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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 06:47

 

 

Nous publions ci-dessous la seconde partie de notre voyage dans l’histoire, et ce aux fins de bénéficier du décentrement nécessaire, à la bonne compréhension des événements monétaires et financiers qui accablent le monde.

                Partie 2    La dette : entre le mode hiérarchique  et le mode marché.

L’article du 6 janvier 2011 introduisait déjà les apports de Ronald Coase  pour étudier les  modalités possibles de la gestion de la dette. Lorsque la Banque centrale est  sous l’autorité hiérarchique du Trésor, il peut en être de même de la dette pour laquelle  volume et  prix sont possiblement politiquement décidés. A l’inverse lorsque la Banque centrale est indépendante, la dette éventuelle ne peut –être  qu’externalisée et passe par la mobilisation du marché.

Selon le langage Coasien le choix de la hiérarchie ou du marché est lui-même affaire de prix : coût d’utilisation du mécanisme de l’autorité, à comparer au coût d’utilisation du mécanisme du marché. Sauf qu’ici, à l’inverse de l’entreprise, seule à décider, de ce qui doit être internalisé et de ce qui doit être externalisé, le Trésor, et le pouvoir politique qui l’active, se trouvent dans une situation globale fort complexe. Les entrepreneurs politiques se devant de repérer les choix  dominants – voire les croyances - de groupes de sujets ou citoyens nombreux, groupes numériquement inégaux, groupes disposant d’un inégal accès à l’information ou d’un pouvoir inégal de sa manipulation, et groupes aux intérêts fondamentalement divergents … et parfois contradictoires à l’intérieur d’un même groupe. C’est que chaque sujet ou citoyen, se trouve en effet à l’intersection de nombreux  groupes d’appartenance : épargnant, salarié ou dirigeant  dans  telle ou telle branche professionnelle, contribuable, etc. A cette complexité il faut aussi ajouter que l’alternative « autorité/marché » dans la gestion de la dette, n’est qu’un choix politique parmi tant d’autres produits politiques à commercialiser auprès des sujets ou citoyens. Et parmi ces innombrables produits, existent des produits, eux-mêmes additions de produits politiques, qui fixent le périmètre  de la dette : le niveau de  pression fiscale d’une part, et le volume des dépenses publiques d’autre part. En sorte qu’il est très difficile d’établir une théorie fine  -  à la Coase par conséquent -  des choix politiques concernant la gestion de la dette. D’où la conclusion qu’au fond ce sont de grandes   ruptures historiques, ruptures relevant probablement de la théorie de la complexité ou du chaos,  qui permettent  d’expliquer les grands choix en matière de la gestion de la dette : choix anglais, après la révolution de 1688, avec création d’une banque centrale indépendante (1694), une  dette publique cotée en bourse (1720) et les célèbres « consols » à 3% ; choix français, avec plusieurs ruptures ( 1789 et la « foi publique », 1945 et l’Etat tout puissant, 1973 et le libéralisme) ; choix allemand,  après la grande inflation qui fait suite à la première guerre mondiale. D’autres exemples pourraient être envisagés. Celui de la France, intéressant en ce qu’il présente plusieurs ruptures , sera ici plus particulièrement envisagé.

Une  préférence bien affirmée pour le mode marché.

Le  pouvoir qui se met en place en 1789 trouve  sa légitimité, par rupture avec ce qu’il croit être les turpitudes de l’ancien régime : la dette publique, souvent victime d’un « haircut » sous la monarchie, sera verbalement sacralisée. Tels sont les termes du décret du 13 juillet 1789 : « l’assemblée, interprète  de la nation…déclare que la dette publique ayant été mise sous la garde de l’honneur et de la loyauté française….nul pouvoir n’a le droit de prononcer l’infâme mot de banqueroute, nul pouvoir n’a le droit de manquer à la foi publique sous quelque forme et dénomination que ce puisse être ». Et il s’agit bien d’une simple déclaration verbale, puisque quelques années plus tard, le déluge des assignats devra consacrer la « mobilisation de la dette » (le paiement des arrérages n’est plus assuré) et plus encore la « banqueroute des deux/tiers » (30 septembre 1797). Pour autant, la naissance de la banque centrale étudiée en partie 1 du présent texte, révèle la volonté politique de s’approcher du système anglais, pour lequel le recours au marché semblait bien fonctionner, et devait même magnifiquement fonctionner, notamment pendant la période napoléonienne, où l’effort militaire se paiera par émission de « consols », jusqu’à 228% du PIB britannique. Les entrepreneurs politiques français  ( 2 empereurs, 3 rois et les dirigeants de la troisième république naissante) seront soucieux d’en revenir à la « foi publique », en utilisant aussi largement que possible les mécanismes du marché. Sans doute la banque centrale fonctionne t’elle en hiérarchie, mais -comme indiqué dans notre première partie, même si l’Etat a la main lourde - les apparences de l’indépendance sont mises en avant, avec notamment la fiction de conventions libres entre gouverneurs et ministres des finances.

 Pour le reste, il y a bien utilisation des mécanismes du marché et ce jusqu’en 1914. Et ce mécanisme est d’abord celui de la rente publique en tant qu’obligation perpétuelle, constamment  liquide, grâce notamment, à la Bourse de Paris. Sur l’ensemble du 19ième siècle, son volume s’accroit, pour représenter environ la moitié de l’épargne nationale, et concerner près de 3 millions de ménages en 1914. Au-delà de fluctuations impulsées par les grands évènements du siècle (doublement de la dette publique après les cent jours, révolution de 1848, guerre de 1870) et de quelques crises financières, dont le krach de 1882, le taux est régulièrement décroissant, et rejoint progressivement celui des « consols » britanniques. Le bon fonctionnement du marché de la dette, est assuré par-quelques règles simples, qui existaient déjà dans nombre de pays européens: contrôle du parlement sur les budgets et déficit maitrisé, défiscalisation des rentes sur l’Etat (au moins jusqu’en 1850), faible régulation financière, et banque centrale apparemment indépendante.

Il y a bien maitrise du déficit public, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas, puisque sur la période 1816 – 1899 on ne comptera que 7 années excédentaires. Et ce déficit est « demandé par le marché » puisque sa contrepartie, la rente défiscalisée depuis une loi du 22 frimaire de l’an 7, constitue une  partie non négligeable de la fortune de la bourgeoisie française, voire de l’ancienne noblesse, qui reçoit avec la restauration, un milliard de francs de rente au titre des réparations. Et cette demande est d’autant plus forte, que l’option de remboursement par anticipation, au pair, ferait disparaitre la rente en cas d’excédent, entrainant lui-même une baisse des taux. Il faut en effet comprendre que si le taux du marché devient inférieur au  taux d’émission, les fonctionnaires de la Direction du Mouvement Général des Fonds (DMGF) - l’équivalent du ministère des finances aujourd’hui - utilisaient cette option désavantageuse pour le rentier. La classe des rentiers dans son ensemble avait donc intérêt à un déficit ni trop important (pour risque de banqueroute) ni trop faible (pour limitation excessive de la rente). La grande bourgeoisie notamment parisienne – groupe social politiquement déterminant - déléguait ainsi aux entrepreneurs politiques de l’époque, la bonne gestion de ses affaires.

Il y a aussi, au-delà de l’incitation fiscale, bonne souplesse de la régulation financière. L’ordre des agents de change créé en 1723, pour notamment empêcher les ventes fictives d’effets publics visant à en faire baisser le prix, ne dispose pas d’un monopole réel, et un « shadow banking » devient avec ce qu’on appelle la « coulisse », une instance de transactions plus importante que la bourse officielle, avec déjà une cotation en continu.  Le marché à terme qui s’y développe est, lorsqu’il s’agit de vente à découvert, considéré par Bonaparte comme malveillance envers l’Etat. Pour autant, ce dernier est trop préoccupé par l’idée de « foi publique » pour l’interdire. Ultérieurement, les articles 421 et 422 du code pénal interdisant la spéculation sur effets publics seront de moins en moins en usage, tandis que la loi du 28 mars 1885 viendra interdire « l’exception de jeu », afin de donner aux contrats financiers une  garantie de bonne exécution des engagements. En clair, l’Etat est présent pour assurer la bonne liquidité de la dette publique. Exactement comme aujourd’hui, avec l’agence France Trésor et les autorités de régulation, qui n’ont d’autre objectif que d’assurer le bon fonctionnement des marchés.

Sans doute existe-t-il quelques freins au « tout marché » de la gestion de la dette. Ainsi, la création de la Caisse des Dépôts et Consignation , relève plutôt d’une gestion sur le mode hiérarchique, puisqu’il lui est imposé d’employer les fonds qu’elle reçoit en titres de la dette publique. Injonction plus grave encore à partir de 1837, avec les fonds de caisses d’épargne, et surtout 1881 avec la création de la Caisse Nationale d’Epargne. Il est vrai qu’à cette époque, la dette s’est considérablement accrue, avec l’obligation de verser le ¼ du PIB à l’Allemagne, au titre de la libération du territoire. Sans doute sommes nous déjà dans la stratégie du « circuit du Trésor », et le passage partiel au hors marché de la dette. Toutefois la période, sauf en ce qui concerne la banque de France, est globalement « libérale » et ressemble assez bien au vécu d’aujourd’hui.

La grande marche vers un mode hiérarchique de la gestion de la dette.

Inutile de reprendre dans le détail les transformations des rapports entre banque de France et Trésor, rapports déjà examinés dans le présent texte, sous le titre « des banquiers centraux écrasés », et transformations qui vont concerner la période 1914- 1973.

Il faut toutefois bien comprendre que le passage au mode hiérarchique, signifie de fait la fin de la « foi publique » et la promotion des idéologies collectives sur le thème de la « planche à billets ». Cela signifie des turbulences dans le fonctionnement des marchés politiques, et la mise en cause de la rente comme construction politique se cachant derrière le marché. D’où la possible résistance du banquier central, que l’on doit écraser. Ainsi lorsque les conventions - fictives disions nous - sont mal respectées par l’Etat, ce qui sera le cas avec le cartel des gauches et le « mur de l’argent », le banquier central, juste assimilé au rang de simple préfet, pourra prendre appui sur « l’opinion publique » pour réagir. Ainsi dans les années 20, le gouverneur Robineau et les régents se disent choqués par l’attitude du Trésor, le même gouverneur pouvant prendre appui sur l’opinion publique, et déclarer imprudemment, qu’il « préfère se couper le poignet que de signer un nouveau billet ». Curieusement les entrepreneurs politiques au pouvoir (cabinet Herriot par exemple entre 1924 et 1925) comprennent les remontrances des régents, et se déclarent farouchement opposés à la monétisation de la dette publique…monétisation dont ils sont les promoteurs obligés…

Face aux courants d’opinion, le passage au mode hiérarchique de la gestion de la dette, devra  se faire par contournements, et par emprunts de chemins nouveaux qu’il faut mettre en place. L’abandon du mode marché de gestion de la dette étant politiquement impossible, il sera, parallèlement à une monétisation massive, mené une politique de réactivation du marché. D’abord par une politique de diversification des produits, comme les bons de la défense nationale. Ensuite par une politique de lancement d’émetteurs extérieurs, correspondants du Trésor, comme le Crédit National en 1919. Il s’agit là d’une pièce importante du futur « circuit du trésor ». De fait ces émetteurs nouveaux, servent à élargir le marché de la dette publique, et correspondent à une tentative de privatisation, les bons émis par ses émetteurs, n’étant que des succédanés de bons du Trésor. Egalement, les entrepreneurs politiques au pouvoir, chercheront à rassurer le marché par création d’une caisse d’amortissement de la dette (1926). Mais le point central, sera la recherche de l’appui du système bancaire, que les fonctionnaires  du Mouvement Général des Fonds vont organiser, voire acheter  (avantages fiscaux, commissions sur placements) pour inonder le pays de bons du Trésor. Et face au risque de lobby financier, qui se monte souvent sous la bannière du Crédit Lyonnais, les entrepreneurs politiques disposent d’une arme redoutable : le réescompte des bons auprès de la Banque de France que son gouverneur (M Moret) est tenu d’accepter, malgré la monétisation déguisée, que ce dernier croit percevoir dans une telle démarche. Comme si aujourd’hui, monsieur Trichet - sous les ordres des entrepreneurs politiques européens- achetait sans limitation,  la dette publique  sommeillant dans les bilans bancaires, afin de réduire à zéro les spreads de taux chez les PIGS. Ce réescompte, deviendra loi organique du 24 juillet 1936, laquelle stipule que « tous les effets de la dette flottante émis par le Trésor Public et venant à échéance dans un délai de 3 mois maximum sont admis sans limitation au réescompte de l’Institut d’émission, sauf au profit du Trésor public ». Un nouveau chemin de monétisation est ainsi découvert, un chemin entre le mode marché et le mode hiérarchique.

Après la seconde guerre mondiale : un mode hiérarchique jusqu’à l’étouffement.

Tout d’abord la liquidité du trésor sera assurée par la promotion du « circuit » avec la multiplication des correspondants du Trésor. Déjà, depuis le Consulat, existait des acteurs financiers qui disposaient obligatoirement d’un compte auprès du Trésor Public, compte interdit de découvert, et donc compte contribuant à la liquidité du trésor. Ce dispositif, sans équivalent dans le monde, sera renforcé avec notamment l’article 15 de la loi organique du 2 janvier 1959.

Mais ce dispositif n’est efficace que pour le roulement de la dette flottante. Il faudra par conséquent, au-delà du mode hiérarchique, sur une banque centrale désormais nationalisée, étendre le même mode sur l’ensemble du système bancaire, afin de ponctionner une épargne, que le marché ne dirige plus spontanément vers la rente comme au 19ième siècle. C’est ainsi que sous l’autorité du Conseil National du Crédit -crée dans le cadre de la  loi du 2 décembre 1945, portant sur la nationalisation de la banque centrale et des 4 banques les plus importantes du pays – un système de planchers de bons du Trésor est institué. Concrètement, un pourcentage des exigibilités  bancaires (25% en 1948)  est converti en bons du Trésor. Il s’agit bien cette fois d’un mode de gestion hiérarchique de la dette publique, et ce d’autant que le taux est administré. Prix et quantités sont ainsi hors marché. A cela il faut ajouter que la surveillance est extrême, et qu’il ne saurait être question de frauder : le contrôle de la contrainte d’achat de bons est mensuel  en 1948, et deviendra quotidien en 1951. Il n’est donc pas question d’échapper à la fermeture du circuit et, la dette publique apportant des liquidités sur les comptes des bénéficiaires de la dépense, est réintroduite dans les ressources. Seule la bancarisation, qui devait suivre dans les années 60, permettra d’alléger la contrainte en raison de son rendement croissant, mais, il est vrai aussi, en raison de la relative extinction de la dette. C’est ainsi que le taux d’affectation des exigibilités en bons du Trésor, va progressivement diminuer, pout disparaitre en janvier 1967… et laisser la place au système des réserves obligatoires, qui seront d’une toute autre nature : la dette publique n’existe plus et une nouvelle histoire va commencer. Mais auparavant, puisque des fuites sont toujours possibles, la spéculation est étroitement contenue, et une fixation autoritaire du calendrier et du volume des émissions sur le marché financier, est confirmée par la loi du 23 décembre 1946. Le Trésor devient ainsi tout puissant. Et toute puissance qui va apparaitre dans les chiffres : en 1955 le Trésor est ainsi le premier collecteur de fonds, avec 695 milliards de francs contre seulement 617 milliards pour le secteur bancaire. Le « circuit du trésor », de par son très large périmètre, en vient ainsi à étouffer les marchés financiers.

Ultérieurement, le libéralisme montant critiquera le considérable effet d’éviction, dont le Trésor s’avère responsable et, une autre histoire – plus connue - va émerger pour progressivement constituer la réalité d’aujourd’hui, c'est-à-dire le retour au mode marché de la gestion de la dette, mode marché désormais en pleine crise….comme dans les années 20.

Les  conclusions  de cet examen des faits sur longue période seront examinées dans une prochaine publication.

 

 

 

 

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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 10:20

La gestion future de la grande crise passera aussi - à n’en pas douter-  par des modifications dans le fonctionnement financier des Etats et des banques centrales. A cet égard, il n’est pas inutile de se pencher avec précision sur les modalités historiques du fonctionnement et des rapports que ces 2 entités ont entretenus depuis le début du 19ième siècle, notamment  depuis la division  des activités financières de  l’Etat , en deux compartiments : le Trésor d’une part, et la Banque centrale d’autre part. En France, cette division  va intervenir progressivement, avec un texte – qui n’est pas une loi- en date du 18 janvier 1800,  et  portant création de la Banque de France. C’est cette division que nous retiendrons, pour la présentation de cette très instructive histoire. D’où les deux parties suivantes publiées séparément :

1         «  La Banque de France : des propriétaires le plus souvent expropriés » ; et  2  « La dette : entre l’autorité et le marché »

Partie 1- La Banque de France : des propriétaires le plus souvent expropriés.

Bonaparte ne conçoit pas la banque de France, comme la banque d’Angleterre créée en 1694, laquelle fût d’abord conçue pour  interdire à  l’exécutif la gestion de la dette publique. Ainsi, la Banque de France, sera dès sa naissance, une entité privée, fortement soumise aux injonctions publiques. D’où l’expression ambigüe de Bonaparte : « La Banque de France doit être entre les mains du gouvernement et n’y être pas trop ». Entité privée, au statut peu ordinaire,  puisque simple association de droit privé, rapidement encadrée par une loi (loi du 14 Avril 1803) qui fixe dans le détail, les gestes des actionnaires, et va jusqu’à préciser les rémunérations de ces derniers. Par son caractère invasif, la loi sus - visée, est de fait, déjà la nationalisation d’une banque… qui reste néanmoins  privée… Sans doute s’agit-il déjà d’une délégation de service public, puisque le même texte accorde un privilège d’émission pour une durée de 15 ans.

Des banquiers centraux souvent forts malmenés ….

Tout au long du 19 siècle et jusqu’à la loi de nationalisation de 1945, les droits de propriété des actionnaires seront amputés, et ce de façon croissante. Ainsi, la loi du 22 Avril 1806 réservera à l’empereur , le pouvoir de désignation du gouverneur et de ses deux suppléants. Une autre loi, celle du 16 juillet 1908, ne comporte pas moins de 63 articles, lesquels  encadrent complètement l’activité de la Banque. D’autres lois- très nombreuses (25 mars 1817, 4 juillet 1820, etc. )- feront bénéficier l’Etat d’une partie des profits mis en réserve par la Banque. Ces restrictions de liberté s’aggraveront bien évidemment pendant les crises (1848, 1970). Si la banque émet de la monnaie, le pouvoir monétaire est entièrement aux mains de l’Etat, lequel fixe à intervalles réguliers, le volume d’émission (plusieurs dizaines de lois concernent le sujet). L’émission est elle-même taxée selon des procédures complexes, ce qui revient à dire que l’Etat est fiscalement intéressé à la croissance monétaire. Comme si la création monétaire aujourd’hui, création résultant du crédit bancaire, donnait lieu à une taxation directe. La question étant alors de savoir quel monde fonctionne à l’envers : celui d’aujourd’hui, ou celui d’hier ?

Dès le milieu du 19ième siècle, la prédation de l’Etat- donc des entrepreneurs politiques- sur les profits de la banque se fait lourde. C’est ainsi que le « traité du 3 mars 1852 » décide du rééchelonnement de la dette de l’Etat envers la banque, et d’une baisse autoritaire du taux de l’intérêt. A partir du « Traité du 10 juin 1957 », les taux des avances seront obligatoirement inférieurs au taux d’escompte. Comme si l’Agence France Trésor d’aujourd’hui,  pouvait- le plus simplement du monde- imposer aux banques, les volumes et les prix de la dette publique.

Le même texte, celui du 10 juin 1057, fait officiellement naître le compte du trésor au bilan de la banque de France.

Après la catastrophe militaire de 1870, la Banque sera déjà durement sollicitée, et les lois vont se multiplier, pour selon un savoureux langage : « autoriser des avances faites à l’Etat ». On est déjà dans les premières phases de la monétisation de la dette, avec un rituel juridique qui va se faire de plus en plus précis : le ministre des finances signe une convention avec le gouverneur, convention autorisée par une loi. Déjà, à la fin du siècle, le gouverneur devient un personnage de simple représentation, et on voit mal comment  il pourrait refuser de signer des conventions, avec ce qui est une vraie autorité de tutelle. A l’extrême fin du siècle, les « avances  autorisées » deviennent gratuites (sans intérêts). C’est ce que précise l’article 6 de la loi du 17 novembre 1997, qui stipule que : « les anciennes avances portant intérêt cessent de l’être ». De la même façon, ces avances jouiront d’une maturité croissante, puisque la même loi, prévoit que : « la Banque ne pourra réclamer le remboursement de tout ou partie de ces avances pendant toute la durée de son privilège » lequel porte sur une durée de 23 ans. Et à Chaque  nouvelle loi,  de nouvelles avances seront prévues à titre gratuit.

Toujours en cette fin de siècle, l’Etat se fait encore plus invasif, et décide que la vente de bons du Trésor auprès du public- vente aussi assurée par les services de la Banque- se fera gratuitement. Tandis que le même Etat, est de plus en plus exigeant sur les profits d’escompte qu’il se met à « partager » avec la banque. Comme si à cette époque, l’adage selon lequel les profits seraient privatisés et les pertes socialisées, était renversé. Mieux, les conquêtes coloniales étant coûteuses, le décret du 22 février 1899 donne une nouvelle mission- à cette banque que les actionnaires ne dirigent plus depuis bien longtemps- celle d’effectuer des avances sur effets publics les plus divers,  y compris ceux émis par le gouvernement général de l’indo-chine.

Des banquiers centraux écrasés….

Si l’histoire du 19ième siècle est celle d’une dépossession progressive des actionnaires par le prédateur public, les choses s’aggraveront considérablement au 20ième siècle, jusqu’à la loi de nationalisation en 1945.

Anticipant la guerre mondiale, une première convention, en date du 11 novembre 1911, prévoit une avance de précaution, avec pour garantie, un seul bon du trésor à l’échéance du 31 décembre 1920. Curieusement, l’avance n’est pas gratuite : 1%. Toutefois, comme elle vient gonfler la masse monétaire, le rendement de la taxe de circulation de la monnaie émise augmente également, ce qui nous renvoie à la quasi gratuité de l’endettement. Cette convention de 1911 est la première d’une très longue série (plusieurs dizaines) portant sur des montants élevés (3 milliards de Francs pour chacune d’elles). La convention du 26 octobre 1917 ira plus loin, et -outre la monétisation massive- l’Etat exigera sa part de profit dans les bons du trésor escomptés, et surtout 85% du profit sur bons achetés par les gouvernements étrangers….en sorte que même l’endettement international devient peu coûteux  pour l’Etat. Il est vrai que -de fait insolvable- la banque réalise de substantiels profits. Situation qui n’est pas sans rappeler le système bancaire d’aujourd’hui- largement insolvable- et néanmoins distributeur de généreux revenus.

L’après guerre, voit s’ouvrir la longue période des « amortissements fantôme » de la dette de l’Etat vis-à-vis de la banque : le premier remboursant, sans intérêt, la seconde, à partir d’avances nouvelles nettement supérieures au remboursement. Ainsi pour ne donner qu’un exemple, l’article 3 de  la convention du 29 décembre 1920, en application d’une convention cadre antérieure, prévoit un remboursement annuel de 2 milliards de francs chaque année et , dit le texte : « en conséquence le montant des avances autorisées sera chaque 31 décembre réduit d’une somme de 2 milliards ». Et promesse qui ne pourra être tenue, tant la situation de la trésorerie est grave. D’où de nouvelles conventions, comme celle du 21 décembre 1922 - et de plusieurs autres - qui stipulent qu’ « à titre exceptionnel » le montant des remboursements sera réduit.

