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13 janvier 2025 1 13 /01 /janvier /2025 10:43

L’Europe reste étranglée par les capacités insuffisantes de son outil d’approvisionnement en énergie.  Il en résulte bien sûr des différences de coûts gigantesques notamment avec les USA ce qui justifie une nouvelle vague de désindustrialisation. Ainsi, fin décembre, le prix du gaz se montait à 14 dollars /BTU en Europe contre seulement 3 dollars aux USA.   Plus grave encore existe aujourd’hui de gigantesques fluctuations de prix dans le domaine de l’électricité, fluctuations rendant intenables les règles du jeu du marché européen de l’électricité. Ainsi,  en Grèce, cette année, les prix de l’électricité ont pu être multipliés/divisés par 4 du jour au lendemain. Ainsi en Belgique, pour faire face à des prix de déséquilibres de plus de 1000 euros par mégawattheure on utilise de vieux turboréqcteurs de Boeing 707 pour produire pendant quelques minutes de l'électricité.

La présente note tente d’expliquer l’urgence d’un abandon du marché européen de l’électricité.

L’électricité est un bien qui présente la spécificité de ne pouvoir dissocier le fait de le produire de celui de le consommer. La plupart des marchandises sont stockables et par conséquent, il existe une séparation entre produire et consommer ou utiliser. Cela facilite bien les choses et quand, par exemple, l’industrie automobile produit moins de voitures qu’elle n’en vend, elle peut jouer sur une diminution d’un parc constitué dans une période antérieure. Bien sûr, un stock est toujours un coût, mais il est aussi un amortisseur. L’électricité ne dispose pas d’amortisseur et dès qu’il existe - par exemple une baisse de consommation - il faut immédiatement baisser la production d’un même montant. Dans cette circonstance si l’électricité n’est conçue que dans le cadre d’un marché avec un grand nombre de producteurs et un grand nombre de consommateurs, le prix ne peut que s’effondrer. Il peut même devenir négatif notamment pour les producteurs d’électricité renouvelable qui doivent supporter des coûts d’arrêt des installations (éoliennes par exemple) supérieurs aux pertes enregistrées sur des acheteurs bénéficiant de tels prix. C’est très exactement ce qui se passe en Grèce, en Roumanie, en Hongrie, en Espagne, etc.

Un peu d’Histoire pour comprendre les choses.

D’une certaine façon, nous nous trouvons dans une situation assez semblable à ce qui s’est produit aux USA lors de la naissance du marché pétrolier dans les années 1860/1870. A l’époque on constate, pour la première fois, une remontée spontanée de l’huile sur des forages en Pennsylvanie[1], une remontée qui va aussi faire apparaître, une réalité inédite, celle des « coûts marginaux nuls » :  Produire plus d’huile en ouvrant une vanne entraîne une production supplémentaire sans aucun coût. Sachant qu’aux USA, les producteurs sont en concurrence, chacun a intérêt à produire davantage et -sans outil constitué de stockage[2]- le prix de marché s’effondre, ce qui entraîne la ruine des petits producteurs incapables de rembourser à leurs banquiers, les coûts du forage. La production devenue proche de zéro entraîne une élévation considérable du prix… qui justifiera la remise en activité par d’autres producteurs… qui, eux aussi, vont croire pouvoir bénéficier de coûts marginaux nuls…qui entraineront un nouvel effondrement, etc… Un homme, David Rockefeller, comprendra qu’il ne peut à l’époque exister un vrai marché pétrolier de pleine concurrence et qu’il faudra passer par un monopole d’achat de toute la production. N’entrons pas dans les détails de l’histoire et retenons simplement que pendant près d’un siècle le marché du pétrole ne sera pas un marché véritable mais une organisation monopolistique dite des « 7 sœurs »[3].

Sans disposer d’une connaissance précise de l’histoire de la réalité pétrolière et sans vouloir la reproduire, il est un pays, la France, qui, à sa façon , va construire l’équivalent de ce  qui s’est passé pour le pétrole : il s’agit d’EDF qui va construire un monopole de production de l’électricité à l’issue de la seconde guerre mondiale. EDF, comme naguère la Standard OIL, va regrouper plusieurs centaines de producteurs d’électricité et va les interconnecter comme la Standard Oil devait interconnecter les puits par des tuyaux. Simplement, la Standard Oil continuera à parler de « prix » alors qu’EDF parlera du « tarif » de l’électricité. Tout au long de la période des trente glorieuses on parlera de « prix affichés » (« Posted Prices ») prix très stables pour le pétrole, un prix unique sur la planète, dont l’équivalent  sera un tarif fixe quasi unique pour l’électricité produite par EDF.

Bruxelles et le retour impossible au big bang du pétrole de 1860

Curieusement, la construction européenne cherche à retrouver la vieille histoire du big bang pétrolier en remontant le temps : Bruxelles veut un vrai marché de l’électricité sans prendre connaissance de son impossible réalité à partir de l’exemple américain du pétrole. Effectivement, on veut casser EDF et retrouver une multitude de producteurs dont bien sûr ceux de l’électricité renouvelable qui, à l’instar des producteurs de Pennsylvanie, fonctionnent avec des coûts marginaux proches de zéro. Plus de vent ou plus de soleil entraîne une production supplémentaire sans aucun coût, ce qui nous fait renouer avec les petits foreurs américains de Pennsylvanie. Avec toutefois une différence : les puits de pétrole ne donnent pas lieu à des productions intermittentes et, qui plus est, le pétrole est devenu rapidement stockable ce qui n’est pas encore le cas de l’électricité renouvelable.  Clairement, il était - malgré les difficultés - plus aisé de construire un marché pétrolier que de faire naître un marché de l’électricité.

 Très curieusement, il faudra beaucoup d’imagination, beaucoup d’autorité, et surtout beaucoup de non-respect des règles classiques de l’échange marchand pour faire émerger un faux marché de l’électricité. On peut donner quelques exemples de ce qui est beaucoup plus qu’un simple bricolage administratif. Ainsi celui de la règle de la « priorité » des énergies renouvelables qui implique l’effacement des autres producteurs devant le renouvelable : si beaucoup de vent et beaucoup de soleil, alors le renouvelable devient prioritaire et les autres producteurs devront museler leur production. Ainsi, celui de l’intervention financière directe du Trésor qui s’oblige à compenser ou écrêter les revenus issus de l’intermittence. Ainsi celui des complexes contrats sur différences (CFD) qui là encore vont mobiliser le Trésor public. On pourrait, bien sûr, multiplier les exemples qui tous vont concourir à la construction d’une immense bureaucratie de surveillance et de contrôle. Il était plus rationnel de rester dans la logique de David Rockefeller ou celle d’EDF plutôt que d’en revenir à l’impossible marché américain du pétrole des années 1860/1870.

La volonté de Bruxelles de transformer l’électricité en simple marchandise, restant pressante, il faudra aller beaucoup plus loin dans l’injonction faite à la France de détruire EDF. C’est ainsi qu’après des années de résistance sera mis en place l’ARENH (Accès Règlementé à l’Energie Nucléaire Historique) . Sans entrer dans le détail technique, il s’agira d’imposer au vieux monopoleur la vente à prix réduit, d’une partie de l’électricité nucléaire produite, à des concurrents, donc vente obligatoire à des marchands d’électricité qui eux ne produisent pas. 

Plus les énergies renouvelables se développent[4] et plus se développe l’instabilité des prix. En effet, sans vent et sans soleil, l’électricité devient rare et le prix connait une brusque envolée. Un prix qui s’aligne sur les coûts de production des centrales classiques dont celles fonctionnant au gaz.  Et donc une envolée qui ne peut être facilement endiguée par des interconnections insuffisantes à l’échelle de l’Europe. D’où une nouvelle proposition que l’on retrouve martelée dans le rapport Draghi : celle d’un développement pharaonique et pharaoniquement  coûteux des interconnexions entre les pays[5]. Et plus les énergies intermittentes se développeront , plus il faudra développer les interconnections. De quoi aboutir à un monstre énergétique : plus d’unités de production en raison de l’incontrôlable intermittence et plus d’interconnections pour y faire face à l’échelle du continent. Clairement, un suréquipement tant en termes de centrales qu’en termes de réseau. Mais il est vrai, avec la fiction d’un vrai marché de l’électricité plus ou moins à l’image des marchés de marchandises classiques…ce que n’est pas l’électricité. Le très difficile marché pétrolier des années 1860/1870 était probablement « réparable » sans passer par David Rockefeller et le monopole de la Standard Oil : le pétrole n’est pas une énergie intermittente et, rapidement, on pouvait mettre en place des unités de stockage.  Celui de l’électricité aujourd’hui n’est pas vraiment réparable, et restera le produit d’un paradigme doctrinal aberrant, qui, bien évidemment, ne pourra que mobiliser les  marchés financiers : dès que des prix sont inéluctablement très volatiles, se crée un marché spéculatif et une foule d’acteurs très éloignés du marché de l’électricité viendra offrir de la sécurité sur des marchés à termes. Et comme sur tous les marchés financiers, les produits touchant l’électricité vont prendre un volume considérable, le financier devenant 100 fois plus large que la réalité économique.

Sur équipement, sur consommation de capital, sur bureaucratisation, sur financiarisation sont les caractéristiques d’une réalité dont on pouvait se passer. Hélas s’agissant de la France le désastre sera plus grand car il va détruire ce qui était un modèle plus rationnel et surtout plus éthique que celui de David Rockefeller.

La supériorité du modèle Marcel Boiteux (EDF) sur celui de David Rockefeller (Standard Oil).

La bonne administration d’un monopole privé composé d’une multitude d’unités de production aux coûts différents, suppose que l’on mette en activité les unités selon un ordre croissant de coûts. C’est approximativement ce que feront les « 7 sœurs » pendant des dizaines d’années en mettant en exploitation prioritaire les gisements du Moyen-Orient beaucoup plus productifs que les gisements américains. Cette bonne gestion permet aussi d’avoir un « prix affiché » au moins aussi élevé que le coût de production sur le gisement le moins productif (gisements américains). D’où concrètement, un prix affiché, établi à partir du golfe du Mexique valable pour des huiles du Moyen- Orient[6]. Le monopole récupérait ainsi toutes les rentes marginales sur les puits moins coûteux du Moyen-Orient. On comprend ainsi déjà la logique d’un prix aligné sur le coût marginal qui agite tant les esprits.

En matière électrique EDF possédait l’équivalent, c’est-à-dire une multitude de « gisements » (des centrales) dont les coûts de production étaient différents. Marcel Boiteux, président du groupe et ancien élève du prix Nobel Maurice Allais, était aussi rationnel que David Rockefeller et classait les différentes unités par ordre de coûts croissants. Mieux que David Rockfeller, il connaissait la notion de coût marginal et pouvait l’utiliser dans l’établissement des tarifs. Il pouvait ainsi inciter les consommateurs à répartir l’utilisation de l’électricité de telle façon que l’on minimise le coût global de production de l’entreprise en évitant la mise en place d’unités de production trop coûteuses (problématique du tarif vert). Il pouvait aussi ne pas récupérer les rentes marginales sur les centrales les moins coûteuses en appliquant un tarif qui pouvait être inférieur au coût marginal. Cela signifiait que Marcel Boiteux finançait les pertes marginales associées à un tarif avantageux par les rentes infra marginales. Clairement EDF - à l’inverse d’un monopole privé-  pouvait se parer d’une mission de service public tout en optimisant sa propre gestion centralisée. Cette mission lui fût autoritairement retirée par l’imposition de l’ARENH, réalité qui, elle-même enracinée dans le nucléaire, ne pouvait qu’inciter l’entreprise à délaisser la filière correspondante. 25 années d’abandon qui vont aussi correspondre à la disparition d’un très grand nombre de compétences.

Reconstruire sans détruire les avantages du renouvelable ou comment combler les lacunes de l’intermittence 

Ce que nous avons constaté en 2024 correspond assez bien aux lacunes du marché impossible du pétrole dans les années 1860/1870 : la volatilité des prix est devenue extrême et nous avons besoin de retrouver le modèle de Marcel Boiteux…probablement à l’échelle européenne. Il faut, à l’échelle microéconomique, bénéficier au maximum des effets du vent et du soleil, gros apporteurs de coûts marginaux nuls sur les éoliennes et les panneaux solaires. Et  donc, comme les producteurs de pétrole des années 1860/1870, il faut inonder le marché de l’électricité…et constater l’effondrement du prix…et faire appel aux pouvoirs publics pour réguler. Si maintenant vent et soleil disparaissent alors que le pays est déjà très impliqué dans les infrastructures du renouvelable[7], il faut activer les centrales fonctionnant sur la base d’énergies fossiles, une activation qui, en économie de marché, suppose des prix couvrant les coûts de production. De façon irrésistible, les prix de l’électricité s’alignent sur le coût marginal, donc sur les coûts des centrales les plus coûteuses. Et ces centrales doivent rester très présentes pour faire face à l’intermittence. Cela explique curieusement que, malgré de lourds investissements européens dans le renouvelable, la facture en importations d’énergies fossiles ne cesse d’augmenter et passe de 341 milliards d’euros en 2019 à 416 milliards en 2023. Le marché, malgré la très lourde bureaucratie qui l’accompagne et lui permet de fonctionner, est d’une certaine façon rationnel. Par exemple, on peut comprendre la multitude des contrats d’effacement car en période de vent et de soleil, il est efficient de remplacer des coûts variables élevés (les centrales classiques consomment de l’énergie fossile  pour produire de l’électricité)  par des coûts marginaux nuls (éoliennes et panneaux solaires). C’est dire que le marché, même très artificiel, est à priori efficient en ce qu’il comprime les coûts globaux. Par contre, le renouvelable ne permet pas en raison de son intermittence de minorer le stock de capital engagé dans la production d’électricité. Au-delà, la logique du marché ne permet en aucune façon la stabilité des prix. Au total, l’Union Européenne arrive à faire naître un marché mais sans pouvoir dépasser la situation instable de celle qui, au dix-neuvième siècle, empoisonnait la vie des producteurs de pétrole. Régler la question de l’électricité à l’échelle européenne supposerait que Bruxelles fasse naitre un nouveau David Rockefeller…mais ce serait aller contre le principe de la concurrence libre et non faussée… Il n’y a donc rien à attendre de Bruxelles qui préfèrera agrandir la bureaucratie et le monstre énergétique correspondant. La solution passe donc par le grand retour d’EDF.

