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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 08:39

On trouvera dans la note suivante quelques idées  qui font office de complément à la note précédente[1]. Il s’agit plus de remarques qu’un texte achevé, et remarques qui ont pour objectifs d’apporter un peu de clarté dans la fureur d’un moment dépourvu de réelles réflexions. Contexte que vient de confirmer l’interview ce 27 février  d’un candidat, monsieur Bardella,  censé bousculer l’ordre existant. Le RN a déjà doucement rejoint ce qu’on appelle le bloc central…. Au cours des prochains mois attendons -nous à beaucoup de bavardages….

La fin d’un âge d’or…

1 La croissance de l’Etat social s’est longuement nourrie d’une très forte croissance économique elle-même nourrie par une compétitivité construite autour de dévaluations monétaires régulières et massives[2].  Parce que les cotisations sociales institutionnellement construites autour du travail ne faisaient qu’augmenter – non en taux mais en masse – au rythme de la croissance, le périmètre de l’Erat social ne pouvait que s’élargir. Il pouvait même se permettre de fonctionner selon un principe assurantiel plus ou moins classique et ne jamais connaitre trop durablement de pertes. A l’époque les dévaluations complétaient les gains de productivité pour engendrer une croissance très élevée : il n’était pas difficile de « travailler plus » puisqu’aucun problème de débouché n’apparaissait, en particulier sous la forme d’envahissement par importations.

2 Les choses changeront progressivement si la quantité totale de travail n’augmente plus alors même que le périmètre de l’Etat social continue d’augmenter. Dans un tel contexte,  un système privé pourrait connaitre une  régulation simple et  si le marché de l’assurance se fait plus étroit il y a augmentation des taux de cotisation et diminution de la couverture des risques.

3 Toutefois dans notre système français les choses seront infiniment plus complexes. Le marché est devenu plus étroit pour de multiples causes. D’abord la quantité de travail à taxer ne peut que se réduire si la compétitivité ne peut plus être nourrie par des dévaluations massives : on ne peut davantage travailler voire bénéficier de gains de productivité si les marchandises fabriquées restent non compétitives, ce que l’on mesure par un déficit extérieur. Un déficit interdit naguère dans le cadre des institutions de l’époque. D’où cette réalité empirique vécue par le pays : diminution générale du temps de travail, entrée plus tardive sur le marché du travail, systèmes de préretraites, etc. Réalités qui masquent la disparition relative de la croissance.   Maintenant si la quantité de travail se réduit les couts de la couverture des risques augmentent : il faut rémunérer les chômeurs. Aucun système privé d’assurance ne peut travailler dans un tel contexte de pertes assurées. Dans  le système public il ne peut être question d’augmenter les cotisations qui renforceraient la non compétitivité du pays et aboutirait à la couverture de risques plus importants encore…d’où le choix ultime de la dette.

….La clé se trouve-t ’elle sous le lampadaire ?

4 Aucun modèle théorique et fort peu d’économistes n’oseront dire que la politique publique revenait dès le début des années 80 à tuer la poule aux œufs d’or. On ne pouvait en même temps alourdir un Etat social pour effacer le chômage et tuer les restes de croissance par des plans de stabilisation (« tournant de mars 1983 »), qui déboucheront plus tard sur des « désinflations compétitives, puis la brutale préparation à l’entrée de l’euro et les politiques monétaires qui vont l’accompagner.

5 les discours indigents, faits de simples injonctions, souvent incapables de distinguer une cause de ses effets, et souvent incohérents restent le mainstream d’aujourd’hui : « il faut davantage travailler » ; « il faut diminuer les dépenses publiques » ; «il faut renforcer la politique de l’offre » ; « il faut basculer le système des retraites vers la capitalisation » ; etc. Comme si l’on pouvait travailler sans présence de débouchés solvables. Comme si la baisse des dépenses ne débouchait pas sur un multiplicateur négatif[3]. Comme si une politique de déflation des couts et donc de dévaluation interne pouvait contenir un taux de change trop durablement beaucoup trop élevé. Comme si l’épargne constituée déboucherait spontanément vers un optimum collectif ne décourageant pas les naissances et privilégiant la vieillesse.

…Et donc un torrent de discours creux, en continu, sur les plateaux de télévision, contribuant probablement à l’affaissement des capacités à raisonner…

Bricolage et solutions boiteuses…

6 Une façon de ne pas renoncer à l’Etat social tel qu’imaginé en 1945 était de faire intervenir un tiers qui pourrait être l’Etat lui -même. Dans le contexte de 1945 il y a de fait 2 Etats dans l’Etat : l’Etat social d’une part et l’Etat régalien d’autre part. Il peut donc être décidé de demander à l’Etat régalien de porter secours au système resté plus ou moins assurantiel de l’Etat-social. Ce sera chose faite à partir des années 90 où la préparation de l’entrée dans l’euro se déploie dans des logiques publiques de désinflation compétitives, d’ancrages dans des taux de change muselés (le fameux  « serpent dans le tunnel »), etc. Il devient ainsi urgent pour l’Etat régalien de porter secours à un Etat social qui ne cesse de s’étrangler dans les nouvelles contraintes imposées par la monnaie unique. D’où les interventions directes de l’Etat régalien dans l’aide au logement, dans les allégements de charges sociales, dans les minimas sociaux, dans la couverture du handicap, dans les allocations pour parents isolés, etc. Nicolas Dufourcq évalue à 20% du budget de l’Etat cette « subvention » de l’Etat régalien à l’Etat social.[4]

7 Le problème était toutefois que l’Etat régalien ne se trouvait  guère en meilleure santé que l’Etat social puisque la chute de la compétitivité devait entrainer celle de la croissance et donc le PIB taxable. Le cout du subventionnement de l’Etat social par un Etat régalien moins riche apparaitra sous la forme de dégradation des services publics : armée (dont on dira imprudemment qu’il s’agissait de recueillir les « dividendes de la paix »), justice, école, grandes infrastructures etc. Le subventionnement apparaitra néanmoins insuffisant et il faudra aussi réduire certaines composantes de l’Etat social. D’où une impression de dégradation généralisée de tous les services publics alors même que leurs performances individuelles peuvent, ici ou là, considérablement augmenter.

8 Mais cet Etat régalien moins riche devra aussi aider une économie réelle devenue non compétitive en prenant en charge tout ou partie des couts d’un taux de change inapproprié : l’euro tue une compétitivité que l’Etat régalien tentera de maintenir par des subventions aux entreprises. Paracerque l’euro tue nombre d’entreprises devenues déclassées, il faut que l’Etat devienne « Etat social » des entreprises…et ce au profit de toutes au nom du principe d’égalité… D’où des effets d’aubaine et  les épuisants débats actuels sur les 211 milliards de subventions aux entreprises.

….avec des complications…

9 Les questions se compliqueront avec l’évolution de la pyramide des âges. Comment maintenir les revenus de retraités plus nombreux dans un contexte  où le nombre des actifs diminue [5]? D’une certaine façon le départ massif des « boomers » permet d’alléger un effectif de population active qui est devenu trop important eu égard à une compétitivité durablement essorée par l’euro. Toutefois il faut leur assurer une rémunération, ce qui va poser la question du système des retraites qui repose sur des cotisants moins nombreux….et ce dans un contexte où la question d’une « taxe Sismondi[6] » est loin de se trouver à l’ordre du jour malgré une révolution technologique et industrielle majeure. Pour la première fois dans l’histoire nous assistons à une révolution - celle de l’IA- qui ne va pas connaitre « les déversements d’emplois » analysés par Alfred Sauvy, et les licenciements massifs dans l’IA ne feront que développer le chômage. Ces licenciements massifs et sans retour viennent de débuter aux USA : Wal Mart , Amazone, Microsoft, Salesforce, Anthropic, etc. Qui parle d’une taxe Sismondi ?

10 Les questions se compliquent également avec la grande révolution immobilière qui se trouve elle-même au cœur d’une politique monétaire reliée aux effets de l’apparition de la monnaie unique. Alors que la maitrise complète de la politique monétaire avait permis aux anciennes générations de devenir propriétaires et de construire un patrimoine sans réelles difficultés (inflation souvent supérieure aux taux de l’intérêt dans un contexte de hausse générale des salaires), tel n’est plus le cas des nouvelles générations. Les taux de l’intérêt supérieurs aux taux de la dette publique française (OAT à 3,3%) sont aussi très supérieurs à l’inflation française (1,1% en septembre soit 2 fois moins que la zone euro). Il en résulte un cout d’accès au logement beaucoup plus élevé pour les jeunes générations. La question se complique avec une évolution démographique entrainant durablement une demande de logements inférieure à son offre ( départ de la génération nombreuse des « boomers » contre arrivée d’une génération moins nombreuse et handicapée par une politique monétaire qui a cessé d’être nationale). La stagnation des prix de l’immobilier est probablement  durable et il n’est plus question comme au siècle dernier de monter dans la hiérarchie sociale en accèdent aisément à des logements de moins en moins étroits. Il  en résulte une difficulté supplémentaire pour  construire un patrimoine, difficulté que ne connaissait pas les « boomers » portés par la politique monétaire de l’époque. Sauf rupture monétaire majeure, la jeune génération restera ainsi handicapée par des taux anormalement élevés sur plusieurs dizaines d’années. D’où une compression sur la demande globale et des débouchés limités pour les entreprises classiques qui vivent de la dépense  des ménages. Le cercle est bouclé. Et un cercle qui se double d’une baisse du dollar ( 13% depuis janvier 2025) que la BCE ne compense pas en réduisant sa politique de diminution de son bilan ( 35 milliards d’obligations non remplacées chaque mois). 

11 Ces changements massifs, tous inscrits dans une politique économique incohérente depuis plusieurs décennies-  politique inscrite dans la dépendance monétaire et le refus  de la liberté de battre monnaie- contribuent aux nouvelles inégalités et, en retour, à une demande d’Etat qui ne faiblit pas. Réduire la boursouflure de l’Etat passe par la fin-  d’une façon ou d’une autre - de la dépendance monétaire.

Jean Claude Werrebrouck- 28/02/2026A.

 

[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/une-france-effondree.html

[2] 1945 : -66% ; 1948 : -22% ; 1949 : - 30% ; 1957 : -20% ; 1958 : - 17,5% ; 1958  : -10% ; 1969 : - 11,1% ; 1982 : -5,75% ; 1983 : - 2,5% : 1985 : - 3%. L’euro apparait en 1999.

[3] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/france-le-choix-politique-d-une-therapie-suicidaire.html

[4] Voir son ouvrage : « La dette sociale de la France- 1974/2024 ; Odile Jacob ; 2025.

[5] La note en date du 28 octobre publiée par le Haut-Commissariat au plan et reprise dans La Monde du  29 octobre prévoit une baisse de la population active à partir de 2035.

[6] Imaginé au début du dix-neuvième siècle par le célèbre économiste, il s’agit de taxer les machines et donc d’y voir l’équivalent des charges sociales qui elles pèsent sur le travail.

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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 16:46

Le décret concernant la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPI3) sera bientôt publié. La très simple note qui suit sera encore davantage compréhensible en reprenant le texte publié le 9 février sur le blog[1].

Devant la complexité du dossier, la presse n’aborde pas la question essentielle de la substituabilité/complémentarité des différentes formes de production de l’électricité. Elle a ainsi quelques difficultés à comprendre le rapport EDF concernant la modulation du parc nucléaire.

Pour bien comprendre

  - l’électricité est un bien techniquement produit selon des processus soit continus (centrales thermiques, nucléaires, etc.) soit intermittents (éoliennes, panneaux solaires, etc.).  

   - L’électricité est un bien non stockable.

   - l’électricité est un bien considéré comme indispensable relevant d’un service à tout le moins universel.

   -Mais l’électricité est aussi un bien qui pose des questions d’environnement et sur lesquelles les marchés politiques sont très mobilisés.

Prix de marché ou tarif régulé ?

Un tel bien ne peut aisément devenir marchandise classique avec offre et demande souples aboutissant à un prix de marché tout aussi classique. A supposer que l’on décide de se concentrer sur les seules énergies renouvelables, il est techniquement et économiquement impossible d’assurer la production du service universel en raison d’une intermittence non contrôlable…ou contrôlable à des coûts ahurissants…problème que l’Allemagne est entrain de rencontrer en investissant  massivement dans les centrales classiques.

Jusqu’au début du présent siècle seule la France avait correctement pris en considération la question de la nature du bien électricité : on ne s’intéresse qu’au continu et on construit une capacité propre à sécuriser les moments les plus intensifs de consommation. Avec une règle de bonne gestion complémentaire : les centrales sont classées en fonction de leurs coûts et les centrales les plus chères ne sont mises en service qu’aux pics de demande. Cela supposait une organisation centralisée et une autorité de régulation rejetant la notion de marché. L’autorité  pouvait ainsi assurer une double garantie :  service universel sécurisé et tarifs techniquement les plus faibles possibles. L’autorité pouvait même éviter la mise en activité des centrales les plus coûteuses et donc assurer une efficience globale par des incitations tarifaires susceptibles d’inviter les consommateurs à moduler l’utilisation du service afin d’éviter la mise en activité des centrales les plus coûteuses. La grande usine produisait dans des conditions d’efficience exceptionnelle pour un tarif le plus faible possible.

