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7 janvier 2026 3 07 /01 /janvier /2026 07:38

Les députés peuvent-ils penser « out of the box » ?

Nous poursuivons ci-dessous la réflexion non pas sur les causes empiriques et banales de la situation budgétaire française, mais à l’inverse sur les mécanismes qui en font son inéluctabilité sans changement planétaire des règles du jeu. Un changement de paradigme est-il possible ? est-il à la portée des constructeurs du budget ? Et surtout, peut-il se produire une révolution copernicienne à l’échelle du monde sans passer par la violence ?

Petit rappel explicatif des modes de régulation macroéconomiques constatés.

1 Les risques de surproduction, donc d’insuffisance de la demande, sont  compensés- depuis plusieurs dizaines d’années- par des déséquilibres budgétaires. Ce mode de régulation est intervenu dès qu’il fut (années 70) devenu difficile de réguler cette même insuffisance par la voie traditionnelle de la hausse des rémunérations.

2 c’est que la régulation fordienne n’est plus adaptée à une mondialisation qui tend à aligner, en longue période, les normes salariales de l’occident sur celles du sud.

3 Une nouvelle régulation s’avère  difficile et ne se matérialise jusqu’à maintenant que par l’importation massive de ce que Marx appelait « les biens salaires » (ceux achetés par les salariés du centre) désormais produits à des couts bénéficiant de la norme salariale des pays émergents.

4 Cette importation de plus en plus massive a permis de contenir une baisse de niveau de vie dans un contexte de forte contrainte des salaires centraux. Elle ne permet toutefois pas de contenir la hausse des « taux de pauvreté monétaires ».

5 La déformation de la régulation fordienne n’est qu’un essaimage et une expansion planétaire de la surproduction. Les délocalisations réduisent l’offre potentielle dans les centres mais  les débouchés se réduisent plus vite avec le recours massif aux importations. D’où un double phénomène de croissance très faible assortie de déséquilibres budgétaire élevés.

6 La périphérie produit de plus en plus et ne peut trouver de débouchés internes en raison de ses normes salariales, d’où la marée montante des exportations qui garantissent de moins en moins des croissances de PIB plus élevées qu’au centre (Chine).

7 La périphérie aimerait sans doute passer au fordisme mais le prix serait gigantesque en termes d’effondrement des exportations. Le résultat global est, aussi bien au centre qu’en périphérie, le besoin de compenser les déséquilibres macroéconomiques par des déséquilibres budgétaires.

8 Au centre  le cout de la vie plus faible par  des importations massives de « biens salaires » (très repérables dans tous les magasins et en particulier dans la grande distribution) correspond à une diminution de la demande globale, et le déséquilibre macroéconomique ne peut se réduire que par le déséquilibre budgétaire.

9 A la périphérie l’industrialisation massive ne trouve que peu de débouchés en raison de la modestie des normes salariales, et il faut massivement compter sur l’envol des exportations qu’il faut gonfler par des subventions et donc des déséquilibres budgétaires. Plus l’offre locale alimentée par les délocalisations augmente et plus l’écart avec la demande locale s’élargit.

10 Les déséquilibres budgétaires peuvent au terme de relations complexes s’épauler. Ainsi le déficit américain nourrit des exportations chinoises elles-mêmes alimentées par des subventions publiques aggravant le déficit public chinois.

11 Parce que la planète toute entière se trouve en déséquilibre économique, une guerre des monnaies sous forme de guerre des dévaluations commence à se mettre en place : Dollar, Yuan, Yen, Euro, etc. (Rappel des années 30 ?) Avec comme effet visible la montée vertigineuse du cours de l’or.

12 Au total la mondialisation se trouve incapable de reproduire à l’échelle planétaire les modèles fordiens nationaux qu’elle a détruit.

13 Les récentes mutations géopolitiques : libertarisme prédateur, techno césarisme, ethno nationalisme, etc. détruisent toute forme de multilatéralisme possiblement engendreur d’une régulation planétaire.

Le déficit budgétaire généralisé était-il la solution au problème rencontré ?

1 L’écart offre globale / demande globale ne peut se solutionner que par des flux monétaires compensatoires allant vers les agents dépensiers et remontant vers les agents producteurs. Simplement exprimé : il faut permettre d’acheter davantage.

2 Dans des économisées bancarisées, il s’agit de gonfler les comptes des agents dépensiers : ménages, entreprises, administrations publiques.

3 Le respect des droits de propriété a jusqu’ici entrainé mécaniquement la forme « dette publique » comme expression matérielle des flux monétaires compensatoires. La forme dette privée est en effet impossible en raison même du problème continu et cumulatif du déficit de demande globale.

4 La forme dette publique bénéficiant d’une réputation plus grande en raison de la nature du débiteur s’est brutalement renforcée à la fin du vingtième siècle par l’indépendance des banques centrales (fin des années 80). Le débiteur public n’est plus « libre de monnaie » (il lui devient interdit de créer de la monnaie) et devient débiteur classique.

5 « l’helicopter-money » au profit des Etats devenant prohibé, un marché de la dette publique se met en place aux fins de capter une épargne mondialisée par la libre circulation du capital (années 90).

6 Le mouvement de mondialisation s’accompagne mécaniquement d’une explosion de la finance : liberté de circulation du capital, marchandisation des monnaies dont la production devient le monopole des institutions financières, libre sécurisation marchande des fluctuations de taux et de valeurs, etc.  La mondialisation de la production/circulation des biens suppose la construction d’autoroutes sécurisés, autoroutes qui seront l’œuvre de la nouvelle industrie financière.

7 La croissance obligée de dette publique a pour contrepartie une croissance obligée de revenus financiers éloignés de l’investissement réel.  D’où une place croissante à une économie de rente.

8 Les acheteurs de dette publique étant plutôt des fabricants de monnaie et des épargnants, le volume croissant de dette entraine des inégalités nouvelles de revenus. Globalement, forte contrainte du côté des nouvelles normes salariales d’un côté, et accumulation patrimoniale de l’autre. La relative homogénéisation sociale que le fordisme triomphant avait[JW1]  généré cède la place à des inégalités gigantesques et surtout incontrôlables sur les routes sans péages de la mondialisation.

9 Le système est de nature explosive : de plus en plus de dettes publiques, et de plus en plus de polarisation sociale. De quoi gonfler sans limite une financiarisation de toutes les activités et une situation sociale grave.

10 Sa crise finale probable et imprévisible devrait correspondre à un changement de paradigme avec la fin du monopole de la création monétaire par les institutions financières et le retour de sa maitrise par les puissances publiques.

11 les Etats se doivent de profiter des technologies associées aux futures monnaies numériques de banques centrales ( MNBC) pour reprendre le contrôle. Sachant que le système financier est très divisé sur le projet de MNBC les Etats se doivent de profiter de cette division et s’imposer.

12 A ce titre ils se doivent d’imaginer le chemin permettant des flux monétaires compensateurs des déséquilibres entre offre globale et demande globale. Une MNBC qui cesserait d’être une dette publique portant intérêt serait une solution inespérée.

13 La fin ou la très forte réduction des marchés de dette publique est le moyen d’assurer une régulation ne passant plus par une très forte polarisation de la société.

14 Le personnel politico administratif serait plus efficient s’il investissait davantage sur un tel projet et moins sur tel ou tel amendement d’une loi de finance reproduisant et aggravant un système ptoléméen. Mais il est vrai que penser « out of the box », (en dehors du cadre) comme disent les américains n’est pas facile. Le personnel politico administratif restera « in the box » victime d’une pensée mimétique indélogeable.

Jean-Claude werrebrouck- 6 janvier 2026.

 


 [JW1]

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22 novembre 2025 6 22 /11 /novembre /2025 16:09

Les présents débats parlementaires et leurs conclusions révèlent la grande contradiction de la société française qui hésite entre l’acceptation du marché et de ses règles et un refus des conséquences qu’il suppose. Cela se traduira dans les budgets publics qui – dans quelques jours -  seront votés ou imposés : il faudrait en réduire le solde négatif pour ne pas déplaire aux marchés mais cela est rendu impossible en raison d’un modèle social à préserver. Et derrière cette question nous en retrouvons une autre beaucoup plus fondamentale, celle de la logique d’une société de marché que l’on oppose à une à société à économie de marché. C’est qu’en France les relations que les humains entretiennent entre-eux sont probablement aussi importants que celles qu’ils entretiennent avec les choses et en particulier l’argent. D’où la forte odeur de ce qu’on appelle « le politique » que l’on trouve très spécifiquement en France et beaucoup plus modérément ailleurs.

L’ordre du monde selon la France

Dans la « Grande transformation » Karl Polanyi (1944)[1]voyait que des éléments très constitutifs de la société se sont historiquement transformés  en marchandises.  C’était, selon cet auteur, le cas du travail qui allait se transformer en marchandise force de travail échangée sur un marché du travail . C’était le cas de la terre qui elle aussi allait devenir marchandise porteuse de prix et de rente. C’était enfin le cas de la monnaie qui allait pouvoir devenir marchandise produite dans des usines appelées banques et marchandises porteuses  d’un prix appelé intérêt. De quoi passer d’un monde où l’économie est encastrée dans la société -  le travail a toujours existé mais pas comme marchandise, la terre fût historiquement rarement une marchandise, et la monnaie était historiquement un bien public – à un monde où c’est la société qui est encastrée dans l’économie.

La société française n’a historiquement jamais accepté cette « grande transformation » et assez rapidement, à l’inverse de la Grande Bretagne, elle s’est employée à résister aux modifications impliquées, notamment en matière de travail et de monnaie. Ainsi le travail n’est toujours pas une marchandise et reste très socialisé. De la même façon pendant très longtemps la monnaie devait subir un étroit contrôle et ce n’est que récemment qu’elle est devenue simple marchandise. D’où cette position très particulière de la France qui se voulait économiquement libérale depuis très longtemps et sans doute  néolibérale beaucoup plus récemment, mais qui reste extrêmement attachée à son Etat-providence situé hors marché.

Une lecture nouvelle du déraillement de la France

Tant que la France restait à cheval sur les 2 gros ilots de résistance au passage à la société de marché, celui du travail et celui de la monnaie, elle restait dans son modèle anthropologique fondamental et connaissait une réussite exemplaire. Nous ne revenons pas ici sur les signes de de cette réussite que l’on peut trouver dans nombre de publications. Signalons simplement que le marché encastré dans la société fut un grand moment dans l’espérance d’un futur meilleur appelé progrès. Dans ce type de monde, le temps pouvait être bien orienté et la question d’une société meilleure pouvait être débattue. Un débat beaucoup plus difficile dans une société de marché où précisément les marchés imposent le primat du présent sur un futur qui n’est plus à construire mais se construit automatiquement par le biais de la concurrence. La France restera donc le lieu de débats dans l’espérance d’un futur jusqu’à la fin de la « grande transformation »  et en particulier celle de la   transformation progressive de la monnaie en marchandise[2]. Le processus de transformation fut historiquement complexe voire contradictoire[3]. Ainsi un grand écart pouvait se manifester avec un travail qui s’éloignait de plus en plus du statut de marchandise, statut acquis au cours de la révolution industrielle, tandis que la monnaie allait s’échapper progressivement du contrôle public. Avec la montée de l’Etat social, le salaire et ses accessoires directs ou indirects deviennent de plus en plus  revenus  d’origine collective, tandis que la monnaie est de plus en plus l’objet d’une bancarisation non régulée par le politique.

A l’époque du salariat non régulé, les salaires des ouvriers étaient versés sous forme d’ enveloppes contenant des billets de banque centrale,  une monnaie improductive pour des banques encore privées d’une véritable appropriation monétaire. Plus tard,  à l’époque du salaire socialisé, les rémunérations  sont versées sur des comptes qui vont assurer la privatisation de la puissance monétaire. La monnaie devient ainsi pour la puissance publique une extériorité au moment où le salaire devient de plus en plus ancré dans son périmètre de réglementation hors marché.  D’où une France de plus en plus incapable de marcher sur ses deux jambes. Situation largement  inconnue  ailleurs où salaires et monnaies  seront encastrées dans l’économie : les salaires bruts ne sont pas éloignés des salaires nets et la bancarisation est totale. La France va ainsi progressivement dérailler : on ne peut simultanément promouvoir un modèle social hors du champ des marchés et débrider l’économie. On ne peut jouer au néolibéralisme sans en accepter toutes les conséquences.

« Une grande transformation » qui peut aussi aggraver la déraillement

Si Polanyi était notre contemporain il aurait pu aller plus loin dans son analyse et aurait sans doute pu évoquer une « grande transformation » pour les entreprises. Très longtemps, et encore aujourd’hui, l’organisation interne des entreprises refuse la logique du marché au profit de celle de la hiérarchie. C’est bien ce que voyait déjà un Ronald Coase (pourtant contemporain de Polanyi) qui voyait dans l’origine de la firme et de son organisation le refus de transactions ponctuelles plus couteuses que la coopération organisée. D’où ce qui deviendra plus tard la réflexion sur la logique du « make or buy ». Toutes les institutions ne peuvent se dissoudre dans le marché et à priori des résistances existent au tout marché. Plus tard - vers 1975 -   le Nobel Oliver Williamson , mais aussi sans doute avant lui James Burnham, confirmeront le modèle hiérarchique de ce qui était la firme géante. Les nombreux acteurs de la firme ne sont pas ainsi dans des relations individuelles de marché et vivent dans un système hiérarchique.  La France restera  la grande résistante au tout marché et ira jusqu’à mettre en place des entreprises publiques à monopole qui au-delà de relations hiérarchiques internes très valorisées étendra l’ordre de la règle au niveau du produit ou service  distribué. L’exemple le plus célèbre sera bien sûr  celui  d’EDF/GDF notamment à l’époque de Marcel Boiteux.

