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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 23:00

couverture du livre

Livre en vente dans toutes les librairies

 

Dans "Spécificité des crises de l'entrepreneuriat politique"  nous insistions sur la relative difficulté à ce qu'un conflit débouche sur une scission, les barrières à l'entrée/sortie étant au moins aussi élevées que celles constatées sur les marchés économiques. Dans "Le monde tel qu'il est" nous avons montré que les entrepreneurs politiques, dans le stade démocratique de l'aventure étatique, négociaient leur prise de contrôle de l'universel, en partageant la capture de la réglementation parmi d'autres groupes. Dans ce contexte, un projet politique ou un programme politique est un cocktail de mesures destinées à emporter le consentement de l'électeur médian. Les groupes capteurs de la réglementation étaient, dans notre article : d'abord les entrepreneurs économiques,  mais aussi les citoyens, les salariés, les consommateurs, et  les épargnants. Les groupes en question pouvant être dissociés ou à l'inverse confondus, pouvant aussi connaitre des intérêts convergents ou divergents, pouvant enfin connaitre des intérêts congruents ou contradictoires. Il appartient aux grandes entreprises politiques d'effectuer la synthèse programmatique de cette complexité dans le but d'accéder ou de se reconduire au pouvoir.

 

Aisance des synthèses programmatiques dans la conjonction du fordisme et de l'Etat-Nation .

 

Le régime fordien de croissance donne lieu à des synthèses programmatiques relativement aisées en raison d'une certaine congruence des intérêts des divers acteurs.     L'acceptation du salariat est d'autant plus facile que la redistribution est réelle et réellement nourrie par de réels gains de productivité. Le partage des gains est aussi l'intérêt des entrepreneurs économiques dont l'offre rapidement croissante de marchandises se doit de disposer de débouchés croissants et réguliers. Une régularité toute promise par les entrepreneurs politiques qui construisent un Etat-providence porteur de social-clientélisme et donc de bulletins de vote. Salariés et consommateurs ne connaissent pas d'intérêts opposés dans un monde largement constitué d'un "dedans" protecteur, bien séparé d'un "dehors" :  séparation garantie par les entrepreneurs politiques qui protégent la Nation. Le dedans est lui-même relativement douillet : puisque protégé, il limite sérieusement les risques de prédation offerts par une possible exacerbation de la concurrence. Parce que la concurrence est ainsi contenue, les moins performants du jeu économique ne sont pas exclus : l'éventuelle sous-efficience se paye de moins de richesse mais non d'exclusion radicale. Les seuls relativement exclus sont ainsi les épargnants victimes de la répression financière qui caractérise aussi le régime fordien: la fameuse "euthanasie" des rentiers chère à Keynes. 

 Lorsque maintenant la chute durable des gains de productivité se fait sentir, et que les entrepreneurs économiques achétent sur les marchés politiques la grande vague de l'ouverture des marchés des biens réels ( vague suivie de celle qui lui est indissolublement complémentaire c'est à dire la fin de la souveraineté monétaire, laquelle passe par la désintermédiation, la déréglementation, et le décloisonnement) le compromis politique ne peut que très progressivement changer.

 

La difficile synthèse programmatique en mondialisation 

 

Le salaire qui était simultanément "coût" et "débouché" dans un monde où l'économie se représentait comme circuit, n'est plus qu'un coût à minimiser. Le consommateur qui peut accéder sans limite aux marchandises mondiales ne voit plus son intérêt soudé à celui  du salarié. L'épargnant cesse d'être la victime de la répression financière et reprend le pouvoir dans les entreprises à financement désintermédié. La finance jusqu'ici réprimée, se libère et ne voit plus son profit assis sur l'investissement de long terme mais sur la simple spéculation.

 La concurrence exarcerbée par l'ouverture sans limite, d'abord du marché des biens réels, puis sur l'ouverture elle- même sans limite du compte de capital, segmente les producteurs entre ceux qui sont suffisamment armés pour résister à la concurrence et ceux qui le sont moins. Alors que l'employabilité était un mot vide de sens dans un fordisme qui intégrait les plus démunis, elle devient progressivement le mot à la mode. Avec le souci , comme l'énonce la langue bureaucratique, de s'intéresser aux "personnes les plus éloignées de l'emploi".

Cette non-employabilité est le fruit du changement de paradigme, qui fait que la mondialisation dérégulée, ne peut plus assurer un équilibre entre offre globale et demande globale. Au temps du fordisme, il appartenait aussi aux grandes entreprises politiques de veiller à ce que le salaire soit autant "coût" que "débouché", ce qui correspondait aussi à leur propre intérêt en ce qu'elles bénéficiaient des retombées électorales de la construction de l'Etat-providence, lui même devenant une sorte d'assurances de débouchés pour les entrepreneurs économiques. Ce modêle disparait avec la mondialisation dérégulée et il ne peut plus exister d'acteurs qui, en surplomb du jeu économique, veille à la redistribution des gains de productivité à l'échelle planétaire.

Parce que le salaire n'est plus qu'un coût à comprimer, ce que confirme encore le  "Rapport mondial sur les salaires 2012/2013" de l'Organisation Internationale du Travail, les gains de productivité ne sont plus redistribuables, et il en résulte une :    

      tendance générale à la surproduction à l'échelle planétaire.

 

 D'où le caractère devenu sauvage de la concurrence : il n'y a pas de place pour tous au "grand banquet de l'écoulement de la marchandise" et donc de sa vente profitable, et ce malgré les énormes dépenses au titre de cet écoulement, dont la publicité et ces nouveaux métiers dits du "marketing" dont le fordisme se passait aisément. Parce que la mondialisation dérégulée est un régime de crise permanente de surproduction, on comprend mieux que les pays du centre qui ont abandonné  le fordisme classique seront davantage touchés par les questions d'employabilité.

Les grandes entreprises politiques chargées d'exprimer le nouvel universel ne peuvent que payer le prix de cette énorme dislocation.

 

Le prix politique de la grande crise  en France

 

Les fordismes de bas ou de moyenne gamme qui corrélativement utilisaient - massivement- des travailleurs immigrés seront plus touchés que d'autres par les questions d'employabilité. Ils sont en bout de table du grand banquet  de la vente profitable des marchandises: leur compétitivité est trop réduite. C'est notamment le cas de la France, dont les entrepreneurs politiques, aussi en raison des spécificités françaises de l'aventure étatique, avaient, après la seconde guerre mondiale, construit un Etat-providence particulièrment solide. La capture de l'Etat par les groupes les plus mondialistes (ce qu'on a appellé la "modernisation" tous azimuts, y compris financière dans les années 80 et 90), va y développer une masse "d'inutiles au monde" (chômage) plus élevée que dans les fordismes haut de gamme (Allemagne, USA, etc.). Les travailleurs immigrés, souvent issus de l'ex-empire, et souvent non qualifiés, seront les premières victimes sélectionnées par la "bienheureuse mondialisation". Avec le temps, ces groupes de chômeurs, dont la réalité culturelle est différente, connaissent un véritable enkystement spatial et identitaire, fort éloigné de cet individualisme républicain, encore vendu par les entreprises politiques dominantes. Et simultanément, cet enkystement est conforté par la puissante efficacité de l'Etat-providence , puissante efficacité qui, il est vrai, s'opère  aussi par la magie du crédit.

D'où, à la surface des choses, une possible et tellement évidente conclusion: La France n'a plus les moyens de son Etat-providence ( simplement exprimé: n'est plus assez "riche") et devient fautive en pérennisant ce qui serait un assistanat aux effets contre-productifs et surtout responsable d'une dette qui ne cesse de s'accroître. Cette conclusion très largement répandue et amplifiée par la grande inculture des faiseurs d'opinion, entraine l'instabilité croissante des grandes entreprises politiques traditionnelles. De quoi développer une "contagion des sentiments" débouchant sur l'émergence de boucs émissaires au sens girardien du terme. 

La gauche, traditionnellement internationaliste et sociale démocrate, n'est plus en état de construire un programme ou un projet. Toujours interventionniste, il lui faudrait vendre un produit allant dans un sens radicalement opposé à ses croyances mondialistes. D'où une fracture possible en son sein, entre l'idéologie mondialiste porteuse des nouvelles libertés exigées par un individualisme radical, et le retour sur l'Etat-nation, seul susceptible de garantir l'acquis des 30 glorieuses, à savoir la relative moyennisation de la société, et  son sous -produit qu'est l'intégration de ceux qui s'éloignent du projet républicain. Plus clairement : ceux qui en raison des nouvelles règles du jeu se trouvent  dans l'enkystement spatial et identitaire déjà évoqué.

La droite, est nécésairement travaillée par la même grande contradiction, entre le libéralisme mondialisé exigé par une élite en quête de nouveaux horizons, et la recherche d'une identité nationale, exigée par ceux qui, victimes de cette même mondialisation, ont trouvé des boucs-émissaires dans l'immigration. Fracture semblable ou symétrique, évidemment renforcée par la dramatique présence d'une monnaie unique, qui interdit le retour à l'Etat-Nation et ne permet pas l'adoucissement de la mondialisation par le biais de possibles  variations du taux de change.

Globalement, les produits offerts par les grandes entreprises politiques connaissent un problème fondamental de cohérence, problème qui va de plus en plus abaisser les barrières à l'entrée au profit  d'entrepreneurs politiques d'un type nouveau. Le déficit de cohérence ne peut qu'affaiblir la force idéologique des entreprises politiques, un affaiblissement qui ne peut que se traduire par un affaissement des barrières à l'entrée, voire un effondrement, et donc l'irruption sur le marché d'entreprises politiques nouvelles rétablissant des cohérences programmatiques en assurant clairement les fractures, et en proposant des recompositions. Décompositions/recompositions, au demeurant peu aisées, en raison de l'émiettement et de la multiplication des groupes capteurs de la réglementation -ce qu'on appelle les lobbies- qui eux- mêmes effacent parfois avec radicalité les croyances vertueuses en la démocratie.

 Au delà,  les conflits entre entrepreneurs politiques franchisés, ne peuvent que se développer, certains pouvant  sortir de contrats de franchise  possiblement démonétisés, tandis que d'autres tenteront à l'intérieur des entreprises politiques existantes de lancer de nouveaux produits afin de moderniser l'offre. Et, bien évidemment, la concurrence aura pour théâtre naturel, l'adaptation politique et institutionnelle à la réalité d'un pays meurtri par la grande crise.

