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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 12:35

Le fonctionnement du monde semble devenir inintelligible et la question du devenir du Groenland semble en être un sommet parmi tant d’autres. Ce monde est pourtant encore fait d’Etats agissants et réagissant en fonction d’une foule de facteurs internes ou externes aux territoires qu’ils administrent réellement ou fictivement. Pensons simplement aux agitations de la maison Blanche, du Kremlin, de Bruxelles, etc.  Comprendre le fonctionnement actuel du monde revient donc à examiner les déterminants du comportement actuel des dits Etats.

Des mots qui n’expliquent rien.

C’est en se situant à ce niveau que l’on pourra comprendre les terminologies souvent usitées aujourd’hui derrière le terme de « capitalisme » : celui de la « finitude », celui du « néocolonialisme » ou de la « prédation », celui de « l’extractivisme » ; celui de la « décroissance » ou de la « croissance verte », celui de « l’impérialisme », celui du « néolibéralisme », celui du « symbiotique », etc. Des termes qui ne font que d’éphémères succès de librairies. Et puisque le terme de capitalisme est partout présent il faut reconnaitre que ce qu’on appelle les « Etats » constitue une réalité à déchiffrer naviguant- sauf exception rarissime - dans un univers marchand, que l’on soit aux USA, en Chine, en Europe, en Afrique, etc.

Mais ce déchiffrement ne passe pas par les terminologies que nous venons de souligner lesquelles aiguisent l’imprécision des discours géopolitiques et  ajoutent du brouillard sur la réalité à déchiffrer. Ce qu’il faut expliquer ce n’est pas que « l’Occident à perdu les pédales » (vidéo d’Emmanuel Todd) et se contenter de décrire une situation, mais au contraire d’élucider les causes rationnelles de ce qui se passe.

Ce qu’il faut comprendre par conséquent est un peu l’équivalent de l’étonnement des astronomes du 16 siècle qui n’arrivent plus à interpréter le mouvement de certains corps célestes à partir du paradigme Ptoléméen et vont se diriger vers celui de Copernic. Comment en effet comprendre ces faits : s’emparer du Groenland, s’attaquer à la réserve fédérale, s’attaquer aux banques, construire une théorie de « l’exécutif unitaire », protéger les 7 magnifiques d’un Sherman Act type 1890 mais surtout leur obéir…mais aussi reconstruire l’empire soviétique, mettre fin au droit international, ressusciter un « insurrection Act », détruire l’ordre institutionnel mondial, etc. ? Tout ceci peut-il faire partie d’une histoire logique ? Tout ceci n’est -il taxable de chaos qu’en raison de notre incapacité d’en comprendre la rationalité ?

Et de la même façon que l’on ne peut comprendre l’eau en constatant qu’elle mouille, on ne peut comprendre les réalités géopolitiques sans une connaissance sérieuse de ses éléments lourds qui constituent la substance étatique.

Comprendre la substance.

Pour faire vite rappelons que la réalité étatique émerge il y a un peu plus de 6000 ans et qu’elle correspond à une appropriation du « commun » des groupes humains par des individus en quête de pouvoir. De quoi déjà questionner la distinction droit privé/ droit public et ses représentations puisque le phénomène étatique est probablement un processus de privatisation du commun. Ce commun est fait du noyau de l’être ensemble et se trouve très généralement enkysté dans une représentation du monde à base religieuse impliquant des règles comportementales, donc un rapport précis entre l’individu et le collectif. Ce rapport précis entre l’individu de base et le collectif constitue en quelque sorte la « grammaire » de toute société et chacun se reconnait comme membre du collectif en assimilant et en respectant la grammaire de la société. C’est donc ce collectif- apparaissant comme grammaire - qui fera l’objet de capture par des acteurs, lesquels seront désormais amenés à transformer la grammaire dans le sens de leurs intérêts.  

Toujours pour aller très vite 3 grands types de réalités étatiques sont historiquement constatées : réalité « patrimoniale » ( 1 ou plusieurs privatisent le commun, donc la grammaire) ; réalité « institutionnelle » ( la grammaire est accessible à des individus plus nombreux et peut éventuellement devenir lisible et transformable par tous, ce qui correspond à  la démocratie) ; réalité « relationnelle » ( les institutions d’approche du commun et le commun lui-même se dissolvent dans un marché dépolitisé). Dans ce dernier mode le lien entre individu et collectif s’efface, un retrait qui révèle que les rapports entre individus  n’étant  plus surplombés par le collectif, ce qu’on appelle ensauvagement de la société devient possible.

