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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:06

 

 

 

Nous connaissons maintenant la nature profonde des Etats : comme entités très anciennes; mais aussi celle des banques centrales , comme objets très récents au regard de l'histoire, et enfin, celle des liaisons possibles entre les deux.

 

Etats : il n’est pas toujours possible de payer avec de la monnaie souveraine.

 

Si les Etats furent dès leur naissance une extériorité fondamentalement prédatrice fonctionnant au détriment de ceux sur quoi ils règnaient, l'émergence des banques centrales fût une étape décisive dans le partage de la prédation avec d'autres acteurs que les souverains. l'idée de partage est en effet opportune pour désigner le fait que désormais les États n'émettent plus - le plus souvent - directement la monnaie, et passent par une agence plus ou moins autonome, mais autonomie toujours limitée par le type de monnaie émise: celle de L'Etat.

Naguère l'Etat pouvait payer à partir de ses créanciers: esclaves, seigneuriage, ensemble de la population taxée, etc. Avec les banques centrales, il pourra certes perdre quelques avantages, mais il maintiendra le gigantesque pouvoir de payer à partir de sa propre monnaie, et même si le pouvoir de la fabriquer ne sera plus ce qu'il était. Propos qu'il faut du reste nuancer, car il fût des époques où les banques centrales étaient entièrement sous le contrôle de l'Etat.

En conservant bien sûr son droit de taxer, l'Etat prédateur, même affaibli par une banque centrale, conserve une grande partie de sa souveraineté: les agents économiques sont intéressés par sa monnaie qui seule dispose du cours légal, monnaie qu'il faut impérativement utiliser.... ne serait-ce que pour pouvoir payer l'impôt. Parce que resté maître de la base monétaire, et que tous les contrats sont libellés dans la monnaie qu'il reconnaît, la notion de défaut apparaît relativement difficile: l'Etat a encore les moyens de faire varier le niveau de  dette que sa banque centrale lui doit. La dette envers l'extériorité n'est plus infinie, mais le prédateur dispose encore des moyens de décider de son montant. Ce sera évidemment beaucoup plus difficile s'il devait s'endetter envers une monnaie dont il ne maîtrise en aucune façon l'émission. Beaucoup plus difficile, mais pas vraiment impossible, ainsi que l'atteste la présente situation, où la pression des Etats de la zone euro a -de fait- obligé la BCE – certes par des moyens forts détournés - à fournir les liquidités nécessaires (489 milliards d'euro le 22/12/2011) aux fins de diminuer les pressions sur les budgets publics. Opération à ce jour assez bien réussie, qui a pris le nom de « Long-Term Refinancing Opération » (LTRO)

L'Etat fédéral américain dispose de ce point de vue d'un avantage considérable sur les autres Etats: s'il décide de bien contrôler sa banque centrale, et il le peut assez facilement dans le cadre de la législation en vigueur, son défaut est impossible. On peut ainsi considérer que les débats d'Août 2011 sur le plafond de la dette fédérale n'avaient aucun sens. Il s'agissait de s'amuser à se faire peur et de "jouer au défaut". Parce que la dette américaine s'exprime en dollars, il suffit de produire davantage de dollars pour continuer à dépenser. l'Etat fédéral n'est d'une certaine façon pas endetté, et chacun sait qu'il ne remboursera jamais. par contre, ce même Etat peut encore décider de ce qu'on lui doit, et fixer le niveau du "quantitative easing" auquel la FED devra se soumettre.

De fait, l'Etat fédéral américain est dans une position plus avantageuse que celle des Etats plus anciens , Etats qui étaient en raison de la contrainte générale d’une base monétaire  métallique, dans une position où il leur était depuis longtemps, impossible de payer en utilisant une autre monnaie que l'argent ou l'or, ou une forme monétaire assurément convertible en métal . Déjà dans un milieu relativement ouvert, peuplé d'Etats en compétition, aucun d'eux ne pouvait créer et imposer une monnaie d'Etat parfaitement souveraine. D'où les catastrophes comme le système de Law ou les Assignats. Et, de ce point de vue, l'adoption progressive et organisée de l'étalon- or est un recul très net de la souveraineté: la loi d'airain de la monnaie va s'imposer à tous, bien davantage que l'Etat fédéral américain d'aujourd'hui. C'est du reste parce que le contexte de l'étalon-or limite la possibilité pour l'Etatde payer avec une monnaie de son choix -qu'il aurait souverainement émis- qu'il devra apporter la preuve de son auto limitation. La banque centrale apparait ainsi comme l'outil de cette auto limitation. Et bien sûr, un outil que l'on cherchera toujours à retourner à son avantage, en délimitant, voire en renonçant, à toute forme d'indépendance de la dite banque.

