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1 décembre 2025 1 01 /12 /décembre /2025 06:33

L’argent ne quitte pas le pays

En toute logique comptable, les comptes nationaux  sont  équilibrés. La réalité est en effet très simple et toute opération se matérialise, en vertu du principe de la partie double, d’une écriture en crédit strictement égale à une écriture en débit. A l’échelle plus globale d’un pays s’il y a beaucoup d’écritures en débit pour des agents intérieurs ( consommation des ménages, dépenses des administrations, investissement des entreprises, etc.) cela signifie qu’il y a pour un même montant beaucoup d’ écritures en crédits pour des agents extérieurs en relation contractuelle avec les agents intérieurs. Les écritures en débit des agents intérieurs sont des dépenses et bien évidemment les écritures en crédits des agents extérieurs sont des recettes. Si donc on observe les comptes nationaux de la France le compte agrégé de l’économie française doit disposer d’un solde égal au compte agrégé extérieur de l’ensemble des nations en relation avec la France. C’est ce que l’on lit, dans les comptes de la nation pour 2024 avec, au-delà, un solde très rassurant : la France et ses agents reçoivent plus qu’ils ne dépensent et ce pour un montant de 8 Milliards d’euros alors que le PIB du pays se montait à 2917,4 milliards. Concrètement cela signifie a priori que l’argent ne fuit pas le pays et que la banqueroute n’est pas à l’ordre du jour. Cela veut donc aussi dire que les agences de notation qui surveillent le pays n’ont pas de raison substantielle pour abaisser de façon significative la note de la France. La France ne serait donc pas effondrée.

La comptabilité des circuits de l’argent

Si l’on regarde les choses de façon plus détaillée la situation est pourtant différente. La question étant en effet de découvrir par quel biais il existe un quasi équilibre entre les flux monétaires de sorties et les flux d’entrée.

Ce qu’on appelle balance des paiements est le document comptable qui rassemble tous les liens entre le pays et le reste du monde. Ce document est composé de sous-ensembles regroupant des opérations homogènes : balance commerciale, balance des services, balance des revenus primaires, balance des revenus secondaires, balance en capital. La somme constitue le compte non financier du pays, compte dont le solde s’appelle aussi solde de la balance des paiements. Et ce solde par principe comptable, celui de la partie double, est aussi égal au solde des opérations financières avec le reste du monde.

La balance commerciale est avec 618 milliards d’exportations et 678 milliards d’importations considérablement déficitaire (60 milliards). Réalité fondamentale qui révèle que, de plus en plus,  le pays consomme davantage qu’il ne produit.

La balance des services est avec 372 milliards d’entrées et 310 milliards de sorties considérablement excédentaire (57 milliards).

La balance des revenus primaires est aussi excédentaire en raison du flux considérables de revenus des travailleurs frontaliers (55 Milliards). Excédent qui signifie toutefois que des centaines de milliers de salariés frontaliers produisent des richesses à l’extérieur du pays et ne font – à l’intérieur - qu’en encaisser les signes.

La balance des revenus secondaires est très déficitaire en raison des contributions à l’Union Européenne (22 milliards) et des transferts de revenus des travailleurs migrants ( 16 milliards).

Un grand fleuve est venu alimenter la France

Le compte de capital (subventions, transferts sans contre parties) est lui-même excédentaire (5 milliards). Le compte financier   est  composé de plusieurs rubriques (investissements directs, investissements de portefeuille, instruments financiers dérivés, autres investissements). Sans entrer dans le détail on observe que le poste de loin le plus important est la partie des investissements de portefeuille correspondant à la dette publique. Ainsi l’extérieur, donc l’étranger, et plus concrètement encore 10 banques étrangères[1] ont   acheté 131 Milliards d’euros d’obligations de l’Etat français en 2024[2]. Bien évidemment (logique comptable) le solde du compte financier est égal à celui du compte de capital (8 milliards) mais il mentionne qu’en raison d’achats massifs de dette publique par l’étranger, les comptes nationaux sont en quelque sorte « oxygénés » par le reste du monde. Les comptables ne s’y trompent pas et parlent « d’entrée de capital » dans le pays.

Cette « entrée nourrissante » est bien sûr un flux mais il s’agit aussi d’un stock que les comptables nationaux connaissent bien : 1614 milliards d’obligations de dette publique française détenue par l’étranger au 31 décembre 2024, soit plus de 50% du PIB et 55,4% du total de la dette. Ce dernier taux est en continuelle augmentation depuis 2022. Toujours comptablement, ce stock de dette publique détenue par le reste du monde est - en principe - de l’épargne étrangère venant s’investir en France[3]. Est- ce à dire que l’épargne nationale serait insuffisante pour faire vivre l’économie française ? Question qu’il nous faut examiner.

Les variations de débit du grand fleuve étranger sur les comptes de la France

Le taux d’épargne français est parmi les plus importants du monde (près de 19% du PIB) et son affectation est bien connue : comptes à vue, dépôts à terme, assurance vie, actions et obligations, épargne immobilière. La contre-partie est complexe : financement des bilans bancaires et transformation en crédits et investissements pour les entreprises et aussi pour l’Etat par achat massif de dette publique.

Toute modification du flux d’achat étranger de dette publique modifie toutes les écritures et   soldes de tous les comptes. S’il y a moins d’achat cela se matérialise par une foule d’états différents. D’abord le solde du compte financier est modifié donc aussi le solde de la balance des paiements, donc le solde de tous les comptes de ladite balance avec les flux internes associés. Il est très difficile de construire un modèle permettant d’instruire et d’éclairer toutes les conséquences. Un compte peut pourtant retenir toute notre attention : celui de la balance commerciale.

Exploration du lien entre fleuve de dettes et balance commerciale.

Le lien entre la balance commerciale et le flux de dette publique achetée est lui-même très complexe. Par exemple si le flux de dette diminue (si le grand fleuve venu de l’étranger voit son débit diminuer) cela signifie que d’une façon ou d’une autre les finances publiques sont plus restrictives : moins d’aide et subventions (entreprises/ménages) qui touchent directement la consommation et l’investissement donc la croissance, donc la balance commerciale. Vraisemblablement réduire les aides c’est ne pas distribuer de quoi élargir les marchés et - sans politique monétaire les agrandissant par un taux de change plus faible (l’Etat a juridiquement perdu le contrôle des infrastructures financières et monétaires) - c’est réduire les exportations comme les importations sans modification sensible du solde. Le grand fleuve venu de l’étranger qui alimente la France est à priori fondamental pour alimenter une croissance pourtant devenue extraordinairement faible. D’où cette impression d’une France qui vit au-dessus de ses moyens. A l’inverse si le grand fleuve venu de l’étranger voit son débit augmenter c’est vraisemblablement en raison du laxisme budgétaire et ses effets sur la balance commerciale : sans maîtrise d’un taux de change la compétitivité n’augmente que par le flux de aides et les importations ne peuvent qu’augmenter. De quoi dégrader la balance commerciale et donc le compte de capital et son complément le compte financier….et de quoi demander plus au grand fleuve venu de l’étranger : 49,1% dans le total de la dette en juin 2022, mais 54,6% en juin 2024 et 55,4% en juin 2025. La France continue de s’effondrer….

Le fleuve d’épargne française peut-il se substituer au grand fleuve étranger ?

L’épargne française très élevée est a priori complètement mobilisée. Il faut donc imaginer qu’une substitution entre dette étrangère et dette nationale supposerait une modification de stratégie. De façon fort théorique on pourrait imaginer que les 4 banques françaises labellisées « SVT » ( BNP, Société Générale , Crédit Agricole, NATIXIS) achètent toute la dette émise (plus de 300 milliards pour 2025) et que les dix autres banques (étrangères) sont interdites d’accès aux adjudications de l’Agence France Trésor. Une telle hypothèse est fort peu crédible dans la mesure où les banques n’achètent la matière première : dette publique que pour leur clientèle. C’est bien sûr le cas  des compagnies d’assurance qui en achètent entre 70 et 80 milliards pour leur production propre de contrats nouveaux. C’est le cas des SVT qui achètent  pour elles-mêmes, mais aussi pour d’autres banques et l’archipel du « shadow banking » - probablement entre 60 et 70 milliards - pour les productions financières. De la même façon que dans l’industrie automobile, on fixe le volume des achats de bobines  d’acier en fonction de la quantité de voitures produites, les SVT françaises n’achètent de la dette publique qu’en fonction de leurs besoins. Le fleuve d’épargne française est ainsi limité et il faut lui adjoindre le grand fleuve étranger pour absorber toute la dette publique. Certes, on pourrait encore augmenter l’épargne en imaginant encore davantage de dépenses publiques au profit des ménages et entreprises, mais cela correspondrait à davantage de déficit et il n’est pas sûr que les SVT françaises soient davantage incitées à acheter de la dette publique suplémentaire…cela dépendrait en effet du comportement des bénéficiaires des nouvelles dépenses….Au final il semble impossible de faire disparaître le grand fleuve étranger venu nourrir la France.  

Mais le grand fleuve étranger est le résultat d’une politique publique historiquement délictueuse.

Nous ne reviendrons pas dans la présente note à la grande contradiction entre « société de marché » et « société à économie de marché » et nous nous  contentons d’en rappeler les conclusions[4]. La grande question de la France est qu’elle est restée au milieu du gué : largement keynésienne dans sa culture, elle n’accepte pas le moment néolibéral dans lequel elle s’est délibérément engagée. Parce que keynésienne, la France n’a jamais accepté la « grande transformation » décrite par Polanyie et le salariat fût historiquement de moins en moins le théâtre d’un marché non régulé. Réalité devenue infiniment complexe, ce qu’on appelle aujourd’hui le coût du travail est fait d’une multitude de règles et de subventions directes, indirectes, voire très indirectes…[5] . Et une réalité qui constituera le grand Etat Providence français.  De quoi rendre artificiellement (et coûteusement) compétitive une économie qui allait dans le même temps être dérégulée.

 Dans un même geste, la France décidait de libérer l’économie en libérant tous les marchés et en particulier le premier d’entre-eux : celui de la monnaie. Politique qui ira jusqu’à des limites extrêmes puisque l’Etat – grand inventeur historique de la monnaie moderne, celle qui allait mener à ce que nous avons appelé la fin de la loi d’airain[6]- allait devenir un agent victime d’un interdit bancaire : il ne peut être directement alimenté par la banque dont il est le propriétaire (banque centrale). D’où le marché de la dette qui est une pure invention politique juridicisée dans l’Agence France Trésor, invention ( 1999) dont plus personne n’en comprend la portée tant l’institution généralisée partout dans le monde est devenue « naturelle ». Cette invention est pourtant une double violence : d’abord au regard de l’Etat propriétaire qui n'est plus l’émetteur de monnaie qu’il fût ; ensuite au regard des citoyens qui n’ont plus juridiquement accès direct à la dette publique.[7] Non seulement il est interdit à l’Etat de s’endetter auprès de sa banque, mais il lui est interdit de s’endetter auprès de ses citoyens. Autant de garanties pour assurer un monopole aux SVT dont on communiquera bruyamment la sélection par l’AFT sur la base de la performance et de la rationalité. Le plus curieux est que personne ne sait si le grand fleuve étranger ou le grand fleuve national qui inonde l’AFT[8] est véritablement de l’épargne ou de la création monétaire…Le système bancaire, dans ses prérogatives, se serait-il substitué à l’Etat ? Le plus curieux encore est que l’Etat, encore farouchement Etat- providence radicalement hors marché, est simultanément celui qui par transformation de l’infrastructure monétaire a fait le lit du marché généralisé. Société à économie de marché d’un côté et société de marché de l’autre.

Les deux lames du ciseau : Etat Providence hors marché sans limite et inondation monétaire se referment sur une France effondrée.

Jean Claude Werrebrouck - 1  décembre 2025

 

[1] Les Spécialistes en Valeurs du Trésor (SVT) banques sélectionnées par l’Agence France Trésor pour l’achat de dette publique.

[2] Et probablement davantage car les 10 banques étrangères (américaines anglaises, espagnoles et allemande) ont aussi des établissements en France. L’Agence France Trésor ne publie pas les volumes d’achats de chaque banque.