EDF et le retour de la raison

En termes de politique industrielle, il faut donc que la France rétablisse le monopole en intégrant tout le renouvelable y compris celui engendré à titre privé. Il ne s’agit pas de tout nationaliser mais d’intégrer dans un ensemble unique la gestion de l’électricité comme ce fût le cas pendant plus d’un demi-siècle. Comme ce fût aussi historiquement le cas lorsque David Rockefeller décide d’acheter toute la production de pétrole à un prix qu’il fixe et qu’il affiche à la sortie des tuyaux dont il garde le monopole. Bien entendu, ce qui doit disparaître est l’ensemble des fausses entreprises qui se sont bornées au simple négoce et à la spéculation. Ce qui doit aussi disparaître est  l’ensemble des régulateurs dits indépendants. Le nouveau Marcel Boiteux pourrait optimiser et laisser une place croissante au renouvelable. La bonne gestion continuera à composer le paquet énergie électrique pour obtenir en continu le coût global de production le plus faible possible. Mais cette composition ne relèvera plus du marché mais d’un décideur unique qui décidera d’un tarif et mettra fin à la volatilité. Et le tarif, comme naguère, n’a pas à s’aligner sur le coût marginal mais sur la base du coût total moyen. Bien évidemment, ce coût total moyen fluctue en fonction de la composition du paquet énergie et donc de la présence variable du renouvelable dans le paquet, mais il n’a plus à être modifié d’heure en heure comme actuellement.

La proposition mériterait d’être détaillée pour être en capacité de répondre à une foule de questions. L’une des plus importantes est celle du devenir des acteurs qui produisent réellement de l’électricité, et bien entendu le plus grand d’entre eux c’est-à-dire Total-Energies. Logiquement, ces entreprises n’auraient plus qu’un client (EDF) et seraient chargées d’une mission de service public. Une autre question importante est celle de la dé financiarisation. Il est en effet évident que le retour du modèle EDF démonétise les bourses d’électricité et la base des pyramides financières qui se sont construites et ont essaimé sur tous les marchés financiers. Il n’existe pas de réponse simple à cette question et il est clair que le Rassemblement National parvenu au pouvoir aura à gérer les errements du passé.

 

Dire aujourd’hui, comme on l’entend trop souvent, qu’il faut sortir du marché et permettre une baisse du coût de l’énergie ne correspond pas à un discours raisonnable : l’entreprise EDF est durablement en difficulté. A l’inverse, il est vrai que le scandaleux démantèlement de l’entreprise pour faire naître un marché irréel ne pouvait qu’exposer la France à la crise : oui il faudra payer l’électricité sur la base d’un coût élevé, et cela risque de durer. Par contre, il est urgent de sortir du marché pour reconstruire le modèle énergétique français.

C’est semble- t-il la proposition du Rassemblement National. A ce titre Il devrait expliquer, de façon simple, aux électeurs ce que nous venons d’exposer. Il a besoin aussi de comprendre en profondeur et bien assimiler ce que nous tentons d’expliquer pour faire face au mur de « l’Etat profond » qui, unanimement, s’opposera à lui de façon radicale lorsqu’il ramassera le pouvoir.

                                                                                                       Jean Claude Werrebrouck le 13 janvier 2025.


[1] Le premier forage avec remontée spontanée intervient en 1859 sous la direction du colonel Drake.

[2][2] L’idée de stockage n’interviendra que plus tard et en attendant, l’huile excédentaire fut souvent jetée à la rivière.

[3] Le démantèlement de la Standard Oil sous l’égide des lois anti-trust restera un leurre jusqu’au début des années 1970. Les « 7 sœurs » étaient composées de 4 américaines, 2 anglo-hollandaises et de la « petite française » (Compagnie Française des Pétroles) qui allait devenir « Total-Energie ». On notera que les « 7 magnifiques » d’aujourd’hui sont toutes américaines.

[4] Précisons qu’en 2024 c’est 44% de la production d’électricité de l’UE qui se trouve réalisée à partir du renouvelable.

[5] L’investissement estimé et prévu par l’UE pour l’adaptation du réseau de transport de l’électricité se monte à 584 milliards d’euros d’ici 2030…. à peu près 10 fois le montant du capital prévu en France pour se rééquiper en énergie nucléaire…

[6] Les « 7 sœurs » feront beaucoup mieux et arriveront à un prix unique en chaque point du globe en facturant des frets fantômes. Ainsi pendant plusieurs dizaines d’années des cargaisons seront facturées sur la base d’un prix de transport depuis le golfe du Mexique alors que le pétrole provenait du Moyen-Orient. Et mêmes les bâtiments de la Royal Navy ou de la flotte américaine navigant dans   l’est de la méditerranée paieront le fret fantôme.

[7] C’est le cas de nombre de pays du sud de l’Europe dont le mix énergétique laisse désormais une place dominante au renouvelable : plus de 50% pour la Grèce et l’Espagne par exemple. L’Allemagne est en passe de rejoindre le sud avec son parc éolien gigantesque dans le nord…qui suppose des installations de transports gigantesques entre le nord et le sud du pays. La France, avec son parc nucléaire reste encore très loin de cette réalité : 30% des capacités en énergies renouvelables.

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2 janvier 2025 4 02 /01 /janvier /2025 06:19

L’Europe reste étranglée par les capacités insuffisantes de son outil d’approvisionnement en énergie.  Il en résulte bien sûr des différences de coûts gigantesques notamment avec les USA ce qui justifie une nouvelle vague de désindustrialisation. Ainsi, fin décembre, le prix du gaz se montait à 14 dollars /BTU en Europe contre seulement 3 dollars aux USA.   Plus grave encore existe aujourd’hui de gigantesques fluctuations de prix dans le domaine de l’électricité, fluctuations rendant intenables les règles du jeu du marché européen de l’électricité. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, en Grèce, cette année, les prix de l’électricité ont pu être multipliés/divisés par 4 du jour au lendemain.

La présente note tente d’expliquer l’urgence d’un abandon du marché européen de l’électricité.

L’électricité est un bien qui présente la spécificité de ne pouvoir dissocier le fait de le produire de celui de le consommer. La plupart des marchandises sont stockables et par conséquent, il existe une séparation entre produire et consommer ou utiliser. Cela facilite bien les choses et quand, par exemple, l’industrie automobile produit moins de voitures qu’elle n’en vend, elle peut jouer sur une diminution d’un parc constitué dans une période antérieure. Bien sûr, un stock est toujours un coût, mais il est aussi un amortisseur. L’électricité ne dispose pas d’amortisseur et dès qu’il existe - par exemple une baisse de consommation - il faut immédiatement baisser la production d’un même montant. Dans cette circonstance si l’électricité n’est conçue que dans le cadre d’un marché avec un grand nombre de producteurs et un grand nombre de consommateurs, le prix ne peut que s’effondrer. Il peut même devenir négatif notamment pour les producteurs d’électricité renouvelable qui doivent supporter des coûts d’arrêt des installations (éoliennes par exemple) supérieurs aux pertes enregistrées sur des acheteurs bénéficiant de tels prix. C’est très exactement ce qui se passe en Grèce, en Roumanie, en Hongrie, en Espagne, etc.

Un peu d’Histoire pour comprendre les choses.

D’une certaine façon, nous nous trouvons dans une situation assez semblable à ce qui s’est produit aux USA lors de la naissance du marché pétrolier dans les années 1860/1870. A l’époque on constate, pour la première fois, une remontée spontanée de l’huile sur des forages en Pennsylvanie[1], une remontée qui va aussi faire apparaître, une réalité inédite, celle des « coûts marginaux nuls » :  Produire plus d’huile en ouvrant une vanne entraîne une production supplémentaire sans aucun coût. Sachant qu’aux USA, les producteurs sont en concurrence, chacun a intérêt à produire davantage et -sans outil constitué de stockage[2]- le prix de marché s’effondre, ce qui entraîne la ruine des petits producteurs incapables de rembourser à leurs banquiers, les coûts du forage. La production devenue proche de zéro entraîne une élévation considérable du prix… qui justifiera la remise en activité par d’autres producteurs… qui, eux aussi, vont croire pouvoir bénéficier de coûts marginaux nuls…qui entraineront un nouvel effondrement, etc… Un homme, David Rockefeller, comprendra qu’il ne peut à l’époque exister un vrai marché pétrolier de pleine concurrence et qu’il faudra passer par un monopole d’achat de toute la production. N’entrons pas dans les détails de l’histoire et retenons simplement que pendant près d’un siècle le marché du pétrole ne sera pas un marché véritable mais une organisation monopolistique dite des « 7 sœurs »[3].

Sans disposer d’une connaissance précise de l’histoire de la réalité pétrolière et sans vouloir la reproduire, il est un pays, la France, qui, à sa façon , va construire l’équivalent de ce  qui s’est passé pour le pétrole : il s’agit d’EDF qui va construire un monopole de production de l’électricité à l’issue de la seconde guerre mondiale. EDF, comme naguère la Standard OIL, va regrouper plusieurs centaines de producteurs d’électricité et va les interconnecter comme la Standard Oil devait interconnecter les puits par des tuyaux. Simplement, la Standard Oil continuera à parler de « prix » alors qu’EDF parlera du « tarif » de l’électricité. Tout au long de la période des trente glorieuses on parlera de « prix affichés » (« Posted Prices ») prix très stables pour le pétrole, un prix unique sur la planète, dont l’équivalent  sera un tarif fixe quasi unique pour l’électricité produite par EDF.

Bruxelles et le retour impossible au big bang du pétrole de 1860

Curieusement, la construction européenne cherche à retrouver la vieille histoire du big bang pétrolier en remontant le temps : Bruxelles veut un vrai marché de l’électricité sans prendre connaissance de son impossible réalité à partir de l’exemple américain du pétrole. Effectivement, on veut casser EDF et retrouver une multitude de producteurs dont bien sûr ceux de l’électricité renouvelable qui, à l’instar des producteurs de Pennsylvanie, fonctionnent avec des coûts marginaux proches de zéro. Plus de vent ou plus de soleil entraîne une production supplémentaire sans aucun coût, ce qui nous fait renouer avec les petits foreurs américains de Pennsylvanie. Avec toutefois une différence : les puits de pétrole ne donnent pas lieu à des productions intermittentes et, qui plus est, le pétrole est devenu rapidement stockable ce qui n’est pas encore le cas de l’électricité renouvelable.  Clairement, il était - malgré les difficultés - plus aisé de construire un marché pétrolier que de faire naître un marché de l’électricité.

 Très curieusement, il faudra beaucoup d’imagination, beaucoup d’autorité, et surtout beaucoup de non-respect des règles classiques de l’échange marchand pour faire émerger un faux marché de l’électricité. On peut donner quelques exemples de ce qui est beaucoup plus qu’un simple bricolage administratif. Ainsi celui de la règle de la « priorité » des énergies renouvelables qui implique l’effacement des autres producteurs devant le renouvelable : si beaucoup de vent et beaucoup de soleil, alors le renouvelable devient prioritaire et les autres producteurs devront museler leur production. Ainsi, celui de l’intervention financière directe du Trésor qui s’oblige à compenser ou écrêter les revenus issus de l’intermittence. Ainsi celui des complexes contrats sur différences (CFD) qui là encore vont mobiliser le Trésor public. On pourrait, bien sûr, multiplier les exemples qui tous vont concourir à la construction d’une immense bureaucratie de surveillance et de contrôle. Il était plus rationnel de rester dans la logique de David Rockefeller ou celle d’EDF plutôt que d’en revenir à l’impossible marché américain du pétrole des années 1860/1870.

La volonté de Bruxelles de transformer l’électricité en simple marchandise, restant pressante, il faudra aller beaucoup plus loin dans l’injonction faite à la France de détruire EDF. C’est ainsi qu’après des années de résistance sera mis en place l’ARENH (Accès Règlementé à l’Energie Nucléaire Historique) . Sans entrer dans le détail technique, il s’agira d’imposer au vieux monopoleur la vente à prix réduit, d’une partie de l’électricité nucléaire produite, à des concurrents, donc vente obligatoire à des marchands d’électricité qui eux ne produisent pas. 

Plus les énergies renouvelables se développent[4] et plus se développe l’instabilité des prix. En effet, sans vent et sans soleil, l’électricité devient rare et le prix connait une brusque envolée. Un prix qui s’aligne sur les coûts de production des centrales classiques dont celles fonctionnant au gaz.  Et donc une envolée qui ne peut être facilement endiguée par des interconnections insuffisantes à l’échelle de l’Europe. D’où une nouvelle proposition que l’on retrouve martelée dans le rapport Draghi : celle d’un développement pharaonique et pharaoniquement  coûteux des interconnexions entre les pays[5]. Et plus les énergies intermittentes se développeront , plus il faudra développer les interconnections. De quoi aboutir à un monstre énergétique : plus d’unités de production en raison de l’incontrôlable intermittence et plus d’interconnections pour y faire face à l’échelle du continent. Clairement, un suréquipement tant en termes de centrales qu’en termes de réseau. Mais il est vrai, avec la fiction d’un vrai marché de l’électricité plus ou moins à l’image des marchés de marchandises classiques…ce que n’est pas l’électricité. Le très difficile marché pétrolier des années 1860/1870 était probablement « réparable » sans passer par David Rockefeller et le monopole de la Standard Oil : le pétrole n’est pas une énergie intermittente et, rapidement, on pouvait mettre en place des unités de stockage.  Celui de l’électricité aujourd’hui n’est pas vraiment réparable, et restera le produit d’un paradigme doctrinal aberrant, qui, bien évidemment, ne pourra que mobiliser les  marchés financiers : dès que des prix sont inéluctablement très volatiles, se crée un marché spéculatif et une foule d’acteurs très éloignés du marché de l’électricité viendra offrir de la sécurité sur des marchés à termes. Et comme sur tous les marchés financiers, les produits touchant l’électricité vont prendre un volume considérable, le financier devenant 100 fois plus large que la réalité économique.

