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9 mars 2018 5 09 /03 /mars /2018 06:53

 

Avant de se poser la question du choix qui sera retenu par le Président de la république italienne à des fins de projet de gouvernement, il est bon de faire le bilan économique du pays au lendemain de l’élection du 4 mars dernier.

Les chiffres les plus classiques sont bien connus pour 2017 : PIB de 1672 euros avec une croissance de 1,5%, un taux de chômage de 11,1%, un déficit public de 1,9% de PIB, un taux d’inflation de 0,6%, et un excédent extérieur de 1,6% de PIB.

Ce qui est déjà moins connu est la baisse nette de la population (- 100 000 personnes en 2017) ou une production industrielle en recul de 20% par rapport à l’avant crise, ou encore une baisse nette des capacités de production manufacturière (- 15%). Ce qui est peu connu également est le décrochage du pays par rapport au reste de la zone euro : un investissement productif qui, sur la base 100 en 1998, se porte à 110 pour 2017 alors qu’il est à 160 pour les autres pays ; une productivité par tête qui, sur la même période, passe à 96 contre 116 pour le reste de la zone[1] ; des exportations en volume qui, toujours pour la même période et la même base, passe à 140 contre 200 pour les voisins. Cette dernière évolution tend à relativiser grandement l’excédent extérieur (1,6% du PIB) qui n’existe que parce que les importations sont comprimées par une demande globale faible.

Compte tenu de ces éléments auxquels il faut ajouter un score de l’appareil de formation qui place l’Italie dans les derniers rangs des pays de l’OCDE (score global PIAAR), et d’un investissement public très faible, on comprendra que la croissance potentielle est extrêmement réduite (0,5 Points de PIB).

C’est dans ce contexte qu’il faut évoquer la question de l’Italie au sein de la zone euro. La dette publique se monte à 133,4 points de PIB, une dette elle-même pimentée par des bilans bancaires portant sur au moins 150 milliards de « prêts non performants »[2]. Cette dette est très fluidifiée par le quantitative easing de la BCE, laquelle dépasse régulièrement ses quotas d’achats pour le pays. C’est ainsi que, depuis 2015 jusqu’à fin 2016, la banque centrale a acheté 300 milliards d’euros de dette publique pour un prix de marché bien supérieur à la valeur réelle, soit 3 fois le montant net de dette vendue par le Trésor italien. Soulignons enfin que le solde TARGET de l’Italie (450 milliards d’euro au 31 décembre 2017) est le plus négatif de toute la zone euro, ce qui signifie que, de fait, la Banque centrale italienne est endettée vis-à-vis de la BCE pour un montant colossal.

Même dans l’hypothèse de maintien théorique d’un quantitative easing, le taux d’intérêt à long terme (2%) dépasse la croissance potentielle en valeur ( 0,5% en volume+ O,6% d’inflation). Cela signifie qu’une part croissante du PIB devrait être consacrée au remboursement de la dette : le supplément de richesse produite est insuffisant pour faire face au volume de remboursement. Très approximativement, sur la base de la croissance potentielle, le supplément de richesse est de l’ordre de 20 milliards d’euros, à comparer à une  charge annuelle de la dette de l’ordre de 35 milliards. Cela signifie que plus de 100% de la croissance est absorbée par le poids de la dette. Cela signifie aussi le choix de faire tourner la dette sur des durées faibles pour bénéficier de taux plus avantageux et réduire la ponction financière sur l'économie réelle. Certes, la dette italienne est relativement nationale,[3] toutefois cela signifie une modification progressive de la répartition du revenu national au bénéfice des rentiers. Cela signifie aussi qu’avant les élections du 4 mars il était nécessaire de réserver un traitement particulier pour l’Italie. Concrètement  : des transferts en provenance de la zone euro … interdits en application de l’article 125 du traité de Maastricht[4]. On comprend aussi que toute fin du quantitative easing aurait d’importantes répercussions, avec notamment la fin probable de l’accès au marché financier et l’insolvabilité du Trésor assortie d’un effondrement bancaire associé à celui du patrimoine des épargnants italiens. Au regard d’une telle catastrophe potentielle, on peut  imaginer l’application de la règle de l’OMT[5], laquelle autoriserait la BCE à acheter sans limite la dette publique italienne… mais un tel dispositif ne peut fonctionner que sous contrainte d’ajustements structurels sous la houlette attentive du MES[6]