[3] Les montants mobilisés par 10 banques étrangères qui achètent de la dette publique peuvent aussi mobiliser de la création monétaire.

[5] Y compris par baisse du coût du travail par le biais de plateformes (Shein, Temu, etc.) qui relèvent délictueusement le pouvoir d’achat…De quoi faire du mauvais keynésianisme en poussant aux limites le néolibéralisme. Cf la suite du paragraphe.

[6] https://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-loi-d-airain-de-la-monnaie-2-2-110485625.html

[7] Signalons quelques rares exceptions : celui de l’Italie avec son guichet d’achat pour les petits porteurs (environ 15% du total de la dette publique , et beaucoup plus marginalement encore avec le « Bundesshatzbriefe » (moins de 5% du total de la dette publique).  

[8] La demande des SVT est toujours 3 fois supérieure aux volumes d’adjudications proposées par l’AFT. D’où vient l’argent ?

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22 novembre 2025 6 22 /11 /novembre /2025 16:09

Les présents débats parlementaires et leurs conclusions révèlent la grande contradiction de la société française qui hésite entre l’acceptation du marché et de ses règles et un refus des conséquences qu’il suppose. Cela se traduira dans les budgets publics qui – dans quelques jours -  seront votés ou imposés : il faudrait en réduire le solde négatif pour ne pas déplaire aux marchés mais cela est rendu impossible en raison d’un modèle social à préserver. Et derrière cette question nous en retrouvons une autre beaucoup plus fondamentale, celle de la logique d’une société de marché que l’on oppose à une à société à économie de marché. C’est qu’en France les relations que les humains entretiennent entre-eux sont probablement aussi importants que celles qu’ils entretiennent avec les choses et en particulier l’argent. D’où la forte odeur de ce qu’on appelle « le politique » que l’on trouve très spécifiquement en France et beaucoup plus modérément ailleurs.

L’ordre du monde selon la France

Dans la « Grande transformation » Karl Polanyi (1944)[1]voyait que des éléments très constitutifs de la société se sont historiquement transformés  en marchandises.  C’était, selon cet auteur, le cas du travail qui allait se transformer en marchandise force de travail échangée sur un marché du travail . C’était le cas de la terre qui elle aussi allait devenir marchandise porteuse de prix et de rente. C’était enfin le cas de la monnaie qui allait pouvoir devenir marchandise produite dans des usines appelées banques et marchandises porteuses  d’un prix appelé intérêt. De quoi passer d’un monde où l’économie est encastrée dans la société -  le travail a toujours existé mais pas comme marchandise, la terre fût historiquement rarement une marchandise, et la monnaie était historiquement un bien public – à un monde où c’est la société qui est encastrée dans l’économie.

La société française n’a historiquement jamais accepté cette « grande transformation » et assez rapidement, à l’inverse de la Grande Bretagne, elle s’est employée à résister aux modifications impliquées, notamment en matière de travail et de monnaie. Ainsi le travail n’est toujours pas une marchandise et reste très socialisé. De la même façon pendant très longtemps la monnaie devait subir un étroit contrôle et ce n’est que récemment qu’elle est devenue simple marchandise. D’où cette position très particulière de la France qui se voulait économiquement libérale depuis très longtemps et sans doute  néolibérale beaucoup plus récemment, mais qui reste extrêmement attachée à son Etat-providence situé hors marché.

Une lecture nouvelle du déraillement de la France

Tant que la France restait à cheval sur les 2 gros ilots de résistance au passage à la société de marché, celui du travail et celui de la monnaie, elle restait dans son modèle anthropologique fondamental et connaissait une réussite exemplaire. Nous ne revenons pas ici sur les signes de de cette réussite que l’on peut trouver dans nombre de publications. Signalons simplement que le marché encastré dans la société fut un grand moment dans l’espérance d’un futur meilleur appelé progrès. Dans ce type de monde, le temps pouvait être bien orienté et la question d’une société meilleure pouvait être débattue. Un débat beaucoup plus difficile dans une société de marché où précisément les marchés imposent le primat du présent sur un futur qui n’est plus à construire mais se construit automatiquement par le biais de la concurrence. La France restera donc le lieu de débats dans l’espérance d’un futur jusqu’à la fin de la « grande transformation »  et en particulier celle de la   transformation progressive de la monnaie en marchandise[2]. Le processus de transformation fut historiquement complexe voire contradictoire[3]. Ainsi un grand écart pouvait se manifester avec un travail qui s’éloignait de plus en plus du statut de marchandise, statut acquis au cours de la révolution industrielle, tandis que la monnaie allait s’échapper progressivement du contrôle public. Avec la montée de l’Etat social, le salaire et ses accessoires directs ou indirects deviennent de plus en plus  revenus  d’origine collective, tandis que la monnaie est de plus en plus l’objet d’une bancarisation non régulée par le politique.

A l’époque du salariat non régulé, les salaires des ouvriers étaient versés sous forme d’ enveloppes contenant des billets de banque centrale,  une monnaie improductive pour des banques encore privées d’une véritable appropriation monétaire. Plus tard,  à l’époque du salaire socialisé, les rémunérations  sont versées sur des comptes qui vont assurer la privatisation de la puissance monétaire. La monnaie devient ainsi pour la puissance publique une extériorité au moment où le salaire devient de plus en plus ancré dans son périmètre de réglementation hors marché.  D’où une France de plus en plus incapable de marcher sur ses deux jambes. Situation largement  inconnue  ailleurs où salaires et monnaies  seront encastrées dans l’économie : les salaires bruts ne sont pas éloignés des salaires nets et la bancarisation est totale. La France va ainsi progressivement dérailler : on ne peut simultanément promouvoir un modèle social hors du champ des marchés et débrider l’économie. On ne peut jouer au néolibéralisme sans en accepter toutes les conséquences.

« Une grande transformation » qui peut aussi aggraver la déraillement

Si Polanyi était notre contemporain il aurait pu aller plus loin dans son analyse et aurait sans doute pu évoquer une « grande transformation » pour les entreprises. Très longtemps, et encore aujourd’hui, l’organisation interne des entreprises refuse la logique du marché au profit de celle de la hiérarchie. C’est bien ce que voyait déjà un Ronald Coase (pourtant contemporain de Polanyi) qui voyait dans l’origine de la firme et de son organisation le refus de transactions ponctuelles plus couteuses que la coopération organisée. D’où ce qui deviendra plus tard la réflexion sur la logique du « make or buy ». Toutes les institutions ne peuvent se dissoudre dans le marché et à priori des résistances existent au tout marché. Plus tard - vers 1975 -   le Nobel Oliver Williamson , mais aussi sans doute avant lui James Burnham, confirmeront le modèle hiérarchique de ce qui était la firme géante. Les nombreux acteurs de la firme ne sont pas ainsi dans des relations individuelles de marché et vivent dans un système hiérarchique.  La France restera  la grande résistante au tout marché et ira jusqu’à mettre en place des entreprises publiques à monopole qui au-delà de relations hiérarchiques internes très valorisées étendra l’ordre de la règle au niveau du produit ou service  distribué. L’exemple le plus célèbre sera bien sûr  celui  d’EDF/GDF notamment à l’époque de Marcel Boiteux.

Le vrai problème qui se pose toutefois aujourd’hui est que la société française, toujours globalement réticente vis-à-vis du marché, est confrontée à une IA qui risque de faire disparaître les derniers espaces de socialisation que l’on trouve  dans ces organisations hors marché et qui font encore l’essentiel des entreprises. Et des organisations à partir desquelles l’Etat peut encore puiser les ressources du modèle social hors marché qu’il défend. Notons au passage que, même sans révolution technologique, de plus en plus de services hors marché et produits en dehors du marché sont devenus de simples marchandises. Tel est évidemment le cas de l’électricité qui n’est plus service public mais marchandise produite parfois en dehors du marché par de simples entreprises qui ne se  livrent qu’à du négoce. D’où un marché de l’électricité devenu gigantesque pour une production qui n’augmente que fort modérément. Exemple que l’on peut généraliser : un présent de plus en plus marchand et financiarisé et de moins en moins productif. Avec les emplois correspondants : utiles voire efficients du point de vue individuel (société encastrée dans le marché), inutiles voire nuisibles du point de vue collectif (marché encastré dans la société).

Déraillement ou pulvérisation annoncée par le nouveau marché ?

Si cette vieille organisation qu’est l’entreprise était souvent lourde et ne permettait le plus souvent que le perfectionnement de l’outil existant, L’IA permet de révolutionner l’outil et donc l’entreprise en la transformant en dispositif d’exploration et de  création  de progrès.[4] Et ce dispositif devient plus ou moins complétement une organisation de marché éloignée de l’entreprise classique.  Algorithmes et capacités humaines augmentées permettent de générer beaucoup plus de richesses que les structures hiérarchiques traditionnelles. La nouvelle réalité technologique écrase les hiérarchies devenues improductives et fait naître des acteurs complètement immergés dans le marché. Si l’on suit Sami Mahroum [5] l’IA devient un éco système dans lequel des humains souvent non salariés équipés de leurs agents IA effectuent des transactions les uns avec les autres plus efficacement que par le biais d’une entreprise classique. A terme, des agents/patrons deviennent des entrepreneurs s’appuyant sur une constellation d’agents d’IA. A terme plus  lointain, on assisterait à la fin de l’entreprise classique au profit d’un marché beaucoup plus profond que celui perçu par  Karl Polanyi. Grande victoire du « buy » sur le « make ». [6]De quoi achever le processus de « grande transformation » et aboutir à la plénitude de la société de marché avec fin de la dépendance salariale et émancipation de tous. De quoi envoyer le socle de l’Etat- providence dans les poubelles de l’histoire.

En reprenant le langage du vieux Marx, nous serions dans un monde où les rapports sociaux de production en pleine contradiction avec le développement des forces productives appellent à une révolution sociétale. Avec une grande différence puisque cette fois le point d’aboutissement de l’histoire serait un marché généralisé et donc la victoire complète du libertarisme. De quoi réconcilier Hegel et Marx.

 La France est-elle prête au basculement vers le tout marché ?

Nos débats actuels au niveau des instances sociopolitiques révèlent déjà de gros effets de polarisation. Il y a ceux qui rêvent d’un gaullisme à reconstruire sous une forme ou sous une autre, et il y a ceux qui considèrent que les rapports entre les groupes, territoires, classes, générations, etc.  sont moins importants que ceux qu’ils entretiennent avec leur personne et les choses. Pour eux l’IA peut renouveler l’espérance d’un futur, non plus celle du passé appelée progrès social, mais celle attachée à l’épanouissement strictement individuel. Et parce que l’IA réduit le volume du travail il y a aussi la cohorte des exclus de l’espérance du futur aussi bien collectif qu’individuel. Ceux-là n’ont plus souvent, à titre d’avenir,  que le retour vers la  tradition d’un présent religieux. Christian Ingrao a sans doute raison d’insister sur la corrélation entre présent ultralibéral et présent religieux.[7]….une corrélation qui va  bien au-delà de la seule France. Ultralibéralisme et islamisme constituent les formes politiques parallèles du temps présent, un moment perdu  dans l’effacement de l’espérance d’un avenir collectif meilleur.

Avec ce nouveau développement des forces productives qui se matérialise avec l’IA, les groupes en situation se forgent des opinions de plus en plus opposées et de plus en plus extrêmes. Tel un gaz ou un liquide, la haine se répand et occupe de plus en plus d’espace. Vers quelles violences nouvelles la France se dirige ?

Jean Claude Werrebrouck – 23 novembre 2025.

 

[1] D’origine hongroise Polanyi (1886/ 1964) est à la fois historien, politiste, économiste et sans doute anthropologue. Son ouvrage « la grande Transformation – aux origines politiques et économiques de notre temps » fut publié en 1944. Au niveau des grande écoles de pensée, il est considéré comme étant un inclassable.

[2] La Monnaie deviendra merchandise à l’issue de son dessaisissement progressif par l’Etat. Commencée de longue date avec par exemple la fin des planchers de bons  du Trésor dès 1957, assurant le bouclage du « circuit du Trésor » cher à Block- Lainé, elle aboutira avec la monnaie unique à une véritable expropriation de l’Etat.

