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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 10:11

 

Henri Guaino utilise abondamment les matières premières de son excellent ouvrage[1] pour critiquer le programme de François Fillon dans le monde du 21 Décembre 2016[2].

Cherchant à en souligner les défauts récessionnistes que nous avons-nous-mêmes mis en évidence[3], il se livre à quelques comparaisons historiques intéressantes notamment le plan Laval de 1935. Le contexte des années 30 est certes différent de celui d’aujourd’hui. Il existe toutefois des points de rapprochement tels que la compétitivité et le déficit budgétaire. Ainsi la France se trouve- t-elle exposée dans le contexte de la crise planétaire à une question d’équilibre extérieur aussi aggravée par les fortes dévaluations de la Livre en 1931 et du dollar en 1933. Une situation qui, dans un environnement de baisse du PIB de 10% entre 1929 et 1935, fera passer les exportations de 15 à seulement 6 points de PIB entre 1929 et 1935. Autre point de rapprochement, la question du déficit budgétaire qui représente environ 5 point de PIB en 1932[4].

A l’époque, le système monétaire est encore celui du « bloc-or » et le Franc est évidemment attaqué en raison de la compétitivité trop faible et surtout un déficit budgétaire menaçant, de par son poids, le système financier. Le raisonnement est simple : si le Trésor fait appel trop lourdement au marché financier, dans un contexte où l’épargne se dirige plus volontiers vers la terre et la pierre, le risque de taux se manifeste. Pour les fonctionnaires du « Mouvement Général des Fonds » (le Bercy de l’époque) et déjà Jacques Rueff, la solution passait par l’austérité et donc la tentative d’une politique déflationniste permettant une baisse du niveau général des prix. Une telle baisse serait de nature à rétablir la compétitivité. Cette déflation passait bien sûr par une diminution de la dépense publique.

Dans le cadre d’un panel de décrets-lois qui va se développer par un premier ensemble de 29 textes publiés le 14 juillet 1935, la totalité des services de l’Etat réduit son flux de dépenses de 10%, et ceci quelle que soit la nature de la dépense. En particulier le service de la dette est lui-même concerné et donc la rente sur titres publics est écrémée de 10%. Compte tenu du poids de l’Etat à cette époque, cette baisse représentait environ 2 points de PIB, soit un choc plus important que celui prévu dans le programme Fillon[5].Ultérieurement d’autres textes interviendront (près de 400 au total) pour obtenir une baisse générale de tous les prix y compris celui des loyers. Chaque prix ayant pour contrepartie un revenu, on comprend la puissance de l’effet déflationniste, et donc en principe récessionniste, comme nous l’avons déjà montré dans le blog. Et à priori, une puissance austéritaire beaucoup plus importante que celle prévue par le plan Fillon qui, lui, ne peut  dans le cadre de la réglementation européenne intervenir sur l’ensemble des prix de marché. En revanche, nous n’avons aucune idée de la valeur du multiplicateur budgétaire de l’époque[6].

Outre qu’il soit techniquement difficile d’effectuer des comparaisons, le travail doit s’arrêter sur le paysage monétaire complètement différent entre la France des années 30 et celle d’aujourd’hui.

De fait, la déflation Laval est devenue dans la réalité concrète une « inflation Laval » car loin de voir les dépenses publiques se réduire, ces dernières se sont accrues malgré les décrets-lois. Bien sûr il était logique de constater qu’un déficit budgétaire nouveau se manifeste par le biais de moins -values sur recettes : les décrets portant sur les prix ont eu des effets revenus source de réduction des assiettes fiscales. Par contre et sans doute assez curieusement les dépenses, mal évaluées vont augmenter sur un certain nombre de postes très lourds dont celles liées à l’interventionnisme en matière agricole, aux travaux civils engagés et plus encore l’abondement du « Fonds spécial d’outillage et d’armement » de l’époque. Cet alourdissement de la dette fût très largement monétisé. Une monétisation d’abord directe, avec l’achat de bons du trésor par la banque de France, mais aussi de façon plus indirecte en plaçant en position intermédiaire ces acteurs dévoués qu’étaient les banques de second degré et la Caisse de Dépôts et Consignation. Très clairement les bons achetés étaient escomptables dans un délai de trente jours directement auprès de la Banque de France. Des outils bien commodes qui vont faire naitre ce qu’on a appelé la « croissance paradoxale ». Bien évidemment la compétitivité n’était guère rétablie et il appartiendra au Front Populaire, l’année suivante, de tenter le retour à la compétitivité par un franche dévaluation, d’abord en octobre (35%) puis en décembre (25%).

Monsieur Fillon peut tenter une austérité Laval telle qu’enseignée dans les universités. Hélas il ne fera qu’imposer de nouveaux malheurs au pays car, Président de la République, il restera complètement sous équipé en matière de souveraineté monétaire. L’étau de l’euro se refermera sur lui et le pays.

 

 


 

[1] « En finir avec l’économie du sacrifice », Odile Jacob, 2016.

[2] « Non,M.Fillon, l’austérité n’est pas la solution » , Feuillet « Débats et analyses », page 23.

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/12/programme-fillon-une-economie-de-l-offre-embourbee-dans-l-euro.html

[4] Nous extrayons ces chiffres et ceux de la suite du présent texte de la thèse de Michel Margairaz : « L’Etat, les finances et l’économie, Histoire d’une conversion 1932-1952 », thèse publiée par l’Institut de la gestion publique et du développement en 1991.

[5] Moins de 1 point de PIB, mais répété tout au long du sptennat.

[6] Rappelons qu’il est estimé à environ 2,6 pour la France d’aujourd’hui. (Cf article déjà cité sur le blog).

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 16:06

 

L’élection présidentielle américaine et les prochains rendez-vous électoraux en Italie, en Autriche, puis en Hollande, en France et en Allemagne créent un nouveau climat de tension sur les marchés. Les taux longs américains sont ainsi passés de 2,2% fin juin 2016 à plus de 3% aujourd’hui. Par contagion, le phénomène se déploie en Europe et en particulier chez les plus fragiles. L’Italie connait maintenant une courbe des taux dont les valeurs (jusqu’à 3,5% pour les obligations à 50 ans) dépassent largement une croissance économique de seulement 0,8% pour la présente année.

 Mécaniquement le cours des dettes publique s’affaisse et le risque de taux augmente avec celui de la maturité. Ainsi les obligations italiennes à 50 ans ont perdu 11% de leur valeur 6 semaines après leur lancement à la fin de l’été. Il en est déjà de même pour la plupart des titres publics de la partie sud de la zone Euro. Globalement on peut estimer que 1% de hausse entraine une baisse de 20% pour les titres à maturité très longue.

Les conséquences sont évidemment sévères pour les investisseurs et surtout pour La BCE qui, gavée de dette publique, devient une structure de défaisance avec- si l’on reste dans l’idéologie allemande- évaporation de ses capitaux propres et recapitalisation par les divers pays actionnaires. De quoi développer une nouvelle crise de la zone euro.

Dans un tel contexte on est amené à se poser la question d’une possible fin de « l’exposition à la dette » des différents Etats, c’est-à-dire la suppression d’un marché primaire de la dette dont les aléas mettent clairement en évidence ce que certains appellent le caractère inachevé de la construction de la monnaie unique.

Et il est vrai que si l’on se tourne vers l’histoire financière – sans même aborder ce qu’on appelle le « mode hiérarchique du financement de la dette publique »[1] - on se rend compte que les siècles passés avaient engendré l’idée de dette perpétuelle et un monde à priori beaucoup plus stable. Pourquoi une dette publique perpétuelle et comment expliquer sa disparition ?

L’origine en est simple : la volonté de contourner l’interdit du prêt à intérêt par l’église. Ce qu’on appelle rente était un moyen commode de céder un bien contre le versement d’une annuité régulière derrière laquelle se cachait un véritable taux d’intérêt. Inaugurée en 1535 en France avec François 1ER , elle devait se développer massivement en Grande Bretagne après la révolution anti Stuart (1688) et devenir hégémonique pour nombre d’Etats au 19ième siècle.

Si le principe est simple le prix reste élevé. Le capital étant durablement aliéné, le risque souverain non exclu et l’inflation toujours possible, il faut comprendre que le taux de l’intérêt est logiquement plus élevé que sur une dette de courte maturité, ce que confirme la classique courbe des taux. C’est la raison pour laquelle nombre d’Etats ont essayé d’en limiter le surcout par des clauses juridiques plus ou moins contestables. Ainsi celle de l’intervention sur un marché secondaire de la rente avec, en particulier, une clause de rachat à la discrétion du Trésor. Le prix étant jugé trop élevé le Trésor rachète de la dette, en fait monter le cours et fait baisser le prix des rentes futures. Stratégie douteuse qui pourra éloigner les rentiers et maintenir le prix, et stratégie qui ne sera jamais, à ce titre, utilisée par le Trésor britannique jusqu’à la fin du 19ième siècle. Notons aussi que la rente perpétuelle devient un outil privilégié de l’épargne avec constitution de l’équivalent d’un véritable système de retraite avant l’heure.

Ce sont essentiellement les immenses besoins de la première guerre mondiale qui, par le biais de l’inflation, vont faire disparaitre progressivement la rente perpétuelle. L’apparition ultérieure du keynésianisme avec des taux qui ne sont plus des prix de marché, ce que l’on a appelé la répression financière, confirmera la disparition.

Le retour en force de la finance à partir des années 80, la fin des liens entre Trésors et Banques centrales, la généralisation des taux de change flexibles avec libre circulation du capital, etc. ont remis au premier plan le mode marché de l’endettement public. A la fin des années 90 le mode marché est généralisé et tous les grands pays du monde disposent à côté du Trésor d’une agence spécialisée dans la vente de dette publique.[2] Dans la plupart des Etats, sauf peut-être en Grande Bretagne, la bonne gestion de la dette publique consiste bien évidemment à la rendre la moins couteuse possible, ce qui passe par la volonté de mettre en concurrence la totalité des épargnes mondiales et donc de bénéficier de la profondeur d’un marché planétaire[3], mais qui passe aussi par des maturités relativement courtes[4]. Internationalisation de la dette et court-termisme sont ainsi devenus les outils d’un taux et donc d’un prix peu élevé, Mondialisation d’une dette à court terme, « low cost », mais volatile, constituent les caractéristiques principales de la dette publique moderne.

Avec la crise financière qui fait d’un euro  (mal construit parce que de fait politiquement inconstructible - une proie) les déficits budgétaires ont surdimensionné les appels au marché de la dette publique avec, s’agissant de la France, près de 10% de son PIB annuel[5]. De quoi donner des sueurs froides aux responsables de l’AFT lorsque les taux montent.

C’est ce qui fait penser à certains que le retour de la rente perpétuelle permettrait de mettre fin à l’exposition des dettes par transformation de la dette publique, en rente perpétuelle[6]. Il s’agirait de financer les amortissements annuels de la dette publique par émission de dette perpétuelle. Cela entrainerait en quelques années l’asséchement du marché de la dette publique avec disparition progressive du risque de spéculation…si toutefois il y a retour à l’équilibre budgétaire. Signalons que les Etats à fort excédent d’épargne- essentiellement Allemagne, Hollande et Luxembourg -  n’ont en aucune façon intérêt à une renaissance de la dette perpétuelle plus couteuse que l’actuelle dette publique.

Resterait donc les Etats à déficit d’épargne cherchant aussi à renationaliser une dette publique devenue trop dangereuse. Pour autant une renationalisation de la dette serait un projet difficile car il faudrait une mobilisation beaucoup plus grande de l’épargne nationale, une épargne attirée par des taux plus élevés, mais qui serait aussi affectée à la seule sécurisation d’un Etat, et une sécurisation chèrement payée. Concrètement il s’agirait d’un effet d’éviction au détriment d’investissements dans l’économie réelle. Cela signifie un effet dépressif d’autant plus important que le rythme fixé à la transformation de la dette est lui-même rapide. Si tous les pays à fort besoin de financement s’acheminaient vers un tel processus, il en découlerait une contraction de l’activité avec contagion sur l’ensemble de la zone. En particulier si la France, seconde économie de la zone, devait amortir le flux annuel de dette étrangère échue, soit environ 100 milliards, on peut imaginer la puissance de la dépression, qui en retour il est vrai, aboutirait à la renationalisation complète de la dette au bout d’un peu plus de 7années.