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 23:00

couverture du livre

 Le livre est en vente dans toutes les librairies

 

 

Les "Echos" en date du 23 novembre nous apprend que le gouvernement aurait l'intention de mettre à contribution les banques dans  le cadre de son pacte pour la compétitivité. L'idée serait de hâter sa mise en oeuvre en contournant les délais du crédit d'impôt par le biais d'un préfinancement bancaire. Ce préfinancement, d'abord imaginé par le biais d'Oséo, serait ainsi complété par un appel direct aux banques, appel assorti d'une demande de modération de taux compensé par une garantie publique.

De quoi satisaire nombre d'acteurs du jeu économique en renforçant la "machine à faire de la dette"

L'appel aux banques pour préfinancer le crédit d'impôt permet  à l'Etat d'accélérer la mise en oeuvre de son pacte de compétitivité sans lui même le financer. Il pouvait  accélerer les choses en acceptant un déficit plus élevé et en préfinançant lui même le crédit d'impôt. Il semble préférer être substitué par les banques, préférence qui connait évidemment un prix en termes d'allocations des ressources: celui de la différence de taux entre des obligations publiques à court terme (moins de 2% aujourd'hui) et celui qui correspondra aux prêts bancaires au titre du préfinancement du crédit d'impôt. (on évoque une plage allant de 3 à 4%) .Cette substitution avantage l'Etat et se trouve être un cadeau aux banques, cadeau payé par les entreprises qui constateront un avantage moins important que celui légitimement anticipé.

On peut s'étonner que le pacte de compétitivité retenu par les entrepreneurs politiques au pouvoir en France renforce son aspect "usine à gaz" dès lors qu'il faut concrètement agir. De fait, il résulte de choix et contraintes bien antérieures dont tout naturellement l'importance du déficit public et ses modalités de financement, dans le cadre d'une indépendance de la BCE et de celui de l'interdit de la création monétaire par les Etats. Cette péripétie ne renforcera pas non plus l'efficacité d'un pacte de compétitivité d'essence non coopérative   . Les événements des dernières semaines concernant les vastes redéploiements de l'industrie automobile à l'intérieur de la zone euro sont là pour nous montrer que les pactes de compétitivité espagnol appellent d'autres pactes en Belgique ou en France qui en cumulant leurs effets entrainent l'ensemble de la zone vers l'abîme. L'échec maintenant assuré de ces pactes "usines à gaz non coopératives" va t'il déboucher sur les questions essentielles de la mondialisation et de l'euro?

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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 12:21

 couverture du livre

Mon livre est dans toutes les librairies

 

Le présent texte tente d’analyser les conséquences des chocs de compétitivité que nombre de gouvernements européens - en particulier ceux des pays du sud - tentent de mettre en place aux fins d’un rééquilibrage des soldes extérieurs et en conséquence une amélioration de l’emploi.

Les chocs proposés sont des dévaluations internes résultant d’un impossible ajustement des taux de change en monnaie unique. Ces dévaluations internes reposent toutes sur une diminution globale du coût du travail, diminution utilisant des supports variés et souvent indirects : augmentation du temps de travail, baisse des charges sociales, prélèvements fiscaux, diminution des prestations sociales, etc. Notons au passage que lors de la crise de 1929, les entrepreneurs politiques des nations  de l’époque disposaient de l’arme du taux de change, armes qu’ils ont utilisées sans ménagement, dans un jeu évidement non coopératif, pour exporter leur propre chômage. L’histoire a révélé  que le résultat de cette politique fût collectivement ruineux.

Pour présenter la  problématique du choc de compétitivité nous utiliserons l’exemple d’un pays, l’Espagne dans ses rapports avec l’Allemagne.

Supposons une baisse des rémunérations (avec l’hypothése que cette baisse se traduise mécaniquement par une diminution des prix) en Espagne, et examinons les conséquences attendues dans les deux pays.

 

Du point de vue de l’Allemagne quelles sont les conséquences prévisibles?

Les revenus distribués diminuent en raison d’une moindre exportation vers l’Espagne. Le volume concerné dépendra de l’élasticité/revenu de la demande d’importations espagnole.

Par contre du pouvoir d’achat se trouve libéré du fait de la baisse de prix des marchandises espagnoles importées. Ce pouvoir d’achat libéré est pourtant amputé par la plus grande compétitivité espagnole, laquelle entraine de plus grandes importations se substituant aux productions allemandes. Les volumes concernés dépendent évidemment de la valeur des élasticités/prix.

Cette perte de revenu pour l’Allemagne est donc égale aux importations supplémentaires en provenance d’Espagne, perte compensée par l’effet revenu procuré par la baisse de prix des marchandises espagnoles qui se sont substituées aux marchandises allemandes. Et perte également compensées par l’effet revenu résultant d’une baisse de prix des marchandises espagnoles jusqu’ici traditionnellement importées. Comme on le sait il s’agit là d’un effet important de la mondialisation se substituant aux vieux gains de productivité des 30 glorieuses.

Le gain résultant de la différence de prix est à comparer aux pertes résultants des importations supplémentaires. Comptablement la compensation est d’autant plus importante que la baisse de prix et donc le choc de compétitivité espagnol est élevé. Elle est aussi d’autant plus forte, que le poids des importations allemandes de marchandise espagnoles, est élevé dans le total du PIB allemand. En effet, dans une telle situation, la baisse de prix provoque un effet revenu important en Allemagne.

Concrètement, cette situation n’est pas empiriquement vérifiée, et le poids des importations de produits espagnols est extrêmement faible. Par ailleurs, l’effet revenu par baisse de prix est contrarié par un effet revenu négatif engendré par la hausse des importations.

Au total il est difficile de conclure à un effet positif sur les revenus allemands par le canal des importations. Comme de façon plus évidente, il y a baisse de revenus distribués en raison d’une chute des exportations, le bilan du choc de compétitivité de l’Espagne est mécaniquement négatif pour l’Allemagne.

Qu’en est-il de l’Espagne ?

La demande globale, et donc le revenu global, est affecté par le choc de compétitivité, lequel a pour  effet de diminuer l’absorption interne : la demande nationale, qu’il s’agisse de biens de consommation ou de biens d’investissements, est réorientée vers une demande étrangère plus élevée. L’existence et l’importance d’un solde extérieur amélioré dépend encore une fois des élasticités.

Une façon simple de voir les choses, est de se dire que le jeu – à priori non coopératif - serait à somme nulle, et si l’Allemagne perd, l’Espagne gagne pour une même montant. Un tel raisonnement, suppose en fait que le niveau mondial de la demande et des revenus correspondants (dans notre exemple le monde est constitué de la somme des PIB  Allemand et  Espagnol) reste inchangé, malgré le choc de compétitivité espagnol. Il en découle mécaniquement que du point de vue de l’Espagne l’amélioration du solde extérieur est supérieur à la diminution de la demande interne. La différence représentant la diminution de revenus allemands.

Dans ce cas, il y a bien amélioration de la situation espagnole au détriment de celle de l’Allemagne.

Le bilan global du choc de compétitivité est donc douteux et se trouve aussi contestable que les forts douloureuses dévaluations des années 30.

Mais le doute sur les chocs de compétitivité se trouve renforcé par le fait qu’ils se mènent dans un cadre plus général de politiques d’austérité visant la réduction des déficits budgétaires .

S’agissant de l’Espagne par exemple, il y a bien une politique de compétitivité ( blocage des salaires avec possibilité de les fixer à un niveau inférieur à ceux fixés par les conventions collectives, réduction des indemnités de licenciement, augmentation de la durée d’essai, etc.), avec une amélioration déjà constatée de son solde extérieur, au détriment des autres pays, dont la France (La balance courante en % du PIB passe de -4,6 à -3,5 entre 2010 et 2011 pour l’Espagne, et -1,7 à -2 entre les mêmes dates pour la France) ; mais cette politique se trouve étroitement mêlée à une politique d’austérité visant le déficit budgétaire ( 62 milliards d’euros de réduction de dépenses pour la seule année 2012). L’examen des mesures prises, révèle qu’il est d’ailleurs difficile de séparer les mesures relevant du choc de compétitivité, de celles prises dans le cadre de la réduction des déficits. Et ce pour une raison très simple qui nous renvoie à la notion de déficits "jumeaux".

Il est donc difficile d’évoquer les chocs de compétitivité sans le complément de l’austérité. Or ce complément développe des effets négatifs en raison de la remontée des multiplicateurs budgétaires déjà évoqués par Patrick Artus et récemment repris par le FMI. Selon ce dernier, le multiplicateur budgétaire négatif serait passé de 0,5 avant le déclenchement de la crise à des valeurs comprises entre 0,9 et 1,7 (1,25 selon Artus). En termes simples, cela signifie que toute diminution de déficit développe des vagues de diminutions de revenus, qui se propagent dans l’ensemble de l’économie, et viennent affecter le montant global de richesses produites (le PIB). Les valeurs du multiplicateur révélées par le FMI s’étalent sur une vaste plage  en raison des spécificités nationales et des choix en termes de réduction des déficits. Par exemple, on sait que- à court terme il est vrai- le choix de la hausse de  l’impôt, et surtout sa progressivité, est moins dépressive que celui de la diminution des dépenses publique. La raison en est que les dépenses publiques sont plus immédiates et touchent des ménages dont la propension à consommer est plus élevée. Au-delà de ses considérations techniques, il faut se rendre compte que lorsque le multiplicateur n’était que de 0,5, une diminution de déficit de 1% de PIB se traduisait par un recul de croissance de 0,5% de PIB. Aujourd’hui, la même réduction de déficit, se traduirait par un recul de 1,7% (pour les multiplicateurs les plus élevés). Cela signifie que contrairement aux attentes, en raison de l’effet dépressif de la réduction du déficit, les recettes fiscales diminuent alors que les dépenses publiques augmentent. C’est précisément la situation aujourd’hui constatée en Espagne ou mieux encore en Grèce.

Cela signifie  que l’austérité est devenue radicalement incompatible avec la compétitivité. Cela n’était pas le cas avant la crise, d’où les réussites du Canada, de la Nouvelle Zélande mais surtout de l’Allemagne du début des années 2000... Ce qu’on appelle aujourd’hui choc de compétitivité dans les pays de la zone euro, n’est pas une démarche propre à surmonter la grande crise des années 2010.