[3] Il l’est sans doute encore avec le développement des fonds « 90-10 » qui visent pour partie des actifs « à impact » social dont le rendement de bon niveau révèle des préoccupations de solidarité qui résistent à celles de la simple concurrence marchande.

[4] Cf l’ouvrage de Benedict Frey : « How progress ends”; Princeton University presse  2025.

[5] Cf son article : « l’intelligence artificielle va-t-elle tuer l’entreprise » ; Le Monde des 16 et 17 novembre 2025.

[6] Même la cour des comptes s’interroge sur les effets de l’irruption de l’IA sur les administrations publiques ( cf son rapport publié le 19 novembre dernier). Son texte reste toutefois ambigu et propose le développement du buy…tout en proposant un secrétariat général à l’IA rattaché au premier ministre. Voir :

https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-strategie-nationale-pour-lintelligence-artificielle-consolider-les-succes-de-la

 

[7] Conférence de Cité Philo 2025 : « Paroxysme et urgences : des hommes en de sombres temps » ; voir http://citephilo.org/.

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10 novembre 2025 1 10 /11 /novembre /2025 08:25

Préparer sérieusement l’élection présidentielle

Il est préoccupant de constater que l’élection présidentielle se rapprochant aucun prétendant au pouvoir ne dispose d’une vision claire de la réalité. Tous savent que la situation du pays est grave et aucun ne dispose d’une vision claire du pourquoi de l’effondrement. Avec toutefois une prise de conscience, notamment  celle des risques associés à un techno-mondialisme débouchant sur l’érosion de la démocratie. L’Union Européenne n’en est pas là et semble continuer sa marche avec une pièce nouvelle dans son architecture financière à savoir le grand projet de la création d’un « euro numérique de banque centrale ». S’agit-il d’une opportunité pour la France ? Pourrions-nous  se servir de la force de L’UE pour faire basculer le projet et y construire les moyens de la reconstruction de la France ? C’est ce à quoi la présente note tente de répondre.

1. Pour bien comprendre la suite nous renvoyons à un certain de nombre de publications :

2. En résumé, les nouvelles technologies permettent de construire une infrastructure de circulation de la valeur dans laquelle le système bancaire apparait comme instance dépassée. Une situation rappelant celle des constructeurs de calèches à la naissance de l’industrie automobile. A terme, sans doute lointain, une banque centrale pourrait rassembler tous les comptes de tous les acteurs, et donc tous les utilisateurs :  entreprises non financières, entreprises financières, ménages, associations, Trésor lui-même, et assurer dans des conditions de totale  sécurité et dans l’instantanéité toutes les opérations de circulation de la valeur entre les dits acteurs. Un peu comme si - dans le cadre de la SNCF  - l’on pouvait voyager d’un point quelconque du territoire vers un autre point sans passer par les gares et leurs contraintes.

3. Face à ce tsunami potentiel les banques classiques (ces anciennes gares)  voire même les néo-banques résistent et se déclarent très opposées au projet actuel qui - présenté pourtant de façon très souple - tente de faire admettre un dispositif qui devrait être opérationnel vers 2029.  A cette date chacun pourrait disposer d’un porte-monnaie électronique directement relié à la BCE et délaissant les classiques outils de mobilisation des tout aussi classiques comptes bancaires. Tsunami considérable pour un avenir proche.

Profitez du projet de la BCE pour déstabiliser l’infrastructure monétaire et financière

4. Un candidat sérieux à l’élection présidentielle devrait au moins connaitre le projet et son formidable potentiel.  Une fois désigné par le suffrage universel il devrait le réorienter massivement  au profit d’un véritable objectif partagé pour la France. Il pourrait même, dans un premier temps, se porter défenseur d’un système bancaire qui a peut-être compris les enjeux. Question d’opportunité stratégique.

5. Prenant appui sur le constat et les causes de ce qui est un effondrement du pays[1], il devrait militer pour la fin de l’indépendance de la BCE dans son nouveau rôle de création de l’euro numérique. La banque nouvelle ferait circuler la valeur – au profit de tous les acteurs - dans le respect de ce qui est politiquement décidé par les responsables de chaque Etat. Et ce nouveau statut serait facilité par les étapes de la mise en place de l’euro numérique.

6. Logiquement, pour de simples raisons d’efficacité, au terme de plusieurs étapes, les comptes bancaires migrent progressivement vers la banque centrale.  Les banques classiques perdent ainsi progressivement le quasi-monopole de la création monétaire. Les opérations de crédit font de moins en moins de nouveaux dépôts et la puissance de ce qu’on appelle le multiplicateur du crédit s’étiole[2]. Les banques étaient devenues puissantes avec la relative disparition des billets. Elles perdront cette puissance avec une monnaie numérique dans un smartphone.

7. Dès lors la croissance de la masse monétaire reposera pour l’essentiel sur la banque centrale… dont on aura décidé la dépendance par rapport à l’ordre politique. On peut certes imaginer une création monétaire au profit des banques par la banque centrale, mais cette création ne pourrait engendrer un multiplicateur puissant puisque les prêts bancaires ne viendraient plus nourrir les passifs des bilans de ces mêmes banques.

8. Il résulte du point 5 qu’au terme d’une période de passage au nouveau système c’est désormais la banque centrale qui devient l’actrice majeure de la création monétaire. D’abord au profit des entreprises qui dans le cadre d’un plan européen peuvent être mobilisées pour les communs de l’Europe : climat/environnement, infrastructures, énergie, rupture démographique, etc. De quoi par conséquent ne plus passer par les marchés financiers comme ce fût encore le cas du programme « NextgénérationUE » de 750 milliards d’euros, programme  qui va lourdement peser sur les remboursements par les différents pays à partir de 2028. Maitrisant à nouveau la création monétaire il n’y a plus à s’endetter et dépendre des marchés financiers pour faire face aux immenses besoins actuels. Seules les limites techniques existent notamment les disponibilités en compétences et en quantités de travail disponibles ou à remobiliser. Il n’existe pas de limite financière mais il existe bien sûr des limites de faisabilité. Un candidat sérieux à l’élection présidentielle doit pouvoir expliquer cela et montrer que nos limites dans une reconstruction ne sont pas financières. Pas facile dans un univers de très grande inculture.

9. La BCE nouvelle ne doit pas faire disparaitre les banques centrales des Etats qui elles peuvent financer ou non ces derniers. De ce point de vue, les Trésors et donc les Etats peuvent choisir en toute souveraineté : continuer à financer l’endettement public par la voie du marché ou bien mettre fin à l’endettement par rachat de la dette par les banques centrales. S’agissant de la France, il est clair que son statut d’Etat effondré milite en faveur d’une extinction de la dette, non par défaut, mais rachat progressif. De quoi faire disparaître progressivement les charges de la dette[3]. De quoi aussi limiter le coût insupportable des dévaluations internes s’étant substituées aux dévaluations externes devenues impossibles depuis la naissance de l’euro. Décisions politiquement difficiles en raison de la puissance des lobbys financiers, mais projet qu’il faut évoquer de façon très précise et très argumentée dans le cadre d’une campagne pour l’élection présidentielle… et donc  ne plus se contenter de déclarations du type : « mon ennemi, c’est  la finance » (discours du candidat Hollande du 22 janvier 2012).

Bien gérer les effets externes.

10. Parce qu’il faut imaginer des choix souverains différents dans l’UE (mettre fin ou non au marché de la dette publique) il est clair que malgré une force centralisatrice abordée au point 9, des divergences seront constatées entre les divers pays. Les plus dépendants de la finance resteront dans le présent système et d’autres seront incités à suivre la France. Les ADN anthropologiques fondamentaux ( « société enracinée dans l’économie » ? ou « économie enracinée dans la société ») pour reprendre la terminologie chère à Polanyi) de chaque pays doivent être respectés.  De ce point de vue,. il faut comprendre que l’euro sera à la fois monnaie unique et monnaie commune. Le respect des choix des divers pays est aussi fait de l’attention portée aux externalités négatives qui en résultent. Il faut donc imaginer un dispositif tel que le choix proposé par la France garantisse un niveau d’externalité proche de zéro.

11. Il est très difficile d’anticiper les turbulences engendrées par le rétrécissement des marchés financiers ; par exemple, des réactions imprévisibles sur les swaps de la FED accordés ou non à la BCE. Par contre, il est clair qu’il faut interdire les comportements de passager clandestin avec lesquels une économie profiterait sans cause des choix d’une autre. Par exemple, les pays ayant choisi, malgré la fin de l’indépendance des banques centrales, de rester dans l’ancien système ne doivent pas bénéficier indûment des choix d’une France ayant choisi la voie de la fin du marché de la dette publique. Ce point mérite une particulière attention et suppose un équilibre garanti des échanges extérieurs comme cela est expliqué au point suivant.

 Un retour à l’Union Européenne des paiements ? (UEP, 1950/1958)…

12. La disparition de l’étau financier, au profit de la mobilisation des ressources humaines réelles permet la construction de projets à long terme et les investissements réels qui sont associés. Il n’est plus question de dire que « nous n’avons pas d’argent »[4]. De quoi renouveler un espace de croissance réel[5] devenant opportunité pour les économies étrangères. Le lecteur peut à cet égard se souvenir de la relance Mauroy de 1981/1982 qui fut un keynésianisme ayant surtout profité à l’Allemagne et qui devait déboucher sur des dévaluations externes (cf la polémique sur les magnétoscopes de l’époque). Aujourd’hui, la mise à l’écart de l’étau financier sans compétitivité nouvelle immédiate et sans dévaluation possible (l’euro reste monnaie unique) aboutit mécaniquement à une aggravation des déséquilibres extérieurs, notamment la balance commerciale. Exactement comme lors de la relance impossible de 1981/1982. Sans dévaluation possible et malgré la fin du poids du refinancement de la dette publique, les difficultés demeurent et la réindustrialisation reste très difficile. Par exemple, il est probable que la fin de l’austérité financière débouche sur des importations nouvelles plus compétitives et sur moins d’exportations en raison d’un probable écart d’inflation entre la France et le reste de l’UE.

…regonfler une chambre à air suppose de grandes compétences…

13.  Cela signifie que la fin de l’indépendance de la banque centrale et l’abandon du marché au titre de la gestion de la dette publique suppose un dispositif complémentaire, celui du strict respect de l’équilibre des comptes extérieurs. Cela signifie que l’effet d’aubaine des autres pays, avec ses conséquences négatives sur la nouvelle économie française, soit strictement compensé par des versements des autres banques centrales à la Banque de France. On ne peut regonfler une chambre à air percée sans au préalable boucher les trous. Si les divers pays de l’UE enregistrent un excédent de 100 résultant de la nouvelle politique française, les banques centrales doivent redéployer les 100 à la Banque de France. Ce dispositif aurait pu – difficilement - être imaginé par le gouvernement Mauroy et l’Allemagne invitée – difficilement - à l’époque, à ne pas profiter de l’aventure française[6]. Ce dispositif est pourtant ancien et fonctionnait déjà au temps de l’Union Européenne des Paiements (1950/1958).  Les monnaies étant à l’époque inconvertibles et la monnaie commune étant rare (le dollar) l’équilibre devenait une véritable obligation régulièrement vérifiée par les 18 pays qui participaient au dispositif[7].

14.  Dans le présente infrastructure monétaire et financière? les projets politiques de redressement du pays se ramènent à du bavardage inutile. C’est évidemment le cas de celui consistant à supprimer les aides aux entreprises contre une baisse de la pression fiscale (plan Edouard Philippe). Simple échange de rentes entre celle reçue par les entreprises et celle reçue par l’Etat sous forme d’impôt et de dette, il n’existe aucun gain de compétitivité : les bilans globaux des entreprises restent ce qu’ils sont…et l’économie française reste non compétitive... En reprenant l’image de la chambre à air, non seulement on ne bouche pas les trous, mais on a aussi oublié la pompe… Dans le cas de la nouvelle architecture monétaire et financière proposée, il y a extinction progressive de la rente financière (fin du marché de la dette publique par restauration de l’autorité monétaire) et mobilisation de la contrepartie du déficit qu’il faut désormais compenser. Règle d’équilibre extérieur oblige.  L’Etat dispose désormais de ressources permettant d’alléger la pression fiscale et de restaurer à terme la compétitivité du pays. Reprenant encore l’image de la chambre à air, ici on bouche les trous et on dispose d’une pompe active.  La modification des règles du jeu financier est le point de départ obligé à toute refondation du pays.