Les propriétaires de la Banque, continueront à n’être que simples spectateurs- intéressés certes- d’une histoire qui n’est point la leur, jusqu’au moment de la nationalisation. Entre temps, il faut préparer une nouvelle guerre, et à titre préventif, comme le précise la convention du 29 septembre 1938, la banque met à la disposition du Trésor la somme de 25 milliards contre des bons à 1%. Avec le déclenchement de la guerre, l’Etat exigera la session d’une partie de l’or de la banque (convention du 25 février 1940) . Entre le déclenchement des hostilités, et la libération, ce n’est pas moins de 25 conventions, soit en moyenne une chaque 70 jours, qui vont porter les avances, sans intérêt cette fois, à 411 milliards de francs. La banque, et ses propriétaires, seront remboursés en monnaie fondante, la dépréciation monétaire annuelle moyenne se fixant à environ 45% entre 1945 et 1949.

D’une certaine façon, la loi de nationalisation du 2 décembre 1945 apporte de la clarification : la banque de France était de fait publique depuis sa naissance, elle le devient en  droit le 1-1-1946, juridiquement un établissement public administratif. Les anciens propriétaires étaient de fait expropriés dès la naissance de la banque. Les nouveaux- idéologiquement le peuple souverain- seront de vrais propriétaires…. jusqu’à leur propre éviction, lorsque la banque deviendra d’abord indépendante, pour intégrer ultérieurement l’euro-système. Mais curieusement, nouveaux, et vrais propriétaires, qui vont maintenir la fiction d’une « indépendance » de la Banque. Ainsi le mode opératoire va demeurer, avec à chaque fois un double texte : convention entre ministre des finances et gouverneur, elle-même « autorisée » par un texte relevant de l’exécutif (décret) ou du législatif (loi). Comme si la convention, était d’essence contractuelle, entre institutions libres de leur destin. Comme si le gouverneur était autre chose qu’un simple préfet soumis à l’exécutif.

Au cours de cette période, la banque reste évidemment banque du Trésor, mais plus encore, l’Etat l’utilise largement dans la construction de ce que l’on pourrait appeler « les infrastructures du Fordisme  naissant ». C’est ainsi que le décret du 13 juin 1962 autorise la banque à effectuer des avances sur les obligations, les bons, et les parts de production émis avec la garantie de l’Etat, au profit d’EDF, GDF et Charbonnages de France. D’autres nombreux textes élargiront cette possibilité, au profit d’une foule d’organismes : Départements, communes, chambres de commerce, ports autonomes (3 août 1963) ; Sociétés de Développement Régional (23 juillet 1964) ; Caisse Nationale des Autoroutes (29 octobre 1965) ; Caisse Centrale de Crédit Hôtelier et Commercial (22 décembre 1965) ; Caisse d’Aide à l’Equipement des Collectivités Locales (24 janvier 1968) ; etc. Faits intéressants, puisque désormais, les investissements publics correspondants se font sans prélèvement de rente : si la banque réalise des profits sur les investissements publics, ils sont empochés par le propriétaire public.

……Mais des banquiers centraux libérés.

La situation va progressivement se détériorer avec l’indépendance officielle de la Banque de France. L’évolution des marchés politiques, développera l’inscription législative de  la fin de la monétisation, et le retour de la rente financière qui lui est associée. D’où la loi du 3 janvier 1973, qui va dans son article 25, arrêter la dite  monétisation : « Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la banque de France ». Mais loi qui n’interdit pas encore- dans son article 19- le jeu des avances et prêts qui assurent la liquidité du Trésor. Article toutefois de précaution, car de fait, la banque de France cessera d’être la Banque de L’Etat, et ne restera qu’instrument technique de bonne circulation de ses flux, avec un compte du Trésor à son bilan, de fait de plus en plus semblable, aux comptes des banques ordinaires qu’elle porte également. Il faudra attendre la loi du 12 mai 1998, loi modifiant les statuts de la banque, pour voir le propriétaire public, renoncer aux droits qui lui sont traditionnellement associés. C’est ainsi que le texte précise que le gouverneur et les sous gouverneurs : « ne peuvent ni solliciter ni accepter d’instructions du gouvernement ou de tout autre personne ». Comme si une assemblée générale d’entreprise, renonçait à tout contrôle de l’activité des managers. Et le texte ira plus loin, puisque son article 5 stipule : « qu’il est interdit à la Banque de France d’autoriser des découverts ou d’accorder tout autre type de crédit au Trésor public ou à tout autre organisme ou entreprise publics ». Et : « l’acquisition directe par la banque de titres de leurs dettes est également interdite » précisera le texte. Comme s’il était interdit, à un actionnaire de banque, d’obtenir un prêt en provenance de l’  établissement, dont il est en partie ou totalement propriétaire. Le propriétaire de la banque de France dans sa nouvelle version - idéologiquement le peuple souverain- devient ainsi davantage exproprié que les « deux cents familles » de l’époque napoléonienne.

C’est que la nouvelle Banque de France devient un objet juridique fort particulier, et ce n’est pas parce que l’article L-142-1 du code monétaire et financier, stipule que : « la banque de France est une institution dont le capital appartient à l’Etat », et que par ailleurs son gouverneur est nommé par décret, qu’elle reste- réellement- sous le droit français. D’où son classement dans la catégorie des « sui generis », ce qui signifie que la dite institution, est redevable de textes entièrement spécifiques. La nomination du dirigeant, devient l’inverse d’une mise sous tutelle, inverse dûment acté dans le texte de nomination ; le dirigeant, lui-même s’obligeant à : « rechercher impartialement l’intérêt général à long terme ». Et ces particularités devaient être confirmées et précisées, dans une décision du Conseil d’Etat en date du 22mars 2000 : « L’Etat ne peut en rien contrôler ni orienter l’action de la Banque de France, dans l’exercice des missions qu’elle accomplit, à raison de sa participation au système européen des banques centrales ».

Effectivement, l’entrepreneur politique au pouvoir, est désormais, avec radicalité, exproprié. Avec cette différence que si les « 200 familles » du 19ième siècle furent expropriées, l’entrepreneur politique au pouvoir, à l’extrême fin du 20ième siècle s’est lui-même exproprié. En quelque sorte l’expropriateur s’est volontairement exproprié. Mais cette auto-expropriation, n’est évidemment pas la fin du politique, et le renoncement, à l’utilisation des outils de la contrainte publique, à des fins privées. La « libération » des banquiers centraux, s’est faite au nom d’une loi, qui comme toute loi, déplace du bien être d’un groupe social vers un autre groupe, ici entre les rentiers et les autres acteurs, en particulier les contribuables.

 Derrière ce vaste mouvement de l’histoire des banquiers centraux français, se cache une réalité, elle aussi politique : la gestion de la dette publique, dont on verra qu’elle oscille entre 2 modes opératoires, celui  du « règlement » ou celui du « marché ». Question qui sera traitée dans une prochaine publication.

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 09:44

                                            

 Les images du bateau, et des passagers clandestins, évoquées dans « l’euro : sursaut ou implosion » se voulaient révélatrices de la réalité de la monnaie unique. Les passagers clandestins étaient les Etats eux-mêmes, et des Etats – puisque passagers clandestins- peu soucieux d’une stratégie de coopération. Le  bateau était lui-même le symbole de la monnaie, et une monnaie sans autre pilote qu’un fonctionnaire indépendant, voire en état d’apesanteur, et surtout dépourvu de gouvernail : la banque centrale est en effet indépendante et son rôle n’est que de maintenir le navire à flot, et ce, sans même lui assigner une direction.

Jadis, le pilote était l’Etat lui - même, et les passagers avaient le statut d’usagers d’un service monétaire largement soumis au caprice du prince. Bref la monnaie avait un maître, et il est vrai, souvent autoritaire, et peu scrupuleux, appelé souverain. En sorte qu’il était exact que « battre monnaie était un attribut de la souveraineté ». Et souvent avec la violence du souverain : seigneuriage, dilution, assignats, « banqueroute des deux-tiers », inflation, etc. (cf. : « la crise : scénario pour 2010 »)

Le fonctionnement des marchés politique en Europe, et leur histoire, devait pourtant  aboutir à une « grande transformation » à la Polanyi : puisque « l’extériorité » qui tient les hommes ensemble peut devenir le marché, lequel rend faussement et magiquement obsolète l’Etat, alors il est possible d’engendrer une monnaie sans Etat et donc sans souverain : l’Euro était né.

Bien sûr, le bateau des passagers clandestins ne connaissait point de port- bateau aussi habité par des passagers  voulant s’offrir à bon compte une « monnaie de réserve à l’américaine » (cf « l’euro :sursaut ou implosion »)- et  pouvait rencontrer quelques hauts fonds, susceptibles de le faire chavirer : nous y sommes.

La grande crise était constitutive de ces hauts fonds, et de ce point de vue, elle ne fait qu’enclencher ou aggraver une crise monétaire, inscrite dans les gènes de la monnaie unique. Curieusement, c’est cette rencontre avec les hauts fonds, qui semble engendrer une course impossible de la « grande transformation à l’envers ». C’est qu’en effet, les entrepreneurs politiques européens, aussi passagers clandestins, semblent vouloir ancrer le navire vers une extériorité, qui ne peut être qu’un souverain …dont on ne veut surtout pas...

C’est tout le sens qu’il faut donner, aux diverses rustines qui s’accumulent sur les flancs du navire, ayant eu à affronter les diverses convulsions des passagers : le Grec, l’Irlandais, etc.

Un premier pas dans la grande transformation à l’envers

Ainsi, une première extériorité que l’on peut appeler machine à fabriquer des rustines, fût mise en place dans le cadre d’un partenariat : Le Fonds Européen de Stabilité Financière. Evidemment, cette institution basée au Luxembourg, est bien une extériorité, mais elle ne saurait être un souverain. Elle n’est même pas une union de transferts budgétaire, constitutive d’une caisse d’aide aux passagers, qui veulent rester clandestins.

Elle n’est qu’une abstraction, seulement susceptible de lever des fonds, au profit des passagers clandestins, invités à davantage de coopération. Et levées de fonds garantis, par la garantie des autres passagers, lesquels refusent de devenir responsables solidairement   de façon illimitée. Ainsi la loi du 7 juin 2010, votée au parlement français, expose l’Etat correspondant,  dans la limite supérieure de 111 milliards d’euros. Les fonds levés, ne sont pas ceux des souverains, ne sont pas de la dette souveraine, et la responsabilité des souverains cautionneurs de dette est limitée, très exactement comme dans le cas de sociétés commerciales privées. Et cette machine, initiée par la crise grecque du printemps 2010, se devait d’être légère, à peine d’entrer en délicatesse avec la clause de « no bail out » de l’article 125 du traité, lequel veille au principe de non solidarité financière entre les souverains. Principe instituant, ou autorisant de fait, le caractère de passager clandestin pour chaque signataire du traité.

Parce que la machine à fabriquer des rustines, ne peut  remettre le bateau à flot que fort temporairement, en raison du fait qu’elle participe à l’engendrement de nouvelles dettes, qu’il faut pourtant faire disparaitre, son usage est promis à bel avenir. Clairement, le stock de dettes à l’échelle planétaire ne fait qu’augmenter, et le risque de nouveaux subprimes – de nouveaux hauts fonds - ne fait que se multiplier partout dans le monde. C’est que le Fonds Européen de Stabilité Financière est aussi une machine, parmi d’autres dans le monde, à fabriquer de la nouvelle dette s’appuyant sur la garantie d’Etats insolvables : quelle espérance de mobilisation de la participation française (111 milliards d’euros) en cas de défaut grec par exemple, sachant que cette garantie représente environ 40% des recettes 2011 de l’Etat Français ? Espérance d’autant plus réduite, que si un tel défaut devait se manifester, le dit Etat serait anéanti dans sa course à sauver les banques françaises, elles mêmes vitrifiées par le défaut grec, pour lequel elles sont si exposées : près de 0,3% du total des actifs bancaires , d’après l’étude de la Deutsche Bank en date du 26/11/2010…soit beaucoup plus que les capitaux propres…

Une autre étape de la grande transformation à l’envers

Le bel avenir de la machine à fabriquer des rustines est déjà écrit, avec fort gonflement de ses activités liées au secours, d’abord  du passager irlandais, qui maintient malgré toutes les pressions et protestations, son jeu non coopératif en matière fiscale, ensuite des passagers portugais, espagnol, et sans doute d’autres encore. La taille de la machine pouvant augmenter en raison des convulsions à venir, cela signifiera de nouvelles garanties de la part des grands Etats insolvables.

L’accroissement de la taille, ne la transformera pourtant pas en nouvelle extériorité jouissant de la puissance d’un réel souverain monétaire. Sans doute l’aide du Fonds Européen de Stabilité Monétaire est-elle assortie de pressions sur les passagers afin de réduire leur clandestinité, toutefois   les dites pressions ne les conduisent pas vers des stratégies coopératives. C’est que le remède est uniformément déflationniste : réduction des déficits budgétaires gonflés par la crise financière, par diminution des dépenses publiques et, parfois augmentation de la pression fiscale. La purge déflationniste de chacun des passagers malades, entrainant une contagion, ankylosant  le niveau d’activité du groupe, pris dans son ensemble.

Mieux le danger guette, et les clandestins peuvent se dire intéressés par leur assujettissement au bourreau déflationniste : il fait mal certes, mais peut être moins que si l’on restait victime du spread sur dettes souveraines. Si en effet les taux offerts par le fonds de stabilité, sont moins élevés que ceux offerts dans un marché en ébullition, il devient ainsi intéressant de se placer sous la houlette de l’Europe, le bourreau y étant peut-être moins cruel. C’est très exactement la question qui s’est déjà posée- le dimanche 28 novembre 2010 à Bruxelles- pour le passager irlandais à qui il fallait proposer un taux élevé (5,8%), taux sans doute irréaliste pour le malheureux passager clandestin, mais en même temps, peut- être trop faible, pour dissuader les passagers portugais et espagnol qui connaissent, ou vont connaitre, des taux marginaux d’endettement sur les marchés supérieurs à 5,8%. Cela signifierait qu’il y aurait, avec la machine à fabriquer des rustines, une possibilité supplémentaire pour gagner un peu de temps. En contrepartie, cela signifierait aussi que le Fonds Européen de Stabilité Financière serait pollué - avec des taux simultanément trop élevés et trop faibles - dans son action, par des effets pervers non initialement prévus. Le fonds « victime des marchés », alors qu’il devait constituer une extériorité, sur laquelle il eut été possible de s’appuyer.

Grande transformation à l’envers : une nouvelle étape.

Et les choses ne s’amélioreront guère en 2013 avec le futur mécanisme européen de stabilisation, lequel ne sera toujours pas une extériorité, comme le souverain de jadis l’était.

A priori, il traduira dans la rigueur du droit, un début de modification du rapport de forces sur les marchés politiques européens. Chez nombre de clandestins, il devient de plus en plus difficile pour les entrepreneurs politiques, de justifier le point de vue d’une finance et d’une rente, qui a pour contrepartie la relative disparition, des Etats providence construits autour du pacte politique des «  30 glorieuses ». Le cas de l’Irlande - qui pourtant n’avait pas connu la période en question - est à cet égard particulièrement éclairant : dans « l’accord » qui vient d’être proposé aux entrepreneurs politiques au pouvoir, il est expressément prévu, que le fonds irlandais de réserve des retraites, sera à hauteur de 15 milliards d’euros, mobilisé pour sauver les banques. La finance se nourrit ainsi fort directement dans le garde-manger, de ce qui est réellement des salaires indirects. L’approfondissement d’un tel modèle devenant politiquement ingérable, les entrepreneurs au pouvoir, sont désormais invités par les marchés politiques, à restaurer un minimum de souveraineté monétaire.

C’est tout le sens qu’il faut donner aux « clauses d’actions collectives », qui devraient commencer à s’introduire à partir du 1er juillet 2013, dans les contrats d’émissions de dettes souveraines. Et clauses souhaitées par l’entrepreneur au pouvoir à Berlin. Sur le fonds, un tel mécanisme, s’il devait être mis en place, est un début du partage du désastre engendré par la crise : finance et rentes, correspondantes seront mises à contribution, par le biais d’un défaut désormais négocié. Sur les marchés politiques, cela correspondra assez probablement, à l’achat de voix chez des contribuables invités à financer moins de rente, contre une perte probable de voix chez les épargnants.

Pour autant, il ne s’agit encore que d’un projet, projet pouvant à chaque instant être balayé par la violence de la crise. Un tel mécanisme est en effet lourd, complexe, et probablement non exempt de dangers. Il pose de vraies questions : les taux ne vont-ils pas incorporer le risque de défaut résultant de la disparition de l’aléa moral ?  Vont-ils faire disparaitre les spreads ? Ne vont-ils pas précipiter la panique, chez ceux qui voyaient dans la dette des clandestins, un placement particulièrement sûr ? Quel statut donner à la dette souscrite par des résidents ? Etc. Mais surtout, la renégociation elle-même se trouve extrêmement complexe, en raison de l’extrême imbrication des dettes, et des risques associés avec le principal d’entre-eux : la possible pérennisation d’un effet domino. C’est qu’il serait imprudent, de considérer que les externalités développées par un défaut irlandais, serait du même type que ceux d’un pays émergent.

Autant de questions qui justifient la grande instabilité des marchés en cette fin d’automne 2010. D’où d’autres voies à explorer.

Grande transformation à l’envers : d’autres difficiles étapes.

On pourrait maintenant imaginer, que la conjonction de la pression des marchés, associée à la résistance croissante des salariés, inviterait les entrepreneurs politiques européens à bousculer le champ institutionnel, au profit de la création d’une extériorité plus solide : un véritable Trésor européen en charge de l’émission de bons du trésor européen. L’affaire serait  redoutable, puisque les marchés politiques de chacun des passagers de l’euro, seraient amenés à réduire le périmètre de leurs activités, et donc le « carburant du pouvoir ». Il y aurait effectivement bouleversement du champ institutionnel, avec renégociation d’un nouveau traité, permettant notamment à l’union européenne, de percevoir des impôts de masse, type TVA, et de s’endetter, ce qui est aujourd’hui juridiquement impossible.

Reposant sur un PIB de 9000 milliards d’euros pour la seule zone euro, l’ensemble bénéficierait en première approximation, d’une puissance d’endettement considérable. De quoi imaginer la présence d’un vrai souverain, pour une monnaie jusqu’ici sans maitre.

Pour autant, cette transformation à l’envers, faisant naitre un nouveau souverain, est aujourd’hui encore difficile à envisager. Les fonctionnements des marchés politiques interne à chaque pays, d’une part, et entre les pays de l’euro zone , d’autre part, ne peuvent que s’y opposer.

Au niveau interne, donc au niveau de chacun des passagers, la naissance d’un embryon d’Etat européen, vaut  réduction des marchés politiques  internes. Ainsi qu’il vient d’être énoncé, le basculement d’une partie de la fiscalité interne, est réducteur du périmètre des activités des entrepreneurs politiques locaux. Et face à cette perte collective du « carburant du pouvoir », le risque est d’assister à la cartellisation des grandes entreprises politiques, aux fins de résister au projet. Pour éviter le processus de cartellisation négative, il faudrait que les avantages politiques d’une dette devenue européenne, surcompense les désavantages de la montée en puissance de cette nouvelle extériorité, que serait l’Etat européen embryonnaire.

En admettant même que l’analyse coût avantage soit indécise, quant à ses résultats au niveau interne (au niveau de chacun des passagers), la même analyse- menée au niveau externe- conduit plus probablement au refus de la naissance d’un souverain européen. Car la collectivisation de la dette, en faisant disparaitre les spreads, aboutit nécessairement à la fixation d’un taux d’intérêt unique, défavorable au passager le plus important : l’Allemagne. La qualité de la dette européenne devenant inférieure à la qualité de la dette allemande seule. Il y aurait donc un spread de taux, sur la dette européenne, par rapport à la dette allemande d’aujourd’hui. D’où, ici, la cartellisation des entreprises politiques allemandes, en vue d’opposer un front du refus.

Décidément, le chemin de la grande transformation à l’envers dans le but d’accrocher l’euro à un souverain, est parsemé d’embûches…

Resterait à envisager un autre chemin pour envisager la grande transformation à l’envers. Puisqu’il est très difficile de faire naître un souverain pour l’euro, peut être serait-il possible de faire au moins disparaître ce pouvoir indépendant qu’est celui de la BCE.

Dans la présente situation, le dispositif institutionnel du système européen de banques centrales, a pour effet, de contenir le périmètre de la clandestinité des passagers. La BCE ne peut en effet favoriser tel ou tel passager en achetant directement sa dette, geste qui lui est juridiquement interdit. Elle ne peut pas non plus, émettre sans retenue de la liquidité auprès des banques, de tel ou tel passager, en raison  de son statut de gardien de la stabilité monétaire.

Autant de dispositions qui limitent le périmètre de la clandestinité, ainsi que l’a clairement montré les péripéties de la crise irlandaise. Les entrepreneurs politiques locaux continuaient à chercher à gagner du temps - y compris en consommant cavalièrement, le fonds de réserve des retraites, pour retarder des adjudications, potentiellement calamiteuses en termes de taux - et laissaient sur active une BCE venant en aide aux banques insolvables. La BCE, jugeant qu’elle quittait le champ traditionnel de ses interventions, fut le promoteur de l’organisation d’une aide coordonnée, que les entrepreneurs politiques irlandais, furent amenés dans un premier temps, à refuser. Ces derniers, préférant sauver les banques, par les liquidités distribuées par la BCE, plutôt que d’accabler davantage un citoyen pourvoyeur de voix. « L’accord » du 28 novembre qui fût imposé aux entrepreneurs politiques irlandais, définit  bien les limites de la clandestinité dans le paradigme dominant : en cette fin d’année 2010, il appartient encore aux contribuables, de régler les factures de l’orgie financière.

Sans doute y aura-t-il, ici ou là, chez nombre de clandestins, cartellisation des marchés politiques pour faire évoluer le système européen de banques centrales. Et une cartellisation résultant possiblement d’une résistance croissante des citoyens. Pour autant, les choses ne sont pas simples, et il y aura probablement un nouveau front du refus, issu de la cartellisation des entreprises politiques allemandes. En admettant même qu’il puisse être mis fin à l’indépendance de la BCE, le risque le plus important, serait l’élargissement du périmètre de la clandestinité : l’euro était déjà pour nombre de clandestins une drogue - une « monnaie de réserve à l’américaine » - mais qui pourra, demain, si fin de l’indépendance il devait y avoir, contrôler l’ouverture du robinet à liquidités aux fins d’éviter l’over- dose ?

L’euro, risque ainsi de rester encore quelque temps, la monnaie en quête d’un souverain très difficile à faire émerger. De quoi la menacer dans sa survie.

 

 

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 12:24

                      

L’idée selon laquelle le système financier se serait transformé en gigantesque casino est devenue courante. Avec  l’apriori suivant : tout comme au  casino, il n’y aurait pas de production de valeur et, ce qui serait gagné par les uns, serait strictement compensé par les pertes des autres.

Le texte suivant tente d’apporter, quelques éclaircissements.

Des producteurs de valeur ajoutée ou  de gains à l’échange semblables

Tout d’abord il y a lieu de s’interroger sur l’apport du Casino. Par exemple, quel est le résultat du jeu de l’échange sur les tables de roulettes ? Manifestement les salles de roulettes sont l’équivalent d’un atelier de production de valeur ajoutée classique, et valeur ajoutée faite d’une production ( les sommes nettes perdues par les joueurs diminuées des consommations intermédiaires). Il y a activité spéculative, paris effectués sur des numéros ou des couleurs,  et ce qui est gagné ou perdu par les joueurs est strictement équivalent à ce qui est gagné ou perdu par la banque. Simplement les règles sont ainsi faites que les probabilités de gain de la Banque sont supérieures à celles des joueurs. De quoi payer  les charges de fonctionnement et le profit réclamé par les propriétaires.

Non seulement il y a production de valeur au sens de la comptabilité nationale,  laquelle ne pourra distinguer une salle de roulettes d’une usine d’assemblage de voitures, mais il y a aussi au sens de la théorie économique un véritable  gain à l’échange : Le propriétaire  du casino gagne à répondre positivement à la passion du jeu, et les joueurs gagnent à pouvoir s’adonner à leur passion.

Il y a également production de valeur au niveau des salles de marché, lesquelles ressemblent – au-delà des technologies utilisées – aux salles de roulettes. Donc production de valeur au sens de la comptabilité nationale et production de valeur au sens de la théorie économique.