Il convient dès lors de s’interroger, sur l’enthousiasme unanime des défenseurs des réformes dites structurelles - toutes militent pour un abaissement du coût du travail -  enthousiasme qui cache mal la volonté de maintenir – quelles qu’en soient les conséquences -un libre échange devenu le protectionnisme des gagnants de la mondialisation.

 

 

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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 06:58

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29 août 2012 3 29 /08 /août /2012 09:14

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                                                                Résumé

Les mines de métaux précieux exploitées par des esclaves dans l’antiquité furent probablement les premières banques centrales. A l’époque, le mot indépendance, si jalousement défendu aujourd’hui par la Banque Centrale Européenne,  n’avait guère de  sens. C’est que cette institution, qui n’avait pas de nom, était comme les sujets de l’époque : infiniment endettée envers le prince. Dans son déploiement historique, l’aventure étatique, en se consolidant, par partage des outils de la contrainte publique, entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs économiques, devait faire naitre la fin du monopole public de la dette : le prince n’est plus seulement créancier, et peut aussi être endetté. Plus tard, ce partage progressif des outils de la contrainte publique, allait engendrer les banques centrales modernes. D’où la nature profonde de ces dernières : objet balloté entre pouvoir politique et pouvoir financier.

L’histoire de la Banque de France, est de ce point de vue fort éclairant, et débouche sur l’idée de 2 grands modes possibles de gestion de la dette publique : le mode hiérarchique, et le mode marché. Le premier correspond à la soumission de la banque centrale qui abonde le compte du Trésor sur simple demande de ce dernier. Le second correspond à l’indépendance de la banque centrale et à un Trésor s’endettant auprès du système bancaire.

 Au-delà de ces deux modes  qui inscrivent dans la réalité,  un certain rapport de forces, se cache aussi un ensemble de croyances et d’interrogations : la monnaie, pourtant création humaine, est-elle simple convention toujours renégociable, ou objet qui dépasse les volontés humaines ?

La grande crise des années 2010 s’est annoncée comme crise de la finance. Elle n’est pourtant que le  point d’aboutissement, de disfonctionnements qui nous viennent de beaucoup plus loin, et qui se situent dans l’économie réelle : la crise du Fordisme. Et ce sont les exigences d’un redéploiement fordien, qui ont entrainé la modification des rapports de forces, et l’éloignement des banques centrales vis-à-vis de leurs Etats : le mode marché de la dette publique, s’est ainsi imposé partout dans le monde.

Alors que la soumission des banques centrales au pouvoir politique, exprimait aussi, en raison de ses conséquences sur la gestion de la monnaie, un certain « état du monde », leur indépendance acquise à la fin du vingtième siècle, en exprime un autre. Un autre « état du monde » qui est  d’abord le rétablissement de la rente, une rente que l’on croyait disparue à l’issue de la première guerre mondiale.

Mon livre sera disponible dans toutes les librairies le 12 octobre. Il est évidemment d'une grande actualité puisque d'ici là, la BCE aura pris des décisions qui vont marquer une petite modification du rapport de forces entre pouvoir politique et pouvoir financier. Cela ne signifiera pas la fin du mode marché de la dette publique ni bien sûr celle de la rente. Il faudra attendre des évènements beaucoup plus considérables, par exemple la perte du contrôle du présent effondrement financier planétaire, ou des mouvements sociaux devenus eux mêmes non maîtrisables, pour changer  réellement les règles du jeu- et pas seulement celles entre pouvoir politique et pouvoir financier- et ainsi sortir de la grande crise des années 2010. Mais de ceci nous aurons l'occasion de reparler sur le blog.

 

 

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 09:22

 

L’article publié le 29 février dernier sur ce blog : « Une crise qui nous vient de si loin » présentait la mondialisation comme remède plus ou moins efficace aux disfonctionnements croissants du Fordisme  dans les anciens pays capitalistes. Régime d’accumulation reposant sur une production industrielle de masse, la chute continue des gains de productivité tout au long des années 60 et 70 a pu être compensée par ce qui pouvait apparaitre comme une bulle d’oxygène apportée par la mondialisation. Outre l’épuisement possible d’une grappe technologique, la chute des gains de productivité provenait essentiellement de nouvelles exigences au niveau des débouchés, à savoir une consommation croissante de services : éducation santé, voire logement, dont les modes de production ne passent pas aisément  par des gains de productivité permanents et massifs. Parce que, disions- nous, la mondialisation était plus facile que le passage à une robotisation source de nouveaux gains de productivité, voire le passage au fordisme de branches d’activités jusqu’ici rebelles à la production de masse, la voie de l’ouverture à l’international fût préférée partout dans l’ancien monde industrialisé. Ouverture qui s’est matérialisée par un développement 2 fois  plus rapide du commerce international que celui du commerce national tout au long des années 80, 90 et 2000.

Les débuts de l’ouverture à l’international ne furent pas tout de suite la mise en concurrence des Etats- Providence et leur contestation, sous la forme de la mise à l’index de ceux que, plus tard, on appellera des  « assistés ». Pendant de longues années, la baisse de la valeur de la force de travail - qui était de moins en moins assurée par la production/ consommation d’objets fordiens dont la baisse de valeur était elle-même de moins en moins assurée par des gains de productivité trop réduits - fût obtenue par l’importation massive de biens de consommation produits par une périphérie ne connaissant point d’Etat-Providence. C’est que l’explosion du commerce international était moins celui existant entre Etats Fordiens qu’entre centre et périphérie : elle prenait en tout premier lieu la forme de délocalisations de productions, assurées dans de meilleures conditions de coût, dans ce qui allait devenir les pays émergents.

Mondialisation et coût de la force de travail.

En termes simples, si le coût des biens consommés de façon croissante (éducation,  santé , logement, etc. ) ne peut baisser, celui des biens consommés dans les domaines traditionnels du fordisme (vêtements, chaussures, alimentation, etc.) peut continuer à s’effondrer grâce aux délocalisations. A cet égard, rappelons les slogans publicitaires de la Grande Distribution , agent essentiel de la mondialisation, qui s’auto référencait dans les années 70/80, « agent de lutte contre l’inflation » : la Grande Distribution se donnait pour mission de « créer » du pouvoir d’achat. Mission qui devrait s’achever avec le risque d’une démondialisation aujourd’hui.

Si donc, les biens que l’on peut appeler « biens- salaires » (ceux achetés par les salariés en général) ne voient plus leur valeur baisser en raison de la crise des fordismes nationaux, la mondialisation, celle qui commence par des délocalisations, peut renouer avec cette baisse de valeur et ce, même si les productions délocalisées restent peu efficaces, les anciens gains de productivité étant seulement remplacés par les salaires dérisoires de la périphérie.

Et tout ceci peut se vérifier, non pas dans les budgets familiaux qui ne disent pas l’essentiel, mais dans un document que l’on peut reconstituer: celui de l’affectation en termes de dépenses, du coût total de la reproduction de la force de travail. Les dépenses non délocalisables - santé, éducation ,  logement - ne font qu’augmenter, et celles, délocalisables et de plus en plus délocalisées - alimentation, habillement, etc. - ne font que baisser. Un tel document n’est certes pas facile à construire, mais l’on dispose de chiffres globaux qu’il faudrait traduire. On sait par exemple, que s’agissant de la France, les dépenses de santé progressent plus rapidement que le taux de croissance, et donc de celui des revenus salariaux, et qu’il en est de même des dépenses de logement. A l’inverse, les dépenses de nourriture et de vêtements  pèsent de moins en moins dans les budgets familiaux.

La mondialisation creuse les déséquilibres extérieurs

Le fordisme traditionnel s’intéressait à l’extérieur, davantage du point de vue des devises qu’il pouvait générer que du point de vue des exportations. Ce que l’on appelait « contrainte extérieure » était au fond une « règle d’or » d’équilibre extérieur qui, plus tard,  intéressera moins dans la mondialisation et se transformera  en « règle d’or » d’équilibre  des budgets publics avec son avènement. Curieuse mutation : si naguère on parlait beaucoup de la contrainte extérieure et peu de la contrainte budgétaire, la première est aujourd’hui largement oubliée au profit de la seconde. 

Si, au-delà, la monnaie des vieux pays fordiens est monnaie de réserve incontestée (Dollar), ou monnaie de réserve espérée ( Euro), la contrainte extérieure perd tout sens et la prolongation artificielle du fordisme par la consommation des forces de travail de la périphérie (mondialisation) peut devenir une véritable drogue : il n’y a plus guère de limite à la désindustrialisation. Même la Grèce qui ne pouvait connaitre qu’un fordisme très embryonnaire pourra se désindustrialiser. La magie de l’euro tuera la quasi-totalité de son industrie textile et autorisera l’abandon de tout contrôle de la balance externe au profit d’un déficit sans limite. Avec, évidemment, l’évaporation des emplois correspondants, mal compensée par ceux créés pour assurer la logistique et la commercialisation du fantastique flux de marchandises importées et achetées avec – vu de la Grèce – le prodigieux  pouvoir d’achat autorisé par  l’euro.

Ce fordisme prolongé par d’autres moyens, assure en contrepartie l’industrialisation d’une partie de la périphérie, le symbole de cette dernière étant la Chine. A l’extravertion nouvelle de l’Occident va correspondre un développement extraverti de ce qui allait devenir les pays émergents, le vecteur de cette double extravertion, au-delà des autoroutes de la finance – souvent analysées sur ce blog -  qu’il fallait construire, étant plus particulièrement la Grande Distribution. C’est ainsi qu’avant la crise, le distributeur Wal Mart pourra, à lui seul, abaisser le coût de la reproduction de la force de travail américaine en important ce qui correspondait à 10% du total des exportations chinoises de l’époque.

Les déséquilibres extérieurs deviennent ainsi le sous-produit obligatoire du fordisme revisité. Ils sont d’une part ce qui permet de revitaliser un capitalisme central souffrant d’une chute de son efficacité productive, et d’autre part un outil d’une formidable industrialisation de la périphérie. Et pendant plusieurs dizaines d’années, ils correspondront, par leur inexorable montée, à un renouveau du fordisme, enfin débarrassé des contraintes d’une naissance sur les ruines de la crise de 1929 et de la seconde guerre mondiale : désormais, il n’est plus nécessaire d’assurer dans le vieil espace de l’Etat- Nation, l’équilibre entre offre globale rentable et demande globale.