Dès sa création une banque centrale est bien- ainsi que nous le disons dans notre définition- à l’interface entre le pouvoir politique et le pouvoir financier. Parce qu'il s’agit de donner confiance en réponse à une souveraineté qui n’est plus totale, l’institution qui se met en place, se doit d’être bien séparée de l’Etat, ce qui passera plutôt par la mise en place d’une banque privée, facteur essentiel de la confiance. Il existe donc naturellement une solidarité professionnelle avec le monde de la banque et de la finance en général. Solidarité qui s’exprimera au quotidien de la réalité du fonctionnement du système bancaire. Parce que la monnaie d’Etat dispose d’un monopole dont la gestion est confiée à la banque centrale, les besoins de monnaie fiduciaire exprimés par les banques passent nécessairement par la banque centrale. D’où un dialogue permanent entre banquiers centraux et autres banquiers.

Mais il existe aussi naturellement une solidarité professionnelle avec les entrepreneurs politiques au pouvoir, solidarité qui s’exprime dans un champs des possibles contenant deux limites extrêmes.

 

Banque centrale contrainte et banque centrale libérée

 

Une première possibilité est celle d’une répression financière extrême par l’Etat. Ce dernier conserve beaucoup de son pouvoir de prédation, confie le monopole d’émission monétaire à la banque centrale, mais conserve l’essentiel du seigneuriage : les banques n’ont accès à la monnaie centrale, qu’en payant une redevance captée par l’Etat, à partir de la banque centrale. Au delà, ses paiements qui ne correspondent à aucune taxe ni seigneuriage monétaire, sont effectuées à partir de la monnaie émise gratuitement par la banque centrale. Situation extrême, qui expose l’Etat considéré, à la concurrence des autres Etats, et donc à la loi d’airain de la monnaie. Cette situation est celle de périodes difficiles, comme celle des guerres mondiales au vingtième siècle.

A l’autre extrémité nous avons un Etat qui se dépouille très largement de ses prérogatives prédatrices et qui doit « payer », le cadeau qu’il fait à la banque centrale bénéficiaire du monopole d’émission, en renonçant à ses prêts et avances, en s’obligeant à acheter de la monnaie aux banques. Dans cette circonstance, on peut aussi imaginer qu’il renonce à une partie de la prédation fiscale en distribuant des avantages fiscaux. Ce nouveau cas extrême, est bien sûr engendreur de déficits publics, le montant des dépenses ne correspondant à aucune taxe devenant prohibitif. Là aussi l’Etat, dans cette circonstance extrême s’expose, en milieu ouvert, à la concurrence des autres Etats. Il n’y a pas véritablement de loi d’airain de la monnaie, par contre il s’expose aux craintes des banques, qui peuvent douter de sa capacité à acheter de la monnaie en raison de ses déficits, et préféreront vendre de la monnaie à d’autres Etats. Nous retrouvons ici bien évidemment la situation de la zone euro, celle des déficits gigantesques de certains pays, des spreads de taux, etc.

Dans les deux cas, le déficit public est assuré, mais évidemment par d’autres moyens. Le premier est celui que l’on appelait « mode hiérarchique de gestion de la dette publique », le second celui que l’on désignait : « mode marché de gestion de la dette publique ». Mais les deux déficits sont de nature très différente.

Si l’on se réfère aux enseignements de la comptabilité nationale, on sait que la somme algébrique des soldes des comptes de capital des différents secteurs est nulle. Pour simplifier, et en faisant abstraction du compte dit de « l’extérieur », on peut ramener les choses à deux secteurs : le secteur privé et le secteur des administrations publiques. En l’absence d’un extérieur, le déficit de l’un se ramène à l’excédent de l’autre. Si donc, il existe un déficit public en mode marché de gestion de la dette, cela signifie nécessairement un excédent privé (entreprises et ménages), excédent qui se ramène à une épargne. Si maintenant il existe un déficit géré en mode hiérarchique (répression financière) cela signifie que si épargne il y a, celle-ci est insuffisante, et la création monétaire par la banque centrale vient couvrir l’écart. Notons par ailleurs, que cette absence d’extérieur dans notre exemple n’est pas une simplification abusive et à l’échelle mondiale les « extérieurs » (solde des balances des paiements) s’annulent.

 

Libération de la banque centrale ou libération de l’épargne rentière ?

