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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 16:59

L’idée selon laquelle l’épargne serait mal orientée, voire gaspillée reste à la mode. Avec une idée nouvelle autour d’une accélération industrielle qui - imposée par la Chine ou les USA- exigerait une transformation radicale de l’affectation de l’épargne européenne et tout particulièrement celle de la France.

Mettre fin au gaspillage de l’épargne ?

 Sans détailler, on sait par exemple que 33% de l’épargne des ménages français se trouve sur de simples dépôts bancaires qui vont se transformer partiellement en consommation (23 à 24% qui deviennent en particulier du crédit à la consommation). Par ailleurs, 34% de cette même épargne devient de l’assurance vie laquelle se transforme pour plus de la moitié (70%) en dette publique par le canal des compagnies d’assurances. On sait aussi que cette  dette publique ne finance même plus l’Etat régalien -voire l’investissement public- et ce au profit de simples dépenses sociales. D’où l’idée qu’effectivement l’épargne est probablement mal allouée et qu’il faudrait la réorienter vers l’investissement productif en particulier industriel.

Bien sûr, on pourrait envisager une solution européenne par le biais d’un endettement mutualisé qui ne ferait qu’alourdir le coût de fonctionnement de l’UE et qui est donc rejeté par certains pays dont bien sûr l’Allemagne. La solution proposée par l’Europe est donc un dispositif de réorientation de la présente épargne sur la base de critères : poids de la valeur ajoutée industrielle européenne , poids des titres en actions et en investissements de long terme, fiscalité nulle sous condition d’une durée minimale de détention des titres. Cette réorientation pourrait techniquement s’opérer par création de comptes d’investissements.

Au-delà de la technique, il est intéressant d’apprécier la crédibilité macroéconomique d’un tel projet.

Un gaspillage contraint ?

De fait, l’apparente mauvaise orientation n’est pas dépourvue de rationalité. Si brutalement l’épargne changeait d’orientation beaucoup de choses changeraient. Si une partie non négligeable de ce qu’on appelle épargne n’est qu’un outil différé de consommation, toute réallocation signifierait une baisse de la demande globale au titre de la consommation et une hausse de la demande globale au titre des biens de production. Pourquoi investir micro économiquement pour produire des biens de consommation si le marché macroéconomique s’affaisse ? Concrètement si un dispositif incitatif intervient en défaveur de l’épargne telle qu’elle se matérialise aujourd’hui, il y aura moins de crédit à la consommation car outil devenu trop cher, moins de dette publique devenue trop onéreuse pour le Trésor et donc restrictions budgétaires… et donc contraction du niveau de la demande globale. Bien sûr une telle réorientation développerait parallèlement une politique de l’offre, mais pourquoi fabriquer davantage de biens de production si les dits biens sont mécaniquement invités à produire davantage de biens de consommation eux- mêmes boudés par des consommateurs moins argentés ?

Les prétendus économistes qui devisent sur l’épargne révèlent leur   inculture économique de base. Il est ainsi souhaitable de rappeler quelques points essentiels :

Un peu de culture économique sérieuse.

1.  A l’échelle du monde, il doit être simplement constaté que la demande globale est gonflée par des déficits planétaires assurant pour 2026 une dette publique croissante  devant atteindre  un nouveau sommet (86% du PIB mondial). Cette dette - sans cesse croissante- assure des débouchés qui seraient, sans elle, mondialement insuffisants. Sans les déficits publics il y aurait récession planétaire. A noter que la forte croissance des dépenses d’armement contribue aussi à diminuer l’écart entre offre et demande solvable.

2.  Les pays les plus touchés par les déficits publics ( USA, France, etc.) sont une belle assurance pour l’offre des pays : Chine, Allemagne, etc., qui se voient garantis par des excédents commerciaux propres à limiter leur déficits publics spécifiques. Concrètement, le déficit public américain est une aubaine pour l’offre chinoise, notamment celle concernant les biens de consommation.

3. Les taux de change restent potentiellement un outil de redéfinition des écarts entre offres globales nationales  et demandes globales nationales. En particulier, la France avec un taux de change maitrisé (ce qui n’est plus le cas avec la monnaie unique) verrait sa demande globale augmentée par une forte dévaluation. Dévaluation lui permettant de substituer un déficit public par un solde extérieur devenu excédentaire. Derrière les inégalités en termes de déficits publics se cache une architecture de taux de change possiblement re visitable et potentiellement source de guerre des monnaies comme ce fût le cas dans les années 30 du siècle dernier.

4. Les dettes publiques mondiales sont le signe d’une insuffisance planétaire de débouchés. En mondialisation il n’est plus question, comme c’était le cas dans les fordismes nationaux  du vingtième siècle, d’assurer les débouchés d’une offre continuellement croissante par des rémunérations elles mêmes croissantes. Le passage à la mondialisation transforme la qualité du salaire lequel passe du statut de débouché payé par des gains de productivité à celui de simple coût à continuellement maitriser. Plus la mondialisation s’affermit, plus le déséquilibre macroéconomique s’élargit et plus les dettes publiques mondiales s’accroissent… dans un contexte d’affaissement général des taux de croissance...

5. L’épargne qui est devenue partiellement un outil de consommation cachée - essentiellement de la dette publique fort éloignée de l’investissement et transformée en salaires indirects - devient aussi support de la finance. Plus la mondialisation s’affirme et plus l’écart entre offre globale et demande globale devient dette et produits financiers. Une finance qui va aussi se nourrir de la fin des taux de change fixes. Plus la mondialisation s’affirme, plus le déséquilibre macroéconomique grandit, et plus la finance se développe. Cette dernière devient la grande industrie de l’époque de la mondialisation.

6. L’établissement d’un équilibre macroéconomique planétaire suppose une hausse planétaire des revenus salariaux. Scénario beaucoup plus difficile à imaginer que dans le cadre de l’espace national de la seconde moitié du vingtième siècle.

7.  Nous sommes très loin d’une problématique de mauvaise allocation de l’épargne….

Jean Claude Werrebrouck- 14 Mars 2026.

 

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27 décembre 2025 6 27 /12 /décembre /2025 09:08

La France grande handicapée….

L’année 2025 va probablement se terminer sur un PIB d’environ 2984 milliards d’euros contre 2919 milliards en 2024. Ce calcul mené en valeur correspond à une croissance nominale d’environ 2,3% reflet d’une inflation d’environ 1,5% et d’une croissance réelle de moins de 0,9%. Et ce chiffre ridiculement faible n’est obtenu qu’avec l’intervention de l’Erat qui en termes de recettes et de dépenses s’est soldée par un déficit Public colossal d’environ 161 milliards d’euros. Au final pour obtenir (2984 – 2919) = 65 milliards de richesse apparente supplémentaire il aura fallu s’endetter de 161 milliards de plus (2,47 fois le surplus de richesse apparente). Un peu comme si un ménage voulant consommer 10 euros de plus chaque mois devait s’endetter mensuellement de 24,70 euros.

Croissance faible, cause de la dette ? Ou dette élevée, cause de croissance faible ?

Rééquilibrer les comptes suppose sans doute une combinaison de baisse d’impôts et de baisse des dépenses. Mais ce rééquilibrage va  en entrainer d’autres : des comptes bancaires allégés pour les ménages et les entreprises qui cesseraient de bénéficier de la dépense publique…mais augmentés de la baisse de l’impôt…le tout dans une proportion assurant la disparition du déficit. Qui va payer ? Si l’on privilégie la baisse de la dépense ce sont plutôt les ménages qui vont payer…et contribuer à la chute de la demande globale : les débouchés des entreprises s’affaissent  et les entreprises marginales disparaissent. Si l’on privilégie la fiscalité, le résultat dépendra du mode choisi de la baisse d’impôt, ce qu’on appelle l’assiette. Par contre cette voie suppose parallèlement une baisse de la dépense beaucoup plus radicale à la seule fin de faire disparaitre le déficit. D’où la contradiction entre amélioration possible du taux de marge dans un contexte de baisse du chiffre d’affaires. A moins que la baisse de la fiscalité entraine une compétitivité telle que des exportations nouvelles viennent compenser la perte des chiffres d’affaires internes. Mais, sous contrainte de disparition du déficit, plus la pression fiscale diminue et plus la demande interne s’affaiblit. Il est donc difficile d’imaginer et donc de chiffrer aisément le résultat du choix de la baisse de la fiscalité. Globalement il faudrait une élasticité/cout des exportations élevée dans un contexte où la contrainte fiscale représenterait un poids très élevé dans les couts de production. Comme quoi une politique de l’offre est toujours très complexe et vient se heurter au mur de la demande.

Mais Handicap indépassable…

Ce fort bref raisonnement nous montre toutefois que la question de la réduction de la dette n’est pas chose simple et, hors mobilisation de moyens touchant la relation du pays avec son environnement mondial, ladite réduction suppose une contraction très importante du PIB. Il suffit de reprendre les chiffres de 2025 et imaginer la baisse du PIB en utilisant un multiplicateur budgétaire même ramené- fort complaisamment- à l’unité. Dans cette hypothèse le PIB se contracterait de plus de 160 milliards d’euro, soit près de 6%. Sachant que l’impact d’une telle contraction est très inégal selon les différentes catégories sociales, Le pays est-il politiquement prêt à accepter un tel changement ?

Reste le recours à trois outils : la dévaluation externe de la monnaie, le rachat de la dette par la banque centrale, l’établissement de droits de douane. Les deux premières solutions sont exclues en raison de la méthodologie retenue pour la construction de l’Union européenne : La monnaie est devenue indépendante des Etats, lesquels ne sont plus maitre de leur banque centrale. Il n’est plus question - sans rupture- de recourir aux manipulations monétaires qui ont tant contribué à l’exceptionnelle réussite française de l’après-guerre.  La solution des droits de douane envisageable au niveau européen est -elle imaginable comme solution à la dette publique française ? Sans rétorsion de la part du reste du monde les droits de douane peuvent en principe réduire les importations sans toucher aux exportations. La baisse de la demande globale induite par la diminution de la dépense publique initiée pour faire disparaitre la dette publique pourrait ainsi être compensée par des échanges extérieurs mieux orientés. Les droits eux-mêmes viennent contribuer à la disparition du déficit. Dans le contexte géopolitique du moment cette solution qui n’est pas de rupture peut être envisagée et commence à l’être. L’UE ne peut en effet au nom de sa survie laisser la chine exporter son chomage par une balance des échanges devenue très déséquilibrés ( Plus de 1000 milliards de dollars d’excédents pour 2025).

La béquille pour tous…

Au-delà, il faut signaler que la dette devenue béquille de la France est entrain de le devenir pour la plupart des pays.