Et lorsque les monnaies des vieux pays fordiens sont monnaie de réserve, parce que le déficit est « sans pleurs », il devient aussi invisible : les chinois financent le déficit américain avec les dollars de leur propre excédent, et les allemands financent le déficit grec en acceptant sans limite la montagne d’euros qui lui correspond. Bien évidemment, ce très vaste recyclage est facilité par le développement de l’industrie financière, industrie grande bénéficiaire et facilitatrice  de la mondialisation tout comme  la Grande Distribution. Bien évidemment, et nous l’avons souvent montré sur ce blog, cette industrie financière supposait l’abandon par les entrepreneurs politiques de tous pays, de leur emprise sur la monnaie avec son complément, c’est –à-dire  l’indépendance des banques centrales et le grand retour de la rente, d’abord sous la forme du « service de la dette ».

Plus tard, les victimes de la mondialisation seront au moins partiellement désignées responsables de la crise des vieux Etats- Providence. Partiellement, car de fait l’habitude sera prise de tenter de réduire les coûts croissants des consommations non fordiennes (santé, éducation) en les finançant moins par le biais d’une réduction de la pression fiscale, ou en utilisant les services de l’industrie financière, pour en reporter le partiel démantèlement. Pensons à la CADES dans le cas de la France. D’où la grande mode des discours consacrés à « l’exploitation des générations futures ». De fait, aux déséquilibres extérieurs, devaient correspondre progressivement les déséquilibres des finances publiques : ce qu’on appelle les « déficits jumeaux ». Les déséquilibres publics seront eux- mêmes partiellement financés par les excédents extérieurs des futurs émergents. Ne dit-on pas que la formidable puissance militaire américaine est partiellement assurée par les bons du Trésor achetés par les autorités chinoises avec l’excédent de la balance de ce dernier pays ?

Dans les vieux pays fordiens, toutes les victimes de la mondialisation ne deviendront pas des « assistés ». Par contre, l’ancienne force de travail fordienne subit de plein fouet la concurrence des bas salaires des pays émergents. Dans l’ancien fordisme la masse des salaires était à la fois coût et débouché de la production. Dans le fordisme prolongé dans la mondialisation, les salaires ne sont plus qu’un coût à réduire. C’est que les débouchés sont de plus en plus à l’international, et dépendent d’une compétitivité qu’il faut conquérir par des « réformes de structures » - très à la mode aujourd’hui- affectant les institutions fordiennes du salariat d’antan.

De même que les Etats vont s’endetter sur les marchés  pour maintenir des services publics qui sont aussi une partie du coût de la reproduction de la force de travail (Education, santé, politique du logement, politique d’allégement des charges salariales, etc.) les salariés eux-mêmes vont recourir aux  services de l’industrie financière pour maintenir, par le biais de l’endettement, le rythme de croissance de la consommation auquel ils étaient habitués. Le renouvellement du fordisme, ou sa continuation par d’autres moyens est donc aussi, un immense, un colossal processus d’endettement des agents privés et publics, en particulier ceux des vieux pays capitalistes.

On sait aujourd’hui que l’accroissement continu des dettes privées et publiques n’était pas tenable : il s’agit de la crise financière mondiale maintenant bien décrite et souvent bien analysée. Avec son quotidien : la mise en place de procédures de désendettements qui passent passent  par un endettement encore plus important : FESF, MES, LTRO, fonds de « rédemption », etc.

Une extravertion intenable

Mais ce qui n’est pas tenable non plus est le processus d’extravertion planétaire qu’est la mondialisation. Et ce pour au moins deux raisons.

La première correspond à la très grande solidarité des "déficits jumeaux". La politique de la "règle d’or" budgétaire , outre qu’elle comprime la demande globale - avec des effets dépressifs sur les recettes publiques assortis d’ effets d’enflure de dépenses de guichets ( nouveaux entrants dans les filets d’un Etat providence rétréci) -  comprime du même coup, les dépenses d’investissements susceptibles d’élever une productivité et une compétitivité internationale  réductrice  de  déficit extérieur. Plus globalement, les réductions de dépenses publiques et privées, conçues pour diminuer les montagnes de dettes ne font que les augmenter. D’où la répétition, devenue comique, de plans de rigueur qui ne font que précipiter et élargir le tsunami financier en cours. Avec en contre partie de déficits accrus, un monstre financier gorgé de rentes publiques et privées qui peut exploser et disparaitre à tout moment.

La seconde est que l’extravertion planétaire, ce qu’on appelle la mondialisation, n’était que la drogue dont la surconsommation assure aujourd’hui la  mortelle toxicité. La prolongation du fordisme par d’autres moyens reposait en effet sur la course à la baisse des salaires à l’échelle planétaire : Le flux croissant de délocalisations est auto-entretenu et ne peut être contenu que par des plans de réduction des coûts de la reproduction de la force de travail. Avec parfois des stratégies gagnantes comme celle de l’Allemagne, ancien pays fordien classique,  qui associant délocalisations de proximité, et réduction des salaires, peut se transformer en petite Chine de l’Europe.

A nouveau une crise de surproduction.

Globalement, plus la mondialisation s’épaissit, et plus l’incohérence majeure entre une offre mondiale et une demande mondiale se manifeste. Très exactement comme dans le cycle américain 1920/1929 où le fordisme côté production, et donc côté offre, entrait en contradiction avec une demande insuffisante en raison d’un « five dollars Day » trop limité à la seule industrie automobile de l’époque. A l’échelle planétaire, aujourd’hui, la gestion incertaine de la crise financière en Occident, développe la surproduction généralisée chez nombre d’émergents . D’où la constatation d’une réduction des taux de croissance en Chine, Inde, Brésil, etc. Nous sommes bel et bien dans une crise générale et mondiale de surproduction.

Les entrepreneurs politiques des vieux Etats fordiens ont facilité la mondialisation comme solution à un  capitalisme qui ne pouvait plus assurer les formidables taux de croissance des trente glorieuses. Ils n’ont sans doute pas encore pris conscience que la solution est devenue problème : comment rétablir la cohérence entre production et débouchés ? Avec cette curiosité que du point de vue de ces vieux pays, et dans le monde des seules apparences, la présente situation peut être lue comme l’inverse de celle de 1929 : avec l’énorme désindustrialisation, la production est devenue inférieure à la demande globale. Qui plus est, une  production de moins en moins fordienne, car faite de services peu générateurs de productivité. Ainsi dans le monde des apparences, le discours selon lequel "l’Occident vit au dessus de ses moyens" apparait crédible. Et ce n’est que par le détour théorique que nous venons de mener, qu’il est possible de voir le monde autrement. Exactement comme le mouvement des planètes avec la révolution copernicienne. Et parce que dans le monde des apparences la demande globale est trop forte, les politiques d’austérité peuvent continuer à être justifiées alors même qu’elles sont ruineuses. Les lancinantes « réformes de structures » sont là pour témoigner de la difficulté d’appréhender la réalité.

Il est évidemment difficile d’imaginer la suite. On comprend toutefois que le volet monétaire sera appelé à prendre une importance essentielle. C’est que l’effondrement du monstre financier sera porteur de secousses sur les taux de change et les monnaies elles- mêmes. L’explosion de la zone euro, est évidemment le cas le plus porteur d’effets sur la démondialisation puisqu’il mettrait directement en cause l’extravertion  des émergents, et même celui de cette Chine de l’Europe qu’est l’Allemagne. C’est que la brutale chute des taux de change des monnaies nationales reconstituées, mettrait vite en cause la double extravertion des vieux pays et de leurs fournisseurs. Observons du reste, que ce possible renversement est plus au moins anticipé, avec l’actuelle problématique du développement du marché intérieur en Chine, ou le protectionnisme renaissant dans plusieurs pays d’Amérique Latine.

De la mondialisation au risque de la grande fragmentation

Cette problématique va aussi correspondre à un basculement de l’offre sur les marchés politiques, avec la perspective d’un très difficile  retour à l’Etat-Nation. Si effectivement l’effondrement du monstre financier remet sur le devant de la scène la variable monétaire, cela peut signifier la fin de la libre circulation du capital, la fin de l’aventure post- fordienne (mondialisation débouchant sur une incontrôlable crise de surproduction), et la volonté de reprendre le pouvoir monétaire sur les banques centrales. Avec, de plus en plus, un déplacement de l’attention sur les comptes extérieurs : il faudra équilibrer les comptes car la magie de la finance aura disparu. Et à l’inverse, la fin de la problématique de la « règle d’or » sur les comptes publics : les déficits ne se comblent plus sur les marchés et les banques centrales nourrissent directement les Trésors selon le modèle, initié par la BCE pour nourrir …les banques...

Ce grand déplacement de la problématique des « règles d’or », depuis celle sur les budgets publics que l’on veut encore imposer, vers celle des comptes extérieurs, sera de fait un grand basculement exigé par les « assistés », les salariés, nombre d’entrepreneurs économiques, et nombre d’entrepreneurs politiques cherchant à se reproduire au pouvoir, voire à conquérir le pouvoir. Ce grand déplacement étant aussi accompagné de populisme, ce qui pourrait apparaitre comme un retour à l’Etat-Nation, est porteur du risque de désagrégation plus grande sous la forme d’Etats nouveaux. Ainsi la possible disparition de l’euro, faisant largement réapparaitre la problématique de l’Etat- Nation, ne développera- t’elle pas un effet boule de neige ? La Belgique, l’Espagne, L’Italie, peuvent t-ils survivre à la fin de la construction européenne ?

Parce que les extravertions imposées par la mondialisation supposaient de véritables transferts de ressources qui ne se sont manifestés que sous la forme du piège de la finance ( endettements privés et publics colossaux à l’échelle du monde) , alors qu’ils devraient et devaient logiquement se manifester sous la forme d’un fédéralisme débouchant sur un hypothétique Etat mondial, la grande crise risque de déboucher sur un sauve-qui- peut, avec le refus de toute forme de fédéralisme. Une lame de fond qui pourrait aussi noyer les Etats-Nations mal cimentés par l’idée fédérale. Ce qui correspond à nombre d’Etats–Nations aujourd’hui, et plus particulièrement en Europe. Comment en effet, ne pas avoir en tête l’extrême fragmentation de l’énorme Union Soviétique, qui va jusqu’à faire naître la Transnistrie, fier Etat- Nation de 500 000 habitants jouissant de sa propre monnaie ?

 

 

 

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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 14:34

 

 Nous publions ici une version modifiée du texte publié le 13 février dernier.