Le vrai problème qui se pose toutefois aujourd’hui est que la société française, toujours globalement réticente vis-à-vis du marché, est confrontée à une IA qui risque de faire disparaître les derniers espaces de socialisation que l’on trouve  dans ces organisations hors marché et qui font encore l’essentiel des entreprises. Et des organisations à partir desquelles l’Etat peut encore puiser les ressources du modèle social hors marché qu’il défend. Notons au passage que, même sans révolution technologique, de plus en plus de services hors marché et produits en dehors du marché sont devenus de simples marchandises. Tel est évidemment le cas de l’électricité qui n’est plus service public mais marchandise produite parfois en dehors du marché par de simples entreprises qui ne se  livrent qu’à du négoce. D’où un marché de l’électricité devenu gigantesque pour une production qui n’augmente que fort modérément. Exemple que l’on peut généraliser : un présent de plus en plus marchand et financiarisé et de moins en moins productif. Avec les emplois correspondants : utiles voire efficients du point de vue individuel (société encastrée dans le marché), inutiles voire nuisibles du point de vue collectif (marché encastré dans la société).

Déraillement ou pulvérisation annoncée par le nouveau marché ?

Si cette vieille organisation qu’est l’entreprise était souvent lourde et ne permettait le plus souvent que le perfectionnement de l’outil existant, L’IA permet de révolutionner l’outil et donc l’entreprise en la transformant en dispositif d’exploration et de  création  de progrès.[4] Et ce dispositif devient plus ou moins complétement une organisation de marché éloignée de l’entreprise classique.  Algorithmes et capacités humaines augmentées permettent de générer beaucoup plus de richesses que les structures hiérarchiques traditionnelles. La nouvelle réalité technologique écrase les hiérarchies devenues improductives et fait naître des acteurs complètement immergés dans le marché. Si l’on suit Sami Mahroum [5] l’IA devient un éco système dans lequel des humains souvent non salariés équipés de leurs agents IA effectuent des transactions les uns avec les autres plus efficacement que par le biais d’une entreprise classique. A terme, des agents/patrons deviennent des entrepreneurs s’appuyant sur une constellation d’agents d’IA. A terme plus  lointain, on assisterait à la fin de l’entreprise classique au profit d’un marché beaucoup plus profond que celui perçu par  Karl Polanyi. Grande victoire du « buy » sur le « make ». [6]De quoi achever le processus de « grande transformation » et aboutir à la plénitude de la société de marché avec fin de la dépendance salariale et émancipation de tous. De quoi envoyer le socle de l’Etat- providence dans les poubelles de l’histoire.

En reprenant le langage du vieux Marx, nous serions dans un monde où les rapports sociaux de production en pleine contradiction avec le développement des forces productives appellent à une révolution sociétale. Avec une grande différence puisque cette fois le point d’aboutissement de l’histoire serait un marché généralisé et donc la victoire complète du libertarisme. De quoi réconcilier Hegel et Marx.

 La France est-elle prête au basculement vers le tout marché ?

Nos débats actuels au niveau des instances sociopolitiques révèlent déjà de gros effets de polarisation. Il y a ceux qui rêvent d’un gaullisme à reconstruire sous une forme ou sous une autre, et il y a ceux qui considèrent que les rapports entre les groupes, territoires, classes, générations, etc.  sont moins importants que ceux qu’ils entretiennent avec leur personne et les choses. Pour eux l’IA peut renouveler l’espérance d’un futur, non plus celle du passé appelée progrès social, mais celle attachée à l’épanouissement strictement individuel. Et parce que l’IA réduit le volume du travail il y a aussi la cohorte des exclus de l’espérance du futur aussi bien collectif qu’individuel. Ceux-là n’ont plus souvent, à titre d’avenir,  que le retour vers la  tradition d’un présent religieux. Christian Ingrao a sans doute raison d’insister sur la corrélation entre présent ultralibéral et présent religieux.[7]….une corrélation qui va  bien au-delà de la seule France. Ultralibéralisme et islamisme constituent les formes politiques parallèles du temps présent, un moment perdu  dans l’effacement de l’espérance d’un avenir collectif meilleur.

Avec ce nouveau développement des forces productives qui se matérialise avec l’IA, les groupes en situation se forgent des opinions de plus en plus opposées et de plus en plus extrêmes. Tel un gaz ou un liquide, la haine se répand et occupe de plus en plus d’espace. Vers quelles violences nouvelles la France se dirige ?

Jean Claude Werrebrouck – 23 novembre 2025.

 

[1] D’origine hongroise Polanyi (1886/ 1964) est à la fois historien, politiste, économiste et sans doute anthropologue. Son ouvrage « la grande Transformation – aux origines politiques et économiques de notre temps » fut publié en 1944. Au niveau des grande écoles de pensée, il est considéré comme étant un inclassable.

[2] La Monnaie deviendra merchandise à l’issue de son dessaisissement progressif par l’Etat. Commencée de longue date avec par exemple la fin des planchers de bons  du Trésor dès 1957, assurant le bouclage du « circuit du Trésor » cher à Block- Lainé, elle aboutira avec la monnaie unique à une véritable expropriation de l’Etat.

[3] Il l’est sans doute encore avec le développement des fonds « 90-10 » qui visent pour partie des actifs « à impact » social dont le rendement de bon niveau révèle des préoccupations de solidarité qui résistent à celles de la simple concurrence marchande.

[4] Cf l’ouvrage de Benedict Frey : « How progress ends”; Princeton University presse  2025.

[5] Cf son article : « l’intelligence artificielle va-t-elle tuer l’entreprise » ; Le Monde des 16 et 17 novembre 2025.

[6] Même la cour des comptes s’interroge sur les effets de l’irruption de l’IA sur les administrations publiques ( cf son rapport publié le 19 novembre dernier). Son texte reste toutefois ambigu et propose le développement du buy…tout en proposant un secrétariat général à l’IA rattaché au premier ministre. Voir :

https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-strategie-nationale-pour-lintelligence-artificielle-consolider-les-succes-de-la

 

[7] Conférence de Cité Philo 2025 : « Paroxysme et urgences : des hommes en de sombres temps » ; voir http://citephilo.org/.

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3 octobre 2025 5 03 /10 /octobre /2025 08:51

Les gouvernements successifs ne savent plus comment s’y prendre pour réduire le fardeau que nous nous sommes construits. Parce que personne n’explique son mécanisme et qu’au fond beaucoup d’agents restent gagnants, sa logique d’agrandissement sans limite semble l’emporter sur le bon sens élémentaire. Rappelons son mécanisme.

Taux de change et enracinement culturel.

S’agissant plus spécifiquement de la France tout repose sur une dynamique productive en voie d’épuisement. La France ne peut plus -comme elle le faisait jadis-  rétablir sa compétitivité par la baisse de son taux de change. Il n’est plus question de rétablir des débouchés devenus insuffisants par une hausse de prix à l’importation accompagnée d’une baisse de prix à l’exportation. Désormais, avec l’euro il faut une dévaluation interne politiquement très difficile pour rétablir une compétitivité menacée. Dans le contrat social qui nait après la seconde guerre mondiale, il y a adhésion forte autour de la construction d’un Etat-Providence puissant, associé à la reconstruction d’un régalien solide. En période de difficultés, un tel contrat ne peut valider des politiques de dévaluation interne et c’est donc la dévaluation externe qui sera régulièrement choisie et ce quel que soit le régime politique (quatrième ou cinquième République). Le passage à l’euro sera ainsi une lourde modification des règles du jeu social traditionnel français. Il est culturellement très difficile de revenir sur l’accord historique des années d’après-guerre,  et pourtant il est devenu impossible d’en assurer la survie. D’où le grand désordre politique qui ne fait que commencer.

Une rupture.

La France constate depuis plusieurs dizaines d’années  que le marché ne fonctionne plus selon une logique d’auto accroissement musclé par une politique monétaire volontariste. Les trente glorieuses connaissaient des soldes budgétaires variables avec la conjoncture mais jamais nous n’avons connu un enfermement dans la dette. Ce processus va progressivement s’évaporer avec les politiques de désinflation compétitive dès l’époque Mitterrand, puis celles de la construction de l’euro. Progressivement la France va entrer dans un processus dans lequel un PIB de plus en plus artificiel sera alimenté par une explosion financière. Une réalité hélas largement invisible avec les outils classiques de la Comptabilité Nationale incapable de distinguer le réel et l’artificiel. Explication :

Dans une France souveraine,  la dette n’était pas un outil nécessaire.

Entre 1970 et 1974 le PIB nominal passe de 126,1 milliards d’euros à 210,1 avec un excédent public cumulé proche de 10,1 milliards. Cette constatation banale est pourtant la fin d’une période qui va totalement disparaitre. Il n’y a pas besoin, au cours de cette période d’un déficit public pour voir la production augmenter. On constate même une situation inverse : normalement l’excédent est une soustraction sur toutes les liquidités (L’Etat dépense moins qu’il ne gagne) et donc il y  a effet récessif appuyé par le jeu d’un multiplicateur classique.

La dette devient béquille.

Dix ans plus tard, entre 1980 et 1985, la France passe d’un PIB nominal de 453,2 milliards d’euros à 760, 5. Le déficit cumulé de la période se monte lui à 297,5 milliards. Ce déficit est venu nourrir des comptes, eux-mêmes devenant appuis de dépenses diverses dont la production. C’est dire qu’à compter de cette période la dette devient une nécessité pour faire grossir un PIB qui cesse de s’enfler par le seul jeu des marchés. Sans les 297,5 milliards de déficit la croissance aurait -à cette époque- déjà disparue. Plus précisément, le supplément de richesse (760,5 – 453,2 = 307.3) obtenu au cours de la période n’existe que par la distribution de revenus non produits pour un montant quasi équivalent ( 307,3 contre 297,5). La croissance ne s’explique plus que par la dette. Réalité jamais évoquée qu’il serait bon de méditer aujourd’hui.

La drogue vient soutenir la béquille.

Les choses ne feront que s’aggraver : entre 2000 et 2005, il faudra 436 milliards de déficit cumulé pour enregistrer 339 milliards de PIB supplémentaire. C’est dire que la croissance malgré les statistiques de l’INSEE devient réellement négative. Sans déficit le PIB recule dans d’importantes proportions. Les choses ne feront que s’aggraver avec régularité et aujourd’hui entre 2020 et 2024, il faut un déficit cumulé de 829 milliards pour 608,9 de richesse supplémentaire. La France vit donc depuis 50 ans dans l’illusion d’une richesse créée et qui ne correspond qu’à de la dette. Illusion validée par des statistiques officielles qui parlent encore de croissance.

Il faut donc bien comprendre qu’aujourd’hui, réduire le déficit comme tous les politiques le proposent,  c’est ajouter à la destruction de richesse.

D’une certaine façon le déficit est une drogue qui masque la réalité de la non production : la France n’est pas compétitive et il faut un artifice, le déficit, pour combler un manque de marché : on permet à des agents de consommer ce qu’ils n’ont pas produit et on fait semblant de rendre des entreprises vivantes avec les béquilles des subventions. De ce point de vue, la France est devenue plus mal placée que les « pays du club med » (notamment Grèce, Italie, Espagne) qui ont malgré l’euro réussi à trouver des débouchés par le biais d’un surtourisme. D’où des finances en voie d’amélioration malgré la main de fer d’un euro inadapté. La France n’est pas dans ce cas et son déficit ne fait que nourrir des activités improductives. En effet le déficit ne peut nourrir des activités compétitives en raison d’un taux de change qui inscrit le déficit  dans des activités débouchant sur une simple consommation locale et rarement mondiale. Le plus souvent il s’agira d’activités de services qui vont se multiplier avec l’élargissement du déficit. Oui, le déficit contribue dans un contexte de taux de change non manipulable à la désindustrialisation massive du pays.  

