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24 juin 2026 3 24 /06 /juin /2026 08:48

Le libertarisme fut longtemps vécu comme l'outil intellectuel de la promotion du marché généralisé (le fameux âge relationnel). Ramenant les droits de l'homme au triptyque vie, Liberté, propriété, il insistait beaucoup sur le troisième - la propriété - comme moyen de validation et d'existence des deux premiers. D'où la contestation de la démocratie comme outil capable de redéfinir les droits de propriété avec la possible oppression d'une minorité par une majorité politique. D'où la forte revendication d'un Hayek dans son saisissant texte intitulé "A bas la démocratie".

1 Plus de marché pour davantage de disfonctionnements?

La constatation, surtout en occident, des disfonctionnements majeurs d'une "mondialisation heureuse" a curieusement provoqué une contestation inversée. Il fallait, aux dires des économistes, encore plus de marché et moins de régulations institutionnelles pour échapper aux crises: chômage, dette publique, inégalités devenues abyssales, désindustrialisation massive, etc. 

C'est évidemment méconnaitre l'histoire qui à partir d'un ordre du marché se généralisant aux USA devait aboutir à la seconde guerre mondiale et aux régulations institutionnelles du dit  marché après 1945. Globalement, et pour faire simple,  en passant du célèbre "five dollars day" de Ford en 1913, à l'Etat-providence qui devient ce même "five dollars day" aux  échelles nationales. 

Fort de cette constatation il aurait sans doute été préférable d'enjamber l'étape d'une "mondialisation heureuse" et passer à un "five dollars day" à l'échelle planétaire, ce qui semble n'être aujourd'hui qu'un balbutiement lointain avec l'idée d'un revenu universel. Et curieusement le discours dominant d'aujourd'hui est un peu celui d'un Ford de 1913 qui au lieu d'affirmer que les ouvriers doivent acheter les voitures qu'ils produisent, serait amené à baisser les rémunérations afin que les mêmes ouvriers ne puissent acheter les voitures produites. C'est pourtant ce qui est constaté avec le combat mondial contre les dettes publiques qui pourtant nourrissent considérablement la demande mondiale et donc assurent des débouchés aux productions mondiales. Que deviendrait le PIB planétaire si toutes les dettes publiques disparaissaient? Les salariés occidentaux n'achétent plus les voitures qu'ils ne produisent plus, les vêtements qu'ils ne produisent plus, les aliments qu'ils ne produisent plus; etc...et continuent d'acheter, pour partie, à partir des dettes publiques... c'est qu'il a fallu faire face à la désindustrialisation massive par des revenus de substitution... Le cas de la France est de ce point de vue caricatural.

2 Démonétisation des entrepreneurs politique et populisme

De fait le retour aux nationalismes correspond à l'échec de la "mondialisation heureuse". Dans la plupart des pays démocratiques droite et gauche, ou progressistes et conservateurs se sont démonétisés en se ralliant de façon quasi unanime à la "mondialisation heureuse". Une démonétisation qui correspondait au fait de l'indistinction entre des programmes politiques qui ne pouvaient plus être des projets sociétaux et n'étaient constitués que des mêmes ingrédients: la liberté et un marché qu'il faut doper par une politique de l'offre. Des programmes qui se contentaient de veiller à l'ajustement permanent aux règles du marché, que ce soit au niveau de la concurrence qu'il faut impérativement approfondir, de l'école qui doit devenir l'antichambre de l'entreprise, de la santé qu'il faut débureaucratiser, de la recherche qui doit devenir plus fondamentalement recherche appliquée, de l'importance des armées qu'il faut réduire face aux promesses du "doux marché", etc.

Face à l'impossible fonctionnement d'une mondialisation heureuse et face aux difficultés engendrées en particulier des inégalités devenues socialement insupportables les partis politiques devenus simples administrateurs de marché s'effacent doucement au profit des populismes qui eux revendiquent la maitrise des marchés. 

3 La nation comme point d'ancrage et de blocage?

A l'échelle de ce qui reste des anciennes infrastructures nationales, les populismes n'imaginent que le retour de ce qu'on n'osait plus appeler la nation. Une démarche ou un projet qui ne peut qu'être applaudi dans les espaces non occidentaux restés éloignés de la "mondialisation heureuse" (Chine, Russie, etc.)

Les populismes, après l'âge de la "mondialisation heureuse"  restent accrochés aux vieilles structures nationales. Un enfermement qui résulte de l'histoire et qu'il faut expliquer.