…dont les candidats à l’élection présidentielle sont totalement dépourvus…

15. Bien évidemment, il sera extrêmement difficile de trouver un candidat à l’élection présidentielle conscient des enjeux… et du dispositif sans doute complexe qui permettrait encore de maintenir l’euro système, voire de le reconstruire sérieusement. Il serait certes infiniment plus facile et sans doute plus rationnel de le dénoncer, mais le contexte de grande inculture  y compris chez les économistes,         -inculture que la finance   entretient -   et plus encore le contexte géopolitique dangereux que nous traversons, bloque toute réflexion sur un authentique retour à la monnaie nationale. Malgré une disparition de toute croissance et un déficit public qui deviendra - pour quasiment tous les pays de l’UE - ahurissant en 2026 (un endettement nouveau de plus de 1500 milliards d’euros[8]) aucun candidat n’aura la hauteur et le courage d’aborder- malgré la « petite lumière » de l’euro numérique -  la question de notre infrastructure monétaire et financière. La France et les français - aveuglés par les journalistes, les économistes et le personnel politico administratif - continuerons donc à bavarder dans un grand vide cognitif.

Jean Claude Werrebrouck- 10 Novembre 2025.


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/11/la-france-s-effondre-complements-a-la-note-du-20-octobre.html et surtout:  https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/une-france-effondree.html

[2] Le multiplicateur a pour formulation : 1/ (c+b) où "c" est le coefficient de réserves obligatoires et "b" le taux de conversion en billets. Si "b" devient très important (les comptes bancaires ne se convertissent plus en billets mais en monnaie numérique), et si "c" devient largement inutile, le multiplicateur se rapproche de l’unité et donc les banques perdent très largement le profit sur la création monétaire.

[3] Les charges d’intérêts passeront le cap des 100 milliards d’euros à l’horizon 2029 soit environ 3% du PIB, un pic jamais atteint depuis la naissance de l’euro.

 

[4] De ce point de vue, il est intéressant d’interroger l’histoire. La France n’a pas gagné la première guerre mondiale avec des moyens financiers dont elle était dépourvue. Elle a gagné la guerre en mettant fin à la loi d’airain de la monnaie et en construisant des usines de guerre en mettant au travail la quasi-totalité de la population.

[5] Il n’est d’ailleurs pas sûr que le terme de croissance soit le meilleur. A partir du moment où l’étau de la finance est maitrisé, on peut quitter le territoire de l’accumulation et aborder la « logique du moins », et donc explorer les territoires nouveaux de la décroissance. Le problème fondamental de la finance est qu’elle introduit une logique qui débouche sur un pouvoir cognitif : contrôle des représentations du monde et donc contrôle des décisions.

[6] Il est difficile car il faut aussi faire comprendre aux partenaires que l’effet d’aubaine dont ils bénéficient se transforme en grande difficulté pour la France. Nous avons là une grande question peu étudiée : comment envisager une monnaie unique sans toucher aux souverainetés ? D’où l’idée d’articulation entre monnaie commune et monnaie unique.

[7] Nous retrouvons la difficulté abordée dans la note 6. L’UEP était d’une certaine façon plus facile à gérer  puisqu’il n’y avait pas  d’articulation entre monnaie commune et monnaie unique : la monnaie commune était le dollar et les autres monnaies restaient nationales.

[8] 370 milliards d’euros pour la France, 364 pour l’Italie, mais aussi 363 pour l’Allemagne.

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20 octobre 2025 1 20 /10 /octobre /2025 06:13

Comprendre ce qui se passe aujourd’hui suppose de privilégier la mise en place de quelques repères que l’on tente de préciser dans la présente note.

Une exceptionnelle demande d’Etat

1. La France ne souhaite pas quitter l’architecture construite en 1945 : Etat- providence puissant associé à un Etat régalien fort. Il en résulte une forte demande d’Etat permanente, forte demande qui constitue l’essentiel de ce qu’on appelle l’exception française. Grande exception qu'on lit également dans la position des français au regard de la mondialisation : 27% des français approuvent la mondialisation, contre plus de 40% pour la plupart des nationaux des autres grands pays. Il existe ainsi une très forte culture française qu'il ne faut jamais oublier lorsque l'on se livre à des comparaisons.

2. Les entreprises politiques restent ce qu’elles sont, à savoir ce que nous écrivions il y a fort longtemps : « des organisations en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général", et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production de son cadre institutionnel et juridique général »[1]

3. Il est de l’intérêt des entreprises politiques de répondre à la forte demande d’Etat en proposant des produits politiques adaptés au marché politique. Conjonction d'une offre et d'une exigence qui produit en France la position exceptionnelle de ce qu’on appelle le politique.

Gros Etat, grosse bureaucratie... mais effacement d’un sentiment d’appartenance.

4. Cette forte demande pour laquelle il est intéressant de répondre doit logiquement entrainer un grossissement de l’Etat français plus important que dans les nations ayant effectué d’autres choix en raison des caractéristiques culturelles ou anthropologiques de leurs habitants

5. Les produits politiques demandés ayant souvent la forme de règles à mettre en œuvre, débouchent naturellement sur des bureaucraties peuplées de fonctionnaires. Logiquement, l’Etat français exige dans son fonctionnement des fonctionnaires plus nombreux, agents dont le volume s’accroit régulièrement avec l’approfondissement des marchés politiques.

6. L’évolution sociétale, notamment la déconstruction des grands ensembles, historiquement faits de classes sociales plus ou moins homogènes, provoque une individualisation croissante des demandes d’Etat. Les entreprises politiques sont intéressées à offrir  des réponses de plus en plus nombreuses et de plus en plus variées. Naguère, les réponses en termes d’offre de produits politiques s’effectuaient au nom de l’idéologie d’un intérêt général. De plus en plus, elles se font au nom de la liberté individuelle, de l’égalité, et de la démocratie en dehors de toute référence à l’ancienne nation. Plus grave encore, l’individu devenu isolé revendique de nouvelles protections. L’Etat-providence de grande taille n’est plus un bien commun mais une simple exigence.

7. Les produits politiques mettent en évidence leur intérêt spécifique pour telle ou telle catégorie d’individus et masquent naturellement leur coût lequel est complètement socialisé et donc caché au regard de son consommateur. Il en résulte un dysfonctionnement du marché débouchant sur une production d’Etat supplémentaire. Nous sommes très loin des marchés économiques avec une demande limitée par ce que les économistes appellent l’équilibre du consommateur[2].

8. La forte demande d'Etat exigée par des choix collectifs anciens se double des exigences d'un marché économique devenu hégémonique. Parce que tout doit devenir marchandise les entreprises politiques se doivent aussi d'accompagner les marchés économiques par des outils de régulation... producteurs de nouvelles bureaucraties s'incarnant dans des Autorités Administratives Indépendantes. D'où le caractère schizophrénique des entreprises politiques et la perte de repères devenus incapables de produire une cohérence programmatique. Attachement croissant  à l’encastrement de l’économie dans l’Etat-providence  d’un côté, et exigence croissante au désencastrement de cette même économie, y compris par construction artificielle de nouveaux marchés – pensons à l’électricité, voire le "28ième régime" en préparation à Bruxelles– de l’autre. Etat perdu et écartelé grossissant par les 2 bouts.

9. Le cadre général de Etat est aussi une logique d’auto accroissement en raison de l’effet anesthésiant de la monnaie unique : l’offre de produits politiques peut se développer sans les risques d’une inflation importée obligeant à un réajustement monétaire. Il est ainsi possible de répéter inlassablement : « l’euro nous protège » alors même qu’il est une drogue (point 12).

Perte des repères et démonétisation des entreprises politiques

10. La déconstruction sociétale en vigueur ne permet plus de distinguer clairement entre produits répondant à un intérêt général massivement conscient et probablement évaluable, et produits simplement adaptés à des individus isolés, individus ignorants leur appartenance à un ensemble humain plus vaste et solidaire. D’où les possibles déraillements dans les communications des entreprises politiques. Tel est le cas du produit « réforme des retraites » qui peut connaitre un changement de qualification selon les intérêts restés privés des entrepreneurs politiques. Produit indispensable dans un contexte et complètement secondaire dans un autre contexte de marché. Les contraintes de reconduction au pouvoir peuvent ainsi provoquer de grands écarts de communication par les mêmes entrepreneurs politiques. D’où une crise majeure dans la réputation et la respectabilité des entreprises politiques françaises.

11. La déconstruction sociétale avec émergence d’un « Etat écartelé » (point 8) affaisse la démocratie comme prise en charge des affaires communes (Etat- Providence en particulier) au profit d’une démocratie ravalée au simple rôle d’outil rationnel de sélection d’opportunités. D’où le risque de voir la démocratie déclassée par des outils plus rationnels tels que l’IA. Risque bien évidemment inacceptable et bien plus douloureux dans la culture française que dans nombre d’autres sociétés.

Mécanique de l’effondrement.

12. Dans le cas de la France, l’architecture retenue en 1945 ne pouvait tenir que par une souveraineté monétaire faisant payer la forte croissance d’une demande d’Etat par un recours massif à des dévaluations monétaires de très grande ampleur. Parce que la demande d’Etat providence entrainait une chute de compétitivité économique, il fallait massivement dévaluer selon un processus quasiment continu : 10 dévaluations massives entre 1945 et l’avènement de l’euro correspondant à une perte de 90 % de valeur. Stratégie à comparer avec une Allemagne n’ayant dans le même temps jamais dévalué et ayant procédé à des réévaluations.

13. Les dévaluations ont toujours permis l’assurance de la compétitivité et donc des débouchés permettant un équilibre extérieur de long terme dans un contexte de croissance très forte. Donc aussi, des équilibres qui vont nourrir le fonctionnement spécifique du marché politique français. De quoi ne pas trop emprunter le chemin de  « l’Etat écartelé ». L’exceptionnelle demande d’Etat fonctionne convenablement dans un écosystème cohérent.

14. Avec la disparition de la souveraineté monétaire, l’outil indispensable aux exigences d’une forte demande d’Etat disparait. L’exception française tente de surnager mais court vers une noyade marquée par des inflexions de plus en plus lourdes : réformes dites structurelles toujours vigoureusement combattues par la population ; réduction de la qualité du modèle social (crise de l’hôpital, réduction du périmètre des services publics, dégradation des infrastructures, etc.) ; fuite en avant massive vers la dette. 3 inflexions très visibles : France bloquée, France spectatrice de la dégradation de son Etat-Providence et de sa puissance, France menacée par sa dette et la finance. Au total des entreprises politiques déboussolées inconscientes de leur addiction à l’euro.

15. L’incapacité des marchés politiques à imposer une vigoureuse dévaluation interne développe une sous-compétitivité marquée par la fin des équilibres extérieurs. La balance commerciale devient gravement déficitaire[3], et vient marquer un fort recul de la croissance qui ne pourra que nourrir les déficits publics que l’on veut toujours combattre.

16. La sous compétitivité développe la fin de l’industrie ( il vaut mieux importer) et la déqualification d’un outil de production tourné de plus en plus vers des activités de services[4].  Une déqualification qui entraine celle d'une population droguée à l'Etat-providence et souvent cantonnée dans nombre d'activités improductives. La production s’efface au profit des illusions de l’échange. La France devient un lieu où l’on dispose d’un revenu qui n’est pas produit.

17. La dépense d’un revenu qui n’est pas produit revient à une sorte de crédit continu à la consommation et un endettement continuellement croissant.  La dette, continuellement « roulée » n’est jamais remboursée et seuls les intérêts sont et seront versés par les générations futures aux rentiers du système financier. D’où un double système de rentes : celles des ayants droits de l’Etat-providence et celles des agents financiers, les unes n’étant que la contrepartie des autres. D’où une impression de relative bonne vie dans un monde en déshérence. 