La comparaison, à connotation négative, du monde financier avec les jeux de casino est ainsi peut-être non fondée.

Mais nous ne sommes qu’au début de la comparaison.

Le statut du futur : probabilisable ou incertitude radicale ?

Les règles du jeu de roulette sont simples et connues de tous les participants. Il s’agit donc d’un marché d’information parfaite, sans asymétrie d’informations, avec,  pour les joueurs, liberté de ne pas entrer dans le marché. L’environnement des salles de roulette est particulièrement stable, en particulier les mouvements de la société n’affectent  guère le résultat du jeu. Point n’est besoin de relier la salle à Reuters ou Bloomberg : le mouvement du monde n’affecte pas le hasard de la rencontre entre la boule et un numéro. Et les « états du monde » sont parfaitement connus : probabilité de 1/36 pour les numéros, de 1/2 pour une couleur ou le genre d’un numéro , etc. L’avenir (le résultat du jeu) est inconnu mais il ne saurait réserver de surprise : la boule ne peut se stabiliser sur un numéro ou une couleur qui n’existe pas dans l’univers du jeu de roulette.

Le jeu du marché dans les salles de marché est d’une toute autre nature. Contrairement à ce que laissaient penser  Black et Scholes, le monde des salles de marché est plus  fractal que  gaussien. Cela signifie que des risques extrêmes peuvent se produire, évidemment de façon totalement inattendue. Il s’agit du « Cygne noir » cher à Taleb et « cygne noir » que Mandelbraut avait théorisé dans les années 1960. Il est donc des états du monde totalement  imprévisibles, d’où a priori des surprises, comme celle de la présente crise financière.

 Le prix de marché remplace le numéro sortant du jeu de roulette, et ce prix est bien une extériorité qui dépend du rapport entre des hommes, rapport entre offre et demande ,  rapport qu’aucun ne maitrise et sur lequel tous exercent une influence en continue. Au jeu de roulette, la boule se stabilise. Personne ne peut connaitre son numéro d’ancrage, parce que le calcul théorique qui relève de la simple mécanique est tellement complexe, qu’il n’est pas maitrisable par le physicien, d’où l’utilisation du terme de hasard.

Le prix d’un contrat sur le marché à terme est d’une autre nature. Les causes du prix sont aussi infiniment complexes, d’où le trop facile et sans doute rassurant passage  vers un monde gaussien  alors même qu’il en est très éloigné. Prix et hommes agissent en boucle continue avec parfois des sauts déterminés par la contagion des croyances et rumeurs. C’est précisément parce qu’il y a du « social » dans la finance que le futur n’est pas probabilisable. Et c’est, à l’inverse, parce qu’il n’y en a pas dans les salles de jeu que le futur y est probabilisable.

Le caractère non probabilisable du futur dans la finance n’est certes pas confortable, mais il y a hélas  beaucoup plus grave : l’inégalité fondamentale entre les joueurs.

Les règles du jeu : claires ou porteuses d’asymétries radicales ?

A l’inverse des salles de jeu où d’une certaine façon la population est homogène au regard du jeu -malgré sa grande hétérogénéité de fait (niveau d’instruction, de richesse etc.)- le monde de la finance est extrêmement hétérogène. Et cette hétérogénéité se reconnait d’abord dans l’asymétrie d’informations, peut-être ensuite dans l’asymétrie de pouvoir de manipulation. Et le tout rend élastique le patrimoine financier d’une collectivité. Ce qui signifie que le monde de la finance est celui où tous peuvent gagner , et où tous peuvent  perdre, alors que dans les salles de jeu les patrimoines restent constants : ce qui est gagné par certains est perdu par d’autres. Reprenons ces différents points.

L’asymétrie d’informations est banale, et correspond au fait que tous ne disposent pas du même niveau de connaissance, concernant la réalité des produits, et la réalité des marchés. Plutôt que de parler d’asymétrie d’information, il vaudrait peut-être mieux parler d’asymétrie de connaissances. Au fond personne ne sait, puisque le prix est fonction d’une foule d’actions et de réactions, correspondants à une multitude d’informations. Et le plus souvent actions et réactions sur la base d’une chaine de causalités qui n’est pas scientifiquement établie. De ce point de vue, le prix surplombe les acteurs du marché, autant que le surnaturel  pouvait surplomber les hommes de la pré modernité : il reste encore assez  largement inaccessible et mystérieux. Pour autant, tous ne sont pas au même niveau de méconnaissance, et certains monopolisent des informations inaccessibles à beaucoup d’autres. C’est le cas des mathématiciens constructeurs de produits, qui précisément  apparaitront comme exotiques pour beaucoup d’acteurs. C’est aussi le cas de ceux qui maitrisent le mieux la vitesse de transmission de l’information, en se trouvant par exemple plus proche de sa source. Exemple qui nous fait penser au trading informatisé, et à la sophistication des algorithmes. Mais c’est aussi bien sûr,  le cas de ceux qui disposent d’informations confidentielles, et flirtent avec la notion de délit d’initié : il ne saurait- quoiqu’on en dise- exister de muraille de Chine, dans les grandes institutions financières.

Cette première asymétrie est fondamentale et permet de comprendre l’énormité des rémunérations des plus talentueux, avec la fantastique résistance à toute modération des bonus. De ce point de vue, le risque de délocalisation est très réel, et il sera impossible de réglementer sérieusement les rémunérations des principaux acteurs. Traders des marchés financiers,  et croupiers des salles de jeux, ne sont pas dans le même monde, et parce qu’aucune connaissance rare et stratégique n’est exigée chez ce dernier, sa rémunération ne sera guère comparable à celle du trader.

L’asymétrie du pouvoir de manipulation, est sans doute ce qui prolonge assez naturellement l’asymétrie des connaissances. Les cours, sur les marchés financiers, sont manipulables par les plus puissants, surtout s’ils disposent des possibilités de la globalisation financière, aujourd’hui il est vrai partiellement remise en cause par la « règle Volker ». Ainsi des offres volumineuses  d’achats immédiatement annulées, permettent de faire grimper un cours pendant un très court instant (quelques secondes et souvent beaucoup moins), et court instant mis à profit pour vendre. Le gain va ici chez le manipulateur de cours, gain éventuellement partageable avec celui qui aura été informé. Ce dernier cas est juridiquement un délit d’initié…qui ne peut évidemment être prouvé. La technologie fait ici barrage à l’application de la loi, et c’est la raison pour laquelle le regretté Maurice Allais voulait conserver la cotation unique quotidienne et manuelle.

Le pouvoir de manipulation peut aussi être plus radical lorsque la loi – c'est-à-dire le tiers qui surplombe le jeu- disparait au profit des acteurs du jeu lui-même, c'est-à-dire des professionnels impliqués, à qui l’on confie la régulation du système. C’est ce qu’on a appelé la dérèglementation ou la dérégulation. Chacun sait aussi que lorsque le régulateur public existe, il est souvent capté, ou à tout le moins sollicité par les lobbystes. A titre d’exemple, la récente directive européenne sur les « hedge funds » et les fonds de « private equity »,  a fait l’objet de 1690 propositions d’amendements en provenance de l’industrie.

« L’élasticité du volume des patrimoines financiers », fait qu’à l’inverse des tables de jeux, des bulles vont régulièrement  se former, et  exploser tout aussi régulièrement. Parce que les objets financiers ne sont jamais une réalité, mais une simple représentation ou un simple reflet, et quelque fois même reflet de reflet pour les produits les plus complexes, il y a toujours incertitude quant à leur valeur objective. Et incertitude concrêtement vérifiée, par le mouvement incessant des hausses et des baisses de prix. A l’inverse de nombre de marchandises réelles classiques, une hausse de prix, peut entrainer une augmentation de la demande, entrainant une nouvelle hausse, et par un processus de contagion mimétique, développer une bulle. Il en résulte des phénomènes d’enrichissement,  ou d’appauvrissement globaux, gravement perturbateurs à l’échelle macroéconomique. Et effets accrus en raison des interventions des banques centrales qui- à titre d’exemple- peuvent développer des hausses par le biais du « Quantitative Easing ».

La machine à produire d’incorrigibles inégalités.

Les différentes asymétries et bulles intrinsèques à la finance, sont génératrices d’une aggravation des inégalités sociales, et inégalités plus ou moins bien supportées selon les codes et normes sociales en vigueur, et donc selon les pays. De ce point de vue, l’emprise toujours plus grande des salles de marché, est beaucoup plus insupportable là où la passion de l’égalité est encore en vigueur (France), que là où la liberté est une valeur beaucoup plus importante que l’égalité ( Grande Bretagne).

Le Fordisme classique, redistribuait d’autant plus volontiers les gains de productivité, que le lieu d’où ils jaillissaient, était outil de production construit et utilisé collectivement. Il était difficile de savoir, quel ingénieur, quel agent de maitrise ou ouvrier, était plus responsable que d’autres dans l’émergence du surplus de production. D’où, à l’époque, le caractère très contenu des échelles de rémunération. La salle de marché, est un rassemblement d’individus autour d’un outil technique, qui permet de lire à l’euro près, ce que tel ou tel agent produit. L’atelier fordien était lieu de production indivise. La salle de marché est peuplée d’artisans, et chacun exige un bonus qui est une fraction d’une production artisanale très personnalisée.

Maintenant, la financiarisation du réel étant en pleine expansion, se met en place les deux lames d’un ciseau, qui d’un côté, tend vers une hausse sans limite des rémunérations liées à la finance, et de l’autre, une pression sur les basses rémunérations dans le secteur de la « réalité »,et ce, en raison des délocalisations  facilitées par ce que nous appelions les « autoroutes de la finance ». Les salles de jeu appauvrissent fréquemment  ceux qui jouent trop souvent (il existe un biais statistique en faveur du propriétaire du casino), mais les salles de marché appauvrissent ceux qui ne participent pas aux jeux financiers, ou plus exactement, tendent à déchirer les mondes où la valeur de l’égalité, était croyance et projet collectif. Ainsi, et d’une certaine façon, les salles de jeu ne développent  pas d’effets externes majeurs ( a priori pas trop de pollution) tandis que les salles de marché développent des externalités négatives de grande ampleur.

Pour autant ne pouvons-nous pas dire que la finance est  plus utile que le casino ?

Il ne reste que des paris sur fluctuations de prix ….à prix fort élevé.

Les salles de roulettes, au surplus  non reliées au sein d’une chaine planétaire, sont le lieu de spéculations aux conséquences simplement microéconomiques. Les salles de marché complètement intégrées sont le lieu de paris aux conséquences- externalités obligent-  macroéconomiques mondiales. Cette  démesure de la finance apparait pourtant très utile : elle assure- presque toujours - la liquidité sur toutes les opérations, celles des agents privés comme celles des agents publics. Et liquidité qui permet de s’abstraire des pesanteurs du réel.

Mais la recherche de la liquidité, bien compréhensible pour les acteurs de la réalité, c'est-à-dire les producteurs de marchandises, les exportateurs et importateurs, investisseurs, etc. qui doivent sécuriser leurs activités par des opérations de couverture, peut aussi être recherchée, par d’autres acteurs, très éloignés de la réalité, et de ses contingences matérielles. Il s’agit bien sûr, selon l’expression de Jorion, des « parieurs sur fluctuations de prix » que les acteurs institutionnels du monde de la finance, appellent improprement « investisseurs ». Il s’agit bien sûr des spéculateurs. Et spéculateurs dont on sait qu’ils sont- en raison de leur poids- les acteurs en position quasi hégémonique sur le marché.

Leur apport est ambigu et ne peut être mesuré facilement par la valeur ajoutée de la comptabilité nationale. Très certainement, les paris sur fluctuations de prix, prennent une place croissante dans la valeur ajoutée bancaire, notamment au niveau des méga- banques américaines. Pour autant, on sait depuis le regretté Alfred Sauvy,  que  l’une des insuffisances de la comptabilité nationale, est de sommer des valeurs ajoutées… qu’il faudrait pourtant soustraire. Et chacun peut  avoir en tête,  la consommation de carburant supplémentaire, provoquée par les bouchons dans les villes.

Replacé dans le contexte des salles de marché, les valeurs créées doivent- elles être ajoutées ou retranchées à la richesse nationale produite ? Il est possible de répondre à la question en la transformant : l’interdiction des  paris sur fluctuations de prix déboucherait-il sur une baisse relative du PIB ? Réponse assurément positive, si les paris interdits en questions (devises, matières premières, titres , etc.) aboutissaient à des grippages de l’économie réelle : moins d’échanges risqués et davantage de stocks à financer pour contrer une trop grande volatilité des prix, demande globale en baisse par « effet richesse » devenu assez probablement négatif, etc.

Il n’existe hélas pas d’études convaincantes en la matière. Nombre d’entre-elles soulignent les avantages de la financiarisation à l’échelle micro-économique. Toutefois, outre que l’échelle microéconomique est insuffisante, il s’agit souvent, de travaux menés à l’ombre des lobbys, qui évidemment ont intérêt à monter, ou entretenir un "casino", dont les asymétries leurs sont entièrement profitables. Lobbys qui invitent, évidemment,  au développement du processus d’abstraction du réel. Ainsi, vient de se monter sur le NYSE Euronext,  un marché de contrats sur poudre de lait, donc nouvel espace de paris, dont on ne sait s’il sera collectivement profitable, mais dont on peut parier qu’il sera profitable aux parieurs informés et compétents, que l’on trouve dans les méga- banques. Ainsi, ces dernières profiteront-elles davantage de cette nouvelle salle de jeu, que les éleveurs de troupeaux et producteurs de lait, encore peu initiés aux techniques des marchés à terme. En attendant l’ouverture de nouvelles salles de jeux, pour le beurre et le lactosérum, dès le printemps 2011…

Le processus d’abstraction du réel, et les nouvelles tables de jeux financiers qui en résultent, ne peut macro économiquement   se justifier, que si la valeur ajoutée (au sens de la comptabilité nationale) générée et captée par la finance, est inférieure à la croissance du PIB du pays considéré. Si elle est supérieure, cela signifie qu’il y a prédation. S’il y a égalité, les paris sur fluctuations de prix sont économiquement neutres. Raisonnement a priori de bon sens…A moins de considérer que l’ensemble macro économique fonctionne à rendements décroissants, et que la finance est replâtrage salvateur. Mais hypothèse à vérifier

 

Toutefois, et globalement, en l’absence d’études macroéconomiques sérieuses, sur les avantages et inconvénients des paris sur fluctuations de prix, force est  de constater, que cette continuelle abstraction du réel par ouverture tout aussi continuelle de nouveaux vrais- faux casinos, est à tout le moins contestable : il s’agit de s’engager dans  le développement de la « société en sablier » (Lipietz),c'est-à-dire un monde de plus en plus inégalitaire contre des avantages  non démontrés. Problématique , on le voit, typiquement  Rawlsienne… mais imaginée sur du sable…

Au total, le discours de la finance, concernant la formidable croissance mondiale dont elle aurait été le catalyseur, est à tout le moins une déclaration sans preuves. Certes la finance n’est pas vraiment un casino. Mais elle  est une formidable machine à créer de l’inégalité, et une inégalité très difficile à corriger, en raison des spécificités technologique de ce type d’industrie. La dévalorisation de la finance, et le jugement négatif qu’on peut lui porter, ne résulte pas des « paris », paris assimilés à ceux qui s’opèrent dans les salles de jeu, mais bien plutôt en raison des conséquences sociales de son simple fonctionnement.

 

 

 

 

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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 14:10

 

               

 

La soupe primitive humaine parce que fondamentalement holistique ne laissait guère de place au marché et à l’économie. Parce que l’échange marchand, à l’inverse de l’échange primitif de dons, est fondé sur la séparation, il ne saurait lui être accordé une place réelle dans la société primitive.

Beaucoup plus tard « la grande transformation » chère à Polanyi laissait entrevoir une société de marché, dés enchâssant l’individu de sa vieille communauté holistique, et autorisant ce qui allait devenir la révolution industrielle.

Ce qu’on appelle financiarisation est un processus de séparation, de mise à distance, ou d’éloignement vis à vis des contraintes de l’économie réelle. C’est que l’échange marchand , outil indispensable de la division du travail, reste dans une économie non financiarisée trop soumis aux contraintes du réel. L’investissement réel, donc  assujetti  au processus de création de valeur ajoutée à partir de ces éléments très matériels que sont les équipements, les matières premières etc, est une répression temporaire de l’échange marchand : il faut attendre la création de valeur ajoutée avant  sa mise sur le marché. Avec tous les risques associés à l’opération.

La titrisation généralisée du réel

De ce point de vue l’apparition, au 19ième siècle, des sociétés de capitaux  est une libération supplémentaire : il y a déconnexion nouvelle vis-à-vis de la réalité et l’investissement n’est plus l’anéantissement au moins temporaire de la liquidité. Déjà, la course à la liquidité comme jouissance potentielle, sans engagement.

La division croissante  du travail va fonctionner de la même façon : la prise de conscience selon laquelle le coût du recours au marché peut- dans certaines conditions – devenir inférieur aux coûts de la hiérarchie libère les processus d’externalisation et d’émiettement  de la production. Parfois jusqu’à l’infini : des entreprises responsables de marchandises pourtant bien matérielles ne produisent rien d’autre que de la coordination. Comme quoi il est possible de maitriser des actifs sans porter atteinte à la liquidité.

De ce point de vue le modèle « d’accumulation fordien », pour employer le langage des « régulationnistes », n’est pas un progrès  en ce qu’il limite sérieusement l’échange marchand. C’est que le compromis institutionnel de l’époque, ou le mode d’appropriation de la contrainte publique, selon le langage de ce blog, ne fait pas du salariat une marchandise complète : l’Etat-providence, approvisionné par des cotisations salariales, reste sur le côté, et assure une solidarité qui ne passe pas par l’échange marchand. C’est aussi que nombre d’entreprises sont possédées par des propriétaires prisonniers du capital investi, qui par conséquent sont éloignés de la liquidité. C’est enfin que nombre de processus industriels ne sont pas financiarisés, que par exemple, il faut mobiliser des fonds sur des stocks de matières premières qui ne sont pas encore des « commodities » , le risque d’évolution des cours dans le futur pesant de tout son poids.

Mais ces échanges marchands du 19ième et du 20ième siècle, sont encore ancrés sur une marchandise bien physique. Certes ils s’affolent avec la division du travail, y compris bien sûr dans le fordisme, mais ils se nouent à propos de la marchandise. L’échange marchand connait une hypertrophie par rapport à la production finale, mais il n’a pas encore pour support essentiel des titres financiers. L’objet de la présente note, n’est pas de revenir sur les causes de la financiarisation et le passage progressif de « l’accumulation fordienne » au modèle « wall Street ». Il est simplement de repérer le gonflement de la sphère financière et les questions qui en résultent.

Le gonflement, allant jusqu’au gigantisme,  est dû à la titrisation généralisée de la réalité. Tritrisation pouvant mener à une multiplication à l’infinie de la sphère des échanges marchands .Et multiplication à l’infinie,  grandement facilitée par l’irruption des technologies informatiques : Il suffit de penser au trading informatique à hautes fréquences. Cette titrisation ne se borne pas à celle des crédits hypothécaires américains et concerne l’ensemble du réel matériel. En ce sens, il s’agit d’une certaine façon,  de se débarrasser de la réalité qui n’aura plus à produire de la valeur ajoutée,  mais simplement de la valeur. Bien sûr, nombre d’entreprises furent titrisées en France par le processus de privatisation et l’irruption des fonds de pension. Mais la titrisation est aussi celle de la dette publique,  qui autorise cette autre irréalité qu’est la possibilité, pour un simple notateur privé, de déclencher une « attaque des marchés » contre les Etats. C’est aussi la titrisation de la protection sociale,  qui transforme les régimes de retraites en une infinité d’échanges de produits financiers, ou qui génère d’autres  produits financiers à partir des déficits de l’Assurance Maladie,  comme dans le cas de la CADES. C’est aussi,  la titrisation plus connue de la plupart des crédits qu’il faut sans cesse évacuer des bilans : le crédit existe bel et bien, mais tout est fait pour qu’il soit réputé inexistant. C’est aussi,  la déréalisation des stocks les plus divers,  qui peuvent se transformer en une infinité de contrats sur des marchés à termes. Et dans ce dernier cas,  il ne s’agit même plus de déréaliser mais de faire disparaitre une activité économique. Il est même possible de déréaliser des revenus et par le jeu de la constitution d’une bulle, par exemple immobilière, de compenser  une stagnation des salaires résultant elle-même de la disparition du Fordisme. Les exemples pourraient être multipliés, et il y aurait sans doute à évoquer l’infinité des produits dérivés, eux-mêmes dérivés d’autres produits voire indices et indices d’indices etc. c’est que la tirisation peut elle-même être titrisée et ce, sans limite claire. Le processus d’explosion des échanges marchands dématérialisés s’est évidemment nourri d’ entreprises d’un genre nouveau, tels les Hedges Funds ou les fonds de Private-Equity, ou les fonds de fonds etc.

Division du travail industriel et division du travail financier

L’explosion de la division du travail dans l’économie réelle,  avait déjà entrainé une explosion parallèle de la sphère des échanges. Il s’agissait toutefois de diviser  la production pour générer des gains de productivité : le « faire-faire » étant moins coûteux que le « faire ». Il est sans doute possible de se poser une question identique à propos du gigantisme financier : s’agit-il d’une division du travail générant le partage du risque,  comme il s’agissait de partager la production à l’époque du Fordisme ? Sur le théâtre pétrolier, la sphère des échanges strictement financiers, dont JM Chevalier affirme qu’elle est 35 fois plus importante que la sphère des échanges physiques, génère sans doute un partage des risques, chaque opérateur prenant simultanément une position et une couverture.  Sa profondeur (35 fois la sphère physique) est censée sécuriser  l’accès au physique lui-même. Toutefois,  la question est de savoir s’il y a gain global de productivité, par exemple par réduction massive de coûts de stockage et des investissements correspondants. On ne trouve  pas de réponse, dans le rapport sur les causes de la volatilité des prix du pétrole remis par JM Chevalier au gouvernement.  .((http://www.economie.gouv.fr/services/rap10/100211rapchevalier.pdf). Il est  toutefois  douteux qu’à l’échelle planétaire la titrisation des « commodities » ait entrainé une baisse générale des stocks, et le « Just In Time » industriel fût très probablement plus efficace. Il est moins douteux,  par contre, que le système soit aussi un terrain de jeu sur des paris concernant les prix, paris exceptionnellement protégés par des dispositions du code monétaire et financier(ordonnance 2009-15 du 8 janvier 2009 confirmant des textes plus anciens) en dérogation au code civil lui-même (article 1965).

Le gigantisme financier, pouvait ainsi apparaître comme la suite logique de l’échange marchand généralisé- sans limite-  avec l’individualisme qui lui correspond : la fin du holisme est aussi le passage de la solidarité à la simple assurance  des risques, avec pour corollaire  les paiement sur paris, et le respect des dettes de jeu,  qui doivent devenir   juridiquement sur-protégés.

Logique, car résultant aussi de la montée des risques - et de leur couverture nécessaire – liés à la mondialisation exigée par certains acteurs, notamment ceux des entreprises économiques : liberté de circulation des capitaux, taux de change flexible, risques pays etc. Mais aussi montée des risques liés à d’autres facteurs, notamment la couverture assurantielle de ce qui n’est peut être pas assurable, par exemple  les catastrophes naturelles.

Logique aussi, car résultant des dogmes des théologiens universitaires consacrés à l’autorégulation des marchés, et à l’affectation efficiente des capitaux. Dogmes qui iront tous dans le sens d’une prise de risques accrus, notamment des leviers aux dimensions impressionnantes, puisque précisément la « science » enseigne qu’il n’y  a plus de risques... Et comme le risque se doit d’être divisé à l’infini pour devenir proche de Zéro, et que les coûts de transaction sont à peu près nuls, le gigantisme des échanges financiers peut se développer sans limite. Ce qui n’était pas le cas des échanges marchands industriels dont la division du travail ne peut sans cesse être accrue, les coûts de coordination finissant par l’emporter. Et le résultat est impressionnant,  puisque de façon très approximative une seule activité – la maitrise  du risque- a pu  engendrer jusqu’à 30 points de PIB dans les pays les plus financiarisés.

