Parce que la question de la dette publique est devenue ingérable il est probable que des forces nouvelles vont faire naitre des modèles organisationnels d'un genre nouveau. La grande résistance offerte par les systèmes bancaires européens à l'égard de l'euro numérique de banque centrale est probablement un signal faible de cet ordre nouveau en possible émergence.
Comprendre cela, voire en évaluer sa probabilité, suppose d'en vérifier la rationalité et donc vérifier qu'elle correspond bien à ce qui est logiquement attendu. Dans l'ordre des sciences de la nature, la découverte de Neptune résultait du bien fondé de la force de la gravitation universelle. Ladite planète fut ainsi annoncée, par le calcul, plusieurs années avant sa découverte en 1846. Dans l'ordre des sciences humaines l'émergence prévisible d'un ordre monétaire nouveau devrait résulter du bien fondé du principe d'un conflit public/privé qui parcourt l'histoire humaine depuis ses débuts. C'est ce que va tenter d'expliquer la présente note.
- Plan de la note:
1Conflit ahistorique public/privé.
2Emergence de l'économie et loi de la valeur.
3Statut de la monnaie dans le conflit public/privé.
4Un système bancaire qui échappe aux contraintes de la valeur?
5Des Etats monétairement mutilés?
6Privatisation générale de la monnaie?
7Recentralisation monétaire européenne?
8Prudence du yuan numérique?
- Développement:
1 Conflit ahistorique public/privé.
Les premiers temps du big bang de l'humanité font de l'univers naturel et culturel un bien commun. Comme dans la soupe primitive de l'Univers, rien n'est isolé ou construit. Tout est collectif et la notion d'accaparement de ce qui est commun n'existe pas encore. De fait les premières transformations furent des processus de privatisation de ce qui était commun, et la plus grande d'entre elles fut probablement la naissance des Etats. Réalité faite de la maitrise d'un commun donc une privatisation de ce qui était patrimoine collectif. Véritable "coup d'Etat fondant l'Etat". Ce dernier relève ainsi de la construction des premiers monopoles, lesquels vont essentiellement reposer sur ce qui est effectivement accaparable et monopolisable, c'est à dire les individus eux-mêmes et les éléments susceptibles d'assurer leur survie, le plus souvent la terre.
Dans un monde où ce qu'on appelle aujourd'hui économie n'est pas encore clairement séparé de la foule des interactions sociales, il y aura émergence d'une activité appelée travail lequel deviendra de plus en plus contraint sous la férule d'acteurs sociaux dominants. Il y aura aussi émergence d'un outil ultérieurement appelé monnaie lequel permettra d'asseoir une forme moderne de prélèvement d'un surtravail appelé impôt. Même si ce qu'on appelle économie n'est pas encore autonomisée il y a déjà travail et surtravail; les premiers esclaves produisent davantage qu'ils ne coutent, et si leur production n'est pas encore mesurée en temps de travail, cette dernière apparait bien sous la forme d'une survaleur cachée dans des objets symboliques, politiques ou religieux glorifiant les pouvoirs en place.
2 Emergence de l'économie et émergence de la loi de la valeur.
Il faudra attendre la relative autonomisation de l'économie pour voir apparaitre clairement la valeur travail et le processus de privatisation croissante de ce qui était commun à l'issue du big bang de l'humanité. Si l'on donne crédibilité aux axiomes marxiens de la valeur travail, il faut admettre :
- que seul le travail engendre de la valeur,
- que les moyens de production ne font que transmettre leur valeur,
- que ces deniers développent ainsi la productivité du travail sans engendrer de valeur.
De ceci il résulte que si au nom de la productivité on utilise de plus en plus de moyens de production au regard du travail, il en découle mécaniquement une baisse tendancielle du taux de profit: de plus en plus de capital à rémunérer à partir d'un travail de moins en moins important. Cette contrainte d'une rentabilité continuellement recherchée et continuellement contrariée oblige historiquement à "sortir du cadre" et à privatiser des masses croissantes de biens communs convertibles en instrument de monopole porteur de rente. De quoi échapper à la logique de la baisse tendancielle du taux de profit
Ce fut historiquement le cas du mouvement des enclosures au début de la révolution industrielle anglaise ( fin des terres communes au bénéfice de la paysannerie). C'est bien évidemment le cas des connaissances qui vont transformer le travailleur producteur de valeur en élément de capital producteur de productivité ( le savoir et la science sont des biens communs qui ne créent aucune valeur mais des avantages de marchés et donc de revenus que l'on pourra partager entre salariés et entreprises). C'est aussi le temps libre qui devient de plus en plus privatisé et marchandisé. C'est bien évidemment le cas des batailles autour de l'intelligence artificielle avec la privatisation des données de l'interaction sociale. Ce cas est évidemment majeur puisqu'en limite il pourrait faire disparaitre le profit par extinction du salariat... de quoi voir une énorme bataille pour la privatisation des données, le choix des modèles (fermés ou non ), l'idée d'un revenu universel de base pour compenser une masse salariale porteuse de valeur mais disparue, etc.
