Il est difficile de connaître les statistiques précises de la balance énergétique américaine. Il est néanmoins possible de produire des estimations à partir de quelques grands produits énergétiques qui connaissent les hausses de prix provoquées par la guerre en Iran. Si l’on s’en tient au pétrole brut, aux condensats et au gaz, les exportations 2025 sont estimées à une recette de 300 MDS. Les importations pour ces mêmes produits atteignent 235MDS. Cela signifie donc une balance énergétique excédentaire pour un montant de 65MDS, soit par conséquent un surplus mensuel moyen d’un peu plus de 5MDS.
Une balance énergétique porteuse de rente.
Si l’on considère que depuis le 28 février dernier les prix moyens mondiaux se sont accrus d’au moins 50%, cela signifie que potentiellement l’excédent mensuel moyen passe à au moins 8 MDS. Un supplément de revenu pour les acteurs de l’exportation dont bien sûr les grandes compagnies pétrolières, mais aussi une baisse de revenu disponible pour l’ensemble des utilisateurs et consommateurs. Toutefois cette baisse des revenus est réellement beaucoup plus considérable car, si elle est partiellement issue des produits énergétiques importés, elle est surtout issue des produits énergétiques nationaux.
Une guerre qui développe une redistribution du revenu national américain
Ce qu’il faut surtout comprendre est que la présente révolution des prix de l’énergie est un accaparement de rente produite par les producteurs, les distributeurs -voire les « purs players »- et les propriétaires fonciers, rente payée par des utilisateurs et consommateurs. Avant la révolution des prix les dépenses intérieures totales des USA se montaient à environ 1000MDS pour les produits pétroliers, 200 MDS pour le Gaz et 40MDS pour les condensats. Soit un total de 1240MDS (simple estimation car il n’existe pas de statistiques officielles de la dépense intérieure totale pour ces 3 catégories de produits). Si l’on greffe sur cette estimation la balance énergétique - qui elle-même relève d’une estimation- on aboutit à ce que les producteurs et distributeurs internes au territoire américain prélèvent et vont prélever une rente de 470MDS sur les utilisateurs et consommateurs (calcul mené sur une hausse de 50% de prix qui de fait sont un cadeau de la guerre en Iran, soit 940MDS de dépenses internes sur lesquels on ajoute 50% de hausse des prix résultants de la guerre). Ces 470MDS représentent une redistribution du revenu national américain directement imputable à la guerre. Comparé au revenu national américain (25700 MDS) il s’agit d’une redistribution non négligeable dont la réalité est directement causée par la guerre. Cette rente est lourdement payée par les consommateurs. Avec un effet prix à la pompe américaine plus lourd qu’en Europe en raison de la faiblesse des taxes américaines comparée à la lourdeur des taxes européennes. D’où présentement un prix à la pompe aux USA qui augmente de plus de 30% (15 à 20% en France) alors même que les USA sont très largement excédentaires en hydrocarbures.
Rente spéculative et rente de rareté ou le nouveau miracle américain ?
A ce niveau, il faut bien comprendre que cette rente américaine est de nature complétement financière et ne correspond nullement à une rente de rareté, c’est – à- dire une offre devenue subitement insuffisante. Ce qui n’est pas le cas des pays européens et de la plupart des pays d’Asie. Certes, durant les premiers jours de la guerre, ces pays furent victimes d’une rente financière puisque les produits vendus correspondaient à des stocks de brut acquis antérieurement à la guerre. On sait par exemple que pour la plupart des groupes il existe un délai de 2 mois entre le moment de l’achat du brut au gisement et le raffinage. C’est du reste dans cet intervalle que peut se jouer beaucoup d’opérations de trading avec les gigantesques opérations sur papiers (« barils papier ») en particulier les prises d’option en « call » et « put », opérations menées directement par les filiales des grands groupes ( Total Oïl Trading SA pour Total) ou des « purs players » ( Vitol, Gunvor, Trafigura, etc.). En revanche la réduction considérable de la production de brut au Moyen-Orient (probablement 12 millions de B/j) crée désormais une rente de rareté, donc des conditions difficiles complètement inconnues aux USA. Une rente de rareté qui fût la matière première de la construction de l’immense rente spéculative et des rumeurs qui vont l’animer autour de fabuleux achats et négoces papiers dans les premières heures de la guerre. Si les rentes de papiers peuvent se poursuivre, en revanche la rareté devient de plus en plus sévère avec la réduction durable de l’offre physique.
Cette situation correspond à un avantage considérable pour les USA si ces derniers arrivent à s’extirper d’au moins une partie de la gangue financière qui entoure les hydrocarbures. De fait le gouvernement américain peut théoriquement rétablir l’ordre en écrémant la rente et en la redistribuant aux utilisateurs. Il peut en effet taxer la production interne qu’elle soit d’usage intérieur ou exportée et il n’existe pas de risque de réaction d’évitement ou de contournement de la part des producteurs. Il peut même procéder à un blocage de prix assorti de quotas d’exportation. Privilège que ne possède pas les pays non producteurs dont les offreurs peuvent choisir de bénéficier de la rente de rareté en d’autres cieux. Par exemple, s’il est interdit à Total Energie de bénéficier de sa rente de rareté en France il distribuera ses produits finis en d’autres lieux.
L’exécutif américain dispose donc d’un avantage considérable. Il peut écrémer la totalité de la rente et la redistribuer intégralement aux utilisateurs privés, par exemple en permettant un retour complet du prix à la pompe d’avant la guerre. Au-delà une telle redistribution qui bien évidemment n’est pas dans la culture américaine laisse un reste, à savoir la partie de la rente écrémée sur les exportations nettes d’hydrocarbures, soit potentiellement la somme de 150MDS pour l’année 2026 ( 300MDS exporté devenus 450 du fait de la hausse des prix et sur lesquels un prélèvement de 150 MDS est opéré par le Trésor au titre de l’écrémage de la rente). Cette somme doit être toutefois diminuée de la rente payée à l’importation et que le Trésor US devrait en principe prendre en charge dans le cadre du subventionnement propre au retour du prix antérieur du gallon à la pompe, soit environ 117MDS. D’où un gain net de 33MDS
Miracle américain : Une guerre qui fabrique de la rente pour reconstruire le pays ?
Certes 33 MDS ne correspond qu’à moins de 4% du budget militaire américain, mais le tout doit être resitué dans un contexte mondial où les grandes zones industrielles sont étranglées dans l’étau de la rente de rareté ( UE et continent asiatique). De quoi retarder le déclassement américain si souvent évoqué.
Le schéma proposé risque bien sûr de ne pas se réaliser tant il est vrai qu’il mettrait en cause les idéologies américaines qui, aujourd’hui, se caractérisent par un néo-ré actionnisme complexe fait de libertarisme, de la tech mélangé à du conservatisme religieux (Yarvin, Thiel, etc.) …le tout aboutissant au retour des « barons voleurs » de la première révolution industrielle américaine ( Carnegie, Rockefeller, Morgan, etc.). Resterait alors à comparer le coût d’un « rétablissement » de l’Etat de droit américain à celui du maintien d’une nation à hégémonie planétaire…Très difficile de répondre.
Jean Claude Werrebrouck- 4 avril 2026.
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