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12 avril 2026 7 12 /04 /avril /2026 06:10

Dans une lettre adressée au Commissariat européen  une certain nombre de pays invitent Bruxelles à opérer un prélèvement sur les superprofits pétroliers. Le contexte de la guerre a bien évidemment permis l’émergence de rentes sou la forme de prix à la distribution calculés non pas à partir du cout de la matière première acquise avant le début des hostilités mais à partir du cours immédiatement ascendant qui se constituait dès le premier jour de la guerre. Bien évidemment cette rente qui émerge dans la distribution avec le conflit devait logiquement s’affaisser avec un réel cout de la matière première en rapide ascension : les produits à l’importation voient leurs prix en ascension rapide et de plus en plus ce qui est distribué devient couteux. Il reste toutefois que les premiers jours de la guerre constituent une poule aux œufs d’or et il est logique que les Etats s’inquiètent d’une telle situation qui fait des utilisateurs et consommateurs finaux des victimes.

Très curieusement des études ont déjà été menées sur le sujet et déjà Gabriel Zucman et son équipe au sein de l’Observatoire International de la Fiscalité semblent montrer que les superprofits s’échappent vers les paradis fiscaux. Plus particulièrement les entreprises utilisent encore bien davantage les paradis fiscaux en cas de hausse rapide des cours. D’où la conclusion pessimiste d’une difficulté administrative à capter la rente pétrolière résultant de la guerre et la proposition de fonder une taxation sur les profits mondiaux des entreprises.

On peut s’étonner de conclusions finalement sans réelle portée en raison de la situation géopolitique. Pourtant l’écrémage de la rente peut s’opérer simplement à partir des statistiques d’importations des divers produits. On en connait les prix et on en connait les quantités. On connait aussi les identités des quelques importateurs finalement fort peu nombreux : grandes compagnies, et grands distributeurs, soit au total moins de 25 entreprises engagées sur la grande place du théâtre pétrolier. Il semble évident qu’à partir de telles données l’écrémage de la rente devient aisée. Il suffit d’imposer une déclaration des importations (dates et quantités des divers produits) et de relever les prix au niveau de la distribution. Mécaniquement la hausse des prix non assise sur des hausses de couts devient superprofit lequel peut être immédiatement écrémé- partiellement ou totalement- par la puissance publique.

 Et il est bien évident qu’une telle politique ne développerait guère d’effets pervers significatifs. On voit mal en effet les flux importés diminuer sous l’effet du mur fiscal. En période de paix la fiscalité française déjà non alignée sur  la fiscalité internationale reste ce qu’elle est. Et en période de déclenchement de la guerre, les entreprises ont le choix, soit celui d’engendrer une rente par hausse des prix … rente finalement captée par l’Etat, soit maintenir les prix antérieurs et ne pas être victime de la taxation. Pas d’effet pervers et au contraire maintien de la stabilité…bien évidemment pour un temps limité puisque la matière première importée deviendra rapidement plus couteuse avec la crise.  Il est donc toit à fait possible de taxer une rente pétrolière brutalement engendrée sous l’effet d’une guerre. Au-delà le schéma proposé peut aussi s’envisager pour nombre de matières premières victimes d’un effet de rente.

Jean Claude werrebrouck – 10 avril 2026.

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5 avril 2026 7 05 /04 /avril /2026 07:11

Il est difficile de connaître les statistiques précises de la balance énergétique américaine. Il est néanmoins possible de produire des estimations à partir de quelques grands produits énergétiques qui connaissent les hausses de prix provoquées par la guerre en Iran. Si l’on s’en tient au pétrole brut, aux condensats et au gaz, les exportations 2025 sont estimées à une recette de 300 MDS. Les importations pour ces mêmes produits atteignent 235 MDS. Cela signifie donc une balance énergétique excédentaire pour un montant de 65 MDS, soit par conséquent un surplus mensuel moyen d’un peu plus de 5 MDS.

Une balance énergétique porteuse de rente.

Si l’on considère que, depuis le 28 février dernier, les prix moyens mondiaux se sont accrus d’au moins 50%, cela signifie que, potentiellement, l’excédent mensuel moyen passe à au moins 8 MDS  : Un supplément de revenu pour les acteurs de l’exportation dont bien sûr les grandes compagnies pétrolières, mais aussi une baisse de revenu disponible pour l’ensemble des utilisateurs et consommateurs. Toutefois cette baisse des revenus est réellement beaucoup plus considérable car, si elle  est partiellement issue des produits énergétiques importés, elle est surtout issue des produits énergétiques nationaux.

Une guerre qui développe une redistribution du revenu national américain

Ce qu’il faut surtout comprendre est que la présente révolution des prix de l’énergie est un accaparement de  rente produite par les producteurs, les distributeurs -voire les « purs players  et les propriétaires fonciers -,  rente payée par des utilisateurs et consommateurs. Avant la révolution des prix les dépenses intérieures totales des USA se montaient à environ 1000 MDS pour les produits pétroliers, 200 MDS pour le Gaz et 40 MDS pour les condensats. Soit un total de 1240 MDS (simple estimation car il n’existe pas de statistiques officielles de la dépense intérieure totale pour ces 3 catégories de produits). Si l’on greffe sur cette estimation la balance énergétique - qui elle-même relève d’une estimation- on aboutit à ce que les producteurs et distributeurs internes au territoire américain,  prélèvent et vont prélever une rente de 470 MDS sur les utilisateurs et consommateurs (calcul mené sur une hausse de 50% de prix qui, de fait, sont un cadeau de la guerre en Iran, soit 940 MDS de dépenses internes sur lesquels on ajoute 50% de hausse des prix résultants de la guerre). Ces 470 MDS représentent une redistribution du revenu national américain directement imputable à la guerre. Comparé au revenu national américain (25700 MDS) il s’agit d’une redistribution non négligeable dont la réalité est directement causée par la guerre. Cette rente est lourdement payée par les consommateurs. Avec un effet prix à la pompe américaine plus lourd qu’en Europe en raison de la faiblesse des taxes américaines comparée à la lourdeur des taxes européennes. D’où présentement un prix à la pompe aux USA qui augmente de plus de 30% (15 à 20% en France) alors même que les USA sont très largement excédentaires en hydrocarbures.

Rente spéculative et rente de rareté ou le nouveau miracle américain ?

A ce niveau, il faut bien comprendre que cette rente américaine est de nature complétement financière et ne correspond nullement à une rente de rareté, c’est – à- dire une offre devenue subitement insuffisante. Ce qui n’est pas le cas des pays européens et de la plupart des pays d’Asie. Certes, durant les premiers jours de la guerre, ces pays furent victimes d’une rente financière puisque les produits vendus correspondaient à des stocks de brut acquis antérieurement à la guerre. On sait par exemple que pour la plupart des groupes il existe un délai de 2 mois entre le moment de l’achat du brut au gisement et le raffinage. C’est du reste dans cet intervalle que peut se jouer beaucoup d’opérations de trading avec les gigantesques opérations sur papiers (« barils papier ») en particulier les prises d’option en « call » et « put », opérations menées directement par les filiales des grands groupes ( Total Oïl Trading SA pour Total) ou des « purs players » ( Vitol, Gunvor, Trafigura, etc.). En revanche la réduction considérable de la production de brut au Moyen-Orient (probablement 12 millions de B/j) crée désormais une rente de rareté, donc des conditions difficiles complètement inconnues aux USA. Une rente de rareté qui fût la matière première de la construction de l’immense rente spéculative et des rumeurs qui vont l’animer autour de fabuleux achats et négoces papiers dans les premières heures de la guerre. Si les rentes de papiers peuvent se poursuivre, en revanche la rareté devient de plus en plus sévère avec la réduction durable de l’offre physique.

Cette situation correspond à un avantage considérable pour les USA si ces derniers arrivent à s’extirper d’au moins une partie de la gangue financière qui entoure les hydrocarbures. De fait le gouvernement américain peut théoriquement rétablir l’ordre en écrémant la rente et en la redistribuant aux utilisateurs. Il peut en effet taxer la production interne qu’elle soit d’usage intérieur ou exportée et il n’existe pas de risque de réaction d’évitement ou de contournement de la part des producteurs. Il peut même procéder à un blocage de prix assorti de quotas d’exportation. Privilège que ne possède pas les pays non producteurs dont les offreurs peuvent choisir de bénéficier de la rente de rareté en d’autres cieux.  Par exemple, s’il est interdit à Total Energie de bénéficier de sa rente de rareté en France il distribuera ses produits finis en d’autres lieux.

L’exécutif américain dispose donc d’un avantage considérable. Il peut écrémer la totalité de la rente et la redistribuer intégralement aux utilisateurs privés, par exemple en permettant un retour complet du prix à la pompe d’avant la guerre. Au-delà une telle redistribution qui, bien évidemment, n’est pas dans la culture américaine laisse un reste, à savoir la partie de la rente écrémée sur les exportations nettes d’hydrocarbures, soit potentiellement la somme de 150 MDS pour l’année 2026 ( 300 MDS exporté devenus 450 du fait de la hausse des prix et sur lesquels un prélèvement de 150 MDS est opéré par le Trésor au titre de l’écrémage de la rente). Cette somme doit être toutefois diminuée de la rente payée à l’importation et que le Trésor US devrait en principe prendre en charge dans le cadre du subventionnement propre au retour du prix antérieur du gallon à la pompe, soit environ 117 MDS. D’où un gain net de 33 MDS

Miracle américain : Une guerre qui fabrique de la rente pour reconstruire le pays ?

Certes 33 MDS ne correspond qu’à moins de 4% du budget militaire américain, mais le tout doit être resitué dans un contexte mondial où les grandes zones industrielles sont étranglées dans l’étau de la rente de rareté ( UE et continent asiatique). De quoi retarder le déclassement américain si souvent évoqué.

