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8 octobre 2025 3 08 /10 /octobre /2025 07:30

Nous nous sommes longuement penchés sur l’analyse de la situation française[1]. Les choix politiques qui seront matérialisés selon un mode panique   au cours des prochains jours vont bien sûr tenir très éloignés une dévaluation externe devenue impossible dans le cas de l’euro zone. Ils seront aussi,  comme d’habitude, un renoncement à une dévaluation interne politiquement impossible : les entreprises victimes d’un taux de marge continuellement décroissant refuseront une hausse des charges et entendront maintenir la drogue des subventions, tandis que les ménages refuseront une baisse directe ou indirecte de leurs revenus. Le prix de ce renoncement collectif sera comme d’habitude un élargissement d'une dette probablement encore supportable par la finance, élargissement couplé à un rétrécissement des projets et investissements d’avenir. La stabilité politique , terme que l’on entend au quotidien, sera donc payée par un élargissement d’une  dette que l’on veut réduire et la prolongation du processus d’effacement du pays.

Les marchés politiques vont donc accoucher dans les tous prochains jours  d’une nouvelle non solution et d’un approfondissement du déclin français. Un accouchement au terme duquel, dans la panique, les véritables problèmes du pays ne pourront être débattus et resteront infiniment éloignés de toute analyse sérieuse de la réalité.

Nous tentons, une nouvelle fois, dans le bref texte suivant de revenir sur l’intelligence de la présente situation. De quoi prendre un peu de hauteur par rapport à l’indigence des débats qui inondent le quotidien des français et achève de les éloigner du monde politique.

 

Taux de change et enracinement culturel.

S’agissant  de la France tout repose sur une dynamique productive depuis longtemps en voie d’épuisement. La France ne peut plus -comme elle le faisait jadis-  rétablir sa compétitivité par la baisse de son taux de change. Il n’est plus question de rétablir des débouchés devenus insuffisants par une hausse de prix à l’importation accompagnée d’une baisse de prix à l’exportation. Désormais, avec l’euro, il faut une dévaluation interne politiquement très difficile pour rétablir une compétitivité menacée. Dans le contrat social qui nait après la seconde guerre mondiale, il y a adhésion forte autour de la construction d’un Etat-Providence puissant associé à la reconstruction d’un régalien solide. En période de difficultés, un tel contrat ne peut valider des politiques de dévaluation interne et c’est donc la dévaluation externe qui sera régulièrement choisie et ce, quel que soit le régime politique (quatrième ou cinquième République). Le passage à l’euro sera ainsi une lourde modification des règles du jeu social traditionnel français. Il est culturellement très difficile de revenir sur l’accord historique des années d’après-guerre,  et pourtant il est devenu impossible d’en assurer la survie. D’où le grand désordre politique que nous connaissons et qui ne fait que commencer.

Une rupture.

La France constate depuis plusieurs dizaines d’années  que le marché ne fonctionne plus selon une logique d’auto accroissement musclée par une politique monétaire volontariste. Les trente glorieuses connaissaient des soldes budgétaires variables avec la conjoncture mais jamais nous n’avons connu un enfermement dans la dette. Ce processus va progressivement s’évaporer avec les politiques de désinflation compétitive dès l’époque Mitterrand, puis celles de la construction de l’euro. Progressivement, la France va entrer dans un processus dans lequel un PIB de plus en plus artificiel sera alimenté par une explosion financière. Une réalité hélas largement invisible avec les outils classiques de la Comptabilité Nationale incapable de distinguer le réel et l’artificiel. Explication :

Dans une France souveraine La dette n’était pas un outil nécessaire.

Entre 1970 et 1974 le PIB nominal passe de 126,1 milliards d’euros à 210,1 avec un excédent public cumulé proche de 10,1 milliards. Cette constatation banale est pourtant la fin d’une période qui va totalement disparaitre. Il n’y a pas besoin, au cours de cette période d’un déficit public pour voir la production augmenter. On constate même une situation inverse : normalement l’excédent est une soustraction sur toutes les liquidités (L’Etat dépense moins qu’il ne gagne) et donc il y  a effet récessif appuyé par le jeu d’un multiplicateur classique.

La dette devient béquille.

Dix ans plus tard, entre 1980 et 1985, la France passe d’un PIB nominal de 453,2 milliards d’euros à 760, 5. Le déficit cumulé de la période se monte lui à 297,5 milliards. Ce déficit est venu nourrir des comptes, eux-mêmes devenant appuis de dépenses diverses dont la production. C’est dire qu’à compter de cette période la dette devient une nécessité pour faire grossir un PIB qui cesse de s’enfler par le seul jeu des marchés. Sans les 297,5 milliards de déficit la croissance aurait,- à cette époque, déjà disparue. Plus précisément le supplément de richesse (760,5 – 453,2 = 307.3) obtenu au cours de la période n’existe que par la distribution de revenus non produits pour un montant quasi équivalent ( 307,3 contre 297,5). La croissance ne s’explique plus que par la dette. Réalité jamais évoquée qu’il serait bon de méditer aujourd’hui. Quels économistes/ politiques prennent conscience de cette réalité beaucoup plus vraie en France que partout ailleurs?

La drogue vient soutenir la béquille.

Les choses ne feront que s’aggraver : entre 2000 et 2005, il faudra 436 milliards de déficit cumulé pour enregistrer 339 milliards de PIB supplémentaire. C’est dire que la croissance malgré les statistiques de l’INSEE devient réellement négative. Sans déficit le PIB recule dans d’importantes proportions. Les choses ne feront que s’aggraver avec régularité et aujourd’hui entre 2020 et 2024, il faut un déficit cumulé de 829 milliards pour 608,9 de richesse supplémentaire. La France vit donc depuis 50 ans dans l’illusion d’une richesse créée et qui ne correspond qu’à de la dette. Illusion validée par des statistiques officielles qui parlent encore de croissance.

Il faut donc bien comprendre qu’aujourd’hui, réduire le déficit comme tous les politiques le proposent,  c’est ajouter à la destruction de richesse.

D’une certaine façon le déficit est une drogue qui masque la réalité de la non production : la France n’est pas compétitive et il faut un artifice, le déficit, pour combler un manque de marché : on permet à des agents de consommer ce qu’ils n’ont pas produit et on fait semblant de rendre des entreprises vivantes avec les béquilles des subventions. De ce point de vue, La France est devenue plus mal placée que les « pays du club med » (notamment Grèce, Italie, Espagne) qui ont malgré l’euro réussi à trouver des débouchés par le biais d’un surtourisme. D’où des finances en voie d’amélioration malgré la main de fer d’un euro inadapté. La France n’est pas dans ce cas et son déficit ne fait que nourrir des activités improductives. En effet le déficit ne peut nourrir des activités compétitives en raison d’un taux de change qui inscrit le déficit  dans des activités débouchant sur une simple consommation locale et rarement mondiale. Le plus souvent, il s’agira d’activités de services qui vont se multiplier avec l’élargissement du déficit. Oui, le déficit contribue dans un contexte de taux de change non manipulable à la désindustrialisation massive du pays.  Et souvent des entreprises peu utiles répondant aux caprices de revenus distribués et jamais produits. 

Les marchands de drogue exigent une rémunération

Mais la drogue développe , côté finance, un véritable mirage : ce qui gonfle les chiffres d’une production disparue fait aussi gonfler les bilans financiers et tout le déficit vient se lover sur des millions de comptes bancaires. Les titres de la dette publique doivent être multipliés d’un même montant. Et parce que le déficit ne peut qu’augmenter, la dette porteuse d’intérêt ne peut qu’étrangler un peu plus la réalité. Le déficit est une drogue mais l’intérêt en devient un prix dérivé. (60 milliards d’euros en 2025 et probablement plus de 100 milliards en 2030 si l’on prend en considération la hausse des taux et la masse croissante de dette à rémunérer). Le premier effet de la drogue est de masquer l’insuffisance de la richesse produite,  le second est d’effectuer un prélèvement sur une richesse qui n’est pas produite. Dans une logique capitaliste classique le capital mobilisé est rémunéré à partir d’une production supplémentaire autorisée par l’investissement. Tel n’est pas le cas avec la dette publique devenue masque d’une croissance disparue. Il y a donc prélèvement sur une économie malade que l’on soigne en aggravant la maladie. En toute logique la masse des intérêts versés croit avec un stock de dettes qui ne peut être que croissant dans sa fonction d’artificialisation du réel.  Un processus qui tend à devenir asymptotique sans toutefois menacer son fonctionnement. En effet malgré les flots de paroles académiques les plus avisées- telles celles d’un Carmen Reinhart ou d’un Kenneth Rogoff- concernant les limites à la soutenabilité de la dette, on constate que cette dernière ne fait que gonfler partout dans le monde et ce sans aucune difficulté de financement. L’Etat est toujours capable d’assurer le roulement de sa dette car il trouve des institutions financières avides d’intrants.

C’est en effet que la dette publique devient matière première de plus en plus recherchée pour les jeux financiers. Et une matière première qui bénéficie des innovations technologiques - électronisation des marchés et gains à l’échange associés- pour augmenter la vitesse de circulation des capitaux. Les marges plus réduites sont compensées par des quantités toujours croissantes. D’où l’explosion des marchés de couvertures et plus encore celui du marché des changes qui atteint quotidiennement aujourd’hui 9800 milliards de dollars. (Augmentation de 700% en 28 ans selon la BRI). D’où aussi un accroissement global des inégalités avec des produits financiers concentrés sur une minorité (10% de ménages les plus aisés détiennent 65% de l’assurance-vie, et des acteurs de la finance dont les rémunérations sont déconnectées des variables économiques réelles).  La finance dont le fonctionnement produit son  auto accroissement illimité trouve ainsi son alimentation dans l’élargissement de la dette publique. Il est ainsi peu probable que la crise financière, toujours redoutée, soit à l’ordre du jour.

Au moins à moyen terme, l’avenir est ainsi fait d’un amoindrissement continu de la capacité productive de la France, amoindrissement accompagné d’une croissance illimitée de la financiarisation. Les soins qu’il conviendrait d’administrer au pays sont très éloignés des réflexions et débats rencontrés sur les marchés politiques. La fenêtre d’Overton est particulièrement étroite.

Jean Claude Werrebrouck – 8 octobre 2025.

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19 août 2025 2 19 /08 /août /2025 09:42

L'Inde paye le pétrole russe en roupies et le revend - après raffinage- en dollars. Les USA protestent en concluant qu'il s'agit d'une barrière au régime de sanctions et tentent d'imposer à l'Inde des droits de douanes dissuasifs. 