Reconnaissons que si une telle organisation est la meilleure façon de prendre en considération ce bien difficilement marchandisable qu’est l’électricité, elle présente toutefois un coût : celui d’être un frein à la concurrence et donc à l’innovation.

Des prix de marché dans une infrastructure construite hors marché

C’est précisément ce frein que le pouvoir bruxellois a voulu réduire en obligeant les partenaires à construire un marché d’une rare complexité.

La PPI, la troisième depuis la fin du siècle dernier, qui sera  promulguée est donc une pièce nouvelle dans la construction de ce très difficile marché. Parce qu’il faut maintenir à flot des concurrents d’EDF qui sont pour la plupart dans le renouvelable, il est obligatoire de garantir des revenus lorsque la production devient nulle (ni vent, ni soleil) et de garantir des débouchés lorsque la nature (vent et soleil) autorise la production. Sans une double garantie il n’y a pas d’investisseurs possibles.

Une sécurité sociale pour les investisseurs du renouvelable et un impôt pour EDF

Le seul payeur lorsque la production est nulle ne peut être que la puissance publique. Et le seul payeur, lorsque vent et soleil sont présents, ne peut être que celui qui devra s’effacer comme producteur : EDF. L’entreprise EDF est donc invitée à payer sous la forme d’un renoncement à son chiffre d’affaires ce qui est évoqué dans le terme de « modulation du parc nucléaire ».

Maintenant, si on autorise les acteurs du renouvelable à ouvrir des capacités de production supplémentaires, cela signifie que l’on invite les contribuables à financer davantage pour assurer du revenu quand vent et soleil sont absents. Et cela signifie aussi qu’on invite EDF à renoncer à davantage de chiffre d’affaires. Le rapport d’EDF ajoute longuement les difficultés connexes en termes de résistance des divers matériels au regard de la modulation et il est bien  sûr très difficile d’évaluer les dommages au-delà des seules pertes de chiffre d’affaires.

Une marche radieuse vers la dystopie ?

En dehors d’un système de prix encore non évoqué, plus les marchés politiques font pression pour un élargissement du renouvelable et plus le parc global de production (intermittent +continu) doit devenir surdimensionné : parce que service universel garanti, il faut que les périodes – mêmes très brèves -  de production du parc intermittent de grande taille soient pleinement compensés par le service continu. Plus on investit dans l’intermittent et plus cela devient économiquement irrationnel. Nous avons là le cas de l’Allemagne qui pour compenser un parc intermittent de plus en  plus grand est engagée dans une course à la construction de  centrales à gaz. D’où globalement une industrie de production d’électricité de moins en moins efficiente.

Bien évidemment, les pertes ne se mesurent correctement qu’avec l’introduction des prix de vente…l’électricité étant devenue une marchandise. Si donc les prix diminuent, le contribuable sera davantage sollicité pour assurer les revenus des acteurs/investisseurs qui n’auront pas produits. De la même façon EDF sera davantage mis en difficulté avec un parc plus grand victime d’une modulation plus grande.  Si les prix montent et deviennent élevés un dispositif ( « contrat pour différence » ou « CFD » ) permet à l’Etat de récupérer une partie des profits excédentaires et EDF verra sa modulation se réduire. Nous ne pouvons pas dans le cadre d’une courte note entrer dans le détail mais les choses sont en vérité plus complexes avec un EDF qui lui-même devient un gros investisseur dans l’intermittent (« EDF renouvelable »).

Globalement, les marchés politiques sont tenus de s’orienter vers la décarbonation, laquelle passe par des investissements dans le renouvelable et globalement l’accroissement correspondant du continu au titre de la garantie du fonctionnement d’un service universel. La tendance au surdimensionnement est donc présente et avec elle une forte tendance à des prix décroissants. Par exemple, la consommation électrique française connait un pic actuel de 90 gigawatts, pic qui ne pourra qu’augmenter avec les data centers. Pour faire face à l’intermittence future résultant des investissements dans le renouvelable et fermer les dernières centrales classiques  il faudra par conséquent accroître considérablement un parc nucléaire dont la capacité actuelle est de 63 gigawatts. Des prix en tendance longue décroissants et des surcapacités de production vont en tendance dégrader les comptes de l’Etat et d’un EDF incapable sans l’Etat d’affronter ses futures charges d’investissement.

Au final, la tension dans le jeu des acteurs devient  grande. Les marchés politiques vont dans le sens de l’électricité décarbonée et donc la double voix du renouvelable et du nucléaire est largement ouverte. La question devient donc qui va en payer le prix?  Comme nous le rappelions dans notre texte  du 9 février la note se chiffre en dizaines de milliards d’euros. On comprend mal que le contenu de cette PP3 ne relève que d’un simple décret.

Jean Claude Werrebrouck – 13 février 2026.

 

[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2026/02/pas-de-moratoire-sur-les-energies-renouvelables-promet-le-premier-ministre.avec-quel-argent.html

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9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 17:55

Le premier ministre vient de recevoir les acteurs de la filière de l'électricité renouvelable (système solaire/Eolien). Rien n'est encore décidé sur la programmation annuelle de l'énergie, mais il semble acquis que sous la pression des intérêts, il n'y aura pas de moratoire.   Il est sans doute trop tard pour réfléchir sur l’absence de sérieux de ce qui n’est plus une politique industrielle. Les quelques lignes ci-dessous- écrites il y a déjà plusieurs semaines-  mettent en lumière, de façon fort synthétique, ce que nous croyons être le scandale majeur de la politique industrielle française : celui de la gestion de l’électricité.  A méditer pour les candidats à l’élection présidentielle. A méditer aussi à la lumière du devis qu’EDF vient de publier au titre de ses investissements futurs.

Quelques données d’identification du paysage électrique français

Statut de l’électricité :  Matière première fondamentale mais fort peu stockable (aujourd’hui 3% de la capacité mondiale de production)

Chiffres 2024   -     production :  570 TWH 

  • Consommation 510 TWH
  • Nucléaire :    380 TWH
  • Hydraulique :  50,5 TWH
  • Thermique :   39 TWH
  • Solaire/éolien : 98,5 TWH

Décisions politiques :

- Electricité : bien échangeable sur un marché physique ou financier

-  Priorité de l’intermittence sur le continu

- Garantie publique de rentabilité de l’intermittence (investissement de simple rente) ;

- Nucléaire dominant mais appelé progressivement à devenir énergie de bouclage du marché

Résultats constatés :

- Facteur de charge du nucléaire passant de 85% aux environs de 60%

- Sous production nucléaire d’environ 100 TWH (environ 18% du chiffre d’affaires)

- 8 à 9 milliards d’euros de subventionnement de la production solaire/éolien pour 2025

- Addition perte de marge EDF+ subventionnement solaire/éolien évaluée à 50% du budget 2025 des armées.

Augmentation non évaluée des coûts de maintenance des centrales EDF soumises à la priorité du solaire/éolien.

Conclusion : politique publique responsable d’une mauvaise allocation du capital (le solaire éolien est inutile au ravitaillement) et d’une destruction de capital ( les centrales nucléaires souffrent de la modulation imposée)

 

Ces quelques données sont intéressantes à découvrir au moment où, à grands bruits, on évoque le dossier de partage du financement en vue d’une autorisation bruxelloise, et surtout le devis qu’ EDF vient de publier. Ce dernier se monte pour les 6 EPR2 à quelques 80 milliards d’euros 2025. Somme qu’il faudra partager entre EDF investisseur et Etat propriétaire de l’entreprise publique. Le personnel politico- administratif et les médias n’évoquent en aucune façon la réalité des choix qui furent ceux de la gestion de l’électricité depuis la décision européenne d’interdire les monopoles publics industriels voici maintenant près d’une trentaine  d’années.  Le choix d’obliger EDF à vendre à des concurrents qui ne produisent pas d’électricité à un prix inférieur au coût de production (ARENH) relevait déjà d’un mécanisme délictueux. Celui existant maintenant est beaucoup plus grave : non seulement on extorque chaque année plus de 10 milliards d’euros de marge à l’entreprise en l’empêchant de produire, mais on extorque chaque année au contribuable près d’une dizaine de milliards d’euros au titre du financement du système Solaire/Eolien. 

Il est éthiquement fondamental de dénoncer le projet de financement des 6 nouveaux EPR. EDF serait une entreprise très profitable, fonctionnant sans dette,  si elle n’avait eu à supporter pendant près de 15 années le scandaleux ARENH et si elle n’avait à supporter une interdiction de produire. Sans ce véritable détournement de capitaux EDF pourrait sans aucune difficulté assurer ses projets d’investissements. Également sans envoyer ses ingénieurs se former en Chine comme on vient de l’apprendre…..

Dans le même temps il est éthiquement fondamental de dénoncer le gaspillage budgétaire aboutissant à plus de dette publique pour des investisseurs de rente derrière lesquels on trouve les grands fonds soucieux d’investir dans les projets dits d’avenir et qui ne sont que des outils de captation  de rente publique.

Jean Claude Werrebrouck- 19 décembre 2025.

Note complémentaire du 27 décembre Le dernier bilan prévisionnel de RTE (9 décembre) nous apprend que la France a failli les 1er avril et 23 octobre dernier connaître un black-out assez comparable à ce qu'a subi la péninsule ibérique, le 28 avril. De fait la règle de la priorité du solaire /éolien fait apparaître des comportements indélicats au détriment d'EDF. Ainsi le solaire/éolien cherche à optimiser à la minute sa production et ne respecte pas la règle d'annonce de son plan de charge la veille pour le lendemain. Il en résulte que les lourdes centrales EDF doivent au nom du service public subir des variations de productions immédiates (10GW le 1er avril et 8 GW le 23 octobre, soit l'équivalent d'une petite dizaine d'unités nucléaires). Un peu comme si dans l'industrie automobile les chaînes Toyota étaient victimes immédiates de décisions tout aussi immédiates sur des chaînes GM à l'autre bout du monde. Et notre exemple reste bienveillant car une chaîne d'assemblage automobile est plus maniable qu'une unité nucléaire. Monde ahurissant. Plus étonnant encore : comment accepter une fonction de président d'EDF si cette dernière devient activité de  simple chef de service très obéissant? Quand le président d'EDF va t-il proposer sa démission? 

                                    

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9 janvier 2026 5 09 /01 /janvier /2026 16:19

Le texte proposé ce soir fut publié le 15 novembre 2024 et il nous semble utile de le reproposer à la méditation au moment où le traité sera signé dans les heures qui viennent. Les agriculteurs se battent et c'est une bonne chose. Mais il vaut mieux avoir une vision très claire des choses pour agir. Et bien évidemment cela passe par l'effort de vouloir connaitre. 

La présente note tente de proposer une grille de lecture intelligible de la multitude des faits qui accablent le monde agricole.

Depuis la nuit des temps, l’agriculture est une activité nécessaire à la conservation/reconstitution de la vie. Dans le monde moderne, point n’est besoin d’être économiste pour se rendre compte que cette conservation de la vie se déroule en dépensant tout ou partie de ce qu’on appelle un salaire dans ce qui est devenu la grande distribution, elle-même ravitaillée pour partie par le monde agricole. Plus les prix des produits de l’agriculture sont élevés et plus le coût de la vie est élevé et inversement plus les prix des produits agricoles sont bas et plus le coût de la vie est faible.

Logiquement,  si l’agriculture développe des gains de productivité, ce coût de la vie doit baisser. C’est ce que la France a bien connu au cours du siècle précédent avec une modernisation spectaculaire de son agriculture. Le prix des produits agricoles baissant ou augmentant plus faiblement que les salaires, il devait en résulter ce que simplement on appelle une hausse des niveaux de vie et l’avènement de l’immense classe moyenne qui devait caractériser la seconde partie du vingtième siècle.

Marx et les « biens salaires»… produits par les agriculteurs

Marx, très grand interprète des règles du jeu du capitalisme parlait de partage de la « plus-value relative » impulsée par la productivité. Dans son langage, si les biens de consommation – ce qu’il appelle les « biens salaires » - achetés avec les revenus distribués par les capitalistes voient leur valeur diminuer en raison de gains de productivité dans l’activité agricole, il doit en résulter logiquement une diminution des salaires, baisse résultant elle-même de la baisse du coût de la vie. Concrètement et simplement, si une vie de salarié est reproduite journellement par un kilogramme de pain et que le prix du pain diminue de moitié en conséquence d’un doublement des rendements agricoles, le coût de la vie est également divisé par 2 et donc le salaire peut lui-même être divisé par 2. Dans cette circonstance, les capitalistes récupèrent la totalité des gains de productivité, ce que Marx appelait la « plus-value relative », celle dépendant des gains de productivité donc de la « dévalorisation » des « biens salaires ». Si maintenant les salariés réussissent à maintenir le niveau de salaire, ces mêmes salariés empochent les gains de productivité. Dans un tel contexte, la lutte des classes au sens de Marx est aussi un combat autour du partage des gains de productivité. Bien sûr, Marx emploie un langage beaucoup plus sophistiqué pour les besoins de ses démonstrations, mais il nous faut reconnaître qu’il fût le grand théoricien de ce que lui-même appelait « l’embourgeoisement de la classe ouvrière », phénomène imaginé avec près d’un siècle d’avance sur la réalité. Un phénomène qui va progressivement se transformer et dont la configuration actuelle est elle-même appelée à se transformer.