Idéalement il était  possible par une extension géographique  de passer du "five dollars day" dans  sa zone  de naissance (Detroit), puis au "five dollars day"pour l'ensemble des USA, puis au "five dollars day" pour l'Europe occidentale, enfin au "five dollar day" dans une mondialisation réellement heureuse. Une mondialisation qui correspondrait à un Etat providence mondial. 

Cet idéal est pourtant contraire à la logique des marchés. Le "five dollars day" de Detroit correspondait à une redistribution de gains de productivité générée par la chaine de fabrication. Il ne correspondait pas en une obligation pour la concurrence et si d'autres entrepreneurs peuvent innover sans redistribuer, il est clair que la logique fordienne ne génère  pas de forces d'imitation obligatoire dans la concurrence. Les USA d'avant la seconde guerre mondiale peuvent produire de plus en plus sans générer les revenus permettant l'achat des marchandises produites. l'expansion de la logique fordisme à l'espace national n'a donc rien d'automatique et il faudra passer à un nouvel âge institutionnel, celui de la sociale démocratie ou de l'Etat Providence pour générer un équilibre économiquement et politiquement plus satisfaisant. 

Ce raisonnement peut se répéter au niveau de l'espace mondial. Pour les capitalismes nationaux le passage à la mondialisation est une aubaine permettant d'échapper aux logiques institutionnelles des sociales démocraties ou des Etats providence. A partir des années 80 il devenait possible d'échapper au "five dollards day" comme il l'était dans les USA d'avant la seconde guerre mondiale. Et il n'était guère possible de définir un accord politique mondial à partir d'Etats en compétition comme il était inimaginable d'avoir aux USA des capitalistes en compétition généralisant collectivement le "five dollars day". 

Le passage du fordisme à l'échelle nationale ne pouvait résulter que d'une ou de crises graves à l'échelle de l'occident. Ce que l'histoire devait cruellement vérifier. Il en est probablement de même aujourd'hui au stade du passage à l'espace mondial. Une situation d'autant plus difficile que de nouveaux acteurs à la fois proche et éloignés du marché - Chine, Russie-  viennent rendre complexe un éventuel processus d'ajustement. Mais aussi une situation rendue plus difficile par l'évolution de technologies  qui vont faciliter l'épanouissement du libertarisme...dans un espace que le populisme veut renationaliser....Comment marier nationalisme et libertarisme?

4 Aggravation du diagnostic par l'émergence d'une radicalisation  libertarienne.

la numérisation du monde et les industries qui lui sont associées développent de nouveaux espaces marchands.

- Nouvelles technologies et finance.

La finance fut sans doute une terre d'accueil pour des technologies qui vont lui permettre d'approfondir ce qu'elle était depuis toujours: des paris sur l'avenir. Avec elle l'éloignement des contraintes fondamentales du capital va considérablement se développer. Le capitaliste sera de moins en moins prisonnier de l'investissement réel qui repose sur un temps long et incertain. Avec les nouvelles technologies la spéculation - donc les paris - sur  de simples fluctuations de prix - parfois à l'échelle du millionième de seconde- pourra se développer sans limite. Le cas de l'IPO de Space X est évidemment emblématique avec une création/destruction de richesse qui rend insignifiante les industries classiques.

Avec la finance appuyée sur les nouvelles technologies les titres qui représentent le capital pourront de plus en plus s'échanger à la vitesse de la lumière. Ces titres seront toujours des droits de propriété, mais des droits qui se valoriseront de plus en plus par le simple échange. Le capitaliste n'a plus besoin de gérer des usines et dans son environnement va se développer des groupes de plus en plus importants de financiers dont le métier sera d'investir sur un temps découplable à l'infini. Des droits de propriété qu'il faut aussi protéger par la liquidité et la profondeur des marchés, et donc qui ne peuvent accepter des frontières entre pays, que dans la mesure où ces dernières font elles- mêmes objet de paris. Les taux de change ne sont ainsi que des prix sur lesquels la spéculation deviendra illimité...laquelle engendrera la multitude des "produits de couverture". La finance ne peut être que mondialisée...et non régulée. De quoi satisfaire les principes du dogme libertarien. Les nouvelles technologies vont lourdement aider à la  financiarisation du monde occidental, avec même la possibilité de se passer des monnaies restées nationales au profit de monnaies numériques entièrement privées: les célèbres crypto monnaies autour de l'outil "blockchain". L'humanité peut t-elle se diriger vers un renouveau national sans monnaies contrôlables? 