Au-delà, il est clair que l’effet dépressif serait plus important là où la rente serait la plus couteuse c’est-à-dire dans les pays du sud. Il faut donc en conclure que le passage à la rente perpétuelle ne peut être l’occasion d’une renationalisation des dettes.

De tout ceci il résulte que le retour de la dette perpétuelle ne peut s’envisager sans un fort appui parallèle de la monétisation directe, une monétisation interdite,  ou trop limitée dans le cadre sans doute très surveillé par l’Allemagne, de l’application de l’article 132.1 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.

Il sera décidément très difficile d’échapper au processus de dislocation violente de la zone euro.

 

[1] Cf l’article : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-statut-des-banques-centrales-et-etats-du-monde-85259345.html

[2] En France l’AFP située dans les locaux de Bercy.

[3] La dette publique française est aujourd’hui vendue à 17 Spécialistes en valeurs du Trésor (SVT) pour l’essentiel des banques dont de nombreuses sont étrangères.

[4] A fin septembre 2016, la dette publique était à 60% dans des mains étrangères. Dans le même temps elle était d’une maturité moyenne de 7 ans et 124 jours.

[5] 198,5 milliards d’euros pour l’année 2016.

[6] On trouvera un tel point de vue chez Michaël Berrebi et Jean Hervé Lorenzi. Cf : « Un Monde de violence, l’Economie mondiale 2016-2030 » ; Eyrolles ;2015. Cette idée se retrouve également dans nombre de groupes de réflexion.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
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8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 10:43

                      

Le scénario de la « double inflexibilité» (scénario 1)  imaginé dans notre précédent article semble se mettre en place[1] :

- La BCE n’accepte plus à l’actif de son bilan le rachat de titres publics grecs et le dispositif  ELA, plus couteux,  est étroitement contrôlé et limité dans le temps. Décision très vite actée par Standard § Poor's sous la forme d'une nouvelle dégradation de note.

- Les Etats, par le biais des entrepreneurs politiques au pouvoir, semblent accepter la volonté  allemande qui se cache dans la décision de la BCE[2].

- Les entreprises politiques d'oppositions, y compris certaines dites populistes préfèrent protéger leur clientèle potentielle en affirmant que les peuples européens ne peuvent payer pour les Grecs[3].

- Seules les entreprises politiques, qui séparent encore les concepts de  souveraineté nationale et de souveraineté populaire pour se positionner dans un cadre de lutte des classes, se risquent à soutenir la démarche du gouvernement grec[4].

 Ce mouvement semble devoir cristalliser la position de SYRISA et de ses alliés nationalistes :

- Le soutien populaire au gouvernement empêche ce dernier de recourir à la trahison[5].

- Les conséquences en seraient dramatiques avec l’irruption de forces politiques beaucoup plus brutales.

Le jeu de l'affrontement semble donc devoir l’emporter.

Dans cette affaire, il apparait que SYRISA, à l’inverse d’expériences antérieures, comme celle du « cartel des gauches » en France en 1926, devra et pourra briser le « mur de l’argent » qui lui est opposé.

La raison en est simple : le mur de l’argent est idéologiquement aussi solide qu’en 1926[6], mais il est, en raison de la structure du pouvoir monétaire européen et du comportement récent de la BCE, beaucoup plus fragile.

Nous avons en effet souligné la maladresse[7] qu’il y avait à lancer un QE en janvier dernier reposant sur l’achat de dettes non mutualisées, achat remettant sur le devant de la scène les banques centrales nationales. Nous avons traduit cette maladresse par l’idée d’une BCE qui sciait la branche sur laquelle elle se trouvait assise. La décision très  contradictoire de refuser toute forme de rachat pour la seule Grèce doit aider SYRISA à franchir le Rubicon et à aller beaucoup plus loin dans la renaissance de la Banque Centrale Grecque : s’en saisir.

En clair, ce qu’Edouard Herriot n’a pu faire en 1926 pourra être fait par Tsipras : donner l’ordre à la Banque Centrale de Grèce de financer en euros, et le Trésor, et les banques grecques proches d’une situation de bank-run[8].

 Inonder les banques grecques de liquidités à partir d’Athènes n’est au fond qu’une optimisation logistique dans un très complexe QE européen de plus de 1000 milliards d’euros.

 A partir du robinet monétaire restauré, le gouvernement grec peut alors rembourser l’ensemble de ses créanciers et ainsi respecter - formellement - les contrats. Le refus par les créanciers[9]  de telles légèretés au regard des règles, se solderait - au final - par une extinction souveraine de la dette et de la rente correspondante (environ 4 points de PIB) , laquelle pourra servir au financement du programme  de SYRISA.

Dans ce scénario,  le Rubicon étant franchi, tout peut arriver, avec bien évidemment comme imaginé dans notre article précédent, le démantèlement rapide de la zone euro.

Le gouvernement grec peut-il encore ne pas franchir le Rubicon ? 

 


 

[1] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/la-petite-grece-viendra-t-elle-a-bout-de-l-allemagne.html

[2] C’est le cas de tous les gouvernements de la zone.

[3] C’est le cas du Front National.

[4] C’est le cas de l’extrême gauche.

[5] Les sondages semblent montrer que le soutien au pouvoir dépasse largement la base électorale de SYRISA.

[6] A l’époque la Banque centrale était indépendante  et la monnaie prisonnière de sa « loi d’airain ». Cf. Jean Claude Werrebrouck ;« la loi d’airain de la monnaie » MEDIUM ; N° 34 ; Janvier, février ,mars 2013 ; pages 101 à 119.

[7] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/01/modeste-conseil-au-gouvernement-grec-ou-comment-en-finir-avec-la-tyrannie-allemande.html

[8] A l’époque la lettre d’Emile Moreau (gouverneur de la Banque de France) avait déclenché un bank-run. Le gouverneur disposait d’une réelle autorité symbolique à l’intérieur d’un Etat-Nation. Le statut de Mario Draghi en Grèce en 2015 n’est pas celui d’Emile Moreau en France en 1926. Et la monnaie correspondante l’euro – même sertie dans une « loi d’airain » artificielle, celle de l’ordo libéralisme allemand - ne  dispose pas de la  force symbolique d’une monnaie nationale en quête d’un rattachement à l’or et donc d’une « loi d’airain » jugée indépassable, et donc politiquement indépassable. S'agissant de l'euro, sa force symbolique est au surplus démonétisée par le seul spectacle du QE : pourquoi une « loi d’airain » aussi sélective, avec tant de largesse pour les banques et rien pour les Etats ?

[9] A noter que ce refus est loin d’être évident : les créanciers publics (FESF, Etats, BCE, FMI) ayant à choisir entre le respect- certes très formel- des contrats et le défaut radical.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 13:53

                             

 

Nous nous sommes déjà penchés  sur ce que l’on appelait le « couple impossible[1] » pour désigner la dialectique de la finance et du droit : comment se fait-il que la première dans son exubérance ne puisse être contrôlée par la règle et que régulièrement la société censée être protégée par le droit se trouve arrosée par ses externalités (ses crises dont les coûts gigantesques sont reportés sur les contribuables). Et, il est vrai que  la crise financière, notamment celle que nous connaissons sans interruption depuis 2008, va  jusqu’à quasiment détruire des Etats : Grèce, Portugal, Espagne, etc.

Un curieux article signé par Henri Gibier, dans Les Echos du 10 juin[2], vient remettre au premier plan cette dialectique du couple impossible. Ce dernier se sert en effet des travaux de Katharina Pistor[3] pour implorer un minimum d’élasticité du droit en matière financière et en appeler à la sagesse politique de Washington afin de ne point supplicier la BNP. Article qui détourne les interrogations des vrais juristes  et  éloigne de la question centrale : les activités de la Banque sur les marchés des matières premières étaient –elles délictueuses ? Profitons de cette fort curieuse publication pour replacer les choses au bon niveau. Le texte qui suit n’est sans doute pas de lecture facile, il est toutefois fondamental pour « comprendre le monde tel qu’il est ».

                 Finance et Droit : le couple impossible

Sans même s’adonner à une vaste réflexion philosophique, il est clair que le droit codifie l’interaction sociale et fixe à chacun l’éventail des comportements possibles au regard d’autrui. En ce sens il est bien évidemment d’essence normative et impose des conduites.

Du Droit en général à la théorie économique du Droit[4]

Cette essence nous invite à  penser que le Droit est toujours une construction humaine et qu’à ce titre, il  est toujours décidé par un pouvoir (dictatorial ou démocratique) source de la norme comportementale. Il s’agit pourtant probablement d’une erreur, en ce sens que le droit comme le langage ou d’autres réalités humaines est un aussi un fait social émergent. Nous renvoyons ici à F.A.Hayek et à sa critique du constructivisme et du rationalisme cartésien, critique débouchant sur l’idée d’une auto-organisation de la société et à l’émergence de ce qu’il appelle les « règles de justes conduites[5] ».

Toutefois dès que l’Etat apparait, il est clair que cet idéel du raisonnement hayékien s’altère et que le droit deviendra effectivement une affaire de normes à respecter, normes qui vont dessiner l’état des rapports de forces au sein de l’ordre social ainsi institué. Lorsque cet ordre sera lui-même travaillé par l’éclosion de l’économie et de ses acteurs dominants, le corpus normatif de règles de droit sera bien sûr retravaillé pour aller jusqu’aux actuelles réflexions sur ce qu’il est convenu d’appeler la théorie économique du droit.

Enseignée depuis longtemps aux USA, elle est relativement récente dans l’Université française et oublie souvent ses origines lointaines dans l’utilitarisme Benthamien, lequel voulait refonder l’ordre social  et donc le corpus juridique à partir du critère de l’utilité. A partir de Bentham de nombreux économistes viendront imprimer leur vision d’un système juridique efficient au regard de la théorie économique dominante du moment. Et c’est ainsi que l’on passera du système de normes dans la vision de Pareto, à celles de Hicks-Kaldor[6], puis Rawls[7], puis Nozick[8] avec tous les juristes et économistes qu’on peut lui associer : Gary Becker, Ronald Coase, Guido Calabresi, Richard Posner, etc. Aujourd’hui cette théorie économique du droit constitue l’outil de base de la théorie des incitations ou la théorie économique du comportement et correspond bien sûr à la vision très normative et faussement ultra-libérale du monde.[9] Le droit financier, celui que tous les régulateurs utilisent, est bien naturellement imprégné par cette normativité d’essence faussement libérale.

La normativité moderne repose bien évidemment sur la question de la propriété et des règles de l’échange marchand en tant qu’échange de droits de propriété. Selon la théorie économique correspondante, l’échange volontaire (non pollué par une quelconque contrainte externe) est mutuellement avantageux et donne lieu à partage des gains à l’échange. Depuis Pigou[10], on sait toutefois que l’échange volontaire peut donner lieu à l’apparition d’externalités. Dès lors, toute la problématique de la réflexion juridique consistera à découvrir les mécanismes susceptibles d’internaliser les effets externes du libre usage de la propriété.

Une bonne gestion des externalités

Il n’est pas question ici d’en dresser le tableau[11]. Signalons simplement que si cette gestion peut se ramener chez Ronald Coase[12] à une simple négociation entre acteurs, elle devient beaucoup plus complexe lorsque l’on fait intervenir des coûts de transaction, lesquels deviennent considérables dès lors que les acteurs deviennent nombreux, d’où la préférence pour une intervention publique moins coûteuse. Ce qu’il convient toutefois  de souligner c’est que les systèmes juridiques, quels qu’ils soient, peuvent apporter une solution aux dérives comportementales, volontaires ou non, et dérives portant atteintes à des droits de propriété qu’ils soient privés ou public. A titre d’exemple, l’exercice d’un droit, conduire une voiture et polluer cette propriété publique qu’est l’air est, au moins en théorie, gérable et l’Etat pourra se faire interventionniste pour faire respecter la qualité du bien public. Parce que l’Etat pourra considérer comme inaliénable le domaine public, il pourra réglementer. D’où cette conclusion selon laquelle la norme juridique permet dans tous les cas de circonscrire l’éventail des possibles et de fermer, donc interdire, tel ou tel comportement portant atteinte à des droits.

Dans tous les cas sauf dans la finance

Le problème de la finance est précisément qu’elle développe des externalités à priori incontrôlables et très dommageables : ce qu’on appelle les crises financières aux effets dits « systémiques ».

Comprenons déjà que les échanges marchands n’y sont naturellement mutuellement avantageux que sur la base d’un risque : l’objet échangé est une espérance de gain et, qui plus est, l’objet concerné est souvent très abstrait.