Les transformations historiques de la  « plus-value relative ».

1 – Historiquement, il y a eu effectivement partage des gains de productivité et il en est résulté une première approche dans l’édification d’une immense classe moyenne. Globalement, les budgets consacrés à l’alimentation - ceux consacrés à l’achat de marchandises agricoles- vont régulièrement diminuer (13% aujourd’hui contre plus de 50% en 1950). En contre partie, ils vont laisser la place à de nouveaux biens, lesquels vont socialement devenir de nouveaux « biens salaires » au sens de Marx : logement, équipement ménager, téléphone, etc. Ces mêmes biens vont logiquement eux-mêmes bénéficier de gains de productivité à partager entre capitalistes et salariés.

2 - Les salariés pouvant désormais arbitrer entre divers « biens salaires » vont devenir de plus en plus exigeants et vont s’intéresser aux prix de ces premiers « biens salaires » que sont les produits de l’agriculture. Ils seront en cela aidés par la grande distribution qui fera pression pour une accélération des gains de productivité. Les agriculteurs doivent être compétitifs comme tous les acteurs de la vie économique. Déjà, des relations asymétriques entre entreprises agricoles nombreuses et grande distribution ou firmes agroalimentaires oligopolistiques vont se nouer. La pression sur les prix imposera une accélération de la modernisation de l’agriculture.

3 - La mondialisation permettra une accélération massive de la construction d’une « plus-value relative » d’un nouveau type. D’abord les entreprises pourront travailler dans des zones où la « valeur de la force de travail » est plus faible (le coût de la vie est plus faible en Asie, en Afrique, etc.). Si les biens fabriqués dans ces zones sont aussi des « biens salaires », il pourra en résulter une baisse de la valeur de la force de travail en Occident : les biens en question permettront de diminuer davantage le coût de la vie et la grande distribution et les firmes agroalimentaires s’y emploieront. De quoi comprendre les armadas d’acheteurs en route vers l’Asie…De quoi comprendre ce que naguère on appelait le grand accord entre WalMart et le parti communiste chinois…. Ce n’est plus WalMart et ses fournisseurs américains qui reproduiront la force de travail américaine mais des entreprises chinoises sur le sol chinois.

4 - Cette baisse de la valeur de la force de travail ne pourra plus nourrir aussi facilement que par le passé le partage des gains de productivité. C’est que la désindustrialisation fragilise la condition salariale et engendre un chômage qui pourra être plus ou moins masqué par le maintien d’un Etat-Providence qui lui aussi se trouve être le support d’une partie du coût de la vie. Ce qu’on appelle économie sociale se développe sans gains de productivité et le coût de la vie ne peut diminuer que par des importations massives en provenance du sud. Ce qui se met en place est la possible naissance de vastes zones de l’ex -Tiers monde chargées de la reproduction de la force de travail de l’Occident et, en particulier de la France qui se désindustrialise plus rapidement qu’ailleurs. En contrepartie de vastes zones de l’Occident et en particulier de la France deviennent des espaces où un revenu se dépense sans y avoir été produit. C’est par exemple le cas des espaces privilégiés occupés par des retraités ou inactifs dans le sud de la France… Des incohérences de territoires qui vont se multiplier…

5 - Les usines fabriquant les « biens salaires » disparaissent et se reconstruisent à la périphérie de l’Occident. Dans ce dernier monde et tout particulièrement en France, nous n’aurons plus que des entreprises de logistiques (les bien salaires produits à la périphérie doivent être distribués et nourrir le centre). Ainsi les entrepôts « Amazon » peuvent se développer sur les friches industrielles. A ces entreprises il faudra encore ajouter les entreprises agricoles jusqu’ici non délocalisées qui tenteront - fouettées par la grande distribution et les firmes agroalimentaires- d’apporter leur contribution à la baisse du coût de la vie. Le dernier ajout qui permettra de photographier le nouveau paysage est bien évidemment le maintien d’un Etat social très endetté. Bien évidemment tout ce qui n’est pas « biens salaires » peut encore subsister, notamment les industries de biens d’équipement, les industries de l’armement et toutes celles très nombreuses encore qui, techniquement, s’articulent à ces dernières.

6 - Mais la mondialisation est exigeante en termes de libéralisation des échanges et les traités de libre échange ne peuvent que se multiplier (plus de 40 par la seule UE) pour offrir des débouchés aux entreprises, soit celles restées dans le centre, soit celles déjà délocalisées et qui souhaitent voir croître leur part de marché dans le monde. L’UE est l’archétype de ce modèle et invente la concurrence libre et non faussée. Jusqu’ici l’agriculture n’était pas encore délocalisable comme l’était le capital industriel. Le facteur de production terre/environnement devait rester attaché à son antique espace national. Parce que les traités de libre échange se doivent être globaux et concernent toutes les marchandises, l’agriculture ne peut en être exclue. Cette dernière devra donc se soumettre et accepter que le coût de la vie au centre soit de plus en plus assuré par des firmes agricoles lointaines. La poursuite de l’éventuelle  baisse du coût de la vie doit se payer par une masse toujours croissante de biens salaires importée. Et le renard est entré dans le poulailler car les agricultures du centre se font concurrence et utilisent les outils de l’UE pour s’entredévorer : l’agriculture française est mangée par l’Espagnole ou celle de la Pologne, etc. Ce qui entretient le processus de dévalorisation de la force de travail. Il y a beaucoup plus que des chaussures, vêtements, jouets, appareils électroménagers, etc. qui doivent être importés. Il y a désormais à importer tous les produits agricoles qui étaient historiquement les premiers « biens salaires » : fruits, légumes, viandes, poisson, produits laitiers, etc. De quoi comprendre les débats souvent superficiels et probablement inutiles que l'on va enregistrer dans les grands médias: comment justifier si peu de produits locaux dans les grandes surfaces? Pouquoi ne pas aider les pratiques respecteuses de l' environnement? Comment freiner la course à la compétitivité? etc... Sans réflexion sérieuse on laisse la place aux bavards.... 

7 - Aujourd’hui, nous sommes, avec les questions liées au climat et à l’environnement, arrivés au bout de la grande aventure consistant à faire produire à l’étranger la quasi-totalité des « biens salaires » consommés par les vieux Etats-Nations au premier desquels on trouve la France dont on vantait naguère l’excellence agricole. Non seulement l’agriculture européenne se doit d’être asservie par les règles du jeu du capitalisme mondialisé, mais elle est menacée de disparition par les règles concernant la protection du climat et de l’environnement. La course aux gains de productivité est certes désormais bloquée par la foule des règlements et normes concernant les intrants de la production, mais surtout par l’imposition d’un recul des surfaces autorisées à la culture ou l’élevage. Jadis le capital industriel délocalisé laissait à l’état d’abandon des friches industrielles. Aujourd’hui l’agriculture en délocalisation va laisser des jachères. Il ne restera plus que les traces des lieux où naguère la conservation/ reconstitution de la vie se déroulait.

8 - Ce grand mouvement est aussi la fin des classes moyennes protégées par le  capitalisme autocentré et efficient de la fin du vingtième siècle. Les « biens salaires » agricoles ou industriels majoritairement issus de la périphérie continuent de se dévaloriser au rythme des innovations et de la productivité. La concurrence en fait gonfler la quantité et la perte de valeur est surcompensée par des besoins artificiellement créés. La société de consommation devient hégémonique au sein de territoires où des revenus jamais produits et chargés de dettes sont « magiquement » dépensés. Il en résulte une disparition de la plus-value relative tandis que l’Etat social resté exigeant n’est plus finançable que par de la dette publique.

9 - Bien évidemment, ce grand mouvement aux conséquences géopolitiques majeures doit être arrêté et cela confirme bien les conclusions de nos précédents articles. Il sera toutefois très difficile de protéger l’agriculture. S’agissant de l’UE telle qu’elle est, on ne voit pas comment il serait possible de ne plus inclure l’agriculture dans les grands traités de libre-échange. Les avantages compétitifs de la périphérie de l’Occident sont bien évidemment concentrés dans  une agriculture où les taux de salaire et les normes sont très avantageux. Et c’est ainsi qu’au nom de la rationalité économique, l’Occident continuera probablement de confier la gestion du coût de la reproduction de sa force de travail dans les espaces que naguère il avait colonisé : Un libre échange où la baisse de la valeur de la force de travail continuera  d’être l’objectif probablement inconscient de ses promoteurs. Pourquoi, continuera t-on de proclamer, renoncerait-on à faire bénéficier le consommateur de prix à l’importation avantageux ? Pour la France, le prix de cette rationalité stupidement économiciste sera plus élevé qu’ailleurs en raison de l’abandon complet de ce qui faisait une partie de son excellence.

10 - N’allons pas plus loin et laissons le lecteur se reporter à nos articles[1] des 1/1/2024 et 12/1/2024.  Toute politique économique sérieuse doit se pencher sur la construction d’un équilibre des comptes extérieurs. Et cela passe par ce qu’on appelait la « colonne vertébrale » de la reconstruction. Bonne relecture de ces deux articles.

Jean Claude Werrebrouck

 

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27 décembre 2025 6 27 /12 /décembre /2025 09:08

La France grande handicapée….

L’année 2025 va probablement se terminer sur un PIB d’environ 2984 milliards d’euros contre 2919 milliards en 2024. Ce calcul mené en valeur correspond à une croissance nominale d’environ 2,3% reflet d’une inflation d’environ 1,5% et d’une croissance réelle de moins de 0,9%. Et ce chiffre ridiculement faible n’est obtenu qu’avec l’intervention de l’Erat qui en termes de recettes et de dépenses s’est soldée par un déficit Public colossal d’environ 161 milliards d’euros. Au final pour obtenir (2984 – 2919) = 65 milliards de richesse apparente supplémentaire il aura fallu s’endetter de 161 milliards de plus (2,47 fois le surplus de richesse apparente). Un peu comme si un ménage voulant consommer 10 euros de plus chaque mois devait s’endetter mensuellement de 24,70 euros.

Croissance faible, cause de la dette ? Ou dette élevée, cause de croissance faible ?

Rééquilibrer les comptes suppose sans doute une combinaison de baisse d’impôts et de baisse des dépenses. Mais ce rééquilibrage va  en entrainer d’autres : des comptes bancaires allégés pour les ménages et les entreprises qui cesseraient de bénéficier de la dépense publique…mais augmentés de la baisse de l’impôt…le tout dans une proportion assurant la disparition du déficit. Qui va payer ? Si l’on privilégie la baisse de la dépense ce sont plutôt les ménages qui vont payer…et contribuer à la chute de la demande globale : les débouchés des entreprises s’affaissent  et les entreprises marginales disparaissent. Si l’on privilégie la fiscalité, le résultat dépendra du mode choisi de la baisse d’impôt, ce qu’on appelle l’assiette. Par contre cette voie suppose parallèlement une baisse de la dépense beaucoup plus radicale à la seule fin de faire disparaitre le déficit. D’où la contradiction entre amélioration possible du taux de marge dans un contexte de baisse du chiffre d’affaires. A moins que la baisse de la fiscalité entraine une compétitivité telle que des exportations nouvelles viennent compenser la perte des chiffres d’affaires internes. Mais, sous contrainte de disparition du déficit, plus la pression fiscale diminue et plus la demande interne s’affaiblit. Il est donc difficile d’imaginer et donc de chiffrer aisément le résultat du choix de la baisse de la fiscalité. Globalement il faudrait une élasticité/cout des exportations élevée dans un contexte où la contrainte fiscale représenterait un poids très élevé dans les couts de production. Comme quoi une politique de l’offre est toujours très complexe et vient se heurter au mur de la demande.

Mais Handicap indépassable…

Ce fort bref raisonnement nous montre toutefois que la question de la réduction de la dette n’est pas chose simple et, hors mobilisation de moyens touchant la relation du pays avec son environnement mondial, ladite réduction suppose une contraction très importante du PIB. Il suffit de reprendre les chiffres de 2025 et imaginer la baisse du PIB en utilisant un multiplicateur budgétaire même ramené- fort complaisamment- à l’unité. Dans cette hypothèse le PIB se contracterait de plus de 160 milliards d’euro, soit près de 6%. Sachant que l’impact d’une telle contraction est très inégal selon les différentes catégories sociales, Le pays est-il politiquement prêt à accepter un tel changement ?