On a souvent tendance à penser que l'actuelle grande crise remonte à l’été 2007, avec le début de l’effondrement du marché des crédits hypothécaires américains. Et ce dernier viendrait – est-il souvent assuré- mettre un terme à trente années d’une formidable croissance mondiale qui aurait arraché de la misère plus d’un milliard d’individus. Cette façon de voir les choses n’est sans doute pas inexacte, mais ne permet pas de repérer la dynamique du long terme qui seule nous amène à nous situer clairement  dans le présent.

Nous chercherons ici à expliquer, que la présente situation est le résultat de la déformation progressive d’un régime de croissance, qui a abouti à une dislocation planétaire, laquelle s’évalue en termes de soldes extérieurs nationaux de plus en plus déséquilibrés, et probablement non durables, car socialement beaucoup trop douloureux. Ce régime de croissance s’appelle régime Fordien ou régime d’accumulation intensive, et les toutes premières manifestations de son dérèglement remontent au beau milieu des années 60, et ce dans la plupart des pays développés.

La cohérence Fordienne, version particulière d’un « ordre organisé »

Sans évidemment revenir sur ce que l’on entend par Taylorisme et Fordisme, on sait toutefois qu’il s’agit de méthodes de production, qui ont historiquement, c'est-à-dire au vingtième siècle, permis de connaitre des croissances économiques plus élevées, et surtout des croissances incorporant d’importants gains de productivité. Ce sont ces gains,  ajoutés à des facteurs de production plus abondants, qui ont autorisé la formidable croissance des « trente glorieuses ». Les théoriciens de l’école dite de la « Régulation » parlent de régime d’accumulation intensive pour souligne la forte présence de gains de productivité dans la croissance. De façon simple, une telle croissance est auto entretenue par le partage des gains de productivité qu’elle génère : le rendement croissant, s’il est bien partagé, permet à la fois des profits croissants, des prix décroissants, et des rémunérations croissantes. Toutes choses qui élargissent les débouchés de la production : les profits en hausse justifient des investissements, donc une demande supplémentaire de biens capitaux ; les prix décroissants assurent l’élargissement des marchés ; et les salaires croissants viennent gonfler la demande. Et si les débouchés s’accroissent, les investissements, tant ceux de capacités que de productivité et de rationalisation, sont justifiés et alimenteront eux-mêmes de nouveaux débouchés. La croissance devient ainsi auto entretenue – on parle à l’époque de cercle vertueux de la croissance - et va durer un peu moins de trente années à partir de la fin de la seconde guerre mondiale. Les régulationnistes ont souvent souligné l’impérieuse nécessité d’une bonne correspondance entre productivité croissante et redistribution au profit des salariés, l’absence de cette dernière, ayant selon eux, empêché l’apparition des trente glorieuses dès les années 20, et à l’inverse déclenché la crise de 1929. Cette dernière étant lue, comme contradiction entre régime de production qui s’oriente déjà vers l’accumulation intensive, et un modèle de répartition qui cultive encore la loi d’airain des salaires, telles qu’envisagée par les premiers grands classiques anglais et Marx. Plus simplement dit : une crise de surproduction.

C’est donc l’idée de cohérence, qui assure l’équilibre, et la montée en puissance du régime d’accumulation fordien. Dans nombre de pays, cette cohérence des débouchés par rapport aux possibilités croissantes de la production, a été assurée par une révolution des possibilités de la consommation : salarisation massive, y compris celles des femmes, conventions collectives, salaires indirects, effondrement des prix relatifs des biens d’équipement ménagers. Cohérence qui s’est elle-même épanouie au sein d’un espace qui est largement ce que l’on appelait « l’Etat-nation »- ou ordre organisé selon Hayek-  espace lui même relativement homogène, et surtout espace de légitimité, où peut se nouer des compromis au niveau des marchés politiques. Et compromis assurant cette cohérence entre offre globale et demande globale, avec cette autre caractéristique d’une époque, où les économistes veillaient au « noircissement de la matrice des échanges interindustriels ». Monde aujourd’hui disparu.

Les ruptures du modèle

Curieusement, dès 1965, vont apparaitre des signes de déformation du cercle vertueux de croissance , signes qui vont apparaitre sous la forme de chômage, encore très faible, mais structurellement croissant ; sous la forme d’inflation ; mais aussi sous la forme de baisse significative de la croissance économique. Avec déjà des points de repères- bien analysés par Jean Herrvé Lorenzi, Olivier Pastré et Joëlle Toledano dans « La crise du XXIème siècle » - que l’on va retrouver dans nombre de pays : une baisse dans l’efficacité productive, c'est-à-dire une chute des gains de productivité ; l’épuisement des normes de la consommation ; et le développement du travail improductif notamment dans la sphère publique.

Les taux de profit s’affaissent entre 1960 et 1975 partout dans les pays développés, plus particulièrement aux USA et en Grande Bretagne, moins significativement en France et en Allemagne . C’est que parallèlement, productivité et salaires vont, selon les travaux de H Bertrand et R Boyer, évoluer de façon divergente : la croissance de la productivité stagne à partir de 1960, puis commence à baisser, tandis que les rémunérations continuent d’augmenter. Désajustement qui va entrainer une moindre justification de l’investissement, et donc une croissance beaucoup plus faible, celle des USA passant de 5,6% en 1973 à 4,3% en 1979, celle de la France de 5,9 à 3,5 aux mêmes dates (« Perspectives Economiques de l’OCDE », Décembre 1979)

La chute des gains de productivité - Denison parle à l’époque de « déroutant ralentissement de la productivité » en constatant par exemple sa division par trois pour un pays comme la France entre 1960 et 1975  – connait des causes multiples, dont celle de l’organisation du travail, mais bien davantage celle de l’épuisement des normes de consommation. Derrière cette expression, il faut entendre une baisse de la part relative des achats de biens produits selon les règles de l’accumulation intensive (équipements ménagers) et une augmentation de celle de biens produits en dehors de ces règles (services, santé, distractions etc.). De fait, cela correspond à une sortie partielle de l’outil de production des règles de cette même accumulation. Il ne peut en résulter qu’un affaiblissement des gains de productivité. Mais l’Etat va lui-même participer à ce déraillement de la régulation antérieure, avec des prélèvements de plus en plus importants pour monter un Etat- providence dont les « productions »  correspondantes (Education, Santé, etc.) sont réputées improductives au regard de l’accumulation intensive. Ainsi, s’agissant de la France, les prélèvements passent de 35,4 % en 1960 à 41,6% en 1980, montants qui au moins à titre partiel s’engloutissaient dans le cercle vertueux de l’accumulation intensive, et qui vont de plus en plus s’engloutir dans les dépenses sociales.

Dans les années 1980, Il n’est évidemment pas question de changer de système productif, et l’on essaiera par le biais des politiques économiques de remettre l’accumulation intensive sur les rails de jadis. Sans succès, puisqu’autant les politiques dites de l’offre,  que celles plus traditionnellement keynésienne ne sont adaptées. La relance de l’investissement par diminution de la part des salaires dans la valeur ajoutée, est inopportune en ce qu’elle réduit les débouchés de toutes les industries de biens de consommation. La relance Keynésienne plus favorable à la consommation ne peut être payée, faute de gains de productivité, sans une diminution des profits qui ralentit l’investissement et l’accumulation, elle est donc également inadaptée. Nous retrouvons ici les logiques des plans Barre (1976) et Mauroy (1981) en France. Au-delà, il faut aussi souligner que le tout s’envisage dans un contexte de pénurie croissante de matières premières faisant apparaitre des rentes de rareté, la rente pétrolière étant la plus représentative, lesquelles sont aussi prédatrices de gains de productivités.

Les grands Etats développés essaieront alors de tirer avantage d’une relance des exportations. Mais là aussi,  sans grand succès tant que les échanges sont massivement échanges entre pays développés. Ce qui est encore le cas à cette époque.

Faire disparaitre le besoin de cohérence, c'est-à-dire la contradiction entre la sphère de la production et celle des débouchés, qui est apparue à la fin des trente glorieuses,  constitue l’enjeu des décideurs, c'est-à-dire essentiellement les entrepreneurs économiques et politiques.

En attendant, les contradictions du régime d’accumulation se doivent être gérées par l’intervention grandissante  et inefficace des Etats. Il faut gérer les effets secondaires du ralentissement considérable de la croissance : organisation de l’aide au chômage, subventions diverses et croissantes, commandes publiques providentielles, etc. D’où, très souvent, l’apparition de déficits budgétaires – malgré le dogme de l’équilibre- qui feront que l’on passe, par exemple en France d’un déficit de 18 milliards de francs en 1976 à 40 milliards en 1980. Et ce dans un contexte de disparition  de la docilité de la Banque de France. Celle-ci ne peut plus apporter sa pierre à l’édification de l’accumulation intensive, et la lecture des contreparties de la masse monétaire, révèle que si les créances sur le trésor représentaient 43% du total en 1950 et encore 18% en 1970, la loi du 3 janvier 1973 les réduit à néant : l’Etat est plongé dans le grand marché, au moment même où les premiers craquements de l’accumulation intensive commencent à se manifester. Nous verrons que cette diminution des capacités de l’Etat ne fût pas vécue comme problème , mais solution à la crise.

La lecture des divers travaux économiques de l’époque est très riche et révèle les questionnements sur les solutions à ce qu’on appelle déjà la « crise du XXIème siècle », et crise que beaucoup ont oublié, tant ils furent fascinés par les succès de trente années de  mondialisation, succès que  pour notre part,  nous proposons d’appeler la « prolongation du fordisme par d’autres moyens » et prolongation dont nous vivons la crise aujourd’hui.

Dans l’ouvrage déjà cité de Lorenzi,  Pastré et Toledano, ouvrage publié chez Economica en 1980 , il est vaguement fait référence  à des luttes pour élever la productivité du travail, mais plus sérieusement, une étude empirique est menée sur la possibilité de « nouveaux lieux d’accumulation » comme « issue à la crise ». Très légitimement ils imaginent de nouvelles branches d’activités, complètement fordiennes, générant donc d’importants gains de productivité, et pouvant remplacer les anciens biens d’équipements et les services à rendements constants, qui ont envahi le budget des consommateurs salariés. De quoi renouer avec les gains de productivité, et réarticuler production et consommation. D’une certaine façon cette anticipation, ou cette démarche prospective, s’est révélée exacte et la « filière composants électroniques » qu’ils imaginaient est devenue réalité. Tout simplement en raison de la rigueur de leur raisonnement : il faut, pensaient –ils,  imaginer une filière qui transforme à la fois le modèle de consommation et la façon de  produire les objets et services  correspondants, transformation faisant renaitre le cercle vertueux de l’accumulation intensive, avec investissements de capacité et nouvelle consommation de masse.