Ce gigantisme est dans les apparences un aboutissement rationnel, au fond  le destin logique de l’échange, dès lors que l’aventure humaine entrainât la transformation de l’institution du don holistique et solidariste,  en échange marchand qu’il faut assurer car toujours risqué.

On peut toutefois se poser la question de savoir si cet aboutissement, n’est pas une pathologie, en ce que le système financier serait – selon l’expression d’Alain  Touraine- une « pièce qui se serait détachée du système social ».

Cohérence fordienne et incohérence financière.

L’idée de gonflement sans limite de la titrisation – donc de gigantisme-  est déjà une pathologie en ce sens qu’elle finit par être dépourvue de tout point de repère. Dans l’industrie fordienne, l’émiettement de la production n’entrainait pas le non repérage de la pièce élémentaire, laquelle faisait l’objet d’une consommation productive,  que l’on appelait consommation intermédiaire. Cette dernière était objective, mesurable, et devait donner lieu à traçabilité. Sa valeur marchande, sans doute soumise à davantage de subjectivité, ne connaissait qu’une faible variabilité. Il n’en est pas de même dans l’industrie financière, la pièce élémentaire disparaissant largement par des effets incessants de bouclage : la titrisation de titres déjà titrisés ne connaissant pas de limites, il est très difficile d’imaginer une quelconque traçabilité. Les 3 agences mondiales (Moody’s , Standard § Poor’s, et Fitch Ratings ) s’enracinant, immanquablement, dans la subjectivité pour noter les produits structurés. Il existe un grand écart entre la mesure de la qualité d’une pièce  industrielle et l’opinion d’une agence de notation concernant des  produits structurés. Grand écart lui-même conforté, entre  une valeur plus ou moins objective de la pièce industrielle, et celle soumise aux errances du mimétisme, et des foules noyées par des flots d’informations elles mêmes très subjectives, et qui  fonctionnent en boucles. Comme quoi la gigantesque construction se trouve dépourvue de fondations, d’où l’idée de « pièce détachée du système social ».

Mais il y a plus grave, car les échanges marchands dans le modèle fordien et dans celui qualifié de « wall Street » ne sont pas de même nature. Dans le premier cas, il s’agit d’une division effective du travail aux fins d’ élévation effective de la productivité. Dans le second il s’agit d’une division, non pas pour partager le risque mais bien plutôt pour le transférer. D’où la difficulté de mesurer le gain de productivité qui serait associé à l’échange. Il existe néanmoins un fait objectif : c’est bien le transfert du risque- lui-même  résultant de la marchandisation de tous les actifs imaginables- qui a permis l’endettement croissant , et en retour une valorisation accrue des patrimoines, justifiant une croissance continue de la consommation. Plus brutalement exprimé, si dans le fordisme les gains de productivités pouvaient être redistribués, et donnaient naissance à ce qu’on a appelé les « trente glorieuses », c’est l’endettement croissant, qui tient lieu de gain de productivité dans le modèle « Wall  Street ». C’est le processus de titrisation généralisée, qui a permis la mondialisation, comme la société de capitaux au 19ième siècle a facilité la révolution industrielle. Mais si la révolution industrielle a pu déboucher sur le fordisme, évidement avec le recours des marchés politiques, la mondialisation n’a pas encore débouché, ou ne pourra pas déboucher sur un fordisme mondial, le fonctionnement des marchés politiques, s’enracinant  encore sur des bases étatiques nationales.

Au niveau des Etats, l’utilisation de la contrainte publique à des fins privées, a donné lieu à un nouveau type de fonctionnement, largement favorable aux entrepreneurs de la finance, et interdisant la vieille redistribution des gains de productivité. L’entreprise mondiale titrisée, fragilisée dans son corps en raison de la titrisation possible de chacune de ses parties, obéissant à de nouvelles normes comptables,  elles-mêmes mises en place dans le cadre d’une adéquation avec la titrisation généralisée, n’a plus à redistribuer aux salariés les gains de productivité. La mondialisation (concurrence) comme les actionnaires  (nouvelle gouvernance) sont  d’ailleurs là pour lui interdire.  si l’entreprise fordienne générait des débouchés par redistribution des gains de productivité, l’entreprise titrisée laisse la place à la finance pour assurer, par un endettement croissant, les débouchés dont elle a besoin. Pour être juste, la mondialisation qui s’est servie de la titrisation généralisée,  assure aussi un « revenu supplémentaire » résultant du prix bas des marchandises importées … mais qui tuent le fordisme ancien. Comme quoi la titrisation généralisée, avec tout ce qu’elle implique, notamment la liberté de circulation du capital, est cause essentielle de la désindustrialisation des anciens pays fordiens.

La croissance est ainsi- pour l’essentiel -  non plus tirée par les gains de productivité, mais par un  endettement croissant reposant sur le transfert généralisé du risque, et impulsant un effet d’enrichissement. Le lecteur retrouve ici la logique des « subprimes »- pour le meilleur et finalement le pire -  aux USA , avec ces « clones européens » , et notamment l’Espagne.

Alors que le fordisme était un accord- utilisant certes  largement  la contrainte publique-  mais qui restait relativement cohérent, c'est-à-dire pouvant « faire société », le modèle wall street est fondamentalement un compromis boiteux,  ne pouvant déboucher sur aucune cohérence sociale.

Cohérence pour le fordisme,  en ce sens que les conflits d’intérêt sont largement arbitrés par les entreprises politiques,  qui elles même sont légitimées par le succès : intégration du plus grand nombre, « moyennisation » de la société et « containment » des conflits, croissance très élevée etc. Quelque chose comme l’idéologie d’un intérêt général peut se développer.

Incohérence pour  le modèle « wall Street » qui ne peut réellement arbitrer les conflits d’intérêts,  et ne propose que des  fuites en avant appelées  d’abord « effet d’enrichissement » et ensuite «  bulles »… de plus en plus nombreuses et de plus en plus gigantesques. Bulles suralimentées par de la dette, qui nourrit elle-même une rente dévoreuse, excluant tout compromis arbitré par les entreprises politiques, elles mêmes saignées par la dite rente. Les produits politiques (dépenses budgétaires) étant affectés de façon croissante au service de la dette publique, imprudemment titrisée depuis trente années. Entreprises politiques devenant ainsi massivement délégitimées, car incapables de promulguer l’idéologie d’un intérêt général.

L’expression d’Alain Touraine- « Pièce détachée du système social » est sans doute maladroite- la finance fonctionnant davantage comme prédation- elle reste néanmoins juste, en ce qu’elle exprime cette idée d’incohérence. Pour autant si le gigantisme financier fonctionne comme pathologie sociale, il reste aussi point d’aboutissement d’une histoire humaine, celle de la promotion de l’homme complètement délié, dans une société de marché généralisé, c'est-à-dire  l’ordre spontané hayekien.

Le gigantisme financier est le produit non attendu de la déliaison en cours. Cette dernière survivra t-elle à la crise ?

 

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 13:27

 

                                                                                                                                                                                                                                                                 

                        Le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats          

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              Si la gestion de ce que nous appelions « la grande crise des années 2010 » apparaissait comme le grand retour des Etats, il semble  que le présent discours de la fin de la crise consacrerait plutôt le grand retour du marché. Pour autant, nous verrons dans les développements ci- dessous,  que l’apparent  retour du marché, est moins à l’ordre du jour, que celui – plus souterrain - des nations souveraines.

  Les apparences :                                         

 Les conclusions du G20 de Pittstburg ne sont pas- dit-on-  à la hauteur de ce qui avait été ambitionné au G20 de Londres. A l’ardeur interventionniste semble succéder le retour des délices du marché et, dans un milieu apaisé, on sait que  les boucs émissaires s’évaporent : les traders ne seront pas sacrifiés. Les nouveaux sommets atteints à « Wall- Street » en matière de rémunérations sont là pour en témoigner. La régulation financière ne proviendra pas de la « hard law » mais d’instances plus accommodantes, car consanguines, et juridiquement indépendantes des Etats. Il semble même que les banques centrales, indépendantes, seront en charge d’une part de  la supervision financière. Mieux : pourquoi ne pas envisager le transfert de l’aléa moral vers les banques centrales  et ainsi soulager les Etats en cas de difficulté, idée  suggérée par le gouverneur de la Banque de France ?                   
Les banques elles-  mêmes  se libèrent de l’emprise publique- tout en conservant sa garantie- en remboursant les Etats à peu de frais.

Ainsi l’actionnaire public  français  a reçu 226 millions d’euros pour services rendus à BNP PARIBAS, soit un manque à gagner de 5,574 milliards d’euros, par rapport à l’actionnaire de droit commun  qu’il aurait pu être, en entrant directement dans le capital en octobre 2008. Ainsi la finance se propose de continuer à absorber une masse croissante de richesses, avec des chiffres qui continueront d’impressionner : 22% du PIB américain , 12% du PIB Britannique.etc.

En raison même de son fonctionnement, elle provoque partout de l’obésité : la spéculation crée de la volatilité qui invite l’économie réelle à se protéger....qui invite la finance à trouver de nouvelles armes de protection (nouveaux produits dérivés)… qui créent de nouvelles volatilités…qui…

Industrie bien spécifique, en ce qu’elle se trouve simultanément du côté de l’offre et du côté de la demande .En ce sens ,  il s’agit d’une industrie véritablement autogénératrice. A l’instar de ces trous noirs de l’univers qui à force d’engloutir de la matière, voient leur densité devenir extrême et le pouvoir d’attraction de cette même  matière augmenter sans cesse. Comment d’ailleurs ne pas être impressionné par la taille des bilans qui voit  celui de BNP PARISBAS rejoindre celui du PIB de la France, ou celui des seules banques centrales représenter aujourd’hui 20% du PIB mondial alors qu’elles n’en pesaient que 5% il y a moins de 20 ans. Comment ne pas être impressionné par le marché des changes, qui chaque jour est le vecteur où se brassent  3200 milliards de dollars de transactions, soit plus de 20% du PIB américain, etc.

 

Parallèlement,  le mot d’ordre mimétique de la fin de la crise, laisse les Etats en piteux état. La croissance jusqu’en 2007 assurée mondialement par le « home equity extraction » américain s’est transformée en récession, finalement supportable, grâce à des efforts publics parfois gigantesques. Les rendements décroissants de la croissance colossale de la dette privée américaine, ont laissé la place à des déficits publics eux- mêmes colossaux. L’énorme endettement, contrepartie de l’énorme financiarisation, fonctionnait à rendements décroissants et il fallait de plus en plus de crédits pour produire un dollar de PIB supplémentaire. Sa liquidation, à peine commencée, s’accompagne d’ un endettement colossal des Etats. Et un endettement qui repose lui aussi sur une dépense publique à rendements décroissants : il faut de plus en plus de déficit pour obtenir un dollar de PIB supplémentaire. Ces déficits constituent un nouveau débouché pour le système financier et dès le début de la crise, le papier public fût très apprécié des marchés, d’où des taux qui restèrent très bas.

Les Etats, et plus précisément ceux qu’on appelait les locataires de  « l’extériorité » dans un article précédent ,  deviennent progressivement les victimes des marché financiers qu’il fallait secourir.

 Les Etats ne sont pas solubles dans le marché :

Mais la crainte d’une noyade est complètement erronée, et il n’y aura pas de dictature des marchés financiers sur les Etats. Sans doute se moque t’on aujourd’hui de ces gouvernements qui prétendent faire payer la crise , en parlant de « raid fiscal » sur les banques, en élevant un très modeste impôt à la charge de ces dernières, en imaginant de faire payer le coût administratif de la régulation, ou en faisant payer une assurance contre  le risque systémique supporté  par les Etats. Ces mesures, potentielles  ou réelles, font sourire car elles restent dans le paradigme de la volonté de ne pas pénaliser les banques.

Pour autant, Il est au contraire,  infiniment probable,  que le G20 ne soit qu’une fausse sortie et que « l’extériorité », va considérablement se réarmer en se mettant à l’écoute d’autres lobbys que celui de la finance. La  nouvelle« grande transformation » pour reprendre l’expression de Polanyi , et il s’agira bien d’une grande transformation, ne sera pas aisée car cette dernière implique une rupture épistémologique et une évolution radicale des croyances. Elle a pourtant déjà commencé.

Plans de relance non coordonnés :

Elle a tout d’abord commencé, dès la fin de l’année 2008, avec les plans de relance non coordonnés. Les locataires des diverses « extériorités » ne se sont guère consultés, et chacun y a été de son plan classiquement keynésien, avec priorité des dépenses sur des marchandises non échangeables, ou des dépenses au profit de branches économiques, que l’on voulait geler sur les sols nationaux. Le lecteur garde en souvenir, les épineux débats concernant l’industrie automobile que l’on veut bien aider… à condition de ne plus délocaliser…ou les surprises de l’énorme plan chinois, qui laisse de côté les entreprises occidentales. Lorsque, dans maintenant quelques mois, ces plans non coordonnés, ou ces stratégies non coopératives, auront épuisé leurs effets, le monde de la mondialisation et de la globalisation en sortira plus fragmenté.

Sans doute La chute brutale du commerce international au cours de l’hiver 2008-2009 - 6,7% au dernier trimestre 2008, 11% au premier trimestre 2009, et 0,7% au second trimestre 2009 - ne relève t’elle pas encore de cette fragmentation. Plus probablement, le déstockage généralisé en était la cause. Toutefois, les 437 mesures protectionnistes relevées par le « Global Trade Alert » auront progressivement monté en puissance, tout au moins sous sa forme rampante : le «mirky protectionism », entre Américains et Chinois notamment. Dans le même temps Le « BDI » (Baltic- Dry- Index) reste au fond de l’abîme, et nombre de navires restent au repos non loin des ports. Il suffirait alors que l’idée de « prime à la relocalisation » de plus en plus souvent vantée, s’annonce,  pour casser les chaines de valeur, c'est-à-dire les raccourcir-  et entrainer une chute du commerce mondial, alors même que les PIB nationaux auraient cesser de décliner . Cette hypothèse n’est pas encore vérifiée, mais le sera sans doute dans un proche avenir. Quoi qu’il en soit, le monde de demain ne sera plus celui où la croissance du commerce mondial était plus rapide que la croissance du PIB mondial. La dé mondialisation relative sera en marche.

Vers la guerre des monnaies :

Mais au marteau des plans incoordonnés succède déjà l’idée d’une guerre des monnaies – allant bien au-delà de l’agressivité  du taux de change du Yuan-   avec pour issue possible, la fin des monnaies uniques : le dollar au niveau mondial et l’euro au niveau européen.

La FED, dont on dit qu’elle pourrait se charger de tâches nouvelles du point de vue de la régulation, continue et va continuer, directement ou indirectement, par le biais des marchés secondaires de la dette publique, à intervenir massivement pour assurer la liquidité et la solvabilité du trésor .La banque centrale Anglaise, sur le même chemin a déjà absorbé l’équivalent de 13% du PIB britannique en obligations d’Etat. D’où la faiblesse des  monnaies correspondantes. D’où la faiblesse  en particulier du dollar , et les réactions à en attendre : pourparlers en Asie ,  au Moyen Orient, voire en Amérique latine pour concevoir un système monétaire international bis, ou mieux encore faire naître 3 ou 4 zones monétaires ; crainte européenne au regard d’une montée de l’euro dont on estime à 1,7 ou 1,8 dollar, la valeur qui déclenchera son explosion et le retour possible d’un serpent monétaire, etc. Rien n’est à ce jour arrêté, puisque le dollar reste le réseau qui minimise les coûts de transaction dans les paiements. Telles   les industries dites de réseau, le dollar comme moyen de mesure et de paiement reste un monopole naturel. Encore faut-il   qu’il assure correctement  sa fonction de réserve de la valeur, fonction  qui n’est plus complètement validée. Il existe donc un danger de fracturation et au final de guerre des monnaies. Dans cette hypothèse, Serpent ou panier monétaire ( voire même limites réglementaires – ici ou là évoquées à la circulation des capitaux, comme par exemple la taxation au Brésil )  parce qu’instruments toujours discutables, et continuellement renégociables, ne seraient  plus les autoroutes sans péages de la libre circulation des marchandises et des capitaux. Et les péages sont l’inverse des marchés libres dans ce qu’on appelait la « mondialisation bienheureuse ». Derrière eux, se cache le retour du souverain qui rappellera l’adage célèbre  que l’on avait oublié : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ».

L’écologie dé mondialisante :

D’autres barrières sont en cours d’édification. Parmi elles, la muraille écologique n’est pas la moindre. Tant qu’il ne s’agissait que d’intentions, le concept de développement durable pouvait avoir le goût d’une « nouvelle frontière » et donc un nouveau champ d’investigations. Mais lorsqu’il s’agit de passer à l’acte, le concept devient oxymore, et il s’agit probablement d’aller au-delà et de réfléchir, aussi chez les acteurs les plus actifs, c'est-à-dire les entreprises, à l’idée de décroissance. Terme qui fût employé, on le sait,  dans le cadre d’une  université d’été du MEDEF en  septembre 2009. C’est que la soutenabilité,  est du côté de la décroissance et non du côté du développement durable. Or cette mise en pratique vient de commencer, avec  le lancement d’une taxe écologique, dont l’affirmation concrète,  sera une barrière à la circulation des marchandises. La taxation a le goût de l’écologie,  mais la dureté d’une frontière. Il faut donc  commencer avec un prix d’ami pour évaluer la tonne de C02. Mais le potentiel de fragmentation du monde est présent…sauf à considérer la nature comme bien public mondial. Hypothèse que l’on ne peut  évacuer : le réarmement des Etats ne signifie pas la fin d’un ordre mondial. Toutefois hypothèse qui ne remet pas en cause l’insoutenabilité  de la mondialisation des échanges. L’entreprise, en raison de la muraille écologique, finira par retrouver de la substance,   et cessera d’être une abstraction complètement désarticulée avec  des membres  dispersés sur tous les continents. La fragmentation est aussi la fin de l’externalisation généralisée, et de l’allongement illimité de la chaine de la valeur. Externalisation qui jusqu’ici ne comptabilisait  pas les coûts de destruction d’une nature que l’on croyait inépuisable. A noter que cette réduction de la longueur de la chaine de la valeur- pour cause de muraille écologique- constitue une mauvaise  nouvelle pour le lobby financier : les risques économiques, sont proportionnels à la longueur de la chaine de la valeur. Chaîne dont les maillons sont dispersés sur l’ensemble de la planète, d’où des opérations de couverture répétées, et de transferts - non moins répétées- de couvertures financières sur chaque maillon.  La réduction du niveau de désarticulation des entreprises, (réduction de la taille de la chaine de la valeur) sera la fin de la « boursouflure » du commerce mondial, par rapport à la croissance des PIB nationaux, mais – plus encore-  la fin de la « boursouflure au carré » de la finance, dans  ces mêmes PIB nationaux. De quoi faire en sorte, que les profits bancaires,  ne représentent plus- demain- jusqu’à 40% du total des profits des entreprises du CAC 40. La muraille écologique pourra ainsi limiter la part de marché de la finance dans le total du PIB.

La strangulation repoussée:

L’essentiel du réarmement des Etats proviendra pourtant d’une autre cause : La strangulation financière croissante dont ils sont victimes,  les entrainera à réécrire avec l’argument de la souveraineté une nouvelle page de l’histoire. Et une histoire qui déplacera le pouvoir monétaire depuis les banquiers vers le souverain.

Certes le G20 consacre le pouvoir monétaire de la finance  puisque son sauvetage est passé  par l’étranglement du sauveur, c'est-à-dire les Etats. Mais si la mort d’entités privées est concevable car ne mettant pas complètement en cause la société prise dans son ensemble, la mort de l’entité publique, externalité radicale et source de l’existence même de toutes les entités privées est tout simplement inconcevable, et ne s’est jamais manifestée historiquement. Le propos est tellement vrai, que le risque de contagion de la mort des entités privées (le risque dit « systémique   ») a précisément partout dans le monde, au plus fort de la crise,  entrainé l’intervention des Etats.

L’étranglement par la finance- concrètement un service de la dette qui n’est plus soutenable-  viendra donc buter sur la résistance croissante d’autres intérêts privés que l’externalité publique ne peut négliger. Les entrepreneurs politiques au pouvoir, même si la consanguinité avec la finance  est extrême -comme aux USA avec Goldman Sachs ou en France avec  l’Inspection Générale des Finances - ne pourront plus longtemps refuser de légiférer à peine de leur non reconduction au pouvoir .  Parce que l’activité politique est devenue une activité professionnelle comme une autre, on voit mal comment le personnel politique accepterait l’agonie de l’entité publique qui les emploie, et agonie qui entrainerait des réactions brutales d’autres groupes d’intérêts. Dit autrement , le maintien de l’ordre public dont il était question dans un précédent papier, ne peut se conduire en mettant en œuvre le sacrifice du gendarme. Et « l’ordo libéralisme » que l’on voyait s’avancer sera lui-même contesté par ceux qui refusent d’être sacrifiés.

Les représentants de l’entité publique- les locataires toujours précaires de « l’extériorité », comme nous le disions dans un autre texte- doivent donc comparer deux coûts : celui de la strangulation financière qui d’ores et déjà bloque toutes les marges de manœuvres, et qui demain va absorber un volume croissant de dépenses, par exemple sociales, et le coût de la réaffirmation de la souveraineté.

Ce dernier coût est bien sûr énorme, puisqu’il s’agit d’une stratégie a priori non coopérative . Pour ne donner qu’un exemple, le retour à  la souveraineté monétaire française entrainerait une dévaluation massive, et donc une envolée extrême du prix de toutes les matières premières. Dévaluation qui consacrerait aussi une chute importante du niveau de vie des citoyens présents…..mais au profit des générations à venir…. Nous y reviendrons.

Mais ce coût énorme sera rapidement rejoint et dépassé par le coût du maintien de l’existant, c'est-à-dire l’absorption par la finance d’une masse croissante de richesses. Ainsi dès 2009 l’intérêt de la dette publique française se montera à près de 60 milliards d’euros soit approximativement 20% du total des recettes publiques. L’Islande qui a dû nationaliser son système bancaire, tente de taire le bruit selon lequel elle serait prête à une possible répudiation de sa dette étrangère. La  Californie, qui avait réussi à cantonner son Etat dans d’étroites limites grâce à une disposition constitutionnelle, ne pourra plus longtemps se permettre, suite à la crise, d’abandonner la plupart de ses services publics, et propose déjà , de réarmer son Etat, par voie de révision constitutionnelle. Etc.

Mais Il existe peut-être une autre stratégie que celle résultant d’une comparaison des coûts du maintien de l’existant et des  coûts de rétablissement de la souveraineté. Qu’en est –il  d’une stratégie de dépassement du stade national, stratégie visant à la construction d’un Etat mondial ?

L’utopie de l’Etat mondial :

Une telle stratégie se heurte à des difficultés considérables.

Tout d’abord le phénomène rencontré depuis la chute du mur de Berlin, n’est pas l’avènement d’une société en voie de mondialisation. Elle est à l’inverse l’utilisation d’un milieu – le marché- permettant l’apparition et l’affirmation de nouvelles nations, et nations dont certaines sont d’un poids important. Tel est le cas des « BRIC ». L’utilisation du marché étant parfois un substitut- voire même un paravent  de la violence politique. Ainsi les considérables réserves de change, que l’on disait indispensables, en cas de crise, deviennent  «  trésors de guerre »  à éventuel  potentiel d’agressivité. Et réserves de change souvent acquises au terme d’un mercantilisme agressif, tel celui d’un choix de taux de change irréaliste. De telles stratégies doivent être qualifiées d’internationales, comme cela pouvait être le cas d’époques où l’on parlait de nations. Et ces stratégies qui ont pour théâtre le marché, supposent l’intervention des souverains qui définissent entre eux, le champ et les règles- toujours revisitables - de la coopération/compétition. Ainsi n’est- il guère  irréaliste, comme le suggère Jean Michel Quatrepoint,  d’imaginer que ce que l’on appelait la « chimérique » n’est que la rencontre, sous la houlette des Etats ,  entre « Wall- Street », « Wal Mart » et le parti communiste chinois.