                                   Croissance              déficit public

Allemagne                          0,8                             2,7

Italie                                    0,6                              3

Espagne                              2,7                            2,7

Pays-Bas                              1,5                            2,8

RU                                         1,5                            4,5

Chine                                    5                                4

USA                                       2,3                             6,9

Comme pour la France nous constatons, certes à l’exception du cas chinois, qu’il faut pour tous ces pays beaucoup de déficit public pour faire grossir fort modérément voire très peu le PIB. Pour cet ensemble de pays et sans doute pour de nombreux autres une politique générale de disparition des déficits publics entraine une baisse des PIB donc une contraction planétaire de très grande ampleur. Et la Chine ne fait pas vraiment exception, car même en ne contestant pas les chiffres annoncés, le résultat- plutôt meilleur- se fait au prix d’une gigantesque montée des exportations (probablement plus de 1100 milliards de dollars en 2025). La constatation empirique de cette « impression de PIB étouffé » malgré un déficit gigantesque nous invite à imaginer l’hypothèse  d’un désajustement entre une offre constitutive d’un PIB logiquement ascendant par l’investissement et une demande qui  tire ce même PIB vers le bas. En termes savants la demande globale est -elle suffisante pour absorber toute l’offre proposée ? Hypothèse jamais abordée par les économistes contemporains.

...Béquille pour tous que les économistes éloignés de l’histoire de la pensée économique ne peuvent comprendre….

Derrière ces questions se trouve un problème beaucoup plus fondamental et fort ancien : celui de la « loi des débouchés » qui fut un débat depuis le début du dix-neuvième siècle. Pourtant cette question de l’équivalence entre l’offre globale et la demande globale n’est plus abordée depuis très longtemps dans les universités. Elle n’est plus dans la fenêtre d’Overton. Jadis l’étude de la théorie keynésienne réintroduisait mécaniquement le très long débat qui s’était introduit avec la critique de la « loi de Say » par ses contemporains et en particulier Ricardo, Sismondi et bien d’autres tout au long du siècle. Ces réflexions furent très longtemps poursuivies et la crise de 1929 fût très largement abordée à partir de la question. Globalement il fut admis que ladite crise était une crise de surproduction provoquée par la non redistribution des gains de productivité, donc la non vérification empirique de la « loi se Say » et la confirmation de ses critiques. Keynésianisme aidant, il fut admis que les trente glorieuses qui devaient suivre correspondaient à la mise en place d’outils autorisant la redistribution et donc un alignement de la demande sur une offre croissante (élargissement continuel des salaires y compris par voie d’Etat-providence).

Concrètement, comme dans les années 1920 aux USA,  nous retrouvons aujourd’hui le divorce entre une offre potentiellement sans cesse croissante et une demande qui ne peut suivre. Le problème  n’est plus aujourd’hui celui du divorce entre fordisme naissant et normes salariales de la première révolution industrielle, mais celui du divorce entre mondialisation et alignement de nouvelles normes salariales. C’est qu’en mondialisation les salaires  sont moins une source de débouchés qu’une source de couts. Mécaniquement la masse salariale vient de plus en plus nourrir les importations et beaucoup moins les productions nationales. Ces mêmes productions sont soumises à des concurrences étrangères qui invitent à un alignement progressif des salaires occidentaux sur ceux du sud. Ce mécanisme qui étrangle la demande globale, et  qui est pourtant l’essence même de la mondialisation est masqué par les béquilles : la demande globale qui ne peut suivre la production croissante devient artificiellement gonflée par des dépenses publiques de plus en plus importantes et des ressources publiques- l’impôt- qu’il faut contenir.

Les béquilles pour tous  sont  faites  d’une très rentable « aspirine » financière

Mais la béquille est toute entière fabriquée avec l’aide de la finance et il est encore universellement préféré d’utiliser des actifs financiers pour générer une demande globale insuffisante plutôt qu’une technique type « hélicopter money ». Pour l’essentiel ces actifs sont de la dette publique, donc la matière première des béquilles. Vu de très haut, la crise récurrente de surproduction, est fictivement effacée par une nouvelle branche professionnelle porteuse d’un grand avenir : la finance qui fabrique sans limite des titres financiers lesquels sont l’antidouleur d’un réel économique dysfonctionnel. Toujours vu de très haut plus l’industrie se contracte et plus la finance se déploie. Comment ne pas être stupéfait par les quelque 16000 milliards d’actifs sous gestion aujourd’hui, actifs qui ne se montaient qu’à 4000 milliards en 2008, soit une multiplication par 4 contre moins d’un doublement du PIB ( 111000 milliards de dollars contre 63000 milliards) entre ces mêmes dates ?

A ce titre il est intéressant de situer les débats idéologiques concernant les cigales et les fourmis. Les tenants de l’économie de l’offre donc les croyants en la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say sont convaincus qu’il faut réduire l’éventail de l’Etat- providence et remettre les agents au travail. D’où les difficultés à prendre conscience de la réalité des chiffres présentés plus haut : une croissance qui ne cesse de s’affaisser et un endettement qui ne peut que s’accroitre…avec pour responsable un Etat victime de capture par les marchés politiques…d’où l’idée qu’il faut abandonner le statut de cigale et emprunter celui de fourmi. Mais comment abandonner le statut de cigale sans provoquer l’apparition de la réalité du déséquilibre entre offre et demande globale à l’échelle planétaire…une réalité qui atteint même une Chine peuplée de fourmis ?

Une autre difficulté est celle de l’antidouleur apporté par la finance. L’overdose des titres financiers publics développe le risque d’insolvabilité des Etats chargés de cacher la réalité macroéconomique dysfonctionnelle. Nous n’en sommes manifestement plus très loin avec la montée des taux,  ou les « stable coins » chargés d’épauler la dette américaine (99% du volume des stables coins sont collatéralisés avec  le dollar) . Avec parfois de redoutables erreurs de politique monétaire telle celle de l’actuelle BCE qui continue de ne plus couvrir les titres parvenus à échéance par des achats d’un montant semblable. De quoi rétrécir le marché des antidouleurs au moment où les Etats expriment un besoin massif (500 milliards de nouvelle dette publique pour la seule Allemagne en 2026, plan de relance massif pour le Japon, etc.)

Des béquilles pour tous…et  de plus en plus grandes….

Nous percevons maintenant clairement le chemin initié à partir de l’hypothèse selon laquelle il existe une insuffisance de la demande globale, insuffisance aujourd’hui planétaire. Sans mécanisme de redistribution type celui emprunté dans ce qu’on a appelé le « moment fordien » en occident, la demande globale doit être artificiellement gonflée par de la dette pour arriver à l’équilibre macroéconomique. Le choix de « l’helicopter money » qui aurait pu se substituer au moment fordien ne fut pas politiquement retenu. Celui du marché de la finance fut ouvert et considérablement renforcé par les outils techniques de la mondialisation, en particulier la parfaite mobilité d’un capital qu’il faut assurer dans son cheminement : maitrise de la circulation de la valeur avec sécurisation d’un marché des changes qui doit devenir très important. De fait le marché des changes doit devenir un monstre financier pour sécuriser la mondialisation. Sur ce marché les agents financiers doivent couvrir la sécurité sur les taux tout en se couvrant eux-mêmes,  ce qui passe par de gigantesques « paris » sur de simples fluctuations de prix. L’effacement progressif du fordisme laisse ainsi la place au grossissement inéluctable de la finance. Et l’ancien métier de conseil en investissement du banquier devient largement celui de virtuose sur de simples paris.

Au-delà la dette elle-même ne peut se réduire sauf à réenclencher le déséquilibre global. Mieux, à partir du moment où elle devient capital portant intérêt elle doit- au-delà de simples fluctuations conjoncturelles- se gonfler plus rapidement que le PIB. La dette sans intérêt peut certes gommer l’insuffisance de la demande globale mais il faut aussi couvrir les charges de la dette. Il est donc logique de voir partout dans le monde un grossissement de la dette. Le contexte géopolitique actuel fait qu’Il n’existe pour le moment pas d’autre choix planétaire.

Nous tenterons dans une prochaine note de montrer  que le substitut d’un fordisme planétaire, probablement irréaliste, peut devenir tout autre chose que la finance telle qu’elle se déploie encore aujourd’hui.

 Jean Claude Werrebrouck – 26 décembre 2025.

 

 

 

 

 

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3 septembre 2025 3 03 /09 /septembre /2025 15:49

Le premier ministre souhaite ce qu’il croit être une prise de conscience des français sur les gigantesques dangers de la dette publique. D’une certaine façon, il réussit et les différentes entreprises politiques comme leurs sympathisants sont d’accord : il faut réduire la dette et ce de façon simple, soit moins dépenser, soit davantage prélever, soit un mix des deux. Et les choses sont semble-t-il très simples, il suffit de reprendre ligne à ligne le budget et de réduire les chiffres d’un côté et de les accroître de l’autre. Pour autant  ,il y aurait lieu de s’interroger sur les causes profondes qui ont fait grossir les dépenses et diminuer les recettes. Aucun économiste ou journaliste n’ose affronter ces questions. Nous tentons ci-dessous d’apporter une réponse crédible au problème posé.

Une croissance plus faible pour un déficit plus grand

Le premier fait consiste à constater que le déficit n’arrive pas à attiser une croissance disparue. Logiquement, les dépenses trop importantes sont des opérations qui accroissent la demande globale. Prendre en charge les dépenses de santé permet aux salariés de disposer d’un revenu plus élevé lui permettant de dépenser plus ; distribuer des subventions ou alléger les impôts de production permet aux entreprises de disposer de moyens plus importants pour se moderniser et investir, etc.  Or chaque année, le déficit public se trouve très supérieur au supplément de richesse produit et acheté sur les marchés. C’est ce que le premier ministre lui-même met en avant en parlant sur les plateaux de TV de 50 milliards de croissance contre 150 milliards de dettes nouvelles. C’est dire que logiquement, une disparition du déficit correspondrait à une diminution de la richesse produite et achetée, c’est-à-dire une réalité pour laquelle il y aurait plus de chômage et de dépôts de bilans donc une réalité supposant de nouvelles interventions de l’Etat…et une aggravation du déficit que l’on voulait combler. Cette simple constatation évidente permet par conséquent de douter de l’ensemble des solutions proposées par les divers partis. Car jadis, au temps des trente glorieuses, il en allait autrement et une demande globale plus élevée dont l’origine pouvait être un déficit, développait une hausse de la croissance entrainant elle-même un financement facile et une évaporation du déficit.

Il faut donc aller beaucoup plus loin et se poser la question de l’origine de cette nouvelle réalité à savoir une croissance qui ne cesse de tendre vers zéro.

Pour produire davantage, il faut un marché.

Pour cela il faut simplement partir  des réflexions de tout investisseur impliqué dans les réalités industrielles. Prenons un exemple. Supposons un industriel qui,  fort de ses compétences et de ses ressources, se propose de produire une marchandise, par exemple des aspirateurs. La première question de tout investisseur rationnel est de savoir s’il dispose - compte tenu de ses capacités et de son potentiel -  d’un marché. Sachant qu’il travaille dans un milieu ouvert, ce marché dépend complètement du taux de change entre la monnaie dont il dispose et les monnaies étrangères.