Si l’on peut saluer la justesse de l’analyse qui conduit à la « grappe  technologique » devenue aujourd’hui familière, il faut toutefois regretter l’absence de tout raisonnement – malgré ce qu’on appelait à l’époque le « théorème de l’OS »  qui anticipait déjà la délocalisation des activités à main d’œuvre peu qualifiée -  sur ce qui allait devenir la mondialisation.

La mondialisation plus facile que l’automatisation des usines

Or on sait aujourd’hui, que la nouvelle grappe technologique, allait permettre, non pas de renouer avec un fordisme classique, mais un fordisme par de tout autres moyens : la mondialisation. L’informatisation peut certes développer l’automation, mais elle peut surtout mondialiser la chaine de fabrication, une chaine constituée de segments reliés par de l’informatique (logiciels et internet) et des containers, qui assurent la logistique planétaire comme les bandes transporteuses, machines transferts, et autres chariots filoguidés,  assuraient naguère la logistique de l’atelier serti dans l’Etat nation. Les coûts d’information et de transaction devenus proches de zéro, associés à des coûts de transports très abaissés par le fordisme des instruments de déplacement – pensons à titre d’exemple à la logistique portuaire entièrement normalisée et Fordisée – permettent une chaine de fabrication mondiale donc chaque segment voit ses coûts optimisés, en fonction des conditions locales d’insertion, et dont l’ensemble n’est que peu pénalisé par l’éloignement des divers éléments, ou celui des lieux de consommation. Avec un fordisme nouveau faisant apparaitre de nouvelles divisions du travail et des spécialités nouvelles pour des pays qui vont jouer la carte de ce qu’on appelle la globalisation : modèle « cargo export »,  pour la Chine, du « Work shop » pour les exportateurs de main d’oeuvre ( Philippines , Mexique), de la rente minière pour les exportateurs de matières premières (Russie, Australie), etc. D’où un Fordisme complètement renversé qui se met en place : l’ancienne  cohérence production/débouché n’est plus recherchée, elle est au contraire combattue puisque ces mêmes débouchés deviennent par la magie de la mondialisation indépendants des conditions de la production. Par la recherche des bas salaires,  par celle des coût environnementaux les plus faible dont bien sûr la fiscalité , l’ancienne cohérence nationale laisse la place à ce qui fût la montée de l’incohérence des années 20 aux USA, cette fois au niveau mondial : les possibilités de la production vont se heurter de façon croissante à l’étroitesse des débouchés.

Mais à ce nouvel ensemble fortement générateur de gains de productivité, il faut associer une autre logistique, celle de la finance qui se doit être aussi normalisée que le sont les containers. A la fluidité des moyens logistiques doit correspondre la fluidité des moyens financiers, et fluidité reposant sur de communs outils : l’informatique. Cette fluidité est d’abord celle de la monnaie qui devient en quelque sorte aussi normalisée que l’industrie mécanique du début du vingtième siècle : les différentes monnaies doivent être parfaitement convertibles et ce sans limitation. Tout contrôle des changes serait l’équivalent d’une panne sur la nouvelle chaine fordienne devenue planétaire. Curieusement, le choix du taux de change fixe est repoussé au profit de la libre fixation des prix : il y a tant à gagner pour la finance. Il faut aussi assurer la dérégulation financière, et permettre la complète libre circulation du capital et de tous les outils qui l’accompagnent. Tout manquement en la matière, reviendrait aussi à briser le plein épanouissement de la chaine fordienne planétaire.

De fait, nous comprenons que cette mondialisation suppose désormais une présence beaucoup plus importante du monde financier, ce qui signifie aussi la mise en concurrence des systèmes financiers nationaux. D’où une très forte demande pour mettre fin, plus particulièrement en France, à la répression financière de jadis. D’où aussi la volonté de pouvoir disposer de cette matière première irremplaçable, qu’est cet actif très liquide appelé dette publique. Nous comprenons par conséquent qu’avec le mondialisme comme solution à la crise du fordisme, les banques centrales ne sauraient être oubliées et vont devenir la clef de voûte du nouveau système fordien : elles doivent garantir la logistique financière, être proches des opérateurs financiers et en contrepartie plus éloignées d’un Etat dont le soucis n’est plus le noircissement de la matrice des échanges interindustriels . l’indépendance est au bout du chemin. Quant à l’Etat il gérera sa dette publique en mode marché.

 Il ne faut pas  oublier dans ce grand mouvement de libération la disparition de ces écluses qu’on appelle « frontières »-  Régis Debray en a fait à rebours un vibrant éloge- et qui viennent affaiblir la puissance créatrice de la chaine mondiale : renouveler le fordisme revient aussi à contester les Etats. Ou plus exactement à les repositionner dans la « chaine de la valeur » : l’Etat chinois ne disparait pas avec la mondialisation,  simplement il  devient un modèle assis sur ce qui fût dénoncé comme une alliance entre Wal-Mart et le parti communiste chinois.

Rupture technologique et financière, mais aussi , on s’en doute un peu, rupture organisationnelle de cette pièce élémentaire du fordisme qu’était l’entreprise. L’ère des organisateurs, à la Burnham ou à la Galbraith, laisse la place à celle des patrons de la « corporate governance ». L’épargne salariale, elle-même sous produit du fordisme triomphant antérieur, et augmentée des premiers déficits publics, eux-mêmes garantis par l’indépendance des banques centrales,  devient produit de contestation de l’Etat providence : la protection sociale par capitalisation, conteste celle produite par la répartition. D’où d’immenses fonds – fonds de pension et investisseurs institutionnels en tous genres -devenant propriétaires d’entreprises désormais appelées à fonctionner au seul service des actionnaires. Avec comme résultat l’abandon progressif de la valeur ajoutée industrielle au profit de la valeur actionnariale, et l’abandon du long terme au profit de résultats immédiats. De quoi retarder ce que pouvait permettre la nouvelle grappe technologique, c'est-à-dire l’automatisation sur base fordienne. D’où les résultats que l’on sait aujourd’hui, pour ce que la comptabilité nationale appelle « Entreprises non financières » s’agissant de  la France : entre 1970 et 2010 les dividendes nets rapportés à l’Excédent brut d’exploitation passent de 12,8 à 29,8%, tandis que la Formation brute de capital fixe passe, pour les mêmes dates de 21,9 à 18,7 %. Avec la conclusion qu’il faut en tirer : rémunérés sur la base des résultats, il faut payer de plus en plus cher des dirigeants ne produisant plus- à l’inverse des organisateurs à la Burnham et des ingénieurs d’autrefois- un avenir plus ou moins souhaité.

Corporate governance, mondialisation et financiarisation sont évidemment en congruence brutale lorsque l’on passera en France à Partir de 1986 à la privatisation rapide d’un immense secteur industriel nationalisé.  Privatisation qui va se dérouler dans le cadre d’une dérégulation financière accélérée et ayant elle-même débutée dès le milieu des années 1980, ainsi que l’atteste l’indice de libéralisation financière du FMI. Et c’est par un simple geste juridique que l’on passera à la problématique de la valeur actionnariale proposée par les fonds de pension ; à l’introduction du marché dans les ateliers avec mise en concurrence et découpe  à l’échelle planétaire ; au blocage partiel de l’automatisation par abandon des processus de requalification correspondants au profit d’un taylorisme planétaire ; à l’introduction de nouvelles formes de rémunérations, avec minimisation des rémunérations fixes, et maximisation des rémunérations variables, souvent elles mêmes financiarisées par le recours aux stock options et à l’épargne salariale ; à la fin des grands modes de coordination entre banque publique- recherche- grandes entreprises publiques- sous traitants, qui avaient contribué aux sucés industriels de la France ; etc.

Mondialiser était l’étape naturelle devant précéder  l’automatisation des usines. Parce que l’automatisation, suppose au delà des logiciels et d’internet, une industrie du robot plus difficilement accessible aussi bien en termes d’investissements techniques qu’en termes d’investissements humains, il y avait à préférer l’étape intermédiaire, celle de la mondialisation. La mondialisation, aidée en cela par le court termisme de  la finance, a pu ainsi freiner l’investissement de rationalisation et de productivité.

Encore une fois, la mondialisation ne résout pas fondamentalement et définitivement les difficultés du fordisme des années 70. La mondialisation libère de la nécessaire congruence, locale ou nationale, entre les conditions de la production et celles de la consommation. Le fordisme chinois est calamiteux, puisqu’il n’existe que pour profiter des coûts avantageux de la main d’œuvre, ce qui rend sa  production largement invendable en Chine. Mais peu importe, puisque les débouchés sont d’emblée mondiaux. Bien entendu la question de la congruence se reporte au niveau mondial, mais là aussi, il sera possible de retarder l’échéance de la crise, par des moyens nouveaux dont celui- bien sûr - de l’endettement aujourd’hui bien connu. L’étroitesse des normes de la consommation pouvant être momentanément reportée à plus tard par un crédit toujours plus important et audacieux.

 Et parce que, au moins pendant quelques dizaines d’années, il a été possible de « repousser les murs », le fordisme à pu se redéployer sans se régénérer. Redéploiement dont on voit aujourd’hui le terme, puisqu’il correspond à une fantastique dislocation des Etats- nations, dislocation dont la visibilité s’apprécie au niveau de balances de paiements très douloureusement déséquilibrées. La mondialisation était une facilité, une rémission à la très ancienne crise du fordisme. Parce qu’elle n’était qu’un pis aller, voire une drogue, il faut aujourd’hui inventer de nouvelles solutions, et solutions qui interviennent dans un contexte de rareté croissante de ressources naturelles, qui font émerger de nouvelles rentes, s’ajoutant à celle produite par le retour de la loi d’airain de la monnaie. Les solutionss n’interviendront pas sans difficultés, avec semble t’il,  une opposition de plus en plus radicale entre nouvelles activités à rendements toujours croissants et nouvelles activités à rendements toujours constants. D’où de nouveaux problèmes concernant le travail avec des activités qui se développent sans travail supplémentaire, et exigeront un déploiement d’emblée mondial ;  et d’autres qui  resteront très fortement consommatrices de travail. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, bien des activités touchant à l’internet pourront voir leur volume s’accroitre sans limite et ce , sans exiger de travail supplémentaire, alors que les nouvelles activités de service à la personne ne peuvent se développer qu’avec de nouvelles embauches. Ce qui signifie que le recours à la mondialisation, même assorti d’une dislocation des Etat- Nations risque de se prolonger. Comment en effet, ne pas voir ce que Severino appelle « l’inversion des raretés », avec de moins en moins de matières premières disponibles et de plus en plus d’hommes mondialement disponibles ?