- Nouvelles technologies et IA.

L'industrie des IA va nourrir bien davantage encore la radicalité libertarienne. En captant des montagnes d'informations jusqu'ici réputées dépourvues de droits de propriété, l'industrie de l'IA est d'abord lancée dans un nouveau et gigantesque élargissement de la propriété privée. Un élargissement qui doit aussi passer par une colonisation/privatisation des "orbites basses" et d'une manière générale de l'espace. L'industrie de l'IA au delà de son caractère majeur brise une division du travail jusqu'ici assez classique, avec des Etats qui fixent le cadre général (projet Apollo, nucléaire, etc.) et des innovateurs industriels privés. La nouveauté radicale est qu'ici ce sont les innovateurs qui fixent le cadre général (silicone Valley) et des Etats qui se trouvent démonétisés. La conquête de la lune fût naguère une affaire publique. Sa reconquête passera demain par les marchés D'où la réalisation concrète de ce qui figure dans l'axiomatique libertarienne depuis sa naissance: ce sont les marchés qui eux-mêmes ont la capacité de générer les règles du jeu, donc les droits de propriété. Les Etats deviennent ainsi une lourdeur qu'il faut enjamber...a moins qu'on puisse s'en servir comme outil apporteur de matières premières... On comprend ainsi que cette  industrie ne puisse  accepter des tentatives de régulation par des Etats venant trop souvent réduire l'espace des marchés. 

Les révolutions technologiques nouvelles aboutissent aussi à un effet de couplage entre écosystème  financier et écosystème  de l'IA au sens large. Ce dernier vend ainsi de l'avenir  à doses pharaoniques à partir d'une activation gigantesque des marchés financiers. Pensons à l'IPO de Space X. Pensons aussi à l'indice de la bourse de Corée du Sud (Kospi) devenu phare de la nouvelle révolution industrielle planétaire. 

5 Quel couplage entre retour nationaliste et surpuissance libertarienne? 

Il est très difficile de se prononcer mais il clair que la contestation antidémocratique est un point commun: démonétisation des partis qui  ont construits la "mondialisation heureuse" et interdit d'une étatisation par les gagnants des nouvelles technologies.

La finance ne saurait tolérer la monnaie unique de banque centrale et le retour d'une régulation étatique, la monnaie ne pouvant que devenir privée. Oui à la  blockchain comme contournement de la régulation. Non à la blockchain comme "nouvelle laisse" et possible fin de la privatisation des monnaies.

L'écosystème IA se trouve dans une situation plus complexe qui elle-même  résulte des conditions fort particulières d'une naissance en dehors du paradigme public. Plus libertarienne que la finance, elle est pourtant obligée d'entrer en négociation avec des Etats renaissants. Elle est tentée d'approuver le populisme américain qui menace de droits de douane les Etats souhaitant réguler le système IA. En ce sens elle est tentée de se lancer dans  une stratégie classique de "capture des Etats". Pour autant les Etats renaissants se dirigeant vers le populisme ne peuvent abandonner le contrôle de ce qui faisait naguère leur puissance. Ainsi l'Etat américain devenu il libéral peut décider brutalement d'un "switch off"..Anthropic est ainsi tenu d'appuyer en quelques secondes sur l'interrupteur et de museler son activité sur les modèles les plus avancés. De quoi bloquer nombre d'entreprises dites étrangères.

Les outils techniques d' aujourd'hui font de la finance et de L'IA une réalité politiquement incontrôlable et on voit mal l'émergence d'un couplage nationalisme/libertarisme comme instrument d'un monde apaisé. Peut-on imaginer une autorité internationale qui puisse y remédier en passant aussi par l'équivalent d'un "five dollars day" mondial, c'est à dire quelque chose comme un revenu universel nourri par une fiscalité mondiale? 

L'analyse certes un peu complexe que l'on vient de présenter est très éloignée... bien sûr des partis politiques progressistes et conservateurs, mais aussi des divers populismes qui ont déjà pris ou s'apprêtent à prendre le pouvoir dans nombre de pays occidentaux. Il sera difficile pour l'humanité d'éviter une crise majeure.

Jean Claude Werrebrouck - 24 juin 2026.

 

 

 

 

 

 

 

 

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