Les marchands de drogue exigent une rémunération

Mais la drogue développe , côté finance, un véritable mirage : ce qui gonfle les chiffres d’une production disparue fait aussi gonfler les bilans financiers et tout le déficit vient se lover sur des millions de comptes bancaires. Les titres de la dette publique doivent être multipliés d’un même montant. Et parce que le déficit ne peut qu’augmenter, la dette porteuse d’intérêt ne peut qu’étrangler un peu plus la réalité. Le déficit est une drogue mais l’intérêt en devient un prix dérivé. (60 milliards d’euros en 2025 et probablement plus de 100 milliards en 2030 si l’on prend en considération la hausse des taux et la masse croissante de dette à rémunérer). Le premier effet de la drogue est de masquer l’insuffisance de la richesse produite,  le second est d’effectuer un prélèvement sur une richesse qui n’est pas produite. Dans une logique capitaliste classique, le capital mobilisé est rémunéré à partir d’une production supplémentaire autorisée par l’investissement. Tel n’est pas le cas avec la dette publique devenue masque d’une croissance disparue. Il y a donc prélèvement sur une économie malade que l’on soigne en aggravant la maladie. En toute logique la masse des intérêts versés croit avec un stock de dettes qui ne peut être que croissant dans sa fonction d’artificialisation du réel. Un processus qui tend à devenir asymptotique sans toutefois menacer son fonctionnement. En effet malgré les flots de paroles académiques les plus avisées- notamment celles d’un Carmen Reinhart ou d’un Kenneth Rogoff- concernant les limites à la soutenabilité de la dette, on constate que cette dernière ne fait que gonfler partout dans le monde et ce  sans aucune difficulté de financement. L’Etat est toujours capable d’assurer le roulement de sa dette car il trouve des institutions financières avides d’intrants.

C’est en effet que la dette publique devient matière première de plus en plus recherchée pour les jeux financiers. Et une matière première qui bénéficie des innovations technologiques -électronisation des marchés et gains à l’échange associés- pour augmenter la vitesse de circulation des capitaux. Les marges plus réduites sont compensées par des quantités toujours croissantes. D’où l’explosion des marchés de couvertures et plus encore celui du marché des changes qui atteint quotidiennement aujourd’hui 9800 milliards de dollars. (Augmentation de 700% en 28 ans selon la BRI). D’où aussi un accroissement global des inégalités avec des produits financiers concentrés sur une minorité (10% des ménages les plus aisés détiennent 65% de l’assurance-vie, et des acteurs de la finance dont les rémunérations sont déconnectées des variables économiques réelles). La finance dont le but est son auto accroissement illimité trouve ainsi son alimentation dans l’élargissement de la dette publique. Il est ainsi peu probable que la crise financière, toujours redoutée, soit à l’ordre du jour.

Au moins à moyen terme, l’avenir est ainsi fait d’un amoindrissement continu de la capacité productive de la France, amoindrissement accompagné d’une croissance illimitée de la financiarisation. Les soins qu’il conviendrait d’administrer au pays sont très éloignés des réflexions et débats rencontrés sur les marchés politiques. La fenêtre d'Overton est particulièrement  étroite.

Jean Claude Werrebrouck – 3 octobre 2025.

 

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13 septembre 2025 6 13 /09 /septembre /2025 06:33

La conclusion de la première partie[1] de la présente note pouvait choquer le lecteur qui voyait immédiatement le drame de la planche à billets et le retour de l’inflation. Nous tenterons dans les lignes qui suivent de mieux situer la question.

Mais, en ces temps d’inquiétude, il nous faut d’abord bien comprendre que la France ne risque que peu de difficultés sur le marché de la dette publique .

L’argent comme s’il en pleuvait.

 Dans la première partie, nous avons montré que la dette faisait grossir les bilans des banques et qu’aucun problème de liquidité ne pouvait en résulter. L’agence France Trésor pompe de la liquidité bancaire par sa vente d’OAT et la restitue pour un même montant, lequel va  figurer sur les comptes des millions de bénéficiaires de la dépense publique. La monnaie vendue au Trésor quitte les banques pour y revenir dans sa totalité.  En sorte qu’avec la bancarisation généralisée, nous sommes un peu dans la situation où un offreur de marchandises, ici de la monnaie offerte par les SVT, la récupère après l’avoir livrée… Pensons à un propriétaire de gisement de pétrole qui vendrait sa ressource sans jamais voir l’épuisement de la dite ressource. Les propriétaires de gisements de pétrole aimeraient  connaître la situation des systèmes financiers.

Nous sommes très loin de la grande presse, y compris économique selon laquelle l’agence France Trésor deviendrait incapable de lever de la nouvelle dette. Le scénario étant que la levée de dette augmente partout, y compris en Allemagne et qu’à ce titre le système financier épuisé devrait faire une sélection : oui à la dette allemande voire italienne et non à la dette française. Le système financier n’est pas un gisement de pétrole épuisé et peut ravitailler tout le monde sans limite. Il peut aussi alimenter la spéculation à partir de la matière première de la dette française dont on apprécie la liquidité avec une profondeur de marché beaucoup plus grande que la dette allemande ( 2700 milliards d’euros contre seulement 1400 milliards). En particulier, la dette française devient sous-jacent privilégié des gérants de fonds spéculatifs qui développent des produits dérivés (contrats à terme ou « futures »).  Une qualité qu’aimerait connaître y compris la dette européenne laquelle souhaite bénéficier de l’équivalent de la signature de la France et qui met tout en œuvre pour arriver à la qualité française ( cf les motivations profondes du  lancement de « futures » sur la dette de l’UE par Eurex dans la note des Echos du 11 septembre dernier[2]). Ajoutons pour être plus complet que le passage des taux sur les dettes corporate en dessous du taux de la dette publique n'a guère de signification.

Mais le commerce avec le Trésor est encore plus avantageux car de fait le système financier continue de bénéficier de son traditionnel « multiplicateur du crédit » qui fait que « ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits mais les crédits qui font les dépôts ». Réalité devenue véritable slogan que tout étudiant de premier cycle en économie est invité à connaître. Fort d’une bancarisation encore élargie par la dette publique, chaque banque, plus grosse de la dette publique nouvelle, peut s’adonner à la création traditionnelle de monnaie…qui, hélas, ne se transforme pas facilement en investissements réels. Au-delà, même une hausse des taux n’affecte guère de façon durable l’actif des banques puisque la comptabilisation des titres souverains se fait au coût amorti et non à la valeur de marché ce qui rend le bilan insensible aux fluctuations de cours.

Mais qui est autorisé à engendrer la pluie de monnaie ?

Curieusement, nos inquiétudes passent toujours par l’idée selon laquelle les marchés pourraient, malgré tout, bouder la France… En vérité le passage par le marché pour régler les problèmes de l’Etat trop dépensier n’est qu’un choix parmi d’autres. En la matière, il est ici intéressant d’en revenir à Ronald Coase qui, dès 1937[3], se posait la question du choix des organisations. Pour disposer d’une marchandise que l’on souhaite utiliser, faut-il passer par le marché ( nouer des contrats) ou par la hiérarchie (embaucher des travailleurs qui produiront selon une organisation hiérarchique) ?  Coase en concluait que le choix relevait de la comparaison des coûts associés au recours au mécanisme du marché ou à celui de la hiérarchie. Très simplement, on sait aujourd’hui que toute entreprise se pose en permanence la question difficile du « make » or « buy » : faut-il faire faire et acheter ou faut-il faire soi-même ?

L’Etat ne doit plus être un acheteur de monnaie mais un fabricant.

Sans parcourir toute l’histoire des Etats, il faut savoir qu’ils sont passés d’une logique de « make money » à l’universel du « buy money ». En termes institutionnels, cela est passé par l’indépendance des banques centrales dans presque 190 Etats à la fin des années 80. Plus personne ne se pose la question alors que la logique du « buy money » est plus coûteuse que celle du « make money ». En effet, plutôt que de recourir à l’Agence France Trésor  - 30 fonctionnaires de haut niveau -  qui se borne à rationaliser ses choix d’achat de monnaie ( quantité, prix, date d’échéance), l’Etat pourrait simplement exiger de sa banque centrale qu’il lui crédite son compte du Trésor pour le montant qu’il décide. Ce choix est moins couteux puisque même s’il était décidé d’un taux de l’intérêt, l’Etat récupérerait les sommes perdues par le biais du profit de sa banque centrale dont il est l’unique propriétaire.

Le « make money » interdit depuis très longtemps et complètement oublié par les économistes, présente plusieurs caractéristiques :

Fixation  de limites  au déploiement d’une rente financière parasitaire

Il est certes avantageux pour le système financier qui va récupérer les dépenses publiques dans son bilan, mais il va constater qu’il est moins lucratif puisqu’il perd le prix de la monnaie qu’il ne vend plus à l’Etat et  qu’il commercialisait auprès de clients. Il perd également de sa puissance créatrice de monnaie, perte récupérée par un Etat retrouvant sa souveraineté monétaire. On peut bien évidemment imaginer des situations intermédiaires entre une répression financière totale et une prédation financière universellement encore acceptée avec l’indépendance des banques centrales. Nous renvoyons ici à l’histoire complexe de la banque de France sous la quatrième république et aux travaux de Block Lainé[4] et plus récemment d’Eric Monnet [5]ou de Benjamin Lemoine[6]. Bien évidemment, en faisant disparaître la matière première de la dette, on affaisse considérablement les jeux financiers et on réduit considérablement la masse des hors-bilans des banques. De quoi diminuer le volume des emplois souvent hautement qualifiés de la finance.

Ajustement de la masse monétaire aux besoins réels.

La fabrication de monnaie est probablement  davantage soumise aux marchés politiques qui vont voir dans la dette non plus une contrainte mais une ressource magique. A ce titre, le « make money » est potentiellement porteur d’inflation, comme cela était le cas sous la quatrième république. Et parce que, possiblement porteur d’inflation, le cours d’une monnaie fabriquée et non plus achetée risque de baisser…si les marchés politiques laissent trop de facilités au bénéfice d’un Trésor dépensier. Le risque de dévaluation est donc important. En contre partie, il restaure la possibilité politique d’ajuster la masse monétaire aux besoins de la réalité économique et de ne plus faire dépendre la création de monnaie d’un processus d’endettement porteur d’intérêts. A des fins régulatrices, on peut imaginer un processus constitutionnellement enraciné visant à ajuster la production de monnaie aux nécessités engendrées par la croissance. Une production désormais gratuite, car n’engendrant aucun coût, et ne pesant plus sur des prélèvements fiscaux justifiés par le paiement d’une rente financière.

Une impasse majeure pour une France amoureuse de son Etat

S’agissant de la France, seule la monnaie fabriquée permettrait de mettre fin au processus, toujours discuté et fortement contesté, de dévaluation interne mené depuis plus de 40 ans. On sait maintenant que ce processus impossible dans la tradition culturelle française -tradition qui se manifeste très durement dans la crise que nous vivons au quotidien-  a mené au triple phénomène de fin de la croissance, de fin de l’équilibre extérieur, et d’un déficit public continuellement croissant, avec toutes ses conséquences en termes anthropologiques et politiques. Clairement, les marchés politiques n’arrivent pas à prendre conscience qu’il existe une contradiction majeure entre la production et des débouchés interdits par une monnaie surévaluée qui échappe à la souveraineté. Il est probable que l’universel rejet de la classe politique se situe dans cette contradiction majeure. Parce que politiquement on ne peut accepter l’inéluctable dévaluation interne se substituant à une dévaluation externe devenue impossible avec l’euro, on aggrave continuellement le déficit public…que l’on veut réduire…D’autres pays, parce que plus compétitifs, peuvent ne pas aggraver leurs déficits publics et ne pas s’aventurer vers des stratégies de dévaluations internes, tout simplement parce que la compétitivité engendre un produit par tête beaucoup plus important que celui de la France[7]. Cet écart résulte probablement du fait d'un modèle culturel français ( libéralisme étatiste?) peu adapté à la mondialisation. Plus grave est sans doute le fait que les décideurs ignorent la réalité de la contradiction… ou préfèrent la taire tant les conséquences d’une remise en cause sont colossales. D’où ce qu’on appelait dans notre note du 3 septembre dernier « le maintien dramatique des bavardages indigents et surtout nuisibles autour de la dette »[8].

Comment en sortir ?

Il est clair que seule une dévaluation majeure - probablement aussi importante que celles qui devaient construire le berceau de la cinquième république en 1958[9] - peut rétablir la compétitivité …pouvant rétablir l’existence d’un marché…pouvant rétablir l’opportunité de produire…pouvant rétablir le travail…pouvant  rétablir la classe moyenne, le tout  agrégeant  les acteurs vers un projet. Stratégie de très grande ampleur qui exige un temps long opposé au temps court des marchés politiques désormais éclatés dans des marchés de niche. Et parce que le fonctionnement des marchés politiques reste inscrit dans le temps court, La France continuera à divaguer sur des problématiques de répartition alors qu'il faudrait parler sérieusement de production. Divagations que l'on retrouve dans toutes les obédiences avec par exemple des communistes qui deviennent d'authentiques néolibéraux et des libéraux qui deviennent d'authentiques nationalistes. L’énorme difficulté serait de trouver les moyens de rétablir la souveraineté monétaire sans passer par une rupture avec l’UE, rupture  qui ferait le bonheur des autocraties menaçantes de sa périphérie (doctrine Guérassimov[10]). Des autocraties qui ne sont pas réellement conquérantes , qui ne cherchent pas à transformer la France en oblasts nouveaux mais qui tentent de se protéger elles-mêmes en disloquant une périphérie risquant de devenir modèle dangereux. Comment retrouver une autorité monétaire en évitant un cataclysme européen? Le contexte ne permet plus de retrouver des structures épistocratiques autour de personnages historiques tels un Raymond Poincarré ou un Antoine Pinay et même les dépassements du droit européen par un Mario Draghi semblent peu praticables. Il faudrait aller beaucoup plus loin: emprunt européen aux seules fins de rétablir les équilibres extérieurs des participants? construction d'une véritable zone monétaire avec transferts? rétablissement des monnaies nationales?...des remèdes qui vont bien au delà des 383 recommandations du plan Draghi.