Si l'on comprend aisément le caractère avantageux de l'échange, du point de vue de l'Inde, il est plus difficile de repérer un intérêt russe, paramètre  que nous   examinerons  en quelques points. Insistons sur le fait que c'est bien l'échange avec l'Inde qui fait problème car les exportations pétrolières de la Russie vers la Chine échappent à la plupart des difficultés. Le poids de la Chine permet d'échapper à la réglementation bancaire et surtout de payer dans une monnaie complètement convertible en marchandises dans ce qui est devenu l'usine du monde. 

Des gains à l'échange déséquilibrés en défaveur de la Russie

1 -  Certes il existe des possibilités de mobilisation de la monnaie indienne pour acheter des biens fabriqués dans le pays. Toutefois l'éventail des possibilités reste limité (médicaments ou quelques produits alimentaires). A priori la Russie, ou en particulier sa banque centrale, s'encombre d'actifs monétaires qui deviennent des créances douteuses et donc font peser un risque. Les banques russes doivent donc se sécuriser auprès de la banque centrale qui elle - en sa qualité de banque centrale-  ne risque pas de défaut en détériorant la qualité de l'actif de son bilan.

2 - Toutefois, il est aussi évident que ces exportations font partie d'une richesse créée à coût très faible puisque dans l'économie pétrolière les coûts marginaux sont en général très limités. Les roubles issus de la conversion des roupies permettent de financer les infrastructures pétrolières et leurs salariés, voire contribue aux ressources du Trésor par voie fiscale. Si donc,  l'exportation n'existait pas il y aurait un manque à gagner qui viendrait alourdir l'écosystème russe. Un autre inconvénient est bien sûr une pression inflationniste puisque la monnaie créée n'a pas pour support une production nationalement disponible. D'où cette anomalie :  la Russie crée des revenus sans production pétrolière disponible,  tandis que l'Inde dispose de dollars pétroliers sans gisements disponibles sur son territoire.

Des gains à l'échange qui peuvent encore diminuer pour la Russie

3 - Les gains à l'échange - sans doute déséquilibrés au détriment de la Russie - peuvent aussi voir leur périmètre global modifié par le marché pétrolier mondial. Nous entrons dans une phase durablement excédentaire de l'offre mondiale de brut, circonstance associée à d'importants gains de productivité au niveau des gisements américains et des besoins en devises des pays du golfe. On pense ainsi que la production américaine déjà considérable - de loin la plus importante du monde- avec plus de 13 milliards de barils/jour, pourrait ne pas souffrir d'un prix situé entre 45 et 50 dollars le baril. Une offre qui, de façon indirecte, pourrait aboutir à des dérivés géothermiques en raison de la parenté technologique dans les outils d'exploitation entre les 2 formes d'énergie. C'est dire que les raffineurs indiens qui bénéficient déjà de prix bradés sur les achats en provenance de Russie (environ 5 dollars par baril) pourraient encore accroître la pression sur le prix du pétrole Russe. Logiquement, la répartition des gains à l'échange Russie/Inde déjà très favorable à ce dernier pays devrait encore se déformer à son profit. Pour autant, on sait que la Russie ne peut accepter une diminution de ses ressources.

Construire une duopole américano-russe ? 

4 - Face à cette situation, on peut imaginer le sens d'une coopération nouvelle entre USA et Russie. Dans la mesure où les deux pays disposent des potentialités productives - de loin les plus importantes du monde en matière de pétrole et de gaz - il pourrait être mutuellement avantageux de construire un duopole conduisant à la production de plus du quart de la production mondiale de pétrole et de plus du quart de la production mondiale de Gaz. Sachant que la substitution entre les deux énergies fossiles est industriellement aisée, le deal pourrait consister en une participation majoritaire des infrastructures présentes et futures russes, offerte à des capitaux américains. Un premier investissement pourrait concerner la réparation des Northstream sous contrôle de capitaux américains. D'autres, sans doute beaucoup plus importants, pourraient concerner le continent arctique gorgé d'hydrocarbures, et continent appelé  à se substituer au Moyen-Orient. De quoi disposer d'un potentiel d'électrification rapide au profit des surconsommations des infrastructures massivement investies dans l'intelligence artificielle. De quoi partager une rente nouvelle entre Russie et USA, mais surtout de  disposer d'une avance considérable sur une Europe et une Chine dépourvues de capacités importantes dans l'électrification. Avec un bénéfice supplémentaire, celui de construire une séparation entre ces 2 autocraties que sont la Russie et la Chine et répondre ainsi à une grande peur américaine. Par contre, il est clair que l'Europe pourrait retrouver ses divisions avec une Allemagne prête à renouer avec le gaz russe et s'éloigner de la problématique de la guerre en Ukraine. 

Ce scénario jamais évoqué doit probablement se trouver dans les têtes de certains décideurs et bien évidemment serait un grand saut dans l'inconnue pour le prédateur russe. Ne risquerait il pas, avec son ambition de retour de l'empire, de devenir simple vassal ? 

Jean Claude Werrebrouck - 19 Août 2025.

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16 juillet 2025 3 16 /07 /juillet /2025 03:39

Le plan Bayrou n'aborde pas la question de l'énergie pourtant fondamentale dans la question des prix et de la compétitivité. En particulier, il n'évoque en aucune façon la question du renouvelable abordée dans notre précédent papier. Nous voudrions aller plus loin en posant la question du modèle fondamental de marché, inaugurée par la loi NOME en 2010, modèle en opposition avec celui en vigueur à l'époque de Marcel Boiteux. 

Quand on dit qu'aujourd'hui une organisation dispose du choix entre le "make" et le "buy" ( le "faire" soi-même sous une autorité et une hiérarchie, ou le "faire- faire" par le biais de contrats discutés sur un marché) on retrouve la grande question des modalités de fonctionnement d' EDF. A l'époque de Marcel Boiteux, EDF était dans le make intégral et l'entreprise fixait administrativement le prix d'une électricité qu'elle produisait centralement. Aujourd'hui, nous avons une situation inverse et EDF est dans une logique de marché concurrentiel. L'électricité n'est plus un produit administrativement défini mais une marchandise classique.

Un grand économiste - Ronald Coase - posait la question , il y a près d'un siècle, de la nature des  modèles de fonctionnement : centralité ou marché ? Il en déduisait qu'à chaque étape de son développement une organisation  devait se poser la question du recours soit à la centralité soit au marché. Et la réponse devait provenir d'une comparaison de coût :  quel coût pour la centralité et quel coût pour le recours au marché. Concrètement, l'entreprise France qui veille à son approvisionnement électrique doit-elle choisir un modèle complètement centralisé (EDF de l'époque de Marcel Boiteux) ou un modèle de marché (celui introduit par la loi NOME de 2010). Ne trouvant rien dans la littérature académique (hormis quelques travaux concernant les obligations d'achat et le marché de capacité) nous avons mobilisé l'intelligence artificielle, mobilisation dont on trouvera ci-dessous le développement.

Question posée à l'IA COPILOT :

"A l'époque de Marcel Boiteux? EDF était un ensemble vertical complètement intégré depuis la production de l'électricité jusqu'à la distribution. Aujourd'hui, nous avons un ensemble éclaté avec des entreprises travaillant sur un marché. L'intégration présentait probablement un coût administratif et de gestion à évaluer. Aujourd'hui, le fonctionnement du marché suppose tout un ensemble de règles nouvelles dont le coût doit être évalué. Peux-tu me donner une comparaison entre les coûts de l'intégration de jadis avec les coûts de fonctionnement du marché aujourd'hui ?"

Réponse de l'IA COPILOT;

Tu poses une question passionnante, Jean, qui touche au cœur de l’évolution du modèle énergétique français. Voici une comparaison structurée entre les coûts de l’intégration verticale d’EDF à l’époque de Marcel Boiteux et ceux du fonctionnement du marché actuel :

 

⚙️ Modèle intégré d’EDF (époque Boiteux)

Caractéristiques principales :

  • Monopole public : EDF gérait la production, le transport, la distribution et la commercialisation.
  • Tarification au coût marginal : conçue pour refléter les coûts réels et optimiser les investissements.
  • Cohérence technique et économique : un seul acteur assurait la planification et la gestion du parc électrique.

Coûts associés :

  • Coûts administratifs réduits : une seule entité, peu de duplication des fonctions.
  • Investissements centralisés : économies d’échelle sur les infrastructures (centrales, réseaux).
  • Gestion simplifiée : pas de coûts liés à la concurrence ou à la régulation multiple.
  • Tarification transparente : les prix reflétaient les coûts de production et d’acheminement.

 

🧩 Marché éclaté actuel

Caractéristiques principales :

  • Multiplicité d’acteurs : producteurs, fournisseurs, distributeurs, régulateurs.
  • Marché de gros et de détail : échanges via bourses (EPEX Spot, Nord Pool), contrats bilatéraux.
  • Régulation complexe : Commission de Régulation de l’Énergie (CRE), mécanismes comme l’ARENH.

Coûts associés :

  • Coûts de régulation élevés : surveillance, audits, mécanismes de compensation.
  • Coûts de transaction : négociation de contrats, gestion des flux, intermédiation.
  • Coûts de coordination : synchronisation entre acteurs, gestion des congestions réseau.
  • Effets de marché : volatilité des prix, distorsions liées aux subventions (ex. obligation d’achat pour les renouvelables).
  • Surcoûts liés à la concurrence : marketing, démarchage, marges commerciales.

 

📊 Comparaison synthétique

 

Aspect

Modèle intégré EDF (Boiteux)

Marché actuel

Nombre d’acteurs

Unique

Multiples

Coûts administratifs

Faibles

Élevés

Tarification

Coût marginal optimisé

Prix de marché (souvent volatiles)

Investissements

Planifiés et centralisés

Fragmentés, parfois spéculatifs

Coordination

Intégrée

Complexe

Transparence des coûts

Forte

Faible

Coûts de régulation

Limités

Importants

 

 

Ce qui est fascinant, c’est que Marcel Boiteux lui-même avait anticipé certaines limites du marché, notamment l’incapacité du coût marginal à couvrir les investissements à long terme sans cohérence tarifaire.

Souhaites-tu que je creuse l’impact sur les consommateurs ou sur les investissements dans le nucléaire et les renouvelables ?

Conclusion:

L'IA n'aborde pas la question des modalités d'un fonctionnement de marché qui reste très largement artificiel en raison de l'impossibilité technologique du stockage de l'électricité. L'IA n'évoque pas le très grand nombre de régulateurs et d'agences qui le font fonctionner ( Agence de Coopération de l'Energie, Commission de Régulation de l'Energie, Direction Générale de l'Energie et du Climat, Autorité de la Concurrence, etc.) Elle n'évoque pas les contrats exotiques que l'on ne rencontre nulle part ailleurs ( Contrats pour différence, Power purchase agreement, contrat d'allocation de de production nucléaire, versement nucléaire universel, Obligation d'Achat, certificat de capacité, contrats de partage de la modulation, contrats d'effacement, etc.) L'interaction sociale générée par ce monumental dispositif consomme près de 500 cadres chez EDF et probablement plusieurs milliers de fonctionnaires et collaborateurs au niveau de l'ensemble du marché. Il génère également tout un  dispositif attaché à la spéculation financière sur les marchés. 