Dans l’économie réelle où les contrats concernent des biens ou services, l’échange volontaire peut ne pas être avantageux et entrainer des pertes pour l’une ou l’autre partie. Toutefois il ne s’agit que fort rarement d’une circonstance porteuse d’externalités et surtout, l’ordre juridique peut constituer un point d’appui pour réparer ce qui doit ou peut être réparé. Certes, un mauvais contrat industriel peut entrainer quelques difficultés qui se répercuteront vers d’autres acteurs, mais l’espace des dégâts est contrôlable.

Tel n’est pas le cas des marchés financiers qui, curieusement, se sont construits sur le développement d’un marché de l’insécurité, donc du risque qu’il faut accroitre pour  vendre les outils de sa réduction.

L’affinement de la théorie des droits de propriété a pu transformer tout ce qui est matériel en objets abstraits divisibles en doses réduites : lots informatiques, de produits pétroliers ou de lait, indices, Credit default swap, Equity default swap, options sur paniers, Trackers, Titrisation synthétique, Cat bond, Dérivés de taux, etc. La liste de tels produits est très longue et s’allonge avec ce qu’on appelle la créativité financière.

Mais aussi, il a fallu développer le marché de l’insécurité : recul général des activités publiques et des tarifs réglementés, donc peu variables à l’échelle planétaire. Chacun a ici en tête le pétrole brut dont le prix fût stable pendant les trente années qui suivirent la seconde guerre mondiale.[13] Les Etats seront également invités à abandonner la surveillance étroite de leur monnaie en créant un marché complètement libre des changes. Ils seront aussi sommés d’abandonner le « fixing » dans les bourses au profit de la notation en continu. Ils seront invités également à ne se financer que par le biais du seul marché. Inutile d’insister sur des faits trop connus.

Certes, les contrats financiers sont gérés selon les règles classiques du droit, mais il s’agit de contrats où ce qu’on appelle la couverture du risque procède par externalisation. Alors que le droit classique, appliqué à l’économie réelle permet l’internalisation des externalités, ce même droit assure au contraire le report du risque lié à chaque contrat sur d’autres acteurs de la même sphère financière. En économie réelle l’externalité est exceptionnelle et peut théoriquement être contenue. En économie financière l’externalisation est le but des contrats : elle est l’essence même de la finance.

Et parce que l’externalisation est le catalyseur de l’activité financière, le risque fabriqué est transmis et jamais circonscrit : il ne disparait jamais. C’est dire que le droit financier malgré toute son épaisseur, est incapable d’exercer son vrai métier à savoir permettre une interaction stable durable et apaisée.

Sans doute existe-il un moyen pour les Etats : d’abord celui d’adopter des procédures d’internalisation. Dans ce cas, il tue l’industrie financière comme s’il tuait l’industrie automobile en détruisant l’ensemble du réseau routier. En effet, si les contrats financiers, par exemple l’échange de devises, n’est plus risqué en raison de taux de change fixes définis politiquement, on détruit le FOREX, ces 5000 milliards de dollars échangés quotidiennement[14], et on licencie ses milliers de Traders pour couvrir le risque de quelques dizaines de milliards d’échanges de marchandises réelles. Que deviendrait la City de Londres qui assure les 2/3 de ce gigantesque marché ?

Une règle d’externalisation à priori plus douce consisterait à ce que le risque-   qu’il faut, répétons-le, développer pour  augmenter le marché de sa réduction – soit internalisé par mutualisation de son coût planétaire. Mais là aussi, la règle de droit tuerait le marché et surtout développerait les comportements de passager clandestin, chacun augmentant sa part de marché du risque pour au final en faire payer les charges sur la communauté financière. On comprend mieux ici l’énorme résistance à la création bruxelloise d’un fonds de mutualisation des risques bancaires dont le montant ridiculement faible ne sera prêt à l’emploi que d’ici une dizaine d’années[15]. On pourrait multiplier les exemples et constater que malgré le triomphe de l’idéologie libérale, le principe de responsabilité que l’on rencontre dans l’économie réelle et qui devrait se traduire par des logiques de type « bail-in » dans la finance est régulièrement constaté et repoussé[16].

Le cout de l’internalisation étant énorme, il reviendrait chaque fois à détruire l’ensemble de l’industrie financière. Clairement cela signifie qu’appliqué à la finance il ne saurait y avoir de règles de droit gérant de façon assurée l’inter-action sociale dans la branche. L’aléa moral, partout constaté et toujours dénoncé, repose ainsi sur le fait qu’un système juridique assurant l’internalisation, concrètement un « bail-in », ne peut émerger à peine de disparition complète de l’industrie financière. Dans sa version la plus large l’internalisation correspondrait au coût de la disparition de la société en tant qu’ordre institutionnel organisé. C’est en effet ce que peut produire un bank-run avec effondrement monétaire et réapparition de la guerre de tous contre tous dans un espace devenu anomique. Le coût du « bail-in » est donc incommensurable.[17]

Le « Bail-out » comme seule purge possible

Les entrepreneurs de la finance qui, depuis de très nombreux siècles,  achètent sur les marchés politiques le développement du marché du risque et la gestion de l’insécurité, ont aussi acheté la logique du « Bail-out ». En clair, puisqu’aucune règle juridique gérant l’internalisation n’est pensable, il faut un tiers, un « bouc- émissaire » sur lequel pourra se reporter l’externalité c’est-à-dire la crise financière. Le bouc- émissaire est bien évidemment dans le langage de la finance le « prêteur en dernier ressort », celui qui en principe ne présente pas de risque bilantaire. Ce peut être l’Etat dont le dépôt de bilan est impensable en raison de sa violence politique dont il est le porteur indépassable. Ce peut être aussi la banque centrale qui elle non plus ne connait pas de risque bilantaire.[18]

Le choix retenu dépend des rapports entre banques centrales, systèmes financiers  et Etats.

Lorsque les Etats maitrisent pleinement leur banque centrale, les choses sont relativement aisées. Une telle organisation suppose en fait que la place de la finance y soit modeste, les entrepreneurs financiers n’ayant pas encore réussi à élargir le périmètre de leur industrie en  faisant, par exemple, de la dette publique une affaire de marché financier[19]. Dans le même temps la régulation financière n’est pas encore complètement privatisée, et donc la crise financière peut être contenue[20]. Le « bail-out » pourra dans cette circonstance être facilement supporté par la Banque centrale, elle-même sous les ordres du Trésor.

A l’inverse, lorsque la séparation est radicale entre Trésor et Banque centrale et que nous assistons à « l’endocytose des banques dans l’Etat »[21] le « Bail-out »- gigantesque en raison d’une industrie financière devenue elle-même gigantesque-  est complètement supporté par l’Etat lui-même. Cela signifie qu’il garantit ce qui est encore le domaine public des échanges  - finance et circulation monétaire – en faisant payer, cette externalité qu’est la crise financière, par les contribuables eux-mêmes. Cela correspond bien évidemment à ce que le monde a connu depuis septembre 2008.

La conclusion est claire : parce qu’un ordre juridique permettant de réguler de façon civilisée, est impensable dans l’industrie financière, cette dernière apparait pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une pollution sociale[22]. En conséquence il n’est d’autre solution que d’en délimiter de façon très stricte ses activités.

La sagesse des anciens

Curieusement, cette pollution sociale fut perçue de longue date, et le code civil français – bien avant « the rise of the Banking State » - avait prévu dans son article 1965 que « la loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour l’exécution d’un pari ». Bien évidemment,  l’industrie financière- bloquée par un  texte aussi rude que celui qui interdirait la construction de routes pour le développement de l’industrie automobile – devait se mobiliser pour obtenir un changement de la loi. Cela fut obtenu par la loi du 28 mars 1885 qui dans son article 1 énonçait : « tous marchés à terme sur effets publics et autres, tous marchés à livrer sur denrées et marchandises sont réputés légaux. Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent d’opérations à termes, se prévaloir de l’article 1965 du Code Civil, lors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence ». Tous les textes modernes se rapportant aux contrats financiers, textes rassemblés dans le très volumineux Code Monétaire et Financier, devaient valider et étendre la portée de la loi de 1885. Tordre le cou du Code Civil est l’impératif du développement de l’industrie financière.

Conclusion

Le signifiant « ultra-libéralisme » ne correspond pas au signifié. La théorie des droits de propriété vantée par les libertariens n’existe pas dans la réalité financière. Dès qu’une telle industrie se développe, le risque est grand de ne plus voir les droits de propriété respectés. Il importe par conséquent d’en limiter très strictement le périmètre. Cela passe par une transformation radicale des Etats, la fin de leur endocytose par les banques, le rétablissement strict de la souveraineté monétaire et de l’émission de monnaie correspondante, des régulations limitant strictement la créativité financière, etc. Bien évidemment il doit être mis fin à l’indépendance des banques centrales[23].

 

 



[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-finance-et-droit-le-couple-impossible-122457721.html

[2] « BNP Paribas : quand le droit et la finance s’opposent » Les Echos 10/06/2014.

[3] « A legal theory of finance » ; Journal of comparative economics, N°41,mars 2013.

[4] Sur la théorie économique du droit, on pourra consulter l’ouvrage de Thirry Kirat (Economie du Droit, La Découverte 1999) ou mieux encore celui de Bertrand Lemennicier (Economie du Droit, Cujas, 1991).

[5] Cf « Droit ,Législation et Liberté », tome 2 : « Le mirage de la justice sociale », PUF, 1986.

[6] On parle d’efficience « Kaldor-Hicks » pour désigner une réglementation reprenant la norme parétienne,  elle- même reprenant la philosophie de Jérémy Bentham sur la théorie utilitariste.

[7] Dans « Théorie de la Justice » (1971), traduction de Catherine Audard, Seuil, 1987, Rawls propose, dans certaines conditions, un ordre institutionnel où les droits de propriété sont émoussés par une volonté publique redistributive.

[8] Dans « Anarchie Etat et Utopie », PUF, 1988, Robert Nozick expose sa vision libertarienne des droits de propriété.

[9] Cette vision des choses est évidement faussement scientifique puisque la science relève du cognitif et non du normatif. CF: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-republique-monnaie-construction-europeenne-121969067.html.

[10] On doit à Arthur Cecil Pigou le principe du pollueur Payeur.

[11] On trouvera une présentation simple de la question chez François Facehin : http://ces.univ-paris1.fr/membre/facchini/ATelecharger/ECOAPPLIQUEE.pdf.

[12]Cf : « l’Entreprise, le marché et le droit », Editions d’Organisation, 2005.

[13] A cette époque Total n’avait nul besoin des quelque 600 traders qu’il emploie aujourd’hui de par le monde.

[14] Soit presque 10% du PIB annuel mondial.

[15] Nous faisons ici référence au projet d’union bancaire adopté le 18 décembre 2013. La caisse de mutualisation atteindra théoriquement un montant de 56 milliard d’euros en 2026.

[16] C’est bien ce que constate Damien Leurent, responsable « industrie financière » du cabinet Deloitte. Dans un article du Monde « Quand les banques renouent avec les conduites à risques », il signale en effet que les récentes tentatives d’internalisation ne font que déplacer le problème vers le shadow banking.

[17]L’argument qui consiste à dire que pour les actionnaires, créanciers et déposants, le « bail-in » ne pourrait concerner que les sommes investies ou déposées est insuffisant, car il est clair que si un « bail-in » potentiel était juridiquement incorporé au contrat, jamais les banques en particulier systémiques, ne pourraient exister en tant qu’institution. Encore une fois l’industrie financière ne pourrait exister. Pour confirmer ce point de vue il n’y a qu’à constater la levée des lobbys bancaires chaque fois qu’il est question de passer non pas à une garantie complète mais à un pourcentage du total du bilan ou des dettes potentielles.

[18] CF ici : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[19] On pourra mieux comprendre cette réalité en se reportant à mon article publié dans Economie Appliquée, tome LXVI, 2013, N°3 : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir ». En particulier on pourra se référer au paragraphe 6 page 162 où l’on parle du passage du « mode hiérarchique » de la dette publique à son  « mode marché ».

[20] Notons que cela correspond sans remonter très loin dans le temps au système de Bretton-Woods, période pendant laquelle les crises financières étaient à peu près inconnues.

