui appelé oligarchie, et qu’il est difficile de distinguer du monde politique du monde économique. Avec des mouvements dont le sens est imprimé par des traditions culturelles : Aux USA on part de la finance pour aller vers le politique, tandis qu’en France on part du politique pour aller vers la finance.

Ce groupe social avec la population de techniciens qui l’accompagne et qui lui est dévouée (juristes, fiscalistes, traders, informaticiens, mathématiciens, évaluateurs, etc.) est en apesanteur et se constitue en classe mondiale. il lui faut pourtant prendre appui sur  des frontières, et donc des Etats, pour se mondialiser . C’est que le profit qu’elle « produit » rémunère pour partie, non pas le résultat de la production d’un bien ou d’un service, mais la différence entre Etats : spéculation sur le FOREX, donc sur les taux de change, sur les taux d’intérêt, mais aussi différences entre législations diverses et plus particulièrement fiscales. Les Etats sont donc des « grumeaux » fondamentaux : sans eux point de profit « mondial » sur simple différence.

D’où bien des interrogations dans ce type de monde concernant la valeur ajoutée produite : désormais on fabrique de la monnaie sans produire de la richesse. Les algorithmes produisent de l’argent en manipulant d’autres algorithmes, en manipulant les cours, en produisant de la volatilité et non de la liquidité ou de la profondeur de marché. Et comme tout peut devenir sous-jacent ( monnaie, taux, CDS, matières premières, produits agricoles, etc.) les algorithmes produisent de l’argent sans même en connaitre l’origine. Au moins Philippe Le Bel, lui savait d’où provenait l’argent qu’il « créait ». Cette mondialisation bienheureuse fait que l’entreprise casino est préférable à l’industrie et que les facilités informatiques aidant c’est au total une population croissante qui s’émerveille du monde nouveau : il devient possible, comme le proclame la publicité, pour les chômeurs de l’économie réelle, de s’installer Trader.

  Comme dans les entreprises casinos, les experts en optimisation fiscale produisent de l’argent et se rémunèrent sur de simples différences, ici de pression fiscale entre Etats. L’optimisation fiscale et la fraude fiscale ont toujours existé…mais se trouvent grandement facilités quand le coût de l’utilisation de la différence s’effondre. Jadis la fraude supposait des coûts concrets très élevés en raison des contrôles de change et des freins à la libre circulation du capital. Les Etats n’avaient pas encore vendus les opportunités liés à leurs différences, ce qui leur permettait de maintenir leur autonomie. La classe mondialisée a obtenue par la prise de contrôle partiel de la monnaie la fin de la protection de la différence. La fausse valeur qu’elle peut produire est d’autant plus élevée que la différence est élevée. On conçoit par conséquent le nécessaire gonflement des paradis fiscaux, il est vrai aussi, gonflement facilité par des outils informatiques de plus en plus puissants.

Les chiffres sont désormais connus et il devient inutile de les rappeler. Par contre ce qu’il convient de préciser est que ce qu’on appelle mondialisation n’est pour partie, qu’une gigantesque redéfinition du partage de l’antique prédation des Etats.

Au niveau des vieux Etats, la montée continuelle de l’économie et ce qui lui semble associée à savoir l’individualisme radical, effacent progressivement l’idéologie d’un intérêt général et le holisme qui le sous tendait. La reconduction au pouvoir des entrepreneurs politiques est de plus en plus passée par la distribution de «  droits liberté » et le retrait de devoirs de citoyenneté. La reconduction au pouvoir passe donc par « l’ouverture » et notamment la dérégulation tant demandée par les entrepreneurs économiques les plus dynamiques.

Cette ouverture exigée peut –être favorable à des stratégies d’autres Etats qui misent sur la saignée de plus anciens (Luxembourg  ou Suisse par exemple) ou sur une construction de nouveaux Etats animés par des entrepreneurs politiques dynamiques ou simples valets du monde de l’économie mondialisée (« juridictions à palmiers »).

L’ère des « grumeaux » et non pas celle de la mondialisation redéfinit les rapports entre classes sociales. La classe mondialisée a acheté aux vieux Etats l’affaiblissement des « Etats Providences » et les a plongé dans la dette dont elle profite grandement puisque cette dernière devient « minerai de finance » comme il existe aujourd’hui du minerai de viande.

Une fois cet achat effectué, les vieux Etats perdent progressivement leur visage d’Etat de Droit. Les errements des entreprises casinos souvent installées dans les paradis fiscaux et celles de la finance improductive peuvent entrainer de gigantesques crises dont le coût est supporté par des citoyens qui ne peuvent que payer l’impôt et se rendent compte qu’il n’est que très formellement consenti. Ce qui marque une étape nouvelle dans la très vieille aventure des Etats.