On peut se féliciter de l'aide apportée par COPILOT, et Il est à tout le moins regrettable qu'aucune évaluation sérieuse n'ait été entreprise en utilisant les travaux et conclusions de Coase. Les modalités organisationnelles de l'approvisionnement électrique de la France sont elles efficientes? Les marchés politiques y ont répondu par l'idéologie de la loi NOME et les économistes semblent en avoir respecté les conclusions sans jamais creuser les véritables questions.

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5 juillet 2025 6 05 /07 /juillet /2025 09:47

On peut s'étonner des débats et conflits  actuels sur l'organisation de l'infrastructure concernant l'électricité (France en particulier) , l'organisation de l'infrastructure ferroviaire (Suède notamment) , l'organisation de l'infrastructure monétaire (Europe en particulier). Historiquement, ces infrastructures assurant la circulation - de l'énergie, des personnes, de l'argent, etc.-  étaient soit publiques  (sous la forme d'un monopole), soit éclatées sous la forme d'entreprises en concurrence  (par exemple le secteur bancaire chargé collectivement de la circulation de la valeur). Ces dernières décennies, ces infrastructures semblaient prendre la direction d'une voie commune, celle d'une dispersion ou d'un éclatement transformant les productions en marchandises achetables sur des marchés. C'était le cas de l'électricité qui devenait un produit spéculatif côté sur des marchés spot ou de gros. C'était aussi le cas du rail qui, un peu partout, devenait activité privée (Grande Bretagne, Suède, voire France). Bien évidemment,  l'Union Européenne devait chapeauter le processus. D'une certaine façon, ces infrastructures rejoignaient celle de la finance, éclatée depuis longtemps, avec même une impossible mutualisation des risques pourtant souvent exigée par Bruxelles.

Curieusement, les temps semblent changer avec ce qui apparait d'abord comme une réflexion mais aussi comme un très vaste mouvement de recentralisation plus ou moins clairement affirmé, voire plus ou moins mené clandestinement. C'est bien évidemment le cas du rail où l'on voit une renationalisation ( Grande Bretagne, Suède, mais aussi France avec une  SNCF peu disposée à la dispersion d'un outil monopoliste). C'est aussi le cas des infrastructures électriques et - plus curieusement, voire mystérieusement - monétaires sur lesquelles il convient de s'appesantir.

 

,,,,D'abord l'infrastructure électricité.

Il devient de plus en plus difficile de gérer correctement des électrons qui ne se transforment pas en marchandise classique. Sur un marché classique, l'ajustement entre offreurs et demandeurs se réalise certes par les prix mais aussi par des stocks qui peuvent en fonction des conjonctures s'accroître ou diminuer. De plus la réactivité de l'offre ajoute à la souplesse et il est généralement possible pour les divers offreurs d'augmenter ou de diminuer la production. De ce point de vue, l'électron est une exception qui peut devenir radicale : l'électricité n'est pas stockable et certaines de ses nouvelles usines de production sont peu fiables car intermittentes (éolien, solaire). Alors qu'un marché de  marchandises classiques  peut rester libre, un marché de l'électricité doit faire l'objet d'une organisation rigoureuse, et tellement détaillée qu'on se rapproche d'un système autoritariste voire dictatorial. D'où cette impression de faux marché difficilement maitrisé par des milliers de fonctionnaires ou quasi fonctionnaires devenus, bizarrement,  indépendants de l'Etat. Pensons par exemple à ceux de la CRE (Commission de Régulation de l'Energie).  Sans l'électricité renouvelable et sa non fiabilité, on peut encore imaginer un système décentralisé qui peut réagir aux fluctuations de la demande. On peut même penser que les prix de marché qui se formeraient, seraient dictés par la règle du coût marginal. Tel n'est plus le cas avec un potentiel productif qui devient de moins en moins fiable avec le développement du renouvelable. De ce point de vue, on commence à voir les drames se produire dès que le renouvelable trop présent ne permet plus aux centrales classiques- devenues collectivement trop faibles en puissance installée- de réagir aux fluctuations de la demande. Tel est le cas du black out de près d'une journée sur le continent ibérique en Avril dernier : Parce que les électrons issus du renouvelable ne pouvaient plus être massivement produits? les centrales pilotables se sont retrouvées en difficulté pour augmenter massivement leur production ;  D'où les variations de tension et les effets dominos de la panne généralisée. Dès que le non fiable prend du poids dans le mix énergétique, il doit prendre appui sur des unités fiables mais de force plus réduite en raison de sa propre prise de poids.  Clairement, ce qui vient de se passer sur le continent ibérique doit  se reproduire, sauf à faire appel à davantage de connexion avec une France - elle même fragilisée par la prise de poids de son renouvelable -  invitée à porter secours à un système dont la fragilité est l'effet inattendu des choix politiques espagnols. 

Plus clairement encore, le fait de transformer en marchandise les électrons est à l'origine d'un montage industriel d'une branche professionnelle qui ne peut satisfaire les besoins. Dans le monde industriel classique on ne saurait procéder à de tels montages. Ainsi une usine d'assemblage de voitures qui serait défaillante n'est pas compensée par la construction d'une autre usine du même type génératrice de surcoûts. Concrètement, l'outil défaillant est abandonné au profit d'un outil plus fiable. Dans le choix de la marchandisation de l'électron produit à partir de l'éolien on est dans l'irrationalité et on espère gagner en fiabilité en multipliant les éoliennes et leur interconnexion.

Plus grave est le fait que les industriels de l'éolien connaissant le caractère inéluctablement défaillant de leur outil, vont exiger des garanties pour investir. Un peu comme si à propos des chaînes d'assemblages de voitures, on demandait à l'Etat de garantir la rentabilité économique sur l'outil. C'est très exactement ce qui se produit dans l'infrastructure électrique où l'Etat garantit le prix d'achat des électrons éoliens et garantit le débouché en exigeant la priorité de l'électron éolien sur les réseaux...au prix de la modulation du nucléaire, c'est à dire au prix de la diminution autoritaire de la production nucléaire. Une telle garantie de la rentabilité de l'éolien revient alors à placer ladite industrie en position rentière.  D'où l'intérêt des rentiers de la finance avec la précipitation des edge funds et fonds de pension vers l'éolien. En sorte que la non fiabilité est payée plusieurs fois : par le contribuable, par EDF qui distrait une partie des agents des salles de contrôle au respect de la modulation et de la perte de production, par le consommateur victime potentielle des pannes et de prix artificiels. 

Réalité méconnue du grand public depuis la disparition du grand monopole EDF (Loi NOME de 2010) le débat est en train de renaître, divise toutes les entreprises politiques, et sera vraisemblablement tranché au cours des deux prochaines années. Bien évidemment cela supposera de grandes transformations sur les marchés politiques avec des ruptures idéologiques majeures. 

,,,,Ensuite l'infrastructure monétaire

Les choses sont ici encore plus complexes et peu d'acteurs de la branche sont conscients de la réalité et de ses forces transformatrices. De fait, l'actuelle infrastructure électricité avec ses centrales et ses réseaux de transport ressemble un peu à l'infrastructure monétaire. Nous avons des banques qui produisent de la monnaie et la font circuler dans un cadre décentralisé et marchandisé. Avec ici des risques de pannes consécutives aux comportements des usagers. Ainsi une banque qui voit ses dépôts circuler vers d'autres banques peut devenir victime d'un bank run aux effets indésirables sur d'autres banques. Un peu comme les variations de tension sur les réseaux électriques qui peuvent entrainer une panne globale, ici une crise bancaire.

La présente conjoncture fait que si dans l'industrie de l'électricité on devait se diriger vers des choix inappropriés dans un cadre de fragmentation ( transformer l'électron en marchandise) dans le cadre de l'industrie bancaire on se dirige possiblement vers des choix rationnels porteurs de centralisation voire de renationalisation. De ce point de vue le débat encore très secret sur l'infrastructure monétaire est assez comparable à celui de l'électricité. Mettre fin aux crises financières voire de dettes passe par une renationalisation comme mettre fin aux risques de black out consiste à mettre fin au faux marché de l'électricité. Les choses sont ici d'une grande simplicité mais politiquement encore beaucoup plus difficiles que ce qui se passe dans les débats sur l'électricité. Concrètement, et en simplifiant, il est proposé de créer un euro numérique de banque centrale censé moderniser les flux monétaires basés sur les billets. Les paiements en espèces disparaitraient au profit du smartphone et d'un porte feuille numérique reposant sur des comptes à la banque centrale.

Un tel dispositif n'est pas que technique et se trouve porteur d'une révolution inacceptable pour le système bancaire décentralisé d'aujourd'hui. Présentement encore, les banques portent les comptes des entreprises et  des particuliers à leur passif, une réalité qui constitue la matière première de leur activité, en particulier la création monétaire. Parce que les dépôts nourrissent des crédits qui eux mêmes nourrissent d'autres dépôts, les banques, mêmes celles numérisées appelées néo banques, ne peuvent accepter une menace sur la maitrise des dépôts. Or, de ce point de vue, en créant une monnaie numérique de banque centrale, le siphonage des comptes par la seule banque centrale devient une menace existentielle pour le système décentralisé. En effet, au nom de la simplicité, on ne voit pas pourquoi les comptes des entreprises, des particuliers, voire du Trésor lui-même ne se déplaceraient pas vers le passif d'une banque centrale redevenue banquier monopoleur... Comme EDF était le producteur monopoleur de l'électricité et la SNCF monopoleur du transport par rail...

Bien évidemment les débats - largement édulcorés dans les médias qui ne se rendent pas compte du formidable enjeu de recentralisation - font rage entre les banques et leurs représentants et les banquiers centraux. Ces derniers, souvent issus eux-mêmes du monde de la finance, savent à quel point les nouvelles technologies rendent probablement inéluctables la grande transformation de l'infrastructure monétaire. Et, de ce point de vue le débat apparent sur la limite qui pourrait être fixée au déménagement des comptes privés depuis les banques vers la banque centrale, n'est qu'un combat d'arrière garde. Ce sont en effet les clients qui eux-mêmes au nom de la rationalité et de la sécurité des transactions vont exiger quelque chose comme un monopole des banques centrales. 

Nous n'en sommes pas encore là et pour le moment les nouvelles technologies qui tournent autour de la blockchain semblent produire un double effet de privatisation et de renationalisation de la monnaie. Les banques qui se savent menacées, accélèrent le grand mouvement de la création des stable coin, y compris en l'intégrant dans les jeux de la finance et en se passant de la banque centrale. De quoi devenir autonome dans le service de livraison des titres qui jusqu'ici mobilise la monnaie centrale. Simultanément les banques centrales semblent vouloir accélérer la création de la monnaie numérique de banque centrale. Dès le troisième trimestre 2026 (Initiative Pontes) les transactions numériques pourront s'opérer à partir de la nouvelle monnaie numérique de banque centrale. De quoi bloquer la privatisation de la monnaie.