Mais si le marché est davantage le jouet des nations que l’outil de leur liquidation, c’est aussi parce qu’il  reste finalement cantonné au seul espace de la rencontre économique. La construction européenne en est un exemple vivant. Il n’était guère possible, il y a un demi  siècle,  de débuter la construction par le politique ou la dimension culturelle. La proposition reste vraie aujourd’hui,  et le passage à la construction politique apparait hors de portée. Même ce qui peut  apparaitre, comme relevant de la rationalité simplement économique, est un sommet inaccessible : parce qu’une politique fiscale commune est aussi un choix de société, elle ne saurait émerger malgré son potentiel de bienfaits dans l’ordre économique. Ordre politique, systèmes de valeurs mais surtout  systèmes culturels ne sont pas des marchandises et  sont  peu affectés, par la mondialisation des échanges économiques. Une société de marché peut changer bien des choses dans l’ordre du monde mais elle n’affecte jamais comme nous le rappelle Philippe d’Iribarne l’ordre de la culture, qui correspond toujours aux fondements historiques et indéracinables d’une société. Seule l’élite mondialisée, c'est-à-dire déracinée, et en contact permanent avec d’autres membres de la dite élite située  à l’autre bout de la planète,  peut croire au mirage de la mondialisation.

Il peut y avoir un ordre économique mondial négocié entre les très nombreux souverains, mais il n’y a de mondialisation que dans l’ordre marchand et celui-ci reste toujours revisitable.

Il n’existe donc pas de stratégie alternative, ou son coût y apparait infini. Nous sommes par conséquent renvoyé à la question précédente- celle qui se proposait de comparer le coût de la présente situation, celle d’une industrie financière triomphante, qui bloque durablement toutes les marges de manœuvre des Etats, et en vient à les réduire-   avec le coût sans doute considérable du réarmement de ces même  Etats.

 Pénibilité mais inéluctabilité du réarmement.

Bien évidemment ces coûts ne sont que la contrepartie, de rapports de forces  entre agents dont    certains ont intérêt au maintien d’un  existant appelé faussement ordre mondialisé, et d’autres, qui ont intérêt au retour de la souveraineté. Le tri entre ces agents n’est toutefois pas simple, et il devient banal d’affirmer que le citoyen, salarié d’un côté , consommateur d’un autre, connait quelque peine à maximiser sa satisfaction, la conjonction des  deux statuts lui apparaissant souvent , comme insurmontable  contradiction.

C’est dire que le réarmement des Etats ne sera pas une promenade de santé et qu’il donnera lieu à d’intenses débats, voire de conflits. C’est dire aussi que le réarmement passera par le marché politique qui donnera le pouvoir aux victimes de la crise. Processus difficile qui ne pourra émerger  dans de bonnes conditions, que si cet accès au pouvoir  se déroule  dans nombre de pays et à des dates peu éloignées les une des autres. L’une des grandes difficultés, sera  probablement le travail de décolonisation des cerveaux victimes de la théorie économique. Travail de décolonisationimpossible                                                                                                                                                                                                                                              
 s’il n’est qu’une déconstruction sans projet. En particulier il sera difficile, voire très difficile de mettre en cause l’idéologie de la croissance  et de son corollaire : le toujours plus de consommation. Comme l’expliquent les sociologues, la crise ne fait pas reculer facilement l’idéologie de la consommation : le postmoderne est un hyper consommateur. Au-delà ,  comment faire comprendre aux chinois qu’il convient de revoir les modes de vie  dont ils viennent d’en apercevoir, et encore d’assez loin,  les délices potentiels ?

Le processus de réarmement sera d’autant plus difficile, que la crise des années 2010, s’annonce sur un terrain humain très différent de ce qu’il était lors de la crise des années 30. A l’époque les Etats étaient très armés, et la question était de savoir à quelle offre idéologique ils allaient succomber. Souvent pour le pire,  comme l’histoire devait le révéler.  Il n’existe aujourd’hui aucune offre idéologique claire, ou plus exactement le contenu idéologique de la théorie économique est tellement hégémonique, que sa contestation y apparait comme en déphasage avec la réalité sociale. C’est la raison pour laquelle la décolonisation des cerveaux sera  difficile. C’est que les individus, « atomes  désirants », des manuels de micro-économie sont devenus – pour une bonne partie-la réalité de la société postmoderne. Naguère, dans une société hiérarchisée et toute construite d’institutions, la théorie économique apparaissait, comme  abstraction éloignée d’une réalité autrement complexe. Aujourd’hui, tout se passe comme si l’objet étudié- le fonctionnement apparent de la société- se conformait assez correctement au modèle théorique. Victoire de la théorie. Et il est vrai que les nouvelles valeurs faites  de montée de l’hédonisme, du moi, du désir, du subjectivisme, du narcissisme, de l’égotisme, du repli sur le corps, etc. sonnent comme autant de victoires de la théorie micro-économique. A fortiori si, ici et là, la précaution de l’enrichir de sa version « économie comportementale » n’est pas oubliée.

Le choix du paradigme du marché pour comprendre le monde- certes avec ces tendances normatives- est devenu le choix de la société dite postmoderne. Celle-ci refuse largement  la discipline, la hiérarchie, l’enrôlement, l’universalisme et au final « l’ordre organisé » tant vilipendé par les économistes, en particulier ceux de l’école autrichienne. C’est la raison pour laquelle nous disions que la crise n’entrainait  jusqu’ici qu’un keynésianisme de façade, la croyance dans les vertus de la théorie économique néoclassique, et plus particulièrement sa version autrichienne reste pour l’instant quasi intacte.

Le travail de réarmement sera donc long et difficile en raison d’une absence totale d’offre idéologique nouvelle. Marcel Gauchet note d’ailleurs le relatif légitimisme des opinions dans la tourmente de la crise. L’ordo libéralisme reste lui-même peu contesté tant il est assez peu éloigné des nouvelles valeurs. Les changements stratégiques des gouvernements ne choquent pas non plus, puisque tout devient affaire de pure technique gestionnaire, moyen, et jamais fin.  Et surtout, vis à vis du comportement des « 2B2F » (« too big to fail »), la disparition de toute offre idéologique, le légitimisme, et sa signification ultime à savoir la déligitimation en profondeur des élites, avec le repli massif sur les valeurs du privé, n’entraine pas d’exigences radicales à l’encontre des responsables, ou peut –être des boucs émissaires, du désordre. Il ne s’agira donc, pour l’instant, que de réguler le système financier : la remise à flot du navire n’exige pas de boussole. Et il y a prise de distance vis-à-vis d’une solution alternative, par exemple la nationalisation intégrale des banques, car solution chargée de trop de sens.

 

Voilà beaucoup de conditions ou d’hypothèses lourdes et contraignantes. Il existe toutefois de nombreux facteurs d’aggravation très prochaine de la crise : prise de conscience de l’insoutenabilité de la dette, et donc prise de conscience de l’impossibilité de reconduire de nouveaux plans de relance ; effets de second tour avec la montée de l’insolvabilité de l’armée des nouveaux chômeurs ; explosion de la nouvelle bulle en cours d’édification, et réapparition de l’insolvabilité des banques qui n’ont toujours pas nettoyé l’actif des bilans ; confirmation de la guerre des monnaies. Autant de faits, plus que d’hypothèses,  bien connues et redoutées par les observateurs attentifs .

 Le mensonge public consistant à déclarer que la dette reste soutenable finira par évaporer le légitimisme des opinions,  et renforcer la délégitimation des pouvoirs en place, donc la demande d’alternative. La fin des plans de relance sera le recul de la mer laissant apparaitre les nageurs dépourvus de maillots de bains. Absence ou présence de nouveaux plans de relance deviendront des stratégies également  impraticables : on ne peut plus prolonger les plans de relance, mais on ne peut pas s’en passer. Les effets de second tour, sur un modèle économique des banques, inchangé, voire aggravé par le mouvement de restructuration et de concentration ( si les 10 plus grandes banques américaines contrôlaient 10% des actifs financiers US en 1990, elles en contrôlent 60% en 2009) seront dévastateurs. Comment ne pas s’inquiéter – pour cause de montée des  défauts - des nouvelles  et  très nombreuses faillites bancaires aux USA, de la fragilisation de la FDIC (Federal Deposit  Insurance Corporation), de Fannie  Mae,  de GMAC (société de crédit de Général Motors) et de bien d’autres instances, qui disposent d’un guichet ouvert et infiniment profond au trésor américain ?

Les nouveaux moyens de la souveraineté.

Lorsque la finance en viendra à absorber les moyens de l’Etat providence, l’unique ressource des entrepreneurs politiques sera , dans un premier temps, la répudiation  de la dette. S’agissant de la France, l’insoutenabilité de la dette remonte au début des années 80 avec l’apparition d’un solde budgétaire primaire déjà négatif, alors même que les charges d’intérêt vont représenter 5% du total du budget. Le déficit primaire devient significatif à partir du début des années 2000, tandis que les charges d’intérêt dépasseront les 11%  du total du budget. C’est dire que le jeu de Ponzi existe en France depuis près de 30 années .  la fuite en avant 2009 et 2010 – avec probablement le passage à 20% du total du budget  pour le montant de la charge de la dette, et un déficit primaire dépassant les 80 milliards d’euros -  accélère l’effet boule de neige, exigeant, dans un contexte de non croissance, un ajustement budgétaire conséquent…. et politiquement impossible. Imagine-t-on des entrepreneurs politiques procédant à un ajustement à hauteur de 140 milliards d’euros, soit 40% du budget actuel … même sur plusieurs années ? Un tel blocage doit dans un premier temps se payer d’une hausse du coût de la dette publique et d’un renforcement de l’insoutenabilité. Phénomène du reste fort surprenant : alors que les banques centrales noient de liquidités des banques elles mêmes insolvables, elles semblent plus réticentes- et ce bien sûr pour des raisons juridiques- vis-à-vis des Etats, épuisés à maintenir le système bancaire défaillant. Il ne pourra plus longtemps être accepté, que la planche à billets fonctionne davantage au profit de banques qui y trouvent le carburant de nouvelles bulles, qu’au profit d’Etats chargés de missions plus larges.

D ans le même temps les énormes liquidités disponibles – avec une base monétaire de 21% du PIB contre seulement 4% en 1990- ne sont pas capables de rétablir une machine inflationniste qui fût historiquement la réponse aux insoutenabilités d’ après guerre. Et ces énormes liquidités ne font que créer et amplifier de nouvelles bulles d’actifs, sans toucher aux prix des marchandises de l’économie réelle, qui sont eux-mêmes bloqués  par la mondialisation.

L’insoutenabilité budgétaire est pourtant-pour l’essentiel- le résultat d’une stimulation publique de la demande globale insuffisante . Vérité d’évidence quand on observe le marché de l’industrie automobile, dont chacun s’accorde à reconnaître   qu’il est artificialisé avec des revenus qui n’existent pas. Les spécialistes en « tuyauterie keynésienne »  sont ainsi autorisés à dire qu’au  déficit insoutenable, pourrait être avantageusement substitué une élévation générale des revenus disponibles. La hausse des revenus entrainant, au surplus, une meilleure allocation des ressources que la dépense publique. Impossible,   répondront les libéraux en raison de la mondialisation des échanges et des bas salaires en vigueur, notamment  en Asie .

Ce qui nous renvoie au nécessaire rétablissement des équilibres extérieurs de toutes les nations, avec les moyens de la souveraineté monétaire et de l’impôt…sans prendre la direction de la « route de la servitude »  chère à Hayek... La mondialisation était le fait d’acteurs qui ont exigé des entrepreneurs politiques la rupture avec les équilibres nationaux de la modernité : possibilité d’échapper à la régulation territoriale de l’économie avec  la libre circulation du capital, possibilité d’échapper aux impôts nationaux, aux conventions collectives territoriales, etc.  la mondialisation s’est nourrie de  différences et d’écarts, le tout apparaissant comme le complément, ou les ultimes conséquences  de la liberté politique. Le réarmement des Etats, sera un processus différent mais au fond semblable. Il sera le fait d’acteurs, qui exigeront des  entrepreneurs politiques (qui peuvent être les mêmes que ceux qui ont édifié la mondialisation)  la liberté de ne plus être écrasé par des externalités non  décidées.                                                                                                                                                                           Liberté Liberté de ne plus être un assisté, ou demain un abandonné, au prétexte d’un éloignement des compétences, par rapport aux postes offerts en occident, ou  liberté d’entrer dans une consommation, jusqu’ici trop limitée,  par le devoir d’épargne qui m’est imposé en Asie .  Et de la même façon, que les conventions collectives furent un progrès et une liberté nouvelle dans un monde jugé injuste, l’équilibre des échanges économiques entre les nations, peut devenir  une nouvelle conquête sociale pour l’ensemble de l’humanité.

Cet équilibre des échanges économiques- concept majeur chez Keynes- correspond aussi à moins d’inégalités, lesquelles ne sont que le corolaire de la logique de la différence chère à la mondialisation. Moins d’inégalités   qui rendront plus supportable, la chute du pouvoir d’achat  résultant des modifications de parités monétaires, notamment  dans les pays occidentaux jusqu’ici trop consommateurs. L’introduction – à titre d’exemple- d’un revenu maximal, pourra compenser symboliquement et psychologiquement,  la chute générale des revenus. L’équilibre des échanges pourra ainsi correspondre à moins de biens, mais aussi à plus de liens et de solidarité.

Mais surtout,  retour aux équilibres des échanges,  qui seront la solution- certes partielle- à la muraille de l’écologie.

La logique de la différence et des écarts est le moteur central ,de l’édification de l’entreprise démembrée, avec la longueur infinie de la chaine de la valeur qui lui correspond, et la boursouflure de la finance qui l’accompagne. L’affaissement politiquement décidé de la logique des écarts : péages sur les autoroutes de la circulation des capitaux, primes à la relocalisation, taxation de la délocalisation, taux de change réalistes,  mais surtout, demain,   taxation carbone homogène sur l’ensemble de la planète , consacrera la diminution drastique de la longueur  de la chaine de la valeur, et donc la diminution de l’empreinte écologique de l’humanité.

Le concept d’équilibre des échanges est aussi central pour la gestion de la finance. Elle constitue l’un des moyens de  la voir rentrer dans sa boîte. Tout d’abord, l’équilibre des échanges rapetisse considérablement le volume de la liquidité internationale et donc le volume du carburant des phénomènes spéculatifs. la disparition des excédents chinois serait à elle seule, un rapetissement considérable du carburant de la finance. En même temps, cet équilibre remettrait à l’honneur le « paradoxe de Triffin » sur la définition du bon étalon monétaire international, avec peut-être la possibilité   d’un nouveau Bretton  Woods. En second lieu la dé mondialisation est aussi une dé- financiarisation, l’entreprise remembrée comportant beaucoup moins de maillons porteurs de risques à couvrir par la finance . Concrètement l’innovation financière et ses productions, toujours plus complexes,  se dirigeraient  vers des produits simples.    

Mais le retour de la finance dans sa boîte, résultera aussi du retour à des taux de change fixes ré ajustables, taux qui seront politiquement déterminés pour assurer la norme de l’équilibre des échanges. Nul n’ignore en effet,  que le décollage de la finance fût nourri dans les années 70 par l’abandon des taux de change fixe, et la forte pression de la City de Londres  pour qu’il en soit ainsi.    

La méthodologie du réarmement des Etats  

La bonne méthode consiste à commencer par la répudiation de la dette publique partout où  les circonstances l’exigent. Dans un contexte de désinflation, cela passe par sa monétisation, c'est-à-dire l’alimentation sans limite, des comptes des trésors comme l’est aujourd’hui quasiment  sans limite, l’alimentation des comptes des banques à la banque centrale. Cela signifie évidemment,   l’abandon de l’indépendance des banques centrales. Même sans inflation, la dette publique s’en trouvera largement évaporée , d’abord  au détriment des non résidents,  victimes de la chute massive des taux de change qui  résultera de la monétisation .

La répudiation de la dette publique, doit s’accompagner partout où les circonstances l’exigent, d’une renégociation de la  dette privée, visant à desserrer   l’étau financier  chez les agents privés.

L’objectif global de ces deux formes de répudiation, au moins partielle, de la dette est bien évidemment la diminution globale de l’endettement, endettement dont l’ascension irresponsable a engendré la crise.

Le système bancaire , repris en main, par le pouvoir politique devra quant à lui obéir à de nouvelles injonctions et reconfigurations : retour à la spécialisation et au Glass- steagall Act, démantèlement de la structure oligopolistique et fixation d’une taille maximale des bilans, interdiction de la titrisation et des activités de trading pour compte propre, limitation stricte de l’importance des leviers et donc augmentation des fonds propres, activités financières sur produits de base réservés aux seuls acteurs  de l’économie réelle, Etc. Cette liste de décisions   ne saurait être exhaustive. Sans doute la monétisation entrainera t’elle une augmentation nouvelle de la base monétaire, mais la reconfiguration de la totalité du système bancaire bloquera  de possibles nouvelles bulles d’actifs, ce qu’à l’inverse nous constatons aujourd’hui. Que ce retour de l’autorité du souverain sur le banquier, soit accompagné de réelles difficultés, est un fait d’évidence. En particulier certains seront tentés par l’expatriation. Les effectifs concernés, seront pourtant faibles en raison de l’approfondissement de la crise partout dans le monde.                                                                                                                                                                  

 Le réarmement des Etats vis-à-vis de la finance – la fin de la capture des régulateurs par les régulés pour employer le langage académique- ne solutionne la question de l’équilibre macro économique, que par l’outil de la répudiation par monétisation. La crise est  le produit d’un endettement excessif , lui-même enfant des dérives d’une   mondialisation  mal comprise et mal conçue. La solution classique plus ou moins retenue jusqu’à aujourd’hui, celle du deleveraging, correspond aussi à une chute de la demande globale, en sorte que le niveau d’endettement n’est plus acceptable, tout en restant indispensable puisqu’il   nourrit une demande potentiellement insuffisante, eu égard au pouvoir d’achat distribué. Contradiction majeure de la conjoncture présente : il faut réduire le volume de la dette…mais surtout sans toucher au volume du crédit.  Il s’ensuit, comme précédemment indiqué, que le deleveraging ne peut  prendre que la forme de la répudiation par monétisation. Seule la répudiation, au moins partielle, permettra aux Etats le maintien voire la confirmation de l’Etat- providence, et donc le niveau de la dépense correspondante. Seule la répudiation par monétisation, au moins partielle,  permettra aux ménages de retrouver une situation saine . Et, en conséquence- ce qui n’est pas sans importance-  seule la répudiation par monétisation permettra  le respect des générations à venir, générations endossant jusqu’à maintenant les errements des générations présentes, tant sur le poids des charges financières que sur celui de la contrainte écologique.

Allant plus loin, au moins en théorie, la somme des créances étant égale à la somme des dettes, il suffit d’annuler les dettes de chacun des acteurs. La crise serait ainsi rapidement résolue ….                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       tout en laissant de côté le fait, que l’équilibre des créances et des dettes se déroule dans un milieu international complexe, et surtout très déséquilibré. Ainsi la répudiation de l’ensemble de la dette interne- publique et privée - américaine, affecterait grandement une  Chine  en possession d’une montagne de dollars désormais dépréciés.  La  disparition de la contrainte financière, par réaffirmation de l’autorité souveraine, provoque évidemment l’effondrement des taux de change des monnaies des pays endettés. Autre façon de considérer que les pays créanciers, bénéficiaient  de taux de change irréalistes, permettant selon l’expression de Krugman  de « siphonner » une partie de  la demande globale des pays endettés.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

         A la chute des taux de change résultant d’un tel rétablissement de l’autorité souveraine, correspondra le retour des équilibres extérieurs, équilibres dont la pérennisation devra faire l’objet d’un accord international  portant sur la sanction, par exemple financière,  du « siphonage » des demandes nationales.  Comme il existe toute une panoplie d’amendes Bruxelloises, pour tel ou tel membre de la communauté, qui ne respecte pas la règle communautaire, par exemple le présent dispositif de sanctions pour cause de « déficit public excessif ». L’équilibre des comptes extérieurs n’est évidemment pas l’ennemi de la liberté des échanges de marchandises, et n’a rien à voir avec un quelconque protectionnisme.             

                                                                                               

Il faut le répéter, la gestion de la crise des années 2010, ne sera pas une promenade de santé. La répudiation de la dette est au fond une situation historiquement  assez banale. Ce qui l’est beaucoup moins c’est  l’idée de monétisation, qui va à l’encontre des croyances les plus solidement établies. L’inflation, comme instrument d’assainissement des bilans, restant cruellement absente  dans cette nouvelle grande crise, il faut bien lui trouver un substitut. Ce substitut présente lui-même nombre d’effets pervers,  et parmi ceux-ci, le non respect des engagements donc des droits de propriété,  tant à l’interne qu’au niveau international. Comment la Chine peut-elle accepter la spoliation politiquement décidée par une FED devenue très obéissante aux entrepreneurs politiques devenus eux-mêmes  indépendants vis-à-vis de  Goldman Sachs ? Et il s’agit bien d’une décision souveraine, ce qui fait toute la différence entre   monétisation et inflation, cette dernière présentant toujours l’avantage politique de n’avoir été décidé par personne.

Il est évidemment très difficile de répondre à  la question de la nouvelle régulation internationale, comme à tant d’autres questions que le présent texte soulève. Par contre il semble que l’approfondissement continu de la crise va placer sur le devant de la scène, dans bien des pays, de nouveaux entrepreneurs politiques plus éloignés des groupes dont les intérêts sont liés à la déterritorialisation  à la financiarisation, et à l’extraversion des économies , et donc des  entrepreneurs politiques   plus proches des groupes dont les intérêts sont liés au territoire et à l’auto centrage de ces mêmes  économies.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

Dans l’immensité de l’univers, des trous noirs engloutissent des galaxies. Sur terre, le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats.  La reprise en main de l’ensemble des systèmes bancaires par des Etats en faillite est un scénario fort probable à échéance peu lointaine.

                                                                      

Jean Claude Werrebrouck ; le 12- 11- 09.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 16:06

 

Les réflexions sur la crise sont évidemment liées aux débats sur le rôle des banques.  Avec  les querelles traditionnelles immanentes à la théorie économique : les libéraux considérant que la crise résulte d’une excessive réglementation bancaire et les keynésiens  considérant que cette même crise résulte d’une excessive déréglementation. Ce débat sur l’optimum de la règlementation ne peut toutefois être correctement abordé sans une réflexion suffisamment approfondie sur la nature du système bancaire.

Mais réfléchir sur la nature du système bancaire c’est aussi aborder la question de la nature de la monnaie. Sans remonter à l’histoire tant débattue du fait monétaire, il faut admettre que – dans une société où l’économie est devenue préoccupation  dominante-  les fonctions traditionnelles de la monnaie se ramènent à la diminution des coûts de transaction. Notons de ce point de vue que l’armature monétaire est du même ordre que l’armature juridique qui, elle aussi, diminue les coûts de transaction. L’armature monétaire est d’ailleurs elle-même pour l’essentiel faite de règles de droit.

Cette comparaison permet tout de suite de porter un jugement sur la nature de la monnaie : de la même façon que la règle de droit est une extériorité venant surplomber les rapports entre acteurs privés, la monnaie est un point d’appui tout aussi extérieur. Cela en fait- elle pour autant un bien public  devant être produit par l’Etat ?

La réponse se doit d’être discutée. L’ultralibéral niera la nature collective de ce bien qu’est la monnaie. Cette dernière n’est pas d’ailleurs le seul bien à provoquer une diminution de coûts de transactions : une voie ferrée ou une ligne internet en fait tout autant. Et ces biens peuvent  être produits et gérés privativement. Ce qui à l’inverse n’est pas le cas de la règle de droit. Des conventions peuvent naître entre personnes privées, mais une convention se règle elle-même sur la base d’un cadre plus large qui est une extériorité radicale : la loi ou la constitution.