L’opération « offshoreleaks » permettra-elle de changer le monde ?

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 23:00

    couverture du livre

 Le livre est en vente dans toutes les librairies

 

J'invite les habitués du Blog à relire l'article "Le monde tel qu'il est". Il n'a rien perdu de son actualité, permet de bien situer l'article "Spécificité des crises de l'entrepreneuriat politique"    et, surtout, servira à la bonne compréhension d'un prochain texte dont le titre sera:

 "Grande crise et scission/recomposition de l'entrepreneuriat politique"

 Ce texte tentera de montrer pourquoi la grande crise débouchera très probablement sur une décomposition/recomposition des entreprises politiques. Il ne pourra toutefois être bien compris que si l'on a bien assimilé "Le monde tel qu'il est".

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 23:00

couverture du livre

 

 Le livre est en vente dans toutes les librairies

 

 

La présente crise de l'entreprise politique UMP en France est une occasion de bien cerner le fonctionnement des marchés politiques.

Les entreprises politiques sont des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général",  et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre juridique général.

 Ces organisations sont peuplées d'acteurs validant une certaine division du travail dans l'exercice de leurs fonctions: militants, élus ou éligibles, dirigeants. Si les militants peuvent être assimilés à des actionnaires  soucieux de bénéficier idéologiquement ou matériellement de l'activité des entreprises politiques, les élus ou éligibles peuvent difficilement être comparés aux salariés ou aux entrepreneurs du monde économique. A titre d'exemple un député de démocratie parlementaire n'est pas salarié de l'entreprise politique à laquelle il est rattaché. De fait, il est bien plutôt un entrepreneur politique individuel qui a signé un contrat de franchise avec son parti de rattachement. Situation qui peut, à la limite et selon certaines configurations, être assimilée à de la servitude volontaire.

Pour un entrepreneur politique individuel, il semble en effet évident que les coûts et "barrières à l'entrée" des marchés politiques sont hors de portée. Comme le sont par exemple les barrières à l'entrée du marché mondial de l'aviation civile pour un ingénieur aéronautique décidé à concurrencer directement BOEING ou EADS. le passage par l'adoubement d'un parti, pouvant devenir passage en situation de servitude volontaire, est ainsi une démarche quasi obligatoire pour gagner un mandat sur les marchés politiques.  

   Le contrat de franchise est  réellement asymétrique puisqu'il oppose une offre oligopolistique (les entreprises politiques sont souvent peu nombreuses ou cartellisées) à une demande atomistique (les candidats à l'entrepreneuriat politique sont nombreux). C'est du reste le dirigeant - lui même plus ou moins élu- ou son entourage immédiat, qui distribue les contrats. Les entreprises politiques sont ainsi des organisations qui abritent des entrepreneurs politiques, lesquels sont aussi en concurrence pour l'accés à la distribution ou renouvellement des contrats. On comprend ainsi que les fonctions dirigeantes sont à la fois globales et singulières: elles font de son bénéficiaire un entrepreneur politique individuel, mais aussi un sélectionneur des autres entrepreneurs politiques qu'il franchise, contre redevance, prélevée sur la rémunération publique de l'entrepreneur politique individuel, ayant gagné sur les marchés son accés aux outils de la puissance publique.

   Dans le cadre général de la franchise, franchiseurs et franchisés s'adonnent à un travail   classique d’utilisation de la puissance publique à des fins privées. L’objectif privé est la conquête ou la reconduction au pouvoir, utilité pour laquelle il faut supporter et reporter un ensemble de coûts : programmes politiques se transformant en textes porteurs de réglementations, se transformant eux-mêmes en impôts/dépenses publiques , ou se transformant en redistribution des niveaux de satisfaction des divers agents relevant du monopole étatique. Dans le cadre de cette dernière activité,  ils se heurtent à d'autres organisations du monde économique ou de la société civile, lesquelles se rassemblent souvent en lobbies. De ceci se dégage- notamment en démocratie- un compromis assurant la conquête ou la reconduction au pouvoir.  

 La démocratie ne change pas fondamentalement les données du problème et - de fait -  la puissance publique ne peut-être que ce qu’elle a toujours été : un monopole. Il y a simplement concurrence à partir d’un "appel d’offres" appellé "élection" : quels entrepreneurs auront la charge de la promulgation des textes qui - sous couvert du corpus idéologique "intérêt général"- s’imposent à tous, et sont donc bien œuvre d’une entité monopolistique à savoir l’Etat ? 

