Nous n’avons pas fini de parler d’un prix du pétrole qui handicaperait sérieusement les promesses d’un Donald Trump. On peut pourtant s’étonner d’un tel problème dans le cas d’un pays qui est devenu la station-service de la planète (plus de 20% de la production planétaire de pétrole s’opère en territoire strictement étatsuniens). Les lignes suivantes tentent d’apporter une explication en insistant sur la transformation de l’écosystème pétrolier mondial. Un écosystème qui aujourd’hui rend impossible la volonté du président américain de maintenir les prix à la pompe.
Pendant près d’un siècle les prix du pétrole sont restés parfaitement stables alors même que le monde connaissant parfois des crises de très grande intensité. Par exemple, durant la crise de Cuba, laquelle pouvait directement déboucher sur un cataclysme nucléaire, le prix mondial du pétrole est resté complètement stable autour de 1,5 dollars/baril.
Nature de l’écosystème pétrolier depuis 1859 jusqu’au début des années 1970.
Dès sa naissance le système pétrolier fut très largement de nature monopoliste. La raison essentielle reposait sur la nature des couts de production : beaucoup de charges fixes (recherche, forage, etc.) et cout marginal nul (la production d’une quantité supplémentaire ne repose que sur une « pression sur un robinet »). Un tel contexte de rendements continuellement croissants -que l’on retrouve aujourd’hui dans les nouvelles technologies et ses présentes tendances monopolistes- entrainait une concurrence catastrophique ( l’offre devient naturellement excédentaire et les prix s’effondrent jusqu’à ne plus couvrir les charges fixes). D’où le regroupement et l’apparition dès la fin du 19Ième siècle d’un oligopole coordonné devenant au vingtième siècle le règne des « 7 sœurs » dans lequel on comptera la Compagnie Française des Pétroles (TOTAL) et Elf-Aquitaine. La coordination fût telle que le prix du pétrole devenait mondial, un prix affiché dans le golfe du Mexique (« Bâton rouge » et « corpus christi »). En chaque point du monde le « prix de marché » était ainsi le prix affiché aux USA auquel était ajouté le cout du fret depuis le golfe du Mexique jusqu’aux lieux de consommation. Bien évidemment cela donnait lieu à des phénomènes de rentes dont l’une des plus célèbre fût celle des « frets fantômes » ( un pétrole produit et consommé au Moyen-Orient était payé au prix américain auquel on ajoutait un fret qui n’existait pas….).
Au-delà, L’oligopole coordonné était aussi naturellement composé d’entreprises complètement verticalement intégrées depuis la recherche jusqu’à la distribution en passant par la production, le raffinage, et le transport.
Un tel dispositif de collaboration externe et de verticalité interne na laissait que très peu de place à un réel marché. Curieusement, ce dispositif devait même se renforcer avec la naissance de l’OPEP (1960) que l’on pouvait considérer au cours de ses premières années d’existence comme un nouvel oligopole coordonné – les pays producteurs et propriétaires des gisements – et oligopole « absorbé » dans celui des 7 sœurs. De ce point de vue, ce que l’on a appelé la révolution pétrolière du début des années 70 ne fut qu’une redéfinition du partage de la rente pétrolière avec accaparement de la rente marginale sur les autres formes d’énergie primaires et transformées . En ce début des années 70, avec un prix qui passe d’environ 2 à 11,65 dollars le baril au premier janvier 1974, Les pays de l’OPEP deviennent réellement riches, les 7 sœurs maintiennent leur aisance et seuls les consommateurs paieront la rente marginale jusqu’alors laissées en jachère sous la forme d’un prix bas de l’énergie… mais aussi prix restés artificiellement bas en raison de l’absence d’un réel marché de l’énergie. Tout cela va changer radicalement à la fin du siècle dernier.
Nature de l’écosystème pétrolier aujourd’hui.
