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23 juillet 2026 4 23 /07 /juillet /2026 07:49

Nous allons entrer dans une période électorale dans laquelle la question de la dette publique sera sans doute une préoccupation majeure. Cette dernière est déjà puissamment  alimentée par le récent rapport gouvernemental concernant les finances publiques, rapport intitulé "Situation tendancielle des finances publiques à horizon 2030". Ce rapport de 30 pages est rédigé par 4 économistes: Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean Luc Tavernier et Natacha Valla. Déjà trés commenté il a donné lieu à une table ronde sur LCI le 16 juillet dernier, table ronde dans laquelle figurait d'autres économistes dont Christian De Boissieu.

Evidemment très alarmiste sur les perspectives à venir, il n'explique en aucune façon les causes du phénomène dette publique. En particulier il se contente de lister les croissances prévisibles des dépenses et des recettes et ne cherche pas à élucider les mécanismes profonds qui pourraient faire comprendre la présente situation. 

La présente note tente d'aller beaucoup plus loin. Bonne lecture.

Plan de la note:

- Une hypothèse à vérifier

Une mondialisation qui engendre une demande planétaire insuffisante

Une  dette publique seul aliment de la croissance

- Une nourriture édifiée par des cuisines financières surdimensionnées 

-La finance surdimensionnée comme processus d'émergence 

- Une grande affaire d'indigestion planétaire

- Marx ou Newton  comme retour à un paradigme sérieux pour expliquer tout cela.

1 Une hypothèse à vérifier

Naguère, on parlait d’accumulation extensive ou intensive pour désigner, dans un cas, l’absence relative de gains de productivité et dans l’autre, son abondance. La cohérence entre offre globale et demande globale ne posait guère de problème aux personnels politico-administratifs chargés d’une mission de politique macroéconomique. En particulier, le régime des trente glorieuses assurait avec relative finesse, l’adaptation entre offre très rapidement croissante et demande : hausse des rémunérations directes et indirectes, équipements sanitaires, culturels, sociaux, infrastructures, etc.

 Progressivement, avec le temps, les bases nationales d’un engendrement continu de gains de productivité se feront trop étroites, d’où la période  de mondialisation qui s’ouvre dans les années 80. La nouvelle accumulation n’entre pas en rupture avec l’accumulation intensive et ne fera que dissoudre progressivement les outils de la cohérence au profit de l’inéluctabilité de la dette. La croissance nécessaire de la dette fut aussi permise par celle de la financiarisation et le développement d’un capitalisme spéculatif. L’expression de « régime d’accumulation par la dette », peu usitée, caractérise assez bien le monde jusqu’à l’apparition totalement imprévue des  risques sanitaires, militaires, environnementaux et climatiques . La présente gestion de cet ensemble de défis aggrave considérablement les excès de ce régime. Et cette aggravation nous fait possiblement arriver sur un continent nouveau, un mystérieux régime d’accumulation ne reposant que sur la monétisation.

2Une mondialisation qui engendre une demande planétaire insuffisante

La mondialisation n’allait plus permettre un contrôle de cohérences jusqu’alors évidentes : le salarié ne consomme plus les produits industriels, dont il était classiquement le producteur, il cesse d’être un classique débouché pour n’être qu’un coût en concurrence avec d’autres. Progressivement, les statuts sociaux de consommateur, de producteur, de salarié et de citoyen perdent leur congruence, et l’Etat-Nation comme ciment intégrateur est en perte de puissance. L’Etat traditionnellement producteur d’homogénéités voit sa fonctionnalité historique contestée. Les chaines de la valeur ne sont plus visibles dans un « Tableau des Echanges Interindustriels ». Ces dernières, mondialisées et peu lisibles  sont sans cesse optimisées en fonction des coûts du travail, de la recherche de rendements d’échelle, d’avantages réglementaires ou fiscaux, d’effets de grappe ou de pôle, d’externalisations positives les plus diverses. Etc. Et surtout maintenant, ces chaines doivent se recomposer non plus sur la base de recherche d'efficience mais bien plutôt sur la base d'une résilience imposée par les considérations géopolitiques

Globalement, les tendances à l’illimitation de l’offre ne font que croître, mais la concurrence salariale planétaire crée un décalage entre offre mondiale et demande mondiale : c’est bien par la gigantesque dette américaine que les Chinois vont pourvoir commercialiser ce qu’ils vont s'engager  à produire massivement ; c’est bien par la dette que l’Etat-providence français pourra  maintenir la demande globale alors que les outils de la redistribution ne sont plus alimentés faute de producteurs disparus. Nombre d’Etats vont à degrés divers entrer dans un tel processus et globalement les dettes publiques et privées vont devenir les outils compensateurs d’une insuffisance  planétaire de demande globale. Alors que durant les trente glorieuses les outils de redistribution assuraient le fonctionnement de l’illimitation économique, ils deviennent progressivement des outils inadaptés, notamment pour les pays les moins bien placés sur l’échiquier de l’efficacité productive. C’est dire aussi que l’archipel de la dette devient de plus en plus complexe, avec des montants abyssaux ici et des montants contrôlés là.