[21]Expression que nous devons au politiste J. Keane : http://medomai.over-blog.com/2014/02/une-courte-histoire-des-banques-et-de-la-d%C3%89mocratie-par-john-keane.html

[22] C’est un peu ce que pense  la juriste Katharina Pistor. Cf son article: « A legal Theory of Finance », Journal of Comparative Economics, N°41, mars 2013.

[23] Le texte suivant apporte des éclaircissements sur la problématique de l’indépendance des banques centrales: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-construction-politique-du-marche-de-la-dette-publique-85707447.html

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 08:34

 

 

Après un travail préparatoire de près d’une année, le Trésor Grec vient d’emprunter sur les marchés 3milliards d’euros à 5 ans pour un taux de 4,95%. La demande comportant un livre d’ordres de 600 signatures a dépassé les 20 milliards contre une première offre de seulement 2,5 milliards. 6 SVT[1] avaient été retenues dont Goldman Sachs, JP Morgan, Morgan Stanley, Bank of America et Merril Linch. Ces SVT auraient par ailleurs acheté de la dette grecque en compte propre.

Les titres remportés le sont essentiellement en provenance de Grande Bretagne (47%), du reste de l’Europe (31%), et hors d’Europe ( 15%). S’agissant de l’origine institutionnelle, la moitié des titres remportés le sont par des sociétés de gestion et le tiers par des « hedge funds ».

Le succès provient de l’importance des moyens mobilisés pour sa préparation, la mise en avant de la sécurité d’une dette certes colossale mais de maturité moyenne largement supérieure à celle de la zone euro, et surtout portée par les mains des partenaires officiels de la Grèce dont bien sûr la BCE.

A y regarder de plus près la prime de risque est importante dans la mesure où aux yeux du marché il apparait que la crise de l’euro serait désormais contenue. C’est dire que l’achat est particulièrement rentable et va permettre de rehausser l’attrait d’un certain nombre de titres financiers qui pourront être dopés avec de la dette grecque. Pour un  certain nombre de banques, la rentabilité est même exceptionnelle puisque les ressources mobilisées pour l’achat le sont à taux presque nul. Pour le trading  classique il s’agit aussi d’une aubaine car la forte demande non satisfaite pourra l’être partiellement par un grand mouvement d’allers-retours permettant de disséminer la manne de la rentabilité sans aucune prise de risque, et cela dans les quelques jours qui suivent le placement. Pour les plus soucieux de confort, il s’agit d’une voie bien paisible qui laisse à d’autres, les fonds « distressed », le soin d’aller plus loin dans le risque fortement rémunéré.

Au total ce que certains appellent le « triomphal retour de la Grèce » sur les marchés est d’abord un cadeau fait à la finance qui ne pourrait envisager aussi facilement une telle efficacité dans la cadre d’un système très classique de prêts aux entreprises. Les prétendus investisseurs n’ont évidemment rien à voir avec le goût du risque sur les marchés économiques.

Les entrepreneurs politiques sont aussi les gagnants de ce qui peut être considéré  comme une réelle opération de communication au bénéfice de l’organisation de Bruxelles et du pouvoir grec. La Commission se voit confirmée dans ses activités à un moment où les risques électoraux du mois de mai ne sont pas négligeables. De la même façon les entrepreneurs politiques au pouvoir à Athènes peuvent mettre en avant ce qui peut apparaitre comme un réel succès. Organisation de Bruxelles et pouvoir grec coopèrent pour mieux affronter l’avenir. Gagner du temps reste le mot d’ordre de la gestion de la grande crise.

A l’inverse l’opération est fort couteuse pour les salariés , consommateurs ou retraités grecs, des groupes pour lesquels la pression sociale/fiscale ne pourra que se renforcer.

Tout d’abord conforter l’euro en Grèce, c’est-à-dire laisser entre  les mains de pauvres une monnaie de réserve à cours élevé, c’est continuer à désindustrialiser la Grèce sauf à en faire une petite chine avec des salaires chinois, ce qui semble ici et là émerger.

Mais surtout le retour du financement public par les marchés doit être supporté par de nouvelles charges : comment servir un taux de 4,95% sur de la dette nouvelle avec un taux de croissance qui restera proche de 0,6% ? Ajoutons que ce taux de l’intérêt doit être « complété » par une déflation qui atteint maintenant le rythme annuel de 1,3% l’an. C’est dire qu’en valeur, la croissance grecque restera négative en 2014.

Le gâteau diminuant et les prélèvements financiers augmentant, c’est bien le citoyen grec qui sera amené à régler la note de ce miracle des marchés.

 



[1]Spécialistes en valeurs du Trésor selon le langage de notre Agence France Trésor.

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 07:43

 

Sans même s’adonner à une vaste réflexion philosophique, il est clair que le droit codifie l’interaction sociale et fixe à chacun l’éventail des comportements possibles au regard d’autrui. En ce sens il est bien évidemment d’essence normative et impose des conduites.

Du Droit en général à la théorie économique du Droit[1]

Cette essence nous invite à  penser que le Droit est toujours une construction humaine et qu’à ce titre, il  est toujours décidé par un pouvoir (dictatorial ou démocratique) source de la norme comportementale. Il s’agit pourtant probablement d’une erreur, en ce sens que le droit comme le langage ou d’autres réalités humaines est un aussi un fait social émergent. Nous renvoyons ici à F.A.Hayek et à sa critique du constructivisme et du rationalisme cartésien, critique débouchant sur l’idée d’une auto-organisation de la société et à l’émergence de ce qu’il appelle les « règles de justes conduites[2] ».

Toutefois dès que l’Etat apparait, il est clair que cet idéel du raisonnement hayékien s’altère et que le droit deviendra effectivement une affaire de normes à respecter, normes qui vont dessiner l’état des rapports de forces au sein de l’ordre social ainsi institué. Lorsque cet ordre sera lui-même travaillé par l’éclosion de l’économie et de ses acteurs dominants, le corpus normatif de règles de droit sera bien sûr retravaillé pour aller jusqu’aux actuelles réflexions sur ce qu’il est convenu d’appeler la théorie économique du droit.

Enseignée depuis longtemps aux USA, elle est relativement récente dans l’Université française et oublie souvent ses origines lointaines dans l’utilitarisme Benthamien, lequel voulait refonder l’ordre social  et donc le corpus juridique à partir du critère de l’utilité. A partir de Bentham de nombreux économistes viendront imprimer leur vision d’un système juridique efficient au regard de la théorie économique dominante du moment. Et c’est ainsi que l’on passera du système de normes dans la vision de Pareto, puis à celle de Hicks-Kaldor[3], puis Rawls[4], puis Nozick[5] avec tous les juristes et économistes qu’on peut lui associer : Gary Becker, Ronald Coase, Guido Calabresi, Richard Posner, etc. Aujourd’hui cette théorie économique du droit constitue l’outil de base de la théorie des incitations ou la théorie économique du comportement et correspond bien sûr à la vision très normative et faussement ultra-libérale du monde.[6] Le droit financier, celui que tous les régulateurs utilisent, est bien naturellement imprégné par cette normativité d’essence faussement libérale.

La normativité moderne repose bien évidemment sur la question de la propriété et des règles de l’échange marchand en tant qu’échange de droits de propriété. Selon la théorie économique correspondante, l’échange volontaire (non pollué par une quelconque contrainte externe) est mutuellement avantageux et donne lieu à partage des gains à l’échange. Depuis Pigou[7], on sait toutefois que l’échange volontaire peut donner lieu à l’apparition d’externalités. Dès lors, toute la problématique de la réflexion juridique consistera à découvrir les mécanismes susceptibles d’internaliser les effets externes du libre usage de la propriété.

Une bonne gestion des externalités

Il n’est pas question ici d’en dresser le tableau[8]. Signalons simplement que si cette gestion peut se ramener chez Ronald Coase[9] à une simple négociation entre acteurs, elle devient beaucoup plus complexe lorsque l’on fait intervenir des coûts de transaction, lesquels deviennent considérables dès lors que les acteurs deviennent nombreux, d’où la préférence pour une intervention publique moins coûteuse. Ce qu’il convient toutefois  de souligner c’est que les systèmes juridiques, quels qu’ils soient, peuvent apporter une solution aux dérives comportementales, volontaires ou non, et dérives portant atteintes à des droits de propriété qu’ils soient privés ou public. A titre d’exemple, l’exercice d’un droit, conduire une voiture et polluer cette propriété publique qu’est l’air est, au moins en théorie, gérable et l’Etat pourra se faire interventionniste pour faire respecter la qualité du bien public. Parce que l’Etat pourra considérer comme inaliénable le domaine public, il pourra réglementer. D’où cette conclusion selon laquelle la norme juridique permet dans tous les cas de circonscrire l’éventail des possibles et de fermer, donc interdire, tel ou tel comportement portant atteinte à des droits.

Dans tous les cas sauf dans la finance

Le problème de la finance est précisément qu’elle développe des externalités à priori incontrôlables et très dommageables : ce qu’on appelle les crises financières aux effets dits « systémiques ».

Comprenons déjà que les échanges marchands n’y sont naturellement mutuellement avantageux que sur la base d’un risque : l’objet échangé est une espérance de gain et, qui plus est, l’objet concerné est souvent très abstrait.

Dans l’économie réelle où les contrats concernent des biens ou services, l’échange volontaire peut ne pas être avantageux et entrainer des pertes pour l’une ou l’autre partie. Toutefois il ne s’agit que fort rarement d’une circonstance porteuse d’externalités et surtout, l’ordre juridique peut constituer un point d’appui pour réparer ce qui doit ou peut être réparé. Certes, un mauvais contrat industriel peut entrainer quelques difficultés qui se répercuteront vers d’autres acteurs, mais l’espace des dégâts est contrôlable.

Tel n’est pas le cas des marchés financiers qui, curieusement, se sont construits sur le développement d’un marché de l’insécurité, donc du risque qu’il faut accroitre pour en vendre les outils de sa réduction.

L’affinement de la théorie des droits de propriété a pu transformer tout ce qui est matériel en objets abstraits divisibles en doses réduites : lots informatiques, de produits pétroliers ou de lait, indices, Credit default swap, Equity default swap, options sur paniers, Trackers, Titrisation synthétique, Cat bond, Dérivés de taux, etc. La liste de tels produits est très longue et s’allonge avec ce qu’on appelle la créativité financière.

Mais aussi, il a fallu développer le marché de l’insécurité : recul général des activités publiques et des tarifs réglementés, donc peu variables à l’échelle planétaire. Chacun a ici en tête le pétrole brut dont le prix fût stable pendant les trente années qui suivirent la seconde guerre mondiale.[10] Les Etats seront également invités à abandonner la surveillance étroite de leur monnaie en créant un marché complètement libre des changes. Ils seront aussi sommés d’abandonner le « fixing » dans les bourses au profit de la notation en continu. Ils seront invités également à ne se financer que par le biais du seul marché. Inutile d’insister sur des faits trop connus.

Certes, les contrats financiers sont gérés selon les règles classiques du droit, mais il s’agit de contrats où ce qu’on appelle la couverture du risque procède par externalisation. Alors que le droit classique, appliqué à l’économie réelle permet l’internalisation des externalités, ce même droit assure au contraire le report du risque lié à chaque contrat sur d’autres acteurs de la même sphère financière. En économie réelle l’externalité est exceptionnelle et peut théoriquement être contenue. En économie financière l’externalisation est le but des contrats : elle est l’essence même de la finance.

Et parce que l’externalisation est le catalyseur de l’activité financière, le risque fabriqué est transmis et jamais circonscrit : il ne disparait jamais. C’est dire que le droit financier malgré toute son épaisseur, est incapable d’exercer son vrai métier à savoir permettre une inter-action stable durable et apaisée.

Sans doute existe-il un moyen pour les Etats : d’abord celui d’adopter des procédures d’internalisation. Dans ce cas, il tue l’industrie financière comme s’il tuait l’industrie automobile en détruisant l’ensemble du réseau routier. En effet, si les contrats financiers, par exemple l’échange de devises, n’est plus risqué en raison de taux de change fixes définis politiquement, on détruit le FOREX, ces 5000 milliards de dollars échangés quotidiennement[11], et on licencie ses milliers de Traders pour couvrir le risque de quelques dizaines de milliards d’échanges de marchandises réelles. Que deviendrait la City de Londres qui assure les 2/3 de ce gigantesque marché ?