Et le marché dépend d’un taux de change…qui peut étrangler… ou libérer.

Si le cours de la monnaie nationale est très élevé cela signifiera que les aspirateurs sont très coûteux pour des clients étrangers et qu’à l’inverse les nationaux seront très intéressés par  ces mêmes marchandises produites à l’étranger dans une monnaie étrangère dont le cours est faible par rapport à la monnaie nationale. Dit plus simplement, notre investisseur rencontrera un gros problème de débouchés, ne produira que peu et sera considéré non compétitif. La conclusion est que le prix de loin le plus important dans un milieu ouvert est le cours de la monnaie nationale et donc le taux de change.

Si maintenant pour une raison ou une autre, le taux de change est durablement élevé , et que l’on se trouve dans un pays où historiquement l’Etat joue un rôle central dans ce qu’il croit être un intérêt général -  ce qui est le cas de la France avec un Etat qui s’est construit depuis plus de 1000 ans aussi bien par des rois que par une idéologie républicaine - il sera demandé au dit Etat d’intervenir.

Logiquement, si on ne peut baisser le cours du change parce que, par exemple l’autorité monétaire n’appartient plus à l’Etat, ( cas de l’euro) il faudra obtenir une baisse des coûts internes et donc procéder à une dévaluation interne. L’opération est bien sûr beaucoup plus difficile que lorsqu’il est souverainement possible d’opérer par simple décret à une dévaluation externe.

Un Etat peut « lâcher  la laisse » et compenser artificiellement un étranglement

Concrètement, il sera demandé à l’Etat de moins prélever d’impôts sur des entreprises déjà handicapées par la concurrence aiguisée par un taux de change trop élevé. L’ Etat sera aussi invité à verser des subventions au titre de l’aide à la compétitivité. Plus encore, ce même Etat sera aussi invité à baisser le coût du travail en supportant une partie du coût du travail (charges sociales). Autant d’opérations qui correspondent à des baisses de rentrées fiscales et des hausses de dépenses publiques  et font émerger un déficit public très apprécié d’une finance en recherche de produits financiers sécurisés. Les banques créatrices - sans coût de production car simple jeu d’écritures -  de monnaie peuvent ainsi se nourrir d’un déficit public résultant d’une dévaluation interne exigé par la plupart des marchés politiques.

Des revenus supplémentaires qui maintiennent les gens dans la prison d’un monde artificiel

Deux artificialités sont à considérer. La première est celle du confort assuré par le déficit. Le déficit public est fait de revenus supplémentaires, pour les agents (ménages et entreprises) et ne correspondent à aucune production. Toutefois sans le déficit, les salariés disposeraient d’un pouvoir d’achat inférieur les empêchant d’acheter la marchandise, ici dans notre exemple des aspirateurs, et les entreprises seraient victimes d’un coût de production trop élevé pour espérer exporter. Si le déficit empêche le rétrécissement du marché il ne permet pas son élargissement. Il crée un marché pour les exportateurs étrangers attirés par le taux de change élevé. Il bénéficie aussi aux touristes nationaux attirés par un voyage à l’ étranger bon marché. Par contre, le revenu supplémentaire nationalement distribué ne permet pas l’élargissement de la production nationale et ne fait que maintenir une activité partiellement improductive. Il s’agit là d’une première artificialité.

La seconde artificialité concerne la magie financière. Les banques et le système financier se nourrissent du déficit public et gagnent sur plusieurs tableaux. Equipés d’un actif fait de titres publics sécurisés, les banques supposées rationnelles doivent  réduire leurs fonds propres. Naguère, lorsque le système financier nourrissait l’économie réelle, il fallait couvrir les risques par des fonds propres importants (environ 25%  du total des bilans). Ils peuvent aujourd’hui descendre à moins de 5% et ainsi augmenter la rémunération du capital sans les risques de l’économie réelle. Plus le déficit public existe pour ne pas tuer l’économie réelle - et la maintenir dans sa situation d’étranglée victime du taux de change - et plus la finance se libère en se détournant de l’économie réelle. De façon plus accessoire, les titres de la dette publique deviennent collatéral sur tous les marchés financiers qui, eux-mêmes, ne représentent plus l’économie réelle avec des volumes qui multiplient souvent par plus de 100 les échanges réels. Le déficit issu d’un taux de change irréaliste devient double drogue, celle qui enferme l’économie réelle et celle qui propulsent les acteurs dans les  mirages de la finance.

Une artificialité qui ne peut être réduite…sans sortir d’un cadre qui restera prison

Maintenant, il n’y a que peu d’espoirs de voir de nouveaux investissements. Cela exigerait pour les investisseurs étrangers et nationaux  de disposer des mêmes avantages en termes fiscaux et sociaux et donc le déficit risquerait de s’aggraver.  Fondamentalement, un pays - alourdi par un taux de change irréaliste - n’est pas compétitif et tout projet doit se trouver aider par un Etat qui, du même coup, ne peut que grossir et se bureaucratiser. Tout projet de réduction du déficit aboutit mécaniquement à une diminution de la demande globale et donc au résultat inverse de celui qui est recherché. Le déficit lui -même n’accroit pas la compétitivité et ne fait que masquer son insuffisance, le vrai problème étant un taux de change dont la manipulation est devenue impossible.

Ce que nous venons d’expliquer concerne hélas la France, un pays qui naguère conservait sa cohérence et ses choix d’avenir par des dévaluations compensatrices de ses choix peut-être trop dynamiques. Et un pays qui, aujourd’hui, voulant conserver son Etat puissant et protecteur se brise sur une réalité monétaire qu’il ne contrôle plus. L’insupportable bricolage des débats actuels sera hélas repris dans les mêmes termes qu’il y ait dissolution ou non, élection présidentielle ou non, débats - au delà de leur immense médiocrité - fondamentalement nuisibles à l’intérêt du pays. Cela risque de durer avec les recompositions dans les bricolages politiques et cela pose la question du risque  des violences potentielles au sein d’une population inquiète et complètement perdue.

Jean Claude Werrebrouck – 2 septembre 2025.

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16 juillet 2025 3 16 /07 /juillet /2025 03:39

Le plan Bayrou n'aborde pas la question de l'énergie pourtant fondamentale dans la question des prix et de la compétitivité. En particulier, il n'évoque en aucune façon la question du renouvelable abordée dans notre précédent papier. Nous voudrions aller plus loin en posant la question du modèle fondamental de marché, inaugurée par la loi NOME en 2010, modèle en opposition avec celui en vigueur à l'époque de Marcel Boiteux. 

Quand on dit qu'aujourd'hui une organisation dispose du choix entre le "make" et le "buy" ( le "faire" soi-même sous une autorité et une hiérarchie, ou le "faire- faire" par le biais de contrats discutés sur un marché) on retrouve la grande question des modalités de fonctionnement d' EDF. A l'époque de Marcel Boiteux, EDF était dans le make intégral et l'entreprise fixait administrativement le prix d'une électricité qu'elle produisait centralement. Aujourd'hui, nous avons une situation inverse et EDF est dans une logique de marché concurrentiel. L'électricité n'est plus un produit administrativement défini mais une marchandise classique.

Un grand économiste - Ronald Coase - posait la question , il y a près d'un siècle, de la nature des  modèles de fonctionnement : centralité ou marché ? Il en déduisait qu'à chaque étape de son développement une organisation  devait se poser la question du recours soit à la centralité soit au marché. Et la réponse devait provenir d'une comparaison de coût :  quel coût pour la centralité et quel coût pour le recours au marché. Concrètement, l'entreprise France qui veille à son approvisionnement électrique doit-elle choisir un modèle complètement centralisé (EDF de l'époque de Marcel Boiteux) ou un modèle de marché (celui introduit par la loi NOME de 2010). Ne trouvant rien dans la littérature académique (hormis quelques travaux concernant les obligations d'achat et le marché de capacité) nous avons mobilisé l'intelligence artificielle, mobilisation dont on trouvera ci-dessous le développement.

Question posée à l'IA COPILOT :

"A l'époque de Marcel Boiteux? EDF était un ensemble vertical complètement intégré depuis la production de l'électricité jusqu'à la distribution. Aujourd'hui, nous avons un ensemble éclaté avec des entreprises travaillant sur un marché. L'intégration présentait probablement un coût administratif et de gestion à évaluer. Aujourd'hui, le fonctionnement du marché suppose tout un ensemble de règles nouvelles dont le coût doit être évalué. Peux-tu me donner une comparaison entre les coûts de l'intégration de jadis avec les coûts de fonctionnement du marché aujourd'hui ?"

Réponse de l'IA COPILOT;

Tu poses une question passionnante, Jean, qui touche au cœur de l’évolution du modèle énergétique français. Voici une comparaison structurée entre les coûts de l’intégration verticale d’EDF à l’époque de Marcel Boiteux et ceux du fonctionnement du marché actuel :

 

⚙️ Modèle intégré d’EDF (époque Boiteux)

Caractéristiques principales :

  • Monopole public : EDF gérait la production, le transport, la distribution et la commercialisation.
  • Tarification au coût marginal : conçue pour refléter les coûts réels et optimiser les investissements.
  • Cohérence technique et économique : un seul acteur assurait la planification et la gestion du parc électrique.

Coûts associés :

  • Coûts administratifs réduits : une seule entité, peu de duplication des fonctions.
  • Investissements centralisés : économies d’échelle sur les infrastructures (centrales, réseaux).
  • Gestion simplifiée : pas de coûts liés à la concurrence ou à la régulation multiple.
  • Tarification transparente : les prix reflétaient les coûts de production et d’acheminement.

 

🧩 Marché éclaté actuel

Caractéristiques principales :

  • Multiplicité d’acteurs : producteurs, fournisseurs, distributeurs, régulateurs.
  • Marché de gros et de détail : échanges via bourses (EPEX Spot, Nord Pool), contrats bilatéraux.
  • Régulation complexe : Commission de Régulation de l’Énergie (CRE), mécanismes comme l’ARENH.

Coûts associés :

  • Coûts de régulation élevés : surveillance, audits, mécanismes de compensation.
  • Coûts de transaction : négociation de contrats, gestion des flux, intermédiation.
  • Coûts de coordination : synchronisation entre acteurs, gestion des congestions réseau.
  • Effets de marché : volatilité des prix, distorsions liées aux subventions (ex. obligation d’achat pour les renouvelables).
  • Surcoûts liés à la concurrence : marketing, démarchage, marges commerciales.