Sur équipement, sur consommation de capital, sur bureaucratisation, sur financiarisation sont les caractéristiques d’une réalité dont on pouvait se passer. Hélas s’agissant de la France le désastre sera plus grand car il va détruire ce qui était un modèle plus rationnel et surtout plus éthique que celui de David Rockefeller.

La supériorité du modèle Marcel Boiteux (EDF) sur celui de David Rockefeller (Standard Oil).

La bonne administration d’un monopole privé composé d’une multitude d’unités de production aux coûts différents, suppose que l’on mette en activité les unités selon un ordre croissant de coûts. C’est approximativement ce que feront les « 7 sœurs » pendant des dizaines d’années en mettant en exploitation prioritaire les gisements du Moyen-Orient beaucoup plus productifs que les gisements américains. Cette bonne gestion permet aussi d’avoir un « prix affiché » au moins aussi élevé que le coût de production sur le gisement le moins productif (gisements américains). D’où concrètement, un prix affiché, établi à partir du golfe du Mexique valable pour des huiles du Moyen- Orient[6]. Le monopole récupérait ainsi toutes les rentes marginales sur les puits moins coûteux du Moyen-Orient. On comprend ainsi déjà la logique d’un prix aligné sur le coût marginal qui agite tant les esprits.

En matière électrique EDF possédait l’équivalent, c’est-à-dire une multitude de « gisements » (des centrales) dont les coûts de production étaient différents. Marcel Boiteux, président du groupe et ancien élève du prix Nobel Maurice Allais, était aussi rationnel que David Rockefeller et classait les différentes unités par ordre de coûts croissants. Mieux que David Rockfeller, il connaissait la notion de coût marginal et pouvait l’utiliser dans l’établissement des tarifs. Il pouvait ainsi inciter les consommateurs à répartir l’utilisation de l’électricité de telle façon que l’on minimise le coût global de production de l’entreprise en évitant la mise en place d’unités de production trop coûteuses (problématique du tarif vert). Il pouvait aussi ne pas récupérer les rentes marginales sur les centrales les moins coûteuses en appliquant un tarif qui pouvait être inférieur au coût marginal. Cela signifiait que Marcel Boiteux finançait les pertes marginales associées à un tarif avantageux par les rentes infra marginales. Clairement EDF - à l’inverse d’un monopole privé-  pouvait se parer d’une mission de service public tout en optimisant sa propre gestion centralisée. Cette mission lui fût autoritairement retirée par l’imposition de l’ARENH, réalité qui, elle-même enracinée dans le nucléaire, ne pouvait qu’inciter l’entreprise à délaisser la filière correspondante. 25 années d’abandon qui vont aussi correspondre à la disparition d’un très grand nombre de compétences.

Reconstruire sans détruire les avantages du renouvelable ou comment combler les lacunes de l’intermittence 

Ce que nous avons constaté en 2024 correspond assez bien aux lacunes du marché impossible du pétrole dans les années 1860/1870 : la volatilité des prix est devenue extrême et nous avons besoin de retrouver le modèle de Marcel Boiteux…probablement à l’échelle européenne. Il faut, à l’échelle microéconomique, bénéficier au maximum des effets du vent et du soleil, gros apporteurs de coûts marginaux nuls sur les éoliennes et les panneaux solaires. Et  donc, comme les producteurs de pétrole des années 1860/1870, il faut inonder le marché de l’électricité…et constater l’effondrement du prix…et faire appel aux pouvoirs publics pour réguler. Si maintenant vent et soleil disparaissent alors que le pays est déjà très impliqué dans les infrastructures du renouvelable[7], il faut activer les centrales fonctionnant sur la base d’énergies fossiles, une activation qui, en économie de marché, suppose des prix couvrant les coûts de production. De façon irrésistible, les prix de l’électricité s’alignent sur le coût marginal, donc sur les coûts des centrales les plus coûteuses. Et ces centrales doivent rester très présentes pour faire face à l’intermittence. Cela explique curieusement que, malgré de lourds investissements européens dans le renouvelable, la facture en importations d’énergies fossiles ne cesse d’augmenter et passe de 341 milliards d’euros en 2019 à 416 milliards en 2023. Le marché, malgré la très lourde bureaucratie qui l’accompagne et lui permet de fonctionner, est d’une certaine façon rationnel. Par exemple, on peut comprendre la multitude des contrats d’effacement car en période de vent et de soleil, il est efficient de remplacer des coûts variables élevés (les centrales classiques consomment de l’énergie fossile  pour produire de l’électricité)  par des coûts marginaux nuls (éoliennes et panneaux solaires). C’est dire que le marché, même très artificiel, est à priori efficient en ce qu’il comprime les coûts globaux. Par contre, le renouvelable ne permet pas en raison de son intermittence de minorer le stock de capital engagé dans la production d’électricité. Au-delà, la logique du marché ne permet en aucune façon la stabilité des prix. Au total, l’Union Européenne arrive à faire naître un marché mais sans pouvoir dépasser la situation instable de celle qui, au dix-neuvième siècle, empoisonnait la vie des producteurs de pétrole. Régler la question de l’électricité à l’échelle européenne supposerait que Bruxelles fasse naitre un nouveau David Rockefeller…mais ce serait aller contre le principe de la concurrence libre et non faussée… Il n’y a donc rien à attendre de Bruxelles qui préfèrera agrandir la bureaucratie et le monstre énergétique correspondant. La solution passe donc par le grand retour d’EDF.

EDF et le retour de la raison

En termes de politique industrielle, il faut donc que la France rétablisse le monopole en intégrant tout le renouvelable y compris celui engendré à titre privé. Il ne s’agit pas de tout nationaliser mais d’intégrer dans un ensemble unique la gestion de l’électricité comme ce fût le cas pendant plus d’un demi-siècle. Comme ce fût aussi historiquement le cas lorsque David Rockefeller décide d’acheter toute la production de pétrole à un prix qu’il fixe et qu’il affiche à la sortie des tuyaux dont il garde le monopole. Bien entendu, ce qui doit disparaître est l’ensemble des fausses entreprises qui se sont bornées au simple négoce et à la spéculation. Ce qui doit aussi disparaître est  l’ensemble des régulateurs dits indépendants. Le nouveau Marcel Boiteux pourrait optimiser et laisser une place croissante au renouvelable. La bonne gestion continuera à composer le paquet énergie électrique pour obtenir en continu le coût global de production le plus faible possible. Mais cette composition ne relèvera plus du marché mais d’un décideur unique qui décidera d’un tarif et mettra fin à la volatilité. Et le tarif, comme naguère, n’a pas à s’aligner sur le coût marginal mais sur la base du coût total moyen. Bien évidemment, ce coût total moyen fluctue en fonction de la composition du paquet énergie et donc de la présence variable du renouvelable dans le paquet, mais il n’a plus à être modifié d’heure en heure comme actuellement.

La proposition mériterait d’être détaillée pour être en capacité de répondre à une foule de questions. L’une des plus importantes est celle du devenir des acteurs qui produisent réellement de l’électricité, et bien entendu le plus grand d’entre eux c’est-à-dire Total-Energies. Logiquement, ces entreprises n’auraient plus qu’un client (EDF) et seraient chargées d’une mission de service public. Une autre question importante est celle de la dé financiarisation. Il est en effet évident que le retour du modèle EDF démonétise les bourses d’électricité et la base des pyramides financières qui se sont construites et ont essaimé sur tous les marchés financiers. Il n’existe pas de réponse simple à cette question et il est clair que le Rassemblement National parvenu au pouvoir aura à gérer les errements du passé.

 

Dire aujourd’hui, comme on l’entend trop souvent, qu’il faut sortir du marché et permettre une baisse du coût de l’énergie ne correspond pas à un discours raisonnable : l’entreprise EDF est durablement en difficulté. A l’inverse, il est vrai que le scandaleux démantèlement de l’entreprise pour faire naître un marché irréel ne pouvait qu’exposer la France à la crise : oui il faudra payer l’électricité sur la base d’un coût élevé, et cela risque de durer. Par contre, il est urgent de sortir du marché pour reconstruire le modèle énergétique français.

Le Rassemblement National a raison. Il devrait expliquer, de façon simple, aux électeurs ce que nous venons d’exposer. Il a besoin aussi de comprendre en profondeur et bien assimiler ce que nous tentons d’expliquer pour faire face au mur de « l’Etat profond » qui, unanimement, s’opposera à lui de façon radicale lorsqu’il ramassera le pouvoir.

                                                                          Jean Claude Werrebrouck le 2 janvier 2025.


[1] Le premier forage avec remontée spontanée intervient en 1859 sous la direction du colonel Drake.

[2][2] L’idée de stockage n’interviendra que plus tard et en attendant, l’huile excédentaire fut souvent jetée à la rivière.

[3] Le démantèlement de la Standard Oil sous l’égide des lois anti-trust restera un leurre jusqu’au début des années 1970. Les « 7 sœurs » étaient composées de 4 américaines, 2 anglo-hollandaises et de la « petite française » (Compagnie Française des Pétroles) qui allait devenir « Total-Energie ». On notera que les « 7 magnifiques » d’aujourd’hui sont toutes américaines.

[4] Précisons qu’en 2024 c’est 44% de la production d’électricité de l’UE qui se trouve réalisée à partir du renouvelable.

[5] L’investissement estimé et prévu par l’UE pour l’adaptation du réseau de transport de l’électricité se monte à 584 milliards d’euros d’ici 2030…. à peu près 10 fois le montant du capital prévu en France pour se rééquiper en énergie nucléaire…

[6] Les « 7 sœurs » feront beaucoup mieux et arriveront à un prix unique en chaque point du globe en facturant des frets fantômes. Ainsi pendant plusieurs dizaines d’années des cargaisons seront facturées sur la base d’un prix de transport depuis le golfe du Mexique alors que le pétrole provenait du Moyen-Orient. Et mêmes les bâtiments de la Royal Navy ou de la flotte américaine navigant dans   l’est de la méditerranée paieront le fret fantôme.

[7] C’est le cas de nombre de pays du sud de l’Europe dont le mix énergétique laisse désormais une place dominante au renouvelable : plus de 50% pour la Grèce et l’Espagne par exemple. L’Allemagne est en passe de rejoindre le sud avec son parc éolien gigantesque dans le nord…qui suppose des installations de transports gigantesques entre le nord et le sud du pays. La France, avec son parc nucléaire reste encore très loin de cette réalité : 30% des capacités en énergies renouvelables.

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5 décembre 2024 4 05 /12 /décembre /2024 07:12

 

Dans le monde des apparences le gouvernement est tombé à la suite de très graves difficultés financières du pays. Pour autant derrière le déficit se cache des réalités plus crues que l’on cache ou que l’on refuse de reconnaitre. La suite du présent texte tente rapidement de comprendre la réalité française.

Pour bien comprendre, Imaginons un pays où tout est trop cher par rapport au reste du monde : matières premières, coût du capital, coût du travail, etc. Logiquement ce pays – s’il reste totalement ouvert - doit connaître une attrition : diminution des exportations, augmentation des importations, faiblesse d’une production nationale concurrencée par les économies étrangères. Manifestement, cette situation caractérise le cas français : la production nationale est trop coûteuse pour exporter et les productions étrangères plus compétitives favorisent les importations. Champs abandonnés et friches industrielles se développent au profit d’entrepôts et de magasins de distribution abritant des marchandises étrangères. Ce que chacun peut constater.

On ne peut parler du prix sans connaître la valeur de la monnaie.

L’expression « tout est trop cher » n’a toutefois de sens que par rapport à un taux de change. Si le prix en devises étrangères des marchandises du pays en question devient très faible parce qu’une dévaluation massive est intervenue, sa compétitivité se trouve rétablie. Les exportations vont augmenter et symétriquement les importations vont diminuer tandis que la production nationale augmente. Concrètement l’exportateur -à prix inchangé au niveau de l’acheteur étranger- va recevoir plus de monnaie nationale et verra mécaniquement ses marges augmenter. A l’inverse, l’importateur national limitera le volume acheté devenu trop cher, à moins que l’exportateur étranger ne baisse ses prix et limite ses marges. De quoi imaginer une production nationale nouvelle remplaçant des importations devenues trop coûteuses.

S’il n’existe plus de monnaie nationale, il faut trouver une autre solution lorsque l’on reste trop cher. Evidemment, la plus simple est celle de la « générosité » de l’étranger qui va accorder des crédits illimités au pays dans lequel tout est trop cher. C’est un peu le cas des USA qui comblent des déficits colossaux en captant l’épargne internationale… mais l’avantage des USA est que leur monnaie est en même temps la monnaie mondiale. En dehors du cas particulier américain, le crédit est dans doute avantageux pour le développement d’une finance qui trouve dans le déficit extérieur un marché, mais il ne peut être une solution durable pour tous les pays où « tout est trop cher ».