Derrière ces grands mouvements très parallèles, nous retrouvons bien sûr la problématique de la souveraineté et, bien au delà, de celle du sens à retrouver dans l'action collective. Les mouvements de décentralisation et d'émiettement allaient dans le sens de la fin de l'histoire: il n'y a plus rien à faire et à construire. Les débats actuels sur les infrastructures forgent peut-être celui du retour du sens. 

Jean Claude Werrebrouck le 7 juillet 2025 

 

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24 juin 2025 2 24 /06 /juin /2025 08:39

EDF peut claironner son rétablissement et publier des chiffres encourageants. Il est exact que la production d'électricité nucléaire a augmenté en 2024 pour atteindre 361TWH, soit une hausse de 13%. Cette hausse signifie aussi une forte amélioration de l'engagement de chaque centrale dans la production de KWH, ce que les spécialistes appellent le "facteur de charge". Ce qui distinguait jusqu'ici les centrales françaises des centrales étrangères et en particulier américaines était la faiblesse de l'engagement de l'outil de production, les centrales françaises avaient vu leur facteur de charge descendre jusqu'à moins de 60% alors que les quelques 90 centrales américaines ont pu monter jusqu'à 93%. L'an dernier avec une puissance disponible de 61GW, il a pu être mis à la disposition du marché 361 TWH, soit donc un taux d'utilisation de 67,5 %. Net progrès par conséquent que l'on doit probablement à la remise en activité des réacteurs arrêtés pour cause d'usures techniques dont la corrosion anormale sur certaines pièces. 

Pour autant avec un parc réparé et bien utilisé - malgré quelques inquiétudes sur la centrale de Civaux - il faut se poser la question d'un facteur de charge certes amélioré mais encore très loin de ce qui est techniquement possible, c'est - à - dire environ 90%

Il nous faut ici apporter quelques précisions.

Tout d’abord, il faut distinguer entre disponibilité et utilisation. Une centrale peut être disponible pour une production immédiate et non utilisée en raison d’une demande insuffisante. Il y a donc lieu de distinguer ces deux aspects dans ce qu’on appelle le facteur de charge. De façon plus détaillée encore il y lieu de voir dans quelle mesure une non utilisation correspond à une demande insuffisante ou au contraire à un choix économique d’EDF. En effet si en raison d’un prix trop faible ( beaucoup de vent , de soleil, d’eau disponible) il y a abondance de l'offre et baisse des prix, les coûts variables des centrales ne sont plus couverts par les prix de vente, il convient de baisser la production. RTE qui gère l’ajustement entre production appelée et production demandée ne peut donner d’informations journalières précises et donc finalement il est difficile de détailler les composantes du facteur de charge.

Le facteur de charge du nucléaire français s’est révélé historiquement  beaucoup plus faible que partout ailleurs dans le monde ( en moyenne 75% contre 90%). La raison résulte du choix d’une électricité largement nucléaire. Si en effet l’essentiel de l’électricité est produit avec du nucléaire -jusqu’à 80%- alors l’ajustement de la production à la demande est très largement porté par le nucléaire ; les centrales ne peuvent fonctionner en permanence à pleine puissance et doivent s’ajuster aux périodes de basse consommation. A l’inverse, aux USA malgré le grand nombre de centrales (90), le nucléaire ne représente qu’une faible part dans le total de l’électricité ( moins de 20%). Les centrales américaines peuvent donc fonctionner à pleine puissance tout au long de l’année, ce qui ne peut être le cas des centrales françaises. Concrètement c’est le matelas de l’électricité fossile qui permet l’ajustement facile entre énergie produite et énergie appelée. Si le matelas est peu épais en raison de la forte présence du nucléaire, alors ce dernier doit payer le prix de la modulation. Le mauvais classement des centrales françaises ne correspond donc nullement à des insuffisances techniques.

Par contre, ce que l’on sait est qu’une infrastructure énergétique composée d’une forte proportion d’unités intermittentes – donc non pilotables - doit être plus lourde qu’une infrastructure entièrement pilotable.

Prenons un exemple pour mieux comprendre. Soit une infrastructure électrique comportant une puissance de 80 de nucléaire et 20 de renouvelable. Si le pic de la demande est de 100, on aurait tort de croire que pour autant l’infrastructure est suffisante,  voire excessive lors des périodes de basse consommation. En effet le renouvelable étant aussi intermittent, il ne donne  que 20% de sa puissance disponible (périodes d’absence de vent ou de soleil). Selon les chiffres proposés,  l’électricité disponible se monte à 80 (le nucléaire pilotable) + 2 ( renouvelable) = 82. La panne est assurée. Pour garantir la sécurité du réseau il faut donc, soit augmenter le dispositif pilotable, soit augmenter le dispositif du non renouvelable. Si nous sommes dans un monde qui se bat contre le nucléaire et n’accepte plus le pilotable classique (énergies fossiles) il faut par conséquent multiplier par 5 la puissance émise par le vent et le soleil. En effet en disposant non plus de 20 mais de 100 de renouvelable, on dispose effectivement de 100 x 0,2 = 20. La conclusion est donc que plus on se dirige vers les énergies renouvelables et plus l’infrastructure électrique du pays doit être de grande dimension. Et les seules limites dans la course à la dimension sont les investissements de stockage et les politiques favorisant l’effacement lors des pics d’appels.

Si maintenant dans une infrastructure mixte ( nucléaire + Fossile + barrages+ renouvelable) existe clairement une politique favorisant le renouvelable, cette dernière doit être de grande dimension en raison de son rendement très faible. Favoriser le renouvelable c’est orienter très massivement les investissements vers ce type d’infrastructure.

Dans le même temps si on rejette les autres infrastructures pilotables ( fossiles ) le poids de la modulation se trouve reporté sur le nucléaire. Plus la masse d’énergie intermittente est grande et plus sa priorité sur le réseau doit se faire intense. En effet pour arriver à une moyenne de 20% de la puissance active il faut qu’en période de grand vent ou de grand soleil on réduise massivement la production du nucléaire. Dans notre exemple numérique si l’on veut bénéficier en totalité des faibles rendements du renouvelable, il faut des moments où la production du renouvelable soit de 200…et réduire à zéro la production nucléaire…décarbonée…

Cette réalité est un peu celle vécue par EDF. Et l'entreprise complétement immergée dans les questions de l'éolien et du solaire, ne peut évidemment guère évoquer un quelconque choix stratégique permettant l'effacement des ENT pour augmenter son taux de charge. D'où les choix du nouveau président en termes de diminution des frais généraux et au mieux des investissements sur l'hydraulique à priori plus faciles pour améliorer les stockages (stratégie des STEPS).  

D'où l'intérêt du moratoire sur l'éolien et le solaire voté par l'assemblée Nationale....

Jean Claude Werrebrouck -  24 juin 2025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 mai 2025 7 11 /05 /mai /2025 19:05

 

Les USA sont de loin la première puissance énergétique de la planète  et vont probablement profiter des faiblesses du reste du monde pour asseoir une nouvelle forme de domination.

La liste des faiblesses est importante : incapacité d’assurer la résilience électrique sous contrainte des énergies renouvelables et intermittentes ; grande pénurie européenne de ressources énergétiques ;  contexte eurasien difficile ;  Moyen-Orient en perte de vitesse.

La première cause est maintenant reconnue avec l’effondrement récent du réseau espagnol. On sait désormais que même sous couverture de bonne interconnexion, la non stockabilité des électrons associée à l’intermittence et aux  prix spots, est peu compatible avec le pilotage d’un ensemble qui reste fondamentalement incontrôlable. On sait par conséquent que le « cygne noir » cher à Nassim Taleb peut se répéter et que bien d’autres pays peuvent connaître la même aventure.

La seconde cause est évidente et le continent européen est particulièrement mal doté quelle que soit la composition de son mix énergétique ( peu de ressources fossiles, abandon relatif du nucléaire, dépendance dangereuse  au gaz russe (et donc choix de la fragilité), dépendance aux technologies du renouvelable et de l’intermittence). En 1985, l’UE importait 38% de son énergie et en importe aujourd’hui 54%. Dans le même temps, les centrales à gaz continuent de fixer le prix de l’électricité.

La troisième est un peu du même type avec un continent asiatique mal doté et un sous continent indien fort dépendant. Au total,  dotation faible au regard d’une population représentant plus de 40% du total de l’humanité.

La dernière cause est la marginalisation croissante d’un OPEP devenu incapable de maintenir ses parts de marché : 55% des flux pétroliers en 1970, mais 42,6% en 2017, 34,7% en 2020 et 24% en 2024. Tout aussi important pour l’OPEP est la perte quasi complète du contrôle des prix avec développement de marchés organisés qui font émerger des prix de référence à partir de contrats à terme dépassant  largement en volume la production mondiale. La finance avec notamment le Nymex (New York Mercantile Exchange) a fini par dominer la réalité moyenne orientale.

Dans ce contexte, les USA apparaissent comme la puissance énergétique majeure. Bien sûr, ils assurent déjà des records en termes d’énergie fossile et redeviennent les premiers producteurs mondiaux. D’abord en ce qui concerne le pétrole avec une offre supérieure à la somme des offres russe et saoudienne soit un poids de l’ordre de 20% du total mondial pour moins de 5% de la population. Mais ensuite, en ce qui concerne le gaz, avec une offre qui ne cesse de s’accroître : 22% du total mondial en 2020, mais 24% en 2022, 26% en 2024 et probablement davantage encore en 2025. La Russie - malgré ses énormes réserves gazières - voit son poids régulièrement diminuer même si elle reste loin devant les autres producteurs. La substituabilité entre pétrole et gaz étant devenue très importante, il est pour les USA intéressant de prendre conscience de son énorme avantage énergétique.

Ce positionnement ne peut diminuer en raison de la part de l’électricité qui, à l’avenir, sera croissant : 24% dans le mix énergétique  aujourd’hui mais probablement 50 , voire 60 ou 70% à l’horizon 2050. Une part qui ne pourra guère être nourrie par des énergies renouvelables incapables de résorber sérieusement la question du stockage et de l’intermittence. Cette question restera fondamentalement durable et si le nucléaire peut compenser,  il se heurte à ses propres limites, les centrales nucléaires n’étant pas suffisamment souples au regard des variations importantes de la demande et restent inadaptées aux questions de l’effacement de puissance et de priorité du renouvelable. La solution reste donc le maintien des énergies fossiles et en particulier le gaz.