Le monde pétrolier s’est complètement transformé avec pour réalité finale l’apparition de prix de marché difficilement contrôlables. Une réalité si complexe qu’aucun décideur politique n’osera s’y attaquer.
Tout d’abord le nombre et la qualité des acteurs de l’écosystème s’est considérablement transformé. De nouveaux pays producteurs sont apparus, mais surtout le nombre des acteurs s’est considérablement accru. On est ainsi passé d’une bonne dizaine d’entreprises à plus de 400 aujourd’hui. Les «7 sœurs » - évidemment sous formes transformées – subsistent et restent des acteurs majeurs, mais elles baignent dans un environnement concurrentiel intense. La collaboration externe entre grands du pétrole devient d’autant plus impossible que la verticalité s’est au moins partiellement effondrée. Ainsi on trouvera désormais souvent des entreprises spécialisées : celles de l’extraction ne seront plus nécessairement les mêmes que celles que l’on trouvera dans le raffinage, le transport ou la distribution. L’ensemble jadis monopoliste devient émietté et va laisser le passage à la formation de prix de marché. A chaque niveau de la chaine peut maintenant s’opérer des choix. Ainsi un raffineur peut désormais construire une stratégie de marge à partir de bruts différents et de possibilités diverses de ventes de produits finis. Et si les prix peuvent varier alors nécessairement la spéculation va s’immiscer avec l’apparition de marchés à termes, de stratégies de couverture…etc. le tout dans un environnement où les prix des autres énergies deviendront des paramètres dont il faut évidemment tenir compte. Le trading devient ainsi une activité fondamentale dessinant et redessinant en permanence- au travers d’indices complexes peu compréhensibles pour les décideurs politiques- l’écosystème.
Des prix élevés dans une offre surabondante ?
De tout ceci il résulte que si le système pétrolier américain est particulièrement sécurisé en raison d’une offre surabondante, il n’en demeure pas moins que le prix américain du brut peut s’envoler en cas de crise géopolitique. C’est ce qui se produit actuellement même s’il reste encore une différence importante entre le prix du baril américain et le prix des barils du reste du monde (entre 15 et 20 dollars « entre le « West Texas Intermediate » et le « Broon Rannoch Etive Ness et Tarbert »). Cette différence qui - au-delà des qualités techniques de chaque brut (degré API) - reste le signe de la sécurité du pétrole américain est devenue fragile. Elle peut logiquement s’effacer dans la mesure où le pétrole américain est devenu une marchandise faisant l’objet d’un réel marché compétitif, ce qui n’était pas le cas lors de la crise de Cuba au siècle dernier. Un producteur américain peut ainsi vendre librement à l’étranger, raffiner là où les marges sont plus élevées, jouer pleinement sur les prix de gros, etc. Il est donc normal que les prix américains augmentent alors que l’abondance interne règne. On peut même s’étonner, au vu de la puissance de l’actuelle crise géopolitique, que la différence aujourd’hui constatée ne soit pas plus faible.
Le président Trump peut ainsi s’inquiéter de l’élévation des prix à la pompe et de leurs effets électoraux. Et une inquiétude d’autant plus grande qu’il ne peut, à priori, revenir sur les règles classiques du marché. Tout au plus il peut accroitre la libération de réserves stratégiques, ou mettre en place des taxes sur les exportations voire plus difficilement encore imaginer un embargo. De fait les producteurs américains bénéficient d’une rente nouvelle liée à la guerre et il est technologiquement très difficile d’imaginer un écrémage de la rente (taxation des « windfall profits ») en maintenant par voie d’autorité le prix à la pompe sur le sol américains.
Les USA sont de très loin la première puissance pétrolière, mais le nouvel écosystème pétrolier ne peut plus protéger le consommateur comme le faisait l’ancien. De ce point de vue la crise iranienne d’aujourd’hui est plus grave que la très ancienne crise de Cuba.
Jean Claude Werrebrouck – 23 mars 2026.