A ce stade , les idéalistes, en quête de perfection, se poseront la question de savoir si cet univers de fonctionement des marchés politiques - notamment en démocratie-peut être amendé.

Un probable moyen de limiter l’utilisation de la puissance publique à des fins privées serait l’interdiction de la professionnalisation de la fonction politique. Un interdit passant par un texte, on voit mal pourquoi les entrepreneurs politiques et les entreprises qui les franchisent adopteraient une stratégie allant contre leur intérêt de reconduction, sans limite, au pouvoir. En démocratie représentative, la professionnalisation de la fonction politique est ainsi devenue un fait quasi hégémonique, et ce,  dans l'immense majorité des pays.

Avec une nouveauté, qu’il convient de souligner par rapport à la forme antérieure de l’aventure étatique : les entrepreneurs politiques de l’âge démocratique, cessent de masquer l’accaparement de la puissance publique à des fins privées par la figure du divin, ou celle du héros souvent tyrannique, et ne sont plus que de simples et paisibles gestionnaires d’une entité profane appelée Etat. D’où le glissement du « politique » en « bonne gouvernance » et l’idée associée, selon laquelle il n’y aurait plus besoin d’un Etat pesant surplombant tous les acteurs. 

 La crise de l'entrepreneuriat politique est un phénomène spécifique. Il peut exister des crises politiques en ce sens que, telle ou telle entreprise politique, est évincée du marché. Il peut aussi exister des crises de régime, avec passage d'une forme à l'autre de l'Etat. En revanche le produit politique, en tant que marchandise aux formes infiniment variées, ne peut disparaitre. Comme si le marché de l'acier ou celui de l'automobile était éternel. la raison en est simple: le politique est une réalité humaine indépassable.

 Une crise de l'entrepreneuriat politique correspond donc plutôt à ce que l'on constate au niveau de l'UMP en France.

Il peut en effet exister, des situations de conflit, pour le contrôle de la machine à distribuer les contrats de franchise, certains contrats pouvant être plus convoités que d'autres: l'adoubement pour un poste de président de la république est plus important, que celui correspondant au rôle de député. Si l'entreprise politique concernée, ne dispose pas de dispositif de sélection clair pour l'accés au contrôle  de la machine à distribuer les contrats, il peut en résulter des conflits avec apparition de forces centrifuges . Notons  que ces conflits sont puissamment nourris par la transformation en métier des activités politiques. Sans recherche continue d'un adoubement nouveau se succédant à l'ancien, la force dévastatrice des conflits pour l'accés au contrôle de la machine serait plus limitée.

 La force dévastatrice est toutefois contenue par la très grande hauteur des barrières à l'entrée (qui serait plutôt ici une barrière à la sortie) qui fait que les scissions sont très difficiles, et ne peuvent être envisagées, que par les entrepreneurs politiques qui peuvent se passer du contrat classique de franchise. Ces entrepreneurs politiques -ainsi protégés davantage par leur enracinement territorial que par l'adoubement d'une grande entreprise politique - sont probablement assez peu nombreux. Ils s'exposent néanmoins aux mesures de rétorsion - adoubement d'un autre entrepreneur politique sur le même territoire- de l'entreprise politique qu'ils viennent de quitter. C'est dire que seule la déligitimation profonde de l'entreprise politique en crise peut autoriser la réussite d'une scission. 

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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 14:56

 

 

Rapprochement surprenant tant les faits correspondants sont incomparables aussi bien du point de vue de leur nature que de celui de l’ampleur en termes de drames humains. Pour autant il est des aspects qui rassemblent ces deux types d’événements.

Le premier est celui des déficits publics , de la dette correspondante devenue abyssale dans l’un et l’autre cas, et de sa gestion au terme d’un moment que l’on peut appeler effondrement.

 Le second lui est lié , il s’agit de la plus ou moins grande conscience du fait monétaire lui-même : quel degré de liberté, quel recul, ces événements introduisent-ils dans l’aliénante loi d’airain de la monnaie ?

Au-delà, la légitimité d’un rapprochement suppose  celle de l’expression de guerre de la mondialisation. Comment parler de guerre si ces organisateurs traditionnels des conflits que sont les Etats se dissolvent dans un marché mondial? La réponse est évidemment très simple et nous savons que la mondialisation n’est qu’une phase spécifique de l’aventure étatique : il n’existe pas de dissolution mais une simple déformation de structures qui non seulement restent granitiques (Chine, USA, etc.) mais au surplus se multiplient par fragmentation ou recomposition (URSS, Yougoslavie, Tchécoslovaquie, Soudan, etc.). La guerre de la mondialisation est ainsi une guerre économique dans laquelle les Etats sont pleinement impliqués dans des fonctions logistiques  organisationnelles ou d’ intendance, et fonctions qui ne sont pas complètement étrangères à celles validées dans les  guerres classiques.