Si les banques centrales sont devenues dans le dernier quart du vingtième siècle  les grandes accompagnatrices de la mondialisation, elle-même fuite en avant d’un fordisme souffrant, elles ont aussi été accompagnées par un très puissant courant idéologique, qu’il nous appartient maintenant d’évoquer.

A suivre....

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 07:20

Variations historiques des formes d'Etat et correspondances en termes de dette, de monnaie, de structure des banques centrales et de dette publique

Formes de l’Etat

Formes de la dette envers l’Etat

Formes de la monnaie

Formes de la banque centrale/Formes d’action de l’Etat

Réalité et importance de la dette publique

Despotisme

radical

infinie

Absence ou monnaies primitives

Peuple fournisseur infini

Nulle ou inter étatique

Despotisme avec émergence du droit : version1

Infinie mais contestée : dette privée comme externalité négative

Outils de comptage + monnaie de simple circulation

Idem+ annulation régulière des dettes privées pour maximiser la créance publique

Nulle ou inter étatique

Despotisme avec émergence du droit : version 2

finie

Norme monétaire métallique = richesse accumulable

loi d'airain

La mine de métal fonctionne comme banque centrale

Nulle ou inter étatique

Etat moderne

Partage des outils de la contrainte publique

Finie mais contestée et partagée

Norme monétaire métallique= richesse accumulable

Hôtel des monnaies surestarie/dépréciation

Premières banques centrales modernes

Importante et le plus souvent intra étatique

Marchés politiques actifs et démocratie de moyennisation

(compromis fordien)

finie

Renouvellement de la norme monétaire et libération vis à vis de la loi d'airain

Richesse accumulable

 

Généralisation des banques centrales modernes

Rapide réduction

Marchés politiques actifs et démocratie contestée=mondialisation

Finie mais contestée et partagée

Retour à la loi d’airain de la monnaie et privatisation

Richesse accumulable

Séparation des banques centrales vis-à-vis des États

Rapide augmentation en intra et/ou en inter étatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le présent tableau permet de disposer d'une vue synthétique pour comprendre le monde tel qu'il est. Il faut le lire à partir du paradigme de l'Etat tel que je l'utilise généralement dans le blog, à savoir une entité historiquement engendrée par le fonctionnement normal des  collectivités humaines, entité dont les moyens - ce que nous appelons la "contrainte publique"-  sont gérés à titre privé , et parfois mis à la disposition de tel ou tel groupe social, par des entrepreneurs politiques. Parce que fondamentalement prédatrice, l'entité Etat prélève des ressources sur les communautés contraintes. Ce qu'on appelait "sacrifice" à l'aube de l'humanité a pu ainsi devenir au cours de la longue histoire, dette de vie, dette de sang, dette de travail, impôt, etc. En même temps avec la transformation des formes de L'Etat, la prédation fût partagée entre entrepreneurs politiques et groupes dominants, pour finalement aboutir à des formes d'Etat providence qui ont pu correspondre aux "30 glorieuses" et à ce que les économistes ont appelés  le "Fordisme", et aujourd'hui sa forme extrêmement dégradée qu'est la mondialisation.

Si à l'origine la monnaie était un instrument de coopération efficace n'assurant que la simple circulation sans jamais devenir réserve de valeur, elle s'est plus tard transformée en "extériorité", et  à ce titre, est devenue une structure voisine de l'Etat. Et le plus souvent existe une loi d'airain de la monnaie comme il existe une loi d'airain de  l'Etat. cela signifie que l'humanité croit généralement en une rareté des signes monétaires, et une rareté vécue comme aussi naturelle et objective que ne l'ait l'Etat. Seule la période dite démocratique de l'aventure étatique ,a pu correspondre à une libération vis à vis de la loi d'airain de la monnaie.

Parce qu'extériorité semblable  à celle des Etats, la monnaie fait l'objet d'enjeux gigantesques, et l'idée de banque centrale est probablement aussi vieille que l'Etat lui même. Les Etats et leurs entrepreneurs politiques, ont du se battre pour contrôler la prédation qui pouvait aussi passer par la monnaie. D'où l'annulation des dettes privées, en concurrence avec la rente publique, par le pouvoir politique durant toute l'antiquité: Mésopotamie, Grèce, Rome,etc. D'où aussi une étrange resemblance entre le "complexe militaro monétaire" de l'antiquité, avec contrôle des mines de métal au profit du paiement des soldes militaires , et celui d'aujourd'hui, où la puissance militaire américaine repose sur une création monétaire dépourvue de loi d'airain. C'est aussi avec la fin des surestaries abusive, le seigneuriage, la dilution des monnaies etc. qu'à pu s'établir un Etat plus moderne, et une prédation mieux partagée avec ceux qui allaient devenir des rentiers: la dette ne fonctionne plus qu'au profit de la puissance des entrepreneurs politiques, mais se trouve redistribuée au profit des rentiers. la démocratie, stade de l'aventure étatique  qui semble s'éloigner aujourd'hui  , a pu être en raison de son large partage des outils de la contrainte publique, une période très difficile pour les rentiers, et très favorable aux bénéficiaires de l'Etat providence. cette période est aussi celle d'un contrôle strict des banques centrales par les entrepreneurs politiques.

Et derrière cette architecture, se dresse la réalité de ce qu'on appelle la "dette publique". Elle était évidemment nulle dans les premières formes de l'Etat: c'était le peuple qui était soumis à la dette infinie de l'esclavage. Lorsque le despotisme se fait plus modéré, des échanges marchands peuvent être initiés, et la dette privée peut commencer à concurrencer la dette publique. Plus tard la concurrence sera vive entre entrepreneurs politiques et banquiers, et le jeu sera souvent collectivement perdant, notamment dans le moyen -âge européen. Il faudra attendre les banques centrales modernes pour améliorer le résultat du jeu et en particulier la banque centrale anglaise, qui de fait, assurera la victoire définitive sur Napoléon. La fin précaire de la loi d'airain, et la mise sous tutelle des banques centrales, étouffera au vingtième siècle le jeu de la rente et de la dette publique qui lui est associée. Le basculement vers la mondialisation, comme nouvel équilibre des marchés politiques, dictera la fin de la mise sous tutelle des banques centrales, et une croissance considérable de la dette publique. Et avec elle le retour de l'âge d'or de la rente. la dette publique longtemps gigantesque, mais finalement anéantie, retrouve le déploiement qui était le sien jusqu'au début du 19ième siècle.

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 09:48

                    

En bloquant toute transformation du FESF en banque appuyée sur la BCE, les entrepreneurs politiques européens limitent encore le risque de monétisation des dettes souveraines et continuent de préférer les ressources publiques, avec il est vrai la contribution des banques au remboursement de la dette. Tel est le sens qu’il faut donner aux décisions du 27 octobre dernier.

Le rôle de la BCE se limitera donc  à l’achat de bonds sur le seul marché secondaire des pays en difficulté. Ces achats sont  devenus non négligeables  (près d’un milliard d’euro par jour au cours de la dernière période) et s’accumulent sur le bilan (170 milliards de dettes souveraine en difficulté).

Au-delà de la technicité apparente , le  compromis obtenu est le fruit de la rencontre entre 2 philosophies monétaires : la loi d’airain de la monnaie a valeur quasi constitutionnelle en Allemagne . Elle ne bénéficie que d’une valeur relative dans la hiérarchie des normes pour la France.

Pour la partie allemande, la volonté de faire payer les banques était en congruence avec celle d’un simple élargissement sans transformation qualitative du FESF : il faut simplement en accroitre sa puissance d’intervention en privilégiant la créativité financière : le rehaussement de crédit, et l’ajout d’investisseurs nouveaux : les véhicules spéciaux.

Pour la partie française, on était prêt, consciemment ou non,  à accroître sans véritable limite le bilan de la banque centrale : il s’agissait donc de protéger les banques : donner de meilleures couleurs à leur bilan et les protéger du défaut, en transformant quantitativement et qualitativement le FESF.

Au regard du compromis obtenu, le point de vue allemand l’emporte magistralement. Mais l’accord ne peut être que fort précaire, en raison de l’énormité des problèmes résultants de l’énormité des endettements publics et privés sur l’ensemble de la zone euro. C’est dire que la partie française n’a pas dit son dernier mot, non par force, mais bien au contraire par faiblesse : les marchés politiques français – mais aussi d’autres pays - finiront par se renverser et bouleverseront les croyances monétaires, probablement dans le sens de ce que nous anticipons dans la « réforme de la finance ».

De ce point de vue, L’Allemagne et ses entrepreneurs politiques, trouvent dans les entrepreneurs politiques chinois, des alliés susceptibles de prolonger l’agonie de la zone euro, et de retarder le probable grand saut vers l’inconnu. Ces mêmes entrepreneurs se feront un cadeau en « portant aide » à l’élargissement du FESF, qui d’une certaine façon, devient partiellement une agence de la dette type «Agence France Trésor ». Il est d’ailleurs amusant de constater que ce FESF en construction,  se trouve en situation d’apprentissage auprès du « Finanzagentur », lequel est l’équivalent allemand de l’AFT. C’est dire que l’on compte bien continuer, grâce à la générosité chinoise, à gérer la dette publique selon son « mode marché » avec  les outils les plus modernes  de la finance traditionnelle..

Le cadeau que les entrepreneurs politiques chinois se font à eux-mêmes est simple à comprendre : outre qu’il est difficile de contester le mercantilisme monétaire d’un généreux investisseur, le dit homme généreux vient surtout prendre des garanties contre un éventuel dérapage de la zone, aboutissant à la monétisation généralisée, et donc à tout le moins, à une dépréciation massive de l’euro. Dépréciation massive sonnant le glas de beaucoup d’exportations chinoises.

