Il n'y a plus de Traités, ni de Vienne ni de Versailles bien sûr... et les institutions de l'après seconde guerre mondiale y compris celles de Bretton Woods se sont également évaporées. D'où - au delà de ce qu'on dit être la fin du droit international- des expressions nouvelles dont celles de "nationalisme libertarien" qui - bien sûr- interrogent tant les termes sont en principe fondamentalement contradictoires. Quel principe explicatif général à ce grand chambardement? Et - naturellement- un principe qui permettrait d'expliquer les grandes et inquiétantes réalités d'aujourd'hui.
Les différentes "colles" qui font "tenir ensemble" les humains
Partons de quelques observations à partir du canevas souvent développé sur le blog. Ce qui semble en principe disparaitre aujourd'hui est le support général des interactions sociales qui faisait que les humains tenaient plus ou moins ensemble. Ce support, depuis quelques dizaines d'années, était - disions nous - devenu le marché généralisé vanté dans l'expression de "mondialisation heureuse". Historiquement, l'humanité utilisait à doses variables trois types de supports assurant une relative cohérence de l'interaction sociale: le religieux, l'institutionnel, le marché. Ou plus simplement exprimé le religieux, le politique, l'économie. Ce qu'on appelait le "stade relationnel de l'aventure étatique" était au fond, dans nombre de nations et voire peut-être d'empires, l'effacement progressif du politique face au marché. Il n'y aurait plus besoin de support extérieur pour que le monde fasse un tout et seule la logique de l'intérêt individuel y suffirait. Avec le marché nous aurions une "colle" présentant l'avantage d'être invisible. Ainsi, par exemple, dans l'UE les personnels politiques seraient devenus de simples organisateurs de marchés et ce qu'on appelle encore les "Autorités Administratives Indépendantes" ne sont que des institutions régulatrices de marchés généralisés dans toutes les sphères de la vie sociale. Une réalité qui n'a fait que démonétiser le travail des politiques. D'où l'affaissement de leur position dans nos société, voire même leur rejet si d'aventure la "colle" du marché ne pouvait plus fonctionner convenablement en engendrant un monde jugé acceptable.
Le marché comme simple moyen ou comme fin?
Ce que l'on ne voyait pas est que, dans nombre de régions du monde, le marché- largement importé depuis l'occident - n'était aussi qu'un simple outil de construction ou de reconstruction d'une version autre de l'aventure étatique. En particulier son "âge institutionnel" engendreur de l'idée de nation, voire même son "âge patrimonial" qui naguère permettait à un groupe dominant de contrôler la quasi-totalité de l'inter-action sociale. C'est pourtant bien ce qui semble se déployer aujourd'hui.
Ainsi la Russie a tenté de reconquérir sa puissance en récupérant et en contrôlant un marché à l'extérieur de ses frontières: on s'adosse à la rente gazière branchée sur le marché occidental et une oligarchie désignée par celui qui "tient le tout" est chargée de construire la réalité. Ce qu'on appelle "Etat russe" est fait d'un jeu patrimonial/ institutionnel branché sur le marché. D'où le bon sens d'une expression qui qualifie la Russie de simple "station services". Nous sommes très loin de l'âge relationnel européen et concrètement il s'agit de reconstruire l'empire qui, au moins depuis Catherine la Grande, a fait le socle du pouvoir. On veut jouer à l'économie de marché mais on ne veut pas s'y noyer.
La Chine est dans une configuration mois éloignée de l'âge relationnel. En effet un capitalisme privé beaucoup plus actif se trouve en activité. Si la Russie reste engoncée dans une rente patrimoniale partiellement captée par des oligarques aux ordres du véritable propriétaire, la Chine est devenue l'usine capitaliste du monde avec aussi des capitalistes privés de plus en plus nombreux. Ainsi le nombre d'entreprises privées est passé de 3 à 33% entre 1988 et 2018. Plus encore l'élite au pouvoir s'est fondamentalement transformée et - selon Branko Milanovic ( "The great global transformation"- Allen lane 2025) - la part des chefs d'entreprises dans le revenu total de ce qu'on appelle l'élite serait passée de 7 à 63% entre ces mêmes dates. L'oligarchie en Chine est ainsi de nature assez différente de ce qu'elle est en Russie. On fait semblant de jouer à l'économie de marché et on y tente de cacher une réalité institutionnelle très puissante.
D'une certaine façon les USA cheminent vers un retour aux âges institutionnels voire patrimoniaux après avoir été le moteur du stade relationnel. ce retour est d'essence conflictuelle puisqu'il va consacrer un nouvel état du monde dans lequel nous aurons des nations ou des empires en conflits Ce grand chambardement va aussi affecter l'Europe et il faudra tenter de mettre fin à la vénération du marché et accepter un retour des conflits. D'où les présents questionnements concernant des institutions européennes qui ne sont encore que des régulateurs de marché.