Enfin le rapprochement est intéressant en ce que les dettes publiques susvisées, dans l’un et l’autre cas, disparaissent souvent- totalement ou partiellement-soit de façon involontaire (inflation) soit de façon négociée (« Hair-cut »  apparaissant sous la forme d’un traité : Allemagne 1953, Grèce 2012, etc.)

Les déficits publics relatifs aux deux guerres mondiales ne sont pas des problèmes mais des solutions face aux exigences engendrées par le caractère total de ces 2 conflits. Solutions qui mettront en évidence l’aspect aisément dépassable de la loi d’airain de la monnaie. La production des moyens de production de la guerre ne suppose aucune ressource financière préalable : elle se contente d’ une sur-mobilisation de moyens techniques et humains. Personne n’a jamais évoqué, ou ne s’est soucié, du coût financier de la gigantesque mobilisation de moyens humains et matériels représentée par les impératifs du débarquement du 6 juin 1944. A l’inverse du vécu des Despotes de l’Antiquité qui, victimes de la loi d’airain de la monnaie, devaient limiter la violence à l’intérieur de contraintes fixées par les limites d’un stock de métal.

l’Argent cesse en 1914 et en 1939 d’être le nerf de la guerre.

Découverte majeure que les contemporains de l’époque n’ont pas toujours compris.

Et parce que la loi d’airain de la monnaie est au moins partiellement et provisoirement éloignée des croyances humaines, les immenses efforts de reconstruction peuvent aussi s’opérer sans de grandes difficultés de financement. Cela signifie que les suites de l’effondrement militaire permettent, et la reconstruction, et la relative gestion de la dette. Coût des guerres mondiales  et coût des reconstructions sont exemptés de la camisole de la loi d’airain, et les responsables politiques, bénéficient d’un  prêteur en dernier ressort aux possibilités illimitées : les banques centrales sont au-delà des apparences dans les mains des  Trésors.

L’effondrement financier actuel présente une dimension planétaire : parti des USA en 2007, son essaimage n’a fait que se développer depuis 5 années et plus personne n’oserait aujourd’hui évoquer –comme cela était encore le cas en 2009 et 2010 -la grande solidité du secteur bancaire espagnol ou italien. Essaimage spatial, mais aussi qualitatif, et les Etats furent rapidement contaminés pour aboutir à une situation d’insolvabilité qui n’est plus aujourd’hui contestée. C’est l’effondrement financier, et non plus la guerre qui développe de gigantesques déficits publics.

Mais l’effondrement financier n’est que la conséquence de la guerre de la mondialisation déclarée depuis une trentaine d’années.

Ce sont les dysfonctionnements du paradigme fordien qui vont accélérer- dans des conditions inouïes- une violence sur les marchés que ce même paradigme, dans sa phase d’épanouissement, avait si bien contenu : la concurrence très organisée et limitée jusqu’ici, ne connait plus de barrières. Le basculement vers la mondialisation ne permet plus de garantir un équilibre entre offre globale  et demande globale nationale. Chaque marché devenant mondial, les coûts de production cessent d’avoir pour contrepartie, des débouchés pour un même montant : ils ne sont plus que des coûts à comprimer drastiquement. D’où aussi l’urgente nécessité d’une bonne stabilité des prix, et donc la mise en place d’outils de désinflation.  La mondialisation débouche sur une concurrence entre Etats chargés d’assurer la bonne insertion d’un appareil productif dans un espace mondial. Et parce qu’elle développe  une surproduction mondiale au regard de normes de consommation à réduire drastiquement, la violence de la concurrence, donc la dureté de la guerre économique ne fait que se développer.

La dislocation de la vieille cohérence fordienne peut momentanément  être contenue par le développement de la finance. Les déficits extérieurs peuvent être financés par création monétaire et ce d’autant plus facilement qu’existe une monnaie de réserve (dollar) permettant  un "déficit sans pleurs". On peut même multiplier les monnaies de réserves, en inventant des monnaies uniques, libérant chaque Etat du souci du solde extérieur (Euro). Ces déficits s’approfondissent avec l’affermissement de la mondialisation et correspondent à la création d’une pyramide de dettes…comme au vieux temps des guerres mondiales.