Le schéma proposé risque bien sûr de ne pas se réaliser tant il est vrai qu’il mettrait en cause les idéologies américaines qui, aujourd’hui, se caractérisent par un néo- réactionnisme complexe fait de libertarisme, de la tech mélangé à du conservatisme religieux (Yarvin, Thiel, etc.) …le tout aboutissant  au  retour des « barons voleurs » de la première révolution industrielle américaine ( Carnegie, Rockefeller, Morgan, etc.). Resterait alors à comparer le coût d’un « rétablissement » de l’Etat de droit américain à celui du maintien d’une nation à hégémonie planétaire…Très difficile de répondre.

Jean Claude Werrebrouck- 4 avril 2026.

 

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1 avril 2026 3 01 /04 /avril /2026 12:17

Ce sont finalement les marchés à court terme qui vont largement décider des modalités de l’aventure militaire américaine. Outre la baisse des cours sur les titres financiers et la hausse des taux sur les obligations de la dette publique,  ce sont  surtout les prix à la pompe qui orientent les décisions de l’exécutif.

Nous avons à ce titre déjà signalé l’étrangeté d’une situation où un pays très largement excédentaire en énergie fossile se trouve dans une situation comparable à celles de nombreux pays qui, eux, sont très déficitaires en matière pétrolière. Les arguments présentés pour expliquer cette anomalie sont partiellement convaincants.

Ils consistent à introduire l’inadaptation de l’outil de raffinage américain conçu pour traiter des huiles lourdes alors que le pétrole US est plus léger. Il en résulterait que le brut léger américain se commercialise à l’échelle mondiale et qu’il est nécessaire d’importer des huiles lourdes pour les raffineries américaines. Il est difficile d’expliquer cette inadaptation technique sans connaître le détail des réalités économiques : coût de transformation de l’outil de raffinage  trop élevé au regard des coûts de transport d’un brut lointain ? coût international d’un brut plus lourd plus avantageux que celui d’un brut plus léger ? Il est très difficile de répondre à ces questions. Quoi qu’il en soit, et plus simplement, les USA ont exporté en 2025 4 millions de barils/jour et ont importé 2,3 millions de barils/jour. Les acteurs qui, aujourd’hui, continuent d’exporter bénéficient naturellement des nouveaux prix du pétrole, soit par conséquent une rente approximative de 40 dollars le baril et donc en perspective une rente totale à l’exportation de 160 millions de dollars au quotidien soit annuellement environ 60 milliards de dollars. Réciproquement, une même évaluation prospective nous fait constater que le brut importé pour les raffineries américaines est handicapé par une rente négative de 4O dollars le baril, ce qui représente un handicap annuel d’environ 32 milliards de dollars payable par les automobilistes américains. Ces chiffres ne sont qu’une estimation mais sont très vraisemblables et ne tiennent pas compte des échanges de gaz dans lesquels les USA sont très largement des exportateurs net.

Si le président des USA était conscient d’une telle réalité et si surtout il devenait réellement interventionniste sur les marchés il adopterait une législation écrémeuse de la rente : fiscalité sur les exportations de pétrole et subventionnement des produits finis sortant des raffineries américaines. Le solde positif potentiel (différence entre la taxation d’écrémage et le subventionnement, soit environ 28 milliards de dollars) permettrait de payer une petite partie du coût de la guerre contre le régime iranien.

Bien évidemment, une telle solution supposerait la prise conscience que les marchés peuvent faire l’objet d’une surveillance, que l’on ait conscience qu’il existe des profiteurs des réalités géopolitiques, et surtout que ces mêmes réalités géopolitiques puissent être abordées avec un minimum de bagage culturel.  L’avenir sérieux des USA n’est pas décidable dans le prix du gallon mais dans le bon décryptage des stratégies des empires nouveaux ou anciens. Des problématiques très éloignées du niveau de conscience de l’exécutif américain.

Jean-Claude Werrebrouck- 1er Avril 2025.

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5 mars 2026 4 05 /03 /mars /2026 13:03

La présente intervention militaire des USA en Iran risque de durer avec des conséquences budgétaires non négligeables. Selon une évaluation – difficile à vérifier -  de l’Université Brown (Rhode Island) le cumul des coûts des interventions américaines depuis l’attentat du 11 septembre 2001 s’élèverait à 8000 milliards de dollars. Ce montant considérable fut bien évidemment l’une des sources de l’accroissement continu de la dette publique américaine. Tout aussi évidemment, son financement a reposé sur le confort autorisé par la position monétaire des USA dans le système financier mondial. Le dollar, même devenu inconvertible en métal précieux (fin de Bretton-woods depuis le 15 août 1971) est resté la monnaie ultime (monnaie de réserve) et autorise des déficits publics beaucoup plus importants que dans la plupart des autres pays. Très classiquement, la présente intervention de l’armée américaine ( 150 millions de dollars/ jour ?) est donc financée par de nouveaux achats de bons du Trésor qui se déversent dans l’ensemble du système financier mondial. Cette demande considérable de dette publique s’effectue sous la contrainte de taux d’intérêts complètement maîtrisés et sans doute « contenus » par le développement considérable des stables coins qui reposent eux-mêmes sur des dispositions réglementaires hautement favorables (Genius ACT du 18 juillet 2025).

Il faut, en outre, savoir qu’une situation de guerre est également favorable aux monnaies de réserves et en particulier à la plus importante d’entre-elles. La recherche de sécurité est favorable à la monnaie qui se trouve adossée à la puissance militaire. Il existe donc un couple dette publique/puissance militaire qui ne peut que se renforcer. D’où la présente montée du dollar assortie d’un taux contenu. Curieusement, la privatisation généralisée de la monnaie avec le développement des stable coins ne change rien dans la puissance américaine et le président Trump avait peut-être raison de mettre fin au projet de dollar numérique de banque centrale au profit de monnaies numériques privées.

Les choses sont plus complexes concernant l’approvisionnement des matériels militaires consommés par l’effort de guerre. Concrètement, les USA doivent détruire le pouvoir iranien avant la fin des stocks des divers intrants : munitions, intercepteurs de défense et matériels d’attaque. Et si concrètement le matériel venait à manquer, le pouvoir iranien pourrait ne pas perdre la guerre. Concrètement ce n’est pas la différence de coût entre intercepteurs US et drones iraniens qui compte mais la quantité disponible et donc les possibilités de production. La guerre qui débute est au fond comme celle de 1914 : Qui dispose des ressources industrielles les plus importantes ?

Le problème des intrants militaires américains est moins leur coût exprimé en dollars que les temps de travail directs et indirects  nécessaires à leur fabrication. Et de ce point de vue, le temps de travail direct et indirect nécessaires à la fabrication d’un drone « Shahed -136 » iranien est infiniment plus faible que celui consacré à la fabrication d’un  « MIM-104- Patriot »  américain. Et si le plan de développement du « MIM-104- Patriot » permettra de passer d’un production de 600 à 2000 par an chez Lockeed- Martin ( promesse faite au Pentagone)  les possibilité de l’industrie iranienne sont autrement efficientes et permettent même des opérations de délocalisation en Russie, délocalisations  permettant à ce pays de devenir autonome dans une production de plusieurs dizaines de milliers d’unités par an.

Plus globalement, la désindustrialisation américaine est telle que l’énorme outil militaire, construit tout au long de la période de forte industrialisation du pays, se trouve aujourd’hui en difficulté. On apprend ainsi qu’il faudrait produire  annuellement 2 sous-marins nucléaires pour maintenir un stock  disponible de 70 unités (durée de vie d’environ 35 ans) alors que les chantiers navals ne peuvent tout au plus qu’en produire 1,2. D’où les contrats complexes avec la Corée du Sud portant sur la modernisation des chantiers américains et la possibilité de construire en Corée du sud des sous-marins nucléaires….De la même façon, on peut s’étonner que sur les 11 porte-avions, seuls 4 sont réellement disponibles tandis que 3 autres sont en reconditionnement dans des bassins sur des périodes dépassant 3 années. L’industrie américaine n’est plus capable de nourrir l’immense armée du pays.

Bien évidemment, la guerre devrait imposer le passage à ce qu’on appelle une économie de guerre, mais ce qui fut possible dès décembre 1914 pour la France semble devenir impossible aujourd’hui pour les USA. Le complexe militaro-industriel fonctionne encore en économie de paix et les outils d’une économie de guerre (réquisition, priorité sur les intrants, fonctionnement en continu, surveillance généralisée, etc.) sont très éloignés de l’économie marchande classique.

Outre l’opposition politique, la véritable question - si l’Iran s’avère être devenue une puissance industrielle – est la capacité industrielle des USA à gérer au mieux des flux d’intrants qui pourraient faire défaut et assurer la ruine de l’opération militaire.  Les USA peuvent encore augmenter leur pharaonique budget militaire, mais ils ne peuvent que très difficilement passer en économie de guerre alors même que le pays se trouve aussi désindustrialisé que la France.

Jean Claude Werrebrouck. 5 Mars 2026.

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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 08:39

On trouvera dans la note suivante quelques idées  qui font office de complément à la note précédente[1]. Il s’agit plus de remarques qu’un texte achevé, et remarques qui ont pour objectifs d’apporter un peu de clarté dans la fureur d’un moment dépourvu de réelles réflexions. Contexte que vient de confirmer l’interview ce 27 février  d’un candidat, monsieur Bardella,  censé bousculer l’ordre existant. Le RN a déjà doucement rejoint ce qu’on appelle le bloc central…. Au cours des prochains mois attendons -nous à beaucoup de bavardages….