Dévaluation externe facile et dévaluation interne difficile

La solution qui s’impose progressivement est donc une dévaluation interne, c’est à dire une baisse généralisée des coûts de production pour tous les acteurs. Puisque la dévaluation externe devient impossible, il faut mener une politique de dévaluation interne. Notons que la disparition de la monnaie nationale retarde les douloureuses prises de décision. Par exemple à l’époque du Franc, il fallait réagir très vite sur les coûts pour éviter le déséquilibre extérieur et la chute du franc. Ce n’est plus le cas avec l’euro qui permet une politique beaucoup plus paresseuse : on peut se permettre un déficit extérieur plus ou moins indolore, car la valeur de la monnaie euro ne sera pas tout de suite affectée. D’où le slogan intellectuellement indigent : « l’euro nous protège ».

La dévaluation interne doit ou devrait se déployer concrètement de diverses manières : baisse des marges pour les entreprises qui tentent de maintenir une compétitivité de bricolage[1], baisse des salaires sous formes multiples (allongement du temps de travail, intensité plus grande du travail, baisse des charges sociales, privatisation des dépenses de santé ou des coûts de la vieillesse, etc.), baisse de la fiscalité, subventionnement des entreprises, etc.

La grande migration du déséquilibre extérieur vers l’abîme du déficit public.

Mécaniquement, le pays où « tout est trop cher » va voir son déficit extérieur se déplacer partiellement  vers un déficit budgétaire. Parce que les acteurs internes du jeu économique n’acceptent pas facilement la dévaluation interne et donc n’acceptent pas  de payer la facture du déficit extérieur, ils reportent ce dernier à la charge des finances publiques. De ce point de vue, la France constitue un modèle exemplaire de régulation par essaimage du déficit extérieur vers  un déficit public. Toutefois si le pays reste trop cher la situation ne pourra que s’aggraver et les politiques dites d’austérité s’approfondir. La baisse de rentabilité du capital invite davantage à la délocalisation et  moins  à des investissements de productivité et de modernisation faisant disparaître la réputation de « pays trop cher ». Les entreprises s’engourdissent dans la marée montante des subventions et nombreuses sont celles dont la présence ne se justifie plus. L’Etat se bat contre son déficit en appauvrissant l’ensemble de ses activités régaliennes, d’où sa réputation qu’il dépense trop et se trouve en même temps incapable d’assurer la bonne tenue des services publics : écoles, hôpitaux, armée, etc.

L’aggravation de la situation se matérialisera par un déficit budgétaire mobilisant une épargne gigantesque laquelle va assurer une redistribution à l’envers : les classes aisées, fiscalement protégées pour ne pas les inciter à quitter le territoire,  achètent une dette publique dont le coût -charges d’intérêts- se trouve reporté sur l’ensemble des agents[2]. L’Assurance-vie est un modèle de cette redistribution à l’envers.

Les français se débattent dans l’imbroglio du déficit public. Personne n’évoque les causes fondamentales de la réalité et les moyens qui en découlent pour sortir de l’impasse. Chacun constate l’effacement de ce qui faisait l’exception de la France et de son immense succès. Les institutions se délitent et les citoyens deviennent des individus naufragés se battant autour de bouées de sauvetage… remboursement des médicaments, revalorisation des retraites, taxe sur l’électricité... Le lieu du naufrage était et reste celui où se noue la balance extérieure et la foule paniquée se presse en grand désordre vers le navire Etat, déjà déséquilibré, pour le faire basculer.

Durant le naufrage l’ensemble du personnel politico-administratif poursuit ses pitreries devenues inaudibles.

 

 

 


[1] La marge brute d’autofinancement des entreprises françaises est passée depuis l’avènement de l’euro de 28% du CA à moins de 20% aujourd’hui.

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2 décembre 2024 1 02 /12 /décembre /2024 18:29

Pour bien comprendre, Imaginons un pays où tout est trop cher par rapport au reste du monde : matières premières, coût du capital, coût du travail, etc. Logiquement ce pays – s’il reste totalement ouvert - doit connaître une attrition : diminution des exportations, augmentation des importations, faiblesse d’une production nationale concurrencée par les économies étrangères. Manifestement, cette situation caractérise le cas français : la production nationale est trop coûteuse pour exporter et les productions étrangères plus compétitives favorisent les importations. Champs abandonnés et friches industrielles se développent au profit d’entrepôts et de magasins de distribution abritant des marchandises étrangères. Ce que chacun peut constater.

On ne peut parler du prix sans connaître la valeur de la monnaie.

L’expression « tout est trop cher » n’a toutefois de sens que par rapport à un taux de change. Si le prix en devises étrangères des marchandises du pays en question devient très faible parce qu’une dévaluation massive est intervenue, sa compétitivité se trouve rétablie. Les exportations vont augmenter et symétriquement les importations vont diminuer tandis que la production nationale augmente. Concrètement l’exportateur -à prix inchangé au niveau de l’acheteur étranger- va recevoir plus de monnaie nationale et verra mécaniquement ses marges augmenter. A l’inverse, l’importateur national limitera le volume acheté devenu trop cher, à moins que l’exportateur étranger ne baisse ses prix et limite ses marges. De quoi imaginer une production nationale nouvelle remplaçant des importations devenues trop coûteuses.

S’il n’existe plus de monnaie nationale, il faut trouver une autre solution lorsque l’on reste trop cher. Evidemment, la plus simple est celle de la « générosité » de l’étranger qui va accorder des crédits illimités au pays dans lequel tout est trop cher. C’est un peu le cas des USA qui comblent des déficits colossaux en captant l’épargne internationale… mais l’avantage des USA est que leur monnaie est en même temps la monnaie mondiale. En dehors du cas particulier américain, le crédit est dans doute avantageux pour le développement d’une finance qui trouve dans le déficit extérieur un marché, mais il ne peut être une solution durable pour tous les pays où « tout est trop cher ».

Dévaluation externe facile et dévaluation interne difficile

La solution qui s’impose progressivement est donc une dévaluation interne, c’est à dire une baisse généralisée des coûts de production pour tous les acteurs. Puisque la dévaluation externe devient impossible, il faut mener une politique de dévaluation interne. Notons que la disparition de la monnaie nationale retarde les douloureuses prises de décision. Par exemple à l’époque du Franc, il fallait réagir très vite sur les coûts pour éviter le déséquilibre extérieur et la chute du franc, ce que rappelle souvent encore aujourd'hui Jacques de la Rozière. Ce n’est plus le cas avec l’euro qui permet une politique beaucoup plus paresseuse : on peut se permettre un déficit extérieur plus ou moins indolore, car la valeur de la monnaie euro ne sera pas tout de suite affectée. D’où le slogan intellectuellement indigent : « l’euro nous protège ».

La dévaluation interne doit ou devrait se déployer concrètement de diverses manières : baisse des marges pour les entreprises qui tentent de maintenir une compétitivité de bricolage[1], baisse des salaires sous formes multiples (allongement du temps de travail, intensité plus grande du travail, baisse des charges sociales, privatisation des dépenses de santé ou des coûts de la vieillesse, etc.), baisse de la fiscalité, subventionnement des entreprises, etc.

La grande migration du déséquilibre extérieur vers l’abîme du déficit public.

Mécaniquement, le pays où « tout est trop cher » va voir son déficit extérieur se déplacer partiellement  vers un déficit budgétaire. Parce que les acteurs internes du jeu économique n’acceptent pas facilement la dévaluation interne et donc n’acceptent pas  de payer la facture du déficit extérieur, ils reportent ce dernier à la charge des finances publiques. De ce point de vue, la France constitue un modèle de régulation par essaimage du déficit extérieur vers  un déficit public. Toutefois si le pays reste trop cher la situation ne pourra que s’aggraver et les politiques dites d’austérité s’approfondir. La baisse de rentabilité du capital invite davantage à la délocalisation et  moins  à des investissements de productivité et de modernisation faisant disparaître la réputation de « pays trop cher ». Les entreprises s’engourdissent dans la marée montante des subventions et nombreuses sont celles dont la présence ne se justifie plus. L’Etat se bat contre son déficit en appauvrissant l’ensemble de ses activités régaliennes, d’où se réputation qu’il dépense trop et se trouve en même temps incapable d’assurer la bonne tenue des services publics : écoles, hôpitaux, armée, etc.

L’aggravation de la situation se matérialisera par un déficit budgétaire mobilisant une épargne gigantesque laquelle va assurer une redistribution à l’envers : les classes aisées, fiscalement protégées pour ne pas les inciter à quitter le territoire,  achètent une dette publique dont le coût -charges d’intérêts- se trouve reporté sur l’ensemble des agents[2]. L’Assurance-vie est un modèle de cette redistribution à l’envers.

Les français se débattent dans l’imbroglio du déficit public. Personne n’évoque les causes fondamentales de la réalité et les moyens qui en découlent pour sortir de l’impasse. Chacun constate l’effacement de ce qui faisait l’exception de la France et de son immense succès. Les institutions se délitent et les citoyens deviennent des individus naufragés se battant autour de bouées de sauvetage… remboursement des médicaments, revalorisation des retraites, taxe sur l’électricité... Le lieu du naufrage était et reste celui où se noue la balance extérieure et la foule paniquée se presse en grand désordre vers le navire Etat, déjà déséquilibré, pour le faire basculer.

Durant le naufrage l’ensemble du personnel politico-administratif poursuivra ses pitreries devenues inaudibles.


[1] La marge brute d’autofinancement des entreprises françaises est passée depuis l’avènement de l’euro de 28% du CA à moins de 20% aujourd’hui.

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15 novembre 2024 5 15 /11 /novembre /2024 09:14

 A propos d'une France qui sera bloquée dans sa volonté de dire non au Mercosur, nous republions un texte écrit l'an dernier ( 25 février) dans le cadre du drame agricole. Bonne relecture.

La présente note tente de proposer une grille de lecture intelligible de la multitude des faits qui accablent le monde agricole.

Depuis la nuit des temps, l’agriculture est une activité nécessaire à la conservation/reconstitution de la vie. Dans le monde moderne, point n’est besoin d’être économiste pour se rendre compte que cette conservation de la vie se déroule en dépensant tout ou partie de ce qu’on appelle un salaire dans ce qui est devenu la grande distribution, elle-même ravitaillée pour partie par le monde agricole. Plus les prix des produits de l’agriculture sont élevés et plus le coût de la vie est élevé et inversement plus les prix des produits agricoles sont bas et plus le coût de la vie est faible.

Logiquement,  si l’agriculture développe des gains de productivité, ce coût de la vie doit baisser. C’est ce que la France a bien connu au cours du siècle précédent avec une modernisation spectaculaire de son agriculture. Le prix des produits agricoles baissant ou augmentant plus faiblement que les salaires, il devait en résulter ce que simplement on appelle une hausse des niveaux de vie et l’avènement de l’immense classe moyenne qui devait caractériser la seconde partie du vingtième siècle.

Marx et les « biens salaires»… produits par les agriculteurs

Marx, très grand interprète des règles du jeu du capitalisme parlait de partage de la « plus-value relative » impulsée par la productivité. Dans son langage, si les biens de consommation – ce qu’il appelle les « biens salaires » - achetés avec les revenus distribués par les capitalistes voient leur valeur diminuer en raison de gains de productivité dans l’activité agricole, il doit en résulter logiquement une diminution des salaires, baisse résultant elle-même de la baisse du coût de la vie. Concrètement et simplement, si une vie de salarié est reproduite journellement par un kilogramme de pain et que le prix du pain diminue de moitié en conséquence d’un doublement des rendements agricoles, le coût de la vie est également divisé par 2 et donc le salaire peut lui-même être divisé par 2. Dans cette circonstance, les capitalistes récupèrent la totalité des gains de productivité, ce que Marx appelait la « plus-value relative », celle dépendant des gains de productivité donc de la « dévalorisation » des « biens salaires ». Si maintenant les salariés réussissent à maintenir le niveau de salaire, ces mêmes salariés empochent les gains de productivité. Dans un tel contexte, la lutte des classes au sens de Marx est aussi un combat autour du partage des gains de productivité. Bien sûr, Marx emploie un langage beaucoup plus sophistiqué pour les besoins de ses démonstrations, mais il nous faut reconnaître qu’il fût le grand théoricien de ce que lui-même appelait « l’embourgeoisement de la classe ouvrière », phénomène imaginé avec près d’un siècle d’avance sur la réalité. Un phénomène qui va progressivement se transformer et dont la configuration actuelle est elle-même appelée à se transformer.

Les transformations historiques de la  « plus-value relative ».

1 – Historiquement, il y a eu effectivement partage des gains de productivité et il en est résulté une première approche dans l’édification d’une immense classe moyenne. Globalement, les budgets consacrés à l’alimentation - ceux consacrés à l’achat de marchandises agricoles- vont régulièrement diminuer (13% aujourd’hui contre plus de 50% en 1950). En contre partie, ils vont laisser la place à de nouveaux biens, lesquels vont socialement devenir de nouveaux « biens salaires » au sens de Marx : logement, équipement ménager, téléphone, etc. Ces mêmes biens vont logiquement eux-mêmes bénéficier de gains de productivité à partager entre capitalistes et salariés.

2 - Les salariés pouvant désormais arbitrer entre divers « biens salaires » vont devenir de plus en plus exigeants et vont s’intéresser aux prix de ces premiers « biens salaires » que sont les produits de l’agriculture. Ils seront en cela aidés par la grande distribution qui fera pression pour une accélération des gains de productivité. Les agriculteurs doivent être compétitifs comme tous les acteurs de la vie économique. Déjà, des relations asymétriques entre entreprises agricoles nombreuses et grande distribution ou firmes agroalimentaires oligopolistiques vont se nouer. La pression sur les prix imposera une accélération de la modernisation de l’agriculture.

