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18 janvier 2021 1 18 /01 /janvier /2021 08:25

Aux inquiétudes des banques centrales concernant le développement des crypto-monnaies privées, s’est ajoutée la pandémie pour précipiter la relégation des billets et pièces, et ainsi obtenir la disparition du cash. Cette disparition se ferait ou se fera  au profit de crypto-monnaies banques centrales désignées maintenant par le sigle MDBC ( monnaie digitale de banque centrale). Ces monnaies sont soit en expérimentation avant généralisation (Chine) soit en projet (USA, Europe , etc.).

On peut s’interroger sur la portée de cette innovation.

S’il ne s’agissait que de la disparition des espèces classiques, nous aurions déjà 2 conséquences, l’une immédiate concernant la traçabilité, l’autre plus complexe concernant la liquidité bancaire.

La première est que ce serait l’argent comme forme de liberté qui disparaitrait: le gros avantage des billets est qu’ils ne laissent aucune trace directe alors que la monnaie digitale correspond à une foule d’informations numérisées concernant celui qui l’utilise. C’est l’une des raisons pour laquelle la banque centrale de Chine se hâte sur son projet de MDBC. En imposant cette dernière, l’Etat chinois récupérerait ou récupérera toutes les informations issues des transactions dont une bonne partie va aujourd’hui dans les ordinateurs de TEMCENT et d’ALIBABA… de  possibles ou d’imaginaires concurrents du pouvoir…

La seconde est plus conjoncturelle. On sait qu’une panique bancaire est aussi matérialisée par la file d’attente des déposants qui souhaitent récupérer leurs avoirs en transformant la monnaie bancaire en monnaies centrale. La liquidité suprême étant celle des billets, les déposants savent instinctivement  qu’ils ne sont que créanciers de leur banque, et souhaitent redevenir pleinement propriétaires en stockant dans un coffre des billets. Une matérialisation de la préférence pour la liquidité dirait Keynes. En supprimant le cash, les banques seraient ainsi davantage sécurisées lors d’une dévalorisation de leurs actifs.

Toutefois la MDBC peut connaitre des modalités existentielles multiples qu’il faut imaginer.

La première est la plus radicale et parait aujourd’hui a priori impensable. La Banque centrale sur ordre de son Etat- nous imaginons bien sûr ici la fin de la prétendue indépendance- crée une MDBC mettant fin aux autres monnaies et donc mettant fin à l’existence même des banques comme créatrices de monnaie. Les actifs monétaires, donc les comptes des particuliers et des ménages deviennent des actifs MDBC. Nous retrouvons là le principe même de ce qui fût, il y a plusieurs milliers d’années, la création de la monnaie par un pouvoir politique devenant Etat : ce dernier, souverain, choisit la forme de ce qui servira au règlement de la dette des sujets envers le prince. Cette dette dont la forme matérielle peut s’appeler impôt se libère dans un objet défini par le prince lui-même[1]. Nous retrouvons ici l’idée centrale que la monnaie est un attribut de la souveraineté et donc on peut se demander si derrière ce grand mouvement de réflexion, voire d’action en ce qui concerne la Chine, il n’y a pas celui d’un approfondissement du totalitarisme. De ce point de vue on peut imaginer que nos réflexions antérieures sur l’idée selon laquelle les présentes banques centrales deviennent de véritables proto-Etats ne sont pas qu’une étape dans un parcours autrement plus radical. [2]

On peut même imaginer, comme c’est - semble-t-il - une petite partie de l’expérience chinoise où déjà des fonctionnaires sont payés en crypto-yuans, une véritable disparition des banques en tant qu’infrastructure globale des paiements. Dans ce cas, ménages et entreprises très surveillées ont obligatoirement un porte-monnaie électronique à leur disposition, la banque centrale devenant la plateforme organisatrice de tous les échanges. Tout ce qui était au bilan de la banque centrale – en particulier comptes des banques et du Trésor- devient MDBC. L’outillage technologique, c’est -à-dire les instruments numériques, sont déjà à la disposition des Etats, et seul manque la conjoncture politique permettant un tel « coup d’Etat » au sein des Etats. Bien évidemment ce scénario impliquant la disparition des banques serait aussi une soviétisation d’un type nouveau de l’économie : outre que la création monétaire serait monopolisée par la banques centrale, le système du crédit entre acteurs non publics serait soumis à surveillance électronique, la possible spéculation sur les actifs connaitrait le même destin. Quant au taux de change il serait probablement politiquement défini.

Une seconde modalité existentielle des MDBC comporterait un périmètre plus limité, celui où les banques traditionnelles continuent d’exister. 2 scénarii peuvent être envisagés : celui d’une possible création monétaire par les banques et celui de son interdiction. 