18. L’addiction à l’euro risque de se renforcer au vu d’un contexte géopolitique devenu extrêmement préoccupant. Par ailleurs, les voies de reconfiguration de la monnaie unique ne sont pas étudiées. La fuite en avant vers la dette, fuite sans doute masquée par une BCE accommodante, reste à moyen terme le scénario dominant.

Au total, la volonté de maintenir un modèle (Etat- providence exceptionnel + Etat régalien puissant) - dans un contexte d’absence complète de souveraineté monétaire - débouche sur un effondrement progressif et continu que les marchés politiques ne peuvent réduire dans leur course. D’où leur inéluctable dévalorisation et le début d’une authentique crise de régime. Non pas une question institutionnelle à revoir mais bien davantage la question de la possibilité d’une société où il est possible de survivre au désaccord.

Jean Claude Werrebrouck – 19 Octobre 2025.

 


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/article-spécificité-des-crises-de-l-entreprenariat-politique-112876460.html

[2] Sur les marchés économiques le consommateur arbitre entre utilité marginale et coût marginal. Ce n’est pas le cas sur les marchés politiques où la demande tend souvent vers l’infini.

[3] Excédent de 39 milliards d’euros en 1997, mais déficit de 51 milliards en 2010, puis 82,5 en 2020, puis 162,5 en 2022 et 91 milliards en 2924.

[4] La part industrielle du PIB -supérieure à 30% en 1960 - s’effondre progressivement : 15% en 2000, 11% en 2020 et 10,5% aujourdhui. A comparer avec une Allemagne qui reste industrielle : 25% en 2000 et encore 21% en 2020 et 19,7% en 2024.

 

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14 octobre 2025 2 14 /10 /octobre /2025 05:13

Une exceptionnelle demande d’Etat

1. La France ne souhaite pas quitter l’architecture construite en 1945 : Etat- providence puissant associé à un Etat régalien fort. Il en résulte une forte demande d’Etat permanente, forte demande  qui constitue l’essentiel de ce qu’on appelle l’exception française. Grande exception qu'on lit également dans la position des français au regard de la mondialisation: 27% des français approuvent la mondialisation, contre plus de 40% pour la plupart des nationaux des autres grand pays. Il existe ainsi une très forte culture française qu'il ne faut jamais oublier lorsque l'on se livre à des comparaisons.

2. Les entreprises politiques restent ce qu’elles sont, à savoir ce que nous écrivions il y a fort longtemps:   « des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général", et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la  production de son  cadre institutionnel et juridique général »[1]

3. Il est de l’intérêt des  entreprises politiques de répondre à la forte demande d’Etat en proposant des produits politiques adaptés au marché politique. Conjonction d'une offre et d'une exigence qui produit en France la position exceptionnelle du politique.

Gros Etat, grosse bureaucratie... mais  effacement d’un sentiment d’appartenance.

4. Cette forte demande pour laquelle il est intéressant de répondre doit logiquement entrainer un grossissement de l’Etat français plus important que dans les nations ayant effectué d’autres choix en raison des caractéristiques culturelles ou anthropologiques de leurs habitants

5. Les produits politiques demandés ayant souvent la forme de règles à mettre en œuvre, débouchent naturellement sur des bureaucraties peuplées de fonctionnaires. Logiquement, l’Etat français exige dans son fonctionnement des fonctionnaires plus nombreux, et dont le volume s’accroit régulièrement avec l’approfondissement des marchés.

6. L’évolution sociétale, notamment la déconstruction des grands ensembles, historiquement faits de classes sociales plus ou moins homogènes, provoque une individualisation croissante des demandes d’Etat. Les entreprises politiques sont intéressées à l’offre de réponses de plus en plus nombreuses et de plus  plus variées. Naguère, les réponses en termes d’offre de produits politiques s’effectuaient au nom de l’idéologie d’un intérêt général. De plus en plus, elles se font au nom de la liberté individuelle et de la démocratie en dehors de toute référence à l’ancienne nation.

7. Les produits politiques mettent en évidence leur intérêt spécifique pour telle ou telle catégorie d’individus et masquent naturellement leur coût qui est complètement socialisé et donc caché au regard de son consommateur. Il en résulte un dysfonctionnement du marché débouchant sur une production d’Etat supplémentaire. Nous sommes très loin des marchés économiques avec une demande limité par ce que les économistes appellent l’équilibre du consommateur[2].

8 La forte demande d'Etat exigée par des choix collectifs anciens se double des exigences d'un marché économique devenu hégémonique. Parce que tout doit devenir marchandise les entreprises politiques se doivent aussi d'accompagner les marchés par des outils de régulation...producteurs de nouvelles bureaucraties s'incarnat dans des Autorités administratives indépendantes. D'où le caractère schizophrénique des entreprises politiques et la perte de repères devenus incapables de produire une cohérence programmatique. Etat écartelé et de  plus en plus gros, mais pour quoi? 

Perte des repères et démonétisation des entreprises politiques

9. La déconstruction sociétale en vigueur ne permet plus de distinguer clairement entre produits répondant à un intérêt général massivement conscient et probablement évaluable, et produits simplement adaptés à des individus isolés, individus ignorants  leur appartenance à un ensemble humain plus vaste et interdépendant. D’où les possibles déraillements dans les communications des entreprises politiques. Tel est le cas du produit « réforme des retraites » qui peut connaitre un changement de qualification selon les intérêts restés privés des entrepreneurs politiques. Produit indispensable dans un contexte et complètement secondaire dans un autre contexte de marché. Les contraintes de reconduction au pouvoir peuvent ainsi provoquer de grands écarts de communication par les mêmes entrepreneurs politiques. D’où une crise majeure dans la réputation et la respectabilité des entreprises politiques françaises.

Mécanique de l’effondrement.

10. Dans le cas de la France, l’architecture retenue  en 1945 ne pouvait tenir que par une souveraineté monétaire faisant payer la forte croissance d’une demande d’Etat par un recours massif à des dévaluations monétaires de très grande ampleur. Parce que la demande d’Etat providence entrainait une chute de compétitivité économique, il fallait massivement dévaluer selon un processus quasiment continu : 10 dévaluations massives entre 1945 et l’avènement de l’euro correspondant à une perte de 90 % de valeur. Stratégie à comparer avec une Allemagne n’ayant dans le même temps jamais dévalué et ayant procédé à des réévaluations.

11. Les dévaluations ont toujours permis l’assurance de la compétitivité et donc des débouchés permettant un équilibre extérieur de long terme dans un conteste de croissance très forte. Donc aussi des équilibres qui vont nourrir le fonctionnement spécifique du marché politique français.

12. Avec la disparition de la souveraineté monétaire , l’outil indispensable aux exigences d’une forte demande d’Etat disparait. L’exception française tente de surnager mais court vers une noyade marquée par des inflexions de plus en plus lourdes : réformes dites structurelles toujours vigoureusement combattues par la population ; réduction de la qualité du modèle social (crise de l’hôpital, réduction du périmètre des services publics, etc.) ; fuite en avant massive vers la dette. 3 inflexions très visibles: France bloquée, France spectatrice de la dégradation de son Etat-Providence et de sa puissance, France menacée par sa dette et la finance.

13. L’incapacité des marchés politiques à imposer une vigoureuse dévaluation interne développe une sous compétitivité marquée par la fin des équilibres extérieurs. La balance commerciale devient gravement déficitaire[3], et vient marquer un fort recul de la croissance qui ne pourra que nourrir les déficits publics que l’on veut toujours combattre.

14. La sous compétitivité développe la fin de l’industrie ( il vaut mieux importer) et la déqualification d’un outil de production tourné de plus en plus vers des activités de services[4].  Une déqualification qui entraine celle d'une population droguée à l'Etat-providence et souvent cantonnée  dans nombre d'activités improductives. 

Au total,  la volonté de maintenir un modèle (Etat- providence exceptionnel + Etat régalien puissant) débouche sur un effondrement que les marchés politiques ne peuvent réduire dans leur course. D’où leur inéluctable dévalorisation et le début d’une authentique crise de régime. 

Jean Claude Werrebrouck – 14 Octobre 2025.

 

[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/article-spécificité-des-crises-de-l-entreprenariat-politique-112876460.html

[2] Sur les marchés économiques le consommateur arbitre entre utilité marginale et coût marginal. Ce n’est pas le cas sur les marchés politiques où la demande tend souvent vers l’infini.

[3] Excédent de 39 milliards d’euros en 1997, mais déficit de 51 milliards en 2010, puis 82,5 en 2020, puis 162,5 en 2022 et 91 milliards en 2924.

[4] La part industrielle du PIB -supérieure à 30% en 1960 - s’effondre progressivement : 15% en 2000, 11% en 2020 et 10,5% aujourdhui. A comparer avec une Allemagne qui reste industrielle : 25% en 2000 et encore 21% en 2020 et 19,7% en 2024.

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8 octobre 2025 3 08 /10 /octobre /2025 07:30

Nous nous sommes longuement penchés sur l’analyse de la situation française[1]. Les choix politiques qui seront matérialisés selon un mode panique   au cours des prochains jours vont bien sûr tenir très éloignés une dévaluation externe devenue impossible dans le cas de l’euro zone. Ils seront aussi,  comme d’habitude, un renoncement à une dévaluation interne politiquement impossible : les entreprises victimes d’un taux de marge continuellement décroissant refuseront une hausse des charges et entendront maintenir la drogue des subventions, tandis que les ménages refuseront une baisse directe ou indirecte de leurs revenus. Le prix de ce renoncement collectif sera comme d’habitude un élargissement d'une dette probablement encore supportable par la finance, élargissement couplé à un rétrécissement des projets et investissements d’avenir. La stabilité politique , terme que l’on entend au quotidien, sera donc payée par un élargissement d’une  dette que l’on veut réduire et la prolongation du processus d’effacement du pays.

Les marchés politiques vont donc accoucher dans les tous prochains jours  d’une nouvelle non solution et d’un approfondissement du déclin français. Un accouchement au terme duquel, dans la panique, les véritables problèmes du pays ne pourront être débattus et resteront infiniment éloignés de toute analyse sérieuse de la réalité.

Nous tentons, une nouvelle fois, dans le bref texte suivant de revenir sur l’intelligence de la présente situation. De quoi prendre un peu de hauteur par rapport à l’indigence des débats qui inondent le quotidien des français et achève de les éloigner du monde politique.

 

Taux de change et enracinement culturel.

S’agissant  de la France tout repose sur une dynamique productive depuis longtemps en voie d’épuisement. La France ne peut plus -comme elle le faisait jadis-  rétablir sa compétitivité par la baisse de son taux de change. Il n’est plus question de rétablir des débouchés devenus insuffisants par une hausse de prix à l’importation accompagnée d’une baisse de prix à l’exportation. Désormais, avec l’euro, il faut une dévaluation interne politiquement très difficile pour rétablir une compétitivité menacée. Dans le contrat social qui nait après la seconde guerre mondiale, il y a adhésion forte autour de la construction d’un Etat-Providence puissant associé à la reconstruction d’un régalien solide. En période de difficultés, un tel contrat ne peut valider des politiques de dévaluation interne et c’est donc la dévaluation externe qui sera régulièrement choisie et ce, quel que soit le régime politique (quatrième ou cinquième République). Le passage à l’euro sera ainsi une lourde modification des règles du jeu social traditionnel français. Il est culturellement très difficile de revenir sur l’accord historique des années d’après-guerre,  et pourtant il est devenu impossible d’en assurer la survie. D’où le grand désordre politique que nous connaissons et qui ne fait que commencer.

Une rupture.