Reste le recours à trois outils : la dévaluation externe de la monnaie, le rachat de la dette par la banque centrale, l’établissement de droits de douane. Les deux premières solutions sont exclues en raison de la méthodologie retenue pour la construction de l’Union européenne : La monnaie est devenue indépendante des Etats, lesquels ne sont plus maitre de leur banque centrale. Il n’est plus question - sans rupture- de recourir aux manipulations monétaires qui ont tant contribué à l’exceptionnelle réussite française de l’après-guerre.  La solution des droits de douane envisageable au niveau européen est -elle imaginable comme solution à la dette publique française ? Sans rétorsion de la part du reste du monde les droits de douane peuvent en principe réduire les importations sans toucher aux exportations. La baisse de la demande globale induite par la diminution de la dépense publique initiée pour faire disparaitre la dette publique pourrait ainsi être compensée par des échanges extérieurs mieux orientés. Les droits eux-mêmes viennent contribuer à la disparition du déficit. Dans le contexte géopolitique du moment cette solution qui n’est pas de rupture peut être envisagée et commence à l’être. L’UE ne peut en effet au nom de sa survie laisser la chine exporter son chomage par une balance des échanges devenue très déséquilibrés ( Plus de 1000 milliards de dollars d’excédents pour 2025).

La béquille pour tous…

Au-delà, il faut signaler que la dette devenue béquille de la France est entrain de le devenir pour la plupart des pays.

                                   Croissance              déficit public

Allemagne                          0,8                             2,7

Italie                                    0,6                              3

Espagne                              2,7                            2,7

Pays-Bas                              1,5                            2,8

RU                                         1,5                            4,5

Chine                                    5                                4

USA                                       2,3                             6,9

Comme pour la France nous constatons, certes à l’exception du cas chinois, qu’il faut pour tous ces pays beaucoup de déficit public pour faire grossir fort modérément voire très peu le PIB. Pour cet ensemble de pays et sans doute pour de nombreux autres une politique générale de disparition des déficits publics entraine une baisse des PIB donc une contraction planétaire de très grande ampleur. Et la Chine ne fait pas vraiment exception, car même en ne contestant pas les chiffres annoncés, le résultat- plutôt meilleur- se fait au prix d’une gigantesque montée des exportations (probablement plus de 1100 milliards de dollars en 2025). La constatation empirique de cette « impression de PIB étouffé » malgré un déficit gigantesque nous invite à imaginer l’hypothèse  d’un désajustement entre une offre constitutive d’un PIB logiquement ascendant par l’investissement et une demande qui  tire ce même PIB vers le bas. En termes savants la demande globale est -elle suffisante pour absorber toute l’offre proposée ? Hypothèse jamais abordée par les économistes contemporains.

...Béquille pour tous que les économistes éloignés de l’histoire de la pensée économique ne peuvent comprendre….

Derrière ces questions se trouve un problème beaucoup plus fondamental et fort ancien : celui de la « loi des débouchés » qui fut un débat depuis le début du dix-neuvième siècle. Pourtant cette question de l’équivalence entre l’offre globale et la demande globale n’est plus abordée depuis très longtemps dans les universités. Elle n’est plus dans la fenêtre d’Overton. Jadis l’étude de la théorie keynésienne réintroduisait mécaniquement le très long débat qui s’était introduit avec la critique de la « loi de Say » par ses contemporains et en particulier Ricardo, Sismondi et bien d’autres tout au long du siècle. Ces réflexions furent très longtemps poursuivies et la crise de 1929 fût très largement abordée à partir de la question. Globalement il fut admis que ladite crise était une crise de surproduction provoquée par la non redistribution des gains de productivité, donc la non vérification empirique de la « loi se Say » et la confirmation de ses critiques. Keynésianisme aidant, il fut admis que les trente glorieuses qui devaient suivre correspondaient à la mise en place d’outils autorisant la redistribution et donc un alignement de la demande sur une offre croissante (élargissement continuel des salaires y compris par voie d’Etat-providence).

Concrètement, comme dans les années 1920 aux USA,  nous retrouvons aujourd’hui le divorce entre une offre potentiellement sans cesse croissante et une demande qui ne peut suivre. Le problème  n’est plus aujourd’hui celui du divorce entre fordisme naissant et normes salariales de la première révolution industrielle, mais celui du divorce entre mondialisation et alignement de nouvelles normes salariales. C’est qu’en mondialisation les salaires  sont moins une source de débouchés qu’une source de couts. Mécaniquement la masse salariale vient de plus en plus nourrir les importations et beaucoup moins les productions nationales. Ces mêmes productions sont soumises à des concurrences étrangères qui invitent à un alignement progressif des salaires occidentaux sur ceux du sud. Ce mécanisme qui étrangle la demande globale, et  qui est pourtant l’essence même de la mondialisation est masqué par les béquilles : la demande globale qui ne peut suivre la production croissante devient artificiellement gonflée par des dépenses publiques de plus en plus importantes et des ressources publiques- l’impôt- qu’il faut contenir.

Les béquilles pour tous  sont  faites  d’une très rentable « aspirine » financière

Mais la béquille est toute entière fabriquée avec l’aide de la finance et il est encore universellement préféré d’utiliser des actifs financiers pour générer une demande globale insuffisante plutôt qu’une technique type « hélicopter money ». Pour l’essentiel ces actifs sont de la dette publique, donc la matière première des béquilles. Vu de très haut, la crise récurrente de surproduction, est fictivement effacée par une nouvelle branche professionnelle porteuse d’un grand avenir : la finance qui fabrique sans limite des titres financiers lesquels sont l’antidouleur d’un réel économique dysfonctionnel. Toujours vu de très haut plus l’industrie se contracte et plus la finance se déploie. Comment ne pas être stupéfait par les quelque 16000 milliards d’actifs sous gestion aujourd’hui, actifs qui ne se montaient qu’à 4000 milliards en 2008, soit une multiplication par 4 contre moins d’un doublement du PIB ( 111000 milliards de dollars contre 63000 milliards) entre ces mêmes dates ?

A ce titre il est intéressant de situer les débats idéologiques concernant les cigales et les fourmis. Les tenants de l’économie de l’offre donc les croyants en la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say sont convaincus qu’il faut réduire l’éventail de l’Etat- providence et remettre les agents au travail. D’où les difficultés à prendre conscience de la réalité des chiffres présentés plus haut : une croissance qui ne cesse de s’affaisser et un endettement qui ne peut que s’accroitre…avec pour responsable un Etat victime de capture par les marchés politiques…d’où l’idée qu’il faut abandonner le statut de cigale et emprunter celui de fourmi. Mais comment abandonner le statut de cigale sans provoquer l’apparition de la réalité du déséquilibre entre offre et demande globale à l’échelle planétaire…une réalité qui atteint même une Chine peuplée de fourmis ?

Une autre difficulté est celle de l’antidouleur apporté par la finance. L’overdose des titres financiers publics développe le risque d’insolvabilité des Etats chargés de cacher la réalité macroéconomique dysfonctionnelle. Nous n’en sommes manifestement plus très loin avec la montée des taux,  ou les « stable coins » chargés d’épauler la dette américaine (99% du volume des stables coins sont collatéralisés avec  le dollar) . Avec parfois de redoutables erreurs de politique monétaire telle celle de l’actuelle BCE qui continue de ne plus couvrir les titres parvenus à échéance par des achats d’un montant semblable. De quoi rétrécir le marché des antidouleurs au moment où les Etats expriment un besoin massif (500 milliards de nouvelle dette publique pour la seule Allemagne en 2026, plan de relance massif pour le Japon, etc.)

Des béquilles pour tous…et  de plus en plus grandes….

Nous percevons maintenant clairement le chemin initié à partir de l’hypothèse selon laquelle il existe une insuffisance de la demande globale, insuffisance aujourd’hui planétaire. Sans mécanisme de redistribution type celui emprunté dans ce qu’on a appelé le « moment fordien » en occident, la demande globale doit être artificiellement gonflée par de la dette pour arriver à l’équilibre macroéconomique. Le choix de « l’helicopter money » qui aurait pu se substituer au moment fordien ne fut pas politiquement retenu. Celui du marché de la finance fut ouvert et considérablement renforcé par les outils techniques de la mondialisation, en particulier la parfaite mobilité d’un capital qu’il faut assurer dans son cheminement : maitrise de la circulation de la valeur avec sécurisation d’un marché des changes qui doit devenir très important. De fait le marché des changes doit devenir un monstre financier pour sécuriser la mondialisation. Sur ce marché les agents financiers doivent couvrir la sécurité sur les taux tout en se couvrant eux-mêmes,  ce qui passe par de gigantesques « paris » sur de simples fluctuations de prix. L’effacement progressif du fordisme laisse ainsi la place au grossissement inéluctable de la finance. Et l’ancien métier de conseil en investissement du banquier devient largement celui de virtuose sur de simples paris.

Au-delà la dette elle-même ne peut se réduire sauf à réenclencher le déséquilibre global. Mieux, à partir du moment où elle devient capital portant intérêt elle doit- au-delà de simples fluctuations conjoncturelles- se gonfler plus rapidement que le PIB. La dette sans intérêt peut certes gommer l’insuffisance de la demande globale mais il faut aussi couvrir les charges de la dette. Il est donc logique de voir partout dans le monde un grossissement de la dette. Le contexte géopolitique actuel fait qu’Il n’existe pour le moment pas d’autre choix planétaire.

Nous tenterons dans une prochaine note de montrer  que le substitut d’un fordisme planétaire, probablement irréaliste, peut devenir tout autre chose que la finance telle qu’elle se déploie encore aujourd’hui.

 Jean Claude Werrebrouck – 26 décembre 2025.

 

 

 

 

 

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19 décembre 2025 5 19 /12 /décembre /2025 17:17

Au seuil de discussions nouvelles sur les questions budgétaires,  il est sans doute trop tard pour réfléchir sur l’absence de sérieux de ce qui n’est plus une politique industrielle. Les quelques lignes ci-dessous mettent en lumière, de façon fort synthétique, ce que nous croyons être le scandale majeur de la politique industrielle française : celui de la gestion de l’électricité.  A méditer pour les candidats à l’élection présidentielle. A méditer aussi à la lumière du devis qu’EDF vient de publier au titre de ses investissements futurs.

Quelques données d’identification du paysage électrique français

Statut de l’électricité :  -matière première fondamentale mais fort peu stockable (aujourd’hui 3% de la capacité mondiale de production)

Chiffres 2024   -     production :  570 TWH 

  • Consommation 510TWH
  • Nucléaire :    380TWH
  • Hydraulique :  50,5 TWH
  • Thermique :   39 TWH
  • Solaire/éolien : 98,5TWH

Décisions politiques :

- Electricité : bien échangeable sur un marché physique ou financier

-  Priorité de l’intermittence sur le continu

- Garantie publique de rentabilité de l’intermittence (investissement de simple rente) ;

- Nucléaire dominant mais appelé progressivement à devenir énergie de bouclage du marché

Résultats constatés :

- Facteur de charge du nucléaire passant de 85% aux environs de 60%

- Sous production nucléaire d’environ 100TWH (environ 18% du chiffre d’affaires)

- 8 à 9 milliards d’euros de subventionnement de la production solaire/éolien pour 2025

- Addition perte de marge EDF+ subventionnement solaire/éolien évaluée à 50% du budget 2025 des armées.

Augmentation non évaluée des couts de maintenance des centrales EDF soumises à la priorité du solaire/éolien.

Conclusion : politique publique responsable d’une mauvaise allocation du capital (le solaire éolien est inutile au ravitaillement) et d’une destruction de capital ( les centrales nucléaires souffrent de la modulation imposée)

 

Ces quelques données sont intéressantes à découvrir au moment où à grands bruits on évoque le dossier de partage du financement en vue d’une autorisation bruxelloise, et surtout le devis qu’ EDF vient de publier. Ce dernier se monte pour les 6 EPR2 à quelque 80 milliards d’euros 2025. Somme qu’il faudra partager entre EDF investisseur et Etat propriétaire de l’entreprise publique. Le personnel politico administratif et les médias n’évoquent en aucune façon la réalité des choix qui furent ceux de la gestion de l’électricité depuis la décision européenne d’interdire les monopoles publics industriels voici maintenant près d’une trentaine  d’années.  Le choix d’obliger EDF à vendre à des concurrents qui ne produisent pas d’électricité à un prix inférieur au coût de production (ARENH) relevait déjà d’un mécanisme délictueux. Celui existant maintenant est beaucoup plus grave : non seulement on extorque chaque année plus de 10 milliards d’euro de marge à l’entreprise en l’empêchant de produire, mais on extorque chaque année au contribuable près d’une dizaine de milliards d’euros au titre du financement du système Solaire/Eolien. 