Une autre énorme difficulté qui n’existait pas en 1958, et qui frappe pleinement le pays aujourd’hui, est que l’outil de production industriel est affaissé et que les outils nouveaux ne sont pas maitrisés en raison d’une main d’œuvre insuffisamment qualifiée. Le prix payé par l’outil de formation sur 40 années de désindustrialisation est colossal, et ne se bornera pas à celui de la fermeture de plusieurs centaines de filières publiques et privées dénuées de tout intérêt . Offrir de l’oxygène à la production par un taux de change enfin réaliste ne suffit pas si l’outil de travail est qualitativement affaissé.

Le spectacle politique navrant qui s’offre à nos yeux ne constitue que le début d’événements majeurs à venir.

Jean Claude Werrebrouck – 12 septembre 2025.

 


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/09/le-systeme-financier-adore-la-dette-publique-francaise-partie1.html

[2] Rubrique Finance et marchés page 27.

[3] Nous renvoyons au texte initial « The Nature of the firm » qui devait donner à de très nombreuses publications jusqu’à une époque récente.

[4] « Le Trésor public et le mouvement général des fonds », PUF, Paris, 1960,

[5] https://www.seuil.com/ouvrage/la-banque-providence-eric-monnet/9782021486254

[6] « L’Ordre de la dette- Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité des marchés » ; La découverte ; 2018

[7] Parce que plus compétitifs la production par tête est ainsi de 17 points supérieure pour la  Suéde, 18 pour l’Allemagne, 25 pour le Danemark, 30 pour les Pays- Bas, etc.

[8] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/09/bavardages-indigents-et-surtout-nuisibles-autour-de-la-dette.html

[9] En réalité 2 dévaluations, celle de juin 1958 ( 20%) et celle de décembre 1958 (17,55%).

[10] Chef d’Etat major général des armées russes.

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17 mars 2025 1 17 /03 /mars /2025 14:46

L'ACCUMULATION DES EVENEMENTS  AUX USA MET EN PLEINE LUMIERE LA FIN DE L'ETAT DE DROIT ET LA CONFUSION ENTRE INTERETS PRIVES ET INTERET GENERAL. DE CE POINT DE VUE, LA REALITE EMPIRIQUE CONFIRME LA JUSTESSE DE LA THEORIE DE LA CAPTURE DES ETATS. 

La nouveauté dans la présente capture de l'Etat américain résulte du fait que nous avons un bloc au pouvoir a priori hétérogène ce qui devrait assurer un processus de fragmentation du pouvoir étatique et donc des difficultés de direction et de fonctionnement. Nous avons en effet - aujourd'hui aux USA -  plusieurs types d'entrepreneurs politiques constitutifs du bloc au  pouvoir.

LA COMPOSITION DU BLOC AU POUVOIR

- D'abord, des républicains classiques essentiellement soucieux de la diminution de la pression fiscale et de la préservation de l'énorme industrie de la défense bien répartie sur le territoire et industrie dont la protection  facilite leur reconduction au pouvoir. Espérance d'un marché contre espérance d'un pouvoir.

- Des financiers tout aussi classiques, qui ne peuvent accepter l'idée d'un retour aux vieilles régulations de la finance et qui, à ce titre, ne peuvent envisager une démondialisation réintroduisant la fin de la marchandisation des monnaies et de la liberté complète des mouvements de capitaux. De la même façon, la finance ne peut que réclamer la fin des questions écologiques dont l'effet est l'alourdissement des valeurs financières. Clairement, la finance casino, celle qui travaille sur la capitalisation boursière de loin la plus importante de la planète (plus de 50% du total mondial, soit aussi 190% du PIB américain contre seulement 50% dans le cas de l'UE),  celle  qui construit des bulles sur les starts up,  se veut  indéboulonnable.

- Des nationalistes de l'économie, adeptes de césarisme,  qui n'acceptent la mondialisation que dans la mesure où elle rétablira l'équilibre extérieur et donc la réindustrialisation du pays. Plus de multilatéralisation, plus d'alliances et retour au bilatéralisme  le plus étroit. De quoi exiger la recomposition de toutes les chaînes de la valeur à l'échelle mondiale. 

- Enfin des libertariens nouvelle version, à cheval sur les nouvelles technologies, qui ne peuvent accepter d'autres régulations que celles du marché. De quoi recomposer aussi bien l'ordre de l'entreprise que celui de l'économie mondiale.

QUELLE ARTICULATION ?

Dans la grande chasse à la capture du pouvoir par les divers groupes, tous ont en tête le "diptyque règlement/marché" qui est - sauf en périodes troublées ou de guerre- au cœur de l'interaction sociale. Règlement c'est à dire la loi ou marché c'est à dire un prix, sont l'extériorité qui surplombe les rapports des humains entre eux. Il est donc logique que cette extériorité fasse l'objet d'une tentative de capture et le présent cas américain est à cet égard exemplaire en raison de sa très grande visibilité. Certains, en quête de capture s'attachent davantage au règlement pour modifier le marché (nationalistes césaristes qui décident d'une politique tarifaire pour contrarier le marché avec la loi), et d'autres s'attachent davantage au marché pour modifier le règlement ( financiers et libertariens qui veulent déréguler davantage et tout transformer en simple prix). Le diptyque "règlement/ marché" ou "loi/prix" est le support ou la toile sur laquelle les acteurs se mettent à peindre le théâtre politique.  La recomposition de l'architecture règlement/marché est donc au cœur de la présente réalité américaine, recomposition donnée en spectacle au reste du monde....invité à en tirer les conséquences.

Les décisions concrètes du pouvoir, celles du Président,  même sans réelle opposition,  ne peuvent être qu'une synthèse difficile entre intérêts fondamentalement opposés, D'où les apparentes et très réelles contradictions, y compris à l'intérieur même d'un sous-groupe. Les disputes culturelles sont certes fondamentales : fin du wokisme, rétablissement de l'autorité masculine, retour de l'homme blanc contestant les débats sur le "1619 project", disparition des mesures propres à l'écologie, attaque des paradigmes de la science elle-même, exode des scientifiques et des ingénieurs immigrés, disparition du politiquement correct, etc. Tout est repris et adapté en fonction de considérations très intéressées d'où les enjambements des uns et des autres - pensons aux libertariens antiwoke - aux seules fins de garantir des projets rémunérateurs contradictoires entre eux.

QUELLE SYNTHESE ?

Un bel exemple de synthèse difficile  -voire probablement irréaliste - est celui de la politique économique. Comment refaire l'équilibre extérieur, revenir au nationalisme d'antan, sans toucher à la finance, sans toucher à la silicone valley et en respectant le souhait de diminuer la pression fiscale ? 

Il est de ce point de vue très intéressant de décortiquer l'architecture du raisonnement en cours de gestation et de mise en œuvre dans le domaine de ce qu'on ne peut plus qualifier de "policy mix". 

La volonté exprimée par le Président est celle du retour d'un équilibre de la balance des marchandises ce qui suppose notamment de mettre fin aux déficits sur la Chine (300 milliards de dollars) , mais aussi sur le Mexique (172 milliards de dollars), mais aussi sur l'UE (235 milliards de dollars) , mais aussi sur le Vietnam (123 milliards de dollars) etc. Enorme. Le bloc au pouvoir, même sa partie la plus libertarienne, ne  s'oppose pas à une gigantesque recomposition césariste. A ce titre, elle ne se rend  pas compte que la présente situation de relatif libre échange est encore porteuse d'une rente globale pour les USA et plus particulièrement au profit du groupe finance.

L'INVISIBILITE D'UNE RENTE REELLE

Quelle est cette rente que l'on dit  prête à être abandonnée ? Aujourd'hui, l'immense déficit se solde encore par des achats massifs de bons du Trésor assortis d'une prime de risque particulièrement faible donc d'un taux minimal ( statut du dollar, profondeur et liquidité extrême du marché, puissance, etc.). La liquidité correspondante permet en retour, des achats d'actions et prises de participations sur l'ensemble de la planète assortis d'une rentabilité beaucoup plus élevée. Il en résulte au niveau macro économique un gain collectif, un peu comme celui, microéconomique, d'une banque qui gagne entre taux créditeurs et taux débiteurs. Certaines  études ont pu montrer que le prélèvement s'établissait à un taux de 1,5%. De façon complémentaire, en cas de crise, il n'existe aucun retournement au détriment des USA  et les investisseurs se réfugient derrière de plus importants achats de bons du Trésor. Concrètement, la dette américaine peut augmenter sans risques réels de financement  d'où l'appétit presque naturel pour les politiques de diminution de la pression fiscale. Appétit quasi interdit dans les autres Etats à peine de possibles ruptures sur la gestion de la dette publique, pensons à l'expérience récente de la Grande Bretagne.  De quoi aussi augmenter la boursoufflure de la finance américaine et donner cette impression de bonne santé avec un PIB américain qui cesse en  pourcentage de décroître et qui, à l'inverse, augmente à nouveau (22% du PIB mondial en 2010...et 26,3% en 2024).... Mais simple impression car la bonne santé de ses habitants décroit avec une diminution de l'espérance de vie pour des dépenses de santé (18% du PIB) les plus importantes du monde. C'est cette rente qui fait le bonheur des républicains classiques, des financiers, qui ne gène guère les libertariens et qui devrait être réaménagée pour donner davantage de place aux nationalistes.

UNE NOUVELLE REGULATION ELARGISSANT LE MARCHE ?

La nouvelle théologie économique qui semble se mettre en place est celle qui garantirait les intérêts spécifiques de chacun des groupes usant du pouvoir de capture de l'Etat américain : baisse de la pression fiscale au profit de cette nouvelle source que seraient les tarifs douaniers, maintien intégral du pouvoir financier, réindustrialisation par hausse de la compétitivité, elle-même induite par une baisse du taux de change, utilisation maximale du déficit public au service de la puissance et du maintien du dollar comme monnaie de réserve. Scénario peu aisé puisqu'il consisterait  à dévaloriser une monnaie... pour la maintenir au dessus des autres et garantir son statut de réserve.

Bien évidemment, la difficulté serait la problématique du report sur l'étranger des droits de douanes. Il faudrait en effet imposer une baisse du cours des devises des pays qui exportent vers les USA et qui deviennent victimes  des tarifs douaniers. Le maintien des flux exportés vers les USA supposerait que ces pays supportent les tarifs imposés par le pouvoir américain. Les flux exportés vers les USA seraient les mêmes et les prix supportés par le consommateur américain resteraient inchangés. En retour, la baisse de la pression fiscale américaine permettrait une meilleure compétitivité américaine mais... contrariée par la baisse de la valeur des devises étrangères...

Il faut donc selon les adeptes du nouveau dogme aller plus loin et géner les achats de bons du trésor par les non résidents en taxant les avoirs des ces derniers en dette américaine. Parce que les avoirs en dette américaine ne sont pas supposés devoir supporter une prime de risque - le dollar est la monnaie ultime -, le taux d'intérêt versé par le Trésor américain devait être amputé d'une taxe.  De quoi alléger la demande de dollars, le faire baisser de prix sur les marchés.. et rendre l'économie américaine plus compétitive. La conclusion est que les pays étrangers devraient supporter un impôt  -  taxe douanière- payable aux USA et payer une seconde taxe au motif de leur participation à une dette américaine... qui permet le financement d'une armée surpuissante garantissant leur sécurité... Les auteurs du projet , en particulier Stephan Miran devenu Président du Conseil d'analyse de Trump, considère même que les achats par les étrangers de dette publique taxée seraient obligés de se fournir sur des titres à échéance d'un siècle...

UN RAISONNEMENT TRES CONTESTABLE.

Au delà du fait que les exportateurs vers les USA vont se mettre à réagir en cherchant de nouveaux débouchés voire en délocalisant leur production vers des pays devenant de nouvelles bases d'exportation, d'autres réactions peuvent intervenir très rapidement. Par exemple, l'UE pourrait mettre en difficulté le Trésor US en limitant la capacité des intermédiaires financiers européens à financer la dette souveraine américaine. De quoi rendre plus difficile l'énorme fuite de l'épargne européenne vers les USA. 

Dans le même sens,  il est difficile d'imaginer que l'idée de taxation des bons du Trésor n'accélèrera pas les projets de dédollarisation eux-mêmes, projets très complexes  mais qui vont naturellement se développer.  Déjà, on constate le mauvais signe d'une élévation brutale du cours de l'or (13% de croissance depuis janvier 2025 et dépassement du seuil de 3000 dollars l'once), signe révélant une  contestation de la suprématie  du dollar. Difficile d'imaginer un bon accueil d'une quelconque taxation sur le marché de la dette américaine, surtout pour des titres à échéance d'un siècle. 

Au delà, il est parfaitement contradictoire d'inviter les pays qui exportent vers les USA de payer le prix de la taxation douanière en dévaluant et ainsi d'empêcher une réévaluation du dollar portant préjudice aux exportations américaines. 