Dans le premier cas la monnaie créée par les banques n’est pas de la MDBC, ce qui signifie qu’il existerait une désignation commune, Yuan, dollar, etc. avec des modalités diverses de monnaies digitales, celles de la banque centrale et celle des banques. Il n’y a pas de taux de change entre les 2 monnaies puisque la désignation est commune. Il y a simplement une identification différente avec un porte- monnaie crédit ou dépôt en banque de second degré ayant pour contrepartie une créance. Les usagers utilisent les 2 MDBC et donc 2 porte-monnaie avec libre communication entre les deux. Cela suppose comme pour le présent système bancaire un compte de réserve suffisant à la banque centrale. L’information numérique résultant des mouvements entre porte-monnaie est bien sûr partagée entre le monde des banques et celui de la banque centrale, ce qui adoucit le capitalisme de surveillance dénoncé par Shohama Zuboff[3]

Le second scénario est celui de l’introduction du 100% monnaie à l’occasion du lancement de la MDBC. Ici nous entrons dans un régime où la seule création monétaire serait le fait de l’Etat et ce avec les avantages souvent discutés sur le blog notamment la fin du « curieux marché »[4] de la dette publique et une probable cure d’amaigrissement pour l’ensemble des marchés financiers avides de collatéral sécurisé sous forme de dette publique. Le carburant se faisant plus rare, les jeux financiers seraient a priori plus contraints.

Quel que soit le scénario il conviendrait aussi de réfléchir aux volumes des portefeuilles en MDBC détenus par les agents économiques. S’il était règlementairement possible de détenir la totalité de la liquidité possédée par les entreprises et les ménages dans les porte-monnaie numériques, donc sous la forme de MDBC, les comptes de ces mêmes agents au passif des banques verraient leurs soldes tendre vers zéro. La raison en est simple : les dépôts ne sont qu’une créance dont la sécurité n’est pas absolue, tandis que le contenu des porte-monnaie numériques sont une propriété intangible. Dans ces conditions les banques centrales qui, présentement, réfléchissent au volume pensable des porte-monnaie numériques doivent déjà se poser la question de la limite, laquelle ne peut a priori être beaucoup plus importante que le volume actuel des billets. Aujourd’hui il est théoriquement possible pour chaque titulaire de vider un compte bancaire par transformation de la monnaie scripturale en billets. Au-delà du regard suspicieux de TRACFIN, rien ne l’interdit et, ce qui limite ce style de pratique, est la commodité des échanges et leur sécurité. La MDBC annule ces 2 inconvénients et, par conséquent, la transformation de tout dépôt en porte-monnaie MDBC est tentante. On peut donc être assuré que la future règlementation veillera à ce que ces porte-monnaie MDBC soient réservés aux seuls échanges jusqu’ici traditionnellement supportés par les billets. On peut imaginer la bataille des banques contre tout projet d’élargissement de la taille des porte-monnaie numériques. Alors que lors de la grande période de bancarisation des activités (siècle dernier), n’avait pas à s’inquiéter d’un taux de conversion en billet ne faisant que décroitre automatiquement, l’apparition des porte-monnaie électroniques pourraient devenir un danger important, d’où une réglementation sur laquelle les banques pèseront de tout leur poids.

Il est très difficile d’aller plus loin dans la prospective MDBC. Par contre ce que l’on peut imaginer, au-delà de la prétendue indépendance des banques centrales, est que le mouvement est celui d’un éloignement de ces dernières du bourbier de la finance et d’un rapprochement des Etats redevenant porteurs d’un intérêt plus général. Car le vrai problème sera dès aujourd’hui, mais surtout demain, d’aider les Etats qui continuent, malgré eux, de jouer dans le « curieux marché » de la dette publique alors que ce dernier est devenu complètement irréel. Ainsi, s’agissant de la France, le recours au « curieux marché » mobilisera en 2021 l’agence France Trésor (AFT) pour un roulement de dette de 260 milliards d’euros…. en face de recettes budgétaires nettes de seulement 250,7 milliards. Ce budget, aux dires mêmes du pouvoir, devra être rapidement revu en raison des nouvelles contraintes COVID entrainant un dépassement mensuel de 4 milliards. Au-delà, la même agence s’apprête à affronter d’ici quelques années un roulement de dettes d’environ 400 milliards…Hallucinant…Tout aussi hallucinant est l'augmentation de 10000 milliards de dollars de la dette publique mondiale mondiale en 2020, soit autant que sur la période 2012- 2019.   La toute puissance des banques centrales sera sans doute confirmée, mais elle sera de moins en moins celles de « l’actionnaire finance » et de plus en plus celle du « propriétaire Etat », qui exigera certes de sauver la finance mais aussi de le sauver lui-même. Il n’est donc peut-être pas  complètement impossible de voir arriver la version la plus dure de la MDBC.

Affaire à suivre.


[1] On pourra se référer ici au texte suivant : http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/01/dette-et-souverainete-partie-1.html

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2019/11/la-bce-va-t-elle-devenir-une-institution-de-type-proto-etat.html

[3] : « l’Age du capitalisme de surveillance » ; Zulma ; 2020.

[4] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/05/election-presidentielle-c-est-quoi-cette-histoire-de-souverainete-monetaire.html

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