Il est éthiquement fondamental de dénoncer le projet de financement des 6 nouveaux EPR. EDF serait une entreprise très profitable, fonctionnant sans dette,  si elle n’avait eu à supporter pendant près de 15 années le scandaleux ARENH et si elle n’avait à supporter une interdiction de produire. Sans ce véritable détournement de capitaux EDF pourrait sans aucune difficulté assurer ses projets d’investissements. Également sans envoyer ses ingénieurs se former en Chine comme on vient de l’apprendre…..

Dans le même temps il est éthiquement fondamental de dénoncer le gaspillage budgétaire aboutissant à plus de dette publique pour des investisseurs de rente derrière lesquels on trouve les grands fonds soucieux d’investir dans les projets dits d’avenir et qui ne sont que des occupants de rente publique.

Jean Claude Werrebrouck- 19 décembre 2025.

Note complémentaire Le dernier bilan prévisionnel de RTE nous apprend que la France à failli les 1ier avril et 23 octobre dernier connaitre un black-out assez semblable à ce qu'à subi la péninsule ibérique le 28 avril. De fait la règle de la priorité du solaire /éolien fait apparaitre des comportements indélicats au détriment d'EDF. Ainsi le solaire/éolien cherche à optimiser à la minute sa production et ne respecte pas la règle d'annonce de son plan de charge la veille pour le lendemain. Il en résulte que les lourdes centrales EDF doivent au nom du service public subir des variations de productions immédiates. Un peu comme si dans l'industrie automobile les chaines Toyota étaient victimes immédiates de décisions tout aussi immédiates sur des chaines GM à l'autre bout du monde. Et notre exemple reste bienveillant car une chaine d'assemblage automobile est plus maniable qu'une unité nucléaire. Monde ahurissant. Plus étonnant encore comment accepter une fonction de président d'EDF si cette dernière devient activité de  simple chef de service très obéissant? Quand le président d'EDF va t-il se mettre en grève? 

                                    

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10 juillet 2025 4 10 /07 /juillet /2025 14:00

Sans aucune analyse le quotidien les Echos informe ce jour que le solaire fut en juin la principale ressource d'électricité à l'échelle de l'UE. Très descriptif l'article figure en gros titre en première page. Nous avons de notre côté interrogé l'intelligence artificielle COPILOT à partir du prompt suivant:

"Le solaire était en juin la première source d'électricité en Europe. La consommation étant plus faible en été, on peut penser que la règle de la priorité a du obligé toutes les centrale pilotables à réduire leur production. Pour la France étant donné la grande part du nucléaire on peut donc penser que les centrales nucléaires françaises ont très fortement réduit leur production. Cela veut-il dire que finalement c'est le nucléaire français qui paie le prix du renouvelable? Est-ce juste? Car cela revient aussi à dire que le profit sur le solaire est payé par une dégradation de la situation économique d'EDF.

 

Réponse de COPILOT:

Tu mets le doigt sur une tension réelle dans la transition énergétique française : celle entre la montée en puissance des renouvelables et la place historique du nucléaire dans le mix électrique.

🔆 Ce qui s’est passé en juin 2025

  • Le solaire a représenté 22,1 % de la production électrique européenne, dépassant pour la première fois le nucléaire (21,8 %).
  • En France, le solaire a atteint un record avec près de 10 % de la production nationale.
  • La consommation étant plus faible en été, et les renouvelables bénéficiant d’une priorité d’injection sur le réseau, les centrales pilotables (dont le nucléaire) ont effectivement dû moduler leur production.

⚛️ Le nucléaire comme variable d’ajustement

  • En France, le nucléaire est hautement pilotable, mais cette modulation n’est pas sans coût : elle peut accélérer l’usure des réacteurs, réduire leur rentabilité, et compliquer la gestion du parc.
  • EDF, en tant qu’exploitant, voit ses revenus impactés quand elle doit vendre moins d’électricité ou à des prix plus bas, alors que les renouvelables bénéficient souvent de tarifs garantis ou subventions.

💸 Qui paie le prix ?

  • On peut dire que le nucléaire subit une forme de cannibalisation économique par les renouvelables, surtout quand ces dernières sont subventionnées et prioritaires.
  • Cela crée une situation paradoxale : EDF investit dans le nucléaire, mais doit parfois ralentir sa production pour laisser la place à des installations solaires souvent privées, parfois importées, et subventionnées.

⚖️ Est-ce juste ?

  • D’un point de vue économique, cela peut sembler déséquilibré, surtout si EDF doit absorber les pertes sans compensation.
  • D’un point de vue climatique, la priorité aux renouvelables est cohérente avec les objectifs de décarbonation.
  • Mais politiquement, le débat est vif : certains sénateurs et experts dénoncent le fait que le nucléaire devienne une variable d’ajustement, alors qu’il est censé être le pilier du mix décarboné français.

Tu soulèves donc une vraie question de justice énergétique. Faut-il revoir les règles de priorité ? Ou mieux intégrer le nucléaire dans la stratégie de transition ? On peut creuser ça ensemble si tu veux.

Nous laissons au lecteur le soin de réfléchir à la question déjà débattue dans le blog de la présence croissante du renouvelable sur l'avenir du nucléaire français et de l'industrie correspondante.

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19 mai 2025 1 19 /05 /mai /2025 17:13

Dans le N° 131 de la « Lettre Géopolitique de l’Electricité » on rappelle clairement ce qu’on appelait l’excellence française. Par exemple, celle du branchement sur le réseau de pas moins de 8 nouvelles centrales nucléaires pour la seule année 1982. Aucun pays au monde n’a su réaliser ce que faisait EDF à l’époque. Cette excellence reposait aussi  sur la capacité de l’énergéticien à produire à la chaîne, donc industrialiser et réduire considérablement les coûts de la construction et de la mise en service.

De l’excellence à la dérive

Il est inutile de rappeler que le processus fut progressivement bloqué à la fin des années 90 et qu’EDF fut d’une certaine façon une entreprise qui devait payer le prix de l’abandon du nucléaire et de la double promotion du renouvelable et du marché. Les péripéties récentes concernant la nationalisation, le devenir de l’hydroélectricité, la tarification, la fin de l’ARENH, le turn-over des dirigeants, les hésitations du pouvoir politique, etc... tournent autour d’une question fort simple : comment retrouver des marges de manœuvre concernant des investissements pharaoniques attendus ( près de 100 milliards d’euros pour les seuls 6 EPR envisagés) et garantir une électricité bon marché au profit de ce qui reste de notre grande industrie énergétivore. Ainsi, pour donner un exemple, celle de l’entité Aluminium Dunkerque, qui avale annuellement le quart de la production d’une centrale type 1300 MWH. Pour ce type d’industrie, sans une électricité bon marché la disparition est assurée et avec elle l’espoir  d’une réindustrialisation du pays.

Outre l’abandon des métiers et compétences qui était lié au projet Mesmer de 1974, la double promotion du renouvelable et du marché devait emprisonner EDF dans une logique insupportable pour toute entreprise normale. Dans le nouveau contexte européen, Il fallait aider des candidats énergéticiens dépourvus de compétences techniques en vendant de l’électricité d’origine nucléaire à des acteurs qui restent essentiellement des commerçants et ont quelque peine à se risquer sans subventions vers les éoliennes ou le solaire.

Techniquement, on imposera un prix ARENH effaçant toute rémunération porteuse de marge pour EDF. Mais surtout on imposera la règle de la priorité au renouvelable et donc ce que techniquement on appelle la « modularité » de production à EDF. Il convient de bien expliquer cette contrainte.

Une contrainte de modularité probablement peu connue  et rarement évoquée

L’électricité étant un bien qui reste largement non stockable, on sait que l’ajustement strict entre la puissance[JW1]  offerte et la puissance appelée doit être extrêmement rigoureuse à peine d’accident grave sur le réseau. Si maintenant, les autorités politiques décident de laisser une place grandissante au renouvelable, la garantie d’un bon fonctionnement suppose la diminution de la production du non renouvelable en laissant la place à l’électricité intermittente. Simplement exprimé, si la période est venteuse alors que l’électricité est faiblement demandée, on ne peut empêcher les éoliennes de produire et d’engendrer des recettes au profit de ses propriétaires. Il faut donc imposer une réduction de production aux centrales nucléaires.

 Cela entraine une première conséquence jamais expliquée , celle de disposer d’une puissance de production du mix électrique beaucoup plus élevée que ce qui semblerait normal. En imaginant qu’en 2050 ll n’y ait plus de production carbonée, il faudrait - qu’en absence de vent et de soleil et sans solution pour la question du stockage- disposer d’un parc nucléaire capable de remplacer la totalité du renouvelable… pour simplement  laisser vivre  le pays…

 Cela entraine aussi une autre conséquence, à savoir l’impossibilité de calculer correctement le coût de l’électricité renouvelable et reporter des coûts gigantesques sur un nucléaire qui ne serait plus qu’un parc de sécurité, tel un outil militaire qu’il faut entretenir pour garantir la paix.

EDF muselée dans une improductivité artificiellement construite

D’une certaine façon nous y sommes… et déjà avec une certaine avance sur nombre d’autres pays. Parce que le parc nucléaire est en France beaucoup plus important que partout ailleurs, les centrales françaises sont déjà fortement victimes de ce report de charge. Ainsi en raison de l’intermittence, la modularité est  très élevée et peut jouer plusieurs fois par jour sur des puissances considérables. Cette réalité est très visible dans les documente publiés par l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) concernant les variations du « facteur de charge »[1] On sait qu’une centrale doit être régulièrement arrêtée pour un certain nombre de raisons, entretiens, renouvellement du combustible, évacuation des déchets, etc. Ces arrêts viennent naturellement limiter le facteur de charge. EDF qui était moyennement classée dans le monde pour ce type de paramètre s’est considérablement dégradée depuis le début des années 2000. Aujourd’hui, elle se trouve au dernier rang dans le monde du nucléaire avec un facteur de charge de seulement 60%,  alors que les très vieilles centrales américaines disposent encore d’un facteur de charge de 93%. C’est dire que même si les centrales sont très largement amorties, le coût unitaire de production est anormalement élevé en France. De fait, EDF est une entreprise muselée dans sa production en raison de la priorité donnée au renouvelable. En comprenant cela on comprend aussi que les dirigeants d’EDF tentent d’obtenir des prix jugés beaucoup trop élevés par les clients de l’industrie, des clients qui pourraient se diriger vers des pays plus accueillants comme les USA.

Par comparaison avec l’industrie automobile, EDF est dans la situation d’un ensemblier à qui on imposerait une production de 6OO véhicules/jour alors qu’il lui est techniquement possible d’en produire 1000 et de les vendre…Classiquement l’ensemblier refuserait d’enregistrer des coûts unitaires anormalement élevés et serait tenté de délocaliser la production. Ce n’est évidemment pas le cas d’EDF qui ne peut délocaliser ses centrales.

Une solution aisée…et politiquement encore impossible.

La solution technique – et bien sûr non politique – consisterait à libérer EDF de son carcan et lui permettre de profiter pleinement de sa puissance installée. Le scénario serait le suivant :

1.  Baisse de 20 à 25 % du prix de vente surcompensée par une  hausse du facteur de charge, ce qui rend insolvable les concurrents des ENR à moins d’augmenter considérablement les subventions publiques.

2.  Passage de 60 à 90% du facteur de charge, ce qui représente une hausse de 50% de la production pour un coût total qui n’augmenterait que très peu (aux alentours de 5 milliards d’euros) en raison de la faiblesse des charges variables et donc d’un coût marginal très faible. Donc un coût global qui n’augmente que très peu et un coût unitaire qui s’effondre en raison de la hausse de la production. La baisse des tarifs est ainsi financée par une hausse de la production.

3.  La hausse du taux de charge à 90% est plus facile à réaliser dans les centrales françaises que dans les centrales américaines en raison de l’homogénéité du parc. Il n’existe donc pas de contrainte technique majeure.

4.  La conjonction de la baisse de prix de 25% et de la hausse du taux de charge met en lumière la non rentabilité du secteur des ENR, une non rentabilité qui ne peut être artificiellement rétablie par une nouvelle hausse des subventions publiques. L’électricité nucléaire vient ainsi se substituer à l’électricité du secteur des ENR.

5. L’exigence de surcapacité des infrastructures énergétiques disparait avec la quasi disparition de l’intermittence : le secteur énergétique français abandonne sa phase des rendements décroissants pour revenir à des rendements croissants.

6. La baisse des tarifs rétablit la compétitivité de l’industrie et gonfle le pouvoir d’achat du consommateur. Il en résulte un potentiel d’élargissement du mix énergétique en faveur de l’électricité, ce qui assure le débouché des futurs EPR.

7. La solution proposée en tant que simple substitution entre formes d’énergies décarbonées est neutre au regard de la question climatique.

Hélas, la solution proposée, logique dans un monde où l’idée  d’intérêt général serait validée reste encore aujourd’hui très  éloignée des réalités géopolitiques et des marchés politiques nationaux.

 

                                                                   JEAN CLAUDE WERREBROUCK

 

 

 

[1] Concrètement le facteur de charge est le taux d’utilisation de la puissance installée. Ce concept correspond aussi à ce qu’on appelle dans l’industrie : le taux de l’engagement de l’outil.