Il n’existe aucune philosophie  de l’histoire et pas plus que pour le matérialisme historique il n’existe pas de passage obligé d’un type organisationnel à l’autre. Maintenant ces modes d’appropriation du commun sont des types abstraits et la réalité est faite d’articulation entre ces types. Par exemple le mode patrimonial- en dehors du cercle de l’esclavagisme- n’exclut pas  radicalement les membres de la communauté de la maitrise du commun, et donc il y a toujours quelque chose comme un partage, ce qui suggère l’émergence d’un système juridique avec quelque chose comme des droits de propriété possiblement limités ou au contraire très importants.  Sans inventaire on trouve aussi partout un instrument politique qui deviendra essentiel dans l’être ensemble donc  la réalité sociale : la monnaie support de l’impôt. Un autre élément essentiel est la monopolisation de la puissance collective c’est-à-dire les armes. Parce que le commun est un enjeu essentiel dans l’interaction sociale il est en permanence retravaillé par le pouvoir. Ce qu’on appelle le politique est donc un travail sur la grammaire du monde.

A la fin de la guerre froide une perception trop rapide des choses avait permis d’imaginer le mode relationnel comme fin de l’histoire. L’époque correspondante apparaissait comme celle d’un affaissement de l’Etat avec l’économie comme mode d’organisation du commun, ce dernier apparaissant comme administrateur obéissant au marché. Avec l’émergence du mode relationnel on pouvait même imaginer un aplatissement du monde avec le caractère illimité des droits de l’homme et l’évaporation de la plupart des institutions y compris l’entreprise transformée en « constellation d’agents IA »  animée par des micro-entrepreneurs (Sami Mahroum).  La réalité était plus complexe et si l’économie apparaissait comme le commun universel, il aurait- pour comprendre sérieusement les choses - fallu tenir compte des modes patrimoniaux et des modes institutionnels. Ce que nous semblons apprendre aujourd’hui. ..en reconnaissant que la mondialisation n’était pas heureuse et que tout allait probablement être remis en chantier.

La logique d’un nouveau monde.

Bien évidemment les 3 modes identifiés constituent une réalité empirique complexe. Tout d’abord existe une multitude d’Etats : près de 200 aujourd’hui produisant une réalité internationale complexe. Ensuite ces Etats sont divers : plus vastes ou plus réduits, plus anciens ou plus nouveaux, plus puissants ou plus faibles, etc. La diversité et les trajectoires historiques, en particulier les relations entre eux font aussi qu’ils sont hiérarchisés. Dans le commun il y a la puissance de la culture, des armes, de la monnaie, de l’industrie, etc. Certains sont des vassaux et vont constituer des protectorats ou des morceaux d’empires. D’autres seront des centres et pourront apparaitre comme des civilisations. Globalement se sont les modes institutionnels qui vont faire naitre le capitalisme et le formidable développement de l’économie donc une toute aussi formidable hiérarchie des puissances. Globalement sans mondialisation résultant du simple fonctionnement d’un mode institutionnel accouchant doucement du mode relationnel, les Etats fonctionnant en mode patrimonial seraient probablement inchangés.

Si l’on ne remonte pas aux 6000 années d’histoire et que l’on s’appuie sur les deux derniers siècles le large passage du mode institutionnel au mode relationnel pour certains  devait aboutir à la libéralisation économique et la mondialisation. Les autres Etats  relevant davantage du mode patrimonial seront- par bouturage- greffés à l’économie voire se contenteront d’un simple siphonnage. On reconnaitra dans le premier cas la Chine qui va dès 1970 s’arrimer au capitalisme au bénéfice de sa classe dominante. Nouvelle capture d’un commun que l’on aura importé au profit du mode patrimonial.  On reconnaitra dans le second cas la Russie qui se contentera d’un prélèvement de rente sur toutes les consommations intermédiaires primaires que les Etats parvenus en mode relationnel utilisent sans modération. De quoi alimenter une classe d’oligarques. Bouturage d’un côté, siphonnage de l’autre sont les principes explicatifs de l’explosion d’une classe capitaliste chinoise d’un côté, et de simples prédateurs/rentiers du capital de l’autre. Bien évidemment de nombreuses situations intermédiaires existent.

Le passage rapide  en mode relationnel dans ce qu’on appelle l’Occident, ne permet plus aux Etats correspondants de contrôler le grand mouvement d’une économie qui au nom des marchés se doit d’enjamber toutes les frontières : liberté de circulation du capital, des marchandises et surtout délocalisations. Le personnel politico/administratif habitué  à perfectionner le mode institutionnel doit accompagner la grande transformation. La cage de fer de la consommation joue à plein et aboutit mécaniquement à la désindustrialisation, et plus tard à la désagrégation de l’agriculture. La planification industrielle laisse la place à celle du marketing. Un mouvement très bénéfique pour les Etats restés en mode patrimonial et en premier lieu l’Etat chinois. De quoi même les confirmer et les conforter voire même de permettre l’approfondissement du mode patrimonial. Par exemple la Russie qui passait difficilement au mode institutionnel (période Eltsine) repasse au mode patrimonial le plus brutal par changement des destinataires de la rente énergétique prélevée sur la capitalisme des Etats en mode relationnel ( cf « le mage du Kremlin »).