Mais cette dislocation qui entraine aussi la fin de la « moyennisation » des sociétés ayant rencontrées le fordisme et développe la sous- consommation de ceux qui vont –guerre de la mondialisation oblige – connaitre des revenus comprimés ou bloqués, peut être aussi retardée par le développement du crédit, donc de la finance. Encore un empilement de dettes issues de la guerre de la mondialisation.

C’est donc la mondialisation qui développe une hypertrophie financière, laquelle tel un air-bag vient adoucir le choc de la violence de la guerre économique.

Ce sont les lois mêmes du fonctionnement de la guerre de la mondialisation qui développe les dettes et à terme l’insolvabilité privée et publique. Avec cette fausse conclusion- largement diffusée dans les vieux pays fordiens -  qu’on ne peut plus continuer à vivre à crédit.

C’est donc finalement la guerre, ici économique, qui débouche comme pour les deux guerres mondiales, sur des déficits et une dette publique gigantesque accumulée depuis le virage vers la mondialisation.

Mais alors que les dettes publiques n’étaient au fond que largement virtuelles, lors des deux guerres mondiales, en raison de la fin de la camisole de la loi d’airain, la situation est complètement inversée avec la guerre de la mondialisation.

Alors que les guerres mondiales de par leur caractère illimité ont fait inventé l’illimitation du préteur en dernier ressort (banque centrale dans les mains du Trésor), la guerre de la mondialisation , elle-même tout aussi illimitée ( la fameuse « concurrence libre et non faussée ») devait se nourrir du retour à la loi d’airain de la monnaie. La concurrence libre et non faussée, c’est aussi l’indépendance des banques centrales par rapport à leurs Etats, acteurs  de la guerre de la mondialisation.

Cette situation complètement inversée, ne permet pas avec l’effondrement financier de trouver les moyens d’une reconstruction. Ainsi les pays du sud de la zone euro, victimes d’une loi d’airain particulièrement sévère en raison de la très stricte indépendance de la BCE, ne trouveront pas au terme de l’effondrement les moyens d’une reconstruction. Grèce, Espagne, Portugal, etc. sont irrémédiablement condamnés dans le paradigme de la mondialisation.

Ajoutons à cette constatation que l’effondrement, c’est-à-dire la crise financière n’a rien à voir avec un effondrement militaire qui, en 1918 et en 1945, mettait fin à la guerre et ouvrait une période de reconstruction. La guerre de la mondialisation est en principe – sauf changement radical de paradigme – une guerre continue se pérennisant bien au-delà de tel ou tel effondrement particulier. De ce point de vue , demander aux pays de l’Europe du sud de rester dans l’espace mondialisé, c’est

un peu comme si on avait demandé à l’Allemagne, ou au Japon, de continuer la guerre après leur effondrement militaire.

Face à une telle impasse , les entrepreneurs politiques continueront d’essayer de retarder les échéances et ce d’autant que l’effondrement du système financier ne saurait se limiter aux seuls pays du sud. D’où la pression qui sera croissante sur les banques centrales et en particulier la BCE.

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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 09:53

 

 

« Qui capture  l’Etat ? » est le titre de l’ouvrage que vient de publier le Cercle des Economistes aux PUF.

Pour les lecteurs de ce blog une telle interrogation  n’a rien d’illégitime, l’Etat n’étant qu’une forme possible et toujours changeante de « l’extériorité » propre à tout groupement humain. L’Etat est ce qui dépasse chacun des membres de la communauté et qui pour autant, à l’inverse des religions primitives, est accaparé par des individus, qui idéologiquement sont censés  être au service de ce qui les surplombe tous. Les lecteurs de ce blog savent aussi que l’on désigne par l’expression « entrepreneurs politiques » les personnes cherchant à monopoliser les outils de façonnage de l’extériorité, lesquels dans les formes modernes de l’Etat sont le plus souvent la loi.

Ainsi parler de capture de l’Etat est une forme de pléonasme : il est dans le destin des hommes de connaitre une extériorité qui ne peut être que capturée par certains d’entre eux. La démocratie est la forme la moins répressive de cette humaine condition, puisqu’elle est censée assurer le plus grand « turn over » de ceux qui de prés ou de loin vont utiliser les outils de la contrainte publique - la loi - à des fins privées, essentiellement le pouvoir, pour ceux que l’on a appelé entrepreneurs politiques, et pouvoir obtenu et maintenu en distribuant un cocktail de lois et règlements avantageux pour un ensemble de groupes censés représenter une majorité.

Le titre de l’ouvrage publié par le Cercle des Economistes peut donc sembler correct : l’Etat est une entité capturable et l’objet du livre serait d’en révéler ses bénéficiaires.