 [JW1]

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13 janvier 2025 1 13 /01 /janvier /2025 10:43

L’Europe reste étranglée par les capacités insuffisantes de son outil d’approvisionnement en énergie.  Il en résulte bien sûr des différences de coûts gigantesques notamment avec les USA ce qui justifie une nouvelle vague de désindustrialisation. Ainsi, fin décembre, le prix du gaz se montait à 14 dollars /BTU en Europe contre seulement 3 dollars aux USA.   Plus grave encore existe aujourd’hui de gigantesques fluctuations de prix dans le domaine de l’électricité, fluctuations rendant intenables les règles du jeu du marché européen de l’électricité. Ainsi,  en Grèce, cette année, les prix de l’électricité ont pu être multipliés/divisés par 4 du jour au lendemain. Ainsi en Belgique, pour faire face à des prix de déséquilibres de plus de 1000 euros par mégawattheure on utilise de vieux turboréqcteurs de Boeing 707 pour produire pendant quelques minutes de l'électricité.

La présente note tente d’expliquer l’urgence d’un abandon du marché européen de l’électricité.

L’électricité est un bien qui présente la spécificité de ne pouvoir dissocier le fait de le produire de celui de le consommer. La plupart des marchandises sont stockables et par conséquent, il existe une séparation entre produire et consommer ou utiliser. Cela facilite bien les choses et quand, par exemple, l’industrie automobile produit moins de voitures qu’elle n’en vend, elle peut jouer sur une diminution d’un parc constitué dans une période antérieure. Bien sûr, un stock est toujours un coût, mais il est aussi un amortisseur. L’électricité ne dispose pas d’amortisseur et dès qu’il existe - par exemple une baisse de consommation - il faut immédiatement baisser la production d’un même montant. Dans cette circonstance si l’électricité n’est conçue que dans le cadre d’un marché avec un grand nombre de producteurs et un grand nombre de consommateurs, le prix ne peut que s’effondrer. Il peut même devenir négatif notamment pour les producteurs d’électricité renouvelable qui doivent supporter des coûts d’arrêt des installations (éoliennes par exemple) supérieurs aux pertes enregistrées sur des acheteurs bénéficiant de tels prix. C’est très exactement ce qui se passe en Grèce, en Roumanie, en Hongrie, en Espagne, etc.

Un peu d’Histoire pour comprendre les choses.

D’une certaine façon, nous nous trouvons dans une situation assez semblable à ce qui s’est produit aux USA lors de la naissance du marché pétrolier dans les années 1860/1870. A l’époque on constate, pour la première fois, une remontée spontanée de l’huile sur des forages en Pennsylvanie[1], une remontée qui va aussi faire apparaître, une réalité inédite, celle des « coûts marginaux nuls » :  Produire plus d’huile en ouvrant une vanne entraîne une production supplémentaire sans aucun coût. Sachant qu’aux USA, les producteurs sont en concurrence, chacun a intérêt à produire davantage et -sans outil constitué de stockage[2]- le prix de marché s’effondre, ce qui entraîne la ruine des petits producteurs incapables de rembourser à leurs banquiers, les coûts du forage. La production devenue proche de zéro entraîne une élévation considérable du prix… qui justifiera la remise en activité par d’autres producteurs… qui, eux aussi, vont croire pouvoir bénéficier de coûts marginaux nuls…qui entraineront un nouvel effondrement, etc… Un homme, David Rockefeller, comprendra qu’il ne peut à l’époque exister un vrai marché pétrolier de pleine concurrence et qu’il faudra passer par un monopole d’achat de toute la production. N’entrons pas dans les détails de l’histoire et retenons simplement que pendant près d’un siècle le marché du pétrole ne sera pas un marché véritable mais une organisation monopolistique dite des « 7 sœurs »[3].

Sans disposer d’une connaissance précise de l’histoire de la réalité pétrolière et sans vouloir la reproduire, il est un pays, la France, qui, à sa façon , va construire l’équivalent de ce  qui s’est passé pour le pétrole : il s’agit d’EDF qui va construire un monopole de production de l’électricité à l’issue de la seconde guerre mondiale. EDF, comme naguère la Standard OIL, va regrouper plusieurs centaines de producteurs d’électricité et va les interconnecter comme la Standard Oil devait interconnecter les puits par des tuyaux. Simplement, la Standard Oil continuera à parler de « prix » alors qu’EDF parlera du « tarif » de l’électricité. Tout au long de la période des trente glorieuses on parlera de « prix affichés » (« Posted Prices ») prix très stables pour le pétrole, un prix unique sur la planète, dont l’équivalent  sera un tarif fixe quasi unique pour l’électricité produite par EDF.

Bruxelles et le retour impossible au big bang du pétrole de 1860

Curieusement, la construction européenne cherche à retrouver la vieille histoire du big bang pétrolier en remontant le temps : Bruxelles veut un vrai marché de l’électricité sans prendre connaissance de son impossible réalité à partir de l’exemple américain du pétrole. Effectivement, on veut casser EDF et retrouver une multitude de producteurs dont bien sûr ceux de l’électricité renouvelable qui, à l’instar des producteurs de Pennsylvanie, fonctionnent avec des coûts marginaux proches de zéro. Plus de vent ou plus de soleil entraîne une production supplémentaire sans aucun coût, ce qui nous fait renouer avec les petits foreurs américains de Pennsylvanie. Avec toutefois une différence : les puits de pétrole ne donnent pas lieu à des productions intermittentes et, qui plus est, le pétrole est devenu rapidement stockable ce qui n’est pas encore le cas de l’électricité renouvelable.  Clairement, il était - malgré les difficultés - plus aisé de construire un marché pétrolier que de faire naître un marché de l’électricité.

 Très curieusement, il faudra beaucoup d’imagination, beaucoup d’autorité, et surtout beaucoup de non-respect des règles classiques de l’échange marchand pour faire émerger un faux marché de l’électricité. On peut donner quelques exemples de ce qui est beaucoup plus qu’un simple bricolage administratif. Ainsi celui de la règle de la « priorité » des énergies renouvelables qui implique l’effacement des autres producteurs devant le renouvelable : si beaucoup de vent et beaucoup de soleil, alors le renouvelable devient prioritaire et les autres producteurs devront museler leur production. Ainsi, celui de l’intervention financière directe du Trésor qui s’oblige à compenser ou écrêter les revenus issus de l’intermittence. Ainsi celui des complexes contrats sur différences (CFD) qui là encore vont mobiliser le Trésor public. On pourrait, bien sûr, multiplier les exemples qui tous vont concourir à la construction d’une immense bureaucratie de surveillance et de contrôle. Il était plus rationnel de rester dans la logique de David Rockefeller ou celle d’EDF plutôt que d’en revenir à l’impossible marché américain du pétrole des années 1860/1870.

La volonté de Bruxelles de transformer l’électricité en simple marchandise, restant pressante, il faudra aller beaucoup plus loin dans l’injonction faite à la France de détruire EDF. C’est ainsi qu’après des années de résistance sera mis en place l’ARENH (Accès Règlementé à l’Energie Nucléaire Historique) . Sans entrer dans le détail technique, il s’agira d’imposer au vieux monopoleur la vente à prix réduit, d’une partie de l’électricité nucléaire produite, à des concurrents, donc vente obligatoire à des marchands d’électricité qui eux ne produisent pas. 

Plus les énergies renouvelables se développent[4] et plus se développe l’instabilité des prix. En effet, sans vent et sans soleil, l’électricité devient rare et le prix connait une brusque envolée. Un prix qui s’aligne sur les coûts de production des centrales classiques dont celles fonctionnant au gaz.  Et donc une envolée qui ne peut être facilement endiguée par des interconnections insuffisantes à l’échelle de l’Europe. D’où une nouvelle proposition que l’on retrouve martelée dans le rapport Draghi : celle d’un développement pharaonique et pharaoniquement  coûteux des interconnexions entre les pays[5]. Et plus les énergies intermittentes se développeront , plus il faudra développer les interconnections. De quoi aboutir à un monstre énergétique : plus d’unités de production en raison de l’incontrôlable intermittence et plus d’interconnections pour y faire face à l’échelle du continent. Clairement, un suréquipement tant en termes de centrales qu’en termes de réseau. Mais il est vrai, avec la fiction d’un vrai marché de l’électricité plus ou moins à l’image des marchés de marchandises classiques…ce que n’est pas l’électricité. Le très difficile marché pétrolier des années 1860/1870 était probablement « réparable » sans passer par David Rockefeller et le monopole de la Standard Oil : le pétrole n’est pas une énergie intermittente et, rapidement, on pouvait mettre en place des unités de stockage.  Celui de l’électricité aujourd’hui n’est pas vraiment réparable, et restera le produit d’un paradigme doctrinal aberrant, qui, bien évidemment, ne pourra que mobiliser les  marchés financiers : dès que des prix sont inéluctablement très volatiles, se crée un marché spéculatif et une foule d’acteurs très éloignés du marché de l’électricité viendra offrir de la sécurité sur des marchés à termes. Et comme sur tous les marchés financiers, les produits touchant l’électricité vont prendre un volume considérable, le financier devenant 100 fois plus large que la réalité économique.

Sur équipement, sur consommation de capital, sur bureaucratisation, sur financiarisation sont les caractéristiques d’une réalité dont on pouvait se passer. Hélas s’agissant de la France le désastre sera plus grand car il va détruire ce qui était un modèle plus rationnel et surtout plus éthique que celui de David Rockefeller.

La supériorité du modèle Marcel Boiteux (EDF) sur celui de David Rockefeller (Standard Oil).

La bonne administration d’un monopole privé composé d’une multitude d’unités de production aux coûts différents, suppose que l’on mette en activité les unités selon un ordre croissant de coûts. C’est approximativement ce que feront les « 7 sœurs » pendant des dizaines d’années en mettant en exploitation prioritaire les gisements du Moyen-Orient beaucoup plus productifs que les gisements américains. Cette bonne gestion permet aussi d’avoir un « prix affiché » au moins aussi élevé que le coût de production sur le gisement le moins productif (gisements américains). D’où concrètement, un prix affiché, établi à partir du golfe du Mexique valable pour des huiles du Moyen- Orient[6]. Le monopole récupérait ainsi toutes les rentes marginales sur les puits moins coûteux du Moyen-Orient. On comprend ainsi déjà la logique d’un prix aligné sur le coût marginal qui agite tant les esprits.

En matière électrique EDF possédait l’équivalent, c’est-à-dire une multitude de « gisements » (des centrales) dont les coûts de production étaient différents. Marcel Boiteux, président du groupe et ancien élève du prix Nobel Maurice Allais, était aussi rationnel que David Rockefeller et classait les différentes unités par ordre de coûts croissants. Mieux que David Rockfeller, il connaissait la notion de coût marginal et pouvait l’utiliser dans l’établissement des tarifs. Il pouvait ainsi inciter les consommateurs à répartir l’utilisation de l’électricité de telle façon que l’on minimise le coût global de production de l’entreprise en évitant la mise en place d’unités de production trop coûteuses (problématique du tarif vert). Il pouvait aussi ne pas récupérer les rentes marginales sur les centrales les moins coûteuses en appliquant un tarif qui pouvait être inférieur au coût marginal. Cela signifiait que Marcel Boiteux finançait les pertes marginales associées à un tarif avantageux par les rentes infra marginales. Clairement EDF - à l’inverse d’un monopole privé-  pouvait se parer d’une mission de service public tout en optimisant sa propre gestion centralisée. Cette mission lui fût autoritairement retirée par l’imposition de l’ARENH, réalité qui, elle-même enracinée dans le nucléaire, ne pouvait qu’inciter l’entreprise à délaisser la filière correspondante. 25 années d’abandon qui vont aussi correspondre à la disparition d’un très grand nombre de compétences.