Dans cette optique la monnaie- bien à fort contenu en  externalités positives- peut être produite par une entreprise privée appelée « banque ». Il existe donc un marché de la monnaie où différentes banques se font concurrence et proposent chacune leur propre monnaie. Il n’y aurait pas dans cette optique un système bancaire mondial  à réserves fractionnaires. Il n’y aurait pas de création monétaire à partir de dépôts. Le slogan que l’on trouve dans tous les manuels d’économie : «Ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits, mais  les crédits qui  font les dépôts » n’existerait pas. C’est dire que les crédits reposeraient sur des fonds propres ou sur l’autorisation express des clients déposants, de transformer tout ou partie de leurs dépôts en prêts. C’est dire aussi que l’investissement se ferait sur la base d’une épargne. Pas de levier bancaire , pas de multiplicateur du crédit , pas de risque systémique , pas d’aléa moral , pas de régulation et pas de régulateur puisque chaque entreprise bancaire est complètement responsable au regard de ses engagements. Chaque entreprise veille -à peine de sanction du marché -à la valeur de sa monnaie et à comprimer ses coûts de gestion,  donc le taux de l’intérêt.

Nous aurions  ici une véritable  industrie de la monnaie comme il existe une industrie automobile, et cette industrie ne serait jamais devenue ce qu’elle est devenue  aujourd’hui à savoir une branche d’activité qui se caractérise par son exceptionnalité….. Mais l’histoire – et cela partout dans le monde -en a décidé autrement….

Probablement en raison des conditions historiques de sa naissance, l’embryon monétaire s’est épanoui dans le ventre de ce que nous appelons le pouvoir politique.

Ce dernier est précisément cette extériorité dont il était question ci-dessus, extériorité qui surplombe les acteurs privés soucieux d’échanger, de produire, d’investir etc. Chez les hommes cette extériorité a  toujours existé. Elle s’est simplement privatisée au fil du temps. Si dans la soupe primitive humaine l’extériorité était radicale et concernait l’inaccessible : le monde de l’au delà et des divinités, elle est devenue progressivement moins radicale et plus accessible. Le pouvoir des dieux sur tous les hommes fût progressivement accaparé par un homme ou quelques hommes.  Le pouvoir politique est ainsi né de la religion et ce pouvoir est bien un processus de privatisation : des hommes vont accaparer progressivement  l’extériorité et imposer leur volonté à d’autres hommes. Les premiers seront personnages sacrés, empereurs , rois, dictateurs , présidents de la république etc. Les seconds, esclaves, dépendants, citoyens, etc. Né dans une situation de monopole, le pouvoir s’est avec le temps et assez souvent, transformé en marché relativement concurrentiel.  Les variations de parts de marché entre entreprises politiques – dans notre modernité républicaine- entrainant ce qu’on appelle l’alternance. Il est bien entendu que cette privatisation progressive de l’extériorité, s’est toujours effectuée sur la base de considérations concernant  «  l’intérêt public » ou  «  l’intérêt général ». La privatisation réussie ne pouvant se manifester qu’à ce prix.

C’est dans le ventre du pouvoir – tel que trop rapidement brossé ci-dessus - que l’embryon monétaire est devenu monnaie. Les premiers entrepreneurs politiques furent aussi les premiers véritables banquiers , et il y a bien longtemps qu’historiens, juristes, économistes expliquent  que « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Il faut entendre par là que le monnayage est privilège régalien avec  un « taux de l’intérêt » qui est « le droit de seigneuriage » prélevé par cet entrepreneur particulier qu’est le souverain. Bien sûr le souverain est plus prédateur que prêteur, et la traite des monnaies l’entrainera parfois à émettre de la fausse monnaie .Et le souverain est en général prédateur tant son endettement est difficilement contrôlable : celle du roi soleil représentait-assurent les historiens- entre 83 et 167% du PIB de l’époque.  Les opérations de prêts, elles, seront le plus souvent le fait de personnes réellement privées appelées banquiers.

Le souverain- personnage privé ayant monopolisé l’extériorité et se présentant comme personnage public- se doit de consolider voire d’élargir son monopole pour se maintenir. En concurrence avec     d’autres souverains, il est amené à mobiliser des ressources importantes et a besoin de ces entrepreneurs plus classiques que sont les banquiers.

Sans doute a  t’il besoin de mobiliser d’autres ressources que celles du banquier- hommes, armes, etc- mais celles du banquier ont une souplesse générale : la monnaie est l’équivalent général de la richesse. On comprendra que l’interventionnisme des entrepreneurs politiques se fera plus actif dans la gestion de la monnaie. L’interventionnisme peut reposer sur la seule violence, mais il peut aussi reposer sur la base d’un échange de services : le souverain acceptera d’autant plus facilement un gonflement des bilans bancaires que l’activité économique plus importante qui en résultera, lui sera profitable, par exemple en termes de fiscalité. En clair cela signifie la mise en place progressive d’un système bancaire à réserves fractionnaires, expression qui apparaitra longtemps  après des pratiques relativement généralisées. L’émission de monnaie papier qui en résulte est d’autant mieux perçue par le souverain que lui-même la pratique. Tel est par exemple le cas des Etats allemands au moment des guerres  napoléoniennes.

Tant que la privatisation de l’extériorité se fera sur des bases monopolistes , c'est-à-dire tant que les Etats ne seront pas  des Etats de droits, il est logique de penser que l’acteur moteur dans l’échange de services soit le souverain . C’est bien sûr lui qui va imposer le cours légal des billets. Lui encore qui va imposer le cours forcé et l’inconvertibilité. Lui encore qui va donner le monopole de l’émission. lui enfin qui  va imposer une sorte de« holding » c'est-à-dire une banque centrale qui pourra être privée mais qui pourra aussi être nationalisée. A chacune des étapes de sa montée en puissance il y a bien échange de services et l’intérêt des banquiers ne sera pas oublié. Déjà se profile  l’aléa moral : souverain et banquier ne peuvent se permettre une panique financière . Déjà se profile l’idée qu’une régulation se doit d’être mutuellement avantageuse, ici entre les banquiers et le souverain.

Lorsque le stade de l’Etat de droit est approximativement  atteint – pour le dire vite depuis moins de 150 ans- il y a  démocratisation de la privatisation, ce qui ne veut pas dire qu’il y a réelle démocratie. Il y a simplement des groupes en concurrence qui se constituent pour exiger telle ou telle intervention publique. Le pouvoir démocratique est la possibilité désormais offerte à tous de contrôler l’extériorité. Possibilité qui passe désormais par ce qu’on appelle des élections. L’utilisation de la contrainte publique à des fins privées (accès  au pouvoir, reconduction au pouvoir) de tel ou tel groupe est désormais théoriquement accessible à tous.

S’agissant de la régulation financière, l’homme politique de la démocratie n’est plus que le locataire de l’extériorité,  mais il bénéficie d’un héritage lourd en matière monétaire : une monnaie nationale même si les banques continuent d’émettre leur propre monnaie, une banque centrale qui est souvent en même temps la banque du trésor, une capacité à emprunter à nulle autre pareil, puisque l’achat de dette publique peut devenir obligatoire de par la loi, une capacité à émettre de la monnaie quasiment sans limite, une capacité à agir sur le taux de l’intérêt, etc. Cet héritage considérable est aussi la configuration institutionnelle dans laquelle les banques privées seront amenées à travailler. Mais le locataire du pouvoir, en raison même de l’héritage , dispose  d’autres outils de régulation : ses capacités monétaires se définissent aussi par rapport à d’autres Etats. Il pourra donc utiliser la contrainte publique pour définir un taux de change, définir des modalités d’accès au marché des changes, décider du degré de liberté dans le déplacement des capitaux, etc.

A l’époque du souverain monopolisateur durable de la contrainte publique, les banquiers ne disposaient que d’une marge de négociation fort réduite dans la régulation. A l’époque de l’homme politique de la démocratie, ses marges sont logiquement plus considérables. Et il y a matière à débat, car ce qu’on appelle régulation financière concerne irréductiblement  une partie de ce qui concerne – en raison de l’histoire des hommes- l’espace régalien. Parce  que   la régulation financière concerne l’ensemble de la société, ces acteurs privés que sont les banques sont amenés à négocier sur des thèmes fondamentalement politiques. Le financier est ainsi un personnage souvent plus important que l’industriel ou le commerçant, et il négocie souvent avec le sommet de la pyramide politico- administrative . Parce que la monnaie est l’équivalent général, sa configuration institutionnelle n’est négociable qu’avec les hommes représentant le sommet de l’extériorité.

La régulation financière s’inscrit donc dans la modernité à l’intérieur de limites extrêmes : celle d’une part, de la nationalisation intégrale du système, et celle de l’abandon complet de la monnaie et de la finance aux forces du marché. Dans le premier cas, banquiers et financiers sont éliminés. Dans le second, banquiers et financiers investissent l’extériorité et se rendent maître des commandes.   

Cet axe est probablement corrélé avec un autre : celui qui va de la crise à la prospérité. La crise engendre des victimes qui sont aussi des citoyens ; la prospérité engendre une satisfaction qui pourra se révéler bénéfique à l’homme politique au pouvoir. Logiquement la première invite à l’utilisation plus massive de la contrainte publique, la seconde invite à un libéralisme bienveillant.

Ces considérations au fond assez banales sont une bonne grille de lecture de l’évolution de la régulation financière  en longue période. Il est possible sans prétendre à l’exhaustivité de donner quelques exemples.

La crise financière américaine de 1907 vient limiter la libre expansion de la finance et en particulier les activités du très célèbre JP Morgan. Désormais une banque centrale avec un président désigné par l’instance politique viendra réguler l’appétit de la finance : Il s’agit de la célèbre FED.

La crise de 1929 place les financiers dans une situation semblable et malgré leurs protestations, Le « Glass- Steagall   Act » du 16 juin 1933 vient compartimenter le dispositif : il est désormais interdit aux banques commerciales ordinaires de s’impliquer dans les activités à risques qui seront réservées aux banques d’affaires. Le régulateur tout puissant s’accorde même un privilège, au fond contraire à la loi elle-même : les banques de dépôt voient leur interdit général assorti d’une exception d’importance, elles peuvent acheter des bons du trésor. Ajoutons que le ton et l’esprit de cette loi a pu étonner par son caractère souverainiste. Cette loi devait être accompagnée de beaucoup d’autres allant dans le même sens : loi sur la transparence qui va donner des garanties sur la nature exacte des produits financiers mis sur le marché (« truth in securities act ») loi sur la sécurité qui va donner naissance à la célèbre SEC  (« Securities and Exchange Commission »), loi sur la garantie des dépôts donnant naissance au  non moins célèbre FDIC ( « Fedéral   Deposit  Insurance Corporation »), etc.

Les périodes de forte expansion de l’activité verront la revanche des banquiers et de la finance sur la toute puissance de l’Etat. En particulier ses capacités régaliennes seront de plus en plus contestées par le marché : abandon de l’étau que constitue le convertibilité du dollar en or, abandon  des taux de change fixes au profit des immenses marchés spéculatifs offerts par les taux de change variables, liberté complète  des transferts de capitaux facilitant l’expansion de la profondeur des marchés, libéralisation des marchés à termes sur tous les produits et pour tous les acteurs, développement des activités hors bilan , développement de produits virtuels, etc.  La législation suivra parfois les décisions des financiers qui iront plus vite que la loi : tel est le cas de l’inventeur de la « bancassurance »  aux Etats-Unis (Sanford Weil , fondateur de Citigroup) qui devra  chercher appui auprès d’Alan Greenspan pour faire disparaître  le Glass- Steagall  Act au profit d’un texte plus libéral (le « Gram Leach Bliley Act »)  de1999. Nous avons là l’histoire de la mondialisation financière sans laquelle la mondialisation tout court eut été impossible. Inutile d’insister davantage sur des faits parfaitement connus et sans doute bien résumés  dans l’audition de Simon Johnson aux parlementaires américains du 21 avril 2009.

 La mondialisation ne pouvant se manifester  dans un seul pays, d’autres Etats finiront par suivre…voire précéder le cas américain. Ainsi La France , toujours soucieuse de se moderniser et de rattraper son retard, adoptera très tôt dans les années 80 une nouvelle régulation financière : l’équivalent du Glass- Steagall  Act , c'est-à-dire la loi bancaire de décembre 1945, est progressivement rogné pour disparaître  dans la déspécialisation généralisée de la nouvelle loi bancaire de 1984. La Banque centrale devient plus indépendante que la FED elle-même, et prépare la future indépendance de la BCE avec la naissance de la monnaie unique. Dans le même temps, il devient interdit à la banque centrale d’acheter des bons du trésor. Les privatisations des années 80 vont accélérer la modernisation  avec l’irruption sans  réserve de la finance de marché, le dopage de la performance  par libération des leviers, les incursions dans le hors bilan, l’engouement pour les dérivés de crédit et les défauts de traçabilité généralement associés, etc.    Là encore il est inutile d’insister sur des faits parfaitement connus.

Que faut-il penser de ces fluctuations de la régulation financière dans le temps ? Il est à noter que dans les économies de marché les extrêmes  théoriques ne sont jamais atteints: ni nationalisation intégrale, ni dérégulation intégrale. En même temps ces fluctuations sont décalées par rapport au cycle économique  de longue période: la dérégulation n’intervient pas immédiatement, c'est-à-dire dès le début de la phase de prospérité. De fait elle n’intervient que lorsque la confiance est durablement installée et que la crise est jugée définitivement hautement improbable.

Très curieusement  cette crise –toujours possible- sera niée par ce que Bourguinat et Briys appellent « l’arrogance » de la finance académique qui durant un grand nombre d’années va monopoliser le prix Nobel de sciences économiques et va exercer une influence majeure sur les praticiens . D’abord avec l’affirmation jamais réellement démontrée que la dérégulation accélère la croissance mondiale et diminue le coût du capital. Ensuite avec la théorie des marchés efficients et l’un de ses sous produits qu’est la « célèbre VAR » (« value at  Risk ») qui devait sécuriser en théorie les paris sur les marchés financiers. Mise en pratique dans les  années 90 chez JP Morgan, la crise devait donner  naissance à  des évènements pourtant plus que hautement improbables  car situés à 25 écarts-types…. La théorie économique,  contestable en raison de ses choix épistémologiques sur le comportement humain, a pourtant donné naissance à des modèles intellectuels dont la mise en pratique devait signifier un recul considérable de la réglementation.

Banquiers et financiers se rendent maître des commandes disions –nous. Affirmation qui nous renvoie à l’audition de Simon Johnson qui insiste beaucoup sur les liens entre la direction  du trésor aux époques Clinton et Bush et les grands de la finance américaine comme JP Morgan et Goldman Sachs . Il ne s’agit pourtant pas de supprimer l’extériorité : il s’agit simplement d’orienter la contrainte publique dans un sens plus favorable aux intérêts de la finance. Avec notamment la garantie de ne jamais être abandonné. L’Etat, même en mondialisation, reste une  structure complètement granitique  . La mondialisation n’affaiblit pas les Etats : elle réoriente leurs activités. Risque systémique, accidents de liquidité et plus encore de solvabilité sont et seront pris en charge par l’extériorité. La mondialisation a pour moteur essentiel une  finance qui affaisse sans doute l’Etat- Nation mais pas l’Etat lui-même. Cette remarque est essentielle pour comprendre les suites de la crise et de la globalisation.

Dans la présente situation qui est une crise de la dette entrainant une crise économique majeure, seuls  les Etats ont cette capacité à endosser le deleveraging et à empêcher la panique .  Pour cela, les adeptes de l’indépendance des banques centrales revoient leur copie, et voient d’un bon œil la mesure générale d’extinction de la dette par mise en place progressive de la machinerie inflationniste .  Et si les dette privées se transforment rapidement en nouvelles dettes publiques, celle-ci seront d’autant plus soutenables  que l’inflation sera forte . Les  Etats – même en globalisation- resteront la structure granitique des sociétés humaines.  La monnaie privée, la fin du système à réserve fractionnaire chère aux libéraux n’est probablement pour demain. Mais dans le même temps la question est de savoir si à la faveur de la crise il y aura durcissement de la régulation comme ce fût le cas dans les années 30.

Il est possible d’en douter sérieusement tant le débat public s’est enraciné sous le registre des « dysfonctionnements ». A entendre les locataires de la contrainte publique , il ne s’agit que de réorienter quelques comportements abusifs : ceux des agences d’évaluation , ceux des traders cupides qui ne connaissent que les bonus, ceux de leurs patrons qui se noient dans  les délices des effets de levier et initient un capitalisme sans capitalistes, ceux même des instances transversales telle l’IASB (« International Accounting Standard Board ») qui se serait trompée- avec  sa  norme IAS39- sur le principe de la « fair value »,etc.  D’autres questions plus fondamentales  pourraient être débattues :  le poids  relatif, extravagant,  de la finance dans l’économie  , la spéculation sur les matières premières par des acteurs étrangers aux secteurs correspondants , la spéculation sur les produits agricoles, hautement déstabilisatrice des agricultures du monde ,etc. Mais surtout, et plus concrètement,  il faut compartimenter, cloisonner les marchés financiers  à l’instar des cales de navire que l’on divise afin d’éviter les risques de naufrage en cas d’accident. A l’instar aussi des circuits électriques que l’on partitionne et que l’on équipe de coupes- circuits et de fusibles .Les croyances collectives ne sont pas encore prêtes et l’idéologie de la liquidité absolue prédomine encore. Il est vrai qu’elle est aussi en congruence avec  celle de « l’individu souverain » et la globalisation comme liberté. Bref, au-delà des effets d’annonce ,la finance tient encore bien les commandes de l’extériorité. Seule la puissance dévastatrice de la crise au cours des années 2010 permettra – peut-être – de se poser les questions  qui aujourd’hui encore, dérangent .

 

 

                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mars 2009 2 03 /03 /mars /2009 13:45

        La gestion de la crise des années 2010 :  Grand retour de l'Etat ou utopie post politique?

 

C'est semble t-il la question posée par Pierre Dardot et Christian Laval dans leur essai sur la société néolibérale :  « La nouvelle raison du monde » (La Découverte , Janvier 2009). La question est sans doute dans l'air du temps et dans la plupart des pays on ne parle plus que du grand retour de l'Etat.


Et cette interrogation est essentielle pour qui veut comprendre en profondeur ce qui nous attend dans la gestion de la crise des années 2010 et son issue. Le diagnostic de la crise est maintenant assez bien établi. Ce qui l'est moins est le point de départ. S'est 'elle déclenchée dans un univers déréglementé, ou, au contraire, dans un univers  encore très largement keynésien ?


Utilisons la grille classificatoire de F Hayek pour répondre à cette question. Comme on le sait, ce prix Nobel de sciences économiques a construit une théorie des ordres sociaux dans laquelle il oppose classiquement les ordres  où le mode de coopération dominant entre les hommes est la hiérarchie, d'une part , et les ordres  où ce même mode de coopération est le marché, d'autre part.


L'irréalité des ordres purs
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Ce sont les règles fondamentales du jeu social  qui  distinguent ce qu'il désigne par les expressions « d'ordre organisé » et « d'ordre spontané ».


Dans le premier cas, celui de « l'ordre organisé » ces règles fondamentales sont finalisées, c'est-à-dire chargées de sens, et sont invitation,  à construire un monde jugé souhaitable (construire l'égalité, la paix universelle, le socialisme etc.). C'est dire aussi que constructrices d'ordre qui est lui même une finalité précise, un souhaitable, voire un devoir, ces règles fondamentales seront aussi très prescriptives : elles précisent ce qu'il faut faire et comment il faut faire. Sans doute le droit est-il codification des gestes des hommes, mais ici ces derniers sont pris par la main et les règles les conduisent sur le chemin de la construction de l'ordre. Et puisqu'il y a un but, ces règles sont probablement émises par un pouvoir qui connait l'objectif à atteindre. L'ordre est ainsi probablement équipé d'un capitaine, qui sait où il va, et qui sait adapter les règles pour atteindre les objectifs. Ainsi ces règles ont t'-elles probablement été émises par un véritable centre de commandement qui contrôle leur application et qui est capable de les  changer, ou de les faire évoluer,  en fonction de la conjoncture.


Toute autre est la nature des règles fondamentales de l'ordre spontané. Les règles n'ont pas à dire ce qu'il faut faire, mais à l'inverse elles procurent des espaces de liberté : elles ne sont pas prescriptives, mais simplement limitatives et prohibitives. Limitation et prohibition qui ne sont que les espaces de liberté de l'altérité. Et puisque la liberté est au centre du système, les règles ne sauraient être finalisées : l'ordre n'a pas de fin, et n'est que moyen pour des fins particulières, c'est-à-dire celles de ses acteurs. Maintenant l'ordre  connait un capitaine qui n'est que le serviteur des règles : il ne les dominent pas et ne sont pas l'outil de son pouvoir. C'est la raison pour laquelle lesdites règles, sont probablement intangibles et qu'il ne peut les changer. On comprendra enfin que ces règles de l'ordre spontané disposent d'un socle commun : le droit de propriété perçu comme l'un des tous premiers droits de l'homme. La propriété est ainsi bouclier protecteur et règle constitutive de liberté.


Bien évidemment les ordres hayékiens sont des types purs que l'on ne rencontre dans la réalité que sous des formes bâtardes.  Concrètement, une nation ou un continent est une combinaison des deux types avec dominante de l'un d'entre eux. La mondialisation, en particulier financière, est t'-elle une forme d'ordre proche de l'ordre spontané ? Si tel est le cas, on pourrait interpréter la thèse à la mode du grand retour de l'Etat, comme le passage de l'ordre spontané  vers un ordre organisé. Et partout, depuis le déclenchement de la crise, on entend le même discours : on ne peut faire confiance au marché qui ne peut- désormais- que fonctionner  sous la férule de ce grand architecte qu'est  l'Etat. Et,  simultanément ,on entend les libéraux dire à quel point nous sommes dans l'erreur : le catalyseur de la crise, est historiquement le trop grand interventionnisme de l'Etat américain, notamment dans la question des prêts hypothécaires. Et donc, il ne faut pas en rajouter, en demandant le grand retour d'un l'Etat qui aurait ainsi, déjà suffisamment pollué l'ordre spontané.


La réalité de la réalité : la complexité
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De fait l'humanité n'a probablement jamais connu d'ordre spontané relativement pur. Même les ultra libéraux, sont obligés d'admettre que nombre de règles, furent  générées par une instance dont on explique qu'elle est issue du marché,  mais qu'elle est elle-même un ordre organisé : l'Etat. Ce dernier, selon la pensée ultralibérale n'est que le résultat involontaire de la coopération volontaire, et marchande,  entre les hommes. De ce point de vue les ultralibéraux sont proches de Marx : cet ordre organisé qu'est la société incorporant un Etat, relève d'un processus d'aliénation. L'Etat reste fondamentalement  une entité étrangère aux hommes. L'Etat n'était pas désiré : il est arrivé comme résultante inattendue de la coopération marchande. Au cœur de l'humanité il y aurait le marché auto- régulateur, malheureusement cette autorégulation, a débouché historiquement sur une mutation génétique engendrant l'Etat. L'objet du présent texte n'est pas de critiquer la théorie ultralibérale et d'en proposer une autre. Il est à l'inverse, de voir en quoi une telle vision du monde a pu devenir une fausse prophétie auto réalisatrice qui anime encore nombre de théories économiques, lesquelles sont présentement candidates au statut d'outil providentiel de gestion de la crise.


La mutation génétique à provoqué la naissance de l'ordre mixte : spontané/organisé. Dans la sphère juridique, sur un plan empirique, cela donne par exemple en France  le dualisme droit privé/droit public. La majorité des écoles de pensées économiques - et ce même en dehors de la pensée ultralibérale, a largement  mis à l'écart le pôle organisé  de l'ordre mixte : théorie de la main invisible ; théorie de la faillite des marchés, public choice et anticipations rationnelles , etc. Niant ainsi, ou minimisant, ou à tout le moins critiquant,  la réalité empirique : l'Etat n'a pas toujours été le complément du marché ; il édicte des règles à l'encontre du plein épanouissement de l'échange marchand et intervient sur nombre de marchés avant même la naissance de Keynes ; il limite le champ des droits de propriété et se trouve au cœur de l'échange en utilisant son pouvoir monétaire ; etc. Il faut d'ailleurs reconnaitre qu'ici, la pensée  ultralibérale jouit d'une capacité explicative du réel, plus conséquente que celle d'autres écoles de pensée: l'Etat est une instance qui permet à certains groupes de briguer  des objectifs privés, plus difficiles à atteindre en respectant le marché. Le politique devient un substitut du marché, et les groupes les plus divers utilisent la contrainte publique (les règles de l'ordre organisé) à des fins privées (fins jugées inaccessibles par le jeu des règles de l'ordre spontané, c'est-à-dire les règles du marché). De ce point de vue, la France fût et reste un magnifique exemple de cette demande d'Etat, voire de son accaparement,  par des groupes qui par ailleurs n'hésitent pas à le vilipender  en déifiant le marché autorégulateur. D'une certaine façon, il est des situations où l'ordre, qu'il soit spontané ou organisé se nourrit de son contraire. Nous reviendrons ci-dessous sur cette dernière idée.