C’est dans ce contexte que parvient aux portes du pouvoir des politiques dont le programme ne tient pas compte des règles du jeu de la zone. Qu’il s’agisse de la Ligue ou du mouvement 5 étoiles, il est normalement prévu d’augmenter sensiblement le déficit public, soit sous la forme de baisse d’impôts ( Ligue), soit sous forme de hausse de la dépense (5 étoiles). D’une certaine façon les résultats de la vie démocratique ne respectent pas les règles du jeu. Est-il possible de changer les résultats pour respecter le jeu comme le firent la Troïka et Syriza en Grèce ?

Au-delà d’une nouvelle consultation électorale dangereuse et donc peu probable, quels scénarios peuvent être envisagés ?

Le premier est celui du chemin choisi par la Grèce. Il n’est pas improbable car le nouveau pouvoir disposerait de marges de négociations plus importantes que celui de Syriza. On peut donc imaginer une aide sans mise sous tutelle. Ce chemin est pourtant difficile car la situation du pays est particulièrement grave et le nouveau pouvoir vite décrédibilisable. Il n’est pourtant pas impossible car le rapport de forces est fondamentalement différent : ce ne serait plus l’Allemagne et ses 8 satellites[7] qui pousseraient le demandeur vers la sortie, mais ce dernier qui pourrait mettre fin à une  compétitivité allemande reposant sur une monnaie et des règles qui lui sont trop bien adaptées. La menace du démantèlement de la zone par une Italie 10 fois plus lourde que la petite Grèce a de quoi faire réfléchir les inconditionnels de l’article 125 du Traité qui se délectent dans des excédents extérieurs illégitimes. Si l’on tient par-dessus tout au maintien de règles iniques, il faut bien accepter de discuter, à la marge, du point de vue d’un partenaire trop puissant pour le laisser dans les cordes.

Le second est plus radical et consisterait à sortir unilatéralement de la zone euro en prenant appui sur les turbulences financières, qui interviendraient dès les prémisses d’application d’un programme politique ne respectant pas les règles du jeu. De ce point de vue, l’Italie dispose là encore de moyens non négligeables. Le solde TARGET n’est qu’un tigre de papier qui, après avoir fait la fortune de l’Allemagne, se révèlera être de la fumée. Par ailleurs, la dette publique étant largement nationale, les épargnants résidents ne seraient pas pénalisés. Bien évidemment cela passe par le rétablissement d’un authentique pouvoir monétaire, avec respect des contrats de dettes privées garantis par un excédent extérieur. Tout aussi évidemment l’euro disparaitrait en tant que monnaie commune du grand espace européen. L’Italie nous ferait ici entrer dans un tout autre monde.

Quelque soit le scénario qui s’imposera le rétablissement de l’Italie s’inscrira dans la longue durée.

 


 

[1] Il faut noter que sur la période récente la croissance de la productivité est ramenée à 0.

[2] Il est difficile de chiffrer de manière rigoureuse le volume de ces prêts. Disons simplement qu’ils permettent aussi de maintenir nombre d’entreprises « zombies »  en activité. Parce que les banques peuvent tout perdre, elles préfèrent – en se servant du quantitative easing- prêter à taux bas, ce qui entraine aussi le maintien en activité d’entreprises qui pèsent dans le PIB et amoindrissent les gains de productivité.

[3] Environ 63% de la dette est détenue par des résidents.

[4] « Un Etat membre ne répond pas  des engagements d’un autre Etat membre, ni ne les prend à sa charge »

[5] Opérations Monétaires sur Titres.

[6] Mécanisme Européen de Stabilité.

[7] Danemark, Estonie, Finlande, Irlande, Lettonie, Lituanie, Hollande, Suède, pays qui sous forme d’une exigence de négociation inclusive concernant le futur de la zone, viennent de confirmer par lettre le point de vue habituel de l’Allemagne.

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