La fin d’un âge d’or…

1. La croissance de l’Etat social s’est longuement nourrie d’une très forte croissance économique elle-même nourrie par une compétitivité construite autour de dévaluations monétaires régulières et massives[2].  Parce que les cotisations sociales institutionnellement construites autour du travail ne faisaient qu’augmenter – non en taux mais en masse – au rythme de la croissance, le périmètre de l’Erat social ne pouvait que s’élargir. Il pouvait même se permettre de fonctionner selon un principe assurantiel plus ou moins classique et ne jamais connaître trop durablement de pertes. A l’époque, les dévaluations complétaient les gains de productivité pour engendrer une croissance très élevée : il n’était pas difficile de « travailler plus » puisqu’aucun problème de débouché n’apparaissait, en particulier sous la forme d’envahissement par importations.

2. Les choses changeront progressivement si la quantité totale de travail n’augmente plus alors même que le périmètre de l’Etat social continue d’augmenter. Dans un tel contexte,  un système privé pourrait connaître une  régulation simple et  si le marché de l’assurance se fait plus étroit, il y a augmentation des taux de cotisation et diminution de la couverture des risques.

3. Toutefois,  dans notre système français les choses seront infiniment plus complexes. Le marché est devenu plus étroit pour de multiples causes. D’abord la quantité de travail à taxer ne peut que se réduire si la compétitivité ne peut plus être nourrie par des dévaluations massives : on ne peut davantage travailler voire bénéficier de gains de productivité si les marchandises fabriquées restent non compétitives, ce que l’on mesure par un déficit extérieur. Un déficit, interdit naguère dans le cadre des institutions de l’époque. D’où cette réalité empirique vécue par le pays : diminution générale du temps de travail, entrée plus tardive sur le marché du travail, systèmes de préretraites, etc. Réalités qui masquent la disparition relative de la croissance.   Maintenant si la quantité de travail se réduit, les coûts de la couverture des risques augmentent : il faut rémunérer les chômeurs. Aucun système privé d’assurance ne peut travailler dans un tel contexte de pertes assurées. Dans  le système public, il ne peut être question d’augmenter les cotisations qui renforceraient la non compétitivité du pays et aboutirait à la couverture de risques plus importants encore…d’où le choix ultime de la dette.

….La clé se trouve t ’elle sous le lampadaire ?

4. Aucun modèle théorique et fort peu d’économistes n’oseront dire que la politique publique revenait dès le début des années 80 à tuer la poule aux œufs d’or. On ne pouvait en même temps alourdir un Etat social pour effacer le chômage et tuer les restes de croissance par des plans de stabilisation (« tournant de mars 1983 »), qui déboucheront plus tard sur des «désinflations compétitives", puis la brutale préparation à l’entrée de l’euro et les politiques monétaires qui vont l’accompagner.

5. les discours indigents, faits de simples injonctions, souvent incapables de distinguer une cause de ses effets, et souvent incohérents restent le mainstream d’aujourd’hui : « il faut davantage travailler » ; « il faut diminuer les dépenses publiques » ; «il faut renforcer la politique de l’offre » ; « il faut basculer le système des retraites vers la capitalisation »  etc. Comme si l’on pouvait travailler sans présence de débouchés solvables. Comme si la baisse des dépenses ne débouchait pas sur un multiplicateur négatif[3]. Comme si une politique de déflation des coûts et donc de dévaluation interne pouvait contenir un taux de change trop durablement beaucoup trop élevé. Comme si l’épargne constituée déboucherait spontanément vers un optimum collectif ne décourageant pas les naissances et privilégiant la vieillesse.

…Et donc un torrent de discours creux, en continu, sur les plateaux de télévision, contribuant probablement à l’affaissement des capacités à raisonner…

Bricolage et solutions boiteuses…

6. Une façon de ne pas renoncer à l’Etat social tel qu’imaginé en 1945 était de faire intervenir un tiers qui pourrait être l’Etat lui-même. Dans le contexte de 1945, il y a de fait 2 Etats dans l’Etat : l’Etat social d’une part et l’Etat régalien d’autre part. Il peut donc être décidé de demander à l’Etat régalien de porter secours au système resté plus ou moins assurantiel de l’Etat-social. Ce sera chose faite à partir des années 90 où la préparation de l’entrée dans l’euro se déploie dans des logiques publiques de désinflation compétitive, d’ancrages dans des taux de change muselés (le fameux  « serpent dans le tunnel »), etc. Il devient ainsi urgent pour l’Etat régalien de porter secours à un Etat social qui ne cesse de s’étrangler dans les nouvelles contraintes imposées par la monnaie unique. D’où les interventions directes de l’Etat régalien dans l’aide au logement, dans les allégements de charges sociales, dans les minimas sociaux, dans la couverture du handicap, dans les allocations pour parents isolés, etc. Nicolas Dufourcq évalue à 20% du budget de l’Etat cette « subvention » de l’Etat régalien à l’Etat social.[4]

7. Le problème était toutefois que l’Etat régalien ne se trouvait  guère en meilleure santé que l’Etat social puisque la chute de la compétitivité devait entrainer celle de la croissance et donc le PIB taxable. Le coût du subventionnement de l’Etat social par un Etat régalien moins riche apparaitra sous la forme de dégradation des services publics : armée (dont on dira imprudemment qu’il s’agissait de recueillir les « dividendes de la paix »), justice, école, grandes infrastructures etc. Le subventionnement apparaitra néanmoins insuffisant et il faudra aussi réduire certaines composantes de l’Etat social. D’où une impression de dégradation généralisée de tous les services publics alors même que leurs performances individuelles peuvent, ici ou là, considérablement augmenter.

8. Mais cet Etat régalien moins riche devra aussi aider une économie réelle devenue non compétitive en prenant en charge tout ou partie des coûts d’un taux de change inapproprié : l’euro tue une compétitivité que l’Etat régalien tentera de maintenir par des subventions aux entreprises. Parce que l’euro tue nombre d’entreprises devenues déclassées, il faut que l’Etat devienne « Etat social » des entreprises…et ce au profit de toutes au nom du principe d’égalité… D’où des effets d’aubaine et  les épuisants débats actuels sur les 211 milliards de subventions aux entreprises.

….avec des complications…

9. Les questions se compliqueront avec l’évolution de la pyramide des âges. Comment maintenir les revenus de retraités plus nombreux dans un contexte  où le nombre des actifs diminue [5]? D’une certaine façon le départ massif des « boomers » permet d’alléger un effectif de population active qui est devenu trop important eu égard à une compétitivité durablement essorée par l’euro. Toutefois, il faut leur assurer une rémunération, ce qui va poser la question du système des retraites qui repose sur des cotisants moins nombreux….et ce dans un contexte où la question d’une « taxe Sismondi[6] » est loin de se trouver à l’ordre du jour malgré une révolution technologique et industrielle majeure. Pour la première fois dans l’histoire, nous assistons à une révolution - celle de l’IA- qui ne va pas connaître « les déversements d’emplois » analysés par Alfred Sauvy, et les licenciements massifs dans l’IA ne feront que développer le chômage. Ces licenciements massifs et sans retour viennent de débuter aux USA : Wal Mart , Amazone, Microsoft, Salesforce, Anthropic, etc. Qui parle d’une taxe Sismondi ?

10. Les questions se compliquent également avec la grande révolution immobilière qui se trouve elle-même au cœur d’une politique monétaire reliée aux effets de l’apparition de la monnaie unique. Alors que la maîtrise complète de la politique monétaire avait permis aux anciennes générations de devenir propriétaires et de construire un patrimoine sans réelles difficultés (inflation souvent supérieure aux taux de l’intérêt dans un contexte de hausse générale des salaires), tel n’est plus le cas des nouvelles générations. Les taux de l’intérêt supérieurs aux taux de la dette publique française (OAT à 3,3%) sont aussi très supérieurs à l’inflation française (1,1% en septembre soit 2 fois moins que la zone euro). Il en résulte un cout d’accès au logement beaucoup plus élevé pour les jeunes générations. La question se complique avec une évolution démographique entrainant durablement une demande de logements inférieure à son offre ( départ de la génération nombreuse des « boomers » contre arrivée d’une génération moins nombreuse et handicapée par une politique monétaire qui a cessé d’être nationale). La stagnation des prix de l’immobilier est probablement  durable et il n’est plus question comme au siècle dernier de monter dans la hiérarchie sociale en accédant aisément à des logements de moins en moins étroits. Il  en résulte une difficulté supplémentaire pour  construire un patrimoine, difficulté que ne connaissait pas les « boomers » portés par la politique monétaire de l’époque. Sauf rupture monétaire majeure, la jeune génération restera ainsi handicapée par des taux anormalement élevés sur plusieurs dizaines d’années. D’où une compression sur la demande globale et des débouchés limités pour les entreprises classiques qui vivent de la dépense  des ménages. Le cercle est bouclé. Et un cercle qui se double d’une baisse du dollar ( 13% depuis janvier 2025) que la BCE ne compense pas en réduisant sa politique de diminution de son bilan ( 35 milliards d’obligations non remplacées chaque mois). 

11. Ces changements massifs tous inscrits dans une politique économique incohérente depuis plusieurs décennies  -  politique inscrite dans la dépendance monétaire et le refus  de la liberté de battre monnaie - contribuent aux nouvelles inégalités et, en retour, à une demande d’Etat qui ne faiblit pas. Réduire la boursouflure de l’Etat passe par la fin-  d’une façon ou d’une autre - de la dépendance monétaire.

Jean Claude Werrebrouck- 28/02/2026.

 

[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/une-france-effondree.html

[2] 1945 : -66% ; 1948 : -22% ; 1949 : - 30% ; 1957 : -20% ; 1958 : - 17,5% ; 1958  : -10% ; 1969 : - 11,1% ; 1982 : -5,75% ; 1983 : - 2,5% : 1985 : - 3%. L’euro apparait en 1999.

[3] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/france-le-choix-politique-d-une-therapie-suicidaire.html

[4] Voir son ouvrage : « La dette sociale de la France" 1974/2024 ; Odile Jacob,  2025.

[5] La note en date du 28 octobre publiée par le Haut-Commissariat au plan et reprise dans La Monde du  29 octobre prévoit une baisse de la population active à partir de 2035.