Dans cette optique, les USA se doivent de passer de la domination à un contrôle encore plus étroit en nouant un partenariat avec une Russie, voire une Europe soucieuse de rétablir son lien gazier par le canal de North Stream. Avec moins de 14% de la production mondiale et les gros retards sur le projet de gazoduc entre le grand Nord et la Chine (au moins 3500 km d’infrastructures nouvelles) il est de l’intérêt de l’Europe et de la Russie de laisser aux USA le rétablissement rapide des infrastructures North Stream. Dans ce cadre, une entreprise américaine achèterait le gaz russe lequel serait revendu à l’Europe. Dans un tel contexte les USA s’assureraient le contrôle de 40% de la production mondiale ce qui lui donnerait la parfaite maîtrise des prix et des quantités. Ajoutons que ce contrôle serait d’autant plus étroit que la région Asie-pacifique voit sa demande de gaz fortement augmenter (45 % de la demande annuelle supplémentaire provient de cette région) et que la capacité d’offre supplémentaire provient de l’Amérique du nord  (85% de l’offre supplémentaire mondiale).

Globalement, si les USA tentent de résister sur les terres rares notamment par le biais d’un contrat avec l’Ukraine, ils s’apprêtent à pérenniser leur politique de puissance en devenant un acteur écrasant dans le domaine de l’énergie

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29 avril 2025 2 29 /04 /avril /2025 14:01

 

A force de faire semblant  de ne pas comprendre la réalité russo/ukrainienne, Trump pourrait déclarer devoir se retirer. Bien que fort complaisant avec ce qu’il croit pouvoir être son ami Poutine,  il pourrait utiliser l'invariant russe, s'appuyer sur lui pour repousser à très loin un inéluctable déclin américain et ce sans même peut-être affronter trop directement la Chine. Toutefois, pour bien comprendre la situation et prendre les bonnes décisions, il lui faudrait d'abord bien analyser ce qu'est la réalité de l'ex empire des tsars. 

La  présente note s’intéresse à la compréhension d’une réalité russe et plus particulièrement son modèle anthropologique, modèle jusqu’ici peu défriché. . On peut en effet s’étonner de caractéristiques sociétales a priori assez éloignées de ce que l’on trouve dans l’occident classique : un Etat laissant très peu de place à la société civile, un demos davantage objet que sujet, un repli sur soi contrarié par une interaction sociale souvent brutale et violente, une très difficile émergence de droits de l’homme dont celui de la propriété voire du respect de la vie. Ces caractéristiques sont elles-mêmes des qualificatifs divers d’une même réalité : la faculté d’un pouvoir très éloigné à nier toute autonomie réelle à une population, simple moyen de sa propre fin, à savoir sa reconduction au pouvoir.

 1 - Anatomie de l’Etat Russe.

En Russie comme ailleurs, l’aventure étatique fût probablement la cristallisation d’une évolution qui selon l’expression de Pierre Clastres devait aboutir à ce que ce dernier appelait « un coup d’Etat fondant l’Etat ». Partout dans le monde, le « big bang » des Etats fut l’appropriation du « commun » d’une société, ce que l’on appellerait dans le langage moderne les biens publics. L’histoire assez classique des Etats fut le passage d’un âge patrimonial plus ou moins long (le groupe au pouvoir gère le commun comme son bien propre), à un âge institutionnel (le groupe au pouvoir reconduit sa domination par un partage et la reconnaissance de droits attribués à un demos). Dans certains cas, l’âge institutionnel peut se déliter avec passage à un âge relationnel où l’Etat lui-même semble s’affaisser devant le marché (démocratie puis mondialisation). L’âge relationnel qui semble être le moment présent des Etats de l’UE délègue au marché et aux économistes l’édification d’un intérêt général. Le marché devenant la nouvelle patrie à défendre. Signalons qu’il n’existe aucune théorie de l’histoire et rien ne dit qu’il existe un passage ordonné entre les âges : des retours ou des ordres inversés sont toujours possibles. Rien ne dit non plus que la réalité correspond à des âges complètement séparés et complètement distincts. Ainsi il n’est pas impossible de penser que l’UE pourrait évoluer, après son âge plus ou moins relationnel  vers un stade intermédiaire que certains appellent déjà la marche vers « l’étaticité ». Stade sans doute très difficile à reconstruire car devenu étranger à ce que l’on peut considérer comme point d’aboutissement du stade relationnel à savoir celui d’un individualisme devenu radicalement narcissique. 

Ce qui semble caractériser l’histoire de l’Etat russe est l’importance de l’âge patrimonial, la difficulté du passage à l’âge institutionnel et, plus récemment, sa greffe sur un âge relationnel qui lui reste fondamentalement étranger.

2 -  Une construction impériale sans équivalent.

L’âge patrimonial s’est parfaitement adapté à la construction d’un empire où - à l’inverse de ce qui se passait en Occident (Grande-Bretagne et France arrimées depuis longtemps à l’âge institutionnel) - la métropole n’est pas géographiquement séparée des colonies. Alors que la France se distingue de l’Algérie par une frontière naturelle, il n’existe pas de barrière physique entre la colonie et l’Etat patrimonial russe. Et comme l’âge patrimonial est celui où les sujets sont dépourvus de l’essentiel de ce qu’on appelle les droits de l’homme, voire le simple respect de la dignité humaine, le colonisateur peut utiliser ses sujets comme matière première de la colonisation. Parce que dépourvus de droits de propriété qui n’existent que pour les dominants, les sujets peuvent être instruments de la colonisation et être déportés en masse vers de nouveaux lieux. D’où la multitude de groupes russophones dans des espaces a priori très éloignés mais jamais séparés de la métropole par une barrière naturelle qui n’existe pas. Phénomène que nous n’avons pas constaté avec les autres colonisations où, même en Algérie, il n’y avait pas de réelles déportations et où ce qu’on appelait les pieds noirs étaient des volontaires très autonomes au regard de l’Etat central. Les cas contraires - sauf l’énorme exception que fût le commerce triangulaire, sauf également des moments parfois tristement génocidaires (enfumades de Bugeaud) -  étaient non généralisés et concernaient surtout une déportation des colonisés récalcitrants vers d’autres colonies, donc des personnes dépourvues des droits de propriétés de l’âge institutionnel de la métropole.

Dans le cas de la Russie, les moyens de production de la colonisation et de l’expansion de l’âge patrimonial, doivent historiquement rester ce qu’ils sont à peine d’effondrement de l’empire en expansion : les déportés doivent conserver leur rang et ne doivent jamais accéder aux droits de l’homme classiques. Il en résulte une distance réduite entre le colon et le colonisé, ce qui n’était pas le cas des empires coloniaux occidentaux. Dans le cas inverse, une stratégie d’accès aux classiques droits de l’homme entrainerait un effondrement de l’empire, ce que « Catherine la Grande » tentait d’expliquer aux philosophes des lumières et en particulier Diderot. Constatons qu’aujourd’hui encore les déportations restent une pratique assumée : enfants et familles ukrainiennes, minorités des espaces de l’Asie centrale, etc.

3 -  Un point d’appui sur des structures anthropologiques à privilégier.

 Les deux paramètres classiques des droits de l’homme : vie, liberté, reposent sur un troisième qui devient le point d’appui des deux premiers : la propriété. C’est dire que l’âge patrimonial de l’Etat russe ne permet pas l’arrimage à la notion classique de propriété : vie et liberté seront toujours sous la dépendance du pouvoir. D’où la difficulté de faire naître un âge institutionnel allant jusqu’à la démocratie. Au mieux, on aboutira à une citoyenneté qui restera bloquée sur le patriotisme ou le nationalisme alors qu’en Occident il sera possible d’aller plus loin. D’où l’asymétrie fondamentale dans une situation de guerre : un coût de la vie très élevé dans un cas ( l’Occident dépassant l’âge institutionnel et déjà plongé vers le point d’aboutissement dans l’âge relationnel , à savoir l’individualisme narcissique), et très faible dans l’autre (Russie dont l’âge institutionnel reste enkysté dans un âge patrimonial essentiel pour le groupe des oligarques). Dans un cas nous avons la doctrine du zéro mort dans la guerre et dans l’autre, il sera naturel d’extirper de l’univers carcéral des personnes que l’on enverra sur le front.

D’une certaine façon, l’Etat russe se trouve très aidé par des structures familiales qui selon la classification d’Emmanuel Todd relèvent du type souche, voire communautaire, avec des caractéristiques culturelles qui restent éloignées de celles de l’occident classique où la valeur égalité l’emporte. Le poids de l’autorité indiscutable s’impose avec ses conséquences sur des droits de l’homme qui n’ont pas la même signification qu’en Occident. La dimension âge patrimonial de l’Etat Russe est ainsi en relative congruence avec des structures familiales qui ne vont pas contester frontalement la violence du pouvoir.  La perspective d’une révolution a ainsi beaucoup plus de chance de se réaliser par le haut que par le [1]bas, ce que semble bien voir un Giuliano Da Empoli dans son dernier ouvrage.

4 - Un  point d’appui récent sur des Etats vivant l’âge relationnel.

Mais l’Etat russe qui passe déjà difficilement le cap de l’âge institutionnel est retenu, voire confirmé dans son âge patrimonial par sa greffe sur les Etats de l’âge relationnel (Occident). Les richesses de l’immense empire peuvent être valorisées auprès des Etats devenus vassaux d’un mercantilisme privé. C’est bien évidemment le cas - véritablement caricatural - de l’Allemagne dont le  mercantilisme permettra d’alimenter une rente gazière gigantesque accaparée par les détenteurs/défenseurs de l’âge patrimonial russe. De quoi nourrir - non pas avec des droits mais avec des marchandises - les dépendants du pouvoir russe. De quoi, par conséquent, légitimer la forme patrimoniale du pouvoir par une population qui reste à l’écart des agitations du post-modernisme occidental. De quoi envisager par des oligarques, le retour d’un North Stream 2 en négociant avec des USA semblant renouer avec les prémisses d’un retour vers une sorte d’âge patrimonial[2] Mieux, de quoi distribuer des salaires considérables et du capital qui l’est davantage encore, à ceux qui s’engagent dans la machinerie militaire. C’est dire que malgré une démographie très difficile, l’Etat patrimonial russe peut encore alimenter la machine de guerre par une offre suffisante de personnel et de moyens financiers : les chaînes d’inscription à la guerre sont le point de départ d’un changement radical de niveau de vie pour nombre de familles de colons mais plus encore de colonisés dans l’immense empire. Au final, de quoi connaître l’équivalent de la société de consommation occidentale dans un monde carcéral. Les immenses espaces de la Grande Distribution peuvent cohabiter avec ceux  des colonies pénitentiaires.