3 Une  dette publique seul aliment de la croissance

Ainsi s’est mis progressivement en place un régime d’accumulation par la dette. On ne parlait guère de dette durant la période fordiste. Bien sûr il y avait création monétaire et émission de dette, mais une dette toujours remboursable par une création de richesse reposant sur une accumulation de capital productif. L’endettement se met progressivement en place avec la mondialisation et il s'accroit avec cette dernière même si ces modes d'existence se redéploient aujourd'hui. Cette mondialisation reconfigurée se mesure avec le développement fantastique des infrastructures portuaires planétaires.

4 Une nourriture édifiée par des cuisines financières surdimensionnées

Il convient ici de préciser davantage en quoi le développement de la finance fut le fantastique outil autorisant le nouveau régime. Les années 70/80 font émerger une foule d’événements dont chacun deviendra le fertilisant d’une finance jusqu’alors réputée réprimée :  taux de change devenant de simples prix aux larges fluctuations alors qu’ils étaient des contrats intangibles entre Etats; fin de la fixité des prix des grandes matières premières , notamment le pétrole, et naissance du marché des pétro-dollars; loi ERISA qui fait naitre les fonds de pension et la transformation des rapports de pouvoirs dans les entreprises; principe de libre circulation du capital; dépendance croissante des entreprises au regard de la finance par la généralisation du principe de la « fair-value »; fin du « Glass Steagall Act » et libéralisation croissante de la réglementation financière à l’échelle planétaire.

5 La finance surdimensionnée comme processus d'émergence

La liste est incroyablement longue de ces évènements dont on voit les fortes corrélations. On aurait pourtant tort de voir dans ces multiples évènements des décisions organisées par quelques marionnettistes. L’humanité dans ses composantes voit toujours par le biais de ses entrepreneurs politiques prendre des décisions dont on ignore en grande partie la portée. Ainsi Gérald Ford, entrepreneur politique non élu, ignorait très probablement que le « petite loi ERISA » devant solutionner le problème de l’épargne salariale dans les grandes entreprises, allait connaitre un effet « aile de papillon ». Gérald Ford à autorisé, probablement sans le savoir, et donc sans le vouloir, le fantastique développement des actuels monstres financiers, (Caryle, Blackstone, Blackrock, Vanguard, etc). Il en est de même pour nombre de cette foule d’évènements dont les effets « ailes de papillon » ont abouti à la colossale hypertrophie financière d’aujourd’hui. Une foule d'événements et de décisions à l'intérieur de laquelle il est difficile de distinguer corrélation et liens de causalité développe une "émergence", celle d'un changement de régime qui devient "régime d'accumulation par la dette". Et cette "émergence" ne correspond probablement pas à un « complot », idée trop souvent mise en avant dans une certaine littérature. Comme depuis sa propre émergence L'humanité produit l'histoire mais ne sait pas ce qu'elle produit.

6 Une grande affaire d'indigestion planétaire

C’est le gonflement vertigineux de la finance qui va faciliter la grande transformation avec apparition de zones surendettées nourrissant des zones de plus en plus excédentaires. Nous avons bien sûr en tête l’Europe du sud avec un système financier mondialisé facilitant dangereusement dettes publiques et privées, participant de fait à l’étouffement des productions locales moins performantes, au profit d’exportateurs du nord qui ont quelque peine à concevoir que leurs exportations reposent sur une accumulation malsaine. Chacun reconnaitra ici, par exemple, les rapports Allemagne/Grèce dans la précédente décennie.

Parce que la dette est censée être remboursée, elle devient progressivement source d’inquiétude et de développements spéculatifs nourris par la financiarisation : comment allons -nous financer nos retraites ? A-t-on le droit de laisser la charge de la dette aux générations futures ? etc. Et quand la passion de la mondialisation va jusqu’à introduire une monnaie unique dans un espace complètement ouvert, l’inquiétude se fait autour d’Etats particulièrement endettés. D’où des politiques restrictives ici, et de formidables expansions là. De ce point de vue, l’architecture monétaire de l’Europe réduit considérablement la puissance de son régime d’accumulation par la dette. Les chiffres en témoignent :4,9% de croissance entre le premier trimestre 2008 et le premier trimestre 2020 en Zone Euro, contre 21,1% aux USA. Alors que l’Euro ne peut se maintenir que par une relative répression sur la dette du sud (soldes publics et soldes TARGET), et donc sur une limitation de la croissance, le Dollar US reste encore à l’abri et des montants astronomiques de nouvelles dettes publiques (émission de 2000 milliards de dollars de dette nouvelle par le Trésor en 2025) peuvent encore dynamiser la demande et donc la croissance.

Bien évidemment, nous sentons les limites d’un tel régime où progressivement il y a prise de conscience que le remboursement est, désormais définitivement hors de portée. Il n’est désormais plus possible d’associer endettement à contrainte de remboursement. La dette devient ainsi progressivement émise en dehors de toute contrainte. Et cette prise de conscience est devenue évidente avec la pandémie. Cette dernière globalement gérée par un arrêt partiel  des activités économiques avec maintien  des revenus distribués, voire des aides nouvelles, n'a  fait qu’entrainer un accroissement colossal des dettes déjà présentes.