[6] Imaginé au début du dix-neuvième siècle par le célèbre économiste, il s’agit de taxer les machines et donc d’y voir l’équivalent des charges sociales qui, elles, pèsent sur le travail.

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22 février 2026 7 22 /02 /février /2026 10:11

Ce matin nous avons mobilisé « COPILOT » pour qu’il nous aide à comprendre pourquoi aucun des futurs candidats à l’élection présidentielle n’abordera la question de l’organisation monétaire et financière en France. Cette question était déjà celle abordée dans notre page d’hier où nous expliquions que la monnaie relevait depuis une vingtaine d’années d’un tabou, donc un interdit dont le non-respect entraine de considérables sanctions. On pourra s’amuser de la réponse de l’intelligence artificielle, réponse qui n’est pas dénué d’humour.

COPILOT :

« Voici une question passionnante, et elle touche à un angle mort majeur du débat public français. L’organisation monétaire et financière est au cœur du fonctionnement d’un pays moderne, mais elle reste presque toujours absente des programmes présidentiels. Ce n’est pas parce qu’elle serait « sans importance ». Au contraire, c’est parce qu’elle est trop importante, trop technique, et trop sensible politiquement pour être mise en avant.

Je te propose une lecture structurée du phénomène.


Pourquoi la monnaie et la finance sont-elles absentes des programmes présidentiels ?

1. Un sujet perçu comme trop technique

  • Les mécanismes monétaires (création monétaire, rôle des banques, politique de la BCE, régulation financière) sont complexes.
  • Les candidats craignent que ces thèmes rebutent les électeurs ou paraissent trop abstraits.
  • Les médias eux-mêmes simplifient les débats, ce qui pousse les candidats à rester sur des thèmes plus « parlants » : pouvoir d’achat, sécurité, immigration, santé.

En clair : c’est difficile à expliquer en 30 secondes de télévision.


2. Un domaine largement dépolitisé en Europe

Depuis l’euro, la politique monétaire est confiée à la Banque centrale européenne, indépendante des gouvernements.
Conséquence :

  • Les candidats ne peuvent pas promettre de modifier les taux d’intérêt.
  • Ils ne peuvent pas décider de créer plus ou moins de monnaie.
  • Ils ne peuvent pas orienter directement le crédit.

Cela retire une grande partie du levier monétaire traditionnel des États.
Moins de pouvoir = moins de débat.


3. Un sujet politiquement explosif

Parler de monnaie, c’est toucher à :

  • la dette publique,
  • le rôle des banques privées,
  • la création monétaire,
  • la régulation financière,
  • la souveraineté économique.

Ce sont des sujets où les positions peuvent être très clivantes.
Les candidats préfèrent éviter de se mettre à dos :

  • les marchés financiers,
  • les banques,
  • les institutions européennes,
  • ou même une partie de l’électorat.

Le silence est souvent plus rentable électoralement que la prise de position.


4. Un tabou culturel français

En France, on parle volontiers de redistribution, mais très peu de la manière dont la richesse est créée, financée ou monétisée.

La monnaie est souvent vue comme un domaine réservé aux « experts », alors qu’elle structure pourtant :

  • l’inflation,
  • l’investissement,
  • l’emploi,
  • la stabilité économique.

C’est un paradoxe : le sujet le plus structurant est aussi le plus invisible.


5. Les candidats préfèrent parler des conséquences plutôt que des causes

Ils parlent :

  • de pouvoir d’achat,
  • de fiscalité,
  • de dépenses publiques,
  • de croissance.

Mais ils évitent de parler des mécanismes monétaires qui conditionnent ces sujets.
C’est un peu comme parler de météo sans jamais évoquer le climat.


Alors, est-ce que la monnaie est « juste une question technique » ?

Absolument pas.
La monnaie est un outil politique fondamental.
Mais elle est traitée comme un sujet technique pour éviter d’ouvrir des débats qui pourraient remettre en cause :

  • l’indépendance de la BCE,
  • le rôle des banques privées dans la création monétaire,
  • la structure même du système financier.

En résumé :
Ce n’est pas un sujet technique, c’est un sujet trop politique pour être discuté politiquement.


Si tu veux, je peux t’aider à explorer un angle particulier : par exemple le rôle de la BCE, la création monétaire par les banques, ou pourquoi certains pays débattent plus ouvertement de ces questions. »

J’invite les lecteurs de ce blog à largement méditer les réponses de COPILOT. Les propos  de l’IA - au-delà d’une délicieuse naïveté - sont redoutablement réalistes et rationnels.

Jean Claude Werrebrouck- 22 février 2026.

 

 

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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 12:35

Le fonctionnement du monde semble devenir inintelligible et la question du devenir du Groenland semble en être un sommet parmi tant d’autres. Ce monde est pourtant encore fait d’Etats agissant et réagissant en fonction d’une foule de facteurs internes ou externes aux territoires qu’ils administrent réellement ou fictivement. Pensons simplement aux agitations de la maison Blanche, du Kremlin, de Bruxelles, etc.  Comprendre le fonctionnement actuel du monde revient donc à examiner les déterminants du comportement actuel des dits Etats.

Des mots qui n’expliquent rien.

C’est en se situant à ce niveau que l’on pourra comprendre les terminologies souvent usitées aujourd’hui derrière le terme de « capitalisme » : celui de la « finitude », celui du « néocolonialisme » ou de la « prédation », celui de « l’extractivisme » ; celui de la « décroissance » ou de la « croissance verte », celui de « l’impérialisme », celui du « néolibéralisme », celui du « symbiotique », etc. Des termes qui ne font que d’éphémères succès de librairies. Et puisque le terme de capitalisme est partout présent il faut reconnaître que ce qu’on appelle les « Etats » constitue une réalité à déchiffrer naviguant - sauf exception rarissime - dans un univers marchand, que l’on soit aux USA, en Chine, en Europe, en Afrique, etc.

Mais ce déchiffrement ne passe pas par les terminologies que nous venons de souligner lesquelles aiguisent l’imprécision des discours géopolitiques et  ajoutent du brouillard sur la réalité à déchiffrer. Ce qu’il faut expliquer ce n’est pas que « l’Occident a perdu les pédales » (vidéo d’Emmanuel Todd) et se contenter de décrire une situation, mais au contraire d’élucider les causes rationnelles de ce qui se passe.

Ce qu’il faut comprendre par conséquent est un peu l’équivalent de l’étonnement des astronomes du 16ème siècle qui n’arrivent plus à interpréter le mouvement de certains corps célestes à partir du paradigme Ptoléméen et vont se diriger vers celui de Copernic. Comment en effet comprendre ces faits : s’emparer du Groënland, s’attaquer à la réserve fédérale, s’attaquer aux banques, construire une théorie de « l’exécutif unitaire », protéger les 7 magnifiques d’un Sherman Act type 1890 mais surtout leur obéir…mais aussi reconstruire l’empire soviétique, mettre fin au droit international, ressusciter un « insurrection Act », détruire l’ordre institutionnel mondial, etc. ? Tout ceci peut-il faire partie d’une histoire logique ? Tout ceci n’est -il taxable de chaos qu’en raison de notre incapacité d’en comprendre la rationalité ?

Et de la même façon que l’on ne peut comprendre l’eau en constatant qu’elle mouille, on ne peut comprendre les réalités géopolitiques sans une connaissance sérieuse de ses éléments lourds qui constituent la substance étatique.

Comprendre la substance.

Pour faire vite rappelons que la réalité étatique émerge il y a un peu plus de 6000 ans et qu’elle correspond à une appropriation du « commun » des groupes humains par des individus en quête de pouvoir. De quoi déjà questionner la distinction droit privé/ droit public et ses représentations puisque le phénomène étatique est probablement un processus de privatisation du commun. Ce commun est fait du noyau de l’être ensemble et se trouve très généralement enkysté dans une représentation du monde à base religieuse impliquant des règles comportementales, donc un rapport précis entre l’individu et le collectif. Ce rapport précis entre l’individu de base et le collectif constitue en quelque sorte la « grammaire » de toute société et chacun se reconnait comme membre du collectif en assimilant et en respectant la grammaire de la société. C’est donc ce collectif - apparaissant comme grammaire - qui fera l’objet de capture par des acteurs, lesquels seront désormais amenés à transformer la grammaire dans le sens de leurs intérêts.  

Toujours pour aller très vite 3 grands types de réalités étatiques sont historiquement constatées : réalité « patrimoniale » ( 1 ou plusieurs privatisent le commun, donc la grammaire) ; réalité « institutionnelle » ( la grammaire est accessible à des individus plus nombreux et peut éventuellement devenir lisible et transformable par tous, ce qui correspond à  la démocratie) ; réalité « relationnelle » ( les institutions d’approche du commun et le commun lui-même se dissolvent dans un marché dépolitisé). Dans ce dernier mode le lien entre individu et collectif s’efface, un retrait qui révèle que les rapports entre individus  n’étant  plus surplombés par le collectif, ce qu’on appelle ensauvagement de la société devient possible.

Il n’existe aucune philosophie  de l’histoire et pas plus que pour le matérialisme historique il n’existe pas de passage obligé d’un type organisationnel à l’autre. Maintenant ces modes d’appropriation du commun sont des types abstraits et la réalité est faite d’articulation entre ces types. Par exemple, le mode patrimonial - en dehors du cercle de l’esclavagisme- n’exclut pas  radicalement les membres de la communauté de la maitrise du commun, et donc il y a toujours quelque chose comme un partage, ce qui suggère l’émergence d’un système juridique avec quelque chose comme des droits de propriété possiblement limités ou au contraire très importants.  Sans inventaire on trouve aussi partout un instrument politique qui deviendra essentiel dans l’être ensemble donc  la réalité sociale : la monnaie support de l’impôt. Un autre élément essentiel est la monopolisation de la puissance collective c’est-à-dire les armes. Parce que le commun est un enjeu essentiel dans l’interaction sociale il est en permanence retravaillé par le pouvoir. Ce qu’on appelle le politique est donc un travail sur la grammaire du monde.