Les entrepreneurs politiques chinois n’ont que faire de la loi d’airain de la monnaie. Ils l’ont clairement démontré en 2008 avec un plan de relance pharaonique ( 586 milliards de dollars), plan  largement construit sur création monétaire bancaire et moins par déficit budgétaire. Les chinois savent produire autoritairement de la monnaie pour investir,  quand les européens sollicitent avec peur et timidité le marché. Les croyances monétaires en Chine ne sont pas les mêmes qu’en Europe où un pays- l’Allemagne- veille à l’orthodoxie, et se croit habilitée à punir les incroyants. En bons commerçants, les entrepreneurs politiques chinois savent  se plier aux idéologies locales, comme naguère, où un bon roi avait déclaré que « Paris valait bien une messe ».

 

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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 14:11

                               

Avec la mise sur le devant de la scène d’une nouvelle aide aux banques, la grande crise des années 2010 semble avoir bouclé un premier tour de piste : sa présence jusqu’alors peu visible, s’est révélée fracassante avec la première crise bancaire (2007-2008), pour réapparaitre comme crise des Etats (2009 jusqu’à aujourd’hui), et revenir depuis cet automne sous sa forme de crise bancaire.

La question est alors de savoir si le cycle de ses métamorphoses peut se reproduire. La réponse est clairement négative.

La grande crise n’est pas une ronde

Plutôt crise américaine de dettes privées en 2008, ses métamorphoses en font en cette fin d’année 2011, une crise plutôt européenne et plutôt crise de dettes publiques. Transformation essentielle qui inaugure de l’impossibilité d’un nouveau tour de piste : la crise bancaire de 2008 pouvait connaitre l’apaisement dans la générosité des Etats ; celle de 2011 est indissolublement bancaire et publique. Et désormais le couple banques/ Etats ne pourra plus trouver de collaboration avantageuse : des solutions radicales finiront probablement par s’imposer.

En 2008 la collaboration fût avantageuse, et la survie du système financier, assurée par la générosité publique, fût payée d’un maintien de l’ordre social, ordre dont la charge revient traditionnellement aux Etats. On n’insistera jamais suffisamment sur les coûts liés à l’effondrement d’un système social  engendré par un « bank run » : la disparition de la monnaie, faisant apparaitre la brutalité du face- à- face, entre agents luttant pour leur simple survie. De ce point de vue, les banques ont d’une certaine façon assurée – sans aucun effort, certes -  la contre -partie de la gigantesque aide publique : l’ordre  a été maintenu.

En cette fin 2011, la collaboration est devenue impossible, et  la guerre à l’intérieur du couple devient – à très court terme – le  possible  avenir qu’il conviendrait d’éviter. En 2007/2008, il n’y avait apparemment qu’une crise, en 2011 il y en a 2 : bancaire et publique. Et il s’agit des 2 faces d’une même réalité : Parce que – souvent du fait de banques devenues à tout le moins fragiles  - des Etats sont devenus insolvables, les banques sont devenues des entités éminemment suspectes et dangereuses….qui en toute hypothèse ne peuvent qu’aggraver l’insolvabilité publique. Comme les Etats ne sont pas des abstractions mais des réalités travaillées par des marchés politiques reposant eux-mêmes sur des réalités socio-économiques  , ils réagiront sans doute avec plus ou moins de force.

En attendant  cette logique finissante - d’échanges mutuellement avantageux  à l’intérieur du couple- se manifeste clairement dans la question de la recapitalisation des banques. Sans –si l’on ose ainsi s’exprimer- un tiers acteur au delà du couple, il n’est plus  possible de recapitaliser les banques sans risques de marché pour les Etats fragilisés. Affirmation qu’il convient d’explorer.

Le couple Trésors/banques : il n’y a plus rien à échanger

Tout d’abord, on sait maintenant que la recapitalisation, longtemps évacuée, s’avère nécessaire. Parce que la valeur de nombre de dettes souveraines s’érode dans les actifs bancaires, les capitaux propres s’évaporent et la tentative de remédier à l’insolvabilité par amaigrissement des bilans se heurte à la pérennisation des activités de crédit… donc la croissance des PIB... et donc des ressources fiscales…et donc un maintien du « service de la dette », seul susceptible de maintenir à flots les banques.  Dans le même temps, s’agissant des banques européennes et notamment françaises, le refinancement en dollars pour les activités de financement et d’investissement est devenu problématique, tandis que les marchés interbancaires s’affaissent , avec la perte de confiance qui se manifeste, par des dépôts journaliers de plus en plus importants auprès de la BCE. Face à cette fragilisation, il ne peut y avoir de réel sauvetage , car le retour à la solidarité à l’intérieur du couple, suppose des prises de participations publiques , ou au moins des garanties ,qui ne peuvent qu’entrainer un climat de défiance sur les dettes souveraines : augmentation des taux  et prix des CDS sur dettes souveraines, avec augmentation du coût du service de la dette (5 milliards d’euros pour 100 points  de base s’agissant de la France). Défiance se soldant évidemment par une baisse de notation aux effets dévastateurs. Les actuelles péripéties concernant le second sauvetage de DEXIA sont à cet égard fort révélatrices : l’Etat français se cache derrière la Caisse des Dépôts et Consignations pour ne pas apparaitre en première ligne dans le sauvetage, toutefois la Caisse ne veut pas prendre le risque d’une baisse de notation l’affectant, d’où sa demande de garantie publique …que précisément le Trésor ne veut pas donner en raison des risques sur  sa propre notation. Le même Trésor pouvant considérer qu’il s’est déjà mis en danger, dans l’accord de garanties au titre des emprunts de DEXIA, pour financer des crédits toxiques auprès de collectivités publiques françaises. Tout aussi révélatrice est la décision provisoire de ne pas abonder le FESF, qui pourrait engager encore plus la France, au double risque d’une dégradation de note de ce dernier pays, et la montée sur le front de la seule Allemagne comme dernier rempart. On pourrait aussi prendre l’exemple de l’Espagne, dont l’Etat, pour se protéger, souhaite s’éloigner des banques, tout en sachant que ce n’est pas possible. Les agences de notation elles mêmes, savent implicitement qu’il n’y a plus de possibilités de gains à l’échange à l’intérieur du seul couple  Banques /Trésors, comme cela pouvait exister en 2008. Ainsi  Moody’s vient de baisser la note de nombre de banques britanniques au motif que l’Etat correspondant n’est plus en mesure de leur venir en aide. On pourrait multiplier les exemples montrant l’épuisement des solutions dans le cadre du couple traditionnel.  Même les partages des « tâches » entre les deux partenaires, s’avèrent impraticables : tel est le cas du plan volontaire d’échange de la dette grecque, qui se trouve victime d’un problème classique de passager clandestin, chaque banque ayant intérêt à laisser sa voisine annoncer un effort financier. Au total le volontariat des banques censé soulager les Etats devient refus non avoué. Stratégie qui sera finalement perdante, à l’instar de celle du célèbre « dilemme du prisonnier », puisque finalement les banques seront amenées, à perdre davantage dans le cadre du reprofilage de l’accord du 21 juillet sur la dette grecque.

A ce stade, le couple n’est pas en guerre, notamment dans les zones où -à tort ou à raison-  il est estimé que l’on peut encore gagner du temps et éviter une réelle recapitalisation. On reconnait ici le cas des banques françaises qui, très impliquées dans le sud de l’Europe, s’appuient encore totalement – avec beaucoup de rationalité et de pugnacité  -  sur l’aléa moral pour refuser toute recapitalisation aux effets internes jugés désagréables : dilution du capital, perte d’autonomie, surveillance des rémunérations, mise en cause du concept de banque universelle,  etc. Refus qui peut même devenir accusateur au niveau de la Fédération Bancaire Française (FBF), la recapitalisation y apparaissant comme bouc émissaire d’un Etat , cherchant à cacher ses propres difficultés en matière de dette  souveraine.

Vers un ménage à 3.

Le ménage à deux n’est plus en mesure de tenir le front de la crise très longtemps. Par contre, l’adjonction d’un tiers- la banque centrale-  peut s’avérer avantageux. Jusqu’ici cette dernière restait assez largement en dehors du couple,  et n’intervenait que pour garantir la grande inégalité entre les partenaires : la lutte contre l’inflation et l’application stricte de l’article 123 du traité de Lisbonne garantissaient institutionnellement « l’exploitation », au sens marxiste du terme, des Etats  par les banques.

De fait, il y a eu ménage à 3 dès les premiers développements de la grande crise : ce fût dès 2007 la mise en place de mesures dites non conventionnelles : achats massifs de titres toxiques, accès illimités à la liquidité, interventions sur les marchés secondaires de dettes souveraines, etc. En ce mois d’octobre, ce tiers sauveur qu’est la BCE réaffirme sa solidarité auprès des banques et renonce à son plan de lutte contre l’addiction à la liquidité. Elle accepte de fait un statut de « bad bank » pour des montants grandissants qu’elle ne peut contenir qu’en étoffant le système des assistances urgentes auprès des banques centrales domestiques ( « Emergency liquidity Assistance » - ELA).

Mais surtout, le tiers sauveur intervient de plus en plus massivement sur le cours des dettes souveraines malmenées (Grèce, Italie, Espagne, etc.), ce qui, d’un même geste , maintient plus ou moins artificiellement la solvabilité relative des banques , et les possibilités d’accès au crédit au profit des Etats. Les choses peuvent aller plus loin, et certains Etats affectionnent l’idée s’un subventionnement du FESF par la  BCE, subventionnement rendu possible par la transformation institutionnelle  du FESF en banque publique. Travail juridique de plus en plus sophistiqué, permettant,  progressivement, de  contourner l’article 123 du traité de Lisbonne.

Tout ceci pour encore gagner un peu de temps, et retarder de grandes décisions que les marchés politiques ne peuvent engendrer sans grands risques.

La prochaine étape est pourtant évidente, y compris pour les acteurs- à l’instar d’ Edouard Carmignac-  qui ont tant bénéficié, de la grande inégalité à l’intérieur du couple. Cette étape sera l’intervention massive de la BCE, non plus sur les banques et les marchés secondaires de la dette souveraine, mais directement sur les marchés primaires. Les entrepreneurs politiques, notamment français, auront beaucoup de difficultés à convaincre leurs collègues allemands, mais la violence de la crise laisse penser que cette étape sera franchie.  Ce qui ne veut évidement pas dire que tout sera alors réglé, puisque le défaut de construction de la zone euro restera un gros chantier. Et contrairement à ce que disent les nouveaux titulaires du prix Nobel de sciences économiques  (Sargent et Sims) la résolution de la crise , pour sa partie européenne,  n’est pas un jeu d’enfants :  nous ne sommes pas en 1787, et nous ne sommes pas aux Etats-Unis.

 

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