Hélas, la lecture déçoit assez rapidement car la quinzaine d’auteurs qui s’y expriment, n’ont manifestement pas le souci de tenir compte de l’essence de l’Etat, pour en décrire ce qu’ils croient être des disfonctionnements.

C’est ainsi le cas de Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des Economistes, qui loue à tort les vertus de l’Ecole d’Economie de Toulouse, elle-même spécialisée dans une théorie du management de l’Etat et par l’Etat, et qui pourtant travaille – fort curieusement - sans théorie de l’Etat. Comme si on étudiait l’eau, toutes ses propriétés et tous ses usages sans jamais savoir qu’elle est la combinaison de 2 atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène, et donc sans connaitre les propriétés intimes de la molécule issue de cette combinaison.

Mais c’est aussi le cas de la plupart des auteurs de cet ouvrage.

C’est par exemple celui de Jean-Paul Pollin qui se lance dans un court article sur « L’Etat dépossédé » sans jamais se poser la question de sa nature : de quoi peut-il être dépossédé s’il n’est pas identifié ?  Comment expliquer cette dépossession sur tant de thèmes évoqués dans l'article ( la régulation microéconomique, la régulation financière, l’Autorité de Contrôle Prudentiel, l’abandon de la politique monétaire, etc) si l’on ne peut en saisir la chaine des causes….laquelle passe nécessairement par l’identification de la nature profonde de l’Etat ?

C’est aussi le cas d’André Cartapanis, qui dans un texte consacré à « l’Etat défaillant » s’adonne à la même erreur tout en osant parler « d’Etat complet ». Comment identifier cette dernière notion, sans recourir aux dérives de la pensée normative, qui doit logiquement se trouver absente de toute pensée se voulant proche des canons de la scientificité ? L’Etat n’est pas ce qu’il doit être, il est simplement ce qu’il est et doit être expliqué, si possible avec la même rigueur que celle rencontrée, pour expliquer  les mouvements de l’écorce terrestre ou celui des planètes. Ce que fait l’Etat,  doit être expliqué par une chaine de causes que l’on remonte jusqu’à la rencontre d’un postulat, socle de tout raisonnement scientifique. Et si la chaine des effets ne correspond pas à un modèle susceptible d’approcher la réalité, de rendre compte de la réalité observable, alors le postulat est simplement renversé, et l’on passe à un autre paradigme, une autre chaine d’explications.

On pourrait multiplier les exemples, en se contentant de ne mentionner que les titres des articles de cet ouvrage qui à eux seuls sont révélateurs des insuffisances méthodologiques : « Les Etats ont-ils le Droit de faire défaut ?» ; « Gulliver empêtré ou l’Amérique d’Obama » ; « la capture par la crise des Etats européens » ; « La capture des Banques centrales » etc.

En sorte que, dans le monde des économistes du Cercle, ce qu’on appelle capture devient intellectuellement un disfonctionnement. Et disfonctionnement par rapport à une norme censée représenter le « bien ». Encore une fois, nous sommes très éloignés des pratiques scientifiques les plus courantes : serait-il imaginable qu’un astronome parle d’un disfonctionnement du système solaire ?

Bien sûr, la dérive normative provient essentiellement du fait que les hommes sont conscients d’un monde humain qu’ils souhaitent éventuellement transformer, souhait parfaitement compréhensible et probablement légitime, mais souhait inimaginable concernant le cosmos ou de façon plus générale le réel . La dérive normative constitue la  grande pollution des raisonnements menés dans le champ des sciences humaines. Encore une fois dérive bien légitime ou bien compréhensible, puisqu'ici le réel ce sont les hommes, Il convient toutefois de bien l'avoir en tête  si l’on veut élever la rigueur de nos raisonnements.

 

 

 

 

 

                                                                                                                           

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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 14:48

Mes lecteurs trouveront dans le présent texte, le résumé et les conclusions provisoires d'un travail que je mène par ailleurs,  et qui va donner lieu à une publication "papier". les habitués du Blog comprendront assez facilement, et ce malgré l'extrême contraction du texte. les autres, devront s'armer de patience, en lisant beaucoup  de mes articles publiés au cours de ces derniers mois.                                                   