La "colle" invisible du marché supposait un support visible.
Bien comprendre la situation c'est expliquer comment l'âge institutionnel (celui de la colle visible) fût l'outil privilégié pour remédier à la contradiction fondamentale de ce qu'on appelle le marché. Dans un marché capitaliste privé il est évident que les offreurs ne peuvent écouler la production que si la demande est nourrie par un revenu équivalent...lequel est distribué par les offreurs. Le revenu à dépenser des salariés est intégralement fourni par les capitalistes et Henry Ford fût le premier à comprendre que ses voitures devaient être achetées par ses salariés qui les produisaient, d'oû le "five dollars day" de 1913. La recherche de la rentabilité suppose une contraction des revenus distribués qui eux mêmes vont museler l'offre écoulable sur un marché trop étroit. Les économistes débattent de cette question depuis 2 siècles et concrètement ce sont des institutions qui ici et là vont se mobiliser ou naitre pour extirper cette contradiction et réguler le marché.
Une façon de procéder fut la bataille des monnaies: un taux ce change plus faible permet d'exporter davantage et donc de reporter sur l'étranger une demande interne trop faible ( se souvenir ici des guerres monétaires avant et longtemps aprés la seconde guerre mondiale) Une autre façon fût l'édification d'un Etat- providence et la généralisation de déficits budgétaires augmentant le flux de dépenses et donc la demande. Tout cela suppose la forte présence du politique et donc d'institutions régulatrices de l'inter action sociale
Une façon à priori efficace de réguler fut plus récemment la "mondialisation heureuse". Produire en bénéficiant de couts réduits par des salaires plus faibles et élargir les marchés disponibles par une offre plus compétitive paraissait être le moyen le plus adapté pour parvenir à la plénitude de l'âge relationnel, celui de la colle invisible. Un monde où toute l'interaction sociale serait guidée par les seuls marchés. Bien évidemment cela passait pourtant encore par un âge institutionnel fait de multilatéralisme et de règles précises nourries par un droit international. La mondialisation heureuse oubliait pourtant une chose, celle que vieil Henry Ford avait perçu dans son entreprise industrielle, et que les Etats providence de l'après perçu! le salaire n'est plus qu'un cout et ne correspond plus à un débouché.
Le retour d'une "colle" trop visible?
Hélas le bilan de plusieurs dizaines d'années de "mondialisation heureuse" est aujourd'hui largement contestée. Le grand bain du marché généralisé, encore accepté dans ses principes ne l'est plus du point de vue de ses conséquences. Il reste accepté dans ses principes et le rapport de chacun avec l'altérité est fait d'une liberté contractuelle largement approuvée. Par contre les inégalités engendrées par la "mondialisation heureuse" sont massivement rejetées. Dans nombre de pays occidentaux il est devenu politiquement insupportable de vivre les conséquences sociales de la mondialisation. Aux USA comme dans le reste de l'occident il est devenu insupportable que les revenus des classes moyennes stagnent et que seuls 1% de la population connaisse une croissance des revenus 3 à 4 fois plus élevée que la croissance économique. La société de marché est acceptée car porteuse de libertés, mais ses conséquences ne sont pas acceptées et les politiciens devenus simples régulateurs de marchés sont devenus coupables d'une réalité mal vécue. Une masse croissant d'individus vit mal l'chat de marchandises qu'ils ne produisent plus depuis très longtemps avec de simples revenus de substitution. D'où les populismes qui proposent le retour de l'âge institutionnel, donc le retour à la nation...au nom d'une liberté que l'on ne veut plus sacrifier dans de nouveaux traités de libre échange... D'où ce qu'on appelle le "nationalisme libertarien" constaté dans l'assemblage curieux et probablement précaire d'un Trump et d'un MusK.
Les Etats et empires qui se sont nourris d'une société de marché qui leur était fondamentalement étrangère pensent triompher en voyant la grande instabilité qui règne désormais en Occident. Le nationalisme renait partout et le libertarisme triomphant se trouve étranger à l'ordre démocratique qui réduit la liberté par limitation des droits de propriété. Le nationalisme libertarien fait ainsi émerger l'hypothèse d'une possible fin de la démocratie dans la sphère occidentale. De quoi conforter le retour des âges institutionnels primitifs et plus encore patrimoniaux. De quoi nourrir des risques géopolitiques majeurs?
Jean Claude Werrebrouck - 18 juin 2026.