5 - Un Etat sans limite territoriale

L’empire lui-même ne peut connaître de limite. Dans le cas de la colonisation occidentale, des barrières naturelles permettaient la distinction entre des colonies et des métropoles, elles-mêmes déjà marquées par les frontières des célèbres traités de Westphalie (1648). Simultanément, l’âge institutionnel et son débouché sur l’idée de citoyenneté et de droits de l’homme, délégitime rapidement le fait colonial occidental, lequel débouchera sur l’apparition de très nombreux Etats en formation au vingtième siècle. Historiquement, l’affaire ne fut pas facile et aurait pu l’être beaucoup moins encore en l’absence de barrières naturelles entre colonies et métropoles. Imaginons par exemple les difficultés supplémentaires - pourtant déjà  considérables - dans le cas de la France et de l’Algérie si cette dernière avait été directement accolée à la métropole.  Le cas de la Russie, au regard de l’idée de décolonisation est très différent. Parce que l’âge patrimonial peut se pérenniser et que la colonisation s’est accompagnée de déportations, il est très difficile de connaître une décolonisation. La violence naturelle de l’âge patrimonial s’y oppose, et surtout il est facile de compter sur ce qui est devenu les minorités russophones réparties sur l’immense territoire. C’est ce qui est présentement vécu avec un mouvement complexe de décolonisation/recolonisation. En occident -parce que le colon était très différent du colonisé, - la décolonisation n’en finit pas de se radicaliser y compris et surtout dans les anciennes métropoles. En Russie, colons et colonisés sont peu différents et le colonisé ne rejette pas la culture du colon. A priori impensable en occident, la recolonisation se trouve envisageable dans l’ordre Russe. Avec toutefois une limite : une colonisation vers des espaces fondamentalement étrangers à  l’espace russe (l’Afrique actuelle) se heurtera à des déboires majeurs. Il sera moins difficile de se réinstaller dans les ex territoires de l’Union Soviétique que d’occuper le Sahel après évincement de la présence française.

6 -  Un Etat menaçant menacé ?

Et pourtant l’empire est plus ou moins menacé car les droits de l’homme frappent à la porte et les espoirs - fondés ou non - de l’âge relationnel s’affirment. Non pas nécessairement par le canal démocratique car une grande partie des droits de l’homme peut se vivre en dehors de la liberté démocratique, mais bien plutôt par le canal économique. L’économie prédatrice et rentière monopolisée par les tenants du pouvoir peut faire l’objet d’une contestation grandissante, voire se transformer en luttes de clans débouchant sur de possibles fragmentations. Et déjà, au quotidien, une difficulté croissante à gérer les conflits d’intérêts entre groupes de décisions et la peur qui, finalement, empêche toute innovation au niveau des microdécisions. Davantage encore, la digitalisation de l’économie et les espoirs du monde numérique favorisent la fuite hors de l’empire des plus modernes. De quoi accélérer la crise démographique. Au-delà des apparences nous sommes vraisemblablement dans la crise des Etats figés dans l’âge patrimonial.

7 -  Quelques conclusions trop rapides et peu perçues par la nouvelle administration américaine.

a - Les réalités d’aujourd’hui sur le théâtre russe paraissent confirmer ce qui précède : le « sultanat électoral » vécu l’an dernier par le pays ne semble guère embarrasser ce que chacun peut considérer comme une distraction dominicale où l’on était invité au jeu du plébiscite comme on peut l’être au jeu de monopoly. C’est dire que la liberté au sens occidental n’a encore que peu de sens.

b - La guerre est coûteuse, et même avec une croissance,  il deviendra de plus en plus difficile de jouer le jeu de la société de consommation avec des moyens de production qui se sont reconvertis en usines de guerre. La croissance peut certes s’accélérer  avec la généralisation d’une économie de guerre, mais elle ne pourra masquer durablement une perte des niveaux de vie. Entre la guerre et l'hyperconsommation il faudra choisir.

c - La guerre, elle-même, est un moyen de conserver un âge patrimonial menacé par des périphéries dissidentes qui pourraient déboucher sur  des exemples de réussite légitimant un âge relationnel : un succès économique et politique de l’Ukraine n’est pas acceptable pour la Russie. Une guerre qui soude une communauté est donc utile pour le pouvoir mais son coût devra se reporter sur les dépendants, plutôt sur les colonisés que sur les colons.  

d - Cette même guerre ne pourra que se limiter aux anciens espaces et La Russie, cruellement contestée dans sa volonté de devenir chef d’orchestre d’un Sud global,  devra probablement se retirer - au moins partiellement - de l’Afrique.

e - Enfin cette guerre développe ce qu’elle combat : le passage de l’Etat ukrainien d’un âge patrimonial à un âge institutionnel flirtant avec l’âge relationnel européen. Plus simplement exprimé, l’Etat Russe engendre à sa périphérie ce qu’il n’est pas,  et que classiquement on appelle « l’Etat Nation souverain ». Si le marché généralisé de l’âge relationnel connait quelque peine à souder une société,  la guerre de l’Etat Russe resté  patrimonial ne permettra pas davantage de souder et développera  des risques de rupture.

8- Ce que peut faire une administration américaine tentée par les mirages d’un retour à l’âge patrimonial.

Nous ne reviendrons ici sur les paramètres d'une crise intérieure américaine qui semblent éloigner les structures anthropologiques du libéralisme classiques. Phénomène d'une grande complexité qui mène à ce qu'on appelle sans doute trop vite le "retour des prédateurs".  parmi nos conclusions provisoires il y en a une: "la Russie n'a pas les moyens de se permettre de perdre une guerre". Mais elle ne peut non plus la gagner sans risques géopolitiques majeurs sur le statut de l'Amérique.  Il faut donc trouver un moyen terme qui rejoint les intérêts américains notamment au regard de la Chine. Il sera très difficile pour les USA de connaitre un vaste mouvement de réindustrialisation et, au delà de la guerre des droits de douanes, il faudra envisager une autre guerre, celle qui est beaucoup plus en amont dans l'ordre économique : la maitrise mondiale de l'énergie. Une telle maitrise consacrerait le retour d'un moment heureux de l'Amérique, celui de la période 1945/1973 où les "7 soeurs " ( 5 entreprises américaines et deux anglo-hollandaises) définissaient un prix unique du pétrole à l'échelle planétaire. Un prix garantissant la compétitivité de l'industrie américaine.

S'il n'est évidemment plus possible d'en revenir à l'ordre ancien, il est techniquement et probablement possible pour les USA de construire une alliance non plus avec les Etats du Golfe mais avec la Russie.  

Le montage pourrait être le suivant  : création d'une entreprise américaine reprenant les actifs de "North Stream" à la Russie et rétablissant des infrastructures. Au delà, l'entreprise américaine achète le gaz russe et le revend à L'Union Européenne. 

Les conséquences seraient les suivantes :

- Recentrage de la production de GNL américain sur le territoire des USA avec baisse de la production et baisse du prix aligné sur un coût marginal fortement croissant : l'économie américaine bénéficie de coûts très faibles par disparition de coûts marginaux très rapidement croissants provoqués par la ravitaillement des ports européens en GNL. On parle du financement de la guerre mais le monde médiatique n'évoque pas les conséquences sur les prix intérieurs américains de l'exportation de GNL vers l'Europe.

- Fixation d'un prix UE plus faible que le prix actuel et beaucoup plus élevé que l'ancien prix du gaz naturel naguère acheté par l'Allemagne à la Russie.

- Fixation d'un prix à la Russie qui compte tenu de l'opportunité réalisée  par la possibilité de reproduire du gaz doit logiquement être très faible. De quoi, pour l'entreprise américaine, bien vivre d'une différence de prix assurant une rente énergétique. Un peu comme au bon vieux temps où les compagnies bénéficiaient d'un prix politiquement fixé sur les coûts dans les ports du golfe du Mexique alors que le pétrole était produit dans le golfe arabique à des conditions infiniment plus avantageuses. 

L'amitié russo-américaine pourrait ainsi se fonder sur une réalité objective : retour d'un contrôle plus ou moins mondial de la rente énergétique pour les USA, contre garantie pour la Russie de ne pas perdre une guerre fondamentale pour sa simple survie en tant qu'Etat resté fondamentalement patrimonial. 

 

                               Jean-Claude Werrebrouck – 30 avril 2025


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/03/face-a-la-dislocation-de-l-ordre-de-yalta-quelle-strategie-pour-l-europ.html; https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/02/le-tanleau-du-monde-peint-en-1945-a-yalta-n-existe-plus-1.html

 

[1] Cf ; l’Heure des prédateurs ; Gallimard ;2005.

[2] Ce que suggère l’idée d’une entreprise américaine devenant interface ente Russie et Europe (essentiellement Allemagne) et idée se concrétisant déjà par la mise au travail d’un équipe de juristes. De quoi créer pour reprendre les termes des économistes un monopole bilatéral contrarié avec en perspective le retour du contrôle mondial des énergies fossiles par les USA.

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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 04:20

Ce qui se passe est le point d'aboutissement momentané d'un  processus entamé il y a plus de 50 ans. Il est temps d'en dérouler les fondements et les étapes.

Des choses simples à comprendre dans un monde simple.

Dans une économie classique, existent des liens entre ce qui relève du partage profit/salaire et ce qui relève d'une  production elle-même partagée entre ce qui sert à produire et ce qui est directement consommable. Logiquement, les profits servent à acheter ce qui sert à produire (biens capitaux) , achat qu'on appelle investissement. Tout aussi logiquement, les salaires servent à acheter ce qui est consommable. Fort de cette constatation banale, on peut tout de suite évoquer la question de la congruence entre répartition et production. Par exemple, si les salaires ne suivent pas le rythme de la production, nous aurons une crise de surproduction. Circonstance qui va correspondre directement à la grande crise des années 30. A l'époque, une économie moderne de production qu'on appellera plus tard "fordisme", générait d'importants gains de productivité donc générait une avalanche de biens de consommations non vendables en raison des normes salariales antérieures. Et invendus qui vont entrainer l'effondrement de l'investissement et donc une énorme crise de surproduction que l'on sera à l'époque incapable d'affronter correctement. La solution qui n'interviendra réellement qu'après la seconde guerre mondiale, sera le partage continue des gains de productivité générés par la nouvelle machine à produire : profits croissants associés à des salaires croissants engendrés par la productivité, viendront nourrir en continue l'outil de production. Les débouchés d'une production de masse sont ainsi assurés, et cela caractérise ce qu'on va appeler les trente glorieuses.

La reconfiguration du monde

Plus tard avec l'ouverture, la mondialisation, la libre circulation du capital, etc. il deviendra possible de générer de la productivité sans en envisager son partage. Ainsi, fabriquer les biens en Chine  revient pour l'écosystème global à élargir spatialement le rythme du fordisme ( territoire américain + territoire chinois) sans s'assurer des débouchés sous la forme de salaires croissants aux USA et de salaires décents en Chine. Il n'y a plus à accroître les salaires aux USA puisque les prix des biens de consommations s'effondrent en raison des coûts chinois. Il n'y a pas non plus à relever les salaires en Chine qui eux obéissent à des normes très différentes. 