La France constate depuis plusieurs dizaines d’années  que le marché ne fonctionne plus selon une logique d’auto accroissement musclée par une politique monétaire volontariste. Les trente glorieuses connaissaient des soldes budgétaires variables avec la conjoncture mais jamais nous n’avons connu un enfermement dans la dette. Ce processus va progressivement s’évaporer avec les politiques de désinflation compétitive dès l’époque Mitterrand, puis celles de la construction de l’euro. Progressivement, la France va entrer dans un processus dans lequel un PIB de plus en plus artificiel sera alimenté par une explosion financière. Une réalité hélas largement invisible avec les outils classiques de la Comptabilité Nationale incapable de distinguer le réel et l’artificiel. Explication :

Dans une France souveraine La dette n’était pas un outil nécessaire.

Entre 1970 et 1974 le PIB nominal passe de 126,1 milliards d’euros à 210,1 avec un excédent public cumulé proche de 10,1 milliards. Cette constatation banale est pourtant la fin d’une période qui va totalement disparaitre. Il n’y a pas besoin, au cours de cette période d’un déficit public pour voir la production augmenter. On constate même une situation inverse : normalement l’excédent est une soustraction sur toutes les liquidités (L’Etat dépense moins qu’il ne gagne) et donc il y  a effet récessif appuyé par le jeu d’un multiplicateur classique.

La dette devient béquille.

Dix ans plus tard, entre 1980 et 1985, la France passe d’un PIB nominal de 453,2 milliards d’euros à 760, 5. Le déficit cumulé de la période se monte lui à 297,5 milliards. Ce déficit est venu nourrir des comptes, eux-mêmes devenant appuis de dépenses diverses dont la production. C’est dire qu’à compter de cette période la dette devient une nécessité pour faire grossir un PIB qui cesse de s’enfler par le seul jeu des marchés. Sans les 297,5 milliards de déficit la croissance aurait,- à cette époque, déjà disparue. Plus précisément le supplément de richesse (760,5 – 453,2 = 307.3) obtenu au cours de la période n’existe que par la distribution de revenus non produits pour un montant quasi équivalent ( 307,3 contre 297,5). La croissance ne s’explique plus que par la dette. Réalité jamais évoquée qu’il serait bon de méditer aujourd’hui. Quels économistes/ politiques prennent conscience de cette réalité beaucoup plus vraie en France que partout ailleurs?

La drogue vient soutenir la béquille.

Les choses ne feront que s’aggraver : entre 2000 et 2005, il faudra 436 milliards de déficit cumulé pour enregistrer 339 milliards de PIB supplémentaire. C’est dire que la croissance malgré les statistiques de l’INSEE devient réellement négative. Sans déficit le PIB recule dans d’importantes proportions. Les choses ne feront que s’aggraver avec régularité et aujourd’hui entre 2020 et 2024, il faut un déficit cumulé de 829 milliards pour 608,9 de richesse supplémentaire. La France vit donc depuis 50 ans dans l’illusion d’une richesse créée et qui ne correspond qu’à de la dette. Illusion validée par des statistiques officielles qui parlent encore de croissance.

Il faut donc bien comprendre qu’aujourd’hui, réduire le déficit comme tous les politiques le proposent,  c’est ajouter à la destruction de richesse.

D’une certaine façon le déficit est une drogue qui masque la réalité de la non production : la France n’est pas compétitive et il faut un artifice, le déficit, pour combler un manque de marché : on permet à des agents de consommer ce qu’ils n’ont pas produit et on fait semblant de rendre des entreprises vivantes avec les béquilles des subventions. De ce point de vue, La France est devenue plus mal placée que les « pays du club med » (notamment Grèce, Italie, Espagne) qui ont malgré l’euro réussi à trouver des débouchés par le biais d’un surtourisme. D’où des finances en voie d’amélioration malgré la main de fer d’un euro inadapté. La France n’est pas dans ce cas et son déficit ne fait que nourrir des activités improductives. En effet le déficit ne peut nourrir des activités compétitives en raison d’un taux de change qui inscrit le déficit  dans des activités débouchant sur une simple consommation locale et rarement mondiale. Le plus souvent, il s’agira d’activités de services qui vont se multiplier avec l’élargissement du déficit. Oui, le déficit contribue dans un contexte de taux de change non manipulable à la désindustrialisation massive du pays.  Et souvent des entreprises peu utiles répondant aux caprices de revenus distribués et jamais produits. 

Les marchands de drogue exigent une rémunération

Mais la drogue développe , côté finance, un véritable mirage : ce qui gonfle les chiffres d’une production disparue fait aussi gonfler les bilans financiers et tout le déficit vient se lover sur des millions de comptes bancaires. Les titres de la dette publique doivent être multipliés d’un même montant. Et parce que le déficit ne peut qu’augmenter, la dette porteuse d’intérêt ne peut qu’étrangler un peu plus la réalité. Le déficit est une drogue mais l’intérêt en devient un prix dérivé. (60 milliards d’euros en 2025 et probablement plus de 100 milliards en 2030 si l’on prend en considération la hausse des taux et la masse croissante de dette à rémunérer). Le premier effet de la drogue est de masquer l’insuffisance de la richesse produite,  le second est d’effectuer un prélèvement sur une richesse qui n’est pas produite. Dans une logique capitaliste classique le capital mobilisé est rémunéré à partir d’une production supplémentaire autorisée par l’investissement. Tel n’est pas le cas avec la dette publique devenue masque d’une croissance disparue. Il y a donc prélèvement sur une économie malade que l’on soigne en aggravant la maladie. En toute logique la masse des intérêts versés croit avec un stock de dettes qui ne peut être que croissant dans sa fonction d’artificialisation du réel.  Un processus qui tend à devenir asymptotique sans toutefois menacer son fonctionnement. En effet malgré les flots de paroles académiques les plus avisées- telles celles d’un Carmen Reinhart ou d’un Kenneth Rogoff- concernant les limites à la soutenabilité de la dette, on constate que cette dernière ne fait que gonfler partout dans le monde et ce sans aucune difficulté de financement. L’Etat est toujours capable d’assurer le roulement de sa dette car il trouve des institutions financières avides d’intrants.

C’est en effet que la dette publique devient matière première de plus en plus recherchée pour les jeux financiers. Et une matière première qui bénéficie des innovations technologiques - électronisation des marchés et gains à l’échange associés- pour augmenter la vitesse de circulation des capitaux. Les marges plus réduites sont compensées par des quantités toujours croissantes. D’où l’explosion des marchés de couvertures et plus encore celui du marché des changes qui atteint quotidiennement aujourd’hui 9800 milliards de dollars. (Augmentation de 700% en 28 ans selon la BRI). D’où aussi un accroissement global des inégalités avec des produits financiers concentrés sur une minorité (10% de ménages les plus aisés détiennent 65% de l’assurance-vie, et des acteurs de la finance dont les rémunérations sont déconnectées des variables économiques réelles).  La finance dont le fonctionnement produit son  auto accroissement illimité trouve ainsi son alimentation dans l’élargissement de la dette publique. Il est ainsi peu probable que la crise financière, toujours redoutée, soit à l’ordre du jour.

Au moins à moyen terme, l’avenir est ainsi fait d’un amoindrissement continu de la capacité productive de la France, amoindrissement accompagné d’une croissance illimitée de la financiarisation. Les soins qu’il conviendrait d’administrer au pays sont très éloignés des réflexions et débats rencontrés sur les marchés politiques. La fenêtre d’Overton est particulièrement étroite.

Jean Claude Werrebrouck – 8 octobre 2025.

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19 août 2025 2 19 /08 /août /2025 09:42

L'Inde paye le pétrole russe en roupies et le revend - après raffinage- en dollars. Les USA protestent en concluant qu'il s'agit d'une barrière au régime de sanctions et tentent d'imposer à l'Inde des droits de douanes dissuasifs. 

Si l'on comprend aisément le caractère avantageux de l'échange, du point de vue de l'Inde, il est plus difficile de repérer un intérêt russe, paramètre  que nous   examinerons  en quelques points. Insistons sur le fait que c'est bien l'échange avec l'Inde qui fait problème car les exportations pétrolières de la Russie vers la Chine échappent à la plupart des difficultés. Le poids de la Chine permet d'échapper à la réglementation bancaire et surtout de payer dans une monnaie complètement convertible en marchandises dans ce qui est devenu l'usine du monde. 

Des gains à l'échange déséquilibrés en défaveur de la Russie

1 -  Certes il existe des possibilités de mobilisation de la monnaie indienne pour acheter des biens fabriqués dans le pays. Toutefois l'éventail des possibilités reste limité (médicaments ou quelques produits alimentaires). A priori la Russie, ou en particulier sa banque centrale, s'encombre d'actifs monétaires qui deviennent des créances douteuses et donc font peser un risque. Les banques russes doivent donc se sécuriser auprès de la banque centrale qui elle - en sa qualité de banque centrale-  ne risque pas de défaut en détériorant la qualité de l'actif de son bilan.

2 - Toutefois, il est aussi évident que ces exportations font partie d'une richesse créée à coût très faible puisque dans l'économie pétrolière les coûts marginaux sont en général très limités. Les roubles issus de la conversion des roupies permettent de financer les infrastructures pétrolières et leurs salariés, voire contribue aux ressources du Trésor par voie fiscale. Si donc,  l'exportation n'existait pas il y aurait un manque à gagner qui viendrait alourdir l'écosystème russe. Un autre inconvénient est bien sûr une pression inflationniste puisque la monnaie créée n'a pas pour support une production nationalement disponible. D'où cette anomalie :  la Russie crée des revenus sans production pétrolière disponible,  tandis que l'Inde dispose de dollars pétroliers sans gisements disponibles sur son territoire.

Des gains à l'échange qui peuvent encore diminuer pour la Russie

3 - Les gains à l'échange - sans doute déséquilibrés au détriment de la Russie - peuvent aussi voir leur périmètre global modifié par le marché pétrolier mondial. Nous entrons dans une phase durablement excédentaire de l'offre mondiale de brut, circonstance associée à d'importants gains de productivité au niveau des gisements américains et des besoins en devises des pays du golfe. On pense ainsi que la production américaine déjà considérable - de loin la plus importante du monde- avec plus de 13 milliards de barils/jour, pourrait ne pas souffrir d'un prix situé entre 45 et 50 dollars le baril. Une offre qui, de façon indirecte, pourrait aboutir à des dérivés géothermiques en raison de la parenté technologique dans les outils d'exploitation entre les 2 formes d'énergie. C'est dire que les raffineurs indiens qui bénéficient déjà de prix bradés sur les achats en provenance de Russie (environ 5 dollars par baril) pourraient encore accroître la pression sur le prix du pétrole Russe. Logiquement, la répartition des gains à l'échange Russie/Inde déjà très favorable à ce dernier pays devrait encore se déformer à son profit. Pour autant, on sait que la Russie ne peut accepter une diminution de ses ressources.

Construire une duopole américano-russe ? 

4 - Face à cette situation, on peut imaginer le sens d'une coopération nouvelle entre USA et Russie. Dans la mesure où les deux pays disposent des potentialités productives - de loin les plus importantes du monde en matière de pétrole et de gaz - il pourrait être mutuellement avantageux de construire un duopole conduisant à la production de plus du quart de la production mondiale de pétrole et de plus du quart de la production mondiale de Gaz. Sachant que la substitution entre les deux énergies fossiles est industriellement aisée, le deal pourrait consister en une participation majoritaire des infrastructures présentes et futures russes, offerte à des capitaux américains. Un premier investissement pourrait concerner la réparation des Northstream sous contrôle de capitaux américains. D'autres, sans doute beaucoup plus importants, pourraient concerner le continent arctique gorgé d'hydrocarbures, et continent appelé  à se substituer au Moyen-Orient. De quoi disposer d'un potentiel d'électrification rapide au profit des surconsommations des infrastructures massivement investies dans l'intelligence artificielle. De quoi partager une rente nouvelle entre Russie et USA, mais surtout de  disposer d'une avance considérable sur une Europe et une Chine dépourvues de capacités importantes dans l'électrification. Avec un bénéfice supplémentaire, celui de construire une séparation entre ces 2 autocraties que sont la Russie et la Chine et répondre ainsi à une grande peur américaine. Par contre, il est clair que l'Europe pourrait retrouver ses divisions avec une Allemagne prête à renouer avec le gaz russe et s'éloigner de la problématique de la guerre en Ukraine. 