Une règle d’externalisation à priori plus douce consisterait à ce que le risque-   qu’il faut, répétons-le, développer pour  augmenter le marché de sa réduction – soit internalisé par mutualisation de son coût planétaire. Mais là aussi, la règle de droit tuerait le marché et surtout développerait les comportements de passager clandestin, chacun augmentant sa part de marché du risque pour au final en faire payer les charges sur la communauté financière. On comprend mieux ici l’énorme résistance à la création bruxelloise d’un fonds de mutualisation des risques bancaires dont le montant ridiculement faible ne sera prêt à l’emploi que d’ici une dizaine d’années[12]. On pourrait multiplier les exemples et constater que malgré le triomphe de l’idéologie libérale, le principe de responsabilité que l’on rencontre dans l’économie réelle et qui devrait se traduire par des logiques de type « bail-in » dans la finance est régulièrement constaté et repoussé.

Le cout de l’internalisation étant énorme, il reviendrait chaque fois à détruire l’ensemble de l’industrie financière. Clairement cela signifie qu’appliqué à la finance il ne saurait y avoir de règles de droit gérant de façon assurée l’inter-action sociale dans la branche. L’aléa moral, partout constaté et toujours dénoncé, repose ainsi sur le fait qu’un système juridique assurant l’internalisation, concrètement un « bail-in », ne peut émerger à peine de disparition complète de l’industrie financière. Dans sa version la plus large l’internalisation correspondrait au coût de la disparition de la société en tant qu’ordre institutionnel organisé. C’est en effet ce que peut produire un bank-run avec effondrement monétaire et réapparition de la guerre de tous contre tous dans un espace devenu anomique. Le coût du « bail-in » est donc incommensurable.[13]

Le « Bail-out » comme seule purge possible

Les entrepreneurs de la finance qui, depuis de très nombreux siècles,  achètent sur les marchés politiques le développement du marché du risque et la gestion de l’insécurité, ont aussi acheté la logique du « Bail-out ». En clair, puisqu’aucune règle juridique gérant l’internalisation n’est pensable, il faut un tiers, un « bouc émissaire » sur lequel pourra se reporter l’externalité c’est-à-dire la crise financière. Le bouc émissaire est bien évidemment dans le langage de la finance le « prêteur en dernier ressort », celui qui en principe ne présente pas de risque bilantaire. Ce peut être l’Etat dont le dépôt de bilan est impensable en raison de sa violence politique dont il est le porteur indépassable. Ce peut être aussi la banque centrale qui elle non plus ne connait pas de risque bilantaire.[14]

Le choix retenu dépend des rapports entre banques centrales systèmes financiers  et Etats.

Lorsque les Etats maitrisent pleinement leur banque centrale, les choses sont relativement aisées. Une telle organisation suppose en fait que la place de la finance y soit modeste, les entrepreneurs financiers n’ayant pas encore réussi à élargir le périmètre de leur industrie en  faisant, par exemple, de la dette publique une affaire de marché financier[15]. Dans le même temps la régulation financière n’est pas encore complètement privatisée, et donc la crise financière peut être contenue[16]. Le « bail-out » pourra dans cette circonstance être facilement supporté par la Banque centrale elle-même sous les ordres du Trésor.

A l’inverse lorsque la séparation est radicale entre Trésor et Banque centrale et que nous assistons à « l’endocytose des banques dans l’Etat »[17] le « Bail-out »- gigantesque en raison d’une industrie financière devenue elle-même gigantesque-  est complètement supporté par l’Etat lui-même. Cela signifie qu’il garantit ce qui est encore le domaine public des échanges  - finance et circulation monétaire – en faisant payer, cette externalité qu’est la crise financière, par les contribuables eux-mêmes. Cela correspond bien évidemment à ce que le monde a connu depuis septembre 2008.

La conclusion est claire : parce qu’un ordre juridique permettant de réguler de façon civilisée est impensable dans l’industrie financière, cette dernière apparait pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une pollution sociale[18]. En conséquence il n’est d’autre solution que d’en délimiter de façon très stricte ses activités.

La sagesse des anciens

Curieusement, cette pollution sociale fut perçue de longue date, et le code civil français – bien avant « the rise of the Banking State » - avait prévu dans son article 1965 que « la loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour l’exécution d’un pari ». Bien évidemment,  l’industrie financière- bloquée par un  texte aussi rude que celui qui interdirait la construction de routes pour le développement de l’industrie automobile – devait se mobiliser pour obtenir un changement de la loi. Cela fut obtenu par la loi du 28 mars 1885 qui dans son article 1 énonçait : « tous marchés à terme sur effets publics et autres, tous marchés à livrer sur denrées et marchandises sont réputés légaux. Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent d’opérations à termes, se prévaloir de l’article 1965 du Code Civil, lors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence ». Tous les textes modernes se rapportant aux contrats financiers, textes rassemblés dans le très volumineux Code Monétaire et Financier, devaient valider et étendre la portée de la loi de 1885. Tordre le cou du Code Civil est l’impératif du développement de l’industrie financière.


Conclusion

 

Le signifiant « ultra-libéralisme » ne correspond pas au signifié. La théorie des droits de propriété vantée par les libertariens n’existe pas dans la réalité financière. Dès qu’une telle industrie se développe, le risque est grand de ne plus voir les droits de propriété respectés. Il importe par conséquent d’en limiter très strictement le périmètre. Cela passe par une transformation radicale des Etats, la fin de leur endocytose par les banques, le rétablissement strict de la souveraineté monétaire et l' émission de monnaie correspondante, des régulations limitant strictement la créativité financière, etc. Bien évidemment il doit être mis fin à l’indépendance des banques centrales[19].

 

 



[1] Sur la théorie économique du droit, on pourra consulter l’ouvrage de Thirry Kirat (Economie du Droit, La Découverte 1999) ou mieux encore celui de Bertrand Lemennicier (Economie du Droit, Cujas, 1991).

[2] Cf « Droit ,Législation et Liberté », tome 2 : « Le mirage de la justice sociale », PUF, 1986.

[3] On parle d’efficience « Kaldor-Hicks » pour désigner une réglementation reprenant la norme parétienne,  elle- même reprenant la philosophie de Jérémy Bentham sur la théorie utilitariste.

[4] Dans « Théorie de la Justice » (1971), traduction de Catherine Audard, Seuil, 1987, Rawls propose, dans certaines conditions, un ordre institutionnel où les droits de propriété sont émoussés par une volonté publique redistributive.

[5] Dans « Anarchie Etat et Utopie », PUF, 1988, Robert Nozick expose sa vision libertarienne des droits de propriété.

[6] Cette vision des choses est évidement faussement scientifique puisque la science relève du cognitif et non du normatif. CF: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-republique-monnaie-construction-europeenne-121969067.html.

[7] On doit à Arthur Cecil Pigou le principe du pollueur Payeur.

[8] On trouvera une présentation simple de la question chez François Facehin : http://ces.univ-paris1.fr/membre/facchini/ATelecharger/ECOAPPLIQUEE.pdf.

[9] Cf : « l’Entreprise, le marché et le droit », Editions d’Organisation, 2005.

[10] A cette époque Total n’avait nul besoin des quelque 600 traders qu’il emploie aujourd’hui de par le monde.

[11] Soit presque 10% du PIB annuel mondial.

[12] Nous faisons ici référence au projet d’union bancaire adopté le 18 décembre 2013. La caisse de mutualisation atteindra théoriquement un montant de 56 milliard d’euros en 2026.

[13] L’argument qui consiste à dire que pour les actionnaires, créanciers et déposants, le « bail-in » ne pourrait concerner que les sommes investies ou déposées est insuffisant, car il est clair que si un « bail-in » potentiel était juridiquement incorporé au contrat, jamais les banques en particulier systémiques, ne pourraient exister en tant qu’institution. Encore une fois l’industrie financière ne pourrait exister. Pour confirmer ce point de vue il n’y a qu’à constater la levée des lobbys bancaires chaque fois qu’il est question de passer non pas à une garantie complète mais à un pourcentage du total du bilan ou des dettes potentielles.

[14] CF ici : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[15] On pourra mieux comprendre cette réalité en se reportant à mon article publié dans Economie Appliquée, tome LXVI, 2013, N°3 : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir ». En particulier on pourra se référer au paragraphe 6 page 162 où l’on parle du passage du « mode hiérarchique » de la dette publique à son  « mode marché ».

[16] Notons que cela correspond sans remonter très loin dans le temps au système de Bretton-Woods, période pendant laquelle les crises financières étaient à peu près inconnues.

[17]Expression que nous devons au politiste J. Keane : http://medomai.over-blog.com/2014/02/une-courte-histoire-des-banques-et-de-la-d%C3%89mocratie-par-john-keane.html

[18] C’est un peu ce que pense  la juriste Katharina Pistor. Cf son article: « A legal Theory of Finance », Journal of Comparative Economics, N°41, mars 2013.

[19] Le texte suivant apporte des éclaircissements à la problématique de l’indépendance des banques centrales: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-construction-politique-du-marche-de-la-dette-publique-85707447.html

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 17:44

 

De plus en plus souvent les Etats parce que devenus insolvables utilisent des expédients pour maintenir les apparences. Tel est le cas, très récemment, du Portugal et de l’Italie.

Le Twist portugais

Le Portugal doit logiquement quitter son régime d’assistance et retrouver son exposition aux marchés financiers en juin 2014.

Pourtant la soutenabilité de sa dette publique  est loin d’être assurée.

On sait qu’en théorie la soutenabilité est acquise si le taux de l’intérêt est inférieur ou égal au taux de croissance économique en valeur. Le pays est sorti de récession au cours de la présente année, tandis qu’une croissance d’environ 1% est prévue pour 2014. Même en admettant que la hausse des prix atteigne 0,5%, ce qui est loin d’être acquis en raison des pressions déflationnistes affectant la zone euro, cela signifie que seul un taux moyen de 1,5% sur la dette publique peut libérer le Portugal d’un excédent budgétaire rendu obligatoire.

De fait on peut aujourd’hui estimer le taux moyen sur les différentes échéances à un peu plus de 5%. Compte tenu de la présente dette publique (130% du PIB à la fin de l’année 2013) cela signifie par conséquent  un excédent budgétaire obligatoire  de : 130 X ( 5 – 1,5) = 4,55 points de PIB.

Le déficit public de l’année 2013 étant de 5,9%, cela signifie pour la prochaine année budgétaire, un tsunami de plus de 10 points de PIB. Hypothèse totalement irréaliste et du reste non imaginée dans le projet de budget 2014, lequel prévoit encore 4 points de PIB en déficit.

C’est dire que l’année 2014 verra une nouvelle aggravation de l’endettement du Portugal.

C’est dans ce contexte risqué qu’il faut comprendre le rééchelonnement de la dette que le Trésor vient d’opérer pour la seconde fois depuis la fin de l’année 2012. Il s’agit en fait de soulager l’année qui vient en emprunts nouveaux -qui se feront en principe dans le cadre des appels d’offres classiques- en échangeant ( en « twistant » comme l’on dit à la FED) de la dette venant à maturité l’an prochain contre de la nouvelle dette à échéance plus lointaine. C’est ainsi que vient d’être échangé, 2,48 milliards d’euros à échéance 2014, et 4,16 milliards à échéance 2015 contre des titres à échéance plus lointaine : 2017 et 2018. Il est ainsi espéré, contre un programme de vente de titres plus réduit,  des taux supportables.

On aura donc compris, qu’une fois de plus, il s’agit d’acheter du temps en attendant des jours…qui ne peuvent qu’empirer et ce malgré les efforts demandés à l’immense majorité de la population.

Tour de magie sur la Banque centrale italienne

Un autre exemple d’expédient est celui du maquillage des bilans bancaires italiens, maquillage autorisé par les particularités de l’histoire financière italienne.

On sait que la Banque centrale d’Italie, un peu comme la FED américaine, est historiquement un établissement privé dont le capital est la propriété d’un certain nombre de banques, ce qui signifie qu’il figure à l’actif du bilan de ces banques. On sait aussi que ces banques doivent se préparer à la grande revue des actifs prévue en 2014 sous l’égide de la BCE. Les actifs des banques italiennes sont très alourdis notamment par l’achat de titres de la dette publique nationale, et tout doit être mis en place afin de passer avec succès le test de résistance programmé. C’est dans cette perspective que l’idée est venue de réévaluer le capital de la banque centrale d’Italie, de fait sa multiplication par un coefficient d’environ 50.