L’idée de dette accompagne l’humanité tout au long de son histoire. Ses réalités matérielles peuvent varier : dette de vie, de sang, de travail, obligations diverses, monnaie. Son socle institutionnel aussi : endettement collectif ou individuel, caractère ,public ou simplement privé. Réalités matérielles et socle institutionnel qui sont l’un des moteurs les plus puissants de l’histoire. Lorsque la dette prend la forme monétaire, elle reste tout aussi primitive que la dette de vie envers les dieux. Et cette primitivité provient du fait que  la monnaie  aussi bien que les dieux n’est pas une construction humaine consciente et utilitaire, mais un fait social « dépassant » chaque individu , et fait social que nous avons appelé : « extériorité ».  Pour autant, parce que l’histoire est un processus de privatisation et d’occupation de l’extériorité par des entrepreneurs politiques, la monnaie est devenue un enjeu majeur : celui qui peut la fabriquer peut, dans un même geste, fabriquer de la dette, et se désendetter. Historiquement,  la monnaie fabriquée par le despote servira à se désendetter vis-à-vis des mercenaires qu’il emploie, et à produire la dette fiscale que les sujets auront à lui payer à partir des dépenses courantes des mêmes mercenaires. Le « circuit du Trésor » à la française est ainsi vieux de 5000 ans. Durant la plus grande partie du vingtième siècle, l’Etat français , par la soumission imposée à sa banque centrale, a pu dans un même geste, augmenter considérablement la dette fiscale de citoyens désormais pleinement monétarisés par la montée de l’économie et par la dépense publique, et se désendetter de sommes pharaoniques résultants des 2 guerres mondiales. Les despotes de l’antiquité savaient déjà cela.

Mais, la grande différence, est que durant une partie du vingtième siècle, celle qui va s’achever avec la loi du 3 janvier 1973, la loi d’airain de la monnaie a pu être fort intelligemment abandonnée. Ce qui était souvent très difficile aux époques antérieures où le métal, or ou argent, était aussi aliénant que les dieux. Avec les catastrophes financières déjà décrites, et que l’on analyse à tort comme de simples  crises de finances publiques. De fait, s’affranchir de la loi d’airain de la monnaie, était socialement aussi difficile, que de s’affranchir des croyances religieuses. Ce que ne voient pas suffisamment Reinhart et Rogoff.

La loi de 1973 est ainsi le retour d’un monde « enchanté par les dieux » : la loi d’airain de la monnaie rétablie,  rétablit aussi l’ordre antérieur. C’est que l’aliénation monétaire est intéressante pour au moins un groupe d’agents, ceux que nous avons appelé les rentiers. Aliénation toute relative, puisque de fait imposée aux seuls Etats, le secteur financier restant mécréant, et intéressé par les délices de la multiplication des signes monétaires produits par le dispositif LTRO de notre Banque Centrale Européenne. Avec néanmoins de possibles effets de contagion en boucle: les entrepreneurs politiques allemands, spectateurs de la noyade de leur propre banque centrale par le dispositif TARGET2, pourront ils maintenir la loi d'airain de la monnaie? Question pour l'avenir.

 

En attendant, et pout le présent, restons justes : rentiers et financiers n’ont pu rétablir seuls la loi d’airain de la monnaie, et le monde tel qu’il est devenu. De fait, la grande transformation du monde correspondait aussi à la volonté de repousser les murs du fordisme, et de s’acheminer vers de nouvelles solutions, et solutions qui ont aussi bénéficié de nouvelles grappes technologiques. Les entrepreneurs politiques qui vont construire les nouvelles banques centrales et les « états du monde » correspondants, furent donc sollicités par de nombreux groupes d’agents pleinement acheteurs de l’indépendance des banques centrales, et du retour de la loi d’airain de la monnaie. Le basculement d’un monde vers un autre, n’est pas une affaire simple à expliquer, et nous avons montré qu’il fallait se garder de tout travers moniste.

 

 

 

 

 

 

                              

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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 07:15

                                               

La question du statut des banques centrales n’est jamais évoquée dans le grand débat concernant la crise financière. Il faut pourtant rappeler, pour ne prendre que l’exemple français, que la banque de France, après avoir été nationalisée au lendemain de la guerre, fût entièrement soumise au Trésor jusqu’à la loi du 3  janvier 1973, loi qui devait  instaurer une stricte séparation et surtout une indépendance complète par rapport à l’exécutif. Texte qui devait être confirmé et durci dans le cadre du traité de Lisbonne (article 123).

S’affranchir de la dure loi d’airain de la monnaie

Conçue comme instrument de la reconstruction du pays, la banque centrale de l’après guerre,  allait affranchir la communauté nationale de contraintes jusqu’alors fixées par les croyances monétaires : oui, la monnaie n’est qu’une convention sociale puisque réellement créée  à partir de rien ; oui, la planche à billets, si elle est correctement manœuvrée permet de mettre fin à la loi d’airain de la monnaie. Pourtant dure loi – il est vrai- jusqu’alors ressentie à toutes les époques,  où l’affranchissement vis-à-vis du métal précieux, se soldait invariablement dans le drame ( Système de Law , Assignats, etc.). La gestion monétaire, habilement menée après la seconde guerre mondiale, que l’on soit en France ou ailleurs, a autorisé des investissements publics gigantesques- investissements dont on aurait tant besoin aujourd’hui- en mettant fin à la pénurie monétaire et aux taux d’intérêts associés.