L'ordre de la mondialisation : l'inversion de la fable du pêcheur et du phare
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Dans cette vision des choses, le passage à la mondialisation financière est la nouvelle forme d'utilisation du politique à la réalisation d'objectifs privés : les règles de l'ordre organisé sont devenues trop étroites, et si l'Etat de droit était devenu un monopole à conquérir pour conquérir des avantages privés, il faut aujourd'hui casser le monopole devenu trop étroit : le marché mondial, est devenu pour certains groupes, plus avantageux que le confinement dans l'ordre organisé antérieur. C'est, par exemple, la fin du capitalisme à la française et le passage à l'internationalisation des entreprises du CAC40.


C'est probablement de cette façon qu'il faut lire, au cours des années 80, le démantèlement des espaces monétaires nationaux ,avec des marchés des changes, qui deviennent d'authentiques marchés de la marchandise monnaie, qu'il faut assurer par la finance ; avec la libre circulation du capital ; avec  la fin de toute forme de contrôle des changes. Mais la mondialisation ne peut n'être qu'une œuvre de déstructuration  des Etats. Répétons  que l'ordre organisé, qui n'est  selon la vision ultralibérale qu'un lieu où chacun est à la fois voleur et volé , est à la fois travaillé par les groupes qui veulent plus de marché libre ou réputé libre, et les groupes qui exigent le maintien, où la production de nouvelles  règles organisatrices de protection , et d'avantages de toutes nature. Il est également  tout aussi clair que des ordres organisés vont utiliser les règles de cet ordre spontané naissant à l'échelle planétaire - la mondialisation- pour ne pas jouer clairement le jeu des droits de propriété (refus de la complète libéralisation des mouvements de capitaux en Chine par exemple). C'est la raison pour laquelle, nous disions que la gestion de la mondialisation était aussi difficile que de construire un cercle carré. En effet, beaucoup d'acteurs, voire et surtout ces ordres organisés de plein exercice que sont les Etats, voudront goûter aux délices de la déréglementation (l'ordre spontané) planétaire, tout en conservant les avantages de l'ordre organisé qu'est l'Etat-nation. C'est probablement vrai du couple « Chimérique » déjà évoqué.


 Nous retrouvons du reste ici une nouvelle version de la théorie des marchés défaillants ( ordre spontané) illustrant la nécessité des biens publics (ordre organisé). Ainsi  celle de la fable- que l'on trouve dans les manuels de sciences économiques- du phare (bien public émergent) et du pêcheur pressé de rentrer au port . Parce que l'ordre spontané  est défaillant- les caractéristiques du produit empêchent de faire naître la marchandise lumière- un phare ne sera jamais construit, d'où l'irruption de l'ordre organisé pour le construire sans passer par le marché. Simplement, la problématique est ici renversée : ce sont des Etats qui sont à la place des pêcheurs pour demander non pas de l'ordre organisé (la réglementation de la mondialisation) mais pour exiger plus de marché (plus de liberté) . Et de la même façon que les pêcheurs  veulent continuer à bénéficier de l'ordre spontané, malgré l'irruption du phare en tant que bien public, des Etats nations et leurs représentants voudront  conserver leur ordre organisé tout en bénéficiant de l'ordre spontané de la mondialisation. Il est des situations où l'ordre organisé se nourrit de son contraire.

On comprend mieux pourquoi la mondialisation consistait à faire émerger un cercle carré : elle est assez bien peuplée de « free riders » qui peuvent se déclarer par ailleurs très keynésiens. On comprend aussi  pourquoi la gestion de la crise financière verra l'irruption de nouvelles réglementations : il s'agit, à tout le moins, de faire reculer ce que l'on croit être l'ordre spontané planétaire. De quoi faire en sorte que l'on puisse construire un cercle sans trop passer par le carré.


Gestion inacceptable de la crise, diront les libéraux et ultralibéraux, rejoints en cela par les tenants de certains  ordres organisés, qui se lovaient dans les délices de l'ordre spontané planétaire .Comme le pêcheur qui ,satisfait que le phare soit finalement construit , exigeait aussi  le report des charges fiscales correspondantes ,  sur des citoyens non pêcheurs .  Concrètement, un certain nombre d'Etats, parfois très keynésiens verront très mal un recul de la mondialisation libérale. Ce colossal ordre organisé qu'est la Chine, est-il prêt à revoir sérieusement son taux de change ? Ce non moins colossal ordre organisé, revêtu des habits des ordres spontanés, que sont les USA, est- il prêt à diminuer, sérieusement, ses dépenses militaires partiellement financées par la Chine ?


Retour triomphal de Keynes ou banal maintien de l'ordre public
 ?


Les libéraux croyaient voir dans la mondialisation le plein épanouissement de la liberté et suivaient en cela l'utopie hégelienne de la fin  de l'histoire chère à Fukuyama. Ils voyaient surtout la fin du politique, et de ce qu'il représentait : l'ordre organisé. Ils souffrent sans doute aujourd'hui de voir, ceux d'entre-deux  en charge de la gestion de la crise, c'est-à-dire des gouvernements, se transformer en dociles mécaniciens keynésiens. Souffrance accrue du fait que leur propre explication de la crise, ne semble guère écoutée des nouveaux mécanos de la tuyauterie keynésienne. Pour autant, qu'ils se rassurent : le grand retour de l'Etat n'est pas celui de keynes et les mécanos ne cherchent pour le moment, qu'à maintenir l'ordre public partout où c'est encore possible. Le processus de deleveraging  est loin d'être terminé et pouvait mal se terminer : l'effondrement monétaire planétaire. Par les garanties prises dans la hâte , par les recapitalisations...peut-être par les nationalisations partielles ou totales, partout dans le monde, les mécanos ont réussis , et continuent de réussir , à empêcher le retour de la barbarie. Qu'ils en soient remerciés. Il est d'ailleurs étonnant, que la littérature n'ait jusqu'ici jamais évoqué le risque de retour de la barbarie dès l'automne 2008. Les choses sont pourtant évidentes : que se passe-t-il dans un ordre spontané, donc un ordre marchand quand l'outil assurant l'échange paisible, c'est-à-dire la monnaie disparait ? L'effondrement du système bancaire signifiait, sans les mécanos, la fermeture des banques... et les émeutes et pillages résultant de l'impossibilité d'échanger. Aujourd'hui, même si le système bancaire s'effondre partout,  les guichets des  banques resteront ouverts, et au moins pour ce qui est du court ou moyen  terme ,  la vie continuera. Les libéraux  à la tâche, ceux de nombre gouvernements, ont dans la hâte veillé à l'essentiel : le maintien de l'ordre public, par le maintien - même artificiel- de la ronde des échanges. Ils ne sont pas nécessairement keynésiens et rêvent encore du passage mythique des ordres organisés aux  ordres spontanés. En cela Ils sont  fidèles à la sagesse de Montesquieu et de son doux commerce, et savent que le maintien de la ronde des échanges, est le plus sûr moyen de maintenir les hommes dans une posture relativement paisible. Le marché, lorsqu'il fonctionne bien est un bon lieu de dressage des hommes : ils y perdent une partie de la violence naturelle qui les anime.


Simplement, les libéraux à la tâche , viennent de se rendre compte que l'ordre spontané peut connaitre des défaillances et que le politique tant vilipendé car trop englué à leur goût dans le keynésianisme, était aussi le fil invisible qui pouvait maintenir l'ordre spontané.

Le retour de l'Etat n'est donc que le maintien  de l'ordre public, et la nationalisation des banques ne sera là que pour rassurer les acteurs : convertir les titres préférentiels du trésor US  chez Citigroup en actions ordinaires, ne relève pas d'un projet économique, mais de la volonté d'ajuster un simple ratio de solvabilité jugé trop  risqué car pouvant alimenter une éventuelle panique. Il ne s'agit pas de donner du sens mais de maintenir l'ordre.


L'utopie post-politique comme dépassement des ordres hayékiens.

 

La logique du maintien de l'ordre comme simple évitement d'un désordre, aboutit, dans le monde des apparences, à extirper les dimensions idéologiques des ordres hayékiens . L'ordre spontané, quoiqu'automatique, car reposant sur les ressorts du marché, et moins chargé de sens que l'ordre organisé, bénéficiait d'une base idéologique solide : la liberté, en tant que premier des droits de l'homme, est un projet qu'il faut assurer avec  cet outil essentiel qu'est  la propriété. Et seul l'individu est en charge de construire son propre projet de vie.


Il semble pourtant, que si l'on continue de vilipender le keynésianisme comme version civilisée des ordres organisés, la dimension idéologique des ordres spontanées disparait - ou se cache- désormais derrière les apparences de la rationalité. Il ne s'agit plus de dire que le marché libre est supérieur à la tyrannie administrative, il s'agit de rendre obligatoire le bon fonctionnement du marché : une injonction à rester libre en quelque sorte. Ce que Dardot et Laval appellent « l'ordo libéralisme ». L'économie politique s'était faite sciences économiques, elle se fait aujourd'hui simple injonction comportementale.


Bien sûr on veut, avec beaucoup de rigueur, maintenir ce bouclier de la liberté qu'est la propriété. En la matière, la stabilité monétaire est, et reste, fondamentale.  Bien sûr, comme nous le disions, partout dans le monde, la planche à billets quitte déjà son grenier, mais tout est entrepris pour nier le risque d'inflation. La stabilité monétaire, est le garant essentiel du respect  des contrats, et s'est historiquement annoncée comme la victoire du libéralisme sur un keynésianisme honni,un keynésianisme qui, justement,  n'a jamais respecté la rigueur des contrats. La stabilité monétaire est l'axiome de base de la grammaire libérale. Et si un jour - jour fort probable- se manifeste une nouvelle « euthanasie des rentiers », elle ne sera qu'un fort regrettable effet pervers.


Mais la stabilité monétaire, première annonce du dressage comportemental,  n'est pas encore l'ordo libéralisme. Il y aura ordo libéralisme lorsqu'on légiférera sur les conséquences, souvent constatées, du fonctionnement des marchés libres, à savoir les ententes mais surtout  les monopoles. Le monopole acquis, en respectant les droits de propriétés des acteurs , sur les marchés, n'est jamais condamné par les libéraux traditionnels qui savent que, de fait, le monopole sera toujours contesté par le marché. Et chacun sait, que beaucoup de monopoles sont aujourd'hui au cimetière. Les ordo libéraux vont plus loin, et imposent la concurrence, comme naguère l'Etat pouvait imposer son monopole public. C'est évidemment le cas de la commission européenne,  qui sous ses apparences libérale, impose la concurrence et plus encore impose de jouer au meccano, avec autant d'autorité qu'à l'époque des politiques industrielles. L'industrie de l'énergie en est un bel exemple.


Il y a ordo libéralisme, et donc obligation de respecter les lois du marché, lorsque, constatant une rationalité trop limitée, des comportements opportunistes, des contrats incomplets, des asymétries d'informations, des relations d'agences troubles etc.,  se trouve mis en place tout une série d'outils propres à faire émerger la maximisation des gains à l'échange, telle que prévue dans les manuels de théorie économique.  Dans le monde des apparences, ces outils n'ont d'autre ambition que celle de la mise en œuvre de l'efficacité comportementale : qui pourrait raisonnablement s'opposer au projet  d'aller plus loin dans la rationalité ? Et ces outils, sont évidemment des règles qui viennent s'ajouter aux libres négociations qui, elles, s'appuient en théorie sur des règles simplement prohibitives, limitatives et intangibles, celles de l'ordre spontané. Ces règles issues de la rationalité venant surplomber celles des ordres spontanés, n'ont-elles mêmes rien de spontanées. Elles ont un sens, celui d'une injonction, alors que les autres en sont dépourvues, puisqu'en théorie simple espace de liberté. Elles sous tendent par conséquent un véritable dressage des comportements, et correspondent parfois, à ce qu'on appelle le développement de la « soft law » face à la « hard law » en recul. Certaines de ces règles sont sans doute légitimes, notamment celles concernant les possibles passagers clandestins, les possibles externalités, etc. D'autres, sans doute les plus nombreuses, posent la question de la liberté : peut-on forcer les hommes à être rationnels ? Surtout si l'on envisage le niveau politique que l'on voudrait aussi changer en marché forcé. Ainsi peut-on adhérer aux thèses de l'école du « libéralisme paternaliste » qui avec Thaler et Sunstein propose de remplacer « le » politique par la politique des « nudges » ( les coups de pouce ou incitations) qui aurait l'avantage d'orienter les hommes, ces hommes parfois irrationnels, pulsionnels, animés de passions et affects divers, etc.,  vers les bonnes décisions ? L'Etat peut-il se transformer en dompteur bienveillant, sanctionnant et récompensant les bonnes décisions des citoyens ? Peut-on adhérer à  nombre de thèses qui ,bien qu'auréolées du prestige du prix Nobel  (Hurwicz, Maskin et Myerson), en viennent à repenser le fonctionnement des marchés politiques, afin que les hommes respectent davantage les lois fondamentales de l'économie ? A-t-on le droit d'interdire la politique économique soupçonnée de polluer l'efficience des marchés ? A-t-on le droit au nom de la rationalité, d'envisager des dispositifs constitutionnels, rendant impossible le vote de budgets déficitaires par des gouvernements ? A un moment où certains- très peu nombreux- veulent encadrer le marché par une constitution économique (Jorion) la majorité des adeptes de la micro économie veulent encadrer le politique par réduction du champ de sa constitutionnalité, donc de sa légitimité.


Les thèses se fondant sur une théorie plus générale des incitations, qui peuvent parfois rejoindre aujourd'hui les sciences cognitives, sont en vogue et constituent aujourd'hui un axe essentiel de la recherche économique, recherche à vocation- on l'a compris- normative. Nul besoin de préciser qu'elles sont déjà à l'Œuvre , dans la recomposition du paysage financier  d'après  le désastre de la crise :les nouvelles réglementations du G20 seront largement déduites de ce nouveau paradigme. Elles sont discutablebles, car véhiculent l'idéologie d'un espace humain post-politique. Les hommes n'auraient plus à débattre, effectuer des choix sur des modes d'organisation, ne seraient plus des sujets citoyens, etc. et seraient simplement des acteurs, dont le comportement- grâce à un bon cocktail d'incitations- s'avère prédictible. Même les gouvernements se feraient dociles sous la férule d'une constitution simplement confectionnée de « nudges ».


La gestion de la crise des années 2010 ne sera pas aisée : le keynésianisme ne fait plus recette et ses nouveaux supporters manquent de conviction. L'ordo libéralisme  peut-il prétendre à la nouvelle régulation du système, en invitant l'humanité  à se déployer dans un espace  post-politique ?

 

 

 

 

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 09:11

 

1) Le « Deleveraging » comme retour catastrophique dans la boîte.


De la même façon que la technique de la pyramide financière, et ses rendements paradisiaques, ne peut correctement fonctionner,  que si les apports de capitaux frais sont en volume continuellement supérieurs aux sorties, la hausse des prix de l'immobilier ne peut se poursuivre que si la machine à prêter et à titriser fonctionne sur des volumes rapidement croissants et... sans défauts. Que le taux de défauts augmente légèrement , par exemple parce que des ménages ne peuvent plus rembourser et toute la machinerie peut s'effondrer en entrainant un énorme « crédit Crunch ». Le risque systémique devient un événement relativement probable.


Le mécanisme du « deleveraging » ou de « crédit Crunch » fonctionne de la manière suivante :


Les actifs d'une banque sont bien sûr financés par des fonds propres mais aussi par de la dette. La banque est réputée solvable si  ses actifs permettent de rembourser les dettes, y compris les fonds propres qui ont été financés par des apporteurs de capitaux. Le poids des fonds propres se doit d'être significatif dans le total du bilan si l'on veut qu'une éventuelle perte de valeur des actifs puisse néanmoins assurer le remboursement des dettes . ce qu'on appelle « levier » est le rapport entre les actifs et les fonds propres. Plus le levier est élevé et plus le risque est grand de voir la banque être dans l'incapacité de régler ses dettes en cas de défaut d'actif, par exemple un ménage américain incapable de rembourser son crédit immobilier. Il existe bien sûr toujours un certain « taux de défaut » dans les actifs (un pourcentage de ménages américains qui cesse de rembourser) et si ce taux augmente les risques augmentent car la banque compense les pertes sur ses fonds propres. Il en résulte que le levier augmente dangereusement, augmentation vite  repérée  sur les marchés et augmentation qui sera sanctionnée par une baisse du cours des actions de la banque concernée... la méfiance pouvant entrainer une contagion mimétique. Et la contagion est - nouvelles technologies obligent -aujourd'hui ultrarapide .La banque réagit en  vendant des actifs pour rembourser une partie de ses dettes, ce qui à pour effet de rétablir le levier c'est-à-dire de le diminuer. Mais le mimétisme atteint le système bancaire dans son entier, et ce d'autant plus qu'il est de nature holistique. En effet d'autres banques vont connaitre, pour les mêmes raisons, une augmentation du taux de défauts. Toutes vont donc se libérer d'une partie des actifs, toutes vont vendre, ce qui va se traduire par un effondrement des cours ,  une dégradation de tous les bilans, mais aussi par la disparition du marché interbancaire puisque les banques ne prêtent plus. Selon la terminologie adoptée : « la liquidité a disparu ».


Ce retour dans la boîte est évidemment catastrophique puisqu'il va se traduire immédiatement sur le marché immobilier par un effondrement de la demande dans le sillage de l'effondrement du crédit. Et cet effondrement de la demande sera suivi d'un effondrement des prix du logement  d'où de nouvelles difficultés financières pour des ménages américains qui ayant du vendre à vil prix seront incapables de rembourser les banques.  La « chaotique finance » est en marche et les forces déstabilisatrices à l'œuvre. Sans frein ou blocage exogène l'implosion finale n'est qu'une question de temps . De nombreux ménages américains peu solvables se sont endettés jusqu'au début de l'année2007 sur la base de taux d'intérêts croissants alors que le bien acheté voit sa valeur décroître. Le taux de défaut ne pourra que gonfler surtout si ces ménages sont parmi les 1800000 chômeurs supplémentaires de l'année 2008. Simultanément les défauts sur les cartes de crédit (environ 7000milliards de dollars) vont augmenter. La «  chaotique finance » vient dans sa chute briser la « paisible économie » qui en retour accélère le deleveraging qui....etc.


2)L'Etat sort de sa boîte : la grenouille peut-elle se faire aussi grosse que le bœuf 
?


La crise qui s'annonce dispose théoriquement d'une puissance dévastatrice autrement plus importante que la crise de 1929. Les interconnexions étant bien plus importantes, la mondialisation bien plus prégnante, sa vitesse de développement laisse pantois tous les spécialistes. En 1929 la « chaotique finance » ne représentait qu'un poids quasi- négligeable dans le total du PIB mondial. Les instruments financiers étaient eux- même peu nombreux et peu sophistiqués et leur pouvoir de contagion éventuelle très faible. Aujourd'hui les techniques de titrisation développent une opacité totale et permettent de polluer tous les bilans avec une redoutable efficacité. Ce qui  accroit le degré de méfiance généralisée et ce y compris à l'encontre d'établissements financiers réputés sains. C'est le sens qu'il faut donner à l'expression de « salade niçoise » employée parfois dans les milieux concernés : tous les ingrédients  de la salade sont d'excellente qualité, tous sauf un... ce qui rend la salade incomestible. Au surplus la plus grande partie du monde était à l'écart de qui s'appelait à l'époque la seconde mondialisation : l'Asie n'était guère réellement concernée. Aujourd'hui elle est selon l'expression consacrée ensemble de « pays émergents » et représente  40% de l'humanité. Le salariat mondialisé s'y développe sur une base massive (environ 25 millions de nouveaux emplois salariés crées chaque année) tout au moins jusqu'à l'automne 2008 puisque l'on sait maintenant que l'Asie sera très largement confrontée à la nouvelle grande crise. Tous ces faits sont parfaitement connus et il est inutile d'insister.


Nous n'insisterons pas non plus sur les actions concrètes des Etats qui s'activent massivement depuis l'automne 2008. Ils n'ont pas fini de  s'activer et le présent texte serait rapidement obsolète s'il devait trop décrire une réalité qui bouge au quotidien. Par contre il nous faut insister sur le sens de l'action des dits Etats.


A priori ils sont tous redevenus keynésien et semblent considérer que « l'ordre spontané » ne saurait être hégémonique, ce qui devrait laisser une place à un peu «d' ordre organisé ». Ils sont conscients que la politique monétaire est devenue assez largement inefficace et que le monde est bien dans la « trappe à liquidités » chère à Keynes. Cette expression signifie qu'au fond les acteurs ne veulent plus détenir d'autres actifs que la monnaie elle-même. Cette trappe à liquidité est d'autant plus un piège d'où il est difficile de sortir, que la déflation menace. Celle-ci est un mouvement de baisse généralisée  des prix, baisse qui est durable car faisant partie des anticipations des agents. La déflation est la conséquence du « deleveraging » si celui-ci devait se transformer en brutale et violente crise systémique. La déflation est de fait une catastrophe puisque même l'économie retournerait dans sa boîte : à quoi bon échanger de la monnaie contre des marchandises aujourd'hui si je sais que ces mêmes marchandises verront leur expression monétaire se réduire demain. La déflation est un énorme frein au jeu de l'échange, lequel à la limite peut se transformer en troc puisque la monnaie devient l'ultime valeur pouvant se mettre en valeur. Effectivement, et la finance et l'économie rentrent dans leur boîte. On peut saluer les Etats dont les dirigeants ont semble-il assez vite plus ou moins compris que l'enjeu était de l'ordre de la civilisation.


« Il ne faut pas que l'économie rentre dans sa boîte », l'enjeu est prioritaire, et ce bien avant toute réflexion ou nouvelle règlementation dans la « chaotique finance ». Si la politique monétaire devient inefficace(malgré « le déversement d'argent par hélicoptère » selon la célèbre formule de Friedman )pour relancer les opérations d'échanges spontanés (les acteurs se remettent à jouer à l'économie) alors il convient de les « forcer » à jouer le jeu de l'échange en décidant unilatéralement de commander la chaine des échanges : l'Etat doit se mettre à la place des échangistes et  réanimer la « ronde des échanges ».


Mais auparavant il faut au moins garantir les échangistes contre les risques d'un jeu qu'ils ne veulent plus jouer : Il faut garantir les acteurs contre le risque systémique qui menace. Pour cela il faut garantir les dépôts bancaires, au moins à bonne hauteur, ce qui est aujourd'hui réalisé partout selon des formes adaptées à chaque Etat. Il faut aussi nationaliser, recapitaliser , mettre en place des  structures de « cantonnement » ou de « défaisance » etc. afin de nettoyer les bilans et faire en sorte que la salade niçoise ne contienne que des produits d'excellente qualité. Là aussi le travail est effectué selon des formes et des méthodes relevant de la spécificité de chaque Etat, méthodes qui évoluent parfois d'un jour à l'autre comme ce fût le cas des multiples versions du plan Paulson aux USA à l'automne 2008. Parfois on ira, comme en France, jusqu'à mettre en place des structures de surveillance des banques, structures allant jusqu'à mobiliser préfets et trésoriers payeurs généraux des départements, afin que celles-ci jouent correctement le jeu. Le résultat est que le risque systémique est pour le moment resté à l'état de simple menace.