Une telle réévaluation est bien évidemment un grand cadeau fait aux banques (entre 5 et 7,5 milliards d’euros), d’où l’arrivée au moment du partage du gâteau d’un convive supplémentaire, l’Etat, sans lequel il était juridiquement difficile d’envisager la réévaluation. C’est ainsi que l’Etat italien va bénéficier d’un impôt spécifique sur les banques afin d’extraire un peu plus d’un milliard d’euros sur la « plus-value »( ?) enregistrée par les banques propriétaires de la banque centrale.  

Bien évidemment une telle réévaluation ne poserait aucun problème si effectivement la différence entre actif et passif de la banque centrale devenait lourdement positive. Chacun sait que ce n’est pas le cas, qu’en particulier la dette publique figurant à l’actif est susceptible de connaitre un effondrement de sa valeur à la moindre tension sur les marchés de la dette publique, et qu’au surplus le capital que la banque centrale italienne possède au passif de la BCE  (12,45%) est lui-même susceptible d’être anéanti en raison de la très grande dégradation du bilan de cette dernière.

Si donc une vision comptable des choses s’était imposée, il est à parier qu’il était difficile de réévaluer un capital à priori disparu depuis le début de la crise financière.

On sait toutefois, qu’en matière de banque centrale, la vision comptable n’a aucun sens pour la simple raison que les dites banques ont le privilège de disposer d’un passif qui n’est pas exigible. Une banque centrale est en effet le seul agent ayant la possibilité de régler ses dettes en créant de la monnaie disposant du cours légal. Nous reviendrons sur cette importante question dans un prochain billet. Parce que le passif n’est pas exigible, les règles comptables classiques sont à réinterpréter, avec en particulier un capital social inutile au-delà des frais d’installation de la banque.

Dans ces conditions multiplier le capital de la banque centrale d’Italie par 50 n’a d’autre objet que de profiter de règles comptables largement inappropriées pour maquiller les bilans bancaires et au-delà – cerise sur le gâteau- créer une recette pour le trésor italien qui ne repose sur aucune valeur-ajoutée créée.  

Twist portugais et tour de magie italien ne sont que deux exemples récents parmi tant d’autres dont la finalité est d’empêcher l’effondrement du château de cartes. Pour le plus grand profit des bénéficiaires de la crise.

 

 

 

 

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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 07:11

 

On sait que dans un monde où l’échange marchand l’emporte sur l’échange de dons, La monnaie est une cellule incorporant  2 forces, celui de la finance d’une part, celui du politique d’autre part[1]. En très longue période, parce qu’immortel, la violence d’Etat l’a toujours emportée sur la puissance financière.

Toutefois, la période qui commence au début des années 70 et continue aujourd’hui, est celle d’un dérèglement qui  fera de l’œuvre des entrepreneurs de la finance une machine à paralyser les entrepreneurs politiques et les entrepreneurs économiques. La présent texte s'attache à en faire la démonstration.

 Il faut suivre le « top modèle »

 

Le dérèglement est d’abord le fruit d’un nouveau paradigme intellectuel portant tout entier sur la défiance envers les Etats. Le monétarisme des années, 50 qui ne prône pas encore l’idée d’indépendance des banques centrales, est suivi dans les années 60 et 70 de théories plus normatives, et plus ouvertement hostiles aux Etats et à son entrepreneuriat politique : Ecole des choix publics avec J. Buchanan et G. Tullock ;  nouvelle économie classique avec J. Muth, R. Lucas, T. Sargent ; économie de l’offre avec G. Gilder et A. Laffer, efficience des marché avec Eugène Fama et son aboutissement sur la formule ou plus exactement le modèle   de Black- Sholes; Etc.

Il est très difficile d’expliquer avec assurance l’origine ou la résurgence de mouvements paradigmatiques, toutefois il est clair que les théories correspondantes ont été utilisées comme arme par les lobbys économiques et financiers pour exiger la construction des autoroutes de la mondialisation. Plus encore, les entrepreneurs politiques seront progressivement invités à mettre en place le dispositif institutionnel qui se rapprochera le plus des hypothèses des modèles correspondants. Ainsi faudra-il se rapprocher en finance des hypothèses de la construction d’Eugène Fama afin qu’effectivement, selon le modèle, les marchés réels deviennent efficients.

 Le modèle devient ainsi comme dans la mode, le « top modèle » à partir de quoi il faudra se conformer et faire apparaitre une réalité qui est ici la fin des Etats nations et la mondialisation. Les nouveaux modèles sont d’abord des injonctions adressées aux entrepreneurs politiques, injonctions qui une fois acceptées permettent l’auto réalisation de la nouvelle réalité. Exactement comme dans la mode vestimentaire où il « faudra » respecter, c’est-à-dire imiter le « top modèle », et ainsi aboutir à la nouvelle norme vestimentaire. Dans cette perspective, on comprend mieux le déferlement de l’économie comportementale, en particulier la théorie des incitations[2] dans le monde universitaire : par des mesures incitatives empruntées au paradigme nouveau, les agents vont valoriser les comportements attendus par le modèle et vont ainsi « se mettre à la mode ».

Dans les années 70, les entrepreneurs politiques de la plupart des Etats-Nations vont ainsi se démettre de leurs prérogatives monétaires de toujours pour les transférer aux banques et à leur propre banque centrale. Cette fin de la « répression financière » - expression très à la mode dans les années 70- 80 pour critiquer les Etats – s’accompagne de la soumission de ces derniers puisqu’ils leur devient interdit de se financer auprès  de la banque – la banque centrale- dont ils sont le plus souvent les propriétaires. Il serait à cet égard plus correct de parler « d’auto expropriation ». Avec ce grand basculement, désormais toute création monétaire sera soumis à la production d’une dette, ce que certains ont appelé « la machine à fabriquer de la dette », et de la rente pour ceux qui vont monopoliser la dite machine. D’où l’hypothèse suivante : les entrepreneurs de la finance n’auraient-ils pas mieux réussi que les « fabricants de Chandelles » dont se moquait Fréderic Bastiat au XIXème siècle?

 Le nouveau Frédéric Bastiat ou la réussite «d’une pétition  des fabricants de finances »

 

La fin du système de Bretton-woods constitue un évènement qui va renforcer la crédibilité du nouveau paradigme. En quelques années, à partir de 1971, taux de change et taux d’intérêt vont devenir des prix de marché dont le mouvement sera mis sous la responsabilité du système financier.

Dès la fin des années 60 -marquées par les difficultés de la convertibilité du dollar en or et ses conséquences en matière de spéculation sur le marché libre de l’or de Londres- un débat universitaire apparait : Faut-il mettre fin au régime du taux de change fixe initié à Bretton-woods ?

L’idée répandue était que la fixité entrainait en matière de spéculation sur les monnaies une asymétrie : le spéculateur ne prend jamais de risque sur une monnaie puisqu’il ne peut tout au plus que ne pas gagner en cas de maintien de parité. D’où l’idée qu’un vrai prix de marché de la monnaie –taux de change libre- serait préférable en ce que la spéculation deviendrait plus risquée. Sous la pression des financiers de la City, ce dernier point de vue l’emportera dès 1973, et sera officiellement actée dans les conclusions de la conférence de la JamaÏque les 7 et 8 janvier 1976.

Passer d’une monnaie politique (taux de change fixe) à une « marchandise monnaie » (taux de change libre) revient à construire par le règlement (il a fallu un accord politique) un colossal marché qu’on appelle aujourd’hui le « FOREX » sur lequel sera greffé un non moins gigantesque « commerce des promesses ». Notons bien cet extraordinaire paradoxe où l’on voit le lobby financier, adopter la position des marchands de chandelles chère à  Fréderic Bastiat, qui exigeaient de l’Etat, un dispositif masquant le soleil afin de prolonger le marché de la lumière[3]. Ici il s’agit d’exproprier une seconde fois l’Etat – la première étant celle de sa séparation avec sa banque centrale- afin d’élargir les marchés financiers.

 Jusqu’ici les entrepreneurs classiques de l’économie bénéficiaient d’une relative sécurité des transactions et ne s’armaient contre les risques de change que de façon résiduelle : la stabilité était la norme et les risques de parité des changes étaient très limités et relativement prévisibles. En organisant – encore une fois, politiquement- l’instabilité on crée un gigantesque marché de l’achat et de la vente de protection. Ainsi les entrepreneurs de la finance n’ont pas répondu à un besoin du marché mais, à l’inverse,  ils ont créé artificiellement de nouveaux besoins- comme les marchands de chandelles de 1845 - pour les entrepreneurs économiques. Alors que la monnaie était un bien public relativement sécurisé et quasi gratuit- comme la lumière du soleil évoquée par Bastiat- elle deviendra un bien privé achetable sur le tout nouveau marché de la sécurité, marché construit avec la complicité des entrepreneurs politiques.

Maintenant si la monnaie devient une marchandise monnaie échangeable contre toutes les autres marchandises monnaie (suppression des contrôles de change et liberté de circulation du capital), alors le périmètre du marché de la sécurité pourra s’étendre à toute la planète.

La pétition des fabricants de chandelles devient planétaire

 

Il faut bien comprendre le lien entre taux de change devenu prix de marché et l’extension planétaire de la finance.

Quand on déclare à la conférence de la Jamaïque que désormais les taux de change deviennent un prix de marché, on condamne de fait- au moins à terme-  l’intervention des Etats et celle de ce qui est encore leur main souveraine à savoir les banques centrales sur le marché des changes, et ce avec toutes les conséquences qu’il faudra progressivement en tirer. Désormais il n’y a plus à intervenir au quotidien – de fait banque centrale et Etat associé, qui par exemple en France était le travail du  Fonds de Stabilisation des Changes crée en 1936 - sur les marchés pour maintenir un cours. Parce que le maintien de la parité supposait aussi de la fermeté, il y avait parfois double marché, celui des transactions courantes et celui des transactions en capital, ce qui supposait un contrôle des changes et donc un contrôle de la circulation des capitaux. Chacun se souvient de la signification de ces dispositifs : il s’agissait d’écluses protectrices des Etats nations qui sur le plan économique tentaient d’imaginer le noircissement des matrices d’échanges interindustriels.

Mais il s’agit bien dans l’esprit des lobbyistes de la City à la Jamaïque, de faire disparaitre à terme toute présence publique sur les marchés des changes, car en effet, l’Hypothèse d’efficience des marchés (théorie HEM) ne peut donner lieu à son auto réalisation que si les marchés ne sont pas manipulés. Un marché des changes libre est donc un élément déterminant dans la conquête du pouvoir par les entrepreneurs financiers.

Maintenant cette liberté n’est complète et réelle qu’à 2 conditions :

-Elle doit être  planétaire (il ne faut pas de « grumeaux » dans le liquide financier), c’est la condition spatiale, qui suppose la pleine convertibilité de toutes les monnaies et la pleine liberté de circulation des capitaux, et circulation assurant le succès des opérations de «carry trade »;

- Elle doit s’étendre sur la totalité du temps disponible c’est-à-dire 24H/24, c’est la condition temporelle de la conquête du pouvoir de la finance. Condition qui s’affirmera notamment dans le  principe de la cotation en continu lequel va se généraliser dans les années 80.

Ces deux conditions constitutives des autoroutes de la finance ,supposent évidemment un encadrement technologique de pointe, lui-même consommateur d’énormes moyens informatiques. De ce point de vue l’apparition d’INTERNET dans les années 90 devait grandement faciliter le pouvoir de domination de la finance.

Les achats/ventes de protection se matérialisent dans des produits financiers nouveaux appelés « dérivés », produits censés garantir les acteurs contre les risques de change. Il s’agit donc de produits de couverture émis par ce qui va devenir les « méga banque».

Parce qu’il y a eu expropriation des Etats au regard de leurs banques centrales, il y a désormais un prix de marché de la dette publique qui devient un « taux d’intérêt marchandise », taux exprimant lui aussi par contagion la hiérarchie de tous les taux. Ces taux, exprimant  la valeur « d’actifs marchandises » (des obligations par exemple), doivent aussi faire l’objet de garanties donc de commerce des promesses avec aussi des produits financiers dérivés. Là encore, il y a organisation politique d’un marché, et élargissement colossal de ce marché à l’ensemble de la planète. Ce que n’ont pas réussi les fabricants de chandelles de 1845 en n’ayant pas trouvé de gouvernement acceptant de masquer la lumière du soleil.

L’industrie financière devient ainsi une industrie qui ayant politiquement crée sa demande va pouvoir se livrer à de continuelles innovations d’offre, ce qu’on appelle la « créativité financière ».