Enfin, il ne peut y avoir de réelle réindustrialisation, mêmes avec l'IA et même avec un coût de l'énergie très faible, dans la mesure où l'économie américaine est proche du plein emploi et ce, dans un contexte d'expulsion de la main d'œuvre étrangère. 

Les USA seront de plus en plus un espace où l'essentiel de ce qu'on appelle le PIB relève d'une sur financiarisation  . Les USA pourront peut-être encore grossir dans le PIB mondial mais il s'agira davantage d'un simple "œdème" cachant mal un réel déficit industriel. Sans changement et dans le long terme, les USA risquent de devenir la grenouille face au beauf chinois.

 Au final, le bloc au pouvoir est appelé à se fissurer rapidement et il est difficile de dire quel pouvoir prendra la relève .       

                                              Jean Claude Werrebrouck  17 mars  2025

 

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12 décembre 2024 4 12 /12 /décembre /2024 18:14

Au cours des prochaines années, la charge de la dette devrait s’accroître dans des proportions considérables. D’abord, pour des causes mécaniques liées à la gestion du passé, ensuite pour des causes liées à des injonctions extérieures. Les causes mécaniques de l’accroissement futur du déficit sont simples :

  • Effet d’aubaine sur des taux d’intérêts nuls pendant plusieurs années qui ont permis de creuser un déficit structurel très confortable et devenant très douloureux lorsque les taux augmentent ;
  • Interdit juridique que s’est fixé l’Etat : ce dernier ne peut - en cas de baisse des taux - assurer le refinancement de sa dette comme cela est classiquement autorisé pour le secteur privé ;
  • Taux d’intérêt sur la dette publique devenu supérieur au taux de croissance de l’économie, d’où des difficultés croissantes pour assurer le service de la dette.

Les causes relevant de nouvelles injonctions sont simples : climat et écologie générale, réarmement, énergie, l’ensemble exigeant probablement selon Fondapol quelques 8 points de PIB, ce qui est considérable.

Le problème de la dette peut être examiné dans la complexité d’un jeu bien repéré par les comptables nationaux : l’Etat, les entreprises, les ménages, les institutions financières, l’extérieur. Cet ensemble d’acteurs nouent entre eux des relations d’échanges pouvant être tracées dans des comptes à partir duquel se dégagera un solde.

Un jeu national qui suppose un ravitaillement extérieur

Le problème de la France (et  de  ses acteurs) en tant que pays trop cher est qu’elle dépense plus qu’elle ne gagne, ce qui comptablement va se manifester par un déficit extérieur. Ainsi pour 2023 la comptabilité nationale (INSEE) fait mention d’une « capacité de financement de l’extérieur » (c’est-à-dire un besoin de financement de la France) de 55,93 milliards d’euros. Concrètement, l’extérieur, donc le reste du monde, a prêté à la France de quoi effectuer ses dépenses totales. Ces prêts - qui sont un financement d’agents résidents en France – ne font que s’accroître et, par exemple, ont connu une multiplication par 4 entre 2018 ( 11,41 milliards) et 2023 ( 55,93 milliards). Cela veut dire que le jeu des acteurs à l’intérieur du territoire développe en continu un appel à un financement externe, et donc un appel qui s’accumule et vient constituer un stock de dettes croissant. En termes simples, nous pouvons continuer à jouer le jeu mais il nous faut être alimenté par un tiers. Un tiers qui pourra convertir ses créances en patrimoine et pourra se comporter en propriétaire exigeant. Toutefois, la question est aussi de savoir comment le jeu est joué et quel joueur doit être plus particulièrement alimenté.

La question revient alors à déterminer quels agents résidents sont responsables du déficit. En restant dans une optique comptable, logiquement la somme des besoins de financement est strictement égale à la somme des capacités, ce que les comptables nationaux vérifient tous les ans dans un document appelé « Comptes de la Nation »[1]. Par exemple, pour l’année 2023, nous avons 127,65 milliards (capacité de financement des ménages) - 34,33 (besoins de financement des entreprises et banques) – 149,06 (besoins de financement de l’Etat) + 55, 93 (capacité de financement du reste du monde) = 0. La somme des besoins et des capacités n’est nulle que parce qu’un joueur externe intervient. Le jeu est bien joué mais l’extérieur a dû nous alimenter pour un montant de 55,93 milliards d’euros.

Le compte du reste du monde présente une capacité de financement, donc un déficit de la France, continuellement croissant depuis l’arrivée de l’euro. Ainsi en 2000 la France était encore excédentaire de 20,57 milliards, excédent qui ira en s’amenuisant pour passer à des déficits de plus en plus massifs avec 93,41 milliards en 2022 et encore 55,93 milliards en 2023. Le jeu des acteurs dans le cadre d’un taux de change que le pays ne contrôle pas, aboutit ainsi à une situation intenable à terme. Encore une fois - en termes très triviaux - l’euro nous donne l’impression d’une corde qu’il faut sauter pour continuer le jeu, une corde qui fatigue des joueurs qu’il faut oxygéner.

La solution est théoriquement, soit la modification du jeu des acteurs, si possible en leur demandant d’être moins « gourmands » en dettes, soit une modification des règles du jeu.

Modification des règles du jeu.

La modification des règles du jeu est bien évidemment l’abandon de l’euro, suivie d’une dévaluation massive. En termes simples, la « corde à sauter » doit être abaissée pour laisser le jeu s’épanouir.

Ce choix aboutit à des modifications dans les stratégies des acteurs. Le compte de l’extérieur voit sa capacité de financement disparaître en raison d’un rééquilibrage mécanique de la balance commerciale. Par exemple, le joueur Etat n’a plus à doper les entreprises sous forme de subventions, et les salariés (donc aussi les ménages) sous la forme d’aides sociales ou prise en charge d’une partie des salaires indirects. En termes simples, les entreprises pourront plus facilement exporter et se détourneront des importations, ce qui va en conséquence produire des effets sur le compte de l’extérieur.  Ce dernier point mérite quelques précisions.

 Le compte de l’extérieur mentionne une capacité de financement qui est pour l’essentiel le résultat du déséquilibre commercial du pays. Tous les échanges de la France avec l’extérieur ne sont pas déséquilibrés et par exemple, même le sous-ensemble « balance des services » n’a rien de catastrophique. Par contre ce qui est très négatif est la balance commerciale avec un déficit de 98 milliards d’euros pour 2023. Sans les aides de l’Etat aux ménages et aux entreprises il est clair que les résultats du jeu des entreprises seraient autrement catastrophiques à l’international : beaucoup moins de capacité à être compétitif et donc déséquilibre commercial beaucoup plus important encore. De quoi effacer nombre d’activités sur le territoire national. Voilà la raison fondamentale du déficit de l’Etat : il s’épuise à aider les autres joueurs (entreprises et ménages) pour éviter un déséquilibre extérieur encore beaucoup plus grand. Il y a donc bien via l’euro - monnaie au cours beaucoup trop élevé pour les joueurs français - un lien entre déséquilibre extérieur et dette publique. Une dévaluation massive, donc une sortie de l’euro, est le moyen de rétablir les choses : plus d’équilibre extérieur et moins de dette publique.

Modifier le jeu sans toucher aux règles.

C’est le choix du pouvoir politique depuis la perspective puis la réalité de l’euro. Ce choix fût historiquement la « désinflation compétitive » de l’époque Mitterrand, puis la prise en charge des coûts de la désindustrialisation de l’époque Chirac, puis la politique de l’offre des derniers présidents de la République. Malgré tous les efforts des uns et des autres, la réalité s’est imposée et la recherche éperdue de compétitivité - très difficile à obtenir sous le carcan de l’euro - s’est matérialisée par des déficits publics régulièrement croissants. La politique de l’offre des derniers présidents fût un leurre et comme il était politiquement quasi impossible de procéder à une véritable dévaluation interne, c’est le compte du joueur Etat qui devait en payer un prix croissant. Avec un résultat calamiteux : parce que la compétitivité ne pouvait se rétablir par de réelles baisses de salaires et de véritables gains de productivité, des voies dérivées furent utilisées et le sont encore massivement aujourd’hui.  C’est le cas de la baisse de la pression fiscale et de la prise en charge d’une partie du coût du travail ( par exemple exonératons de charges sur bas salaires qui représentent 80 milliards d'euros, soit 2,5% de PIB). 

 

Cette stratégie entraîne un grossissement ininterrompu du compte du reste du monde. La comptabilité Nationale révèle ainsi que le total de ce dernier compte s’accroit beaucoup plus rapidement que le PIB (multiplication par 2,5 entre 2005 et 2023 pour le total du compte et simplement croissance de 50% du PIB entre les mêmes dates) Certes, cet écart est l’effet de la mondialisation, mais il est aussi effet d’un taux de change irréaliste. Ainsi les entreprises jouant pleinement le jeu de la libre circulation du capital sont invitées à s’expatrier en bénéficiant de tarifs avantageux dans les espaces dont la monnaie est faible. Il vaut mieux acheter et s’endetter à l’étranger plutôt qu’en France. Cela signifie que le compte des entreprises ne fera pas apparaître un lourd besoin de financement. D’une certaine façon l’économie française grandit beaucoup plus vite à l’étranger que sur le territoire.

Nous sommes aujourd’hui arrivés aux limites du jeu. La fausse politique de l’offre est devenue un déficit public qui risque de devenir hors de contrôle. Parce que le taux d’investissement des entreprises ne cesse de baisser (11,5% du PIB en 2024 contre 12,2% en 2022), parce que la productivité du travail a perdu 4 points depuis 2019 et parce que le taux d’épargne ne cesse d’augmenter (18,2% du PIB en 2024 contre 15,2% en 2019), la croissance continue de s’affaiblir… et le compte de l’Etat verra son besoin de financement augmenter en raison d’un budget 2025 qui ne pourra qu’être très lourdement déficitaire.

Rappelons en effet que la dépense publique probable se montera en 2024 à 1658 milliards et que le projet avorté pour 2025 était de 1699 milliards. Le budget qui sera finalement retenu sera probablement plus dépensier encore, ce qui alourdira le service de la dette et la montée du taux d’endettement.

En toute clarté, le joueur Etat est le gros perdant de l’euro comme « corde à sauter » beaucoup trop haute. D’une certaine façon les autres joueurs se tirent d’affaire. Cela est visible dans le compte des ménages qui est de plus en plus en capacité de financement : 46,29 milliards en 2006, 64,82 en 2016, 108,29 en 2023. Cela l’est encore dans le solde du compte financier du joueur entreprise. Ces acteurs reconnaissent volontiers qu’ils bénéficient de l’euro, d’où le slogan « l’euro nous protège » et il est vrai qu’il facilite considérablement les voyages, achats et implantations à l’étranger. Les joueurs français ont l’impression de disposer d’une monnaie solide et ne mesurent en aucune façon les coûts croissants qui lui sont associés. C’est donc le joueur Etat qui en paie le prix avec un besoin d’endettement devenu très dangereux. Logiquement, ce prix devrait être partagé avec les autres joueurs qui dépendent de lui. Mais la barrière politique l’en empêche largement et le personnel politico administratif transforme régulièrement ce prix en dégradation des services publics, subventions diverses et dette croissante. Situation devenue désespérée si l’on conserve en tête les contraintes futures rappelées en début de texte.

 Il deviendra extrêmement difficile de jouer le jeu de la démocratie si les règles fondamentales du jeu économique ne sont pas rétablies. De ce point de vue, seul un pouvoir brutal pourrait imposer un choix : soit une dévaluation interne massive, soit une dévaluation externe signifiant la disparition de l’euro. Bien évidemment, ce pouvoir brutal pourrait aussi émerger du théâtre géopolitique, paramètre non retenu dans le présent texte.

 


[1] On pourra trouver un schéma très intéressant de la situation d’endettement croissant de la France en allant sur le site de la banque de France et en tapant : « capacité et besoin de financement des secteurs ». On pourra observer le début de l’enfoncement du pays à partir de 2005, date à partir de laquelle l’euro commence à faire connaître ses durs effets.

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1 novembre 2024 5 01 /11 /novembre /2024 08:39

 

                                         

La présente note fait suite à la première qui développait le contenu de ce qu’on appelait « monnaie numérique de banque centrale »[1]. Après avoir évoqué les potentialités de ce qu’on appelait une technologie de rupture, le texte qui suit s’interroge sur l’incapacité d’une Assemblée nationale qui continue à raisonner dans un contexte aujourd’hui dépassé.

Il s’agit dans cette nouvelle note de prendre conscience du caractère hors-sujet des débats budgétaires de cet automne. Ces débats sont à L’Assemblée Nationale des tentatives de difficile navigation entre dette et impôt à l’intérieur d’un territoire balisé par des normes ou barrières. Parmi ces dernières, on notera plus particulièrement la notation de la dette publique par des agences (Fitch, Standard § Poor’s, Moody’s, etc.), ou le « spread de taux » au regard notamment de la dette allemande, ou du risque de sanctions européennes pour non-respect des règles.

C’est au final par le biais de ces menaces ou sanctions que le débat se trouve totalement « ancré » dans un cadre que l’on juge à priori indépassable. On peut certes discuter des modalités de l’impôt en imaginant par exemple, par le biais d’une foule d’amendements, de nouveaux outils voire continents fiscaux. On peut certes aussi imaginer des réductions de dépenses par le même biais. On peut même davantage tirer la corde et imaginer l’allongement de la dette jusqu’à la faire devenir perpétuelle… Mais il est impensable pour tous les parlementaires de raisonner en dehors du cadre et ce à priori sans exception.