7 Marx ou Newton  comme retour à un paradigme sérieux pour expliquer tout cela.

Par son principe de gravitation universelle, Newton devait fonder un nouveau paradigme, tenter d'expliquer tous les phénomènes à l'échelle de l'univers et d'abord réconcilier physique terrestre et physique céleste. Dans son domaine le vieux Marx - bien évidemment interdit de séjour dans le matelas axiomatique des économistes à la mode -  devait réconcilier les époques et nous faire comprendre la succession des logiques d'accumulation, donc ce que nous venons d'appeller phénomène "d'émergence" du "régime d'accumulation par la dette". 

Dans l'axiomatique marxienne l'accumulation est le produit de ce  qu'il appelait le capital constant ( moyens de production), combiné au capital variable (force de travail salariée). Le tout ancré dans le principe de la valeur travail, faisait du capital variable la seule instance productrice de valeur. L'accumulation elle-même reposant sur une économie de capital variable au profit du capital constant ( on remplace aujourd'hui des humains par de l'intelligence artificielle), la première grande loi issue d'un tel paradigme était celle de la tendance générale à la baisse du taux de profit: la masse de capital constant à rémunérer est de plus en plus grande et celle de la masse de capital variable productrice de valeur de plus en plus faible.

La logique du remplacement du capital variable par du capital constant repose évidemment sur celle des gains de productivité qu'aucun capitaliste ne peut éviter. Gains qui correspondent à des dévalorisations (chaque unité de richesse produite contient moins de temps de travail donc moins de valeur). La force de travail ( capital variable) n'ayant pour valeur que celle des richesses qui reproduisent la vie des salariés, voit sa valeur se déprécier.

A la surface des choses, le système des prix de marché ne reflète qu'imparfaitement l'essence de la valeur travail, de la même façon que la chute d'une plume (qui vole dans l'air) ne reflète qu'imparfaitement le principe de gravitation universelle de Newton. C'est dire que les forces du marché (surface des choses) font que le prix du capital variable ( le taux de salaire) peut se déconnecter de sa valeur (la plume qui vole n'obéit que très imparfaitement à la loi de la gravitation universelle).

Si les salariés valent de moins en moins en raison de la hausse continuelle de la productivité sur les marchandises qu'ils consomment ( les biens consommés par les salariés se dévalorisent dans la logique de l'accumulation), et si dans le même temps ils bénéficient d'un même salaire, il y a "embourgeoisement de la classe ouvrière": les salariés s'enrichissent et bénéficient continuellement des gains de productivité. Simultanément les entreprises productrices de plus de richesses bénéficient du pouvoir d'achat accru des salariés: A la surface des choses la demande globale suit l'offre globale continuellement croissante. Ce  phénomène correspond au régime d'accumulation des trente glorieuses. 

Si maintenant les forces du marché montent en puissance et qu'elles se déploient non plus sur un théâtre national mais d'emblée mondial, il devient possible pour les entreprises de freiner la distribution des gains de productivités à la force de travail restée nationale. Phénomène qui à la surface des choses permet d'effacer son essence à savoir  la contrainte fondamentale de la baisse générale du taux de profit. Dans cette circonstance, tout se passe comme si les entreprises perdent les moyens de  continuer à distribuer des gains de productivité. Elles perdent collectivement des marchés qu'elles nourrissaient dans le régime d'accumulation précédent. Elles deviennent la grande actrice de la perte de débouchés. D'où à la surface des choses la montée d'une concurrence implacable qui l'était beaucoup moins dans le régime d'accumulation antérieur. D'où toujours à la surface des choses les propos irréels des uns et des autres , économistes ou non. 

Parce que la mondialisation est conséquence logique de  l'essence de l'axiomatique marxienne, il convient par essai et par erreur de mettre en place tous les outils qui permettront de maintenir des débouchés qui par essence tendent à disparaitre. D'où tous les outils de la finance qui se doit elle-même d'innover en permanence pour tenter de rendre crédible une dette planétaire qui ne peux qu'augmenter. Avec évidemment sa propre recherche de profit qui ne peut provenir que de la ponction sur un système en difficulté.

On comprend que dans ces condition une émergence nouvelle puisse se manifester: le ressaisissement par les Etats de la  monnaie au profit d'une substitution de la dette publique par création de monnaie gommant l'écart entre entre offre globale et demande globale. A la surface des choses, sans même comprendre, sans le dire et sans même en prendre conscience, nous avons peut-être là les immenses projets de monnaies numériques de banques centrales...avec fin de leur indépendance... Avec, toujours à la surface des choses, la vive réaction des banques qui ne veulent pas se voir déposséder et tenter de maintenir un système financier devenu dangereux. 

 Toutes choses que le vieux Marx n'avait pas vu mais que son axiomatique permettait de voir. Maintenir, voire entretenir par mobilisation, les bavardages en cours sur la dette, c'est rester éloigné d'une connaissance un peu sérieuse de la réalité. 

Jean Claude Werrebrouck - 23 juillet 2025. 

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