De ce point de vue, l’indépendance aujourd’hui partout constatée des banques centrales, fût un cruel retour en arrière vers l’aliénation monétaire : l’inflation, pourtant disparue depuis longtemps – les années 60 qui précèdent l’indépendance furent beaucoup plus sages que celles qui suivirent -  faisant figure de diable pour les tenants de cette régression.

Bien  que la question de la dette publique ait disparu alors même que l’endettement était gigantesque au lendemain de la guerre, elle  va réapparaitre dès la proclamation de l’indépendance de la banque centrale

La régression indépendantiste

Désormais, il devient interdit aux banques centrales de créer de la monnaie au profit des Trésors, et donc, le recours à l’endettement ne passe plus par l’autorité des exécutifs qui fixaient les prix et les taux (généralement ces derniers  étaient  nuls). A l’inverse, désormais tout passera par un curieux marché aux caractéristiques suivantes : un groupe de banques va détenir le monopole d’achat de bons du Trésor (les fameux « Spécialistes en Valeurs du Trésor » -SVT-  de l’agence France Trésor pour ce qui concerne la France), et il deviendra interdit aux particuliers d’acheter directement, comme ils pouvaient le faire dans  le passé, des bons du Trésor. Situation qui correspondrait- pour donner un exemple simple - à celle d’un propriétaire de verger à qui il serait interdit de consommer sa propre récolte, laquelle pourrirait sur place,  et qui devrait acheter les fruits qu’il convoite,  à un groupe d’entreprises bien ciblé,  à l’exclusion de toutes les autres.

Situation, à tout le moins extraordinaire, qui fait émerger deux   marchés.  L’un sera celui de  la dette publique lequel consacrera le retour  au 19ième siècle, époque où il n’était pas devenu évident que la monnaie n’est qu’une convention sociale. Le  second, sera celui de l’épargne de nombreux ménages qui jusque là se contentaient d’acheter des bons du Trésor, directement auprès des organismes publics chargés de leur diffusion. Ils  achetaient de la matière brute (bons en directs) ; ils achètent désormais des produits plus complexes aux banques, qui se sont réservés l’achat de la matière première, qu’elles transforment en produits d’épargne.

La fin de l’autorité monétaire rétablit ainsi artificiellement la pénurie monétaire de jadis – comme à

l’époque des bases métalliques- et le coût qui lui est associé : désormais, il y aura un service de la dette publique qui représentera la charge d’intérêts d’une ressource, dont la rareté est une construction toute politique.

Le choix du gaspillage de fonds publics

Vu sous un autre angle, l’indépendance des banques centrales annoncée comme la seule mesure efficace de lutte contre l’inflation, correspond à un intense gaspillage de fonds publics : en interdisant le lien traditionnel entre le Trésor et la banque centrale, et en créant un marché monopolistique par ailleurs, le prix de la dette passe d’une valeur nulle à un prix positif. Cela correspond à 2, 5 points de PIB s’agissant de la France, et aujourd’hui – pour donner un exemple extrême - à 15 points de PIB s’agissant de la Grèce. Le gaspillage des ressources publiques est ainsi une obligation relevant de la loi, et plus encore, s’agissant de l’Euro-zone, de traités internationaux. Quant à la sempiternelle peur des marchés, elle n’est que la conséquence d’une construction politique, puisque ces mêmes marchés ont été politiquement construits.

A y regarder de plus prés, on peut se demander, si l’indépendance des banques centrales relève de ce qu’on appelle la  montée du libéralisme, ou à l’inverse, procéderait  plutôt d’un hold-up hélas planétaire. Les libertariens ont raison : la loi – en France celle du 3 janvier 1973- n’est que le résultat de la violence de quelques uns, bien décidés à prendre en otage l’ensemble de la population. A un moment où les dettes souveraines deviennent insupportables par l’effet d’un second – voire d’un troisième - hold-up à l’intérieur du premier (il fallait, parait-il, «  payer » pour sauver les banques en 2008, et il faudrait repayer aujourd’hui pour ces mêmes entités présentées comme victimes de la situation grecque)  qui viendra nous libérer ?

 

                                                                                             

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