Mais comme la « turbulente finance » fait partiellement rentrer l'économie dans sa boîte, que le nettoyage, volontaire ou non, des bilans n'est pas suffisant, que les garanties ne sont pas suffisantes, l'Etat se doit aussi de réanimer la « ronde des échanges » par des déficits budgétaires dont Keynes lui-même ne pouvait en imaginer l'ampleur : 6%, 10%, et jusqu'à 14% du PIB s'agissant de la Chine. Et ce n'est vraisemblablement qu'un début : les Etats feront tout pour éviter la catastrophe du risque systémique.


Pour autant la réussite ne peut être garantie car les Etats, malgré le poids de leur signature, sont extrêmement  faibles, beaucoup plus faibles qu'en 1929. Sans doute beaucoup plus intelligents (en 1929 les décisions prises ne feront qu'aggraver le désastre) ils sont en quelque sorte devenus la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Le bœuf est en effet le poids des institutions financières. Le total agrégé des bilans de l'ensemble financier par pays est considérable. Sans donner de chiffres, il faut comprendre qu'au bilan agrégé nous avons la plus grande partie du patrimoine des agents économiques. Ce patrimoine représente évidemment plusieurs fois le PIB de chaque pays. A l'inverse l'Etat lui-même ne dispose que d'une  portion relativement réduite du PIB (en France moins de 300milliards d'euros pour un PIB d'approximativement deux mille milliards d'euros) Le total du bilan agrégé du système financier est ainsi, partout, près de 10 fois supérieur aux disponibilités théoriques des Etats. Et il s'agit bien de disponibilités toute théoriques car en temps normal elles sont partout insuffisantes, d'où des déficits budgétaires. C'est dire que si le risque systémique devait se produire, les Etats eux -mêmes  ne survivraient pas : nous avons bien la fable de la grenouille  qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Et tant que le deleveraging n'est pas achevé (il est loin de l'être à l'heure où ces lignes sont écrites) la menace existe.


3) Pourquoi la finance est-elle sortie de sa boîte à une hauteur encore jamais enregistrée ?


Le second paragraphe du présent texte a, au fond, partiellement répondu à la question. Les keynésiens et socio-démocrates ont sans doute raison d'affirmer que les années 80 furent celles de la dérèglementation (la destruction des « fire wall » financiers) et donc celles de l'ouverture de la boîte. Mais  les ultralibéraux peuvent en retour affirmer que ce sont les injonctions fédérales américaines (l'interventionnisme étatique) qui sont responsables du drame des subprimes. C'est dire que le débat n'est toujours pas clos et si certains voient la crise comme la sanction de l'ultralibéralisme, d'autres continuent de penser que le problème n'est pas le marché qui ne saurait se tromper mais l'Etat aveugle, soumis aux groupes de pression, qui a exigé des banques des prêts immobiliers au profit de personnes notoirement insolvables.


Toutefois le débat sur les « fire wall » est très insuffisant car il néglige le fait que l'économie d'endettement aux USA s'est inscrit dans un contexte d'épargne proche de Zéro , ce qui est un phénomène relativement rare.


Les historiens de l'économie auront un jour à démêler l'écheveau des liens et de leurs causes qui vont jeter un pont entre la finance et le déséquilibre des comptes courants des USA, notamment vis-à-vis de  la Chine. Pour des raisons insuffisamment élucidées le mode de coopération entre la Chine et les USA a abouti à un mercantilisme agressif côté chinois compensé par un transfert d'épargne rendant soutenable un déficit public abyssal côté américain. Couple étrange désigné joliment « Chimérique » par notre collègue américain Niall Ferguson.


Logiquement l'excédent commercial chinois devrait se trouver éliminé par une hausse de la devise chinoise. En effet cet excédent a pour contre partie une entrée massive de dollars et donc une émission de monnaie interne susceptible d'engendrer une hausse de prix affaissant la compétitivité chinoise. Nous avons la thèse de l'équilibre automatique de la balance des paiements. Le mécanisme est simple : puisqu'une partie importante de la production chinoise se trouve hors des frontières et que le volume monétaire correspondant se trouve sur le territoire chinois, alors la base monétaire excède le stock de marchandises disponibles et donc leur expression monétaire doit s'élever. La réalité contredit le raisonnement car la base monétaire va être gelée et les dollars chinois se convertiront en volumes croissants de bons du trésor  venant financer un déficit public américain lui-même très fortement croissant. C'est comme cela qu'on a pu dire que les chinois finançaient l'intervention américaine en Irak.


Mais en contre partie l'excédent commercial croissant signifie que  les marchandises chinoises aux USA (éventuellement fabriquées à partir d'entreprises américaines implantées en Chine) concurrencent avec une efficacité croissante l'appareil productif installé sur le territoire américain. La concurrence peut ainsi accélérer le rythme des délocalisations contre lequel, ou vis-à-vis duquel  une politique de déflation salariale peut être mené. En termes simples la concurrence chinoise empêche une hausse du coût du travail américain. Les gains de productivité américains ne peuvent être facilement redistribués aux  salariés et sont plus volontiers redistribués sous forme de baisse de  prix à effet de contenir la concurrence asiatique.


Cette stagnation bien connue du pouvoir d'achat aux USA- et aussi dans nombre de pays européens pour des raison semblables- fût compensée par le développement fantastique du crédit  et ce qui ne pouvait pas être acheté avec du revenu a pu l'être sur la base d'un endettement continuellement croissant. Nous retrouvons l'idée de politique monétaire laxiste , l'intervention fédérale pour développer les subprimes, les faire disparaître des bilans pour maintenir le levier et continuer l'endettement...etc.


Il existe donc un lien entre mercantilisme agressif chinois, déflation salariale et finance qui sort de sa boîte. Bien sûr le tout aboutit à des niveaux gigantesques d'endettement puisqu'à l'endettement privé il faut ajouter l'endettement public directement financé par l'achat de bons du trésor. Pour ne prendre que la seule économie américaine le total de cet endettement représentait au moment du déclenchement de la crise 450% du PIB US, ce qui est un record historique.


Les développements précédemment menés révèlent que le retour de la finance dans sa boîte sera une opération plus complexe qu'il n'y parait. Il ne s'agira pas de se contenter- à supposer que le deleveraging en cours   puisse être maitrisé jusqu'à son terme- de mettre en place de nouvelles règlementations, de nouvelles normes comptables, un contrôle des agences de notation, de la titrisation etc. Il faudra aller beaucoup plus loin et revenir sur l'actuelle
division internationale du travail, donc la tacite mondialisation sous sa présente forme.

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 09:04

1)Soyons raisonnables et sortons de son grenier la planche à billets .


Le scénario du miracle sans lendemain.


Une partie de l'opinion notamment occidentale pense encore que le bœuf est aussi léger que la grenouille, que les garanties ne seront jamais utilisées, que les capitaux publics prêtés aux banques seront en fait un placement   paradisiaque , que les dénationalisations à venir seront juteuses, que les dépenses budgétaires massives pour relancer les échanges réels entraineront mécaniquement de nouvelles rentrées fiscales, etc. il s'agit du scénario optimiste. Son occurrence semble faible laquelle est, d'une certaine façon, une vraie chance.


Si la finance rentre dans sa boîte ,presque par enchantement, les conditions d'une nouvelle crise seront vite réunies. Des « fire walls » efficaces ne seront pas mis en place et on se contentera d'un toilettage minimum du système : normes comptables nouvelles, et agences de notation revisitées feront l'affaire. La finance pourra d'autant plus facilement sortir de sa boite que l'expérience aura montré une fois de plus que les Etats sont là pour payer les coûts sociaux des orgies financières. il s'agit de la question tant débattue des comportements opportunistes  chez les économistes. Au surplus le règlement, comme par enchantement, de la crise, aboutira à l'édification de nouveaux comportements opportunistes, cette fois dans la « paisible économie ». En effet nous constatons aujourd'hui, partout dans le monde l'allongement des files d'attentes de secteurs  économiques venant au nom de la crise demander ce qu'ils croient être un juste soutien des Etats : automobile, mécanique ,sidérurgie, banques etc.  l'acceptation dans l'urgence risque d'entrainer injustices et gaspillages de toutes sortes : pourquoi Toyota installé dans le sud des USA ne pourrait-il pas bénéficier du plan qui se prépare pour les « big three » ? Les banques tricolores qui reçoivent des fonds publics ne vont t-elles pas en profiter pour renforcer leurs positions internationales ? La prime à la casse n'aurait-elle pas pu être utilisée dans un secteur davantage porteur d'avenir ? « l'ordre spontané » qui alloue si efficacement les ressources et récompense les meilleurs serait ainsi une fois de plus pollué par les marchés  politiques : GM est une entreprise obsolète mais le coût qu'il faut normalement payer pour cette inefficacité est reporté sur la collectivité. Ce que l'on perd sur les marchés économiques peut être gagné- comme d'habitude, pourrait-on ajouter- sur les marchés politiques. Nous avions abordé ces questions essentielles lors de notre séminaire de décembre.


Au total parce rien ne changerait dans ce scénario optimiste les vrais problèmes du monde continueraient de se poser : que faire du mercantilisme chinois ? Comment régler  les déséquilibres financiers intergénérationnels ? Comment régler les problèmes d'environnement ? etc.


Le scénario  de la catastrophe prometteuse.


Beaucoup de nos collègues économistes pensent à l'inverse que si la grenouille, ou les grenouilles (les Etats sont nombreux et peuvent envisager une stratégie de coopération) réussissent à maintenir sous contrôle l'inéluctable deleveraging, le prix en sera très élevé.

La trajectoire du futur immédiat ou du moyen terme serait la suivante :


Il faut tout d'abord rappeler - et c'est très heureux - que  les grenouilles ne sont pas seules à pouvoir grossir et à pouvoir théoriquement maitriser le deleveraging. Les banques centrales commencent à jouer et vont jouer un rôle d'abord essentiel, puis... en fin de processus.... un rôle complètement décisif.


D'abord un rôle essentiel en ce sens que les banques centrales sont déjà à l'œuvre dans l'aide au nettoyage des bilans bancaires. Au-delà des politiques de taux zéro ou proches de zéro, elles achètent et vont massivement acheter les actifs douteux des banques de second rang. Le processus est simple : En contrepartie de  l'acquisition de titres qui vont figurer au bilan des banques centrales, il y a augmentation des  comptes courants des banques de second rang, comptes figurant au passif des banques centrales ( chaque banque de second rang dispose d'un compte courant à la banque centrale). Le résultat est simple : le total du bilan des banques centrales ne peut que  gonfler. Celui - toutes choses égales par ailleurs- des banques de second rang reste identique (un actif non monétaire  est remplacé par un actif monétaire théoriquement pour un même montant) . voilà pour l'aspect quantitatif.


Sur le plan qualitatif l'actif des bilans des banques de second rang est réputé meilleur et le risque d'insolvabilité s'éloigne. En revanche il y a détérioration de  la qualité de l'actif des banques centrales. Certains auteurs de la presse économique en ont conclu rapidement qu'il s'agit d'un transfert de risques pouvant mettre en situation d'insolvabilité les banques centrales. Or , il est important de rappeler ici - et nous mettons en garde les participants du séminaire-que la notion de dépôt de bilan d'une banque centrale n'a strictement aucun sens puisque cette dernière dispose d'un pouvoir exorbitant :celui de créer de la monnaie .La banque centrale est l'élément complètement granitique des systèmes financiers nationaux.

Quand, par conséquent, on voit le bilan de la FED être multiplié par 4 sur le seul mois de novembre 2008, il faut simplement en conclure qu'il y a eu création monétaire, « quantitative easing » comme disent les habitués de la FED. Cette création n'est en aucune façon catastrophique et permet d'éloigner ou de contenir le risque systémique. Cette politique fût inaugurée par la FED- et sans doute auparavant par la banque centrale du Japon , il est vrai dans un autre contexte- mais il est clair que toutes les banques centrales du monde vont connaître la même évolution. Même la BCE pourtant réputée plus stricte a vu son bilan augmenter de 55% sur l'année 2008.


Il faut aller plus loin et  le rôle des banques centrales pourrait devenir en fin de processus complètement décisif. Dans combien de temps ? Aucune réponse ne peut être apportée aujourd'hui. Le raisonnement, implacable, comme la réalité correspondante pourrait être le suivant :


 Le déversement de billets par hélicoptère, s'il peut éloigner la déflation et le risque systémique, n'aboutit très largement que dans la trappe à liquidités, sans réenclencher de façon substantielle la ronde des échanges marchands. Tout au plus- pense t-on -les déversements héliportés contiendront la déflation comme d'autres types d'aéronefs contiennent les incendies de forêt. La ronde des échanges ne reprendra sérieusement que par la force : la commande publique de travaux et autres marchandises, ce qui nous renvoie à la grenouille. Elle peut certes grossir en se fixant des déficits budgétaires sans cesse croissants, encore faut-il  que la dette souveraine, en particulier les bons du trésor à moyen terme trouvent  preneurs....


C'est ici que les ennuis vont sérieusement commencer, car toutes les grenouilles cherchant à grossir par absorption de liquidités acquises sur divers agents ne présentent pas la même qualité de signature : le trésor grec ne jouit pas de la même réputation que celui de la première puissance économique, politique, et militaire du monde. Cette inégale réputation se mesure tous les jours sur les marchés. Jusqu'en décembre 2008 le trésor américain, bénéficiant de la « fuite vers la qualité » pouvait à court terme se financer à taux zéro : il s'agit de la « rente de la confiance ». A l'inverse, à la même époque, on apprenait que le trésor français devait consentir 40 points de base supplémentaire par rapport au trésor allemand, s'il voulait se financer sans difficultés. Devenir plus gros en « mangeant » de la liquidité, pour réenclencher la ronde des échanges marchands, est d'autant plus difficile que l'on est faible et que la réputation souffre d'un déficit d'excellence. Nous avons là l'origine des « transfusions » du FMI apportés aux grenouilles trop petites, trop jeunes, ou trop faibles : prêts à l'Ukraine, la Hongrie, le Chili , etc.  Cette faiblesse de certaines est à terme  coûteuse puisque la charge de la dette est proportionnelle au taux de l'intérêt. N'oublions pas que l'on ne prête qu'aux riches.


Ce qui veut dire que les Etats, qui sont grenouilles voulant se faire plus grosses que le bœuf vont entrer dans un processus croissant  et dangereux de divergences. Et les plus faibles ne pourront pas longtemps compter sur le FMI qui, lui aussi, à l'échelle planétaire avec ses 250 milliards de dollars de disponibilités, n'est qu'une petite grenouille. Les Etats les plus faibles pourront -ils  être aidés par les plus solides qui -eux-mêmes  de plus en plus, vivront de transfusions probablement de plus en plus couteuses ? Qu'il nous soit permis d'en douter.


Le scénario le plus probable, et surtout le plus satisfaisant, devient alors celui-ci : puisque les banques centrales, malgré les déversements héliportés de liquidités, sont incapables à elles seules de réamorcer la ronde des échanges, puisque les Etats seront très vite à court de munitions malgré leur incontestable efficacité, alors il conviendra d'envisager un partage des tâches : Aux banques centrales le soin de fournir des quantités illimitées de munitions ; aux Etats-désormais bien armés-  de les utiliser et de forcer par la commande publique le réamorçage de la ronde des échanges. Concrètement cela passera par l'achat massif de bons du trésor par les banques centrales, des achats qui par leur caractère massif empêcheront la remontée des taux d'intérêt. Sans doute la nature des choses va-t-elle changer puisque l'achat de bons du trésor US par un citoyen américain ou chinois est une ponction sur une masse monétaire existante, alors que l'achat par la FED est pure création. La récession peut ne pas devenir grave dépression si les autorités monétaires partout dans le monde s'orientent vers un tel partage des tâches. Et l'enjeu est tel que ce scénario a de bonnes chances d'émerger très rapidement. La double planche à billets (déversements héliportés sur les banques d'un côté, sur les trésors de l'autre) est au moins dans un relatif court terme la seule alternative à l'irruption massive et dévastatrice d'une crise exceptionnellement grave.

 

2)Des solutions ....et des questions sans réponses.

 

Bien sûr le scénario qui vient d'être développé bouleverse les croyances les mieux établies, notamment les bienfaits de la stabilité monétaire, le dogme de l'indépendance des banques centrales, avec notamment l'interdiction pour un Etat d'exiger l'achat de bons du trésor par sa propre banque centrale. Le problème va rapidement se poser pour l'Europe qui s'est construite une banque centrale qui est de loin la plus indépendante du monde. Rappelons par exemple que l'article 101 du traité constitutif de la CE interdit à la banque centrale et aux banques centrales nationales d'accorder toutes formes de crédits aux administrations publiques nationales .


Notons que dans les faits, le pragmatisme, tout au moins le pragmatisme  américain, semble déjà se manifester et le président de la FED, en décembre 2008, n'hésite pas à déclarer qu'il compte bien utiliser des « moyens non conventionnels ». Ce pragmatisme fait à l'inverse place à beaucoup de rigueur côté BCE et le scénario retenu sera sans doute assez difficile à mettre en place. Difficulté accrue aussi en raison du fait que les stratégies de coopération entre Etats européens ne semblent pas toujours l'emporter sur des stratégies plus nationales.


Il n'empêche qu'il sera tout simplement intenable pour l'Europe de conserver des Etats nationaux dans leur statut de petite grenouille alors que partout ailleurs le double déversement héliporté sera à l'œuvre , et ce, ne serait-ce que pour des considérations de change qui verraient l'Euro s'apprécier au-delà de toute limite. Une solution devra donc  être trouvée pour que l'Europe puisse à son tour - et sans limite sortir du grenier la, planche à billets.


Le double déversement héliporté aboutira mécaniquement à une hausse massive de la masse monétaire mondiale. Lorsque les bons du trésor émis sans limites n'épongeront plus l'épargne mondiale, ce qui est encore largement le cas au moment où ces lignes sont écrites, mais deviendront de la pure création monétaire, un écart sera crée entre la masse monétaire disponible et  ses contreparties en termes de marchandises disponibles. La question est alors de déterminer le moment où la déflation, enfin éloignée, laissera la place à l'inflation.


Il est impossible de répondre à une telle question. Cette inflation est pourtant inéluctable et débutera lorsque les Etats ayant forcé le redémarrage des rondes des échanges, les premières raretés réapparaitront. Ces premières raretés se manifesteront vraisemblablement sur les matières premières et notamment le pétrole dont le faible prix actuel élimine mécaniquement les recherches et forages difficiles et donc son offre.

Il sera difficile pour les Etats de contenir l'inflation...essentiellement parce qu'elle est une partie de la solution.


Tout d'abord parce qu'elle permettra de mieux fermer la boîte dans laquelle la finance sera venue se reposer après le grand nettoyage du deleveraging. C'est que les munitions fournies par les banques centrales au « soldat Etat » seront acquises à taux très faible. En effet l'offre massive de bons du trésor se fait généralement sur la base d'enchères inversées et les banques centrales meilleures disantes  empêchent par la création monétaire de faire remonter les taux alors que l'endettement public croit dans de très importantes proportions. Comme la politique monétaire se conduira  elle-même à taux proche de zéro, cela signifie, compte tenu de l'inflation à venir, la perspective de taux d'intérêts réellement négatifs. Ce que n'aiment pas la finance et la rente en général. Rappelons-nous l'époque (les années 70) où tous les taux étaient négatifs et les emprunts immobiliers plus aisés à rembourser. Une façon de contenir la finance dans sa boîte est donc de maintenir durablement des taux négatifs.

 

L'inflation est aussi une partie de la solution en ce qu'elle mettra fin aux sempiternels débats intergénérationnels qui minent le climat social dans nombre de pays. Le taux d'endettement des Etats et des administrations publiques s'érodera vite en situation inflationniste : le stock de dettes notamment anciennes, celles accumulées depuis une trentaine d'années diminuera-toutes choses égales par ailleurs- au rythme de l'inflation. Processus que la plupart des pays ont bien connu après chacune des deux guerres mondiales. L'ardoise intergénérationnelle s'effacera et on ne pourra plus dire que les vivants d'aujourd'hui vivent sur le dos des citoyens à naître.


L'inflation est enfin  une partie de la solution car elle amènera  immanquablement la question des nouveaux taux de change. Sa version américaine sera lourde de conséquences et il est clair qu'elle entrainera via une chute importante, et sans doute même considérable, du billet vert,  une économie moins extra vertie. Le couple étrange, le ou la « Chimérique » devra nécessairement redéfinir les modalités d'une coopération qui était insoutenable. Sans évidemment prédire ce qu'il en sera, il est clair qu'une dé mondialisation,  au moins limitée, se déroule déjà sous nos yeux. Il est en particulier vraisemblable que la crise risque de contrarier durablement le mercantilisme agressif chinois , économie continent qui devra elle aussi envisager un avenir moins extraverti  à peine d'insoutenabilité .


Alors, la grande crise ? « Ruse de la raison » ? Nouvelle version de la « main invisible » ? C'est trop vite dit.


Tout d'abord les grands dérangements monétaires vont affecter la devenue vieille organisation de la société : victoire des plus jeunes sur les plus vieux car délestés de la rente de la dette ; meilleure allocation du talent et du travail avec le retour de la « valeur ajoutée » au détriment de la « production de valeur » ; retour des projets et de l'avenir contre le culte du rendement trimestriel voire  hebdomadaire.


Ces bouleversements restent éminemment positifs. Ils ne disposent toutefois pas de la marque de l'évidence et laisseront beaucoup de questions. Le combat idéologique des anti keynésiens  est encore vigoureux, la baisse attendue des niveaux de vie- notamment aux USA- ne sera sans doute pas simplement passagère ; les modifications considérables des taux de change pourront être catastrophiques pour certains ; les fonds de pension sont abondamment peuplés d'acteurs qui n'accepteront pas facilement la disparition relative de la rente ; le redémarrage forcé de la ronde des échanges se fera sans les subtilités irremplaçables  « des ordres spontanés », d'où de probables gaspillages et allocations non efficientes de ressources ; y aura-t-il une véritable fin de la déflation salariale ? ; la disparition de la rente permettra t'elle un nouveau partage de la valeur ajoutée ? ; un nouveau rapport de forces dans les entreprises et donc de nouvelles formes institutionnelles ? etc.
 

Au-delà, au niveau européen devra être solutionnée une question majeure : quel avenir pour l'euro ?
 

On a trop vite dit dans le bruit et la fureur de la crise que l'euro constituait un solide abri revendiqué notamment par les petites grenouilles noyées : Islande, Hongrie, etc. C'est que le processus d'euro divergence , processus qui a commencé dès l'installation de la monnaie unique, continue de tarauder la construction. Les différentiels de compétitivité et d'inflation entre les pays de la zone se sont accumulés déjà depuis de longues années  et la crise va jeter de l'huile sur un feu qui risque de ne plus être maitrisable. Déjà « les courbes de taux » divergent de façon inquiétante, et nous disions que l'Etat français est victime d'un « spread » négatif. Les choses sont bien sûr plus redoutables et plus redoutées, pour l'Italie, pour le Portugal, pour l'Espagne, pour la Grèce . L'inflation qui démarrera à la fin du deleveraging sera inégalement vigoureuse entre les différents pays de la zone. Nul doute qu'elle sera plus faible en Allemagne, pays qui à lui seul assure l'essentiel des exportations européennes, tandis que d'autres connaissent des déficits commerciaux abyssaux. S'agissant du couple franco-allemand comment sérieusement penser que l'écart des soldes commerciaux ( approximativement excédent de prés de 200 milliards d'euros pour l'Allemagne, et déficit de 70 milliards d'euros pour la France)ne va pas s'accroître avec l'issue inflationniste de la crise ?
 

Cette issue va correspondre à un choc asymétrique aggravant « l'eurodivergence ». Dans les années 30 la dévaluation était une arme de guerre. Devenue impossible dans la zone euro le débat portera au cours des prochaines années sur le dilemme suivant : Il est certes peu pensable d'abandonner l'Euro, mais il est aussi impensable de laisser une situation qui aboutira à l'étranglement  de la plupart des pays de la zone sud de l'euro. A l'issue de la crise , on ne pourra ni abandonner l'euro , ni vivre avec lui. Que faire ?

 

 

 

                     Jean claude Werrebrouck le 21 décembre 2008

 

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