A la fin de la guerre froide une perception trop rapide des choses avait permis d’imaginer le mode relationnel comme fin de l’histoire. L’époque correspondante apparaissait comme celle d’un affaissement de l’Etat avec l’économie comme mode d’organisation du commun, ce dernier apparaissant comme administrateur obéissant au marché. Avec l’émergence du mode relationnel on pouvait même imaginer un aplatissement du monde avec le caractère illimité des droits de l’homme et l’évaporation de la plupart des institutions y compris l’entreprise transformée en « constellation d’agents IA »  animée par des micro-entrepreneurs (Sami Mahroum).  La réalité était plus complexe et si l’économie apparaissait comme le commun universel, il aurait - pour comprendre sérieusement les choses - fallu tenir compte des modes patrimoniaux et des modes institutionnels. Ce que nous semblons apprendre aujourd’hui. ..en reconnaissant que la mondialisation n’était pas heureuse et que tout allait probablement être remis en chantier.

La logique d’un nouveau monde.

Bien évidemment les 3 modes identifiés constituent une réalité empirique complexe. Tout d’abord existe une multitude d’Etats : près de 200 aujourd’hui produisant une réalité internationale complexe. Ensuite ces Etats sont divers : plus vastes ou plus réduits, plus anciens ou plus nouveaux, plus puissants ou plus faibles, etc. La diversité et les trajectoires historiques, en particulier les relations entre eux font aussi qu’ils sont hiérarchisés. Dans le commun il y a la puissance de la culture, des armes, de la monnaie, de l’industrie, etc. Certains sont des vassaux et vont constituer des protectorats ou des morceaux d’empires. D’autres seront des centres et pourront apparaître comme des civilisations. Globalement se sont les modes institutionnels qui vont faire naître le capitalisme et le formidable développement de l’économie donc une toute aussi formidable hiérarchie des puissances. Globalement sans mondialisation résultant du simple fonctionnement d’un mode institutionnel accouchant doucement du mode relationnel, les Etats fonctionnant en mode patrimonial seraient probablement inchangés.

Si l’on ne remonte pas aux 6000 années d’histoire et que l’on s’appuie sur les deux derniers siècles le large passage du mode institutionnel au mode relationnel pour certains  devait aboutir à la libéralisation économique et la mondialisation. Les autres Etats  relevant davantage du mode patrimonial seront - par bouturage- greffés à l’économie voire se contenteront d’un simple siphonnage. On reconnaitra dans le premier cas la Chine qui va dès 1970 s’arrimer au capitalisme au bénéfice de sa classe dominante. Nouvelle capture d’un commun que l’on aura importé au profit du mode patrimonial.  On reconnaitra dans le second cas la Russie qui se contentera d’un prélèvement de rente sur toutes les consommations intermédiaires primaires que les Etats parvenus en mode relationnel utilisent sans modération. De quoi alimenter une classe d’oligarques. Bouturage d’un côté, siphonnage de l’autre sont les principes explicatifs de l’explosion d’une classe capitaliste chinoise d’un côté, et de simples prédateurs/rentiers du capital de l’autre. Bien évidemment de nombreuses situations intermédiaires existent.

Le passage rapide  en mode relationnel dans ce qu’on appelle l’Occident, ne permet plus aux Etats correspondants de contrôler le grand mouvement d’une économie qui au nom des marchés se doit d’enjamber toutes les frontières : liberté de circulation du capital, des marchandises et surtout délocalisations. Le personnel politico/administratif habitué  à perfectionner le mode institutionnel doit accompagner la grande transformation. La cage de fer de la consommation joue à plein et aboutit mécaniquement à la désindustrialisation, et plus tard à la désagrégation de l’agriculture. La planification industrielle laisse la place à celle du marketing. Un mouvement très bénéfique pour les Etats restés en mode patrimonial et en premier lieu l’Etat chinois. De quoi même les confirmer et les conforter voire même de permettre l’approfondissement du mode patrimonial. Par exemple, la Russie qui passait difficilement au mode institutionnel (période Eltsine) repasse au mode patrimonial le plus brutal par changement des destinataires de la rente énergétique prélevée sur le capitalisme des Etats en mode relationnel ( cf « le mage du Kremlin »).

Une distinction doit être faite ici entre un Etat mixant encore le mode institutionnel et le mode relationnel ( USA) et les Etats ayant décidé de passer à ce dernier mode en détruisant le mode institutionnel (Union européenne). Dans ce dernier cas les outils de la vieille grammaire de chaque nation sont progressivement effacés au profit du seul marché. La vieille grammaire n’est plus reconnaissable pour les jeunes générations. La vielle culturation disparait progressivement et l’individu n’est plus réellement relié au collectif. Il  se trouve simplement arrimé à un marché lui-même arrimé à la compétitivité et donc la croissance. Dépolitisé, il se retrouve dans   la cage de fer de la consommation et constate l’effacement de tout horizon collectif. La démocratie elle-même devient vieille relique d’un monde disparu.

La situation est différente pour les USA qui - moteurs de la mondialisation et grands utilisateurs d’une monnaie - devenue monnaie de réserve dans l’ordre hiérarchique du monde-  étaient historiquement les vainqueurs de la guerre froide. La puissance est force passée mais reste présente. L’Etat américain ne peut se disloquer comme les Etats européens. La monnaie reste nationale et impériale alors que les Etats européens ont perdu la leur en s’aplatissant dans le marché. Pour les USA le mode institutionnel demeure mais se trouve de plus en plus contesté par des Etats restés en mode patrimonial devenus puissants par la mondialisation. Logiquement, il reste des traces de la puissance technologique, support des industries dominantes de la défense. Mais la désindustrialisation massive n’est plus en mesure d’alimenter un outil militaire resté démesuré. Parce que -simple effet du « bouturage »-«  l’industrie chinoise permet aujourd’hui d’alimenter 50% des capacités mondiales  des chantiers navals, l’Etat américain prend conscience que sa flotte- encore de loin la première du monde - risque d’être rapidement dépassée. 

Le mode institutionnel américain est ainsi amené à se raidir pour rejoindre le mode patrimonial. D’où l’étonnement de l’observateur extérieur qui constate des logiques d’accaparement, la fusion du libertarisme et de l’interventionnisme brutal dans ce qui reste le marché, la dissociation  de la liberté et d’une démocratie à museler, le culte de la propriété associé à celui de sa négation… d’où l’émergence d’un étonnant monde orwellien dirigé par un acteur resté rationnel malgré les apparences.

De par sa position le mode institutionnel est entre la patrimonial et le relationnel. Il est d’une certaine façon fragile car il peut être absorbé par le relationnel, ce qui est le cas de l’UE. Mais il est aussi menacé par le mode patrimonial qui peut se nourrir du relationnel pour se revivifier. D’un côté les USA remontent très haut et se mettent à « frôler » le mode patrimonial. De l’autre, les Etats de l’UE descendent très bas et frôlent le pur mode relationnel avec des individus de plus en plus détachés du collectif donc de la citoyenneté. Les deux continents s’éloignent l’un de l’autre. L'Europe cesse de s'américaniser et l'Amérique devenue incapable de se raconter comme puissance mondiale cesse de se mondialiser. Un éloignement s’accompagnant d’un probable déclin commun tant il sera difficile de retrouver de la puissance face à la Chine.  La nouvelle grammaire américaine propose de lire le monde de l’UE comme crise de civilisation. La grammaire européenne propose de lire celle des USA comme recul des droits de l’homme et  de la civilisation. Le difficile maintien de la puissance américaine exige la décomposition de l’UE et la réémergence de ses Etats plus proches de la transformation américaine. En cela le mode patrimonial de la Russie, malgré les grandes difficultés d’un statut de simple prédateur/rentier sur les consommations intermédiaires vendues par d’autres, reste l’allié de la grammaire américaine exigeant la fin de l’UE. Empire colonial menacé par sa propre dislocation il ne peut que poursuivre son difficile chemin, en espérant s’appuyer sur l’approfondissement d’un mode patrimonial américain.

Pour finir le chaos du monde n’est pas inintelligible et une explication rationnelle de la réalité existe. On ne saurait en déduire pour autant une piste prospectiviste assurée tant que la révolution industrielle axée sur l’IA n’aura pas épuisée ses imprévisibles effets.  

 Globalement le monde à venir doit logiquement laisser peu de place à la démocratie.

Jean Claude Werrebrouck – 31 janvier 2026.

 

 

 

 

 

 

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 15:29

Le premier ministre vient de recevoir les acteurs de la filière de l'électricité renouvelable (système solaire/Eolien). rien n'est encore décidé sur la programmation annuelle de l'énergie, mais il semble acquis que sous la pression des intérêts il n'y aura pas de moratoire.   il est sans doute trop tard pour réfléchir sur l’absence de sérieux de ce qui n’est plus une politique industrielle. Les quelques lignes ci-dessous- écrites il y a déjà plusieurs semaines-  mettent en lumière, de façon fort synthétique, ce que nous croyons être le scandale majeur de la politique industrielle française : celui de la gestion de l’électricité.  A méditer pour les candidats à l’élection présidentielle. A méditer aussi à la lumière du devis qu’EDF vient de publier au titre de ses investissements futurs.

