Plan de la note:
1. La guerre est banalement un prélèvement sur l'économie
2. Un surplus extérieur est un ballon d'oxygène pour une économie de guerre
3. Le régime de sanctions est une tentative d'étouffement du surplus extérieur Russe.
4. La tentative de dédollarisation est surtout la matérialisation de l'étouffement monétaire
5. L'étouffement monétaire entraîne mécaniquement l'effacement du surplus extérieur russe.
6. Il n'existe pas de magie des "comptes miroirs".
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On parle beaucoup du retour d'une économie de guerre sans en connaître les contraintes et conséquences nécessaires. Il est, par exemple, beaucoup question d'une économie de guerre en Russie avec des développements positifs bien documentés par des chiffres, économie qui consacrerait une sorte de retour vers les trente glorieuses. Le présent papier se propose d'analyser davantage les choses à partir d'un modèles simple.
1. La guerre est banalement un prélèvement sur l'économie
Soit un Etat disposant d'un PIB de 100 relevant d'une économie complètement marchande. Supposons un passage en économie de guerre consacrant une partie de PIB , 20 par exemple, figurant désormais sous la forme d'engins de guerre achetés par L'Etat. Le PIB achetable sous forme de biens de consommation ou de biens d'investissement n'est plus que de 8O. Sans échanges extérieurs et en maintenant un équilibre budgétaire, il est clair que le pouvoir d'achat des citoyens va diminuer du montant de l'effort de guerre. Avec une précision supplémentaire : si les entreprises supposent une reconversion partielle de leur offre cela pose probablement des questions de nouvelle répartition du revenu national.
2. Un surplus extérieur est un ballon d'oxygène pour une économie de guerre
Mais les choses sont plus complexes dès que l'on introduit les échanges extérieurs. Si les échanges étaient déséquilibrés en temps de paix, le passage à l'économie de guerre est difficile. A l'inverse, si les échanges étaient suréquilibrés, on peut imaginer un financement partiel des 20 points de PIB non marchands, non pas par l'impôt mais par l'utilisation de l'excédent extérieur. Concrètement, la pression fiscale augmente moins que prévu et le pouvoir d'achat récupéré peut servir à financer une consommation de biens non plus disponibles nationalement mais disponibles mondialement. Ce schéma ressemble assez bien à ce qui se passe en Russie. Concrètement le passage à une économie de guerre est plus aisé pour les pays disposant d'un excédent extérieur.
3. Le régime de sanctions est une tentative d'étouffement du surplus extérieur Russe.
Ce qu'on appelle sanctions est donc une tentative d'étouffement d'une économie de guerre en faisant payer son coût réel par les nationaux russes. Et 2 voies de sanctions sont possibles : l'une directe et l'autre indirecte.
La directe consiste à briser le surplus extérieur russe pour lui substituer un déséquilibre rendant extrêmement coûteux l'économie de guerre. Concrètement, cela peut supposer la destruction de l'outil industriel générateur de l'excédent : Par exemple, la destruction des infrastructures gazières et pétrolières du pays.
L'indirecte consiste à rendre beaucoup plus coûteuse la logistique permettant la bonne concrétisation financière de l'excédent extérieur. C'est la voie choisie par l'Occident .
4. La tentative de dédollarisation est surtout la matérialisation d'un étouffement monétaire
Si l'on observe l'évolution des outils de paiement des échanges russes, nous observons globalement l'abandon relatif des devises les plus liquides (le dollar notamment) mais aussi celles qui le sont moins (le yuan) au profit des seuls roubles. Cela signifie que des importateurs étrangers effectuent massivement des paiements en roubles et que des exportateurs russes acceptent des paiements dans cette même monnaie. Selon les données rendues disponibles par la banque centrale de Russie, c'est aujourd'hui 44% des importations qui s'effectuent en roubles, tandis que les exportations vers l'Europe payées en devises nationales passent de 48% du total en 2023 à 58% en 2024. Situation qui rappelle l'économie américaine où tous les échanges se font en dollars. Il existe toutefois une grande différence puisque le rouble n'est pas liquide et n'est pas universellement accepté.
Si le rouble devenait l'équivalent du dollar, il n'y aurait plus de limite monétaire à l'économie de guerre russe. L'excédent extérieur dont l'origine repose largement sur des exportations minières pourrait disparaître et laisser la place à un déficit accepté par l'ensemble des institutions en recherche de sécurité financière. Pour autant, une telle situation ne peut se produire en raison du poids beaucoup trop faible de l'économie russe. Même un large déficit accepté ne donnerait lieu à une liquidité et une profondeur de marché équivalent à celle du dollar. Le marché international du rouble restera infiniment plus petit que celui du dollar. Profondeur et liquidité resteront toujours insuffisantes.
5. L'étouffement monétaire entraîne mécaniquement l'effacement du surplus extérieur russe.
Mais plus grave encore, il ne saurait se développer dans le cas de la Russie l'équivalent des "balances dollars". C'est le gigantesque déficit américain qui nourrit la liquidité internationale avec sa profondeur incomparable. Dans le cas Russe, il y a excédent et donc il n'y a pas de "balance Rouble". Tout ce que peut faire la Russie au bénéfice d'importateurs étrangers qui ne peuvent payer en devises classiques sans crainte de sanctions, est de faire crédit aux importateurs étrangers afin de ne pas voir se plafonner l'excédent.
La conclusion du raisonnement est donc que la montée des échanges en roubles ne fait que traduire une situation difficile. Le maintien de l'excédent russe ne peut que s'artificialiser par création monétaire. Le PIB ne peut augmenter que par monétisation et inflation. C'est dire que les sanctions internationales ont pour effet de faire payer par les seuls citoyens le passage à l'économie de guerre.
Parce que les devises traditionnelles ( Dollar, Euro, Yen, Yuan, etc.) véhiculent les risques de sanction, les échanges sont de plus en plus libellés en monnaie nationale (Rouble). Cette montée de la devise Russe est la marque des difficultés croissantes de la montée d'une économie de guerre. Il est de moins en moins question de profiter de l'excédent extérieur pour acquérir du pouvoir d'achat international. Symétriquement les importateurs étrangers sont progressivement bloqués par l'impossibilité d'obtenir suffisamment de roubles pour assurer les paiements. Logiquement le surplus extérieur de la Russie devrait s'affaisser.
6. Il n'existe pas de magie des "comptes miroirs".
Bien évidemment, des manipulations comptables tentent d'éviter le risque de sanction et sont censées éviter l'affaissement du surplus Russe. Parmi ces outils on évoque le maintien des échanges à partir de "comptes miroirs" qui supposent une collaboration entre banques russes en Russie et banques chinoises en Chine. Ce jeu ne permet en aucune façon à la Chine de disposer de nouveaux moyens de paiements internationaux aidant son économie et le dispositif des comptes miroirs correspond à un non paiement donc de fait une subvention de la Chine envers la Russie. Les comptes miroirs comme les autres manipulations ne sont pas une solution satisfaisante pour le maintien d'une économie de guerre en Russie non directement financée par les citoyens. Les chiffres, souvent mis en avant pour présenter une économie russe très prospère avec un véritable âge d'or de la société salariale, avec plein emploi et fort développement du pouvoir d'achat, sont plus que contestables.
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