3 Statut de la monnaie dans le conflit public/privé.
Mais nous voudrions porte la réflexion sur le cas majeur de la monnaie dont le monopole public - battre monnaie était le fait du prince et de l'Etat- devait progressivement être partagé dans le cadre d'un système bancaire complexe. Des individus appelés banquiers deviennent créateurs de monnaie et accaparent un bien construit historiquement comme bien public. C'est en effet la puissance souveraine qui fixe la nature collective de la monnaie: dénomination, unité de compte, règles de monnayage, pouvoir libératoire... alors qu'elle sera de plus en plus émise et commercialisée par des agents privés.
Toutes ce privatisations concrètement et visiblement constatées, en particulier celle de la monnaie, sont au fond le résultat attendu de l'axiomatique marxienne, un peu comme la découverte de Neptune en 1846 n'était que le résultat attendu de l'axiomatique Newtonienne.
Et c'est ce système bancaire complexe mi privé mi public répondant parfaitement à l'axiomatique marxienne qui fait aujourd'hui problème...et problème que cette même axiomatique peut mette en lumière au profit des décideurs intéressés par le chemin probable d'un futur, en particulier économique.
4 Un système bancaire qui échappe aux contraintes de la valeur?
Ceci mérite explication. Le système bancaire tel qu'il s'est construit, notamment à l'époque de la "bancarisation", -celle où les entreprises vont vont faire face à leur masse salariale non plus avec de la monnaie centrale mais avec des comptes bancaires- permet d'échapper avec radicalité à la contrainte de la valeur. En émettant un crédit pour une valeur nulle ( cout nul de l'émission monétaire) les banques fournissent un capital constant de valeur nulle à l'entreprise qui s'endette. Le taux de l'intérêt est ainsi un prix reflétant le partage d'une non valeur entre prêteur et débiteur. On comprend ainsi que plus la bancarisation se développe, plus la dette peut augmenter et plus un profit fictif partagé peut se développer. Les contraintes de la loi de la valeur sont ainsi levées. C'est ce travail de contournement qui fait que logiquement les banques devaient se développer à un rythme dépassant très largement celui de l'économie, le tout intégrant les outils innovants des technologies: Tokenisation, Blockchain, etc. afin d'obtenir des gains de productivité et d'élargir le périmètre des activité. De quoi parler d'une industrie financière. D'où ces constatations empiriques de masses gigantesques de capitaux fictifs qui n'arrivent pas à s'investir dans l'économie réelle, celle qui en particulier produit de la valeur, au sens de valeur travail. La contrainte de la valeur s'efface dans une stupéfiante financiarisation des activités.
Logiquement la banque centrale peut contrôler le développement de cette non richesse qui apparait très profitable. C'est très exactement ce qui s'est produit avec l'édification historique d'un système hiérarchisé. Sans entrer dans les détails techniques chacun sait que les réglementations concernant les réserves obligatoires sont un élément de limitation de la puissance créatrice de capitaux fictifs par les banques. Le dépassement de la contrainte de la valeur par la finance fut- après la période des 30 glorieuses - un combat extrêmement privilégié...lequel suppose naturellement la croissance de l'endettement généralisé.