Quelques données d’identification du paysage électrique français

Statut de l’électricité :  -matière première fondamentale mais fort peu stockable (aujourd’hui 3% de la capacité mondiale de production)

Chiffres 2024   -     production :  570 TWH 

  • Consommation 510TWH
  • Nucléaire :    380TWH
  • Hydraulique :  50,5 TWH
  • Thermique :   39 TWH
  • Solaire/éolien : 98,5TWH

Décisions politiques :

- Electricité : bien échangeable sur un marché physique ou financier

-  Priorité de l’intermittence sur le continu

- Garantie publique de rentabilité de l’intermittence (investissement de simple rente) ;

- Nucléaire dominant mais appelé progressivement à devenir énergie de bouclage du marché

Résultats constatés :

- Facteur de charge du nucléaire passant de 85% aux environs de 60%

- Sous production nucléaire d’environ 100TWH (environ 18% du chiffre d’affaires)

- 8 à 9 milliards d’euros de subventionnement de la production solaire/éolien pour 2025

- Addition perte de marge EDF+ subventionnement solaire/éolien évaluée à 50% du budget 2025 des armées.

Augmentation non évaluée des couts de maintenance des centrales EDF soumises à la priorité du solaire/éolien.

Conclusion : politique publique responsable d’une mauvaise allocation du capital (le solaire éolien est inutile au ravitaillement) et d’une destruction de capital ( les centrales nucléaires souffrent de la modulation imposée)

 

Ces quelques données sont intéressantes à découvrir au moment où à grands bruits on évoque le dossier de partage du financement en vue d’une autorisation bruxelloise, et surtout le devis qu’ EDF vient de publier. Ce dernier se monte pour les 6 EPR2 à quelque 80 milliards d’euros 2025. Somme qu’il faudra partager entre EDF investisseur et Etat propriétaire de l’entreprise publique. Le personnel politico administratif et les médias n’évoquent en aucune façon la réalité des choix qui furent ceux de la gestion de l’électricité depuis la décision européenne d’interdire les monopoles publics industriels voici maintenant près d’une trentaine  d’années.  Le choix d’obliger EDF à vendre à des concurrents qui ne produisent pas d’électricité à un prix inférieur au coût de production (ARENH) relevait déjà d’un mécanisme délictueux. Celui existant maintenant est beaucoup plus grave : non seulement on extorque chaque année plus de 10 milliards d’euro de marge à l’entreprise en l’empêchant de produire, mais on extorque chaque année au contribuable près d’une dizaine de milliards d’euros au titre du financement du système Solaire/Eolien. 

Il est éthiquement fondamental de dénoncer le projet de financement des 6 nouveaux EPR. EDF serait une entreprise très profitable, fonctionnant sans dette,  si elle n’avait eu à supporter pendant près de 15 années le scandaleux ARENH et si elle n’avait à supporter une interdiction de produire. Sans ce véritable détournement de capitaux EDF pourrait sans aucune difficulté assurer ses projets d’investissements. Également sans envoyer ses ingénieurs se former en Chine comme on vient de l’apprendre…..

Dans le même temps il est éthiquement fondamental de dénoncer le gaspillage budgétaire aboutissant à plus de dette publique pour des investisseurs de rente derrière lesquels on trouve les grands fonds soucieux d’investir dans les projets dits d’avenir et qui ne sont que des outils de captation  de rente publique.

Jean Claude Werrebrouck- 19 décembre 2025.

Note complémentaire du 27 décembre Le dernier bilan prévisionnel de RTE (9 décembre) nous apprend que la France à failli les 1ier avril et 23 octobre dernier connaitre un black-out assez comparable à ce qu'à subi la péninsule ibérique le 28 avril. De fait la règle de la priorité du solaire /éolien fait apparaitre des comportements indélicats au détriment d'EDF. Ainsi le solaire/éolien cherche à optimiser à la minute sa production et ne respecte pas la règle d'annonce de son plan de charge la veille pour le lendemain. Il en résulte que les lourdes centrales EDF doivent au nom du service public subir des variations de productions immédiates (10GW le 1ier avril et 8 GW le 23 octobre, soit l'équivalent d'une petite dizaine d'unités nucléaires). Un peu comme si dans l'industrie automobile les chaines Toyota étaient victimes immédiates de décisions tout aussi immédiates sur des chaines GM à l'autre bout du monde. Et notre exemple reste bienveillant car une chaine d'assemblage automobile est plus maniable qu'une unité nucléaire. Monde ahurissant. Plus étonnant encore comment accepter une fonction de président d'EDF si cette dernière devient activité de  simple chef de service très obéissant? Quand le président d'EDF va t-il proposer sa démission? 

                                    

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1 décembre 2025 1 01 /12 /décembre /2025 06:33

L’argent ne quitte pas le pays

En toute logique comptable, les comptes nationaux  sont  équilibrés. La réalité est en effet très simple et toute opération se matérialise, en vertu du principe de la partie double, d’une écriture en crédit strictement égale à une écriture en débit. A l’échelle plus globale d’un pays s’il y a beaucoup d’écritures en débit pour des agents intérieurs ( consommation des ménages, dépenses des administrations, investissement des entreprises, etc.) cela signifie qu’il y a pour un même montant beaucoup d’ écritures en crédits pour des agents extérieurs en relation contractuelle avec les agents intérieurs. Les écritures en débit des agents intérieurs sont des dépenses et bien évidemment les écritures en crédits des agents extérieurs sont des recettes. Si donc on observe les comptes nationaux de la France le compte agrégé de l’économie française doit disposer d’un solde égal au compte agrégé extérieur de l’ensemble des nations en relation avec la France. C’est ce que l’on lit, dans les comptes de la nation pour 2024 avec, au-delà, un solde très rassurant : la France et ses agents reçoivent plus qu’ils ne dépensent et ce pour un montant de 8 Milliards d’euros alors que le PIB du pays se montait à 2917,4 milliards. Concrètement cela signifie a priori que l’argent ne fuit pas le pays et que la banqueroute n’est pas à l’ordre du jour. Cela veut donc aussi dire que les agences de notation qui surveillent le pays n’ont pas de raison substantielle pour abaisser de façon significative la note de la France. La France ne serait donc pas effondrée.

La comptabilité des circuits de l’argent

Si l’on regarde les choses de façon plus détaillée la situation est pourtant différente. La question étant en effet de découvrir par quel biais il existe un quasi équilibre entre les flux monétaires de sorties et les flux d’entrée.

Ce qu’on appelle balance des paiements est le document comptable qui rassemble tous les liens entre le pays et le reste du monde. Ce document est composé de sous-ensembles regroupant des opérations homogènes : balance commerciale, balance des services, balance des revenus primaires, balance des revenus secondaires, balance en capital. La somme constitue le compte non financier du pays, compte dont le solde s’appelle aussi solde de la balance des paiements. Et ce solde par principe comptable, celui de la partie double, est aussi égal au solde des opérations financières avec le reste du monde.

La balance commerciale est avec 618 milliards d’exportations et 678 milliards d’importations considérablement déficitaire (60 milliards). Réalité fondamentale qui révèle que, de plus en plus,  le pays consomme davantage qu’il ne produit.

La balance des services est avec 372 milliards d’entrées et 310 milliards de sorties considérablement excédentaire (57 milliards).

La balance des revenus primaires est aussi excédentaire en raison du flux considérables de revenus des travailleurs frontaliers (55 Milliards). Excédent qui signifie toutefois que des centaines de milliers de salariés frontaliers produisent des richesses à l’extérieur du pays et ne font – à l’intérieur - qu’en encaisser les signes.

La balance des revenus secondaires est très déficitaire en raison des contributions à l’Union Européenne (22 milliards) et des transferts de revenus des travailleurs migrants ( 16 milliards).

Un grand fleuve est venu alimenter la France

Le compte de capital (subventions, transferts sans contre parties) est lui-même excédentaire (5 milliards). Le compte financier   est  composé de plusieurs rubriques (investissements directs, investissements de portefeuille, instruments financiers dérivés, autres investissements). Sans entrer dans le détail on observe que le poste de loin le plus important est la partie des investissements de portefeuille correspondant à la dette publique. Ainsi l’extérieur, donc l’étranger, et plus concrètement encore 10 banques étrangères[1] ont   acheté 131 Milliards d’euros d’obligations de l’Etat français en 2024[2]. Bien évidemment (logique comptable) le solde du compte financier est égal à celui du compte de capital (8 milliards) mais il mentionne qu’en raison d’achats massifs de dette publique par l’étranger, les comptes nationaux sont en quelque sorte « oxygénés » par le reste du monde. Les comptables ne s’y trompent pas et parlent « d’entrée de capital » dans le pays.

Cette « entrée nourrissante » est bien sûr un flux mais il s’agit aussi d’un stock que les comptables nationaux connaissent bien : 1614 milliards d’obligations de dette publique française détenue par l’étranger au 31 décembre 2024, soit plus de 50% du PIB et 55,4% du total de la dette. Ce dernier taux est en continuelle augmentation depuis 2022. Toujours comptablement, ce stock de dette publique détenue par le reste du monde est - en principe - de l’épargne étrangère venant s’investir en France[3]. Est- ce à dire que l’épargne nationale serait insuffisante pour faire vivre l’économie française ? Question qu’il nous faut examiner.

Les variations de débit du grand fleuve étranger sur les comptes de la France

Le taux d’épargne français est parmi les plus importants du monde (près de 19% du PIB) et son affectation est bien connue : comptes à vue, dépôts à terme, assurance vie, actions et obligations, épargne immobilière. La contre-partie est complexe : financement des bilans bancaires et transformation en crédits et investissements pour les entreprises et aussi pour l’Etat par achat massif de dette publique.

Toute modification du flux d’achat étranger de dette publique modifie toutes les écritures et   soldes de tous les comptes. S’il y a moins d’achat cela se matérialise par une foule d’états différents. D’abord le solde du compte financier est modifié donc aussi le solde de la balance des paiements, donc le solde de tous les comptes de ladite balance avec les flux internes associés. Il est très difficile de construire un modèle permettant d’instruire et d’éclairer toutes les conséquences. Un compte peut pourtant retenir toute notre attention : celui de la balance commerciale.

Exploration du lien entre fleuve de dettes et balance commerciale.