Ce scénario jamais évoqué doit probablement se trouver dans les têtes de certains décideurs et bien évidemment serait un grand saut dans l'inconnue pour le prédateur russe. Ne risquerait il pas, avec son ambition de retour de l'empire, de devenir simple vassal ? 

Jean Claude Werrebrouck - 19 Août 2025.

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16 juillet 2025 3 16 /07 /juillet /2025 03:39

Le plan Bayrou n'aborde pas la question de l'énergie pourtant fondamentale dans la question des prix et de la compétitivité. En particulier, il n'évoque en aucune façon la question du renouvelable abordée dans notre précédent papier. Nous voudrions aller plus loin en posant la question du modèle fondamental de marché, inaugurée par la loi NOME en 2010, modèle en opposition avec celui en vigueur à l'époque de Marcel Boiteux. 

Quand on dit qu'aujourd'hui une organisation dispose du choix entre le "make" et le "buy" ( le "faire" soi-même sous une autorité et une hiérarchie, ou le "faire- faire" par le biais de contrats discutés sur un marché) on retrouve la grande question des modalités de fonctionnement d' EDF. A l'époque de Marcel Boiteux, EDF était dans le make intégral et l'entreprise fixait administrativement le prix d'une électricité qu'elle produisait centralement. Aujourd'hui, nous avons une situation inverse et EDF est dans une logique de marché concurrentiel. L'électricité n'est plus un produit administrativement défini mais une marchandise classique.

Un grand économiste - Ronald Coase - posait la question , il y a près d'un siècle, de la nature des  modèles de fonctionnement : centralité ou marché ? Il en déduisait qu'à chaque étape de son développement une organisation  devait se poser la question du recours soit à la centralité soit au marché. Et la réponse devait provenir d'une comparaison de coût :  quel coût pour la centralité et quel coût pour le recours au marché. Concrètement, l'entreprise France qui veille à son approvisionnement électrique doit-elle choisir un modèle complètement centralisé (EDF de l'époque de Marcel Boiteux) ou un modèle de marché (celui introduit par la loi NOME de 2010). Ne trouvant rien dans la littérature académique (hormis quelques travaux concernant les obligations d'achat et le marché de capacité) nous avons mobilisé l'intelligence artificielle, mobilisation dont on trouvera ci-dessous le développement.

Question posée à l'IA COPILOT :

"A l'époque de Marcel Boiteux? EDF était un ensemble vertical complètement intégré depuis la production de l'électricité jusqu'à la distribution. Aujourd'hui, nous avons un ensemble éclaté avec des entreprises travaillant sur un marché. L'intégration présentait probablement un coût administratif et de gestion à évaluer. Aujourd'hui, le fonctionnement du marché suppose tout un ensemble de règles nouvelles dont le coût doit être évalué. Peux-tu me donner une comparaison entre les coûts de l'intégration de jadis avec les coûts de fonctionnement du marché aujourd'hui ?"

Réponse de l'IA COPILOT;

Tu poses une question passionnante, Jean, qui touche au cœur de l’évolution du modèle énergétique français. Voici une comparaison structurée entre les coûts de l’intégration verticale d’EDF à l’époque de Marcel Boiteux et ceux du fonctionnement du marché actuel :

 

⚙️ Modèle intégré d’EDF (époque Boiteux)

Caractéristiques principales :

  • Monopole public : EDF gérait la production, le transport, la distribution et la commercialisation.
  • Tarification au coût marginal : conçue pour refléter les coûts réels et optimiser les investissements.
  • Cohérence technique et économique : un seul acteur assurait la planification et la gestion du parc électrique.

Coûts associés :

  • Coûts administratifs réduits : une seule entité, peu de duplication des fonctions.
  • Investissements centralisés : économies d’échelle sur les infrastructures (centrales, réseaux).
  • Gestion simplifiée : pas de coûts liés à la concurrence ou à la régulation multiple.
  • Tarification transparente : les prix reflétaient les coûts de production et d’acheminement.

 

🧩 Marché éclaté actuel

Caractéristiques principales :

  • Multiplicité d’acteurs : producteurs, fournisseurs, distributeurs, régulateurs.
  • Marché de gros et de détail : échanges via bourses (EPEX Spot, Nord Pool), contrats bilatéraux.
  • Régulation complexe : Commission de Régulation de l’Énergie (CRE), mécanismes comme l’ARENH.

Coûts associés :

  • Coûts de régulation élevés : surveillance, audits, mécanismes de compensation.
  • Coûts de transaction : négociation de contrats, gestion des flux, intermédiation.
  • Coûts de coordination : synchronisation entre acteurs, gestion des congestions réseau.
  • Effets de marché : volatilité des prix, distorsions liées aux subventions (ex. obligation d’achat pour les renouvelables).
  • Surcoûts liés à la concurrence : marketing, démarchage, marges commerciales.

 

📊 Comparaison synthétique

 

Aspect

Modèle intégré EDF (Boiteux)

Marché actuel

Nombre d’acteurs

Unique

Multiples

Coûts administratifs

Faibles

Élevés

Tarification

Coût marginal optimisé

Prix de marché (souvent volatiles)

Investissements

Planifiés et centralisés

Fragmentés, parfois spéculatifs

Coordination

Intégrée

Complexe

Transparence des coûts

Forte

Faible

Coûts de régulation

Limités

Importants

 

 

Ce qui est fascinant, c’est que Marcel Boiteux lui-même avait anticipé certaines limites du marché, notamment l’incapacité du coût marginal à couvrir les investissements à long terme sans cohérence tarifaire.

Souhaites-tu que je creuse l’impact sur les consommateurs ou sur les investissements dans le nucléaire et les renouvelables ?

Conclusion:

L'IA n'aborde pas la question des modalités d'un fonctionnement de marché qui reste très largement artificiel en raison de l'impossibilité technologique du stockage de l'électricité. L'IA n'évoque pas le très grand nombre de régulateurs et d'agences qui le font fonctionner ( Agence de Coopération de l'Energie, Commission de Régulation de l'Energie, Direction Générale de l'Energie et du Climat, Autorité de la Concurrence, etc.) Elle n'évoque pas les contrats exotiques que l'on ne rencontre nulle part ailleurs ( Contrats pour différence, Power purchase agreement, contrat d'allocation de de production nucléaire, versement nucléaire universel, Obligation d'Achat, certificat de capacité, contrats de partage de la modulation, contrats d'effacement, etc.) L'interaction sociale générée par ce monumental dispositif consomme près de 500 cadres chez EDF et probablement plusieurs milliers de fonctionnaires et collaborateurs au niveau de l'ensemble du marché. Il génère également tout un  dispositif attaché à la spéculation financière sur les marchés. 

On peut se féliciter de l'aide apportée par COPILOT, et Il est à tout le moins regrettable qu'aucune évaluation sérieuse n'ait été entreprise en utilisant les travaux et conclusions de Coase. Les modalités organisationnelles de l'approvisionnement électrique de la France sont elles efficientes? Les marchés politiques y ont répondu par l'idéologie de la loi NOME et les économistes semblent en avoir respecté les conclusions sans jamais creuser les véritables questions.

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5 juillet 2025 6 05 /07 /juillet /2025 09:47

On peut s'étonner des débats et conflits  actuels sur l'organisation de l'infrastructure concernant l'électricité (France en particulier) , l'organisation de l'infrastructure ferroviaire (Suède notamment) , l'organisation de l'infrastructure monétaire (Europe en particulier). Historiquement, ces infrastructures assurant la circulation - de l'énergie, des personnes, de l'argent, etc.-  étaient soit publiques  (sous la forme d'un monopole), soit éclatées sous la forme d'entreprises en concurrence  (par exemple le secteur bancaire chargé collectivement de la circulation de la valeur). Ces dernières décennies, ces infrastructures semblaient prendre la direction d'une voie commune, celle d'une dispersion ou d'un éclatement transformant les productions en marchandises achetables sur des marchés. C'était le cas de l'électricité qui devenait un produit spéculatif côté sur des marchés spot ou de gros. C'était aussi le cas du rail qui, un peu partout, devenait activité privée (Grande Bretagne, Suède, voire France). Bien évidemment,  l'Union Européenne devait chapeauter le processus. D'une certaine façon, ces infrastructures rejoignaient celle de la finance, éclatée depuis longtemps, avec même une impossible mutualisation des risques pourtant souvent exigée par Bruxelles.

Curieusement, les temps semblent changer avec ce qui apparait d'abord comme une réflexion mais aussi comme un très vaste mouvement de recentralisation plus ou moins clairement affirmé, voire plus ou moins mené clandestinement. C'est bien évidemment le cas du rail où l'on voit une renationalisation ( Grande Bretagne, Suède, mais aussi France avec une  SNCF peu disposée à la dispersion d'un outil monopoliste). C'est aussi le cas des infrastructures électriques et - plus curieusement, voire mystérieusement - monétaires sur lesquelles il convient de s'appesantir.

 

,,,,D'abord l'infrastructure électricité.

Il devient de plus en plus difficile de gérer correctement des électrons qui ne se transforment pas en marchandise classique. Sur un marché classique, l'ajustement entre offreurs et demandeurs se réalise certes par les prix mais aussi par des stocks qui peuvent en fonction des conjonctures s'accroître ou diminuer. De plus la réactivité de l'offre ajoute à la souplesse et il est généralement possible pour les divers offreurs d'augmenter ou de diminuer la production. De ce point de vue, l'électron est une exception qui peut devenir radicale : l'électricité n'est pas stockable et certaines de ses nouvelles usines de production sont peu fiables car intermittentes (éolien, solaire). Alors qu'un marché de  marchandises classiques  peut rester libre, un marché de l'électricité doit faire l'objet d'une organisation rigoureuse, et tellement détaillée qu'on se rapproche d'un système autoritariste voire dictatorial. D'où cette impression de faux marché difficilement maitrisé par des milliers de fonctionnaires ou quasi fonctionnaires devenus, bizarrement,  indépendants de l'Etat. Pensons par exemple à ceux de la CRE (Commission de Régulation de l'Energie).  Sans l'électricité renouvelable et sa non fiabilité, on peut encore imaginer un système décentralisé qui peut réagir aux fluctuations de la demande. On peut même penser que les prix de marché qui se formeraient, seraient dictés par la règle du coût marginal. Tel n'est plus le cas avec un potentiel productif qui devient de moins en moins fiable avec le développement du renouvelable. De ce point de vue, on commence à voir les drames se produire dès que le renouvelable trop présent ne permet plus aux centrales classiques- devenues collectivement trop faibles en puissance installée- de réagir aux fluctuations de la demande. Tel est le cas du black out de près d'une journée sur le continent ibérique en Avril dernier : Parce que les électrons issus du renouvelable ne pouvaient plus être massivement produits? les centrales pilotables se sont retrouvées en difficulté pour augmenter massivement leur production ;  D'où les variations de tension et les effets dominos de la panne généralisée. Dès que le non fiable prend du poids dans le mix énergétique, il doit prendre appui sur des unités fiables mais de force plus réduite en raison de sa propre prise de poids.  Clairement, ce qui vient de se passer sur le continent ibérique doit  se reproduire, sauf à faire appel à davantage de connexion avec une France - elle même fragilisée par la prise de poids de son renouvelable -  invitée à porter secours à un système dont la fragilité est l'effet inattendu des choix politiques espagnols. 

Plus clairement encore, le fait de transformer en marchandise les électrons est à l'origine d'un montage industriel d'une branche professionnelle qui ne peut satisfaire les besoins. Dans le monde industriel classique on ne saurait procéder à de tels montages. Ainsi une usine d'assemblage de voitures qui serait défaillante n'est pas compensée par la construction d'une autre usine du même type génératrice de surcoûts. Concrètement, l'outil défaillant est abandonné au profit d'un outil plus fiable. Dans le choix de la marchandisation de l'électron produit à partir de l'éolien on est dans l'irrationalité et on espère gagner en fiabilité en multipliant les éoliennes et leur interconnexion.