Reconstruire sans détruire les avantages du renouvelable ou comment combler les lacunes de l’intermittence 

Ce que nous avons constaté en 2024 correspond assez bien aux lacunes du marché impossible du pétrole dans les années 1860/1870 : la volatilité des prix est devenue extrême et nous avons besoin de retrouver le modèle de Marcel Boiteux…probablement à l’échelle européenne. Il faut, à l’échelle microéconomique, bénéficier au maximum des effets du vent et du soleil, gros apporteurs de coûts marginaux nuls sur les éoliennes et les panneaux solaires. Et  donc, comme les producteurs de pétrole des années 1860/1870, il faut inonder le marché de l’électricité…et constater l’effondrement du prix…et faire appel aux pouvoirs publics pour réguler. Si maintenant vent et soleil disparaissent alors que le pays est déjà très impliqué dans les infrastructures du renouvelable[7], il faut activer les centrales fonctionnant sur la base d’énergies fossiles, une activation qui, en économie de marché, suppose des prix couvrant les coûts de production. De façon irrésistible, les prix de l’électricité s’alignent sur le coût marginal, donc sur les coûts des centrales les plus coûteuses. Et ces centrales doivent rester très présentes pour faire face à l’intermittence. Cela explique curieusement que, malgré de lourds investissements européens dans le renouvelable, la facture en importations d’énergies fossiles ne cesse d’augmenter et passe de 341 milliards d’euros en 2019 à 416 milliards en 2023. Le marché, malgré la très lourde bureaucratie qui l’accompagne et lui permet de fonctionner, est d’une certaine façon rationnel. Par exemple, on peut comprendre la multitude des contrats d’effacement car en période de vent et de soleil, il est efficient de remplacer des coûts variables élevés (les centrales classiques consomment de l’énergie fossile  pour produire de l’électricité)  par des coûts marginaux nuls (éoliennes et panneaux solaires). C’est dire que le marché, même très artificiel, est à priori efficient en ce qu’il comprime les coûts globaux. Par contre, le renouvelable ne permet pas en raison de son intermittence de minorer le stock de capital engagé dans la production d’électricité. Au-delà, la logique du marché ne permet en aucune façon la stabilité des prix. Au total, l’Union Européenne arrive à faire naître un marché mais sans pouvoir dépasser la situation instable de celle qui, au dix-neuvième siècle, empoisonnait la vie des producteurs de pétrole. Régler la question de l’électricité à l’échelle européenne supposerait que Bruxelles fasse naitre un nouveau David Rockefeller…mais ce serait aller contre le principe de la concurrence libre et non faussée… Il n’y a donc rien à attendre de Bruxelles qui préfèrera agrandir la bureaucratie et le monstre énergétique correspondant. La solution passe donc par le grand retour d’EDF.

EDF et le retour de la raison

En termes de politique industrielle, il faut donc que la France rétablisse le monopole en intégrant tout le renouvelable y compris celui engendré à titre privé. Il ne s’agit pas de tout nationaliser mais d’intégrer dans un ensemble unique la gestion de l’électricité comme ce fût le cas pendant plus d’un demi-siècle. Comme ce fût aussi historiquement le cas lorsque David Rockefeller décide d’acheter toute la production de pétrole à un prix qu’il fixe et qu’il affiche à la sortie des tuyaux dont il garde le monopole. Bien entendu, ce qui doit disparaître est l’ensemble des fausses entreprises qui se sont bornées au simple négoce et à la spéculation. Ce qui doit aussi disparaître est  l’ensemble des régulateurs dits indépendants. Le nouveau Marcel Boiteux pourrait optimiser et laisser une place croissante au renouvelable. La bonne gestion continuera à composer le paquet énergie électrique pour obtenir en continu le coût global de production le plus faible possible. Mais cette composition ne relèvera plus du marché mais d’un décideur unique qui décidera d’un tarif et mettra fin à la volatilité. Et le tarif, comme naguère, n’a pas à s’aligner sur le coût marginal mais sur la base du coût total moyen. Bien évidemment, ce coût total moyen fluctue en fonction de la composition du paquet énergie et donc de la présence variable du renouvelable dans le paquet, mais il n’a plus à être modifié d’heure en heure comme actuellement.

La proposition mériterait d’être détaillée pour être en capacité de répondre à une foule de questions. L’une des plus importantes est celle du devenir des acteurs qui produisent réellement de l’électricité, et bien entendu le plus grand d’entre eux c’est-à-dire Total-Energies. Logiquement, ces entreprises n’auraient plus qu’un client (EDF) et seraient chargées d’une mission de service public. Une autre question importante est celle de la dé financiarisation. Il est en effet évident que le retour du modèle EDF démonétise les bourses d’électricité et la base des pyramides financières qui se sont construites et ont essaimé sur tous les marchés financiers. Il n’existe pas de réponse simple à cette question et il est clair que le Rassemblement National parvenu au pouvoir aura à gérer les errements du passé.

 

Dire aujourd’hui, comme on l’entend trop souvent, qu’il faut sortir du marché et permettre une baisse du coût de l’énergie ne correspond pas à un discours raisonnable : l’entreprise EDF est durablement en difficulté. A l’inverse, il est vrai que le scandaleux démantèlement de l’entreprise pour faire naître un marché irréel ne pouvait qu’exposer la France à la crise : oui il faudra payer l’électricité sur la base d’un coût élevé, et cela risque de durer. Par contre, il est urgent de sortir du marché pour reconstruire le modèle énergétique français.

C’est semble- t-il la proposition du Rassemblement National. A ce titre Il devrait expliquer, de façon simple, aux électeurs ce que nous venons d’exposer. Il a besoin aussi de comprendre en profondeur et bien assimiler ce que nous tentons d’expliquer pour faire face au mur de « l’Etat profond » qui, unanimement, s’opposera à lui de façon radicale lorsqu’il ramassera le pouvoir.

                                                                                                       Jean Claude Werrebrouck le 13 janvier 2025.


[1] Le premier forage avec remontée spontanée intervient en 1859 sous la direction du colonel Drake.

[2][2] L’idée de stockage n’interviendra que plus tard et en attendant, l’huile excédentaire fut souvent jetée à la rivière.

[3] Le démantèlement de la Standard Oil sous l’égide des lois anti-trust restera un leurre jusqu’au début des années 1970. Les « 7 sœurs » étaient composées de 4 américaines, 2 anglo-hollandaises et de la « petite française » (Compagnie Française des Pétroles) qui allait devenir « Total-Energie ». On notera que les « 7 magnifiques » d’aujourd’hui sont toutes américaines.

[4] Précisons qu’en 2024 c’est 44% de la production d’électricité de l’UE qui se trouve réalisée à partir du renouvelable.

[5] L’investissement estimé et prévu par l’UE pour l’adaptation du réseau de transport de l’électricité se monte à 584 milliards d’euros d’ici 2030…. à peu près 10 fois le montant du capital prévu en France pour se rééquiper en énergie nucléaire…

[6] Les « 7 sœurs » feront beaucoup mieux et arriveront à un prix unique en chaque point du globe en facturant des frets fantômes. Ainsi pendant plusieurs dizaines d’années des cargaisons seront facturées sur la base d’un prix de transport depuis le golfe du Mexique alors que le pétrole provenait du Moyen-Orient. Et mêmes les bâtiments de la Royal Navy ou de la flotte américaine navigant dans   l’est de la méditerranée paieront le fret fantôme.

[7] C’est le cas de nombre de pays du sud de l’Europe dont le mix énergétique laisse désormais une place dominante au renouvelable : plus de 50% pour la Grèce et l’Espagne par exemple. L’Allemagne est en passe de rejoindre le sud avec son parc éolien gigantesque dans le nord…qui suppose des installations de transports gigantesques entre le nord et le sud du pays. La France, avec son parc nucléaire reste encore très loin de cette réalité : 30% des capacités en énergies renouvelables.

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2 janvier 2025 4 02 /01 /janvier /2025 06:19

L’Europe reste étranglée par les capacités insuffisantes de son outil d’approvisionnement en énergie.  Il en résulte bien sûr des différences de coûts gigantesques notamment avec les USA ce qui justifie une nouvelle vague de désindustrialisation. Ainsi, fin décembre, le prix du gaz se montait à 14 dollars /BTU en Europe contre seulement 3 dollars aux USA.   Plus grave encore existe aujourd’hui de gigantesques fluctuations de prix dans le domaine de l’électricité, fluctuations rendant intenables les règles du jeu du marché européen de l’électricité. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, en Grèce, cette année, les prix de l’électricité ont pu être multipliés/divisés par 4 du jour au lendemain.

La présente note tente d’expliquer l’urgence d’un abandon du marché européen de l’électricité.

L’électricité est un bien qui présente la spécificité de ne pouvoir dissocier le fait de le produire de celui de le consommer. La plupart des marchandises sont stockables et par conséquent, il existe une séparation entre produire et consommer ou utiliser. Cela facilite bien les choses et quand, par exemple, l’industrie automobile produit moins de voitures qu’elle n’en vend, elle peut jouer sur une diminution d’un parc constitué dans une période antérieure. Bien sûr, un stock est toujours un coût, mais il est aussi un amortisseur. L’électricité ne dispose pas d’amortisseur et dès qu’il existe - par exemple une baisse de consommation - il faut immédiatement baisser la production d’un même montant. Dans cette circonstance si l’électricité n’est conçue que dans le cadre d’un marché avec un grand nombre de producteurs et un grand nombre de consommateurs, le prix ne peut que s’effondrer. Il peut même devenir négatif notamment pour les producteurs d’électricité renouvelable qui doivent supporter des coûts d’arrêt des installations (éoliennes par exemple) supérieurs aux pertes enregistrées sur des acheteurs bénéficiant de tels prix. C’est très exactement ce qui se passe en Grèce, en Roumanie, en Hongrie, en Espagne, etc.

Un peu d’Histoire pour comprendre les choses.

D’une certaine façon, nous nous trouvons dans une situation assez semblable à ce qui s’est produit aux USA lors de la naissance du marché pétrolier dans les années 1860/1870. A l’époque on constate, pour la première fois, une remontée spontanée de l’huile sur des forages en Pennsylvanie[1], une remontée qui va aussi faire apparaître, une réalité inédite, celle des « coûts marginaux nuls » :  Produire plus d’huile en ouvrant une vanne entraîne une production supplémentaire sans aucun coût. Sachant qu’aux USA, les producteurs sont en concurrence, chacun a intérêt à produire davantage et -sans outil constitué de stockage[2]- le prix de marché s’effondre, ce qui entraîne la ruine des petits producteurs incapables de rembourser à leurs banquiers, les coûts du forage. La production devenue proche de zéro entraîne une élévation considérable du prix… qui justifiera la remise en activité par d’autres producteurs… qui, eux aussi, vont croire pouvoir bénéficier de coûts marginaux nuls…qui entraineront un nouvel effondrement, etc… Un homme, David Rockefeller, comprendra qu’il ne peut à l’époque exister un vrai marché pétrolier de pleine concurrence et qu’il faudra passer par un monopole d’achat de toute la production. N’entrons pas dans les détails de l’histoire et retenons simplement que pendant près d’un siècle le marché du pétrole ne sera pas un marché véritable mais une organisation monopolistique dite des « 7 sœurs »[3].

Sans disposer d’une connaissance précise de l’histoire de la réalité pétrolière et sans vouloir la reproduire, il est un pays, la France, qui, à sa façon , va construire l’équivalent de ce  qui s’est passé pour le pétrole : il s’agit d’EDF qui va construire un monopole de production de l’électricité à l’issue de la seconde guerre mondiale. EDF, comme naguère la Standard OIL, va regrouper plusieurs centaines de producteurs d’électricité et va les interconnecter comme la Standard Oil devait interconnecter les puits par des tuyaux. Simplement, la Standard Oil continuera à parler de « prix » alors qu’EDF parlera du « tarif » de l’électricité. Tout au long de la période des trente glorieuses on parlera de « prix affichés » (« Posted Prices ») prix très stables pour le pétrole, un prix unique sur la planète, dont l’équivalent  sera un tarif fixe quasi unique pour l’électricité produite par EDF.

Bruxelles et le retour impossible au big bang du pétrole de 1860

Curieusement, la construction européenne cherche à retrouver la vieille histoire du big bang pétrolier en remontant le temps : Bruxelles veut un vrai marché de l’électricité sans prendre connaissance de son impossible réalité à partir de l’exemple américain du pétrole. Effectivement, on veut casser EDF et retrouver une multitude de producteurs dont bien sûr ceux de l’électricité renouvelable qui, à l’instar des producteurs de Pennsylvanie, fonctionnent avec des coûts marginaux proches de zéro. Plus de vent ou plus de soleil entraîne une production supplémentaire sans aucun coût, ce qui nous fait renouer avec les petits foreurs américains de Pennsylvanie. Avec toutefois une différence : les puits de pétrole ne donnent pas lieu à des productions intermittentes et, qui plus est, le pétrole est devenu rapidement stockable ce qui n’est pas encore le cas de l’électricité renouvelable.  Clairement, il était - malgré les difficultés - plus aisé de construire un marché pétrolier que de faire naître un marché de l’électricité.

 Très curieusement, il faudra beaucoup d’imagination, beaucoup d’autorité, et surtout beaucoup de non-respect des règles classiques de l’échange marchand pour faire émerger un faux marché de l’électricité. On peut donner quelques exemples de ce qui est beaucoup plus qu’un simple bricolage administratif. Ainsi celui de la règle de la « priorité » des énergies renouvelables qui implique l’effacement des autres producteurs devant le renouvelable : si beaucoup de vent et beaucoup de soleil, alors le renouvelable devient prioritaire et les autres producteurs devront museler leur production. Ainsi, celui de l’intervention financière directe du Trésor qui s’oblige à compenser ou écrêter les revenus issus de l’intermittence. Ainsi celui des complexes contrats sur différences (CFD) qui là encore vont mobiliser le Trésor public. On pourrait, bien sûr, multiplier les exemples qui tous vont concourir à la construction d’une immense bureaucratie de surveillance et de contrôle. Il était plus rationnel de rester dans la logique de David Rockefeller ou celle d’EDF plutôt que d’en revenir à l’impossible marché américain du pétrole des années 1860/1870.