Le lien entre la balance commerciale et le flux de dette publique achetée est lui-même très complexe. Par exemple si le flux de dette diminue (si le grand fleuve venu de l’étranger voit son débit diminuer) cela signifie que d’une façon ou d’une autre les finances publiques sont plus restrictives : moins d’aide et subventions (entreprises/ménages) qui touchent directement la consommation et l’investissement donc la croissance, donc la balance commerciale. Vraisemblablement réduire les aides c’est ne pas distribuer de quoi élargir les marchés et - sans politique monétaire les agrandissant par un taux de change plus faible (l’Etat a juridiquement perdu le contrôle des infrastructures financières et monétaires) - c’est réduire les exportations comme les importations sans modification sensible du solde. Le grand fleuve venu de l’étranger qui alimente la France est à priori fondamental pour alimenter une croissance pourtant devenue extraordinairement faible. D’où cette impression d’une France qui vit au-dessus de ses moyens. A l’inverse si le grand fleuve venu de l’étranger voit son débit augmenter c’est vraisemblablement en raison du laxisme budgétaire et ses effets sur la balance commerciale : sans maîtrise d’un taux de change la compétitivité n’augmente que par le flux de aides et les importations ne peuvent qu’augmenter. De quoi dégrader la balance commerciale et donc le compte de capital et son complément le compte financier….et de quoi demander plus au grand fleuve venu de l’étranger : 49,1% dans le total de la dette en juin 2022, mais 54,6% en juin 2024 et 55,4% en juin 2025. La France continue de s’effondrer….

Le fleuve d’épargne française peut-il se substituer au grand fleuve étranger ?

L’épargne française très élevée est a priori complètement mobilisée. Il faut donc imaginer qu’une substitution entre dette étrangère et dette nationale supposerait une modification de stratégie. De façon fort théorique on pourrait imaginer que les 4 banques françaises labellisées « SVT » ( BNP, Société Générale , Crédit Agricole, NATIXIS) achètent toute la dette émise (plus de 300 milliards pour 2025) et que les dix autres banques (étrangères) sont interdites d’accès aux adjudications de l’Agence France Trésor. Une telle hypothèse est fort peu crédible dans la mesure où les banques n’achètent la matière première : dette publique que pour leur clientèle. C’est bien sûr le cas  des compagnies d’assurance qui en achètent entre 70 et 80 milliards pour leur production propre de contrats nouveaux. C’est le cas des SVT qui achètent  pour elles-mêmes, mais aussi pour d’autres banques et l’archipel du « shadow banking » - probablement entre 60 et 70 milliards - pour les productions financières. De la même façon que dans l’industrie automobile, on fixe le volume des achats de bobines  d’acier en fonction de la quantité de voitures produites, les SVT françaises n’achètent de la dette publique qu’en fonction de leurs besoins. Le fleuve d’épargne française est ainsi limité et il faut lui adjoindre le grand fleuve étranger pour absorber toute la dette publique. Certes, on pourrait encore augmenter l’épargne en imaginant encore davantage de dépenses publiques au profit des ménages et entreprises, mais cela correspondrait à davantage de déficit et il n’est pas sûr que les SVT françaises soient davantage incitées à acheter de la dette publique suplémentaire…cela dépendrait en effet du comportement des bénéficiaires des nouvelles dépenses….Au final il semble impossible de faire disparaître le grand fleuve étranger venu nourrir la France.  

Mais le grand fleuve étranger est le résultat d’une politique publique historiquement délictueuse.

Nous ne reviendrons pas dans la présente note à la grande contradiction entre « société de marché » et « société à économie de marché » et nous nous  contentons d’en rappeler les conclusions[4]. La grande question de la France est qu’elle est restée au milieu du gué : largement keynésienne dans sa culture, elle n’accepte pas le moment néolibéral dans lequel elle s’est délibérément engagée. Parce que keynésienne, la France n’a jamais accepté la « grande transformation » décrite par Polanyie et le salariat fût historiquement de moins en moins le théâtre d’un marché non régulé. Réalité devenue infiniment complexe, ce qu’on appelle aujourd’hui le coût du travail est fait d’une multitude de règles et de subventions directes, indirectes, voire très indirectes…[5] . Et une réalité qui constituera le grand Etat Providence français.  De quoi rendre artificiellement (et coûteusement) compétitive une économie qui allait dans le même temps être dérégulée.

 Dans un même geste, la France décidait de libérer l’économie en libérant tous les marchés et en particulier le premier d’entre-eux : celui de la monnaie. Politique qui ira jusqu’à des limites extrêmes puisque l’Etat – grand inventeur historique de la monnaie moderne, celle qui allait mener à ce que nous avons appelé la fin de la loi d’airain[6]- allait devenir un agent victime d’un interdit bancaire : il ne peut être directement alimenté par la banque dont il est le propriétaire (banque centrale). D’où le marché de la dette qui est une pure invention politique juridicisée dans l’Agence France Trésor, invention ( 1999) dont plus personne n’en comprend la portée tant l’institution généralisée partout dans le monde est devenue « naturelle ». Cette invention est pourtant une double violence : d’abord au regard de l’Etat propriétaire qui n'est plus l’émetteur de monnaie qu’il fût ; ensuite au regard des citoyens qui n’ont plus juridiquement accès direct à la dette publique.[7] Non seulement il est interdit à l’Etat de s’endetter auprès de sa banque, mais il lui est interdit de s’endetter auprès de ses citoyens. Autant de garanties pour assurer un monopole aux SVT dont on communiquera bruyamment la sélection par l’AFT sur la base de la performance et de la rationalité. Le plus curieux est que personne ne sait si le grand fleuve étranger ou le grand fleuve national qui inonde l’AFT[8] est véritablement de l’épargne ou de la création monétaire…Le système bancaire, dans ses prérogatives, se serait-il substitué à l’Etat ? Le plus curieux encore est que l’Etat, encore farouchement Etat- providence radicalement hors marché, est simultanément celui qui par transformation de l’infrastructure monétaire a fait le lit du marché généralisé. Société à économie de marché d’un côté et société de marché de l’autre.

Les deux lames du ciseau : Etat Providence hors marché sans limite et inondation monétaire se referment sur une France effondrée.

Jean Claude Werrebrouck - 1  décembre 2025

 

[1] Les Spécialistes en Valeurs du Trésor (SVT) banques sélectionnées par l’Agence France Trésor pour l’achat de dette publique.

[2] Et probablement davantage car les 10 banques étrangères (américaines anglaises, espagnoles et allemande) ont aussi des établissements en France. L’Agence France Trésor ne publie pas les volumes d’achats de chaque banque.

[3] Les montants mobilisés par 10 banques étrangères qui achètent de la dette publique peuvent aussi mobiliser de la création monétaire.

[5] Y compris par baisse du coût du travail par le biais de plateformes (Shein, Temu, etc.) qui relèvent délictueusement le pouvoir d’achat…De quoi faire du mauvais keynésianisme en poussant aux limites le néolibéralisme. Cf la suite du paragraphe.

[6] https://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-loi-d-airain-de-la-monnaie-2-2-110485625.html

[7] Signalons quelques rares exceptions : celui de l’Italie avec son guichet d’achat pour les petits porteurs (environ 15% du total de la dette publique , et beaucoup plus marginalement encore avec le « Bundesshatzbriefe » (moins de 5% du total de la dette publique).  

[8] La demande des SVT est toujours 3 fois supérieure aux volumes d’adjudications proposées par l’AFT. D’où vient l’argent ?

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22 novembre 2025 6 22 /11 /novembre /2025 16:09

Les présents débats parlementaires et leurs conclusions révèlent la grande contradiction de la société française qui hésite entre l’acceptation du marché et de ses règles et un refus des conséquences qu’il suppose. Cela se traduira dans les budgets publics qui – dans quelques jours -  seront votés ou imposés : il faudrait en réduire le solde négatif pour ne pas déplaire aux marchés mais cela est rendu impossible en raison d’un modèle social à préserver. Et derrière cette question nous en retrouvons une autre beaucoup plus fondamentale, celle de la logique d’une société de marché que l’on oppose à une à société à économie de marché. C’est qu’en France les relations que les humains entretiennent entre-eux sont probablement aussi importants que celles qu’ils entretiennent avec les choses et en particulier l’argent. D’où la forte odeur de ce qu’on appelle « le politique » que l’on trouve très spécifiquement en France et beaucoup plus modérément ailleurs.

L’ordre du monde selon la France

Dans la « Grande transformation » Karl Polanyi (1944)[1]voyait que des éléments très constitutifs de la société se sont historiquement transformés  en marchandises.  C’était, selon cet auteur, le cas du travail qui allait se transformer en marchandise force de travail échangée sur un marché du travail . C’était le cas de la terre qui elle aussi allait devenir marchandise porteuse de prix et de rente. C’était enfin le cas de la monnaie qui allait pouvoir devenir marchandise produite dans des usines appelées banques et marchandises porteuses  d’un prix appelé intérêt. De quoi passer d’un monde où l’économie est encastrée dans la société -  le travail a toujours existé mais pas comme marchandise, la terre fût historiquement rarement une marchandise, et la monnaie était historiquement un bien public – à un monde où c’est la société qui est encastrée dans l’économie.

La société française n’a historiquement jamais accepté cette « grande transformation » et assez rapidement, à l’inverse de la Grande Bretagne, elle s’est employée à résister aux modifications impliquées, notamment en matière de travail et de monnaie. Ainsi le travail n’est toujours pas une marchandise et reste très socialisé. De la même façon pendant très longtemps la monnaie devait subir un étroit contrôle et ce n’est que récemment qu’elle est devenue simple marchandise. D’où cette position très particulière de la France qui se voulait économiquement libérale depuis très longtemps et sans doute  néolibérale beaucoup plus récemment, mais qui reste extrêmement attachée à son Etat-providence situé hors marché.