3 - La mondialisation permettra une accélération massive de la construction d’une « plus-value relative » d’un nouveau type. D’abord les entreprises pourront travailler dans des zones où la « valeur de la force de travail » est plus faible (le coût de la vie est plus faible en Asie, en Afrique, etc.). Si les biens fabriqués dans ces zones sont aussi des « biens salaires », il pourra en résulter une baisse de la valeur de la force de travail en Occident : les biens en question permettront de diminuer davantage le coût de la vie et la grande distribution et les firmes agroalimentaires s’y emploieront. De quoi comprendre les armadas d’acheteurs en route vers l’Asie…De quoi comprendre ce que naguère on appelait le grand accord entre WalMart et le parti communiste chinois…. Ce n’est plus WalMart et ses fournisseurs américains qui reproduiront la force de travail américaine mais des entreprises chinoises sur le sol chinois.

4 - Cette baisse de la valeur de la force de travail ne pourra plus nourrir aussi facilement que par le passé le partage des gains de productivité. C’est que la désindustrialisation fragilise la condition salariale et engendre un chômage qui pourra être plus ou moins masqué par le maintien d’un Etat-Providence qui lui aussi se trouve être le support d’une partie du coût de la vie. Ce qu’on appelle économie sociale se développe sans gains de productivité et le coût de la vie ne peut diminuer que par des importations massives en provenance du sud. Ce qui se met en place est la possible naissance de vastes zones de l’ex -Tiers monde chargées de la reproduction de la force de travail de l’Occident et, en particulier de la France qui se désindustrialise plus rapidement qu’ailleurs. En contrepartie de vastes zones de l’Occident et en particulier de la France deviennent des espaces où un revenu se dépense sans y avoir été produit. C’est par exemple le cas des espaces privilégiés occupés par des retraités ou inactifs dans le sud de la France… Des incohérences de territoires qui vont se multiplier…

5 - Les usines fabriquant les « biens salaires » disparaissent et se reconstruisent à la périphérie de l’Occident. Dans ce dernier monde et tout particulièrement en France, nous n’aurons plus que des entreprises de logistiques (les bien salaires produits à la périphérie doivent être distribués et nourrir le centre). Ainsi les entrepôts « Amazon » peuvent se développer sur les friches industrielles. A ces entreprises il faudra encore ajouter les entreprises agricoles jusqu’ici non délocalisées qui tenteront - fouettées par la grande distribution et les firmes agroalimentaires- d’apporter leur contribution à la baisse du coût de la vie. Le dernier ajout qui permettra de photographier le nouveau paysage est bien évidemment le maintien d’un Etat social très endetté. Bien évidemment tout ce qui n’est pas « biens salaires » peut encore subsister, notamment les industries de biens d’équipement, les industries de l’armement et toutes celles très nombreuses encore qui, techniquement, s’articulent à ces dernières.

6 - Mais la mondialisation est exigeante en termes de libéralisation des échanges et les traités de libre échange ne peuvent que se multiplier (plus de 40 par la seule UE) pour offrir des débouchés aux entreprises, soit celles restées dans le centre, soit celles déjà délocalisées et qui souhaitent voir croître leur part de marché dans le monde. L’UE est l’archétype de ce modèle et invente la concurrence libre et non faussée. Jusqu’ici l’agriculture n’était pas encore délocalisable comme l’était le capital industriel. Le facteur de production terre/environnement devait rester attaché à son antique espace national. Parce que les traités de libre échange se doivent être globaux et concernent toutes les marchandises, l’agriculture ne peut en être exclue. Cette dernière devra donc se soumettre et accepter que le coût de la vie au centre soit de plus en plus assuré par des firmes agricoles lointaines. La poursuite de l’éventuelle  baisse du coût de la vie doit se payer par une masse toujours croissante de biens salaires importée. Et le renard est entré dans le poulailler car les agricultures du centre se font concurrence et utilisent les outils de l’UE pour s’entredévorer : l’agriculture française est mangée par l’Espagnole ou celle de la Pologne, etc. Ce qui entretient le processus de dévalorisation de la force de travail. Il y a beaucoup plus que des chaussures, vêtements, jouets, appareils électroménagers, etc. qui doivent être importés. Il y a désormais à importer tous les produits agricoles qui étaient historiquement les premiers « biens salaires » : fruits, légumes, viandes, poisson, produits laitiers, etc. De quoi comprendre les débats souvent superficiels et probablement inutiles que l'on va enregistrer dans les grands médias: comment justifier si peu de produits locaux dans les grandes surfaces? Pouquoi ne pas aider les pratiques respecteuses de l' environnement? Comment freiner la course à la compétitivité? etc... Sans réflexion sérieuse on laisse la place aux bavards.... 

7 - Aujourd’hui, nous sommes, avec les questions liées au climat et à l’environnement, arrivés au bout de la grande aventure consistant à faire produire à l’étranger la quasi-totalité des « biens salaires » consommés par les vieux Etats-Nations au premier desquels on trouve la France dont on vantait naguère l’excellence agricole. Non seulement l’agriculture européenne se doit d’être asservie par les règles du jeu du capitalisme mondialisé, mais elle est menacée de disparition par les règles concernant la protection du climat et de l’environnement. La course aux gains de productivité est certes désormais bloquée par la foule des règlements et normes concernant les intrants de la production, mais surtout par l’imposition d’un recul des surfaces autorisées à la culture ou l’élevage. Jadis le capital industriel délocalisé laissait à l’état d’abandon des friches industrielles. Aujourd’hui l’agriculture en délocalisation va laisser des jachères. Il ne restera plus que les traces des lieux où naguère la conservation/ reconstitution de la vie se déroulait.

8 - Ce grand mouvement est aussi la fin des classes moyennes protégées par le  capitalisme autocentré et efficient de la fin du vingtième siècle. Les « biens salaires » agricoles ou industriels majoritairement issus de la périphérie continuent de se dévaloriser au rythme des innovations et de la productivité. La concurrence en fait gonfler la quantité et la perte de valeur est surcompensée par des besoins artificiellement créés. La société de consommation devient hégémonique au sein de territoires où des revenus jamais produits et chargés de dettes sont « magiquement » dépensés. Il en résulte une disparition de la plus-value relative tandis que l’Etat social resté exigeant n’est plus finançable que par de la dette publique.

9 - Bien évidemment, ce grand mouvement aux conséquences géopolitiques majeures doit être arrêté et cela confirme bien les conclusions de nos précédents articles. Il sera toutefois très difficile de protéger l’agriculture. S’agissant de l’UE telle qu’elle est, on ne voit pas comment il serait possible de ne plus inclure l’agriculture dans les grands traités de libre-échange. Les avantages compétitifs de la périphérie de l’Occident sont bien évidemment concentrés dans  une agriculture où les taux de salaire et les normes sont très avantageux. Et c’est ainsi qu’au nom de la rationalité économique, l’Occident continuera probablement de confier la gestion du coût de la reproduction de sa force de travail dans les espaces que naguère il avait colonisé : Un libre échange où la baisse de la valeur de la force de travail continuera  d’être l’objectif probablement inconscient de ses promoteurs. Pourquoi, continuera t-on de proclamer, renoncerait-on à faire bénéficier le consommateur de prix à l’importation avantageux ? Pour la France, le prix de cette rationalité stupidement économiciste sera plus élevé qu’ailleurs en raison de l’abandon complet de ce qui faisait une partie de son excellence.

10 - N’allons pas plus loin et laissons le lecteur se reporter à nos articles[1] des 1/1/2024 et 12/1/2024.  Toute politique économique sérieuse doit se pencher sur la construction d’un équilibre des comptes extérieurs. Et cela passe par ce qu’on appelait la « colonne vertébrale » de la reconstruction. Bonne relecture de ces deux articles.

Jean Claude Werrebrouck

 

 

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10 mai 2024 5 10 /05 /mai /2024 07:10

A un moment où les prix de l’énergie à l’échelle planétaire laissent hors course une Europe qui prend conscience de son handicap au regard des grands ensembles géopolitiques, il est intéressant d’examiner la position du Rassemblement National.

Il nous faut tout d’abord, au regard de l’extrême complexité de l’économie de l’énergie tenter de simplifier et donner au grand public accès à la réalité du problème.

Les spécificités de l’énergie en général et de l’électricité en particulier.

1 - D’une manière générale ce qu’on appelle économie n’est rien d’autre que de l’énergie transformée : Quelle que soit l’activité ou la spécialisation, rien ne peut se faire sans appel à l’énergie, ce qui potentiellement lui donne un statut d’universel comme l’est un bien public.

2 - L’électricité est la forme d’énergie qui devient quasi hégémonique : il s’agit d’une forme secondaire connaissant une très forte croissance issue de la transformation d’une énergie dite primaire.

3 - L’électricité devient ainsi potentiellement un bien public sous forme de réseau comme il existe un réseau routier, monétaire, ou ferroviaire.

4 - Simultanément cette énergie présente des caractéristiques très spécifiques : homogénéité (un KWH est partout un KWH), et non stockabilité (il faut produire et répondre de façon instantanée qualitativement et quantitativement à l’appel). Ces caractéristiques ne se retrouvent pas dans les biens marchands classiques.

Les modèles d’organisation de l’infrastructure électricité.

En simplifiant on peut retenir plusieurs types d’organisation de l’infrastructure électrique :

1 - auto production et autoconsommation (exemple : maison ou usine avec éolienne) ;

2 - réseau local ou régional de production et consommation (exemple : France d’avant la nationalisation de 1945) ;

3 - réseau organisé en marché (exemple : France d’aujourd’hui avec de nombreux offreurs et une infrastructure interconnectée nationalement et internationalement) ;

4 - réseau interconnecté et monopole de la production (exemple : France de 1945 jusqu’à la naissance d’un marché de l’électricité au début des années 2000).

La réalité est plus complexe encore et correspond parfois à une combinaison ou articulation de plusieurs types d’organisation.

Du point de vue politique, mais aussi du point de vue technologique, la question est de savoir quel modèle organisationnel il convient de retenir. C’est sans doute la question que semble aborder le Rassemblement National et ce, en rupture avec la présente organisation d’inspiration européenne. Curieusement, très peu de candidats aux élections européennes s’intéressent à la question essentielle de l’électricité.

Les déterminants d’un choix de modèle organisationnel

1 - Auto production et auto consommation ne semblent pas devoir poser de problème sauf à imaginer un raccordement à un réseau plus large pour gérer les excédents et déficits inhérents au dispositif. On peut d’ailleurs raisonnablement penser qu’il s’agit d’un modèle d’avenir en raison des techniques nouvelles qui posent de manière centrale la question de l’intermittence (solaire/éolien).

2 - Les réseaux locaux et régionaux sont économiquement dépassés puisqu’ils supposent des coûts anormalement élevés. Sans interconnexion large, chaque pôle doit être équipé pour les dates  de pic de consommation, ce qui suppose des capacités globales excédentaires et donc des coûts qui, à l’échelle macroéconomique, sont excessifs. L’infrastructure électrique du pays ne permet pas d’ approvisionner ce dernier de façon efficiente. Certes, on peut imaginer des contrats d’effacement pour libérer des capacités mais le jeu est trop limité. En clair, si les partis politiques travaillent pour un intérêt général, ils doivent s’éloigner de ce type organisationnel. On notera que c’est pourtant ce qui existait naguère dans nombre de pays dont la France d’avant EDF.

3 - Le réseau large, donc interconnecté à l’échelle nationale et internationale et surtout organisé en marché, correspond à la réalité européenne d’aujourd’hui. C’est ce type d’organisation que le Rassemblement National semble vouloir mettre en cause. S’il existe un vrai marché pour cette marchandise non stockable qu’est l’électricité, cela suppose que des entreprises contractent des accords afin de permettre le bon approvisionnement sans gaspillage de ressources. Ces accords doivent bien sûr se négocier autour d’un indicateur qui ne peut-être qu’un prix. Telle entreprise ne produit pas assez pour satisfaire ses clients et doit par conséquent trouver une entreprise sœur/concurrente qui accepte de lui fournir de l’électricité. Symétriquement, telle autre entreprise se trouve en excédent et essuie des pertes si elle ne trouve pas une entreprise sœur/concurrente qui lui achète ledit excédent. A quel prix doit se fixer la transaction ? L’entreprise excédentaire risque une perte marginale correspondant au coût de l’électricité potentiellement gaspillée si aucun acheteur ne se présente. L’entreprise déficitaire risque une perte marginale correspondant aux recettes sur clients qui, au final, ne paieront pas s’ils ne sont pas approvisionnés en électricité. Ce petit raisonnement nous permet de comprendre deux choses : La première est que ce qu’on appelle prix de l’électricité doit tourner autour du coût marginal. La seconde est que la puissance publique doit intervenir pour surveiller la réalité des transactions et garantir que le réseau ne dysfonctionne pas. Si l’électricité est un bien public, il faut surveiller un marché qui risque de ne pas fonctionner en cas de désaccords entre les entreprises offreuses d’électricité, toutes handicapées par la grave question de non stockabilité de la marchandise. La réalité est d’autant plus complexe s’il existe une volonté politique d’imposer la décarbonation par le biais d’un usage massif des techniques porteuses d’intermittence (éolien et solaire). Dans ce cas, il faut imposer une priorité à l’énergie intermittente ce qui suppose des pertes marginales des autres producteurs et imposent un surdimensionnement de l’ensemble de l’infrastructure. Ce type d’organisation est extrêmement complexe puisque les entreprises fournisseuses d’électricité sont à la fois isolées et en concurrence… et en même temps ont besoin de coopérer. D’où deux séries de prix qui matérialisent, l’un le mode de coopération totalement décentralisé pour accéder à la matière première, l’autre qui matérialise la concurrence au niveau de l’accès au consommateur final. On comprend que ce modèle d’organisation repose aussi sur la financiarisation : face à un modèle aussi risqué le recours à des bourses et produits de couvertures s’impose.   Au total, rien ne permet de dire que l’infrastructure qui ravitaille l’ensemble est optimale. D’où une bureaucratie de marché inhérente au modèle d’organisation retenu. Pour mieux percevoir l’étrangeté d’un tel modèle, il suffit de le comparer à un modèle classique par exemple celui de l’automobile. Pourrait on imaginer qu’une production de voitures en quantité insuffisante par rapport à la demande s’adressant à un producteur puisse être compensée par l’achat d’un excédent de voitures produites par un autre en vue de les céder aux clients finaux ?  Peut-on penser que Citroën - incapable de livrer les voitures achetées - demande à Renault de lui fournir des voitures excédentaires qu’il pourra livrer à ses propres clients ? Dans les marchés classiques, la régulation se fait par les prix et les stocks et surtout les marchandises ne sont pas homogènes, ce qui n’est pas le cas de l’électricité. N’entrons pas dans le détail de ce labyrinthe mais signalons que l’Etat français sera dans le cadre européen amené à ajouter une couche de complexité en détruisant le monopole public EDF et ce dans le cadre d’une belle unanimité des marchés politiques : fin du monopole (Chirac/Jospin) ; création d’une ponction permanente par le biais de l’ARENH laquelle permettra  de financer des concurrents qui ne produisent pas et se contentent de spéculer (Sarkozy) ; fermeture programmée de centrales (Hollande/Macron). De quoi détruire un outil de production avec savoirs et savoirs faire pour le faire entrer dans le marché. De quoi aussi ajouter à la bureaucratie de marché.