Plus grave est le fait que les industriels de l'éolien connaissant le caractère inéluctablement défaillant de leur outil, vont exiger des garanties pour investir. Un peu comme si à propos des chaînes d'assemblages de voitures, on demandait à l'Etat de garantir la rentabilité économique sur l'outil. C'est très exactement ce qui se produit dans l'infrastructure électrique où l'Etat garantit le prix d'achat des électrons éoliens et garantit le débouché en exigeant la priorité de l'électron éolien sur les réseaux...au prix de la modulation du nucléaire, c'est à dire au prix de la diminution autoritaire de la production nucléaire. Une telle garantie de la rentabilité de l'éolien revient alors à placer ladite industrie en position rentière.  D'où l'intérêt des rentiers de la finance avec la précipitation des edge funds et fonds de pension vers l'éolien. En sorte que la non fiabilité est payée plusieurs fois : par le contribuable, par EDF qui distrait une partie des agents des salles de contrôle au respect de la modulation et de la perte de production, par le consommateur victime potentielle des pannes et de prix artificiels. 

Réalité méconnue du grand public depuis la disparition du grand monopole EDF (Loi NOME de 2010) le débat est en train de renaître, divise toutes les entreprises politiques, et sera vraisemblablement tranché au cours des deux prochaines années. Bien évidemment cela supposera de grandes transformations sur les marchés politiques avec des ruptures idéologiques majeures. 

,,,,Ensuite l'infrastructure monétaire

Les choses sont ici encore plus complexes et peu d'acteurs de la branche sont conscients de la réalité et de ses forces transformatrices. De fait, l'actuelle infrastructure électricité avec ses centrales et ses réseaux de transport ressemble un peu à l'infrastructure monétaire. Nous avons des banques qui produisent de la monnaie et la font circuler dans un cadre décentralisé et marchandisé. Avec ici des risques de pannes consécutives aux comportements des usagers. Ainsi une banque qui voit ses dépôts circuler vers d'autres banques peut devenir victime d'un bank run aux effets indésirables sur d'autres banques. Un peu comme les variations de tension sur les réseaux électriques qui peuvent entrainer une panne globale, ici une crise bancaire.

La présente conjoncture fait que si dans l'industrie de l'électricité on devait se diriger vers des choix inappropriés dans un cadre de fragmentation ( transformer l'électron en marchandise) dans le cadre de l'industrie bancaire on se dirige possiblement vers des choix rationnels porteurs de centralisation voire de renationalisation. De ce point de vue le débat encore très secret sur l'infrastructure monétaire est assez comparable à celui de l'électricité. Mettre fin aux crises financières voire de dettes passe par une renationalisation comme mettre fin aux risques de black out consiste à mettre fin au faux marché de l'électricité. Les choses sont ici d'une grande simplicité mais politiquement encore beaucoup plus difficiles que ce qui se passe dans les débats sur l'électricité. Concrètement, et en simplifiant, il est proposé de créer un euro numérique de banque centrale censé moderniser les flux monétaires basés sur les billets. Les paiements en espèces disparaitraient au profit du smartphone et d'un porte feuille numérique reposant sur des comptes à la banque centrale.

Un tel dispositif n'est pas que technique et se trouve porteur d'une révolution inacceptable pour le système bancaire décentralisé d'aujourd'hui. Présentement encore, les banques portent les comptes des entreprises et  des particuliers à leur passif, une réalité qui constitue la matière première de leur activité, en particulier la création monétaire. Parce que les dépôts nourrissent des crédits qui eux mêmes nourrissent d'autres dépôts, les banques, mêmes celles numérisées appelées néo banques, ne peuvent accepter une menace sur la maitrise des dépôts. Or, de ce point de vue, en créant une monnaie numérique de banque centrale, le siphonage des comptes par la seule banque centrale devient une menace existentielle pour le système décentralisé. En effet, au nom de la simplicité, on ne voit pas pourquoi les comptes des entreprises, des particuliers, voire du Trésor lui-même ne se déplaceraient pas vers le passif d'une banque centrale redevenue banquier monopoleur... Comme EDF était le producteur monopoleur de l'électricité et la SNCF monopoleur du transport par rail...

Bien évidemment les débats - largement édulcorés dans les médias qui ne se rendent pas compte du formidable enjeu de recentralisation - font rage entre les banques et leurs représentants et les banquiers centraux. Ces derniers, souvent issus eux-mêmes du monde de la finance, savent à quel point les nouvelles technologies rendent probablement inéluctables la grande transformation de l'infrastructure monétaire. Et, de ce point de vue le débat apparent sur la limite qui pourrait être fixée au déménagement des comptes privés depuis les banques vers la banque centrale, n'est qu'un combat d'arrière garde. Ce sont en effet les clients qui eux-mêmes au nom de la rationalité et de la sécurité des transactions vont exiger quelque chose comme un monopole des banques centrales. 

Nous n'en sommes pas encore là et pour le moment les nouvelles technologies qui tournent autour de la blockchain semblent produire un double effet de privatisation et de renationalisation de la monnaie. Les banques qui se savent menacées, accélèrent le grand mouvement de la création des stable coin, y compris en l'intégrant dans les jeux de la finance et en se passant de la banque centrale. De quoi devenir autonome dans le service de livraison des titres qui jusqu'ici mobilise la monnaie centrale. Simultanément les banques centrales semblent vouloir accélérer la création de la monnaie numérique de banque centrale. Dès le troisième trimestre 2026 (Initiative Pontes) les transactions numériques pourront s'opérer à partir de la nouvelle monnaie numérique de banque centrale. De quoi bloquer la privatisation de la monnaie.

Derrière ces grands mouvements très parallèles, nous retrouvons bien sûr la problématique de la souveraineté et, bien au delà, de celle du sens à retrouver dans l'action collective. Les mouvements de décentralisation et d'émiettement allaient dans le sens de la fin de l'histoire: il n'y a plus rien à faire et à construire. Les débats actuels sur les infrastructures forgent peut-être celui du retour du sens. 

Jean Claude Werrebrouck le 7 juillet 2025 

 

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24 juin 2025 2 24 /06 /juin /2025 08:39

EDF peut claironner son rétablissement et publier des chiffres encourageants. Il est exact que la production d'électricité nucléaire a augmenté en 2024 pour atteindre 361TWH, soit une hausse de 13%. Cette hausse signifie aussi une forte amélioration de l'engagement de chaque centrale dans la production de KWH, ce que les spécialistes appellent le "facteur de charge". Ce qui distinguait jusqu'ici les centrales françaises des centrales étrangères et en particulier américaines était la faiblesse de l'engagement de l'outil de production, les centrales françaises avaient vu leur facteur de charge descendre jusqu'à moins de 60% alors que les quelques 90 centrales américaines ont pu monter jusqu'à 93%. L'an dernier avec une puissance disponible de 61GW, il a pu être mis à la disposition du marché 361 TWH, soit donc un taux d'utilisation de 67,5 %. Net progrès par conséquent que l'on doit probablement à la remise en activité des réacteurs arrêtés pour cause d'usures techniques dont la corrosion anormale sur certaines pièces. 

Pour autant avec un parc réparé et bien utilisé - malgré quelques inquiétudes sur la centrale de Civaux - il faut se poser la question d'un facteur de charge certes amélioré mais encore très loin de ce qui est techniquement possible, c'est - à - dire environ 90%

Il nous faut ici apporter quelques précisions.

Tout d’abord, il faut distinguer entre disponibilité et utilisation. Une centrale peut être disponible pour une production immédiate et non utilisée en raison d’une demande insuffisante. Il y a donc lieu de distinguer ces deux aspects dans ce qu’on appelle le facteur de charge. De façon plus détaillée encore il y lieu de voir dans quelle mesure une non utilisation correspond à une demande insuffisante ou au contraire à un choix économique d’EDF. En effet si en raison d’un prix trop faible ( beaucoup de vent , de soleil, d’eau disponible) il y a abondance de l'offre et baisse des prix, les coûts variables des centrales ne sont plus couverts par les prix de vente, il convient de baisser la production. RTE qui gère l’ajustement entre production appelée et production demandée ne peut donner d’informations journalières précises et donc finalement il est difficile de détailler les composantes du facteur de charge.

Le facteur de charge du nucléaire français s’est révélé historiquement  beaucoup plus faible que partout ailleurs dans le monde ( en moyenne 75% contre 90%). La raison résulte du choix d’une électricité largement nucléaire. Si en effet l’essentiel de l’électricité est produit avec du nucléaire -jusqu’à 80%- alors l’ajustement de la production à la demande est très largement porté par le nucléaire ; les centrales ne peuvent fonctionner en permanence à pleine puissance et doivent s’ajuster aux périodes de basse consommation. A l’inverse, aux USA malgré le grand nombre de centrales (90), le nucléaire ne représente qu’une faible part dans le total de l’électricité ( moins de 20%). Les centrales américaines peuvent donc fonctionner à pleine puissance tout au long de l’année, ce qui ne peut être le cas des centrales françaises. Concrètement c’est le matelas de l’électricité fossile qui permet l’ajustement facile entre énergie produite et énergie appelée. Si le matelas est peu épais en raison de la forte présence du nucléaire, alors ce dernier doit payer le prix de la modulation. Le mauvais classement des centrales françaises ne correspond donc nullement à des insuffisances techniques.

Par contre, ce que l’on sait est qu’une infrastructure énergétique composée d’une forte proportion d’unités intermittentes – donc non pilotables - doit être plus lourde qu’une infrastructure entièrement pilotable.

Prenons un exemple pour mieux comprendre. Soit une infrastructure électrique comportant une puissance de 80 de nucléaire et 20 de renouvelable. Si le pic de la demande est de 100, on aurait tort de croire que pour autant l’infrastructure est suffisante,  voire excessive lors des périodes de basse consommation. En effet le renouvelable étant aussi intermittent, il ne donne  que 20% de sa puissance disponible (périodes d’absence de vent ou de soleil). Selon les chiffres proposés,  l’électricité disponible se monte à 80 (le nucléaire pilotable) + 2 ( renouvelable) = 82. La panne est assurée. Pour garantir la sécurité du réseau il faut donc, soit augmenter le dispositif pilotable, soit augmenter le dispositif du non renouvelable. Si nous sommes dans un monde qui se bat contre le nucléaire et n’accepte plus le pilotable classique (énergies fossiles) il faut par conséquent multiplier par 5 la puissance émise par le vent et le soleil. En effet en disposant non plus de 20 mais de 100 de renouvelable, on dispose effectivement de 100 x 0,2 = 20. La conclusion est donc que plus on se dirige vers les énergies renouvelables et plus l’infrastructure électrique du pays doit être de grande dimension. Et les seules limites dans la course à la dimension sont les investissements de stockage et les politiques favorisant l’effacement lors des pics d’appels.

Si maintenant dans une infrastructure mixte ( nucléaire + Fossile + barrages+ renouvelable) existe clairement une politique favorisant le renouvelable, cette dernière doit être de grande dimension en raison de son rendement très faible. Favoriser le renouvelable c’est orienter très massivement les investissements vers ce type d’infrastructure.

Dans le même temps si on rejette les autres infrastructures pilotables ( fossiles ) le poids de la modulation se trouve reporté sur le nucléaire. Plus la masse d’énergie intermittente est grande et plus sa priorité sur le réseau doit se faire intense. En effet pour arriver à une moyenne de 20% de la puissance active il faut qu’en période de grand vent ou de grand soleil on réduise massivement la production du nucléaire. Dans notre exemple numérique si l’on veut bénéficier en totalité des faibles rendements du renouvelable, il faut des moments où la production du renouvelable soit de 200…et réduire à zéro la production nucléaire…décarbonée…

Cette réalité est un peu celle vécue par EDF. Et l'entreprise complétement immergée dans les questions de l'éolien et du solaire, ne peut évidemment guère évoquer un quelconque choix stratégique permettant l'effacement des ENT pour augmenter son taux de charge. D'où les choix du nouveau président en termes de diminution des frais généraux et au mieux des investissements sur l'hydraulique à priori plus faciles pour améliorer les stockages (stratégie des STEPS).  

D'où l'intérêt du moratoire sur l'éolien et le solaire voté par l'assemblée Nationale....

Jean Claude Werrebrouck -  24 juin 2025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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