Une lecture nouvelle du déraillement de la France

Tant que la France restait à cheval sur les 2 gros ilots de résistance au passage à la société de marché, celui du travail et celui de la monnaie, elle restait dans son modèle anthropologique fondamental et connaissait une réussite exemplaire. Nous ne revenons pas ici sur les signes de de cette réussite que l’on peut trouver dans nombre de publications. Signalons simplement que le marché encastré dans la société fut un grand moment dans l’espérance d’un futur meilleur appelé progrès. Dans ce type de monde, le temps pouvait être bien orienté et la question d’une société meilleure pouvait être débattue. Un débat beaucoup plus difficile dans une société de marché où précisément les marchés imposent le primat du présent sur un futur qui n’est plus à construire mais se construit automatiquement par le biais de la concurrence. La France restera donc le lieu de débats dans l’espérance d’un futur jusqu’à la fin de la « grande transformation »  et en particulier celle de la   transformation progressive de la monnaie en marchandise[2]. Le processus de transformation fut historiquement complexe voire contradictoire[3]. Ainsi un grand écart pouvait se manifester avec un travail qui s’éloignait de plus en plus du statut de marchandise, statut acquis au cours de la révolution industrielle, tandis que la monnaie allait s’échapper progressivement du contrôle public. Avec la montée de l’Etat social, le salaire et ses accessoires directs ou indirects deviennent de plus en plus  revenus  d’origine collective, tandis que la monnaie est de plus en plus l’objet d’une bancarisation non régulée par le politique.

A l’époque du salariat non régulé, les salaires des ouvriers étaient versés sous forme d’ enveloppes contenant des billets de banque centrale,  une monnaie improductive pour des banques encore privées d’une véritable appropriation monétaire. Plus tard,  à l’époque du salaire socialisé, les rémunérations  sont versées sur des comptes qui vont assurer la privatisation de la puissance monétaire. La monnaie devient ainsi pour la puissance publique une extériorité au moment où le salaire devient de plus en plus ancré dans son périmètre de réglementation hors marché.  D’où une France de plus en plus incapable de marcher sur ses deux jambes. Situation largement  inconnue  ailleurs où salaires et monnaies  seront encastrées dans l’économie : les salaires bruts ne sont pas éloignés des salaires nets et la bancarisation est totale. La France va ainsi progressivement dérailler : on ne peut simultanément promouvoir un modèle social hors du champ des marchés et débrider l’économie. On ne peut jouer au néolibéralisme sans en accepter toutes les conséquences.

« Une grande transformation » qui peut aussi aggraver la déraillement

Si Polanyi était notre contemporain il aurait pu aller plus loin dans son analyse et aurait sans doute pu évoquer une « grande transformation » pour les entreprises. Très longtemps, et encore aujourd’hui, l’organisation interne des entreprises refuse la logique du marché au profit de celle de la hiérarchie. C’est bien ce que voyait déjà un Ronald Coase (pourtant contemporain de Polanyi) qui voyait dans l’origine de la firme et de son organisation le refus de transactions ponctuelles plus couteuses que la coopération organisée. D’où ce qui deviendra plus tard la réflexion sur la logique du « make or buy ». Toutes les institutions ne peuvent se dissoudre dans le marché et à priori des résistances existent au tout marché. Plus tard - vers 1975 -   le Nobel Oliver Williamson , mais aussi sans doute avant lui James Burnham, confirmeront le modèle hiérarchique de ce qui était la firme géante. Les nombreux acteurs de la firme ne sont pas ainsi dans des relations individuelles de marché et vivent dans un système hiérarchique.  La France restera  la grande résistante au tout marché et ira jusqu’à mettre en place des entreprises publiques à monopole qui au-delà de relations hiérarchiques internes très valorisées étendra l’ordre de la règle au niveau du produit ou service  distribué. L’exemple le plus célèbre sera bien sûr  celui  d’EDF/GDF notamment à l’époque de Marcel Boiteux.

Le vrai problème qui se pose toutefois aujourd’hui est que la société française, toujours globalement réticente vis-à-vis du marché, est confrontée à une IA qui risque de faire disparaître les derniers espaces de socialisation que l’on trouve  dans ces organisations hors marché et qui font encore l’essentiel des entreprises. Et des organisations à partir desquelles l’Etat peut encore puiser les ressources du modèle social hors marché qu’il défend. Notons au passage que, même sans révolution technologique, de plus en plus de services hors marché et produits en dehors du marché sont devenus de simples marchandises. Tel est évidemment le cas de l’électricité qui n’est plus service public mais marchandise produite parfois en dehors du marché par de simples entreprises qui ne se  livrent qu’à du négoce. D’où un marché de l’électricité devenu gigantesque pour une production qui n’augmente que fort modérément. Exemple que l’on peut généraliser : un présent de plus en plus marchand et financiarisé et de moins en moins productif. Avec les emplois correspondants : utiles voire efficients du point de vue individuel (société encastrée dans le marché), inutiles voire nuisibles du point de vue collectif (marché encastré dans la société).

Déraillement ou pulvérisation annoncée par le nouveau marché ?

Si cette vieille organisation qu’est l’entreprise était souvent lourde et ne permettait le plus souvent que le perfectionnement de l’outil existant, L’IA permet de révolutionner l’outil et donc l’entreprise en la transformant en dispositif d’exploration et de  création  de progrès.[4] Et ce dispositif devient plus ou moins complétement une organisation de marché éloignée de l’entreprise classique.  Algorithmes et capacités humaines augmentées permettent de générer beaucoup plus de richesses que les structures hiérarchiques traditionnelles. La nouvelle réalité technologique écrase les hiérarchies devenues improductives et fait naître des acteurs complètement immergés dans le marché. Si l’on suit Sami Mahroum [5] l’IA devient un éco système dans lequel des humains souvent non salariés équipés de leurs agents IA effectuent des transactions les uns avec les autres plus efficacement que par le biais d’une entreprise classique. A terme, des agents/patrons deviennent des entrepreneurs s’appuyant sur une constellation d’agents d’IA. A terme plus  lointain, on assisterait à la fin de l’entreprise classique au profit d’un marché beaucoup plus profond que celui perçu par  Karl Polanyi. Grande victoire du « buy » sur le « make ». [6]De quoi achever le processus de « grande transformation » et aboutir à la plénitude de la société de marché avec fin de la dépendance salariale et émancipation de tous. De quoi envoyer le socle de l’Etat- providence dans les poubelles de l’histoire.

En reprenant le langage du vieux Marx, nous serions dans un monde où les rapports sociaux de production en pleine contradiction avec le développement des forces productives appellent à une révolution sociétale. Avec une grande différence puisque cette fois le point d’aboutissement de l’histoire serait un marché généralisé et donc la victoire complète du libertarisme. De quoi réconcilier Hegel et Marx.

 La France est-elle prête au basculement vers le tout marché ?

Nos débats actuels au niveau des instances sociopolitiques révèlent déjà de gros effets de polarisation. Il y a ceux qui rêvent d’un gaullisme à reconstruire sous une forme ou sous une autre, et il y a ceux qui considèrent que les rapports entre les groupes, territoires, classes, générations, etc.  sont moins importants que ceux qu’ils entretiennent avec leur personne et les choses. Pour eux l’IA peut renouveler l’espérance d’un futur, non plus celle du passé appelée progrès social, mais celle attachée à l’épanouissement strictement individuel. Et parce que l’IA réduit le volume du travail il y a aussi la cohorte des exclus de l’espérance du futur aussi bien collectif qu’individuel. Ceux-là n’ont plus souvent, à titre d’avenir,  que le retour vers la  tradition d’un présent religieux. Christian Ingrao a sans doute raison d’insister sur la corrélation entre présent ultralibéral et présent religieux.[7]….une corrélation qui va  bien au-delà de la seule France. Ultralibéralisme et islamisme constituent les formes politiques parallèles du temps présent, un moment perdu  dans l’effacement de l’espérance d’un avenir collectif meilleur.

Avec ce nouveau développement des forces productives qui se matérialise avec l’IA, les groupes en situation se forgent des opinions de plus en plus opposées et de plus en plus extrêmes. Tel un gaz ou un liquide, la haine se répand et occupe de plus en plus d’espace. Vers quelles violences nouvelles la France se dirige ?

Jean Claude Werrebrouck – 23 novembre 2025.

 

[1] D’origine hongroise Polanyi (1886/ 1964) est à la fois historien, politiste, économiste et sans doute anthropologue. Son ouvrage « la grande Transformation – aux origines politiques et économiques de notre temps » fut publié en 1944. Au niveau des grande écoles de pensée, il est considéré comme étant un inclassable.

[2] La Monnaie deviendra merchandise à l’issue de son dessaisissement progressif par l’Etat. Commencée de longue date avec par exemple la fin des planchers de bons  du Trésor dès 1957, assurant le bouclage du « circuit du Trésor » cher à Block- Lainé, elle aboutira avec la monnaie unique à une véritable expropriation de l’Etat.

[3] Il l’est sans doute encore avec le développement des fonds « 90-10 » qui visent pour partie des actifs « à impact » social dont le rendement de bon niveau révèle des préoccupations de solidarité qui résistent à celles de la simple concurrence marchande.

[4] Cf l’ouvrage de Benedict Frey : « How progress ends”; Princeton University presse  2025.

[5] Cf son article : « l’intelligence artificielle va-t-elle tuer l’entreprise » ; Le Monde des 16 et 17 novembre 2025.

[6] Même la cour des comptes s’interroge sur les effets de l’irruption de l’IA sur les administrations publiques ( cf son rapport publié le 19 novembre dernier). Son texte reste toutefois ambigu et propose le développement du buy…tout en proposant un secrétariat général à l’IA rattaché au premier ministre. Voir :

https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-strategie-nationale-pour-lintelligence-artificielle-consolider-les-succes-de-la

 

[7] Conférence de Cité Philo 2025 : « Paroxysme et urgences : des hommes en de sombres temps » ; voir http://citephilo.org/.

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