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19 avril 2026 7 19 /04 /avril /2026 06:59

Il semble difficile de dépasser les analyses classiques permettant de déceler la nature profonde de ce qu’on appelle le pouvoir Iranien. Même en reprenant la grille caractérisant les grands stades de ce qu’on appelle l’Etat : stade patrimonial, stade institutionnel, stade relationnel, nous rencontrons des difficultés pour caractériser le pouvoir iranien. Manifestement l’Iran ne dispose pas d’un Etat qui se dissout dans le marché comme c’est encore plus ou moins la situation des Etats de l’UE. Une  situation qui caractérise le stade relationnel avec un politique qui se soumet aux forces du marché. Tout aussi manifestement l’Iran n’est pas dans le stade institutionnel qui marque le partage du pouvoir entre un nombre de plus en plus grand d’acteurs sous le couvert de la recherche d’un bien commun ou d’un intérêt général. Et tout aussi manifestement l’Iran n’est pas dans le classique stade patrimonial avec le pouvoir d’un seul vis-à-vis de la multitude.

Une dictature pas comme les autres

Le pouvoir iranien ne relève pas non plus de la capture classique avec un groupe qui occupe toutes les fonctions communes d’un Etat. Ainsi il est difficile de dire qu’il s’agit d’une dictature militaire comme il en existe partout dans le monde. Et il ne s’agit pas non plus d’une dictature militaire renforcée par l’appropriation de l’outil productif et en particulier les industries de la défense. De ce point de vue les situations des pouvoirs voisins égyptiens et pakistanais sont très différentes. D’une manière générale les dictatures sont des lieux où les despotes occupent les places réservées aux institutions classiques du pouvoir : maitrise des institutions politiques, économiques, culturelles, etc. Globalement Ils occupent sans partage ces institutions et sont sur le devant de la scène. Tel n’est pas le cas du pouvoir iranien. En Iran les gardiens de la révolution n’occupent pas centralement les places classiques  et constituent un centre holistique en dehors des normes classiques. D’une certaine façon ils restent dans les coulisses du pouvoir. Ainsi le politique est-il une structure séparée et à priori indépendante, l’armée est une institution indépendante et les généraux semblent éloignés des usines d’armement. La religion semble envelopper l’ensemble… mais semble aussi utilisée comme simple porte-voix. Les gardiens de la Révolution sont-ils obéissants ou bien est-ce le religieux sui décide ? les événements de ces dernières semaines, avec un guide suprême dont on ne sait s’il existe réellement, ne semblent guère aiguiser la réflexion chez les commentateurs.

Une dictature qui ne risque pas de coup d’Etat....

Curieusement, nous avons un pouvoir qui n’est pas officiellement dans les arcanes du pouvoir, qui en reste officiellement séparé mais qui pilote et surveille l’ensemble de la société. Ainsi l’armée n’est pas dans les mains des gardiens de la révolution lesquels sont eux-mêmes constitués en armée avec des moyens supérieurs à ceux du ministère des armées. Ainsi le « Khatam al-Anbiya » est une structure séparée  d’un gouvernement et d’un président de la république mais dispose de pouvoirs autrement plus importants, en particulier sur le plan économique et budgétaire. Globalement et traditionnellement  Un Etat quelle que soit son mode d’existence (patrimonial, institutionnel, relationnel, voire composite) est le porteur des grandes décisions. Dans le cas de l’Iran ce n’est pas l’Etat qui agit mais une structure indépendante qui est le CGRI. Curieusement l’Iran est ainsi un pays dont le pouvoir ne peut être victime d’un coup d’Etat.

Des marionnettes  dépourvues de  marionnettistes ?

Précisons ce dernier point. Anthropologiquement le phénomène étatique est une privatisation de ce qui est le commun d’une société. D’où l’idée de capture par le marché dans le stade relationnel, de capture partagée dans le stade institutionnel, et de monopolisation dans le stade purement patrimonial.  Alors que l’idée de capture   constitue l’axiome fondamental de compréhension de la notion d’Etat, ce dernier prend une tournure très spécifique en Iran. Traditionnellement en régime dictatorial courant (celui du stade patrimonial par exemple) le théâtre politique est fait de décideurs - des marionnettistes - qui se confondent avec les marionnettes qui, sur le devant de la scène, occupent le pouvoir. Tel n’est pas le cas de l’Iran patrimonial où les marionnettistes restent éloignées des marionnettes. Par exemple les milliers de marionnettistes du « Khatam al- Elbyian » – véritables propriétaires des immenses actifs du pays- sont éloignés des marionnettes politiques, militaires, voire religieuses qui s’agitent sur le théâtre iranien. C’est ce qui explique que dans la guerre avec Israel et les USA, les frappes militaires contre les acteurs apparents du pouvoir ne pouvaient en aucune façon aboutir à une changement de régime. Les marionnettes sont remplaçables à l’infini. Alors que dans une dictature classique une guerre ou un coup d’Etat peut changer les choses, il n’en va pas de même en Iran.  Israël n’en a pas fini de décapiter les têtes du régime et nous n’en avons pas fini d’éradiquer le projet nucléaire iranien. Ce qu’il faut atteindre - pour les ennemis de l’Iran- est la fin du holisme du groupe des marionnettistes. Réalité elle-même complexifiée par l'effectif considérable du groupe ( Plusieurs centaines de milliers d'acteurs?) et la possibilité de passer dans le groupe des marionnettes comme le montre l'expérience d'un Ali Larijani ou d'un Mohammed Bagher Ghalibaf. 

Sans revenir sur l’histoire de sa constitution qui doit beaucoup à la guerre (1980/1988 contre l’Irak), il s’agit à l’intérieur de la structure du CGRI de développer les forces centrifuges et de rogner les forces centripètes. Et de la même façon qu’on ne détruit pas le holisme d’une goutte d’eau avec un bâton afin d’en séparer l’oxygène de l’hydrogène associé, on ne détruira pas le CGRI avec un bâton militaire. Sans qu’il soit possible den dessiner clairement la représentation, il semble évident que la force centripète la plus importante est celle d’une économie complètement phagocytée par les membres du CGRI avec redistributions opaques de rentes  vers nombre de familles rassemblées de près ou de loin dans les holdings des conglomérats industriels, les « Basij » (forces paramilitaires de masse) et autres «Force al-Qods » (forces d’opérations extérieures). Bien évidemment l’outil de production économique n’est guère efficient malgré la grande qualité de la main d’œuvre, mais une inefficience  plus ou moins contenue et effacée par une rente pétrolière considérable (40% des recettes de l’Etat) rente qui se cache aussi par des prélèvements opérés directement par les « actionnaires » dont bien sûr la nébuleuse « Khatam al-Elbyia ». la rente pétrolière est le ciment ultime du groupe et donc la force centripète la plus importante. De ce point de vue le blocus est sans doute un outil essentiel mais un outil dont les effets pervers sur  l'économie mondiale sont considérables. 

Jean Claude Werrebrouck- 17 Avril 2026.

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