Une distinction doit être faite ici entre un Etat mixant encore le mode institutionnel et le mode relationnel ( USA) et les Etats ayant décidés de passer à ce dernier mode en détruisant le mode institutionnel (Union européenne). Dans ce dernier cas les outils de la vieille grammaire de chaque nation sont progressivement effacés au profit du seul marché. La vieille grammaire n’est plus reconnaissable pour les jeunes générations. La vielle culturation disparait progressivement et l’individu n’est plus réellement relié au collectif. Il  se trouve simplement arrimé à un marché lui-même arrimé à la compétitivité et donc la croissance. Dépolitisé, il se retrouve dans   la cage de fer de la consommation et constate l’effacement de tout horizon collectif. La démocratie elle-même devient vieille relique d’un monde disparu.

La situation est différente pour les USA qui moteurs de la mondialisation et grands utilisateurs d’une monnaie - devenue monnaie de réserve dans l’ordre hiérarchique du monde-  étaient historiquement les vainqueurs de la guerre froide. La puissance est force passée mais reste présente. L’Etat américain ne peut se disloquer comme les Etats européens. La monnaie reste nationale et impériale alors que les Etats européens ont perdu la leur en s’aplatissant dans le marché. Pour les USA le mode institutionnel demeure mais se trouve de plus en plus contesté par des Etats restés en mode patrimonial devenus puissants par la mondialisation. Logiquement il reste des traces de la puissance technologique support des industries dominantes de la défense. Mais la désindustrialisation massive n’est plus en mesure d’alimenter un outil militaire resté démesuré. Parce que -simple effet du « bouturage »-«  l’industrie chinoise permet aujourd’hui d’alimenter 50% des capacités mondiales  des chantiers navals, l’Etat américain prend conscience que sa flotte- encore de loin la première du monde - risque d’être rapidement dépassée. 

Le mode institutionnel américain est ainsi amené à se raidir pour rejoindre le mode patrimonial. D’où l’étonnement de l’observateur extérieur qui constate des logiques d’accaparement, la fusion du libertarisme et de l’interventionnisme brutal dans ce qui reste le marché, la dissociation  de la liberté et d’une démocratie à museler, le culte de la propriété associé à celui de sa négation… d’où l’émergence d’un étonnant monde orwellien dirigé par un acteur resté rationnel malgré les apparences.

De par sa position le mode institutionnel est entre la patrimonial et le relationnel. Il est d’une certaine façon fragile car il peut être absorbé par le relationnel, ce qui est le cas de l’UE. Mais il est aussi menacé par le mode patrimonial qui peut se nourrir du relationnel pour se revivifier. D’un côté les USA remontent très haut et se mettent à « frôler » le mode patrimonial. De l’autre les Etats de l’UE descendant très bas et frôlent le pur mode relationnel avec des individus de plus en plus détachés du collectif donc de la citoyenneté. Les deux continents s’éloignent l’un de l’autre. L'Europe cesse de s'américaniser et l'Amérique devenue incapable de se raconter comme puissance mondiale cesse de se mondialiser. Un éloignement s’accompagnant d’un probable déclin commun tant il sera difficile de retrouver de la puissance face à la Chine.  La nouvelle grammaire américaine propose de lire le monde de l’UE comme crise de civilisation. La grammaire européenne propose de lire celle des USA comme recul des droits de l’homme et  de la civilisation. Le difficile maintien de la puissance américaine exige la décomposition de l’UE et la réémergence de ses Etats plus proches de la transformation américaine. En cela le mode patrimonial de la Russie, malgré les grandes difficultés d’un statut de simple prédateur/rentier sur les consommations intermédiaires vendues par d’autres, reste l’allié de la grammaire américaine exigeant la fin de l’UE. Empire colonial menacé par sa propre dislocation il ne peut que poursuivre son difficile chemin, en espérant s’appuyer sur l’approfondissement d’un mode patrimonial américain.

Pour finir le chaos du monde n’est pas inintelligible et une explication rationnelle de la réalité existe. On ne saurait en déduire pour autant une piste prospectiviste assurée tant que la révolution industrielle axée sur l’IA n’aura pas épuisée ses imprévisibles effets.  

 Globalement le monde à venir doit logiquement laisser peu de place à la démocratie.

Jean Claude Werrebrouck – 31 janvier 2026.

 

 

 

 

 

 

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