5 Des Etats monétairement mutilés?
Une façon d'en développer le périmètre était d'interdire aux banques centrales de financer directement les Trésors Publics. D'où l'idée d'une privatisation complémentaire: les banques centrales doivent se détacher des Trésors et devenir indépendantes...ce qui fut obtenu au cours des années 80 du siècle précédent. Cela signifiait du même coup l'obligation pour les Etats de passer par ce que nous appelions naguère ce "curieux marché" où les Etats deviennent des interdits bancaires: ils ne pourront négocier un crédit auprès de la banque dont ils étaient les propriétaires. Le contournement de la loi de la valeur travail est ainsi la grande cause de l'endettement public. Et cet endettement s'il crée la rentabilité du capital bancaire vient aussi nourrir une masse de revenus difficiles à faire naitre si le travail se fait plus rare. Il appartiendra ainsi à des Etats-providence de distribuer des revenus issus de la dette aux fins d'écoulement des marchandises. Déjà des embryons de revenus de citoyenneté ont de fait pour fonction l'écoulement de marchandises invendables sans ces subsides.
6 Privatisation générale de la monnaie?
Une autre façon était d'utiliser les nouvelles technologies pour s'émanciper davantage dans la création monétaire. Ce sera le cas avec l'idée de privatisation générale de la monnaie et la naissance des crypto monnaies il y a une quinzaine d'années. Nous avons ici la disparition des restes de biens publics qui existent encore dans les monnaies de banque. Avec tout ce qui s'y rattache à savoir les contrôle des flux et donc des prélèvements fiscaux dont les Etats déjà démunis par la dette ne peuvent se passer.
La photographie actuelle résulte directement du dépassement/contournement d'une hypothèse jusqu'ici restée féconde, celle de la valeur travail, photographie qui aurait pu être imaginée il y a bien longtemps, comme cela était le cas d'une réalité astronomique, celle de l'existence de Neptune prévisible sur la base de simples calculs. Mais photographie jamais comprise et jamais imaginable dans un monde intellectuel qui à l'inverse de celui des sciences dites "dures" se trouve dépourvu de toute réflexion épistémologique.
Face à un processus de privatisation de la monnaie qui va jusqu'à menacer les Etats en difficulté, il fallait néanmoins réagir ce qui correspond à la période présente avec l'émergence de l'idée de crypto monnaies de banques centrales. 2 modèles peuvent être ici examinés : le chinois et l'européen. Ou bien il est décidé que les monnaies numériques non plus privées mais recentralisées donnent lieu à établissement de comptes spécifiques pouvant échapper aux banques ( UE), ou bien il est décidé que ces comptes restent assignés dans les bilans bancaires (Chine).
7 Recentralisation monétaire européenne?
Le modèle européen qui pourrait se mettre en place permettrait techniquement de transformer la BCE en une sorte de proto-Etat avec potentiellement nouvelle fusion entre Trésors et Banques centrales. A la limité, le périmètre de la finance serait durement réduit et la levée de la contrainte de la valeur serait recentralisée. Dans ce schémas possible les bilans bancaire seraient allégés par le départ des comptes clients qui seraient, au moins partiellement , transférés au bilan des banques centrales. Un tel cheminement serait celui de la quasi disparition des marchés de la dette publique et la monétisation de la dite dette par les banques centrales. Le dépassement de la contrainte de la valeur prend un nouveau chemin, une nouvelle réalité empirique possible. Au final la dette publique s'efface doucement au profit du retour d'un commun fonctionnant au détriment du privé. C'est ce possible chemin- peut-être déjà perçu- par certains acteurs de la finance- qui donne déjà lieu à une très vive opposition. Clairement les banquiers ne peuvent accepter que l'euro numérique de banque centrale devienne un passif de la BCE. Pour eux l'euro numérique ne peut être qu'un substitut aux vieux billets et pièces.
8 prudence de l'Yuan numérique?
Le modèle chinois déjà en place n'a pas besoin du même chemin: le commun l'emporte depuis toujours et le privé reste obéissant. Par contre il faut donner- à l'échelle géopolitique- l'illusion d'un système financier décentralisé classique. D'où le maintien d'un système bancaire hiérarchisé et l'interdiction de voir apparaitre des comptes en crypto monnaies de banque centrale au passif de l'institut d'émission. Il faut en effet comprendre que l'emprunt de la voie européenne du "e-CNY", donnerait une place inutilement trop importante à la monnaie chinoise et risquerait un emballement de la compétition avec le dollar. La centralité chinoise existe et il serait maladroit de trop l'afficher de façon agressive. D'où cette impression de prudence: Le e-CNY reste l'équivalent des vieux billets et il est interdit à la banque centrale chinoise d'ouvrir des comptes en e-CNY.
Affaire à suivre.
Jean Claude Werrrebrouck- 6 aout 2026.