 

📊 Comparaison synthétique

 

Aspect

Modèle intégré EDF (Boiteux)

Marché actuel

Nombre d’acteurs

Unique

Multiples

Coûts administratifs

Faibles

Élevés

Tarification

Coût marginal optimisé

Prix de marché (souvent volatiles)

Investissements

Planifiés et centralisés

Fragmentés, parfois spéculatifs

Coordination

Intégrée

Complexe

Transparence des coûts

Forte

Faible

Coûts de régulation

Limités

Importants

 

 

Ce qui est fascinant, c’est que Marcel Boiteux lui-même avait anticipé certaines limites du marché, notamment l’incapacité du coût marginal à couvrir les investissements à long terme sans cohérence tarifaire.

Souhaites-tu que je creuse l’impact sur les consommateurs ou sur les investissements dans le nucléaire et les renouvelables ?

Conclusion:

L'IA n'aborde pas la question des modalités d'un fonctionnement de marché qui reste très largement artificiel en raison de l'impossibilité technologique du stockage de l'électricité. L'IA n'évoque pas le très grand nombre de régulateurs et d'agences qui le font fonctionner ( Agence de Coopération de l'Energie, Commission de Régulation de l'Energie, Direction Générale de l'Energie et du Climat, Autorité de la Concurrence, etc.) Elle n'évoque pas les contrats exotiques que l'on ne rencontre nulle part ailleurs ( Contrats pour différence, Power purchase agreement, contrat d'allocation de de production nucléaire, versement nucléaire universel, Obligation d'Achat, certificat de capacité, contrats de partage de la modulation, contrats d'effacement, etc.) L'interaction sociale générée par ce monumental dispositif consomme près de 500 cadres chez EDF et probablement plusieurs milliers de fonctionnaires et collaborateurs au niveau de l'ensemble du marché. Il génère également tout un  dispositif attaché à la spéculation financière sur les marchés. 

On peut se féliciter de l'aide apportée par COPILOT, et Il est à tout le moins regrettable qu'aucune évaluation sérieuse n'ait été entreprise en utilisant les travaux et conclusions de Coase. Les modalités organisationnelles de l'approvisionnement électrique de la France sont elles efficientes? Les marchés politiques y ont répondu par l'idéologie de la loi NOME et les économistes semblent en avoir respecté les conclusions sans jamais creuser les véritables questions.

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1 juin 2025 7 01 /06 /juin /2025 05:22

Les débats continuent sur le coût de l'électricité et la justification du remplacement du nucléaire EDF par l'éolien ou le solaire. De ce point de vue, il est utile de retrouver les raisonnements qui furent à l'origine de l'entreprise et de les comparer avec ceux d' aujourd'hui lesquels ont transformé fondamentalement l'entreprise EDF

Quand on dit aujourd'hui qu'il faut laisser la priorité de circulation sur le réseau électrique à l'énergie la moins chère, on peut se justifier en annonçant que le supplément de production, par exemple de l'éolien ne coûte rien ( il est l'effet d'un don d'une nature plus venteuse à tel ou tel moment) et qu'à ce titre il doit se substituer à un coût du KWH nucléaire plus cher. Clairement, à consommation constante, il faut optimiser et si le coût de la dernière unité produite (ce qu'on appelle coût marginal) est inférieur -par utilisation de l'éolien disponible- au coût de la dernière unité produite par le nucléaire, alors il faut qu'EDF réduise sa production nucléaire et laisse la place à un éolien rendu disponible par davantage de vent. C'est ce qu'on appelle la règle de la priorité du non renouvelable. Ce serait donc cette notion de coût marginal qui devrait dicter les stratégies d'optimisation des infrastructures électriques. 

Quand on connait l'histoire d'EDF depuis sa naissance, on se dit qu'au fond rien n'a changé. Les ingénieurs économistes directement ou indirectement impliqués dans  l'entreprise depuis 1946 - Les élèves du prix Nobel Maurice Allais , dont bien sûr le grand PDG Marcel Boiteux, et tous les autres qui ont succédé et en particulier  Christian Stoffaes qui vient de nous quitter- n'ont fait que laisser les clefs du management aux plus jeunes. Il n'en est rien et la règle de la priorité sur la base du coût marginal n'a rien à voir avec celle existant à l'époque où  Marcel Boiteux dirigeait l'entreprise. (1967-1987).

Quand dans les années 50/60 les ingénieurs économistes parlent de service public efficient - un terme qui deviendra chez Stoffaes le concept d'utilité publique - ils s'intéressent à une tarification de l'électricité qui serait proche du coût marginal. Du point de vue de l'efficience, le coût marginal est un indicateur incomparable et le consommateur d'électricité doit en payer le vrai coût à peine d'inefficience contaminant  l'ensemble du système productif. En effet, si le tarif (devenu aujourd'hui prix de marché) est supérieur au coût marginal, les allocations du capital et du revenu sont  dirigées vers des ajustements non optimaux : on pourrait disposer de combinaisons plus efficientes si le tarif était plus faible. A l'inverse si le tarif est plus faible que le coût marginal, on se dirige là aussi vers des allocations non optimales et la société gaspille de l'énergie. Faire rencontrer le service public fort et la compétitivité , surtout pour ce secteur très en amont de l'économie, c'est  imaginer une politique tarifaire respectant le coût marginal comme indicateur prioritaire de gestion. Mieux, la politique de l'entreprise se doit d'orienter l'économie en tentant en permanence de travailler  en coûts marginaux les plus faibles  et si possible faire payer pour chaque niveau de puissance appelé le coût marginal correspondant. Compte tenu que l'entreprise EDF dispose de nombreuses et diverses unités de production, il convient - pour son dirigeant - de classer les dites unités dans l'ordre des coûts croissants et de  mettre en activité, d'abord les unités les plus efficaces pour n'engager les plus coûteuses qu'avec le développement de l'appel de puissance par le marché. C'est ce management stratégique qui devait faire naître des tarifs différenciés en fonction des coûts marginaux constatés.

Profitons en pour réaliser que cette politique de tarifs différenciés n'a rien à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui la "tarification dynamique" que l'on trouve notamment dans l'industrie du transport et qui a tendance à essaimer. Ce dernier type de tarification ne cherche pas une optimisation économique et industrielle globale (utilité publique) mais à capter et privatiser le maximum de valeur sur un marché. Ce qui est ici recherché, c'est la captation maximale d'une capacité à payer. On est donc très loin des préoccupations des ingénieurs économistes, de ce qui était l'EDF lors de sa montée en puissance. Et bien évidemment jamais EDF n'a utilisé son monopole pour se constituer une rente de marché alors même que les appels de puissance connaissaient une rapide croissance. 

Si l'on en revient au coût marginal tel qu'il est mis en avant aujourd'hui chez les énergéticiens, on s'aperçoit qu'on est très éloigné d'une quelconque utilité publique. Accepter et valider aujourd'hui le principe de priorité au nom de ce bon indicateur que serait le coût marginal, relève d'une tromperie et la substitution du nucléaire par l'éolien ne provient pas d'un principe d'efficience puisqu'il ne permet pas d'ajuster les infrastructures énergétiques globales en fonction des besoins.

Dans le cas du vieil EDF, les infrastructures sont limitées par les appels de puissance avec, sans doute, une certaine marge pour des raisons de sécurité. Si l'économie grandit, il faut plus d'unités de production mais en même temps le signal tarif reste à tout moment efficient. L'infrastructure globale répond toujours en respectant le mieux possible le coût marginal comme indicateur efficient de tarif.

Dans le cas de l'EDF nouveau, la taille de l'infrastructure se doit d'être très excédentaire puisque l'énergie renouvelable reste intermittente et donc non fiable au regard des besoins de la société. Et plus la taille du renouvelable augmente?  plus la priorité doit se faire implacable en utilisant l'énergie  classique comme un double indispensable. Plus on mettra en avant l'idée de coût marginal nul ou proche de zéro comme marche vers la décarbonation, et plus on consommera du capital que l'on pourrait utiliser ailleurs. la vieille notion de coût marginal n'est plus un indicateur et l'on se dirige ici vers des rendements décroissants. 

Philosophes et historiens s'amusent à  nous expliquer que la liberté des modernes n'a plus rien à voir avec celle des anciens en particulier celle de nos ancêtres athéniens. On pourrait dire la même chose du management stratégique des anciens dirigeants d'EDF et de celui des dirigeants d'aujourd'hui. L'EDF des anciens n'a rien à voir avec l'EDF d'aujourd'hui et les dirigeants actuels ne se rendent peut-être pas compte que renationalisée à 100%, l'EDF des moderne n'a plus la possibilité ni même l'autorisation de produire de l'utilité publique. Certes, on peut dire que, désormais, EDF doit obéir au marché mais l'entreprise dite moderne ira plus loin en s'infligeant la punition de créer un EDF renouvelable...sans doute au nom de la modernité... Créer une filiale dont l'efficience passe par sa contribution à l'effacement d'une partie de la production nucléaire, et donc participer à la diminution du facteur de charge des centrales françaises déjà  classées au dernier rang mondial (60% soit le taux le plus faible du monde) est une faute de stratégie managériale. Aujourd'hui, l'infrastructure électrique globale est en surcapacité et les choses s'aggravent avec le branchement de nouveaux acteurs aussi bien dans le renouvelable que dans ce qui ne l'est pas, pensons à  Gardanne par exemple. Cette surcapacité est payée par le nucléaire historique sous la forme d'un effondrement de son facteur de charge (passage de 80% dans les années 90 à 60% aujourd'hui). Les athéniens de l'époque de Périclès connaissaient leur aliénation et savaient que leur liberté était contenue par celle des dieux qui tiraient les ficelles. Les économistes de l'actuelle EDF ne savent pas que les règles d'aujourd'hui qu'ils se doivent de respecter sont la nouvelle forme de l'aliénation. Ce ne sont plus les dieux qui tirent les ficelles mais l'idéologie  massivement diffusée y compris dans les écoles d'ingénieurs.

On peut néanmoins espérer que les contradictions au sein de la  réalité viendront troubler le socle idéologique. Ainsi la filiale RTE aux prises avec des investissements de réseaux pharaoniques (100 Milliards d'euros d'ici 2030) n'ignore pas qu'une partie au moins de sa  prétendue nécessité résulte des coûts gigantesques des câbles reliant les éoliennes en mer  au réseau terrestre. Elle n'ignore pas non plus qu'elle devra probablement encore un peu plus effacer des électrons nucléaires sur le réseau. Mais aussi, les dirigeants actuels d'EDF et de Total Energies, n'ignorent pas que leur querelle sur les prix de "l'après ARENH" (Total est grand bénéficiaire de l'ARENH finissant) résulte tout simplement de choix passés qui font que l'électron nucléaire est devenu trop coûteux aussi bien pour EDF vendeur que pour Total acheteur. Nous sommes bien dans une logique énergétique à rendements décroissants. Qui se rappelle des enseignements de Maurice Allais justifiant le monopole aux fins de bénéficier collectivement de rendements continuellement croissants ? 

