Petit rappel de la note du 27/12/2025
Nous avons souvent souligné que les déficits publics, régulièrement dénoncés étaient aussi porteuses d'un bienfait, à savoir l'élargissement de débouchés indispensables au bon écoulement des marchandises produites. Nous avons même souligné une réalité devenus massive: partout dans le monde la croissance s'affaisse alors même que les déficits publics ne font que se développer. Des déficits qui vont devenir de véritables béquilles pour les entreprises: comment continuer à produire si les déficits qui nourrissent la demande devaient disparaitre au nom de l'équilibre budgétaire?
Sans revenir sur les débats théoriques concernant la tendance fondamentale à une surproduction relativement à la demande solvable, nous avons souligné, en reprenant beaucoup d'auteurs que la loi des débouchés de JB Say n'avait rien d'évident et que pendant un siècle et demi les économistes se sont opposés sur la grande question des débouchés en économie capitaliste. Débat aujourd'hui oublié dans les universités.
L'irruption de l'IA dans le vieux débat
La présente note, sans oublier cette grande question des débouchés tente de la reposer en la situant dans la nouvelle révolution industrielle engendrée par l'IA.
A l'échelle micro économique et à court terme, l'IA est porteuse d'une diminution de l'emploi et et d'une sous consommation qui en est la conséquence. Le remplacement de salariés par des agents IA est porteur d'une augmentation de la productivité du travail et - simultanément -d'une diminution de la masse salariale. De quoi - ici à l'échelle microéconomique- introduire une offre supplémentaire de marchandises pour un revenu distribué plus faible.
On peut certes s'en tenir à des propose rassurants et considérer que les agents IA ne sont au fond que des technologies assurant - comme toujours - des gains de productivité qui vont entrainer de nouveaux débouchés pour de nouvelles activités lesquelles vont créer de nouveaux emplois. S'en tenir à ce raisonnement c'est rester dans l'univers doctrinal de la loi des débouchés de JB Say.
L'agent IA n'est pas l'équivalent de la machine à vapeur
Pour autant la révolution de l'IA est probablement d'une autre nature puisqu'elle pourrait entrainer une certaine fin du travail. La machine à vapeur de naguère autorisait des gains de productivité et pouvait entrainer - par effet redistributif- des demandes supplémentaires autorisant de nouveaux emplois. Par contre cette même machine n'engendrait pas automatiquement de nouvelles machines portant la productivité sur une pente asymptotique. Ce n'est pas le cas de l'IA où des effets de boucle se constatent déjà dans le sous secteur des logiciels: l'IA fabrique de L'IA et expulse massivement du travail.
Il existe sans doute des limites résultant de la nature même de l'IA ( jusqu'à maintenant elle ne décide jamais et se contente d'optimise), mais les usines hybrides existent déjà (surveillance, prédiction, coordination) et les usines sans humains peuvent exister dans certaines branches ( microélectronique, logistique robotisée, production chimique ou pharmaceutique continue). le bilan global entre emplois détruits et emplois créés par l'IA se construit par conséquent dans des conditions assez différentes de ce qui existait par le passé. Très vraisemblablement L'IA élargit la crise fondamentale de sousconsommation/ surproduction qui caractérise le système depuis si longtemps.
Le signal chinois
De ce point de vue il est très intéressant d'examiner de surprenantes prises de décisions dans l'appareil judiciaire chinois. Dans le contexte de ce qu'on appelles déjà une sous consommation chinoise ou une excessive épargne (environ 30% du revenu se trouve épargné), plusieurs tribunaux chinois ont pris la décision de sanctionner des entreprises qui, se livrant à la mise en place d'agents IA, ont licencié une partie de leurs salariés. Curieusement il s'agit de faire payer les externalités négatives engendrées par les entreprises, externalités apparaissant comme nouveaux recul des débouchés sur des marchés déjà encombrées et encombrement qu'on ne peut sans limite reporter sur des flux d'exportations nouvelles. Les partenaires clients de la Chine supportent de moins en moins le dumping ou un Yuan en permanence sous-évalué. Quelles sont les conséquences possibles et prévisibles de telles décisions?
Machine à ralentir l'irruption de l'IA ou machine accélératrice de la nouvelle révolution industrielle?
Les entreprises chinoises condamnées à réintégrer les salariés licenciés n'ont à priori aucun intérêt à généraliser leurs investissements en agents IA. Elles devraient même se trouver handicapées à l'échelle internationale au regard d'entreprises étrangères non soumises à une régulation soucieuse d'éviter les externalités négatives. D'une certaine façon la jurisprudence chinoise qui semblerait se mettre en place réprimerait le progrés technologique....
On peut toutefois prendre conscience d'un scénario inverse. Si effectivement une jurisprudence protectrice du travail salarié se met en place, il devient par conséquent rationnel de passer à la création d'entreprises totalement dépourvues de salariés, ce qu'on appelle la "dark factory". Créer directement de telles entreprises c'est échapper à la potentielle régulation protectrice du salariat passé, celui des anciennes révolutions industrielles.
C'est aussi modifier radicalement les structures productives avec globalement un alourdissement significatif des charges fixes et un allégement des charges variables. Ces dernières ne disparaissent pas complètement mais se trouvent très allégées par la disparition d'une masse salariale intervenant dans les couts unitaires de production. C'est dire que les dark factories fonctionnent à rendement croissant et sont incitées à prendre des parts de marché qui seront financées par l'affaissement continu des couts unitaires.
D'une certaine façon si la législation protectrice du travail salarié devait devenir un axe majeur de politique industrielle, elle favoriserait le processus de destruction créatrice et permettrait à la Chine de devenir encore plus compétitive.
Davantage de questions que de réponses.
Il est très difficile de construire les scénarios à venir. La Chine pourrait-elle inventer ce qui serait le renouveau de la "taxe Sismondi"? Quelle serait les réactions internationales vis à vis d'un choix agressif et délibéré de dark factory? Une telle révolution industrielle en Occident ou dans le reste du monde, en aggravant considérablemenr le potentiel de sous consommation pourrait -elle déboucher sur l'idée d'un revenu universel compensateur? Des questions qui vont bien au delà des légitimes préoccupations du moment: capacité d'arbitrage dans la régulation numériques, souveraineté technologique, dangers de la course aux méga-IPO, dépendance de l'UE au regard de la tech américaine, etc.
commenter cet article …