La volonté de Bruxelles de transformer l’électricité en simple marchandise, restant pressante, il faudra aller beaucoup plus loin dans l’injonction faite à la France de détruire EDF. C’est ainsi qu’après des années de résistance sera mis en place l’ARENH (Accès Règlementé à l’Energie Nucléaire Historique) . Sans entrer dans le détail technique, il s’agira d’imposer au vieux monopoleur la vente à prix réduit, d’une partie de l’électricité nucléaire produite, à des concurrents, donc vente obligatoire à des marchands d’électricité qui eux ne produisent pas. 

Plus les énergies renouvelables se développent[4] et plus se développe l’instabilité des prix. En effet, sans vent et sans soleil, l’électricité devient rare et le prix connait une brusque envolée. Un prix qui s’aligne sur les coûts de production des centrales classiques dont celles fonctionnant au gaz.  Et donc une envolée qui ne peut être facilement endiguée par des interconnections insuffisantes à l’échelle de l’Europe. D’où une nouvelle proposition que l’on retrouve martelée dans le rapport Draghi : celle d’un développement pharaonique et pharaoniquement  coûteux des interconnexions entre les pays[5]. Et plus les énergies intermittentes se développeront , plus il faudra développer les interconnections. De quoi aboutir à un monstre énergétique : plus d’unités de production en raison de l’incontrôlable intermittence et plus d’interconnections pour y faire face à l’échelle du continent. Clairement, un suréquipement tant en termes de centrales qu’en termes de réseau. Mais il est vrai, avec la fiction d’un vrai marché de l’électricité plus ou moins à l’image des marchés de marchandises classiques…ce que n’est pas l’électricité. Le très difficile marché pétrolier des années 1860/1870 était probablement « réparable » sans passer par David Rockefeller et le monopole de la Standard Oil : le pétrole n’est pas une énergie intermittente et, rapidement, on pouvait mettre en place des unités de stockage.  Celui de l’électricité aujourd’hui n’est pas vraiment réparable, et restera le produit d’un paradigme doctrinal aberrant, qui, bien évidemment, ne pourra que mobiliser les  marchés financiers : dès que des prix sont inéluctablement très volatiles, se crée un marché spéculatif et une foule d’acteurs très éloignés du marché de l’électricité viendra offrir de la sécurité sur des marchés à termes. Et comme sur tous les marchés financiers, les produits touchant l’électricité vont prendre un volume considérable, le financier devenant 100 fois plus large que la réalité économique.

Sur équipement, sur consommation de capital, sur bureaucratisation, sur financiarisation sont les caractéristiques d’une réalité dont on pouvait se passer. Hélas s’agissant de la France le désastre sera plus grand car il va détruire ce qui était un modèle plus rationnel et surtout plus éthique que celui de David Rockefeller.

La supériorité du modèle Marcel Boiteux (EDF) sur celui de David Rockefeller (Standard Oil).

La bonne administration d’un monopole privé composé d’une multitude d’unités de production aux coûts différents, suppose que l’on mette en activité les unités selon un ordre croissant de coûts. C’est approximativement ce que feront les « 7 sœurs » pendant des dizaines d’années en mettant en exploitation prioritaire les gisements du Moyen-Orient beaucoup plus productifs que les gisements américains. Cette bonne gestion permet aussi d’avoir un « prix affiché » au moins aussi élevé que le coût de production sur le gisement le moins productif (gisements américains). D’où concrètement, un prix affiché, établi à partir du golfe du Mexique valable pour des huiles du Moyen- Orient[6]. Le monopole récupérait ainsi toutes les rentes marginales sur les puits moins coûteux du Moyen-Orient. On comprend ainsi déjà la logique d’un prix aligné sur le coût marginal qui agite tant les esprits.

En matière électrique EDF possédait l’équivalent, c’est-à-dire une multitude de « gisements » (des centrales) dont les coûts de production étaient différents. Marcel Boiteux, président du groupe et ancien élève du prix Nobel Maurice Allais, était aussi rationnel que David Rockefeller et classait les différentes unités par ordre de coûts croissants. Mieux que David Rockfeller, il connaissait la notion de coût marginal et pouvait l’utiliser dans l’établissement des tarifs. Il pouvait ainsi inciter les consommateurs à répartir l’utilisation de l’électricité de telle façon que l’on minimise le coût global de production de l’entreprise en évitant la mise en place d’unités de production trop coûteuses (problématique du tarif vert). Il pouvait aussi ne pas récupérer les rentes marginales sur les centrales les moins coûteuses en appliquant un tarif qui pouvait être inférieur au coût marginal. Cela signifiait que Marcel Boiteux finançait les pertes marginales associées à un tarif avantageux par les rentes infra marginales. Clairement EDF - à l’inverse d’un monopole privé-  pouvait se parer d’une mission de service public tout en optimisant sa propre gestion centralisée. Cette mission lui fût autoritairement retirée par l’imposition de l’ARENH, réalité qui, elle-même enracinée dans le nucléaire, ne pouvait qu’inciter l’entreprise à délaisser la filière correspondante. 25 années d’abandon qui vont aussi correspondre à la disparition d’un très grand nombre de compétences.

Reconstruire sans détruire les avantages du renouvelable ou comment combler les lacunes de l’intermittence 

Ce que nous avons constaté en 2024 correspond assez bien aux lacunes du marché impossible du pétrole dans les années 1860/1870 : la volatilité des prix est devenue extrême et nous avons besoin de retrouver le modèle de Marcel Boiteux…probablement à l’échelle européenne. Il faut, à l’échelle microéconomique, bénéficier au maximum des effets du vent et du soleil, gros apporteurs de coûts marginaux nuls sur les éoliennes et les panneaux solaires. Et  donc, comme les producteurs de pétrole des années 1860/1870, il faut inonder le marché de l’électricité…et constater l’effondrement du prix…et faire appel aux pouvoirs publics pour réguler. Si maintenant vent et soleil disparaissent alors que le pays est déjà très impliqué dans les infrastructures du renouvelable[7], il faut activer les centrales fonctionnant sur la base d’énergies fossiles, une activation qui, en économie de marché, suppose des prix couvrant les coûts de production. De façon irrésistible, les prix de l’électricité s’alignent sur le coût marginal, donc sur les coûts des centrales les plus coûteuses. Et ces centrales doivent rester très présentes pour faire face à l’intermittence. Cela explique curieusement que, malgré de lourds investissements européens dans le renouvelable, la facture en importations d’énergies fossiles ne cesse d’augmenter et passe de 341 milliards d’euros en 2019 à 416 milliards en 2023. Le marché, malgré la très lourde bureaucratie qui l’accompagne et lui permet de fonctionner, est d’une certaine façon rationnel. Par exemple, on peut comprendre la multitude des contrats d’effacement car en période de vent et de soleil, il est efficient de remplacer des coûts variables élevés (les centrales classiques consomment de l’énergie fossile  pour produire de l’électricité)  par des coûts marginaux nuls (éoliennes et panneaux solaires). C’est dire que le marché, même très artificiel, est à priori efficient en ce qu’il comprime les coûts globaux. Par contre, le renouvelable ne permet pas en raison de son intermittence de minorer le stock de capital engagé dans la production d’électricité. Au-delà, la logique du marché ne permet en aucune façon la stabilité des prix. Au total, l’Union Européenne arrive à faire naître un marché mais sans pouvoir dépasser la situation instable de celle qui, au dix-neuvième siècle, empoisonnait la vie des producteurs de pétrole. Régler la question de l’électricité à l’échelle européenne supposerait que Bruxelles fasse naitre un nouveau David Rockefeller…mais ce serait aller contre le principe de la concurrence libre et non faussée… Il n’y a donc rien à attendre de Bruxelles qui préfèrera agrandir la bureaucratie et le monstre énergétique correspondant. La solution passe donc par le grand retour d’EDF.

EDF et le retour de la raison

En termes de politique industrielle, il faut donc que la France rétablisse le monopole en intégrant tout le renouvelable y compris celui engendré à titre privé. Il ne s’agit pas de tout nationaliser mais d’intégrer dans un ensemble unique la gestion de l’électricité comme ce fût le cas pendant plus d’un demi-siècle. Comme ce fût aussi historiquement le cas lorsque David Rockefeller décide d’acheter toute la production de pétrole à un prix qu’il fixe et qu’il affiche à la sortie des tuyaux dont il garde le monopole. Bien entendu, ce qui doit disparaître est l’ensemble des fausses entreprises qui se sont bornées au simple négoce et à la spéculation. Ce qui doit aussi disparaître est  l’ensemble des régulateurs dits indépendants. Le nouveau Marcel Boiteux pourrait optimiser et laisser une place croissante au renouvelable. La bonne gestion continuera à composer le paquet énergie électrique pour obtenir en continu le coût global de production le plus faible possible. Mais cette composition ne relèvera plus du marché mais d’un décideur unique qui décidera d’un tarif et mettra fin à la volatilité. Et le tarif, comme naguère, n’a pas à s’aligner sur le coût marginal mais sur la base du coût total moyen. Bien évidemment, ce coût total moyen fluctue en fonction de la composition du paquet énergie et donc de la présence variable du renouvelable dans le paquet, mais il n’a plus à être modifié d’heure en heure comme actuellement.

La proposition mériterait d’être détaillée pour être en capacité de répondre à une foule de questions. L’une des plus importantes est celle du devenir des acteurs qui produisent réellement de l’électricité, et bien entendu le plus grand d’entre eux c’est-à-dire Total-Energies. Logiquement, ces entreprises n’auraient plus qu’un client (EDF) et seraient chargées d’une mission de service public. Une autre question importante est celle de la dé financiarisation. Il est en effet évident que le retour du modèle EDF démonétise les bourses d’électricité et la base des pyramides financières qui se sont construites et ont essaimé sur tous les marchés financiers. Il n’existe pas de réponse simple à cette question et il est clair que le Rassemblement National parvenu au pouvoir aura à gérer les errements du passé.

 

Dire aujourd’hui, comme on l’entend trop souvent, qu’il faut sortir du marché et permettre une baisse du coût de l’énergie ne correspond pas à un discours raisonnable : l’entreprise EDF est durablement en difficulté. A l’inverse, il est vrai que le scandaleux démantèlement de l’entreprise pour faire naître un marché irréel ne pouvait qu’exposer la France à la crise : oui il faudra payer l’électricité sur la base d’un coût élevé, et cela risque de durer. Par contre, il est urgent de sortir du marché pour reconstruire le modèle énergétique français.

Le Rassemblement National a raison. Il devrait expliquer, de façon simple, aux électeurs ce que nous venons d’exposer. Il a besoin aussi de comprendre en profondeur et bien assimiler ce que nous tentons d’expliquer pour faire face au mur de « l’Etat profond » qui, unanimement, s’opposera à lui de façon radicale lorsqu’il ramassera le pouvoir.

                                                                          Jean Claude Werrebrouck le 2 janvier 2025.


[1] Le premier forage avec remontée spontanée intervient en 1859 sous la direction du colonel Drake.

[2][2] L’idée de stockage n’interviendra que plus tard et en attendant, l’huile excédentaire fut souvent jetée à la rivière.

[3] Le démantèlement de la Standard Oil sous l’égide des lois anti-trust restera un leurre jusqu’au début des années 1970. Les « 7 sœurs » étaient composées de 4 américaines, 2 anglo-hollandaises et de la « petite française » (Compagnie Française des Pétroles) qui allait devenir « Total-Energie ». On notera que les « 7 magnifiques » d’aujourd’hui sont toutes américaines.

[4] Précisons qu’en 2024 c’est 44% de la production d’électricité de l’UE qui se trouve réalisée à partir du renouvelable.

[5] L’investissement estimé et prévu par l’UE pour l’adaptation du réseau de transport de l’électricité se monte à 584 milliards d’euros d’ici 2030…. à peu près 10 fois le montant du capital prévu en France pour se rééquiper en énergie nucléaire…

[6] Les « 7 sœurs » feront beaucoup mieux et arriveront à un prix unique en chaque point du globe en facturant des frets fantômes. Ainsi pendant plusieurs dizaines d’années des cargaisons seront facturées sur la base d’un prix de transport depuis le golfe du Mexique alors que le pétrole provenait du Moyen-Orient. Et mêmes les bâtiments de la Royal Navy ou de la flotte américaine navigant dans   l’est de la méditerranée paieront le fret fantôme.

[7] C’est le cas de nombre de pays du sud de l’Europe dont le mix énergétique laisse désormais une place dominante au renouvelable : plus de 50% pour la Grèce et l’Espagne par exemple. L’Allemagne est en passe de rejoindre le sud avec son parc éolien gigantesque dans le nord…qui suppose des installations de transports gigantesques entre le nord et le sud du pays. La France, avec son parc nucléaire reste encore très loin de cette réalité : 30% des capacités en énergies renouvelables.

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