Cette industrie, très exigeante en compétence a très vite édifié des barrières à l’entrée y compris sous la forme d’un oligopole dont le caractère  « coordonné » commence à éclater au grand jour sous la forme de scandales financiers planétaires ( LIBOR, FOREX, CDO empoisonnés, etc.[4]). Oligopole qui rappelle l’oligopole coordonné pétrolier du siècle dernier. Avec toutefois deux grandes différences :

- l’oligopole financier a construit simultanément une offre et une demande desquelles il extrait une rente, alors que l’oligopole pétrolier ne pouvait jouer que sur un contrôle coordonné de l’offre pour construire sa propre rente. Clairement, l’oligopole pétrolier n’a jamais signé la pétition des marchands de chandelles[5].

- Surtout l’oligopole financier en raison de l’interconnexion des bilans et de l’intérêt qu’il a à développer la dette est beaucoup plus risqué que l’activité de l’ex oligopole pétrolier.

A l’échelle planétaire existe ainsi 29 banques systémiques dont 8 américaines, 17 européennes (dont 5 françaises et 1 allemande), 3 japonaises et une chinoise. Avec bien entendu des bilans qui n’ont rien à voir avec ceux de l’oligopole pétrolier puisque totalisant l’équivalent du PIB planétaire (approximativement 50000 milliards de dollars), avec néanmoins des capitaux propres dont la faiblesse est inimaginable dans le monde de l’énergie.

A l’intérieur  cet oligopole semble être composé  de sous-oligopoles spécialisés. Ainsi, le FOREX voyait en 2012  55% de ses transactions (environs 5500miliards de dollars/jour) assuré par seulement 5 banques. Ainsi, le LIBOR d’où émerge au quotidien 155 taux d’intérêt, qui déterminent par ricochet les taux  quotidiens de 450000 milliards de dollars de titres financiers – environ 10 fois le PIB planétaire- est contrôlé et manipulé par 16 banques qui s’accordent entre elles. Ainsi, 5 banques américaines sont émettrices de 97% des CDS, tandis que selon Andrew Huszar O,2% des banques du même pays contrôlent 70% des actifs bancaires[6]. On pourrait multiplier les exemples.

Maintenant, l’efficacité financière nouvelle, en raison de sa conquête du pouvoir et de ses capacités d’innovation va, par contagion, s’imposer à de nombreuses autres activités. Tel est le cas des matières premières agricoles, des métaux précieux, de l’énergie et des métaux de base. Sans doute existait-il - à l’exception notable du pétrole dont le prix fut bloqué pendant plusieurs dizaines d’année par entente des « sept sœurs » -  depuis fort longtemps un marché à terme pour ces différents biens. Toutefois ces marchés vont prendre une extension démesurée avec la présence quasi-hégémonique d’acteurs étrangers aux activités matérielles correspondants à ces produits. Il s’agit bien sûr des spéculateurs et de quelques banques spécialisées qui, à l’instar de ce qui se passe sur le « London Metal Exchange », sont elles aussi en situation d’oligopole coordonné.

La cohorte des nouveaux  prédateurs et autres  improductifs

 

Afin de bien construire dans la réalité les hypothèses sur lesquelles s’appuient la théorie des marchés efficients, notamment celui de la non intervention publique et celui de la complète information, il va falloir accompagner la grande transformation des années 70-80 , par la mise en place ou le renforcement de régulateurs privés, fonctionnant selon le principe de l’auto organisation, et la multiplication spontanée d’organismes d’informations sur les marchés et les produits. Les classiques agences de notation, certes anciennes, vont également connaitre un développement spectaculaire de leur périmètre d’activité, avec surveillance  pour les 2 plus anciennes de près de 160 pays. Enfin les produits issus de l’ingénierie financière, parce qu’eux-mêmes issus de modèles complexes, fonctionnant dans des conditions elles- mêmes complexes, devront faire l’objet d’une attention juridique extraordinairement précise, d’où le développement fantastique des activités juridiques à l’ombre de la finance.

Autant de dispositifs sensés encadrer, outre les méga banques devenues oligopole coordonné planétaire, les très nombreuses « entreprises » dont le métier relève de la seule spéculation sur les fluctuations de prix, ce que certains appellent plus justement des "paris". Assurant une « production de valeur » à partir de consommations intermédiaires achetées au dispositif précité, elles font parfois « la richesse » et l’emploi de certaines régions : City de Londres, Genève  (400 sociétés de trading "produisant" 9% du PIB de la ville), Singapore, etc. Ces très nombreuses « entreprises», souvent prisées pour la liquidité qu’elles apportent (quand tout va bien) aux divers marchés, bénéficient parfois de ce que ne peuvent rêver les joueurs des casinos : le très lucratif délit d’initié, mal combattu par les régulateurs toujours en retard sur la dernière innovation financière[7].

 Toutes ces activités fortement consommatrices de ressources rares notamment en termes de capital humain de très haut niveau[8], sont également prédatrices de valeur ajoutée, car tels les ouvriers de Keynes payés pour creuser des trous bouchés par d’autres ouvriers, il n’y a pas de création de valeur mais simplement captation. Il n’y avait pas à créer un marché de la dette publique dont les Etats n’avaient nul besoin avec une banque centrale qu’ils maitrisaient, et il n’y avait pas à créer des marchés de dérivés pour assurer des transactions privées jusqu’ici relativement sécurisés avec des taux politiquement déterminés.

 En termes directs, cette captation se fait au détriment des entrepreneurs politiques qui devront envisager de nouveaux produits politiques pour assurer leur propre reproduction au pouvoir : transfert des charges financières sur la fiscalité, mais cadeaux fiscaux aux épargnants, afin de bien assurer une bonne commercialisation de la dette publique et des taux avantageux, etc. Mais finalement, au-delà du brouillard des mesures fiscales qui peut maintenir le mythe d’un intérêt général, c’est bien à des degrés divers l’ensemble des citoyens qui paieront la rente financière. Et quand nous disons degrés divers, il faut quand même préciser que certains groupes sociaux seront lourdement pénalisés (les non épargnants), tandis que d’autres groupes seront ouvertement bénéficiaires (les gros épargnants qui vont au-delà d’une rémunération attractive d’une épargne sans risque vont être fiscalement avantagés… participant ainsi à l’approfondissement d’une dette publique sur laquelle ils se rémunèrent).

Mais cette captation se fait aussi au détriment de l’économie réelle qui ne bénéficie nullement des innovations de l’industrie financière : il n’y avait pas (ou peu) à acheter de  sécurité transactionnelle, les prix de la monnaie étant d’ordinaire stables. Lorsque les Etats et leurs entrepreneurs politiques étaient maitre chez –eux, la souveraineté monétaire pouvait générer à prix proches de zéro les investissements de l’économie réelle. Désormais les taux seront positifs et vaudront captation de valeur ajoutée sur l’économie réelle.

Cette double captation est aujourd’hui devenue plus scandaleuse car la crise et sa gestion est venue apporter lui apporter une visibilité que nul ne peut contester. Au-delà des énormes plans d’aide publique au système financier, les gigantesques Quantitative Easing, des banques centrales- un QE qui  atteint  la BCE sous une forme plus discrète- commencent à poser de légitimes questions à certains entrepreneurs politiques et économiques.

 Pourquoi tant de cadeaux aux banques et rien pour les Etats et les entreprises ? Et surtout, pourquoi les cadeaux aux banques produisent-ils un résultat si modeste ?

A titre de simple exemple, si les QE américains (4000 milliards de dollars, soit 25% du PIB US) avaient été orientés vers l’Etat Fédéral, voire les entreprises de l’économie réelle, de gigantesques investissements publics et privés auraient pu être programmés avec les résultats classiques du multiplicateur keynésien. La réalité fût autre : en déversant le QE vers les bilans bancaires, rien ne s’est produit en terme d’activité réelle et les estimations s’accordent à reconnaitre qu’un dollar imprimé par la FED au titre du QE n’a engendré  qu’un centime d’activité économique[9]. Le reste est devenu activité spéculative, maintenant simplement, ou gonflant des titres devenus illiquides.

Les entrepreneurs de la finance ont réussi au-delà de ce que pouvaient  espérer les fabricants de chandelles avec leur pétition de 1845 aux entrepreneurs politiques de l’époque. Ils ont en effet réussi à produire une grande nuit intellectuelle et la plupart des acteurs du nouveau jeu, qu’ils soient entrepreneurs économiques ou politiques, qu’ils soient simples salariés, chômeurs, retraités, épargnants, journalistes, etc. ont maintenant peur des marchés financiers et de leurs réactions aussi imprévisibles que la météo.

Et il n’y a pas à espérer que l’usage de la raison puisse transformer l’obscurité en lumière, car la réalité est difficile à transformer. Ainsi l’épargne des ménages, parfois très importante comme en France ou en Allemagne, transforme ces derniers en « boucliers humains »[10]protégeant le pouvoir des entrepreneurs de la finance, et exposant des entrepreneurs politiques qui se paralysent. Ainsi les résultats des entreprises économiques réelles sont souvent un mix de valeur ajoutée réelle et de valeur financière, mix qu’il est souvent difficile de partager. En sorte que nombre d’entrepreneurs économiques préfèrent défendre le modèle financier et ce même contre leur propre intérêt.

A l’inverse des fabricants de chandelles, les entrepreneurs de la finance ont gagné et les autres acteurs du monde, victimes d’une véritable fascination, sont simplement spectateurs de leur grande paralysie.

Le libéralisme financier, mis en place à la fin du siècle dernier, est une  innovation majeure dans l’utilisation de la contrainte publique à des fins privées. Si Bastiat était encore vivant, il y verrait une insupportable atteinte à la liberté et à la propriété.

 

 

 

 



[1] Cf Jean Claude Werrebrouck : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphose et avenir » in Economie Appliquée, tome LXVI, 2013, n°3,p.151-177.

[2]Introduite dans les années 60 par Leonid Hurwicz, cette théorie s’est très largement développée par la suite, avec en France des auteurs comme Jean Jacques Laffont et Jean Tirole fondateurs de l’école d’Economie de Toulouse. Elle devait donner lieu  à une distinction reconnue celle du prix Nobel 2007 décerné à Leonid Hurwicz, Eric Maskin et Roger Myerson.

[3] Cf la lettre aux députés de 1945 que l’on trouve dans les « Sophismes économiques » de Fréderic Bastiat

[4] Certains membres de l’oligopole connaissent désormais un début de sanction. Tel est le cas de JP Morgan qui après avoir payé une amende d’un milliard de dollar pour l’affaire dite de la « baleine de Londres », s’apprête à payer 4,5 milliards de dollars à ses clients lésés par les subprimes. D'autres affaires sont en cours pour cette même banque affaires pour lesquelles 23 millards de dollars ont été provisionné....soit 40% du budget français de la défense. Bank of America a de son côté versé 8,5 milliards de dollars à ses propres clients. Les affaires du LIBOR et du FOREX ne font que commencer. La question du hasard moral n’est,  elle, toujours pas réglé comme en témoigne les débats dans les parlements nationaux avec s’agissant de la France l’épineuse question de l’article 60 de la loi de finances pour 2014.

[5] Il s’est seulement contenté d’une coordination, certes très précise- Accords de la ligne rouge, accords d’Achnacarry, etc. - mais n’a jamais exigé des Etats la construction publique du marché pétrolier, par exemple en exigeant la fin des énergies  alternatives. Par contre il est vrai que les pétroliers ont souvent crée une communauté d’intérêts avec les Etats.

[6] Wall Street Journal du 11 novembre 2013. L’auteur est ancien fonctionnaire de la FED chargé du Quantitative Easing .

[7] Délit d’initié qui parfois peut atteindre les instances dirigeantes des banques centrales dont le secret des délibérations est parfois mal gardé. C’est l’hypothése émise à propos des dernières décisions de la FED qui paraissent avoir été trop bien anticipées par certains acteurs du Trading à haute fréquence. les délits d'initiés s'accompagnent souvent de conflits d'intérêts, comme en témoigne par exemple le cas de  Tim Geithner, qui aprés avoir validé les fonctions de Secrétaire au Trésor américian, devient responsable d'un fonds d'investissement dont la régulation a été optimisée par la loi Dodd- Frank elle-même portant la trace des activités du Secrétaire au Trésor.

[8] Il faut ici penser à la mobilisation du capital humain produit par les très grandes écoles d’ingénieurs, capital qui s’est tourné vers la finance, délaissant ainsi l’industrie. De quoi penser que l’allocation des ressources rares est probablement très loin d’être optimale.