Ce cadre est lui-même une base épistémologique pour ce qu’on appelle la science économique, laquelle formulera, à partir de modèles, les conséquences de tel ou tel choix à l’intérieur du dit cadre. L’ancrage dans l’espace ainsi défini devient le lieu d’exercice de la raison que les députés, quel que soit le parti, sont censés respecter et pratiquer. De la même façon qu’à l’époque du système de Ptolémée, il n’était guère question d’accepter des astronomes faisant tourner la terre autour du soleil, il n’est pas question de voir à l’Assemblée Nationale des députés mettant en doute la nature de ce qu’on appelle « la dette » ou « l’impôt ».

C’est dire qu’au travers des discussions existe un certain unanimisme avec des débats souvent  improductifs. Ils sont mêmes devenus totalement inutiles car les modèles basés sur l’épistémologie sus visée révèlent qu’ils auront pour effet des prises de décision faisant disparaître la très faible croissance, et donc faire disparaître toute idée d’amélioration du rendement d’un impôt devant réduire l’ampleur de la dette[2]. L’exercice de la raison à l’intérieur du cadre permet de mettre en doute le cadre lui-même.

Un « ancrage » fort ancien

Ces débats improductifs sur la dette et l’impôt sont évidemment très anciens. Pensons, par exemple, à notre dix-huitième siècle avec les dettes publiques laissées depuis la fin du règne de Louis XIV, dettes ingérables qui vont marquer le siècle, très loin au-delà de la Révolution de 1789. Si, à l’époque, cet Etat puissant qu’était la France, avait eu encore la possibilité de battre monnaie à partir de mines d’or totalement contrôlées, l’enfantement de la dette pouvait devenir impensable… à la réserve près que le royaume de France pouvait aussi dériver vers le simple bullionisme espagnol, ce qui suppose un projet réel de développement et l’abandon de la rente. En clair, une réalité anthropologique adaptée à ce qui sera plus tard la croissance, un contexte très éloigné de cette réalité dans le royaume espagnol (cf l’expulsion des juifs de 1492), et contexte beaucoup plus favorable dans l’ancien régime français y compris après l’abolition de l’Edit de Tolérance (1685).

 

Dans ce cadre ou ce type d’ancrage , celui de l’émission monétaire par l’Etat, il n’y a pas de dette publique et le statut de l’impôt se trouve métamorphosé. Dette et impôt ont un certain sens dans un monde où la centralité monétaire est perdue. Ils en disposent d’un autre dans un monde où l’Etat  bénéficie de la centralité monétaire. Tout est question d’ancrage et il serait bon que les parlementaires en aient conscience.

La dette publique disparait tout simplement parce que l’Etat est aussi banque centrale : il gère sa dépense publique à partir de la monnaie qu’il crée et à partir de la monnaie qu’il capte par voie fiscale. Maintenant, l’impôt reste bien sûr un prélèvement mais son montant est fixé par le volume de la base monétaire que l’Etat entend établir compte tenu de la volonté de briser tout risque inflationniste. L’impôt est bien davantage qu’un prélèvement, il est aussi instrument de siphonage des excès de liquidités impulsés par une dépense publique possiblement excessive…un tout autre monde que celui dans lequel nos députés raisonnent. Et un tout autre monde en terme de maîtrise ou de construction d’un avenir politiquement décidé.

Hélas, la France de l’ancien régime, avait perdu depuis très longtemps, comme la plupart des autres Etats, la centralité monétaire. L’Etat, créancier par nature, (il taxe ses sujets) était devenu lui-même endetté depuis fort longtemps car il était historiquement devenu incapable de créer la base monétaire qu’il imposait à ses sujets. Il était, très longtemps auparavant (cités grecques par exemple), banque centrale. Il n’était plus dès le grand siècle et n’est plus aujourd’hui qu’Etat devant, comme tous les agents, tenir une comptabilité de ses recettes et de ses dépenses. Travail que font les députés aujourd’hui, à l’intérieur du cadre dont ils ne perçoivent pas qu’il repose sur une base monétaire qui pourrait être aujourd’hui fort opportunément radicalement dépassée.

Un nouvel ancrage plus sérieux que dans les expériences passées

Les députés de notre Assemblée ne savent pas qu’ils disposent aujourd’hui d’un outil monétaire potentiel autrement plus sérieux que le « système de Law » de la Régence de Philippe d’Orléans ou que les « Assignats » de la Révolution. Cet outil est la monnaie numérique de banque centrale. Si les députés étaient davantage au courant des travaux de la Banque de France, travaux portant sur des expérimentations de monnaie numérique devant remplacer la monnaie fiduciaire, ils seraient probablement invités à réfléchir sur ce qui est une opportunité historique. En particulier, il serait intéressant que les parlementaires tentent de faire évoluer le dispositif en réflexion vers au moins un début de recentralisation monétaire. Bien évidemment, cela suppose de bien connaître les dispositifs européens chargés d’interdire radicalement toute tentative de recentralisation… pour bien les contourner….

Les députés doivent se saisir de la technologie monétaire de rupture

 L’Ancrage actuel des débats parlementaires ne laisse aucun espoir sur les moyens d’une diminution de la dette, sur ceux du rétablissement des services publics, ceux du sauvetage de la nature, ceux d’une réelle politique industrielle, etc. Il en va de même pour la plupart des Etats du monde[3]. Ce même ancrage parce que purement comptable (diminuer les dépenses et augmenter les recettes par tous moyens et bien sûr en respectant l’article 40 de la Constitution… sans trop se soucier de principes de bonne gestion) ne permet pas de se poser sérieusement des questions fondamentales : Comment favoriser le capital productif ? Comment orienter une épargne qui, en France, veut fondamentalement rester liquide ? Comment faire naître des fonds de pension de capacités mondiales ? Comment ranger ce qui relève plutôt de l’endettement et ce qui relève plutôt de l’impôt ? Comment cesser de favoriser des produits de taux ? etc.

Il serait temps de faire basculer l’ancrage des débats parlementaires en profitant de la rupture technologique offerte par la perspective d’une monnaie digitale de banque centrale. Bien évidemment, ce basculement doit se faire par étapes, mais il est fondamental de voir le parlement s’équiper d’une réflexion de fonds : le rétablissement de la centralité monétaire. Aujourd’hui, aucun parlementaire ne se risque vers ce basculement d’ancrage. Les causes sont probablement nombreuses et seront évoquées dans une prochaine note. Toutefois, l’une d’entre elles parait essentielle : la construction européenne a éloigné tous les décideurs du champ de la réflexion monétaire. Pour le législatif comme pour l’exécutif, il n’y a plus à s’intéresser à la banque centrale devenue jalousement indépendante ; il n’y a plus à s’intéresser au taux de change, réalité devenue hors du champ politique ; il n’y a plus à s’intéresser au robinet monétaire des banques devenues dépendantes de règles extérieures au champ politique ; il n’y a plus à s’intéresser à la finance qui se régule à Bâle ou à Bruxelles, etc. En sorte que le travail de construction de la loi budgétaire n’est plus qu’une très étroite affaire de recettes et de dépenses en principe sous contrainte d’optimisation et de bonne gestion… Avec probablement les applaudissements et rires de ceux des acteurs qui, dans un tout autre monde, se sont construits leur propre centralité monétaire, à côté des Etats, et qui sont devenus de gros Etats au-dessus des Etats classiques : les géants du numérique… en train de se construire un parc nucléaire… objectif inaccessible pour le budget français… Avec aussi probablement les applaudissements et rires d’Etats en résurrection (BRICS) qui cherchent, même très difficilement, à mettre en place une nouvelle centralité monétaire sur la base de monnaie digitale commune. De ce point de vue nous invitons le lecteur à suivre les décisions du sommet de Kazan avec la mise en place de "BRICS Clear" qui prévoir la naissance  de monnaie numérique tenue par la Nouvelle Banque de Développement.

Le retour vers au moins un début de centralité monétaire ne sera pas chose facile et il faudra d’abord que les parlementaires aient une claire vision de la puissance de la résistance qui s’y opposera. Cela passe par une bonne connaissance de l’objet monnaie, de fait sa nature profonde, jamais évoquée par les économistes, et réalité  que nous tenterons de présenter dans une prochaine note. Son titre sera : « Un combat politique pour corriger l’ADN méconnu de la monnaie ».

 

                                                                                         Jean Claude Werrebrouck

 

[2] Le multiplicateur budgétaire en France est aujourd’hui de 0,7. Cela signifie qu’une diminution de déficit de 2 points de PIB signifiera une réduction de croissance de 1,4 points…soit une totale disparition de la croissance avec ses effets sur les rentrées fiscales…A moins qu’une réduction de l’épargne vienne surcompensée l’effet récessif de la diminution du déficit. Rester à l’intérieur de l’ancrage est donc catastrophique.

[3] Le cas américain est emblématique. Le Congressional Budget Office (CBO) Considère que la trajectoire de la dette américaine va rapidement entrainer des charges d’intérêts dépassant les plus gros postes budgétaires du pays. Ils dépassent déjà en 2024 le budget de la défense : 882 milliards de dollars contre 874 pour la défense.

 

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17 avril 2024 3 17 /04 /avril /2024 09:33

              

Tout a été dit sur la dette publique et donc il est inutile d’apprécier telle ou telle recommandation ou d’imaginer tel ou tel chemin technique pour la réduire. Les choses sont hélas plus radicales et la réalité de la dette correspond à des considérations qui dépassent de très loin les sphères de la technicité économiciste.

Comprendre la dette publique passe en effet par des réflexions sur le type d’ordre humain dans lequel nous vivons… avec l’identité anthropologique qui lui correspond. On peut ainsi risquer l’hypothèse qu’il y aurait des ordres humains qui ne s’appuient pas sur la dette publique tandis que d’autres en exigent son existence voire son auto accroissement. Dans le cas de la France, si on raisonne sur la longue période qui va de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, on constate d’abord un monde qui efface et éradique la dette (1945/1973) à un monde qui ne se conçoit que par le biais de son continuel élargissement.

Les logiciels des deux types de mondes

Curieusement, le premier monde est celui des dévaluations monétaires compétitives (12 entre 1944 et 1987) et dévaluations concernant des montants parfois considérables (jusqu’à 8O% pour la dévaluation de 1948). A ce premier monde correspond un plein emploi et une production maximale aussi encouragée par le fouet de la dévaluation compétitive. Simultanément, la fiscalité portant sur une production et des revenus qui ne cessent de se développer peut nourrir l’affermissement d’un gigantesque Etat-providence sans risque de déficit public. Un « gros Etat » sans dette se nourrit d’une richesse produite, richesse elle-même protégée par des dévaluations compétitives répétées : les effets prix des dévaluations dopent les exportations et contiennent la dérive des importations.  La France de l’époque, en tant qu’ordre humain, est sans doute fragile et son développement ne se déroule qu’au prix d’incessantes glissades monétaires. Sans elles, il aurait fallu des gains d’efficience productive beaucoup plus performants. Sans glissades monétaires, il eut été impossible de construire un Etat-providence non endetté. Le résultat est toutefois clair : dans ce type de monde les revenus et les dépenses correspondantes sont issus d’une production réelle.

Le second monde est celui de la parfaite stabilité monétaire : il n’y a plus de dévaluation possible depuis le projet de monnaie unique, projet  devenu la réalité de l’euro. Les dévaluations disparues ne nourrissent plus la compétitivité, et si l’on veut maintenir et agrandir l’Etat-providence, la solution devient une compétitivité croissante (gagner des parts de marché à l’international) … ou l’endettement public. Le choix entre les deux réalités relève de l’ordre politique et sociétal. La balance commerciale française devenue considérablement déficitaire n’est que l’effet miroir d’un déficit public devenu simple choix politique. Choix ou contrainte politique indépassable ?

La question de la situation particulière de la France devient préoccupante si ce choix depuis le milieu des années 70 correspond à ce qu’on pourrait appeler un horizon indépassable. Ainsi posée la question reviendrait à imaginer que sur les marchés politiques la dette publique deviendrait le fruit d’un échange mutuellement avantageux pour l’ensemble des partenaires/citoyens. Clairement,  il s’agirait d’un équilibre stable.  De quoi laisser sans espoir les thuriféraires de l’équilibre budgétaire.