Jean Claude Werrebrouck le 29 mai 2025

 

 

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25 mai 2025 7 25 /05 /mai /2025 04:47

Les experts continuent de débattre sur les causes qui ont empêché les oscillations de tension... lesquelles ont entrainé l'effondrement du réseau espagnol. Un bouc émissaire semble apparaître, celui d'un France qui n' a jamais souhaité élargir une interconnexion restée particulièrement faible entre les deux pays, fragilité qui aurait entrainé celle du réseau espagnol et à sa suite celle du réseau portugais  Avec une interconnexion plus solide, les oscillations de tension auraient pu être absorbées et la catastrophe évitée. Les deux capitales victimes du black out semblent accuser la France d'un abus de position géographique dominante faisant de la péninsule  ibérique le bout du monde.

Cette présentation des choses est fausse et relève au mieux de l'incompétence des experts. 

Le raisonnement oublie simplement que le mix énergétique espagnol relève d'un projet très ambitieux celui de parvenir à 80% d'énergie renouvelable dès 2030. Il relève aussi d'un autre oubli, celui qui, en raison de la non stockabilité de l'électricité, suppose que les énergies renouvelables soient accompagnées d'infrastructures énergétiques classiques pour un volume quasi équivalent à celui du renouvelable. Concrètement,  si d'aventure le soleil et le vent se font rares, il faut bien au nom de la continuité du service public prévoir des solutions classiques ( hydraulique, nucléaire, gaz, charbon, etc.). Avec la course au renouvelable, l'Espagne s'est affranchie de cette contrainte et du même coup peut se permettre de disposer d'une énergie peu chère. Le renouvelable bénéficie en effet d'une coût marginal nul : plus de vent et plus de soleil, c'est aussi plus d'électricité gratuitement obtenue grâce à la nature. De quoi rendre compétitive une économie espagnole avec des tarifs avantageux. Vieille question déjà débattue au moment de la crise énergétique et question au terme de laquelle l'Espagne exigeait de Bruxelles une autonomie tarifaire. 

Du point de vue de la France,  imaginer des investissements au titre de l'interconnexion n'est ni équitable ni rationnel.

D'une part, elle n'a pas à se substituer aux inconséquences d'une politique énergétique dont elle n'est pas responsable et il appartient à l'Espagne de payer le prix de sa sécurité en terme d'infrastructures électriques.

Mais surtout, une telle substitution entrainerait une aggravation de la situation française. La France en raison de son parc nucléaire dominant est déjà tenue d'organiser la mauvaise gestion de ce dernier en conséquence de ses propres engagements en matière de renouvelable. Parce qu'il faut assurer la priorité du renouvelable, les centrales françaises sont déjà victimes d'un facteur de charge le plus faible du monde. Ces dernières, en période venteuse, doivent en effet respecter une très forte diminution de leur production et laisser place aux ENR. C'est à ce prix que les ENR sont réputées compétitives. Si tel n'était pas le cas, les infrastructures ENR correspondantes verraient leur coût global de fonctionnement beaucoup trop élevé. Le choix des énergies renouvelables se paie déjà d'un facteur de charge nucléaire de seulement 60% alors qu'il est de 93% aux USA. Réalité peu connue et pourtant rendue publique dans les statistiques de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique. Concrètement le nucléaire américain, non handicapé par un non renouvelable prioritaire sur les réseaux, peut fonctionner au maximum de sa puissance et ce, dans un contexte où les centrales américaines sont beaucoup plus anciennes que les centrales  nucléaires françaises, une ancienneté qui devrait diminuer le facteur de charge (plus d'arrêts pour entretiens, pannes, accidents, etc. ). 

Dans un tel contexte ajouter à ce handicap politiquement infligé au nucléaire ; celui des coûts des choix espagnols et portugais, c'est  autoriser une baisse potentielle de puissance encore plus importante pour le nucléaire français. Si demain, grâce à davantage d'interconnexions entre réseaux français et ibérique il devait y avoir un surplus d'électricité renouvelable à déverser sur la France (beaucoup de vent et de soleil en Espagne venant s'ajouter à une période semblable en France), le nucléaire français déjà martyrisé souffrirait davantage encore. Avec comme conséquence ultime, une compétitivité plus grande pour l'Espagne et plus faible pour la France. 

On peut ainsi comprendre le peu d'empressement de la France pour élargir l'interconnexion dans un contexte où l'électricité est désormais conçue comme simple marchandise. Bien évidemment, si la règle de la priorité curieusement associée à celle du marché était abandonnée, il serait possible d'imaginer un renforcement des connections au bénéficie de tous. Toutefois nous serions dans un monde éloigné de celui imaginé et validé sur les marchés politiques européens.

Jean Claude Werrebrouck -  25 Mai 2025.

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2 mars 2024 6 02 /03 /mars /2024 15:02

 

La présente note tente de proposer une grille de lecture intelligible de la multitude des faits qui accablent le monde agricole.

Depuis la nuit des temps, l’agriculture est une activité nécessaire à la conservation/reconstitution de la vie. Dans le monde moderne, point n’est besoin d’être économiste pour se rendre compte que cette conservation de la vie se déroule en dépensant tout ou partie de ce qu’on appelle un salaire dans ce qui est devenu la grande distribution, elle-même ravitaillée pour partie par le monde agricole. Plus les prix des produits de l’agriculture sont élevés et plus le coût de la vie est élevé et inversement plus les prix des produits agricoles sont bas et plus le coût de la vie est faible. François Quesnay savait déjà cela quand il affichait  aux questionnements royaux sa réponse cynique : « je suis pour un bon prix du blé car lorsque celui- ci est bas le peuple devient arrogant et paresseux ».

Logiquement,  si l’agriculture développe des gains de productivité, le coût de la vie doit baisser. C’est ce que la France a bien connu au cours du siècle précédent avec une modernisation spectaculaire de son agriculture. Le prix des produits agricoles baissant ou augmentant plus faiblement que les salaires, il devait en résulter ce que simplement on appelle une hausse des niveaux de vie et l’avènement de l’immense classe moyenne qui devait caractériser la seconde partie du vingtième siècle.

Marx et les « biens salaires»… produits par les agriculteurs

Marx, très grand interprète des règles du jeu du capitalisme parlait de partage de la « plus-value relative » impulsée par la productivité. Dans son langage, si les biens de consommation – ce qu’il appelle les « biens salaires » - achetés avec les revenus distribués par les capitalistes voient leur valeur diminuer en raison de gains de productivité dans l’activité agricole, il doit en résulter logiquement une diminution des salaires, baisse résultant elle-même de la baisse du coût de la vie. Concrètement et simplement, si une vie de salarié est reproduite journellement par un kilogramme de pain et que le prix du pain diminue de moitié en conséquence d’un doublement des rendements agricoles, le coût de la vie est également divisé par 2 et donc le salaire peut lui-même être divisé par 2. Dans cette circonstance, les capitalistes récupèrent la totalité des gains de productivité, ce que Marx appelait la « plus-value relative », celle dépendant des gains de productivité donc de la « dévalorisation » des « biens salaires ». Si maintenant les salariés réussissent à maintenir le niveau de salaire, ces mêmes salariés empochent les gains de productivité. Dans un tel contexte, la lutte des classes au sens de Marx est aussi un combat autour du partage des gains de productivité.

Les aventures historiques de la « plus-value relative ».

1 – Historiquement, il y a eu effectivement partage des gains de productivité et il en est résulté une première approche dans l’édification d’une immense classe moyenne. Globalement, les budgets consacrés à l’alimentation - ceux consacrés à l’achat de marchandises agricoles - vont régulièrement diminuer (13% aujourd’hui contre plus de 50% en 1950). En contre partie, ils vont laisser la place à de nouveaux biens, lesquels vont socialement devenir de nouveaux « biens salaires » au sens de Marx : logement, équipement ménager, téléphone, etc. Ces mêmes biens vont logiquement eux-mêmes bénéficier de gains de productivité à partager entre capitalistes et salariés.

2 - Les salariés pouvant désormais arbitrer entre divers « biens salaires » vont devenir de plus en plus exigeants et vont s’intéresser aux prix de ces premiers « biens salaires » que sont les produits de l’agriculture. Ils seront en cela aidés par la grande distribution qui fera pression pour une accélération des gains de productivité. Les agriculteurs doivent être compétitifs comme tous les acteurs de la vie économique. Déjà, des relations asymétriques entre entreprises agricoles nombreuses et grande distribution ou firmes agroalimentaires oligopolistiques vont se nouer. La pression sur les prix imposera une accélération de la modernisation de l’agriculture.

3 - La mondialisation permettra une accélération massive de la construction d’une « plus-value relative » d’un nouveau type. D’abord les entreprises pourront travailler dans des zones où la « valeur de la force de travail » est plus faible (le coût de la vie est plus faible en Asie, en Afrique, etc.). Si les biens fabriqués dans ces zones sont aussi des « biens salaires », il pourra en résulter une baisse de la valeur de la force de travail en Occident : les biens en question permettront de diminuer davantage le coût de la vie et la grande distribution et les firmes agroalimentaires s’y emploieront. De quoi comprendre les armadas d’acheteurs en route vers l’Asie…De quoi comprendre ce que naguère on appelait le grand accord entre WalMart et le parti communiste chinois…. Ce n’est plus WalMart et ses fournisseurs américains qui reproduiront la force de travail américaine mais des entreprises chinoises sur le sol chinois.

4 - Cette baisse de la valeur de la force de travail ne pourra plus nourrir aussi facilement que par le passé le partage des gains de productivité. C’est que la désindustrialisation fragilise la condition salariale et engendre un chômage qui pourra être plus ou moins masqué par le maintien d’un Etat-Providence qui lui aussi se trouve être le support d’une partie du coût de la vie. Ce qu’on appelle économie sociale se développe sans gains de productivité et le coût de la vie ne peut diminuer que par des importations massives en provenance du sud. Ce qui se met en place est la possible naissance de vastes zones de l’ex -Tiers monde chargées de la reproduction de la force de travail de l’Occident et, en particulier de la France qui se désindustrialise plus rapidement qu’ailleurs. En contrepartie, de vastes zones de l’Occident et en particulier de la France deviennent des espaces où un revenu se dépense sans y avoir été produit. C’est par exemple le cas des espaces privilégiés occupés par des retraités ou inactifs dans le sud de la France… Des incohérences de territoires qui vont se multiplier…

5 - Les usines fabriquant les « biens salaires » disparaissent et se reconstruisent à la périphérie de l’Occident. Dans ce dernier monde et tout particulièrement en France, nous n’aurons plus que des entreprises de logistiques (les bien salaires produits à la périphérie doivent être distribués et nourrir le centre). Ainsi les entrepôts « Amazon » peuvent se développer sur les friches industrielles. A ces entreprises il faudra encore ajouter les entreprises agricoles jusqu’ici non délocalisées qui tenteront - fouettées par la grande distribution et les firmes agroalimentaires - d’apporter leur contribution à la baisse du coût de la vie. Ces entreprises agricoles non délocalisées (agriculture américaines, Beauce/Brie/Champagne etc. pour la France) resteront grandement exportatrices à partir de leur territoire. Le dernier ajout qui permettra de photographier le nouveau paysage est bien évidemment le maintien d’un Etat social très endetté. Bien évidemment tout ce qui n’est pas « biens salaires » peut encore subsister, notamment les industries de biens d’équipement, les industries de l’armement et toutes celles très nombreuses encore qui, techniquement, s’articulent à ces dernières.