Globalement, la mondialisation est source potentielle d'une nouvelle forme de crise de surproduction. Cette dernière peut toutefois être très longuement repoussée. Les USA deviennent un lieu de sous production et la plupart des biens de consommation (textile, habillement, chaussures, outillage électroménager, etc.) vont cesser d'y être produit. La Chine devient un lieu de surproduction et les biens susvisés invendables à l'intérieur vont être exportés aux USA. D'où un échange croissant d'un type nouveau : le revenu issu des exportations chinoises va d'une part se transformer en achats d'obligations publiques américaines, et d'autre part se transformer en gigantesques investissements d'infrastructures chinoises. 

Le résultat est une reconfiguration du monde avec entrée dans un "fordisme dévoyé". Tout d'abord, la machine à produire - technologiquement  toujours de plus en plus efficace- se déforme car la production de biens de consommation est limitée par les débouchés mondiaux ( les salaires chinois sont insuffisants comme les salaires américains l'étaient avant 1929). Mais elle se déforme aussi dans la production croissante de biens capitaux ou éloignés du champ de la consommation. Clairement, les obligations américaines achetées vont nourrir un déficit public et une gigantesque industrie de la défense. Tout aussi clairement la vente de biens de consommation fabriqués en Chine et exportés aux USA va alimenter la construction de gigantesques infrastructures industrielles. 

Une reconfiguration aux effets inattendus. 

Ce qu'on appelle "Trumpisme" est ainsi la tentative de dépassement du "fordisme dévoyé". Et un fordisme qui devient mâchoire emprisonnant et affaiblissant  durablement les USA.

Une pièce de la mâchoire est constituée par l'entrée croissante de capitaux (Treasuries ) qui maintiennent un taux de change élevé et donc augmentent le volume du déficit commercial américain. Ce taux de change élevé sera confirmé et stabilisé par les instances régulatrices cherchant à maintenir une quasi-fixité des taux de change et donc la volonté de disposer d'un compte de capital important dans les banques centrales, bien au delà de la seule banque centrale chinoise. De quoi remettre en cause la vieille causalité entre déficit et entrée de capitaux, et risquer l'hypothèse d'un Stephen Miran ou d'un Michael McNair consistant à dire que ce sont les entrées de capitaux qui ont engendré le déficit. De quoi comprendre une administration américaine qui veut maintenir le statut du dollar tout en se battant contre son coût devenu insupportable...  incompréhensible pour l'immense majorité des économistes...

Une autre pièce de la mâchoire est celle de la désindustrialisation d'un côté et de la surindustrialisation de l'autre, ce qui met clairement en difficulté la puissance militaire américaine. Le complexe militaro-industriel américain devient progressivement dépourvu de ses bases classiques et on commence à percevoir que les milliers d'entreprises qui l'abreuvent  sont en perte de substance. La plupart  des entreprises du complexe ne sont pas que productrices de pièces à usage militaire et beaucoup ont perdu leurs débouchés non militaires en raison de la disparition des industries reliées à la consommation. Le socle du complexe est donc en voie de fragilisation.  Le fordisme dévoyé développe ainsi des effets majeurs sur l'ordre de la puissance. En revanche, le complexe militaro industriel chinois repose sur un socle colossal à partir duquel il peut se nourrir. Le dévoiement du fordisme a fait de la Chine le lieu où se trouve empilé  40% de la production manufacturière mondiale et 50% des brevets. On peut aussi souligner la diversité de l'empilement : la Chine produit dans la tech et les semi conducteurs... et continue à produire 65% des clous et 47% des textiles mondiaux.  Un empilement susceptible de développer une puissance militaire gigantesque en un temps réduit.

Ce qu'on appelle Trumpisme est ainsi une tentative visant à empêcher la fermeture de la mâchoire par rétablissement brutal de l'équilibre extérieur, avec en finalité ultime le rétablissement  d'un tissu industriel susceptible de garantir le  maintien de  la puissance.

Difficile gestion d'une "patate chaude".

Clairement, il s'agirait du retour difficile d'un fordisme classique aux USA, donc celui d'avant la mondialisation. Mais ce retour supposerait aussi un fordisme classique en Chine difficile à construire. La Chine peut-elle supporter la disparition de son surplus exportable notamment celui de ses biens de consommation ? Elle tente depuis plusieurs années de s'arrimer à un fordisme classique avec l'abandon des plans d'infrastructures censés contenir la crise de surproduction et l'utilisation de  fortes incitations à la consommation. Cette politique reste globalement un échec et mêmes les vives hausses des salaires ne se traduisent pas par l'augmentation des dépenses de consommation.  Malgré les apparences et l'énorme succès industriel, il n'y a pas en Chine l'équivalent des trente glorieuses avec congruence de la production et de la répartition.

La violence du Trumpisme voudrait la disparition de l'énorme excédent commercial chinois, ce qui signifierait clairement une crise de débouchés et donc une classique crise de surproduction selon les principes de celle des années 30. La Chine probablement consciente de la réalité du problème tente de le contourner depuis longtemps en utilisant des relais amortisseurs. C'est ainsi que face aux premières résistances américaines devant  le "fordisme dévoyé", la Chine déverse ses excédents extérieurs dans des pays tiers  (Vietnam, Mexique, etc.) qui eux-mêmes vont déverser les marchandises vers les USA. Il s'agit d'une tentative de masquage et de partage de ce qui est devenu une "patate chaude". La réponse américaine semble logique et le containment de la patate chaude passe par des droits élevés pour ceux des pays se livrant aux pratiques correspondantes. D'où la sanction à priori choquante pour des pays à priori amis ou devenus amis. On peut même s'attendre à une stratégie américaine plus offensive. Sachant que la réindustrialisation américaine sera plus que difficile, on peut penser à des taxes douanières très différenciées, considérables pour la Chine et faibles pour les pays du sud : de quoi rendre d'ex-pays coloniaux compétitifs au regard d'une Chine impériale. 

On aurait tort de croire à l'isolationnisme américain et derrière la stratégie des droits différenciés, il s'agit au contraire de développer une nouvelle arme contre la Chine aux effets de l'éloignement des pays du sud de la puissance chinoise: rééquilibrer la balance extérieure entre ces pays et la Chine et accepter davantage de déficit américain avec ces mêmes pays. Gérer la "patate chaude chinoise" sera peut-être la clé de compréhension de la stratégie américaine. Le lecteur avisé verra dans la condamnation des pays qui recherchent "l'apaisement" avec les USA le souci chinois de ne pas se laisser piéger dans un isolement l'obligeant à conserver et gérer lui -même la "patate chaude".  De quoi immobiliser la Chine dans la crise de surproduction, avec dejà des appels au patriotisme pour sauver les exportations ( Alibaba, Pinduoduo, Temu, etc.).  Le même lecteur avisé sait aussi que cette même stratégie ne pourra au mieux que retarder l'inéluctable, à savoir le déclin des USA.  

                                                                 Jean Claude Werrebrouck - 21 Avril 2025.

 

 

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14 avril 2025 1 14 /04 /avril /2025 04:30

Beaucoup d'interrogations se font autour de la théorie de Stephen Miran censée être le logiciel de ce qui est décidé par le Président Trump. L'idée selon laquelle la désindustrialisation américaine trouve comme catalyseur le dollar est assez crédible. Sans le statut de monnaie de réserve, les USA seraient effectivement amenés à ajuster leurs importations à leur capacité à disposer de liquidité internationale, elle-même acquise par des exportations. De la même façon, sans ce statut qui entraine le choix du dollar comme liquidité sécurisée ultime, le cours de la monnaie considérée serait sans doute plus faible et davantage propice à l'exportation américaine vers le reste du monde. D'où la volonté de faire baisser le cours de la monnaie américaine par les moyens étranges  proposés par Stephen Biran, et moyens que nous ne développerons pas dans la présente note.

Nous présenterons ici un tout autre point de vue sur la volonté  du pouvoir américain.

Le déséquilibre extérieur US est fort ancien  et commence sous la présidence Eisenhower. Il va s'accélérer après le voyage du Président Nixon en Chine, voyage qui va consacrer ce que nous avons souvent appelé un contrat entre Walmart et le parti communiste chinois. Concrètement, les salariés américains ne vont plus dépenser leurs revenus à partir de productions américaines mais bien davantage à partir des exportations chinoises vers les USA. Le processus de désindustrialisation va s'accélérer avec l'entrée de la Chine dans l'OMC et la volonté de progressivement transformer le pays en usine du monde. Aujourd'hui, la base industrielle chinoise est supérieure à l'addition des bases américaines et européennes. Plus simplement encore, exprimé en parité des pouvoirs d'achat, le PIB américain est dépassé par le PIB chinois depuis 2016 et en 2035 il ne devrait plus en être que la moitié.

Ce n'était pas encore le cas sous la Présidence Nixon et à cette époque, la base industrielle US pouvait encore être le point d'appui du pharaonique projet APOLLO et simultanément celui d'une guerre du Vietnam dotée de moyens illimités, et ce sur une longue durée ( près de 10 ans). Simplement, il y avait déjà un signe avant coureur de ce qui allait se produire aujourd'hui et, à l'époque, il faudra abandonner, en pleine guerre, et à la fin du programme lunaire, les règles de Bretton Woods (15 août 1971). Ce point mérite explication.

Déjà, à cette époque le déficit extérieur interrogeait sur la capacité des USA à  régler leurs dettes. Le déséquilibre entrainait une accumulation de dollars gagnés par des producteurs situés hors Amérique et producteurs venant compenser une insuffisance de l'offre globale aux USA, insuffisance au regard de  la demande globale. Clairement, le déséquilibre signifiait que les américains consommaient à partir d'un revenu qui n'était pas ou qui n'était plus produit chez eux.

Comme le système monétaire international reposait encore sur l'or, il était clair que les tensions allaient apparaître. La règle voulait à l'époque que le dollar soit convertible en or - sur le seul fait des banques centrales - et sur la base de 35 dollars l'once. Déjà, le Général de Gaulle s'était risqué à convertir les dollars accumulés en or et déjà un sentiment de méfiance se manifestait. En raison des gigantesques dépenses pour la conquête de la lune et la guerre du Vietnam, l'industrie américaine ne pouvait déjà plus suivre la demande globale. C'est cette réalité qui va décider de l'embargo sur l'or et son remplacement par un dollar désormais inconvertible.

Logiquement, il aurait fallu à l'époque que l'Amérique se remette à produire et rééquilibre ses échanges extérieurs. Il n'en fût rien et on allait se servir d'un dollar inconvertible pour le multiplier et laisser une place grandissante à la finance. De fait, 55 années de facilités nouvelles allaient se déployer jusqu'à la prise de conscience d'aujourd'hui. Les USA ne peuvent plus distribuer un revenu qui n'est pas produit, mais surtout prise de conscience  qu'ils ne sont plus en situation de mener une guerre de haute intensité et de longue durée. Ils ne peuvent plus vivre en consommant une épargne étrangère, notamment chinoise, tout en délaissant une industrie qui, elle-même, n'est plus capable de produire sur une longue durée, le matériel nécessaire à une guerre d'attrition telle que celle se déroulant en Ukraine. La puissance technologique reste et peut faire face à des conflits supposant de brèves interventions. Mais elle est inadaptée aux guerres de haute intensité articulées à une base industrielle de production de masse continue et durable. 