Un monde enraciné autour de son centre de gravité

Les marchés politiques français ne sont plus ce qu’ils étaient lors de l’affermissement de l’Etat-Nation. Sans revenir sur une histoire fort ancienne, la France s’est construite sur un Etat fort, très centralisé, très concentré, très laïcisé, et s’arrogeant le monopole de l’intérêt général. Très producteur d’identité, cet Etat fort a construit une réalité anthropologique où les droits de l’homme étaient organisés autour de devoirs ne permettant pas l’irruption de « l’individu désirant » d’aujourd’hui. C’est dire qu’insérés dans un tel monde  les jeux de l’économie marchande sont encadrés et qu’il n’est guère pensable que des externalités négatives aux échanges puissent se développer sans limite. Concrètement entre l’offreur et le demandeur il n’y a pas de tiers sur lequel on pourrait aisément reporter les coûts de l’échange. Par exemple nous ne sommes pas encore dans l’actuel marché de la santé où les médecins ne supportent pas le coût de leur offre et les patients ne paient  pas le prix des soins. Dans un tel monde, les échanges sont d’abord des échanges de marchandises concrètes industrielles ou agricoles et le recours à la finance est limité. Les marchés restent un lieu d’exercice de la responsabilité des acteurs. Ce type organisationnel est propice à la stabilité monétaire : on ne triche que peu avec l’équilibre extérieur et le déficit budgétaire est quasi inexistant. Cela correspond bien à la France d’avant 1914, voire à celle d’avant la seconde guerre mondiale qui ne connaitra que 5 dévaluations (1928, 1936, 1937,1938,1940). Mais précisément ce monde du juste avant guerre prépare la suite….

Un monde qui reste enraciné… mais qui externalise ses contradictions.

Les choses changent après la seconde guerre mondiale avec l’apparition de nouveaux droits et l’émancipation de citoyens qui le seront de moins en moins et deviendront aussi des consommateurs de services publics. Désormais les marchés politiques deviennent ouvertement des marchés de services à produire pour des salariés/consommateurs. Certains préfèrent les produits politiques qui correspondent à des dépenses, celles de la construction de l’Etat-providence ( essentiellement  les électeurs dits de gauche). D’autres préfèrent des produits politiques qui correspondent à une diminution des recettes (moins de pression fiscale exigée par des électeurs dits de droite). La construction d’un Etat providence non réellement financé passe par des dévaluations massives qui irriguent l’outil de production sur lequel est puisé l’impôt devenu simple support des dépenses. La dévaluation devient ainsi l’externalité providentielle permettant la maximisation des gains à l’échange entre les acteurs : citoyen/salariés/consommateurs et entrepreneurs politiques à la recherche de gains politiques. Ce scénario n’est pas spécifiquement français et se trouve plus ou moins validé dans les autres démocraties occidentales. Il est toutefois beaucoup plus prononcé dans le cas de la France en raison de son histoire particulière qui a toujours mis en avant un Etat qui reste idéologiquement (et non réellement) porteur d’un intérêt général. Et même les partis politiques les plus contestataires d’un Etat supposé instrument des rapports entre classes sociales antagonistes acceptent l’idée d’intérêt général. Globalement, il en résulte une pression plus forte en France qu’à l’étranger sur le niveau des recettes et dépenses publiques.

Les alternances au pouvoir ne peuvent rien changer. Il faut pour conquérir le pouvoir multiplier les produits politiques, devenir des généralistes de l’Etat-providence comme il existe des généralistes de la grande distribution. Et lorsque l’accès au pouvoir suppose un partage (coalition de partis politiques) il y aura nécessairement multiplication de produits politiques dont les coûts ne pourront être supportés par une pression fiscale refusée. Les alternances ne peuvent être l’occasion de revenir sur les choix antérieurs. Ainsi la gauche ne peut revenir sur une éventuelle baisse de la pression fiscale et la droite ne peut revenir sur les hausses de dépenses. Certes le temps long des gains de productivité permettrait en théorie d’internaliser les externalités négatives des jeux politiques (les gains de productivité paient la facture). Hélas les temps politiques sont courts et le report sur l’extérieur est préféré : la dévaluation facile l’emporte régulièrement et correspond aux « déjections sociétales » de l’époque

Euro et wokisme : Un monde qui généralise sa déconstruction.

La monnaie unique génère de nouvelles contradictions. Elle va interdire ces « déjections sociétales » que sont les dévaluations désormais interdites. Par contre elle ouvre de nouveaux espaces de libertés et les marchés ne sont plus contraints par des taux de change qui sont autant de barrières et de frontières. Marché unique et promesse d’une union des marchés de capitaux (UMC) sonnent le glas des restrictions à l’économicité. Ces nouvelles libertés sont aussi en congruence avec la déconstruction sociétale et le wokisme devient lui-même un nouvel espace de marché aussi bien pour les entrepreneurs économiques (« Woke capitalism ») que pour les entrepreneurs politiques. Les droits de l’homme s’élargissent sans limite et toutes les contraintes doivent être définitivement levées. Wokisme et anomie risquent ainsi de cohabiter. . Avec les difficultés propres au logiciel wokiste : contenu concret des espaces de domination et risques de nouvelles fractures entre groupes, confusion du sociétal et du social, confusion de l’utopie et de la déconstruction

La dialectique interne au wokisme (capitalisme illimité contre droits de l’homme illimités) ne produit pas les mêmes effets selon que l’on se trouve dans un monde où l’Etat disposait déjà de peu de place (monde anglo-saxon) ou dans un monde où l’Etat disposait d’une place centrale (France). Dans le premier cas, il y a victoire de l’économicité et de ses fruits en termes de gains de productivité, d’où la présente échappée américaine en termes de croissance. Dans le second, il y a pérennisation de la tendance aux déjections sociétales sous forme de dette publique incontrôlable. En France les manifestations concrètes du wokisme s’expriment encore sous forme de demande de services publics nouveaux au moment même où les institutions de l’ancien monde s’effritent sous la poussée de l’illimitation capitaliste. Par exemple, la laÏcité n’existe plus que sous la forme de trace mais son ancien émetteur étatique reste très sollicité en termes de services sociaux et donc de dépenses publiques hors de contrôle. Aux dépenses publiques dites sociales s’ajoutent des dépenses sociétales à périmètre non limité. Macro économiquement et Macro socialement, La France devient le pays où l’on dépense un revenu qui n’est pas produit.

La finance avale tout

Le déficit public en termes de « déjections sociétales » d’un genre nouveau dispose d’un bel avenir car une nouvelle industrie se trouve consommatrice des dites déjections : la finance. La différence entre le revenu distribué, sa dépense, et sa maigre contrepartie en terme de production devient cet objet double qu’est le déficit extérieur abyssal d’un côté, et la dette publique elle-même colossale de l’autre côté. Cette différence est de la monnaie créée par la banque centrale. La masse monétaire correspondante se retrouve dans les comptes bancaires figurant au passif de toutes les banques et plus particulièrement dans les comptes bancaires des gagnants de la mondialisation. Au plus les déjections sociétales s’accroissent au plus les bilans bancaires voient leur taille augmenter. Au passif, nous aurons la contrepartie de la dépense publique et à l’actif les bons du Trésor vendus par l’Agence France Trésor pour couvrir les dépenses. Cette nouvelle forme de déjection sociétale qu’est la dette vient ainsi gonfler l’industrie financière qui va se gaver de dette publique. Alors que les bilans industriels et bancaires étaient de taille comparable jusque dans les années 70, les premiers sont devenus des nains et les seconds des géants. Les déjections sociétales sont ainsi devenues la matière fondamentale des jeux financiers, d’abord comme matière première, ensuite comme titres de garanties (ce qu’on appelle le collatéral). Cette finance faussement contrôlée dans un code monétaire et financier  fait partie de l’illimitation du capitalisme : les échanges sont de moins en moins des échanges de marchandises et de plus en plus des échanges de  produits financiers où l'on confond production de valeur et création de valeur ajoutée. Mieux, elle cherche à échapper aux vieilles traces institutionnelles et voit dans le wokisme un allié : on reparle de titrisation pour s’éloigner de la dette publique et on remplace les vieilles monnaies des Etats par des cryptomonnaies qui libèrent, pense- t-on définitivement les anciens citoyens  des contraintes étatiques. On voit ainsi des individus devenus désocialisés et très consommateurs de services publics,  se méfier de la vieille monnaie publique et se réfugier dans les mirages du bitcoin. Nous sommes très loin d’un affaissement de la dette publique….celle qui naguère par l’investissement réel disparaissait dans l’affermissement de l’avenir. Oui, la dette publique, au moins en France, est aujourd’hui l’horizon indépassable de notre temps.

 

 

 

 

 

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17 mars 2024 7 17 /03 /mars /2024 09:01

Le conflit à l’Est de l’Europe est très probablement amené à se prolonger et à s’intensifier. Au-delà des drames humains qui vont lui correspondre la question est, pour les nouveaux belligérants potentiels, de savoir si l’intendance suivra.

Au vingtième siècle l’intendance a toujours suivi et  des ressources monétaires illimitées  furent aisément mobilisées notamment au cours des deux guerres mondiales.

Ainsi la France entre 1914 et 1918 a consacré plus de 70% de son PIB à l’effort de guerre. Comment ne pas comparer cette mobilisation avec les doutes politiques concernant la loi de programmation militaire 2024-2030, et doutes portant sur la crédibilité d’une stratégie mise en lumière par comparaison avec la dérive  du poids des intérêts de la dette globale du pays ? Un poids de service, dèjà plus lourd que le budget militaire (54 milliards d’euros pour le paiement des intérêts contre 47 milliards de dépenses militaires) et croissant plus rapidement que ce dernier. Aujourd’hui, simplement parvenir à respecter un volume de 2% de PIB pour les armées à venir semble difficile alors que régulièrement, entre 1914 et 1918,  il fut possible de mobiliser jusqu’à 70% du PIB. On connait avec précision le mécanisme de la mise en œuvre  de « l’intendance » : sur 100 de dépenses il n’y eu que 15 d’impôts mais 57 de dettes et 11 de pure création monétaire. L’intendance fut donc une répression financière considérable avec une inflation très supérieure au taux de l’intérêt et finalement une appropriation publique de ressources monétaires accaparées sur le secteur privé. D’une certaine façon l’Etat refuse de passer par des créanciers ( création monétaire) ou s’ils les mobilise (dette publique) c’est dans la perspective de les anéantir. De quoi ne pas se pose la question d’un endettement. A l’époque personne ne se pose la question du « qui paiera les obus ?», mais plus simplement de comment les produire.

Un autre exemple de mobilisation de ressources monétaires illimitées sans endettement fut celui du réarmement allemand dans les années 30. Là aussi il était question de construire une économie de guerre avec la contrainte supplémentaire que cela était juridiquement interdit aux termes du traité de Versailles de 1919. Le mécanisme est passé- bien sûr frauduleusement- par la création d’une société financière appelée MEFO (Metallurgische Forschungsgesellschaft m.b.H.), coquille vide émettant des effets reconnus par le Trésor allemand. Ces derniers devenaient des garanties  pour de grosses entreprises (Messerschmitt, Krupp, Siemens, IG Farben, etc.) qui, les recevant, pouvaient produire, avec leurs fournisseurs,  du matériel de guerre théoriquement payable par le Trésor mais plus réellement  escomptables sans limite  à la banque centrale (Reichsbank). Ici, à l’inverse des billets de banques de la France de la première guerre mondiale, les effets MEFO ne vont pas circuler comme monnaie et resteront cachés aux yeux des autorités internationales chargées de surveiller le respect des contraintes du traité de Versailles. Ils ne circuleront qu’entre les grandes entreprises de l’armement et la banque centrale. Au total nous sommes encore en présence du passage à une économie de guerre sans s’exposer à un quelconque endettement. Mieux, les dépenses militaires induiront un multiplicateur keynésien (non calculé à l’époque) mais- dans le contexte d’ aujourd’hui- estimé à 1,8 si l’on devait effectivement passer à une économie de guerre. Chiffre à priori très élevé, provoqué par une Base Industrielle et Technologique de la Défense française (BITD) très auto-centrée sur le pays, donc non délocalisable.

Aujourd’hui, Le véritable problème qui va se poser est celui de l’effacement des contraintes posées par la monnaie unique, contraintes qui sont un peu celles d’un traité de Versailles à l’encontre de l’Allemagne des années 30. Cela passe bien évidemment par une rupture épistémologique chez les décideurs et leurs conseillers économistes. Et d’une certaine façon les choses sont plus difficiles : naguère, France démocratique et Allemagne…hélas nazie… savaient qu’il fallait se libérer de la dette, alors qu’aujourd’hui nous sommes incapables de penser la réalité autrement.

La question est d’autant plus centrale que les pays qui pourraient plus ou moins passer en économie de guerre, par exemple l’Allemagne, qui dispose encore d’importantes ressources, sont idéologiquement les plus éloignés de toute volonté de retour à une stratégie de puissance. Et il est vrai que c’est le pays- de toute l’Union européenne le plus endetté et le plus en difficulté, la France-  qui souhaite se livrer aux efforts les plus importants. La France, compte tenu des vastes transformations anthropologiques qu’elle connait, aura-t-elle le courage, ou a-t-elle la possibilité, d’entrer dans une logique de dépassement ou de redéfinition des contraintes de la monnaie unique ? Anéantir une logique d’endettement est plus aisé dans une société encore animée dans un cadre holistique narratif d’un avenir, que dans un monde simplement peuplé d’individus déliés et sans projets.

                                                 Jean- Claude Werrebrouck ( 12 mars 2024).

 

 

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18 février 2024 7 18 /02 /février /2024 06:21

Il y a maintenant plus d’un demi-siècle que le législatif promulgue chaque année un budget déficitaire  avec une régularité ne souffrant aucune exception. Et ce, avec une main de plus en plus lourde puisque le trend du déficit est lui-même fortement croissant… le seuil des 3% étant oublié depuis longtemps…. Au-delà nous vivons une période dans laquelle nombre de politiques considèrent que ce n’est pas suffisant et que la croissance est restée souffreteuse en raison de déficits trop légers , donc des déficits qu’il aurait fallu creuser.