6 - Mais la mondialisation est exigeante en termes de libéralisation des échanges et les traités de libre échange ne peuvent que se multiplier ( 47 par la seule UE) pour offrir des débouchés aux entreprises, soit celles restées dans le centre, soit celles déjà délocalisées et qui souhaitent voir croître leur part de marché dans le monde. L’UE est l’archétype de ce modèle et invente la concurrence libre et non faussée. Jusqu’ici l’agriculture n’était pas encore délocalisable comme l’était le capital industriel. Le facteur de production terre/environnement devait rester attaché à son antique espace national. Parce que les traités de libre échange se doivent être globaux et concernent toutes les marchandises, l’agriculture ne peut en être exclue. Cette dernière devra donc se soumettre et accepter que le coût de la vie au centre soit partiellement et de plus en plus assuré par des firmes agricoles lointaines. La poursuite de l’éventuelle  baisse du coût de la vie doit se payer par une masse toujours croissante de biens salaires importée. Et le renard est entré dans le poulailler car les agricultures du centre se font concurrence et utilisent les outils de l’UE pour s’entredévorer : l’agriculture française est mangée par l’Espagnole ou celle de la Pologne, etc. Ce qui entretient le processus de dévalorisation de la force de travail. Il y a beaucoup plus que des chaussures, vêtements, jouets, appareils électroménagers, etc. qui doivent être importés. Il y a désormais à importer tous les produits agricoles qui étaient historiquement les premiers « biens salaires » : fruits, légumes, viandes, poisson, produits laitiers, etc.

7 Les traités de libre échange ont un double effet et s’ils permettent l’importation généralisée des biens salaires, ils détruisent aussi les écosystèmes dans ce qu’on appelait le Tiers-Monde. Si une partie de l’agriculture occidentale reste très compétitive ( céréales notamment) le libre échange viendra détruire les cultures vivrières du Sud. A l’asymétrie qui va apparaitre dans l’Occident va correspondre une asymétrie dans le sud : les biens salaires du sud seront de plus en plus produits par l’Occident, et donc à l’incohérence qui se développe dans ce dernier espaces va correspondre une incohérence dans le sud : abandon du mais mexicain au profit du maïs américain, abandon des pommes de terres en Colombie au profit de celles de l’Europe, abandon du lait africaine au profit de celui de la même Europe, etc. De quoi expliquer que l’Europe qui importe massivement des « biens salaires » en exporte aussi massivement.

8 Les traités de libre échange supposent aussi l’abandon de toute forme d’interventionnisme en matière de régulation et de prix. D’où la disparition des stocks de produits de première nécessité (ce qui était la sécurisation de la couverture des biens salaires) et le développement de la spéculation sur les bien salaires agricoles qui deviennent tous l’objet de supports financiers. Au zéro stock de l’industrie correspond le zéro stock de l’agriculture.

9 - Aujourd’hui, nous sommes avec les questions liées au climat et à l’environnement arrivés au bout de la grande aventure consistant à faire produire à l’étranger la quasi-totalité des « biens salaires » consommés par les vieux Etats-Nations au premier desquels on trouve la France dont on vantait naguère l’excellence agricole. Non seulement l’agriculture européenne se doit d’être asservie par les règles du jeu du capitalisme mondialisé, mais elle est menacée de disparition par les règles concernant la protection du climat et de l’environnement. La course aux gains de productivité est certes désormais bloquée par la foule des règlements et normes concernant les intrants de la production, mais surtout par l’imposition d’un recul des surfaces autorisées à la culture ou l’élevage. Jadis le capital industriel délocalisé laissait à l’état d’abandon des friches industrielles. Aujourd’hui, l’agriculture en délocalisation va laisser des jachères.

10 - Ce grand mouvement est aussi la fin des classes moyennes protégées par le  capitalisme autocentré et efficient de la fin du vingtième siècle. Les « biens salaires » agricoles ou industriels majoritairement issus de la périphérie continuent de se dévaloriser au rythme des innovations et de la productivité. La concurrence en fait gonfler la quantité et la perte de valeur est surcompensée par des besoins artificiellement créés. La société de consommation devient hégémonique au sein de territoires où des revenus jamais produits et chargés de dettes sont « magiquement » dépensés. l’Etat social resté exigeant n’est plus finançable que par de la dette publique. Situation qui caractérise plus spécifiquement la France.

11 – Ce grand mouvement est aussi porteur d’effets peu réversibles dans le sud. La fin de l’écosystème des cultures vivrières ne laisse pas facilement la place à un développement autocentré. Les nouveaux salariés des usines fabriquant des « bien salaires » pour l’Occident n’ont pas les moyens d’acheter leur production. A ce titre ils ne restent encore que les « aidants » à la fabrication dévalorisée des biens-salaires consommés par l’Occident

12 - Bien évidemment, ce grand mouvement aux conséquences géopolitiques majeures devrait être revisité. Du point de vue de l’Occident, il sera toutefois très difficile d’y protéger son agriculture. S’agissant de l’UE telle qu’elle est, on ne voit pas comment il serait possible de ne plus inclure l’agriculture dans les grands traités de libre-échange. Les avantages compétitifs de la périphérie de l’Occident sont bien évidemment concentrés dans  une agriculture où les taux de salaire et les normes sont très avantageux. Et c’est ainsi qu’au nom de la rationalité économique, l’Occident continuera probablement de confier une bonne partie de la gestion du coût de la reproduction de sa force de travail dans les espaces qui naguère s’appelait Tiers-Monde. Il lui sera aussi très difficile de renoncer à sa pratique de destruction des écosystèmes du sud, en acceptant dans des traités, qui ne seraient plus de libre- échange, la protection de ces derniers.

13 - Du point de vue de la seule agriculture, il serait judicieux de l’extraire des règles du jeu, de ce qui reste encore la mondialisation, et de rétablir un minimum de cohérence territoriale. Est-ce politiquement possible ?

 

 

Jean Claude Werrebrouck

 

 

 

 

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23 novembre 2023 4 23 /11 /novembre /2023 09:00

Le débat sur l’annulation de la dette publique se concentre essentiellement sur la partie de la dette achetée par les banques centrales. Et précisément c’est parce que cette dernière est devenue importante dans le total de la dette (30% pour la zone euro et 60% de son accroissement depuis 2008) que le regard s’est porté sur les banques centrales. L’idée consiste à considérer que ces dernières pourraient d’elles-mêmes ne pas présenter au Trésor les bons à échéances qu’elles détiennent et d’accepter l’effacement de leur valeur.

Ce débat déjà abordé dans un article précédent[1] prend de l’ampleur avec la montée des taux sur le marché obligataire dans un moment où l’inflation semble reculer. La croissance en valeur du PIB (croissance calculée sur la base des prix courants, donc compte tenu de l’inflation) restera faible dans le futur en raison d’une possible récession. Dans le même temps les taux sur la dette publique demeurent élevés ( environ 3,5% sur la période 2022-2027), et deviennent possiblement supérieurs à la croissance économique. Cela signifiera qu’il faudra faire face à un service de la dette croissant plus rapidement que la croissance réelle. De quoi aboutir à un étranglement budgétaire et donc des dépenses publiques qu’il faudra museler au risque d’aboutir à la chute de la demande globale et donc aggraver les tendances sécessionnistes.

Face à ce constat le débat sur l’annulation est relancé et l’on voit le monde de la finance se lever pour une fois de plus considérer que les banques centrales ne doivent pas  être la béquille des Etats. A ce titre on en déduirait que l’annulation de la dette publique signifierait nécessairement la recapitalisation des banques centrales. Tel est en particulier ce qu’on peut lire dans les Echos du 18 novembre dernier[2]. Curieusement l’article cité prend appui sur l’idée que les banques centrales sont des filiales des Etats et qu’il faut considérer la consolidation des comptes : ce que les Etats vont gagner en s’allégeant de leur dette envers les banques centrales, ils  vont le perdre en recapitalisant les dites banques et ce pour un même montant.

Il est amusant de voir que les adeptes de l’indépendance des banques centrales considèrent ces dernières comme de simples filiales. Ce fût certes historiquement le cas et ce fût la solution au financement des guerres du vingtième siècle, sans le souci d’une recapitalisation. Ainsi personne ne se posait la question de la recapitalisation de la Banque de France entre 1914 et 1918 lorsque celle-ci finançait directement un Trésor dépensant chaque année 30 mois de recettes fiscales du temps de paix. Le déficit était un actif de la banque de France et sa contrepartie -  après les dépenses publiques, notamment celles permettant de fabriquer des armes -  se retrouvait au passif de la même banque de France sous la forme de monnaie fiduciaire. Donc pas de passif exigible… les porteurs de billets ne demandant pas le remboursement en billets… Pas de déséquilibre comptable pas de pertes et bien sûr pas de recapitalisation au demeurant impossible.

Beaucoup plus tard, notamment  avec les dividendes de la paix,  le modèle métastatique du système financier avait besoin de l’indépendance des banques centrales, pour faire de la dette publique une dette de marché garantissant l’envol d’une finance devenue débridée. Désormais la dette publique devient une opportunité de marché, d’abord par la rente offerte sur un actif sans risque, ensuite par le caractère de collatéral du dit actif. Nous renvoyons encore ici à l’article précédent[3].

Quand va-t-on enfin admettre et déclarer haut et fort que les banques centrales sont des institutions bénéficiant d’une situation de non exigence de passif ? Déclarer l’inverse et utiliser la grande presse pour évoquer une menace inexistante n’est probablement pas une erreur, mais bien plus certainement un délit consistant à profiter de la méconnaissance des personnes pour pérenniser un système éthiquement condamnable.


[2] Cf l’article d’Olivier Klein : « Annulation de la dette publique : fausse solution et vrai danger » page 12.