Dans ce type d’organisation très complexe si une crise d’offre se produit, le coût marginal peut se développer sans limite et ne plus correspondre à la réalité des coûts. C’est ce qui s’est passé avec la crise ukrainienne et la fin du gaz russe : globalement les entreprises se trouvent très nombreuses à être en déficit de production et donc les prix peuvent exploser. En même temps, les Etats qui ne peuvent que s’inquiéter de la nature bien public de l’électricité, ne peuvent en aucune façon maitriser les prix. Ils ajouteront à la complexité en inventant des boucliers tarifaires.                                                                                                                                                                                                                                                                     

4 - Le réseau interconnecté assorti d’un monopole de l’offre est le dernier dispositif organisationnel que nous avons mentionné. Il correspond à la situation de la France avant le passage au marché que nous venons très brièvement de déchiffrer. Ici il n’y a qu’un producteur (EDF) qui garantit une production adaptée aux fluctuations de la demande d’électricité. Disposant de plusieurs centaines d’unités de production dont les coûts d’exploitation sont divers, le monopoleur s’engage auprès de ses clients en activant les unités les moins coûteuses pour ne mettre en activité les plus coûteuses qu’aux pics de la demande. Avec l’interconnexion croissante au niveau européen, EDF peut encore compter sur des producteurs étrangers et ainsi comparer le coût marginal français et le coût européen. Si EDF se comportait en monopoleur privé, il pourrait fixer un prix égal au coût marginal croissant. Sans davantage préciser sa politique tarifaire, EDF n’a jamais récupéré de rente de monopole et pouvait essuyer des pertes marginales (coûts sur les dernières unités supérieurs au prix de vente) en les finançant sur les gains infra marginaux. Le plus important est ici de comprendre qu’EDF est totalement maître du jeu et ne fait pas négocier ses unités de production pour faire naître un prix comme dans le cas antérieur. La coopération entre les unités de production ne passe pas par le marché avec construction d’un prix, mais par une autorité chargée d’optimiser les coûts à tout instant. Clairement, il n’y a pas de marché de l’électricité et il n’y a pas à craindre d’accident de marché à surveiller par le biais d’une bureaucratie. Tout aussi clairement EDF peut pratiquer des prix proches des coûts de production, ce qui n’est pas le cas dans le modèle de marché qui doit suivre les coûts marginaux. Ce modèle fait de la centralité une souplesse alors que le modèle de marché développe incertitude et bureaucratie. Globalement, le Rassemblement National a raison de dire que sans le marché il eut été possible de ravitailler la France à des prix plus réduits lors de la crise russe.

Ce que devrait dire le Rassemblement National.

Pour autant, en hésitant sur l’idée de contrôle des prix, de mise à l’index d’un marché de l’électricité voire de retour au monopole public, le Rassemblement National révèle sa relative méconnaissance de la réalité. De ce point de vue on ne saurait trop le critiquer tant il est vrai que cette méconnaissance est répandue. D’un point de vue pratique éclairer les électeurs suppose plusieurs points à aborder :

1 - Reconnaître une responsabilité collective de destruction partagée d’un modèle qui assurait une partie de l’excellence française.

2 - Bien expliquer les énormes dysfonctionnements et difficultés de la réalité présente.

3 - Reconnaître que la reconstruction du monopole ne sera pas simple en raison d’une destruction programmée depuis près de 25 années.

4 - Ne pas attaquer le marché européen mais s’en séparer progressivement en maintenant voire en enrichissant les interconnexions qui permettent l’optimisation d’une infrastructure globale.

5 - Acheter et vendre à l’international au prix de marché par le seul EDF, les avantages et inconvénients très fortement liés à la décarbonation porteuse d’un accroissement de l’intermittence vont se poursuivre.

6 - Proposer la disparition des fausses entreprises fournisseuses d’électricité gavées à l’ARENH. Reconnaitre que cela posera des problèmes spécifiques pour Total Energie et ENGIE et que des négociations devront être conduites pour trouver une solution pour ces entreprises.

7 - Reconnaître qu’il faudra du temps pour faire rejoindre le prix de l’électricité sur le coût de production : reconstruire l’outil de production sur une base élargie ne sera pas simple et il faudra encore faire  gérer par EDF les difficultés liées à la situation géopolitique du monde sur de nombreuses années.

              

                                                                                                       Jean Claude Werrebrouck

 

 

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2 mars 2024 6 02 /03 /mars /2024 15:02

 

La présente note tente de proposer une grille de lecture intelligible de la multitude des faits qui accablent le monde agricole.

Depuis la nuit des temps, l’agriculture est une activité nécessaire à la conservation/reconstitution de la vie. Dans le monde moderne, point n’est besoin d’être économiste pour se rendre compte que cette conservation de la vie se déroule en dépensant tout ou partie de ce qu’on appelle un salaire dans ce qui est devenu la grande distribution, elle-même ravitaillée pour partie par le monde agricole. Plus les prix des produits de l’agriculture sont élevés et plus le coût de la vie est élevé et inversement plus les prix des produits agricoles sont bas et plus le coût de la vie est faible. François Quesnay savait déjà cela quand il affichait  aux questionnements royaux sa réponse cynique : « je suis pour un bon prix du blé car lorsque celui- ci est bas le peuple devient arrogant et paresseux ».

Logiquement,  si l’agriculture développe des gains de productivité, le coût de la vie doit baisser. C’est ce que la France a bien connu au cours du siècle précédent avec une modernisation spectaculaire de son agriculture. Le prix des produits agricoles baissant ou augmentant plus faiblement que les salaires, il devait en résulter ce que simplement on appelle une hausse des niveaux de vie et l’avènement de l’immense classe moyenne qui devait caractériser la seconde partie du vingtième siècle.

Marx et les « biens salaires»… produits par les agriculteurs

Marx, très grand interprète des règles du jeu du capitalisme parlait de partage de la « plus-value relative » impulsée par la productivité. Dans son langage, si les biens de consommation – ce qu’il appelle les « biens salaires » - achetés avec les revenus distribués par les capitalistes voient leur valeur diminuer en raison de gains de productivité dans l’activité agricole, il doit en résulter logiquement une diminution des salaires, baisse résultant elle-même de la baisse du coût de la vie. Concrètement et simplement, si une vie de salarié est reproduite journellement par un kilogramme de pain et que le prix du pain diminue de moitié en conséquence d’un doublement des rendements agricoles, le coût de la vie est également divisé par 2 et donc le salaire peut lui-même être divisé par 2. Dans cette circonstance, les capitalistes récupèrent la totalité des gains de productivité, ce que Marx appelait la « plus-value relative », celle dépendant des gains de productivité donc de la « dévalorisation » des « biens salaires ». Si maintenant les salariés réussissent à maintenir le niveau de salaire, ces mêmes salariés empochent les gains de productivité. Dans un tel contexte, la lutte des classes au sens de Marx est aussi un combat autour du partage des gains de productivité.

Les aventures historiques de la « plus-value relative ».

1 – Historiquement, il y a eu effectivement partage des gains de productivité et il en est résulté une première approche dans l’édification d’une immense classe moyenne. Globalement, les budgets consacrés à l’alimentation - ceux consacrés à l’achat de marchandises agricoles - vont régulièrement diminuer (13% aujourd’hui contre plus de 50% en 1950). En contre partie, ils vont laisser la place à de nouveaux biens, lesquels vont socialement devenir de nouveaux « biens salaires » au sens de Marx : logement, équipement ménager, téléphone, etc. Ces mêmes biens vont logiquement eux-mêmes bénéficier de gains de productivité à partager entre capitalistes et salariés.

2 - Les salariés pouvant désormais arbitrer entre divers « biens salaires » vont devenir de plus en plus exigeants et vont s’intéresser aux prix de ces premiers « biens salaires » que sont les produits de l’agriculture. Ils seront en cela aidés par la grande distribution qui fera pression pour une accélération des gains de productivité. Les agriculteurs doivent être compétitifs comme tous les acteurs de la vie économique. Déjà, des relations asymétriques entre entreprises agricoles nombreuses et grande distribution ou firmes agroalimentaires oligopolistiques vont se nouer. La pression sur les prix imposera une accélération de la modernisation de l’agriculture.

3 - La mondialisation permettra une accélération massive de la construction d’une « plus-value relative » d’un nouveau type. D’abord les entreprises pourront travailler dans des zones où la « valeur de la force de travail » est plus faible (le coût de la vie est plus faible en Asie, en Afrique, etc.). Si les biens fabriqués dans ces zones sont aussi des « biens salaires », il pourra en résulter une baisse de la valeur de la force de travail en Occident : les biens en question permettront de diminuer davantage le coût de la vie et la grande distribution et les firmes agroalimentaires s’y emploieront. De quoi comprendre les armadas d’acheteurs en route vers l’Asie…De quoi comprendre ce que naguère on appelait le grand accord entre WalMart et le parti communiste chinois…. Ce n’est plus WalMart et ses fournisseurs américains qui reproduiront la force de travail américaine mais des entreprises chinoises sur le sol chinois.

4 - Cette baisse de la valeur de la force de travail ne pourra plus nourrir aussi facilement que par le passé le partage des gains de productivité. C’est que la désindustrialisation fragilise la condition salariale et engendre un chômage qui pourra être plus ou moins masqué par le maintien d’un Etat-Providence qui lui aussi se trouve être le support d’une partie du coût de la vie. Ce qu’on appelle économie sociale se développe sans gains de productivité et le coût de la vie ne peut diminuer que par des importations massives en provenance du sud. Ce qui se met en place est la possible naissance de vastes zones de l’ex -Tiers monde chargées de la reproduction de la force de travail de l’Occident et, en particulier de la France qui se désindustrialise plus rapidement qu’ailleurs. En contrepartie, de vastes zones de l’Occident et en particulier de la France deviennent des espaces où un revenu se dépense sans y avoir été produit. C’est par exemple le cas des espaces privilégiés occupés par des retraités ou inactifs dans le sud de la France… Des incohérences de territoires qui vont se multiplier…

5 - Les usines fabriquant les « biens salaires » disparaissent et se reconstruisent à la périphérie de l’Occident. Dans ce dernier monde et tout particulièrement en France, nous n’aurons plus que des entreprises de logistiques (les bien salaires produits à la périphérie doivent être distribués et nourrir le centre). Ainsi les entrepôts « Amazon » peuvent se développer sur les friches industrielles. A ces entreprises il faudra encore ajouter les entreprises agricoles jusqu’ici non délocalisées qui tenteront - fouettées par la grande distribution et les firmes agroalimentaires - d’apporter leur contribution à la baisse du coût de la vie. Ces entreprises agricoles non délocalisées (agriculture américaines, Beauce/Brie/Champagne etc. pour la France) resteront grandement exportatrices à partir de leur territoire. Le dernier ajout qui permettra de photographier le nouveau paysage est bien évidemment le maintien d’un Etat social très endetté. Bien évidemment tout ce qui n’est pas « biens salaires » peut encore subsister, notamment les industries de biens d’équipement, les industries de l’armement et toutes celles très nombreuses encore qui, techniquement, s’articulent à ces dernières.

6 - Mais la mondialisation est exigeante en termes de libéralisation des échanges et les traités de libre échange ne peuvent que se multiplier ( 47 par la seule UE) pour offrir des débouchés aux entreprises, soit celles restées dans le centre, soit celles déjà délocalisées et qui souhaitent voir croître leur part de marché dans le monde. L’UE est l’archétype de ce modèle et invente la concurrence libre et non faussée. Jusqu’ici l’agriculture n’était pas encore délocalisable comme l’était le capital industriel. Le facteur de production terre/environnement devait rester attaché à son antique espace national. Parce que les traités de libre échange se doivent être globaux et concernent toutes les marchandises, l’agriculture ne peut en être exclue. Cette dernière devra donc se soumettre et accepter que le coût de la vie au centre soit partiellement et de plus en plus assuré par des firmes agricoles lointaines. La poursuite de l’éventuelle  baisse du coût de la vie doit se payer par une masse toujours croissante de biens salaires importée. Et le renard est entré dans le poulailler car les agricultures du centre se font concurrence et utilisent les outils de l’UE pour s’entredévorer : l’agriculture française est mangée par l’Espagnole ou celle de la Pologne, etc. Ce qui entretient le processus de dévalorisation de la force de travail. Il y a beaucoup plus que des chaussures, vêtements, jouets, appareils électroménagers, etc. qui doivent être importés. Il y a désormais à importer tous les produits agricoles qui étaient historiquement les premiers « biens salaires » : fruits, légumes, viandes, poisson, produits laitiers, etc.