Le non dit de la politique américaine nouvelle est donc celui d'un refus de déclassement militaire par rapport aux empires plus ou moins coalisés. Elle est au fond le résultat de la prise de conscience d'une réalité dont on peut présenter le film sous la forme de quelques assertions jamais évoquées dans la littérature académique.

1. L'écosystème monde ramené au couple USA/Chine est fait d'un empire  (USA) où des revenus sont de plus en plus dépensés sans avoir été produits et d'un autre  empire (Chine) où des productions gigantesques ne sont pas aisément vendables localement  faute d'une dépense interne insuffisante.

2.  Attrition industrielle d'un côté et élargissement de l'autre viennent contester la puissance militaire américaine et conforter une puissance chinoise rapidement croissante. De quoi revoir à terme   l'ordre des puissances.

3. L'excédent chinois devient un surplus d'abord investi aux USA sous forme de titres de la dette américaine, ensuite sous forme d'épargne de précaution justifiée par l'absence d'Etat Providence. On pourrait davantage consommer mais la sagesse l'en empêche.

4.  La demande mondiale devient structurellement inférieure à l'offre mondiale, ce qui limite durablement la croissance mondiale et augmente le risque de crise de surproduction. De quoi faire le nid de la spéculation financière.

5.  La Chine est au cœur de la crise de surproduction et ne peut augmenter la demande interne (le fameux recentrage du marché) sans délocalisations vers des espaces plus compétitifs.  La Chine ne peut accepter sa propre désindustrialisation.

6.  Les USA ne peuvent se réindustrialiser faute de main d'œuvre quantitativement et qualitativement adaptée.

7.  Il n'existe pas de solution facile face à l'échiquier qui s'est progressivement construit depuis la fin de Brettons Woods et échiquier qu'on a appelé "mondialisation".  Ni la Chine , ni les USA ne peuvent sérieusement revenir à l'équilibre extérieur, celui  que Keynes envisageait au sortir de la seconde guerre mondiale... pour construire la paix.

8. Le retour de la question de l'équilibre extérieur sera propice à l'effacement de l'âge relationnel voire institutionnel des Etats et va faciliter celui d'un certain retour à l'âge patrimonial. D'où le caractère inattendu du nouveau gouvernement US. D'où le retour de concepts oubliés tel celui de "mercantilisme". Mais bien davantage encore, l'idée d'illibéralisme voire de fin des démocraties comme mode de régulation de la complexité du monde, deviennent des réalités enviées par nombre d'agents.

9.  La présente grille de lecture permet aussi d'identifier des évènements sociétaux nouveaux comme celui du wokisme.  Ce dernier repose sur des idéologies érigées sur l'effacement de l'âge institutionnel : déconstruction militante, vérité comme construction sociale, épistémologie victimaire, etc. A ce titre, il devient un carburant inattendu du retour à la forme patrimoniale des Etats et en particulier celui des USA.

Nous laissons le lecteur méditer ce film impressionniste.

                                          Jean Claude Werrebrouck -  12 avril 2025

 

 

 

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5 avril 2025 6 05 /04 /avril /2025 12:36

Les décisions du Président des Etats-Unis vont accroître considérablement les désordres dans le monde. Elles sont pourtant d'une grande clarté  ; -  il s'agit, par voie autoritaire,  du rétablissement de l'équilibre de la balance des biens et services. Réalité que nous avions déjà évoquée dans un article voici 15 ans à propos de nos interrogations concernant les déséquilibres européens : "l'Equilibre extérieur comme produit politique émergent" (16 juillet 2010). Mais aussi réalité déjà évoquée par Keynes en 1944 dans son opposition au plan White américain lors de la conférence de Bretton Woods. Ce produit politique si longtemps  oublié devient aujourd'hui un enjeu majeur brandi par le césarisme américain. 

Il est possible en quelques phrases de comprendre ce qu'était la mondialisation et la présente tentative de son dépassement suicidaire.

Dans un Etat Nation classique, l'équilibre de la balance des biens et services est une contrainte objective majeure. Si les exportations ne rapportent pas les devises nécessaires au paiement des importations, il y a rapidement épuisement du stock de devises disponibles, blocage des importations, droits de douanes.., et souvent dévaluation. Tel n'est plus le cas lorsqu'un pays dispose d'une monnaie dite de réserve, et qu'à ce titre ladite monnaie retourne en permanence vers le pays centre, lequel dispose d'une situation où la contrainte externe disparait. Ce fut bien sûr le cas des USA et d'une certaine façon de nombre de pays européens qui vivent encore à l'abri de l'euro.  

Pendant des dizaines d'années, les USA vont profiter de la disparition de la contrainte externe. Ils vont promouvoir le libre échange qui va transformer progressivement le pays et sa société en espace de simple consommation. L'épargne chinoise construite sur les déséquilibres commerciaux entre USA et Chine viendra nourrir un déficit budgétaire américain qui, lui-même, nourrira non pas un état providence mais une industrie de la défense gigantesque. Le déséquilibre extérieur va lui-même nourrir un espace gigantesque de spéculation financière reposant sur la dette publique américaine. Comprenons, en effet, que ce déséquilibre transforme aussi le pays en "gigantesque banque": l'épargne de la planète des exportateurs vers les USA devient aussi matière première de placements vers le reste du monde. Le pays devenu grande banque peut acquérir des actifs extérieurs dont la rentabilité est supérieure au taux de l'intérêt versé par le Trésor américain sur sa dette publique. Et, bien évidemment, la rentabilité externe est supérieure puisque globalement les salaires versés dans le reste du monde exportateur vers les USA sont beaucoup plus faibles qu'en Amérique.

Le résultat d'une telle mécanique était simple à imaginer : le pays allait , sans limite, se désindustrialiser et  se financiariser. Ce grand mouvement provoque aussi des basculements culturels majeurs : les métiers de la production avec les compétences correspondantes (ingénieurs, techniciens, etc...) vont progressivement s'effacer  au profit de métiers qui privilégient le simple échange (distribution, trading, conseil, et surtout la "Tech"). Et ces mêmes basculements vont développer des transformations politiques majeures. Alors que la production suppose de grandes organisations et un dispositif institutionnel de confiance, le simple échange développe un individualisme radical. D'où la montée d'un monde politique fondamentalement libertarien voulant se débarrasser des scories institutionnelles y compris par la violence. Ce qu'analyse bien Giulinao da Empoli dans "l'heure des prédateurs" que l'on invite à comparer à "l'Ere des Organisateurs de l'antique Burnham¨: une toute autre Amérique,  Les vieux partis ancrés dans l'âge institutionnel (républicains/démocrates) ne s'y reconnaissent plus. Simultanément, la désindustrialisation génère une immense classe moyenne prête à se révolter pour retrouver le monde d'avant, ce qu'on appelle " populisme".  D'où cette étonnante alliance entre les libertariens prêts à tout renverser et les nationalistes qui veulent reprendre vie. C'est dans cet espace que pouvait naître le retour d'une aventure patrimoniale : les entrepreneurs politiques restent les agents incontournables de ce que nous avons appelé le processus de capture de l'Etat, mais aujourd'hui - aux USA - les circonstances sont devenues telles que le retour d'un vieux passé peut se réactualiser. Le président Trump se comporte comme un propriétaire et assure le retour de l'âge patrimonial que l'Amérique, à l'inverse des autres Etats, n'avait jamais connue. 

Et ce grand retour de l'âge patrimonial risque d'essaimer puisque toute la planète s'arme contre la volonté de mette fin au déséquilibre par les droits de douane que le président américain impose au nom de la "libération du pays". Si ce n'est qu'un retour à Keynes les choses sont envisageables. Hélas, la réalité est beaucoup plus fondamentale et le "libérateur" risque d'entraîner la ruine collective.

Il faut en effet noter que les droits de douanes calculés avec CHATGPT tiennent compte des taux de change. Il s'agit donc bien d'une volonté d'équilibre extérieur devenue objet politique clairement mis en avant. Il s'agit donc bien d'une volonté de faire disparaître la mondialisation donc  de faire disparaître ce que nous avons appelé l'âge relationnel des Etats au profit d'un âge antérieur. Ce grand retour d'un ordre qui serait moins mondial et beaucoup plus international n'est évidemment pas facile, d'abord pour les excédentaires qui eux produisent et à ce titre devront trouver d'autres débouchés, mais surtout pour les USA qui, pour des raisons de totale inadaptation de la main d'œuvre, ne peuvent retrouver l'industrie de naguère. Et même l'usine robotisée suppose un encadrement intellectuel dont les USA sont aujourd'hui largement dépourvus.

Cela signifie aussi la disparition du dollar comme monnaie de réserve et comme matière première de la finance universelle. Les mouvements de capitaux vont évidemment devenir beaucoup plus difficiles en raison de la disparition de l'âge relationnel plus ou moins garanti par l'ordre de l'OMC. A ce titre, ils seront beaucoup moins assurables par le jeu des produits de couverture qui eux-mêmes ne pourront plus disposer d'un "basic strade" complétement construit sur une dette publique américaine qu'on ne voudra plus acheter en raison des risques encourus. il est illusoire de vouloir reconstruire un ordre multilatéral classique en s'affranchissant du meurtrier américain comme on le voit déjà dans certaines publications ( Voir en particulier Luiz Awazu da Silva ancien DGA de la BRI et Laurence Tubiana dans Le Monde du 5 avril 2025).  Ce qui se passe aux USA n'est que le point d'aboutissement d'une logique.  L'idée, conçue en 1944 à Bretton Woods, d'abandonner la surveillance politique des équilibres extérieurs devait mener à la présente réalité : effondrement industriel et boursoufflure financière. On ne pourra pas restaurer un ordre excluant  les USA sans retrouver l'autorité monétaire qui est au fondement de l'ADN des Etats. Continuer à parler de dette consiste à vouloir construire un monde nouveau avec les règles qui ont mené à la réalité présente.

Le château de cartes financier planétaire risque ainsi de s'effondrer dans le même temps  que se contractera l'immense toile de la valeur industrielle.  De quoi nourrir de nouvelles formes brutales de capture des Etats s'éloignant de leur âge institutionnel démocratique pour se diriger vers  des logiques plus barbares.  Le suicide américain passe par le meurtre de ses partenaires devenus ennemis. Il est urgent d'arrêter par tous moyens la tentative de suicide des USA. 

 

 

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