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13 juin 2022 1 13 /06 /juin /2022 15:16

                                                 

On peut bavarder à l’infini sur la situation du monde d’aujourd’hui. On peut s’inquiéter de ce qu’il est en train de devenir avec la montée des totalitarismes. Pour autant on ne fait le plus souvent que décrire des situations sans généralement apporter un principe explicatif. Depuis longtemps nous cherchons sur ce blog à s’éloigner des subjectivités et tentons des analyses qui se veulent plus rigoureuses. Dépassant le strict cadre de l’économicité traditionnelle nous tentons de présenter les réalités humaines à partir d’une axiomatique simple : la réalité macrosociale est faite d’un ensemble d’acteurs qui inter réagissent selon la règle de l’intérêt. A ce titre elle produit et  reproduit inconsciemment un ordre en perpétuel mouvement. Historiquement cette interaction répétée sur des dizaines de milliers d’années devait aboutir au monde de Fukuyama. Dans ce monde, La règle de l’intérêt s’y déploie dans un marché généralisé devenu la grande piscine des acteurs et des interactions qui s’y nouent. Dans un texte intitulé « Le monde tel qu’il est » texte publié sur le blog le 4 juillet 2011, nous avons tenté d’exposer la réalité intime de son fonctionnement et de ces possibles évolutions. Nous reproduisons çi dessous ce texte et laissons au lecteur le soin de regarder l’actualité planétaire d’aujourd’hui à partir du cadre proposé. Il pourra en conclure que la grande piscine du marché généralisé peut voir son niveau baisser dangereusement. Bonne lecture.

Le monde du marché généralisé et de la démocratie représentative tel qu’imaginé par Fukuyama comprend 3 catégories d’acteurs : le groupe des entrepreneurs politiques, celui des entrepreneurs économiques, et celui des citoyens/ salariés/ consommateurs/ épargnants (le « CSCE »).

Les producteurs d’un universel

Le premier groupe est constitué d’acteurs en concurrence  pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animés par un intérêt privé : le goût du pouvoir, ils professionnalisent une fonction et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre institutionnel et juridique général. A ce titre, il y a travail classique d’utilisation de la puissance publique à des fins privées. L’objectif privé est la conquête ou la reconduction au pouvoir, utilité pour laquelle il faut supporter et reporter un ensemble de coûts : programmes se transformant en textes, se transformant eux-mêmes en impôts/dépenses publiques ou se transformant en redistribution des niveaux de satisfaction des divers agents relevant du monopole étatique. La démocratie ne change pas fondamentalement les données du problème puisque la puissance publique ne peut-être que ce qu’elle a toujours été : un monopole. Il y a simplement concurrence à partir d’un appel d’offres : quels entrepreneurs auront la charge de la promulgation des textes qui s’imposent à tous et sont donc bien œuvre d’une entreprise monopolistique à savoir l’Etat ? Un probable  moyen de limiter l’utilisation de la puissance publique à des fins privés serait l’interdiction de la professionnalisation de la fonction politique. Un interdit passant par un texte, on voit mal pourquoi les entrepreneurs politiques adopteraient une stratégie allant contre leur intérêt de reconduction, sans limite,  au pouvoir. En démocratie représentative la  professionnalisation  de la fonction politique est ainsi devenue un fait largement répandu. Avec une nouveauté, qu’il convient de souligner par rapport à la forme antérieure de l’aventure étatique : les entrepreneurs politiques de l’âge démocratique cessent de masquer l’accaparement de la puissance publique à des fins privées par la figure du divin, ou celle du héros souvent tyrannique, et ne sont plus que de simples et paisibles  gestionnaires d’une entreprise profane appelée Etat. D’où le glissement du « politique » en « bonne gouvernance » et l’idée associée selon laquelle il n’y aurait plus besoin d’un Etat pesant  surplombant tous les acteurs.

Les biens ainsi produits par l’entreprise Etat, les « règles du jeu social », parce qu’universelles par nature, peuvent ainsi apparaitre comme porteuses d’un intérêt général. Et la confusion est vite établie : les entrepreneurs politiques auraient ainsi la lourde mission de produire de l’intérêt général, alors qu’ils doivent surtout veiller à un programme de conquête du pouvoir, ou de reconduction au pouvoir. De fait,  les textes sont toujours des compromis entre acteurs ou groupes d’acteurs aux intérêts divergents, le pouvoir étant donné à ceux pour qui ces compromis concernent positivement, réellement ou imaginairement,  une majorité d’électeurs. Nul intérêt général, impossible à définir, ne peut être lu dans un texte, qui par nature, fixant le champ des possibles, est nécessairement fait de contraintes que beaucoup voudraient enjamber et dépasser.

Les producteurs de biens économiques

Le second groupe est constitué d’acteurs en compétition entre eux sur le marché des biens économiques. Les entrepreneurs économiques ont plus de difficulté que les entrepreneurs politiques à s’exprimer avec conviction sur l’idée d’un intérêt général dont ils seraient les producteurs. C’est que les biens économiques ne surplombent pas la société comme le fait son « système juridique ». La baguette de pain du boulanger ne surplombe pas les acteurs comme le fait le code civil. Pour autant ils disposent d’un outil théologique exprimant la fiction d’un intérêt général : la théorie économique. Cette dernière, prétend enseigner que mus par des intérêts particuliers, les entrepreneurs économiques fabriqueraient un intérêt général : la fameuse main invisible de Smith. Certains en déduisent d’ailleurs que le paradigme de l’économie, s’il était suffisamment répandu, permettrait  de se passer de cet universel qu’est l’Etat. Le monde pouvant ainsi passer de son âge politique à son âge économique. Et avec lui le passage de l’Etat- nation à la mondialisation… L’Universel ultime - celui de la fin de l’histoire, une histoire qui fût si difficile pour le genre humain - étant l’économie comme instance bienfaitrice, et réconciliatrice de toute l’humanité.

La compétition sur le marché des biens économiques passe aussi par des interventions sur le monopoleur qui fixe les règles du jeu : il faut « capturer »  la règlementation et se faire aider par les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs d’une «  haute fonction publique » pour gagner des parts de marché, être protégés contre des agresseurs économiques, voire pour créer de nouveaux marchés.  Le politique  devenant l’art de continuer le jeu de l’économie par d’autres moyens. A charge du politique de bien vendre la règlementation sur le marché politique où il rencontre, en démocratie,  régulièrement les électeurs. Ce qu’il faut simplement constater à ce niveau c’est que d’autres intérêts privés, ceux des entrepreneurs économiques utilisent à l’instar des entrepreneurs politiques les outils de la puissance publique aux fins de satisfaire leurs intérêts.

Les citoyens/salariés/consommateurs/épargnants

Le troisième groupe est peut être davantage hétérogène. Il s’agit de tous les acheteurs de biens politiques d’une part, et de biens économiques d’autre part. Porteurs de statuts multiples et pour l’essentiel : citoyens, salariés, consommateurs, épargnants, (on les appellera dorénavant les « CSCE »), ils peuvent être en compétition entre eux (groupes d’intérêts), voire connaitre des conflits de statuts, lesquels ne sont pas toujours réductibles à un ensemble de cercles concentriques. La même personne étant souvent appelée à valider/supporter des rôles différents, Il peut exister  des temps historiques où les CSCE connaissent une grande dissociation : l’intérêt du salarié est dissocié de celui du consommateur ;  l’intérêt du citoyen est dissocié de celui de l’épargnant ; etc. Mais il peut être des temps historiques où plusieurs de ces intérêts, voire tous vont dans le même sens.

La conjonction présente du marché et de la démocratie représentative fait des CSCE un groupe apparemment aussi important que les deux premiers. Parce que clients sur le double marché politique et économique, les entrepreneurs qui leur font face  doivent en principe les satisfaire. La réalité est toutefois infiniment plus complexe : les CSCE peuvent comme les entrepreneurs politiques « capter » la réglementation en achetant avec leurs voix des dispositifs avantageux comme salariés ou consommateurs, ce qu’on appelle le « social- clientélisme ». En ce sens ils sont comme les autres acteurs (entrepreneurs politiques et économiques) attirés par l’utilisation de l’universel afin de satisfaire leurs intérêts privés. L’universel, donc le monopoleur ou l’Etat, est ainsi un champ de bataille important entre les 3 groupes d’acteurs. Dans un monde dit postmoderne, faisant valoir ou masquant des intérêts privés, ils cessent d’entrer en conflit sur la base d’idéologies pour ne s’engager que sur des arguments issus de la raison. D’où la très forte  odeur de  théorie économique dans les discours et débats qui animent le monde. Chacun réduisant l’analyse de l’interaction sociale à une physique sociale, les simples corrélations entre faits - inflation, croissance, chômage, échanges extérieurs, salaires , productivité, etc. - devenant d’indiscutables causalités sur les tables de négociations. Avec de possibles moments « TINA » (« There Is No Alternative »). En sorte que si, jadis, le marxisme pouvait selon Jean Paul Sartre  être « l’horizon indépassable de notre temps » la théorie économique semble pouvoir aujourd’hui lui être substituée.

Mais le jeu social se complexifie aussi en raison des processus de dissociation entre les 4 statuts évoqués. Et dissociation qui fera le miel des entrepreneurs politiques et économiques. Avec la possibilité de passer d’une relation marchande toujours  éphémère, à celle d’une collaboration plus poussée, ce qui se traduira par une forme dégradée de démocratie : l’oligarchie. Toutes choses qui méritent davantage d’explications.

Mouvement des intérêts et bouleversement des compromis

L’articulation des trois groupes précédemment définis est nécessairement instable en raison du caractère toujours éphémère des compromis passés. Et instabilité aussi déterminée par le manque d’homogénéité des intérêts à l’intérieur de chacun d’eux. Le groupe des entrepreneurs économiques est probablement le plus éclaté en raison de cette guerre de tous contre tous qu’est la concurrence économique. Par nature, il est plus ouvert, car  les marchés se sentent parfois à l’étroit à l’intérieur d’une structure qui s’est souvent constitué comme Etat- nation hérissée de frontières. Les entrepreneurs économiques sont ainsi amenés à discuter de ces barrières à l’entrée/ sortie que sont  les frontières. Certains voulant être protégés, d’autres souhaitant le grand large. Les négociations qui s’ensuivent avec les entrepreneurs politiques ne peuvent laisser de côté la question monétaire que ces derniers ont historiquement toujours disputée aux entrepreneurs économiques. Si le sous groupe des entrepreneurs économiques souhaitant l’ouverture et la fin de l’Etat- nation l’emporte, il affronte durement les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs de la « haute fonction publique », et exige une modification globale des règles du jeu : diminution des droits de douane, adoption des standards internationaux en tous domaines, libre convertibilité monétaire et libre circulation du capital, abandon des pouvoirs monétaires détenus par l’Etat, etc. Autant d’exigences qui ne peuvent être satisfaites si les entrepreneurs politiques en paient le prix sur les marchés politiques : la non reconduction au pouvoir… Sauf s’il y a bien dissociation des intérêts chez les CSCE d’une part, et passage aisé du statut d’entrepreneur politique à celui d’entrepreneur économique d’autre part.