7 Les traités de libre échange ont un double effet et s’ils permettent l’importation généralisée des biens salaires, ils détruisent aussi les écosystèmes dans ce qu’on appelait le Tiers-Monde. Si une partie de l’agriculture occidentale reste très compétitive ( céréales notamment) le libre échange viendra détruire les cultures vivrières du Sud. A l’asymétrie qui va apparaitre dans l’Occident va correspondre une asymétrie dans le sud : les biens salaires du sud seront de plus en plus produits par l’Occident, et donc à l’incohérence qui se développe dans ce dernier espaces va correspondre une incohérence dans le sud : abandon du mais mexicain au profit du maïs américain, abandon des pommes de terres en Colombie au profit de celles de l’Europe, abandon du lait africaine au profit de celui de la même Europe, etc. De quoi expliquer que l’Europe qui importe massivement des « biens salaires » en exporte aussi massivement.

8 Les traités de libre échange supposent aussi l’abandon de toute forme d’interventionnisme en matière de régulation et de prix. D’où la disparition des stocks de produits de première nécessité (ce qui était la sécurisation de la couverture des biens salaires) et le développement de la spéculation sur les bien salaires agricoles qui deviennent tous l’objet de supports financiers. Au zéro stock de l’industrie correspond le zéro stock de l’agriculture.

9 - Aujourd’hui, nous sommes avec les questions liées au climat et à l’environnement arrivés au bout de la grande aventure consistant à faire produire à l’étranger la quasi-totalité des « biens salaires » consommés par les vieux Etats-Nations au premier desquels on trouve la France dont on vantait naguère l’excellence agricole. Non seulement l’agriculture européenne se doit d’être asservie par les règles du jeu du capitalisme mondialisé, mais elle est menacée de disparition par les règles concernant la protection du climat et de l’environnement. La course aux gains de productivité est certes désormais bloquée par la foule des règlements et normes concernant les intrants de la production, mais surtout par l’imposition d’un recul des surfaces autorisées à la culture ou l’élevage. Jadis le capital industriel délocalisé laissait à l’état d’abandon des friches industrielles. Aujourd’hui, l’agriculture en délocalisation va laisser des jachères.

10 - Ce grand mouvement est aussi la fin des classes moyennes protégées par le  capitalisme autocentré et efficient de la fin du vingtième siècle. Les « biens salaires » agricoles ou industriels majoritairement issus de la périphérie continuent de se dévaloriser au rythme des innovations et de la productivité. La concurrence en fait gonfler la quantité et la perte de valeur est surcompensée par des besoins artificiellement créés. La société de consommation devient hégémonique au sein de territoires où des revenus jamais produits et chargés de dettes sont « magiquement » dépensés. l’Etat social resté exigeant n’est plus finançable que par de la dette publique. Situation qui caractérise plus spécifiquement la France.

11 – Ce grand mouvement est aussi porteur d’effets peu réversibles dans le sud. La fin de l’écosystème des cultures vivrières ne laisse pas facilement la place à un développement autocentré. Les nouveaux salariés des usines fabriquant des « bien salaires » pour l’Occident n’ont pas les moyens d’acheter leur production. A ce titre ils ne restent encore que les « aidants » à la fabrication dévalorisée des biens-salaires consommés par l’Occident

12 - Bien évidemment, ce grand mouvement aux conséquences géopolitiques majeures devrait être revisité. Du point de vue de l’Occident, il sera toutefois très difficile d’y protéger son agriculture. S’agissant de l’UE telle qu’elle est, on ne voit pas comment il serait possible de ne plus inclure l’agriculture dans les grands traités de libre-échange. Les avantages compétitifs de la périphérie de l’Occident sont bien évidemment concentrés dans  une agriculture où les taux de salaire et les normes sont très avantageux. Et c’est ainsi qu’au nom de la rationalité économique, l’Occident continuera probablement de confier une bonne partie de la gestion du coût de la reproduction de sa force de travail dans les espaces qui naguère s’appelait Tiers-Monde. Il lui sera aussi très difficile de renoncer à sa pratique de destruction des écosystèmes du sud, en acceptant dans des traités, qui ne seraient plus de libre- échange, la protection de ces derniers.

13 - Du point de vue de la seule agriculture, il serait judicieux de l’extraire des règles du jeu, de ce qui reste encore la mondialisation, et de rétablir un minimum de cohérence territoriale. Est-ce politiquement possible ?

 

 

Jean Claude Werrebrouck

 

 

 

 

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7 décembre 2023 4 07 /12 /décembre /2023 18:15

Les Echos du 6 décembre dernier évoquent, page 16, les désaccords des fournisseurs d’électricité relativement à la nouvelle régulation envisagée entre l’Etat et EDF[1]. Dans le langage de ces fournisseurs qui sont majoritairement de simples revendeurs d’électrons  (non produits par leurs soins), on évoque un risque d’éviction, c’est- à- dire une barrière qu’EDF pourrait ériger pour retrouver un monopole sur les grands consommateurs. Toujours selon leur langage, cette barrière qui serait une  entrave à   la concurrence, pourrait être levée si on envisageait une séparation entre un « EDF producteur » et un « EDF fournisseur ». Cela signifierait que l’accès à l’électricité s’opérerait selon les mêmes conditions, que l’on soit EDF ou simple revendeur. Resterait à savoir qui déterminerait ou contrôlerait les coûts et prix du nucléaire accessible aux mêmes conditions pour tous.

Les termes cachés du débat : le côté industrie

Bien évidemment, un tel dispositif supposerait un intérêt évident à ce que les coûts d’accès soient le plus faible possible pour les revendeurs, ce qui signifie concrètement l’accaparement de la rente nucléaire selon des modalités très proches de celles de l’ARENH aujourd’hui. Plus le prix du nucléaire est faible et plus cela favorise les revendeurs sans pour autant les mettre en difficulté vis à vis d'un EDF fournisseur travaillant pour un même cout de la matière première électron.

Inversement, l’intérêt d’EDF producteur serait de vendre plus cher à EDF fournisseur. Si EDF producteur était donc séparé d’EDF fournisseur, l’intérêt global de l’entreprise serait  la maîtrise complète du coût de production du nucléaire dont on sait que le montant dépend très largement de l’éventail des coûts retenus. Un coût du nucléaire incorporant le renouvellement du parc selon les technologies en vigueur ( coût de long terme), n’est pas le même qu’un coût unitaire de court terme.

On voit donc que, derrière le débat sur la séparation d’EDF en 2 unités, il y a tout l’enjeu de l’accaparement de la rente nucléaire. Les revendeurs auraient souhaité conserver la rente sous une forme ARENH, tellement profitable, mais Ils accepteraient les modalités nouvelles si toutefois ils pouvaient contrôler le prix de cession des électrons produits vers les revendeurs dont le revendeur EDF. Bien évidemment, la grande presse n’analyse pas la réalité du débat et se contente de rapporter un mécontentement qui va devenir croissant jusqu’à la transformation de l’accord entre Etat et EDF en loi. Clairement les revendeurs acceptent la disparition de l'ARENH mais veulent un substitut tout aussi avantageux. A l'inverse EDF entend retrouver la liberté classique d'une entreprise industrielle classique et ne veulent plus d'un ARENH source d'une inacceptable prédation au profit de parasites qui au surplus agitent l'idée d'un intérêt général produit par une concurrence non faussée. 

Les termes cachés du débat : le côté finance

Derrière la question que l’on présente comme technique, se profile également une question qui a plus à voir avec la finance qu’avec l’industrie. Il est clair que si les revendeurs ne maitrisent plus une bonne partie de la rente, la fragilité plus grande des prétendues entreprises correspondantes sera intégrée dans le marché de gros. Très clairement l’accès au marché serait plus coûteux car beaucoup plus exigeant en termes d’appel de marge et de collatéral. Une exigence accrue si les fournisseurs devaient s’aventurer sur les contrats de long terme avec partage des risques (CFD ou contrats sur différences). Si rien ne change et si Bruxelles ne vient pas au secours des revendeurs, il est probable qu’un effet de ciseau meurtrier se mette en place : coût d’accès plus élevé que sous le régime douillet de l’ARENH et coût d’accès au marché de gros plus difficile. De quoi être définitivement en difficulté.

 La crise de l’an dernier fût meurtrière pour les revendeurs spéculateurs et nombre d’entre-eux ont disparu (plus d’une dizaine sur un quarantaine). Un paradigme non contrôlé par ces mêmes acteurs pourrait devenir le dernier clou du cercueil.

Se retirer du débat : le côté politique.

Dans cette affaire, il faut comprendre le relatif éloignement de Total Energie. L’entreprise pourra certes perdre un ARENH non négligeable, mais ne perdra rien sur le marché de gros en raison de l’énormité de son poids. Au surplus, elle se doit de rester éloignée de débats qui, risques électoraux obligent, pourraient remettre au goût du jour la fin du très curieux marché de l’électricité et le retour du monopole public. De quoi se faire discret.

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2 décembre 2023 6 02 /12 /décembre /2023 07:02

 

Dans une analyse publiée dans les échos des 25 et 26 novembre, nous sommes alertés par une phrase forte : « L’accord du 14 septembre entre EDF et l’Etat est un accord financier courtermiste entre deux entités criblées de dettes »[1]. Empiriquement, il est difficile de contester la réalité de la dette de l’un et de l’autre de ces deux acteurs, avec y compris un lien entre les deux, la dette d’EDF pouvant exiger une recapitalisation par son propriétaire devenu unique, l’Etat, et recapitalisation ne pouvant s’opérer que par l’accroissement de la dette de ce même Etat.

Par contre, l’auteure n’explique en aucune façon les circonstances qui ont pu entraîner une telle situation. Elle n’explique pas non plus la situation de très grande compétitivité d’un EDF qui pendant plusieurs dizaines d’années va garantir des prix très faibles de l’électricité au bénéfice des consommateurs et des producteurs. Une situation qui sera insupportable aux yeux d’une Allemagne qui ne va jamais tolérer un prix de l’électricité près de deux fois moins élevés en France qu’en Allemagne.  Elle n’explique pas enfin ce passage de l’exceptionnelle efficience au désastre d’aujourd’hui.

L’auteure de l’article n’explique pas et, au contraire, se permet d’affirmer que le problème n’est ni l’ARENH[2], ni le marché européen de l’électricité, ni la croisade antinucléaire de l’Allemagne[3] mais tout simplement l’insuffisante performance de l’outil nucléaire français. Insuffisance là aussi incontestable, mais pour laquelle il faudrait en élucider les causes profondes.

Pourquoi et comment le monopole efficient et bienveillant s’est -il effondré ?  Voilà la véritable question à élucider.

On sait que l’entreprise était un monopole naturel qui, au niveau du seul nucléaire, pouvait bénéficier – à l’inverse de tous les autres pays que compte la planète- des avantages de la grande série (58 réacteurs construits en un eu plus de 20 ans). On sait aussi que le choix de la gestion centralisée est un avantage décisif du monopole pour l’ajustement instantané et sans coûts de transaction de l’offre à la demande.  Là encore il s’agit d’un avantage spécifiquement français. Concrètement nous avions un monopole fonctionnant à rendements continuellement croissants.  D’un point de vue théorique la rente de monopole dans un contexte de service public peut se décliner en choix multiples : cession d’une partie de la rente en termes de prix de vente faible au profit des consommateurs et des entreprises, cession en termes d’avantages sociaux, cession en termes d’intérêts redistribués à la finance par le biais de l’endettement et, le cas échéant, cession en termes de profit pour l’Etat. Il n’est donc pas anormal de produire des résultats comptables différents que ceux normalement attendus d’une entreprise classique sur un marché classique. Le monopole est là pour redistribuer la rente  selon le choix des politiques publiques.

Sans la déréglementation du marché de l’énergie (directive européenne du 19 décembre 1996, mais aussi directives du 26 juin 2003, mais encore loi NOME du 7 décembre 2010, mais enfin le décret 2012-465 portant sur l’application de l’ARENH à compter du 1er juillet 2011), EDF aurait pu - comme par le passé- redistribuer sa rente de monopole. Ce qui va gêner EDF sera d’abord d’apprendre dès la fin de la construction du parc nucléaire (1999), qu’il va perdre sa mission de service public tout en devant continuer à redistribuer la rente nucléaire. Surtout, il va rapidement apprendre que de nouveaux invités seront conviés au partage de la rente : les fournisseurs d’électricité. Ces derniers à partir du 1er juillet 2011 vont bénéficier de 25% de la production nucléaire de l’entreprise pour un prix très avantageux (42 euros/MWH). Alors que la redistribution de la rente pouvait se justifier dans le cadre d’une mission de service public, on voit mal en quoi la redistribution à des fournisseurs dont la plupart n’ont aucune connaissance de l’industrie de l’électricité est éthiquement justifiable. Du point de vue du dirigeant d’EDF, la chose est même extraordinairement grave puisque, concrètement, l’ARENH consiste à céder la production de l’entreprise à de futurs concurrents qui eux-mêmes n’auront aucune obligation d’investir dans l’industrie. La rente douillette est davantage propice aux frissons et joies du trading sur le prix de l’électricité qu’à l’affrontement des rigueurs industrielles. Plus crûment exprimé on comprend mal que les dirigeants EDF n’aient pas offert leur démission à l’Etat propriétaire devenu lui-même délinquant.  Le personnel politico-administratif a -t-il le droit d’organiser la prédation d’une entreprise restée très largement propriétaire de la nation ? Dans le contexte de la crise de 2022, cette prédation s’est montée approximativement à 20 milliards d’euros[4].