1 - Ces déficits sont bien une croissance achetée et il suffit de réfléchir à notre présente situation si le législateur devait renoncer à ce qu’il vient de voter (144 Milliards d’euros de déficit pour l’année 2024). En effet, point n’est besoin d’être économiste pour voir qu’un tel changement de cap serait aussi 144 milliards de réduction de la dépense publique, donc une diminution pour un montant équivalent de la demande globale avec ses conséquences : moins d’enseignants, moins de personnel médical, moins de militaires, moins de dépenses d’infrastructures, mois d’investissements publics, moins de dépenses d’armement, moins de subventions et dépenses au profit des entreprises ou au profit de l’environnement, etc. Le tout avec des effets multiplicateurs considérables. De quoi effectivement ne pas préparer l’avenir, en particulier celui des générations futures pourtant si souvent évoquées pour vilipender le déficit. Pour 2024, il faut donc un déficit prévisionnel de 144 milliards d’euros… pour espérer une « petite croissance » de seulement 1,4%... ce que prévoit la loi de finance. Et prévision qu’il faudra revoir à la baisse jusqu’à probablement moins de O,7%. Sans cette gigantesque dépense publique (490 milliards d’euros) contre moins de 350 milliards de recettes, la décroissance voire l’effondrement serait au rendez-vous. De quoi faire réfléchir les prétendus économistes qui ne parlent que de la dette publique comme la mère de tous nos maux.

2 - Si l’on veut être encore plus précis dans le raisonnement, diminuer drastiquement le déficit public sans « casse » supposerait que le secteur privé prenne le relai de la dépense publique en diminuant au moins d’un même montant son excédent. La comptabilité nationale nous apprend que  la somme algébrique des soldes publics et privés (ménages, entreprises, extérieur) est nulle. Cela signifie que la diminution du solde négatif de l’Etat devrait correspondre à la diminution du solde positif du secteur privé, par exemple que les entreprises investissent davantage et surtout exportent davantage, mais aussi que les ménages consomment davantage de produits nationaux en réduisant ceux issus de l’importation, mais enfin que ces mêmes ménages épargnent moins. Une opération extraordinairement difficile à mener…surtout avec un taux de change inadapté à la situation française.

Au total, aujourd’hui réduire le déficit constitue effectivement une diminution de la demande globale et donc le cheminement  vers une situation sécessionniste. Le déficit ne permet pas d’acheter de la croissance, mais sa réduction est -dans la présente situation- y renoncer gravement. Toujours en restant dans la rigueur de la comptabilité nationale, le lecteur avisé voit que la baisse du déficit serait davantage praticable avec l’aide d’une puissante dévaluation permettant cette fois d’augmenter la demande privée : moins de solde excédentaire de ce côté contre moins de solde déficitaire côté public.

3 -  Ces déficits sont aussi de la rente achetée par des spécialistes en valeurs du Trésor (SVT) lesquels sont 15 banques ou institutions équivalentes ayant le souci de construire des marges à partir de la monnaie qu’elles créent gratuitement. Une partie des bons du Trésor se trouve absorbée par l’industrie financière grande consommatrice de bons  en qualité de matière première de produits financiers, ou au titre de la collatéralisation. Le surplus de bons achetés par les SVT est, lui, revendu à la BCE et rétablit ainsi leur bonne liquidité. Plus la dette est importante et plus l’industrie financière voit sa part de marché augmenter dans le PIB. Il n’y a aucune raison de penser que les SVT sont des porteurs d’un quelconque intérêt public : ils sont présents à chaque émission de dette tout simplement parce qu’il en va de leur intérêt. La dette publique est ainsi un énorme subventionnement de la finance. De quoi possiblement secourir une économie qui s’évanouit par une finance en voie d’épanouissement.

4 -  Ce demi-siècle de déficit est ainsi bizarrement corrélé avec une faible croissance et un fort développement de la finance. Plus curieusement encore, il est précédé d’une longue période de marginalisation de la finance et d’une très forte croissance sans déficit. Entre 1950 et 1970 la croissance moyenne est de 5% l’an alors que les soldes budgétaires sont toujours positifs (entre O,1 et 1,6%). Nous étions dans une situation strictement inverse de ce que l’on connait aujourd’hui, la croissance ne fonctionnait pas à l’abri d’une dette qui n’existait pas. Mieux la demande globale était freinée par des excédents budgétaires, certes modestes, mais réels. De quoi en principe freiner la croissance.

 5 - Si l’on examine plus en détails les choses, on se rend compte que la relative absence d’endettement signifiait aussi un décollage difficile pour la finance : pas de matière première et pas de collatéral, donc difficile mise ne route des activités spéculatives. Et difficultés accrues par un marché lui-même étroit : le taux de change n’était pas un prix de marché et la spéculation était limitée par une maîtrise/contrôle des prix sur les matières premières. Cette difficulté des activités rentières était aussi entretenue par les rapports entre Trésor et banque de France. Nous ne disposons pas de suffisamment d’informations pour détailler les volumes d’achats de bons du Trésor par la banque centrale et surtout sur la comptabilisation précise de ce que l’on appelait « les avances permanentes à l’Etat sans intérêts ». Issues d’une initiative très ancienne ( convention du 10 juin 1857 entre le Trésor et la banque de France) et initiative justifiée selon le texte lui-même « en réciprocité des avantages qui résultent pour la banque de ce qu’elle reçoit en compte courant les encaisses disponibles du Trésor » elles vont fonctionner jusqu’à leur interdiction par la loi du 3 janvier 1973. Sans que l’on puisse donner de chiffres précis, il est clair que ce type de financement correspond sans le dire à celui de la MMT (Modern Monetary Theory) qui fait que la création monétaire, dans ce type de paradigme, relève au moins partiellement de l’Etat lui-même. Et il est vrai que l’on ne sait pas si, dans le solde primaire que nous présente l’INSEE pour les comptes des années 1950 et 1960, il n’y a pas en recettes et en dépenses les mouvements entre Trésor et banque de France. De quoi comprendre des chiffres qui nous paraissent aujourd’hui ridicules et chiffres qui ne correspondaient probablement qu’aux « planchers de bons du Trésor » (les banques étaient tenues d’acheter des bons à hauteur d’un pourcentage de leur liquidité) et aux maigres achats par les particuliers dans les bureaux de postes. A l’époque la dette trop faible est incapable de « manger » le solde primaire et il reste un excédent. Ainsi dans les années 60, le solde primaire est en moyenne de 6,5% du total des recettes, tandis que les intérêts de la dette ne représentent que 2,9% de ces mêmes recettes, ce qui laisse un excèdent final de 3,4%. Ainsi dans les années 70 le solde primaire est en moyenne de 2,2% du total des recettes, tandis que les intérêts de la dette se montent à 2% de ces mêmes recettes, ce qui laisse encore un solde final de 0,2%.

6 - Les années suivantes seront celles de la rupture et vont nous mener jusqu’à le présente situation. La première rupture est bien sûr la fin relative de la croissance économique. La fin du fordisme et l’évaporation du tissu productif vers l’ex tiers-monde entraine des chutes vertigineuses de croissance : 2,5% dans les années 80, puis 2% dans les années 90, puis 1,5% dans les années 2000 et 2010, probablement moins encore aujourd’hui, le tout s’expliquant aussi par un effondrement de la productivité. Contrairement à ce qui est en général invoqué, il n’y a pas de véritable laxisme budgétaire et la situation reste sous contrôle.  Ainsi le plus longtemps possible le solde primaire va, comme dans les années 50 et 60, rester excédentaire et ce n’est qu’avec les grandes crises qu’il deviendra déficitaire : -10,5% du total des recettes en 2009, -9% en 2010, etc. En contrepartie les intérêts de la dette explosent malgré les premiers quantitative easing, ce qui va laisser des soldes finaux de plus en plus douloureux (- 15% du total des recettes en 2009 , - 14,3 en 2010, etc.). 

Bien sûr, l’effondrement des soldes s’accompagnent de masses budgétaires croissantes, d’où l’accusation d’un poids de l’Etat et de ses administrations trop élevé. Accusation qui mériterait une démonstration rigoureuse : Est-ce l’Etat qui fait disparaître le fordisme classique et l’expulsion des usines, où est-ce la mondialisation qui fait de l’Etat un réparateur d’un modèle social incompatible avec la mondialisation ? (Poids devenu gigantesque des dépenses sociales). Quoi qu’il en soit l’effet boule de neige s’enclenche ce qui est très visible au niveau du seul Etat et de son Agence France Trésor chargée de l’oxygéner. Ainsi la crise financière 2008/2009 fait décoller le déficit exprimé en pourcentage des recettes : 58% pour 2009 et encore 54% en 2010. Après une lente diminution les taux vont remonter avec la crise sanitaire : 44% en 2021  36% en 2022 et encore 49% en 2023. Pour l’année 2024 le solde prévu serait encore de 41%. Bien évidemment, le poids du roulement de la dette ne peut qu’augmenter : 50% des adjudications de France Trésor cette année serviront au seul roulement. A lui seul, le roulement de la dette pour 2024 (la vente de nouveaux bons pour rembourser les anciens arrivés à échéance) va représenter 42% du total des recettes de l’Etat.  l’appel de fonds 2024 de France Trésor aux SVT représentera quant à lui 82% du total des ressources de l’Etat. Tout aussi évident est le poids de la hausse des taux et 1% de hausse se matérialise aujourd’hui par 17 milliards d’euros supplémentaires au titre de la charge de la dette.

7 -  Que conclure ?

Jadis la croissance très forte bloquait tout risque de déficit budgétaire. Cette croissance très forte était engendrée par des gains de productivité très importants se partageant en hausse des profits, en hausse des salaires et en hausse de la masse fiscale captée par l’Etat. Le tout se déroulant sur un territoire relativement homogène. Cette croissance engendrait des institutions, celles du fordisme classique, qui, elles-mêmes, assuraient un encadrement relativement sécurisant à des acteurs/citoyens. D’une certaine façon, l’Etat providence s’édifiait dans les interstices de ce cadre très structurant. Il en découlait très logiquement que les dépenses sociales appelées à devenir gigantesques à partir des années 70/80 pouvaient être très largement contenues, ce qui confortait l’équilibre budgétaire stable de l’époque.

L’expulsion au moins partielle des activités productives vers le reste du monde (une grande partie de l’industrie, mais aussi l’agriculture et maintenant les services) déstructure et désencadre le territoire.

Bien évidemment, la croissance s’effondre puisque l’économie réelle s’évapore et se trouve remplacée par de plus en plus d’activités improductives (les entrepôts  Amazon remplacent les usines) et de plus en plus d’activités de contrôle ou de régulation mais surtout sociales tentent de réparer ce qui est progressivement détruit. En retour, le développement d’une économie de l’assistance favorise l’immigration. Moins de croissance mais aussi beaucoup plus de dépenses publiques cessant d’être nourries par la fiscalité. Le développement d’une économie de la normalisation ( contrôle/régulation) cache mal une perte progressive de toute forme d’encadrement des individus sous l’impulsion de droits de l’homme devenus illimités. Les liens sociaux classiques se  transforment en violence, une réalité dont la gestion augmente les coûts de fonctionnement de la société, et alimente la dette publique. Exporter l’économie réelle c’est faire disparaître l’encadrement général de la population   et en retour importer de la violence.

Cette même expulsion de l’économie réelle laisse la place à une finance, elle,  très irréelle. L’industrie de la finance devient elle aussi une économie de l’assistance budgétairement coûteuse. Les déficits deviennent la contrepartie d’une création monétaire par le seul filtre bancaire. La dette correspondante reste dette et il faut  assurer le remboursement du capital et l’intérêt….dans un contexte de croissance disparue. Il n’y aura pas de rétablissement du pays sans mise en extinction de la finance irréelle.

8 - Que faire ?

- Il faut évidemment mettre un terme au financement de la dette publique par les banques et restaurer la création monétaire par l’Etat lui-même. Avant de devenir « théorie » la MMT était simple pratique et ce depuis la naissance des Etats. Il faut y revenir de façon urgente et travailler les conditions et modes de réalisation de cette pratique. Elle est la condition nécessaire de la mise à l’écart d’un subventionnement permanent de l’industrie financière.

- Il faut en finir avec l’expulsion de l’économie réelle et la réimporter dans les territoires, ce qui suppose un énorme travail au niveau international.  L’OMC doit être radicalement transformée. Il ne s’agit plus de promouvoir le libre échange mais de construire les outils permettant à chaque Etat  d’édifier de façon collaborative et de respecter le principe universel de l’équilibre des balances extérieures. Nouvel universalisme se substituant à celui du seul marché. Retour à Keynes mais bien plus encore à Emmanuel Kant avec son internationalisme universliste. 

Deux thèmes qui n’en font qu’un et devraient mobiliser le personnel politique. Il n’y a pourtant aucune chance que ce très vaste et nécessaire chantier soit à l’ordre du jour dans les prochaines joutes électorales.

 

 

 

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