La forme démocratique de l’Etat, charrie encore les vestiges de la forme antérieure où la figure du divin ou du héros, est devenue  « patrie » encore suffisamment sacralisée, pour engluer le citoyen dans une infinité de devoirs, dont parfois celle du sacrifice suprême. Le passage du politique à la simple « bonne gouvernance » fera transmuter  le citoyen supportant des devoirs au profit de l’individu cherchant à « capturer » la règlementation à son avantage. Il copie ainsi les entrepreneurs économiques même si le « capital social » dont il dispose en fait un lobbyiste moins performant.

Parce que moins citoyen, la réalité lui apparait plus émiettée. Et parce que moins citoyen d’un « bloc Etat- nation » dont il  conteste la légitimité, il ne se représente plus le système économique comme le ferait un keynésien, c'est-à-dire un circuit. Même dépourvu de culture économique, pour lui l’économie est moins un circuit qu’un ensemble de marchés. Changer de statut et passer du citoyen à l’individu c’est aussi changer la vision que l’on a sur le monde. Le citoyen devenu individu, peut lui aussi vouloir l’ouverture sur le monde, il apprécie les marchandises étrangères moins couteuses, une épargne assortie d’un taux de l’intérêt positif, etc. Et s’il existe une contradiction entre l’intérêt du salarié et celle du consommateur, il peut capter une réglementation compensatrice de celle qui sera accordée aux entrepreneurs économiques mondialistes. Dans un monde qui génère des gains de productivité tout en restant fermé dans l’Etat- nation, la dissociation entre le statut de salarié et celle de consommateur n’est guère envisageable durablement. Historiquement la crise de 1929 est celle d’une dissociation que les entrepreneurs politiques ont dû réparer en édifiant la sociale démocratie. Il est probable que le citoyen devenu individu ait une grande conscience de la dissociation majeure qui existe entre le statut de salarié et celle de consommateur. Peut-être fait-il aussi un lien entre l’emploi qu’il trouve trop rare et une finance gigantesque qui élargit l’éventail des rémunérations et développe l’approfondissement des situations rentières. Mais ces prises de conscience ne l’inviteront pas à acheter aux entrepreneurs politiques un dispositif réglementaire rétablissant davantage de cohérence. Et ce d’autant qu’il est lui-même bénéficiaire d’une rente – le social- clientélisme – qui se nourrit encore de la rente : déficit public, CADES, ACCOSS, etc. Les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs de la haute fonction publique  restent des personnages fondamentaux malgré la contestation des autres groupes qui eux-mêmes sont en conflit entre eux. « L’universel » se trouve sans doute de plus en plus décentré et souffre de déficit de cohérence, ce que certains appelleront la crise de l’Etat, il reste pour autant le lieu d’affrontement qu’il a toujours été et le demeurera. L’ Etat est ses entrepreneurs sont toujours présents et ce même si dans le monde des apparences leur retrait semble constaté. Ainsi parce que le citoyen est progressivement devenu individu dissocié, les entrepreneurs politiques ne paient pas nécessairement le prix électoral des nouvelles réglementations achetées par les entrepreneurs économiques.

Bouleversement des compromis et émergence d’une forme oligarchique d’Etat

Mais un autre argument peut intervenir : la grande porosité qui va se créer entre les 2 groupes d’entrepreneurs, et grande porosité qui va dégrader la démocratie au profit de l’oligarchie. Si la capture de la réglementation, par exemple celle qui autorisera la mondialisation, se fait souvent par le harcèlement du régulé sur le régulateur, par exemple celui des 15000 lobbyistes de Bruxelles sur les instances de décision correspondantes, elle peut aussi s’opérer de façon plus radicale : la fusion du régulateur et du régulé. Ici le producteur/détenteur de l’universel, c'est-à-dire l’entrepreneur politique, « part avec la caisse » et devient entrepreneur économique. La France constitue un modèle de cette fusion. Mais le même résultat peut être obtenu en parcourant le chemin inverse : le régulé devient le régulateur et  ainsi « ouvre la caisse » au profit de toute une profession. Les USA constituent un modèle de ce second type de fusion. C’est bien évidemment dans ce qui à toujours constitué le point d’intersection entre intérêts politiques et intérêts économiques que ces fusions sont les plus emblématiques et les plus fondamentales : le système monétaire et financier. Ainsi  grandes banques et banque centrale sont en France dirigées par de hauts fonctionnaires. Ainsi aux USA, le Trésor lui-même et la banque centrale sont généralement dirigés par un banquier.

Porosité par harcèlement, ou mieux par fusion, permet aux deux groupes d’entrepreneurs de se dégager partiellement et progressivement des contraintes de l’âge démocratique de l’aventure étatique. C’est que le coût politique de la capture de la réglementation, déjà diminué en raison de la dissociation du groupe des CSCE, diminue encore si les entrepreneurs politiques peuvent connaitre un prolongement de carrière dans l’aventure économique. D’où la naissance d’un groupe social en apesanteur, groupe aidé dans ce nouveau statut par le développement du mondialisme. Avec en conséquence le passage du stade démocratique vers un stade plus proche de l’oligarchie. Ce que certains appellent émergence d’une  « surclasse ».

Bien évidemment le fonctionnement des marchés politiques s’en trouve transformé. Souvent duopoles avec barrières à l’entrée très élevées, la quête de l’électeur médian avait déjà rétréci la distance entre les programmes des deux grandes entreprises que l’on trouvait souvent dans l’âge démocratique des Etats. La porosité puis la fusion ne peuvent que renforcer l’étroitesse de l’éventail de l’offre politique, avec une difficulté de plus en plus grande à distinguer une droite d’une gauche, et au final le sentiment de grande confusion… avec toutefois alignement général sur les impératifs de l’économie. Alignement qui n’est que la conséquence logique du processus de fusion en cours : entrepreneurs politique et entrepreneurs économiques qui étaient en même temps citoyens ne sont plus que des « individus désirants » pataugeant dans mille conflits d’intérêts ou délits d’initiés . Et alignement qui développe aussi des effets pervers : les CSCE les plus éloignés d’une possible intégration dans le groupe des oligarques s’organisent en dehors du duopole classique- les partis ayant vocation à gouverner- et deviennent clients d’entreprises politiques nouvelles, étiquetées sous le label de partis contestataires, ou « populistes ».

En mondialisation les Etats et leurs entrepreneurs ne disparaissent pas. Il y a simple transformation de leur rôle. Et cette altération passe par une certaine fin de l’âge démocratique au profit de l’émergence d’un stade oligarchique avec une utilisation de la contrainte publique à des fins privées davantage réservée à un petit groupe d’individus. Pour l’immense majorité, les droits de l’homme semblent se rétrécir à leur définition libérale : vie, liberté, propriété , en abandonnant doucement des droits que l’âge démocratique avait permis d’engendrer.

Le présent texte se voulait simplement analytique et ne propose aucune voie ni aucune solution. Il se veut simple grille de lecture du réel. Ou simple contribution à la connaissance d’un monde qui ne cesse de se transformer : non, monsieur Fukuyama, l’histoire n’est pas terminée.

Jean Claude Werrebrouck - Villeneuve d'Ascq - le 4 juillet 2011.

 

 

 

 

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31 mai 2021 1 31 /05 /mai /2021 07:54

Nous présentons dans la vidéo qui suit la vision que Michel Aglietta propose en matière de système monétaire international.

Le départ de la réflexion est l'interrogation sur l'avenir du dollar  dans un monde où le poids économique de la Chine est fortement croissant. L'auteur se situant complètement dans les institutions actuelles cherche à éviter la fragmentation du monde globalisé. Dans cette perspective, il évoque la possibilité de construire un nouveau système monétaire international ne reposant plus sur une devise clé mais sur une devise multilatérale qui serait le DTS.

Expliqué différemment le schéma semble simple et le nouveau système pourrait se comprendre à partir de l'exemple du marché monétaire tel qu'on le rencontre dans chaque pays. Comme on le sait, ce marché résulte de la multiplicité des acteurs bancaires et des problèmes  qu'ils rencontrent au niveau de la compensation résultant du mouvement des paiements entre banques. Il n'existe évidemment pas d'équilibre journalier entre monnaie qui fuit et monnaie qui arrive dans une banque. D'où l'obligation d'opérations de prêts entre partenaires  avec intervention de la banque centrale en tant que prêteuse ultime. 

Un système monétaire international multilatéral pourrait reproduire ce schéma: Le FMI jouant le rôle de banque centrale et les banques centrales nationales chargées des intérêts de chaque Etat, jouant le rôle des banques classiques. La création monétaire, ici la liquidité internationale, se ferait au niveau du FMI par le biais d'allocations de DTS. Le FMI deviendrait ainsi l''émetteur d'une unité de compte mondiale, une monnaie fiduciaire créée sans dette, émise en fonction des besoins d'une économie entièrement mondialisée. Les nations en déséquilibre des paiements règleraient ainsi leurs dettes en DTS, avec bien évidemment les limites qui seraient imposées quant au montant de DTS dont elles peuvent disposer. La compensation entre Etats se ferait d'abord dans le cadre d'un système de prêts comme dans le marché interbancaire classique, puis avec l'aide du prêteur en dernier ressort que serait le FMI. Petit à petit le DTS, nouvelle monnaie fiduciaire, nouvelle unité de compte, nouveau vecteur de réserve de la valeur supplanterait le Dollar. Avec l'avantage ultime suivant: aucune autre monnaie nationale ne viendrait se substituer au Dollar et donc nous pourrions assister à la naissance de la monnaie mondiale dans un cadre entièrement multilatéralisé.

Cette vision des choses reste aujourd'hui très théorique et on ne voit pas pourquoi les USA accepteraient le désarmement monétaire qui, aujourd'hui, est un outil essentiel  de la puissance américaine. Il n'y a aucune raison de voir les USA accepter un multilatéralisme puisque l'intérêt du monde globalisé, même en fragmentation avec l'apparition d'Etats rivaux (Chine) est encore de voir une liquidité abondante et peu importe qu'elle résulte du gigantesque déficit américain. Le "déficit sans pleurs" des USA est aussi un vrai bonheur pour le reste du monde, pour ses entreprises, pour ses citoyens, pour son système financier, pour ses Etats.

Parce que -dans la vidéo que nous reproduisons ci-dessous- Michel Aglietta n'évoque pas l'idée que le système actuel  repose sur l'énorme déficit américain et  ses avantages pour la communauté internationale, il ne mesure pas l'énorme capacité des USA à maintenir le système en place. Et il sera difficile pour la Chine d'imposer un Yuan qui ne peut devenir liquidité internationale que si le pays se dirige vers un déficit extérieur massif. Tant que la Chine connaitra un surplus extérieur elle devra se contenter de rester l'usine du monde, absorber  de la liquidité monétaire internationale et ne pas en émettre : la circulation des yuans est centripète et non centrifuge. 

 

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