Plus difficile à comprendre est sans doute l’abandon des projets et des recherches dans le domaine du nucléaire (fin d’Astrid, décision de l’abandon du nucléaire civil, fermeture programmée dès 2011 de 17 centrales nucléaires en Allemagne, etc.), avec comme conséquence gravissime l’évaporation à long terme des compétences correspondantes. Cet abandon, d’abord peu visible au début des années 2000, s’est gravement matérialisé en 2022 avec l’arrêt de production de plus de la moitié du parc. Bien évidement cet arrêt a considérablement ajouté aux difficultés engendrées par la crise. Concrètement nombre de fournisseurs d’électricité ont abandonné une clientèle, obligatoirement récupérée – service public oblige- par un EDF aux capacités de production diminuées….obligeant le producteur historique, EDF, à payer le prix fort sur le marché de gros ( jusqu’à 600 euros/MWH). Après avoir couvert les fournisseurs de cadeaux, il faudra payer le prix de leur irresponsabilité…

Oui, les résultats comptables d’EDF sont devenus tragiques. Alors que l’endettement était déjà élevé au début des années 2000 ( ratio calculé sur la base des fonds propres de 58% en 2002) il passe à 140% en 2022. Rappelons que dépasser un ratio de 40% en entreprise classique est déjà considéré comme dangereux.

L’accord financier du 14 septembre est certes courtermiste, mais il est bien davantage un accord entre un aveugle, L’Etat, et un paralytique : EDF. Plus précisément c’est l’aveugle qui n’a pas vu les conséquences dramatiques de l’irruption d’un marché de l’électricité, et qui a décidé de briser l’entreprise qui l’avait tant aidé durant les 50 premières années de son existence.

L’histoire funeste de l’aveugle et du paralytique va hélas se poursuivre et l’on voit déjà le Sénat qui veut lancer une commission d’enquête - une de plus- sur le prix de l’électricité (décision le 13 décembre prochain) et une UE qui veut investir 584 milliards d’euros pour les seuls réseaux….au profit de la bonne circulation des électrons devenus marchandises….Rappelons qu’avant de faire circuler il faut produire et soulager le paralytique. Rappelons aussi au Sénat qu’il fut un acteur ayant participé au vote de la loi NOME et de son décret faisant naître l’ARENH.

 

 


[1] Texte rédigé par Cécile Maisoneuve, présidente de Décysive, texte  publié dans les pages « idées » des Echos et ayant pour titre : « Nucléaire : en finir avec l’exceptionnalisme » .

[2] Accés régulé à l’énergie nucléaire historique.

[3] On pourra lire à ce sujet le « Rapport d’Alerte » de juin 2023 publié par l’Ecole de Guerre Economique, en particulier les pages consacrées aux activités de la fondation allemande Heinrich Böll.

[4] http://www.lacrisedesannees2010.com/2023/11/prix-de-l-electricite-un-peu-de-lumiere-dans-un-ocean-de-bavardages.html

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17 novembre 2023 5 17 /11 /novembre /2023 14:20

Depuis plusieurs jours des journalistes exposent l’accord entre le gouvernement et le président d’EDF. Ils reconnaissent eux-mêmes la difficulté à entrer dans la compréhension de l’accord, parlent de « mécanisme alambiqué » ou de « trop grande complexité ». Ils évoquent la rente nucléaire sans savoir de quoi il s’agit, s’étonnent de la non- participation des fournisseurs alternatifs ou des propos peu transparents concernant les futurs rapports entre EDF et ces mêmes fournisseurs alternatifs, etc.. Globalement un accord qui laisse chacun dans l’interrogation en particulier les industriels qui aimeraient pouvoir en savoir davantage sur le coût de leurs intrants.

Pour y voir plus clair, nous proposons un petit modèle tiré de la théorie de la rente foncière exposée voici 2 siècles par l’économiste Ricardo, auteur bien connu de tous les étudiants en économie. Nous tenterons de montrer dans ce qui suit en quoi l’électricité et son prix peut être saisi à partir de ce qui était naguère les contraintes agricoles exposées par Ricardo.

Supposons 3 catégories de terre, la première connaissant un coût complet de production d’une unité de blé pour une dépense de 20 unités monétaires, la seconde moins productive pour une dépense de 40 unités monétaires et la troisième encore plus difficile pour une dépense de 60 unités monétaires. Logiquement? la seconde terre ne sera exploitée que si le prix unitaire du blé atteint les 40 unités monétaires, soit son coût de production. De la même façon la troisième terre ne sera mise en exploitation que si le prix du blé atteint les 60 unités monétaires. Le prix de marché étant unique, nous constatons un phénomène de rente pour la première terre, d’abord de 20 unités si le prix de marché atteint les 40 unités, puis de 40 unités si ce même prix atteint les 60 unités. C’est ce que David Ricardo appelait la rente différentielle, un surprofit résultant de l’efficience relative de la première terre. Observons aussi que, sur le marché, le prix correspond au coût marginal c’est – à -dire le coût supplémentaire pour produire une unité supplémentaire de blé.

Lorsque les 3 terres sont en exploitation, nous constatons une production de 3 unités de blé pour une dépense de 60X3= 180 unités monétaires, dépense autorisant une rente de 20+40= 60 unités monétaires. Si l’on raisonne rationnellement, un monde idéal et non réel, on pourrait théoriquement produire 3unités de blé pour un coût de 20+40+60= 120 unités monétaires, soit un prix unitaire de 40 unités monétaires. Dans ce cas il faudrait subventionner les producteurs de la terre la moins fertile et considérer que le prix de vente n’est plus égal au coût marginal. Le type d’organisation agricole correspondant à cette réalité serait un monopole bienveillant, ou une nationalisation à des fins d’intérêt public. Et dans ce type d’organisation on constate que la rente est partiellement redistribuée, notamment au bénéfice des consommateurs qui ne paient plus 60 unités monétaires mais seulement 40 pour une unité de blé.

Cet exemple nous sert d’éclairage pour comprendre ce qu’on appelle encore le marché de l’électricité et le fameux coût marginal dont on disait l’an dernier qu’il était, hélas, le prix annonciateur de la catastrophe énergétique….

Supposons en comparaison 3 catégories de centrales inégalement productives, ce qui est bien sûr le cas de la réalité concrète. Logiquement si l’électricité est assortie d’un simple prix de marché, ce dernier se fixe sur le coût marginal et par conséquent, comme pour la terre, le marché de l’électricité est porteur de rente. Il est pourtant plus complexe que le marché du blé car, à l’inverse de ce dernier, il n’y a pas de stock possible et il est strictement nécessaire d’ajuster, à la seconde près, l’offre à la demande, égalité stricte qu’il faut maintenir malgré les fluctuations des consommations. Cette exigence est encore plus difficile à tenir si les divers producteurs ne sont pas tous équipés des mêmes capacités de flexibilités productives. Ainsi il faut accorder, (mais à quel prix et à quel titre ?) une priorité aux producteurs d’énergies renouvelables et imposer aux autres (mais à quel prix et à quel titre ?) un effacement de production…lorsqu’il y a beaucoup de vent ou de soleil. Le marché de l’électricité est donc une affaire beaucoup plus complexe que celui du blé : il exige une interaction entre les centrales et leurs managers ce qui n’est pas le cas des exploitants agricoles.

La spécificité de l’électricité fut aussi à l’origine en France de la construction d’un modèle réglant l’ensemble des difficultés y compris celle de la rente. Ce modèle est celui de la centralisation complète permettant une unité de direction et surtout la redistribution de la rente. Concrètement il s’agit d’EDF dans sa forme initiale, celle qui se déploiera entre 1946 et le début du vingt et unième siècle. EDF fera mieux que les agriculteurs qui sont en compétition et – reprenant notre exemple – produirons 3 unités de blé pour une dépense de 180 unités monétaires alors que rationnellement ils pouvaient produire autant pour seulement 120 unités monétaires.

Bien évidemment, on pouvait imaginer un prix de marché avec un monopole récupérant l’intégralité de la rente : Le prix se fixant sur la dernière unité, techniquement la moins efficiente, et donc sur le coût marginal. On pouvait ainsi imaginer un monopole prédateur et édificateur de rente : au plus le monopole se fait paresseux en termes d’efficience, au plus son coût marginal est élevé et au plus sa rente de monopole augmente…. Le résultat historique fur l’inverse, la centralité permettait l’efficience et la rente fut de plus en plus redistribuée, ce que ne peuvent faire les agriculteurs en concurrence dans notre modèle. Une redistribution allant jusqu’à devenir saignée avec le dispositif ARENH de 2011.

La centralité est aussi celle qui a permis l’édification d’un parc nucléaire jusqu’ici inégalé dans le monde... En sorte que par comparaison avec notre petit modèle agricole tout se passait comme si EDF pouvait élargir sans cesse les dimensions de la terre n° 1, la plus productive, et donc élargir la rente correspondante. De quoi par conséquent construire une rente considérable à redistribuer sous la forme de prix très bas de l’électricité, et un prix administrativement décidé, donc un prix qui n’est pas issu d’un marché. De quoi aussi, par conséquent entrainer une inquiétude allemande qui, par le biais des institutions européennes, arrivera à briser le modèle français afin de faire monter le prix de l’électricité. Une destruction qui fut d’abord  celle de la casse des capacités industrielles par disparition des savoirs et savoirs faire : EDF n’est plus aujourd’hui en état d’élargir une rente à redistribuer au nom d’un intérêt public et ne pourra pas avant de très longues années mettre en activité de nouvelles centrales.

Globalement avant les accords du 17 octobre (niveau européen) et du 14 novembre (niveau français) la rente nucléaire EDF se répartissait en fonds perdus par la chute de la production (la meilleure terre produit beaucoup moins et donc produit moins de rente), une chute estimée à 130TWH, en subvention ARENH ( 120 TWH)  et en achats à des coûts marginaux augmentés par la spéculation , donc des prix ahurissants au cours de la crise de 2022 (jusqu’à pour certaines journées 600 euros/MWK). Ces derniers sont difficilement évaluables. Sur la base d’un prix actuel d’environ 90 euros/MWH les sommes perdues se montent à environ 20 Milliards d’euros côté ARENH (90-42) X 120,) et 11,7 milliards côté perte de production. Soit environ une perte correspondant approximativement à 25% du chiffre d’affaires. En cumulé, de quoi comprendre les dettes abyssales et pertes d’EDF.  Ces chiffres sont très approximatifs mais expriment l’importance de la ponction provoquée par une politique publique scandaleuse jusqu’ici insuffisamment connue.

Les accords du 17 octobre et du 14 novembre ne font pas disparaître les prix de marché et donc un prix aligné sur le coût marginal, soit par conséquent une absence de redistribution de rente au profit des usagers. Ils ne vont pas non plus faire disparaitre les gigantesques spéculations financières sur la matière première électricité, une matière première que l’on retrouve dans nombre de produits financiers.

Par contre, ils annoncent la relative fin de la saignée d’EDF. La ponction de l’ARENH va disparaître et EDF pourra vendre librement au prix de marché en captant partiellement la rente provoquée par un prix à proximité du coût marginal. Les fluctuations aberrantes du coût marginal seront partiellement gommées par des contrats de long terme librement négociés avec les utilisateurs. Il est ainsi prévu des contrats de 10 années au profit de 150 clients électro-intensifs soit environ 2TWH. De quoi mettre en place des stabilisateurs dans la tempête des prix agités par les questions géopolitiques et la finance. EDF est donc appelé à récupérer dès 2025, la rente injustement perdue et à profiter d’un coût marginal lui-même encore élevé par une  rareté de l’électricité politiquement organisée depuis plus de 20 ans. Cependant cette possibilité de jouer le jeu du marché sera contenue par l’intervention de l’Etat qui s’invitera au partage de la rente. Au-delà d’un prix d’environ 70 euros/KWH l’Etat va taxer ce qu’il appelle le surprofit (la rente EDF). Le produit de cette taxation sera redistribué selon des modalités encore non établies aux utilisateurs victimes d’une tarification qui restera celle du coût marginal, lui -même victime de la spéculation internationale et des questions géopolitiques.

L’électricité restera dans l’ordre du marché, mais EDF retrouvera progressivement de quoi récupérer une rente que naguère elle redistribuait dans le cadre d’une mission de service public. L’accord ne dit rien des fournisseurs alternatifs qui absorbaient goulument l’ARENH ( 20 milliards d’euros). Ces mêmes accapareurs, on le sait aujourd’hui, se sont rarement comportés en entreprises investisseuses et se contentaient souvent d’un « biberon de rente EDF ». En dehors de quelques cas particuliers comme Total et Engie , leur paresse a contribué à la rareté de l’électricité. Manifestement, sauf à imaginer une très forte hausse du prix de marché, les fournisseurs alternatifs vont devoir se transformer en entreprises réelles sauf à disparaître. Pour ces fournisseurs alternatifs le métier sera moins la spéculation, voire la fraude sur l’ARENH arrachée à EDF, et davantage une activité réellement industrielle.

Retour de vrais industriels chez EDF où les dirigeants ne seront plus des marionnettes conscientes du sale boulot qui leur était assigné. Retour d’EDF qui après avoir fabriqué l’avenir avait dû accepter le chemin de l’autodestruction. Passer d’un présent occupé à détruire le passé à un présent constructeur d’un futur raisonnable ne sera pas facile, mais une page très négative est peut-être à jeter aux orties.

 

 

 

 

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