[9] Point de vue d’Andreuw Huszar dans l’article précité.

[10]Expression  empruntée à Emmanuel Todd.

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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 08:41

Je signale la parution d'un article que j'ai rédigé à la demande de la revue:

 

"Regard sur les banques centrales: essence, naissance, métamorphoses et avenir".

 

 

Cet article est publié dans le tome LXVI, 2013, N°3. P. 151-177     

 

Il est avec quelques compléments une synthèse des textes concernant le thème des banques centrales, textes disponibles sur le Blog.                                        

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 23:00

                  

 

Les libertariens ont souvent évoqué les notions de banque libre et de monnaie privée[1]. Il s’agit selon eux d’un système monétaire dans lequel n’existe pas de banque centrale, ni de régulateur au sens moderne du terme c’est-à-dire autorité administrative dépendant de L’Etat. Cela implique par conséquent que l’émission monétaire est le fait de banques, une monnaie ne pouvant se prévaloir d’un quelconque Etat garantissant cours légal et pouvoir libératoire illimité. La monnaie porte aussi le nom de la banque émettrice qui entre ainsi en concurrence avec les autres établissements bancaires. Les fonctions classiques de moyen de paiement, de réserve de valeur et d’unité de compte sont ainsi cédées au marché, lequel est censé détecter la ou les banques qui assurent le mieux les dites fonctions.

 

Le mythe de la monnaie comme bien privé parmi d’autres.

 

Le point de vue libertarien est curieusement normatif alors même que ses représentants sont les seuls économistes à s’être efforcés de construire une théorie de la genèse de l’Etat et de sa nature, théorie qui ne soit pas la traditionnelle « pièce rapportée », au beau milieu des raisonnements économiques, afin de les parfaire ou de les compléter. Pièce rapportée, pour les néoclassiques de façon assez magique : l’Etat vient compléter et parfaire le travail des marchés, devenant ainsi la « main  visible » complétant le travail de la « main invisible » ; et pièce rapportée tout aussi magique pour les keynésiens : l’Etat vient corriger les faiblesses du marché, devenant ainsi la béquille du capitalisme.

Curieusement, parce que les libertariens pensent savoir quelle est la vraie nature de l’Etat : un objet social immortel et surtout inattendu (donc involontaire) issu de l’interaction sociale volontaire, ils proposent des solutions peu probables en matière d’organisation monétaire et financière. Peu probables en ce sens que logiquement le fonctionnement des marchés politiques qu’ils décrivent assez correctement ne peut pas déboucher aisément sur des banques libres et une monnaie privée. Nous verrons au contraire que la monnaie, en raison même de la nature profonde du pouvoir est un objet politique complètement central…même si cet objet est parfois confié – au moins partiellement- à des banques privées, mais toujours régulées par une autorité.

C’est ce qui explique qu’empiriquement, banques libres et monnaie privée furent des objets assez rares, et dont l’existence était éphémère. A cet égard, les ouvrages et articles qui soutiennent le caractère courant de la liberté d’émission[2] dans des espaces devenus réellement marchands, doivent être réévaluées et dans bien des cas, les banques libres disposaient de monopoles légaux, ce qui était notamment le cas de la Banque de France de Napoléon qui n’était pas vraiment libre…ni bien sûr banque centrale. Dans d’autres cas, les banques dites libres étaient probablement davantage des concessions politiques au regard de régions encore insuffisamment soumises à un pouvoir central, ce qui peut correspondre à la situation des banques libres d’Ecosse. Précisons enfin que l’absence de banque centrale ne signifie pas banques libres. Il peut en effet exister d’autres formes de tutelles y compris aux USA d’avant la création de la FED.

 

La monnaie comme «  belles histoire » à raconter aux étudiants

 

Les manuels d’économie délivrés aux étudiants sont souvent plus sobres en ce qui concerne la monnaie. Dépourvus généralement de références ethnologiques et sociologiques, et sobrement pourvus de références historiques, la genèse de la monnaie y apparait comme belle histoire de l’aventure de l’échange marchand, échange lui-même peu expliqué, et qui se borne à la problématique du dépassement du troc, dépassement faisant émerger un équivalent général appelé monnaie. Marx grand dénonciateur, avec sa « Critique de l’Economie Politique » n’ira pourtant pas plus loin avec une monnaie qui ne cristallise que de la valeur travail et assure les « métamorphoses de la valeur ».

 

La monnaie n’est pas un bien public.

 

    Le souci classificatoire reposant sur la distinction bien privé/ bien public ne nous aide pas non plus beaucoup pour repérer la nature profonde de la monnaie. Si elle  permet l’échange privé et se trouve faire l’objet d’une appropriation privative, on sent bien aussi son caractère social et donc public, puisque sa valeur et sa capacité à circuler dépend fondamentalement d’un consensus social. Son utilité en quelque sorte dépend du regard d’autrui, ce qui n’est pas le cas d’un bien réellement privé. Mais la monnaie ne relève pas non plus véritablement de la théorie des biens publics. Le principe de non exclusion ne s’y constate pas : si on ne peut exclure l’usage d’un panneau de circulation routier, l’accès à la monnaie est plus problématique pour celui qui n’a pas les moyens de s’en procurer par le travail, le capital, la famille, etc. De la même façon, le principe de non- rivalité n’est pas respecté et les économistes évoquent par exemple, à offre de monnaie constante, l’effet d’éviction pouvant être engendré par un Etat trop accapareur d’épargne au détriment d’investisseurs privés.

 

La monnaie comme simple bien mis sous tutelle.

 

Les juristes seront d’un bien meilleur secours pour, au moins empiriquement, qualifier la monnaie. A cet égard la notion de service public selon la définition donnée par Léon Duguit est riche d’intérêt. Selon ce publiciste : « toute activité dont l’accomplissement doit être assuré, réglé, et contrôlé par les gouvernants parce que l’accomplissement de cette activité est indispensable à la réalisation et au développement de l’interdépendance sociale, et qu’elle est d’une telle nature qu’elle ne peut être réalisée complètement que par les gouvernants est un service public ».

Il est à priori possible, relativement à la monnaie, de contester une telle définition qui, rédigée au 19ième,  apparait inactuelle, voire à bien des égards erronée. Ainsi les monnaies locales assurent l’interdépendance sociale et fonctionnent fort correctement sans les Etats. Conçues pour assurer l’interdépendance sociale (elles ne libèrent jamais) les Etats y apparaissent complètement inutiles. Toutefois les monnaies dites modernes sont d’une autre nature, car elles sont réserves de valeur et sont de la liberté (« liberté frappée » disait-on autrefois). Parce que l’interdépendance sociale n’est plus faite de réciprocité volontaire et directement visible pour les acteurs, il faut bien une extériorité, venant garantir la réserve de valeur ou le réel pouvoir libératoire de l’instrument monétaire. Dans le cas de la monnaie locale ,il y a auto production du lien qui fait société. Dans le cas de la monnaie moderne, c’est un extérieur qui doit produire la confiance dans l’interdépendance sociale. La monnaie doit donc être effectivement un bien mis sous tutelle. De ce point de vue, Léon Duguit et son idée de service public, exprime bien une réalité indépassable de la monnaie moderne, idée qui sera repris bien plus tard par Richard Musgrave (1957) sous l’expression de « bien tutélaire ».

 

 Aller  plus  loin pour comprendre la nature de la monnaie.

 

Nous voudrions allez beaucoup loin et montrer que cette dernière idée- la monnaie comme bien tutélaire- désigne une réalité beaucoup plus fondamentale  toujours masquée, à savoir que la monnaie est un objet politique central dont le devenir historique est sa progressive dégradation en objet aux apparences simplement économiques. Et donc une apparence redevable de l’analyse économique. Mais une dégradation ne signifie  pas pour autant, un  changement de nature.

 

Historiquement, à l’aube de la naissance du politique et de l’Etat, le pouvoir s’annonce comme instance  récupèrant les propriétés de l’universalisme de toute religion, à savoir l’idée de dette des hommes vis-à-vis des puissances de l’au- delà.  Ce qui était de l’ordre de la dette de vie envers les dieux, devient endettement généralisé envers un pouvoir violent : un « coup d’Etat fondant l’Etat » selon une expression devenue célèbre[3]. Les formes de la dette nouvelle sont autant de sacrifices, variés en qualité, et  variés en quantité de violence: dette de sang,  esclavage généralisé, tribut divers, corvées, impôt. L’impôt moderne, monétaire, trouve ainsi ses racines dans le remplacement du religieux par le politique. Mais la partie de la dette appelée impôt monétaire, n’est vraiment dette que si le pouvoir a la capacité de se faire payer en une  monnaie qu’il a choisi, c’est-à-dire celle qu’il contrôle. Si tel n’était pas le cas, le pouvoir prendrait le risque de se faire payer – la dette des sujets - en une monnaie non admise par ses créanciers, ce qui reviendrait à une libération des sujets vis-à-vis de l’impôt. Par exemple, on voit mal un Etat acceptant de se faire payer en monnaie locale, que l’on pourrait imprimer et qui ne correspondrait qu’à fort peu d’utilité pour lui, tant la monnaie locale échappe à l’universel recherché par l’Etat. Parce que ce dernier exige l’universel seul susceptible de maintenir l’intégralité de la dette des sujets, il ne peut accepter qu’une monnaie parfaitement convertible. Plus concrètement encore, on voit mal un commerçant algérien implanté en France payant ses impôts au Trésor français en Dinars…inconvertibles…

 

La monnaie est le cœur du réacteur du pouvoir en formation

 

On peut ainsi dire, et ce à l’appui des thèses néochartalistes que la monnaie moderne, avec toutes ses caractéristiques, est historiquement la forme choisie par le pouvoir pour le règlement de la partie de la dette des sujets appelée impôt .

Toujours sur le plan historique, la forme choisie par le pouvoir est celle qui rend sa créance la plus universelle c’est à dire la plus liquide possible. Concrètement, parce que le pouvoir exerce des fonctions guerrières coûteuses et qu’il est souvent amené à effectuer des paiements au profit d’autres pouvoirs extérieurs à lui, la forme choisie ou élue -par tous les pouvoirs politiques - sera le métal.

Il est faux de dire que le métal est une valeur en soi, comme pourra l’énoncer Marx et bien des économistes. Le métal est simplement la liquidité universelle qui, spontanément, a généré de l’inter action sociale. Et de la liquidité universelle qu’il affiche, découlera sa fonction réserve de valeur. Liquidité universelle et réserve de valeur sont indissolublement liés.

Ce créancier universel qu’est l’Etat en formation peut aussi contracter des dettes envers d’autres pouvoirs, mais aussi envers des personnes qu’il ne contrôle pas, et qui pourtant sont d’une grande utilité. Il s’agit des mercenaires que l’on rétribuera  en métal. Les mercenaires utiliseront ainsi le métal pour leurs dépenses - de simples dépenses courantes de consommation - auprès des sujets endettés, sujets endettés qui paieront l’impôt à partir des ressources acquises sur les  dépenses des mercenaires.

Le cercle est ainsi bouclé, et le  "Circuit du Trésor" cher à François Bloch Lainé n’est pas une invention de l’Administration française de l’après  seconde guerre mondiale, mais le cœur même de toute chaudière étatique en formation.

Il apparait ainsi que la nature profonde de la monnaie, ce qui constitue en quelques sorte son identité au sens génétique du terme, est fondamentalement politique. Ce n’est pas un bien mis sous tutelle par le pouvoir une fois que celui-ci est né. Il est le moyen de son engendrement et de la violence qu’il génère. C’est la raison pour laquelle la monnaie doit plutôt être désignée comme objet politique  central : elle est ce qui a fait l’Etat. Et elle est aussi l’objet qui en assure son maintien. Telle est sa marque biologique qui permet de bien comprendre les évènements historiques qui la concerne. Elle permet aussi de comprendre ce qui souvent n’est plus discuté, et surtout plus mis en avant, avec l’évolution du pouvoir vers sa forme Etat de droit : « Battre monnaie est un attribut de la souveraineté ».



[1] On pourra citer bien sûr Friedrich Hayek, mais aussi David Friedman ou Pascal Salin. On trouvera en fin d’article une courte bibliographie.

[2] Parmi eux citons Lawrence H White (1995), Kevin Dowd, ou Kurt Schuler.

[3] Cf l’analyse de Pierre Clastres dans « La société contre l’Etat » ,Minuit,Paris,1974.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
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