 

Le raisonnement, très simple, que nous venons de monter aboutit à un enseignement fondamental : en l’absence de toute répression financière, donc en mode marché de gestion de la dette, le déficit public, correspond à un montant d’épargne plus important, que celui qui se serait constitué entre les seuls agents privés, par exemple l’épargne des ménages à destination des entreprises. C’est dire que le déficit public- dans notre langage l’affaissement de la prédation étatique- est la possibilité d’accroitre le volume, et donc le marché de l’épargne. Résultat fondamental : A  l’échelle mondiale, la multiplication des produits financiers capteurs de rentes, n’est possible que sur la base de l’endettement public planétaire.

Au niveau d’un seul pays, ce qu’on appelle- concernant les finances publiques- l’application de la « règle d’or », est ainsi une « cage » venant limiter le grossissement de l’épargne, cage dont les barreaux peuvent être écartés par le recours à l’extérieur : un excédent privé pourra se nourrir sur la base d’un excédent extérieur. Réflexion qui nous fait mieux comprendre toutes les difficultés actuelles de la zone euro, et les comportements de passagers clandestins, déjà souvent étudiés dans ce blog.

La naissance des banques centrales est sans doute une limitation de la puissance prédatrice des Etats. Cette limitation est elle-même possiblement limitée lors de phases historiques particulièrement tendues, où il faut rétablir les dures lois de l’endettement sans limite, de la banque centrale envers son Etat. Ce sera le cas des 2 guerres mondiales où nous avons déjà analysé dans ce blog, l’histoire concrète des rapports entre banques centrales et Trésor. Lorsque maintenant les entrepreneurs politiques proposent à ces mêmes banques le chemin de l’indépendance, ils dessinent les contours d’un nouveau partage de la prédation : l’épargne peut grossir, et s’auto agrandir, par prélèvement de rente sur le volume taxé, ce qu’on appelle les ressources fiscales, qui sont aussi de la prédation sur d’autres acteurs. Ce qu’on appelle pudiquement le « service de la dette » dans les comptes publics. La financiarisation de la société, est la conséquence de l’indépendance croissante de la banque centrale, et avec elle la redéfinition du partage du revenu national. Au stade démocratique de l’aventure étatique, la prédation publique était elle-même partagée démocratiquement, notamment par l’édification d’un « Etat- providence ». Parce que le déficit public rehausse considérablement l’épargne, une épargne rémunérée à partir de la  prédation publique- on peut même taxer le déficit de « rehausseur d’épargne », comme il existe des « rehausseurs de crédits » - il s’en suit que, relativement au PIB, davantage d’épargne, et d’avantage de finance, correspond à moins d’Etat providence ou/et, éventuellement moins d’Etat régalien, ou/et moins d’Etat investisseur.

En France la loi de 3 janvier 1973 peut ainsi être lue au travers de ce paradigme : une loi, qui parmi d’autres, va autoriser le grand redécoupage du revenu national, avec montée des privilèges des rentiers, et affaissement des classes moyennes incapables de « passer » de façon significative à l’épargne et donc à la rente.

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans banques centrales
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BA 04/02/2012 10:21

La crainte d'un "credit crunch" refait surface.

Goutte à goutte en perspective pour le robinet du crédit bancaire. Un quart des banques de la zone euro entendent durcir leurs conditions de crédit aux entreprises, au cours des prochains mois,
selon une enquête publiée mercredi par la Banque centrale européenne (BCE), et menée entre le 19 décembre et le 9 janvier, auprès de 124 établissements.

La raréfaction du crédit a déjà commencé.

Au quatrième trimestre 2011, déjà, 35% des banques européennes avaient durci leurs conditions de crédit aux entreprises, contre 16% seulement au troisième trimestre. Une enquête publiée fin
décembre par la Banque de France allait dans le même sens, montrant que la croissance des crédits aux entreprises dans l'Hexagone avait été ramenée de 5,4% en octobre à 4,5% en novembre.

Les banques sondées par la BCE invoquent la détérioration des perspectives macro-économiques et la poursuite de la crise de la dette souveraine dans la zone euro. A quoi s'ajoute le durcissement de
la réglementation bancaire : en fin d'année dernière, l'Autorité bancaire européenne (EBA) avait exigé des banques européennes qu'elles trouvent près de 115 milliards d'euros de fonds propres
supplémentaires, afin d'afficher dès le 30 juin prochain un ratio de fonds propres durs de 9% au moins.

L'objectif de l'EBA, qui cherche à éviter une contagion de la crise de la dette dans la zone euro, est certes louable. Mais il est difficile de demander aux banques de mettre de l'argent de côté
et, en même temps, de continuer à financer l'économie au même rythme que par le passé. Résultat, la crainte d'un "credit crunch", c'est-à-dire d'un assèchement du crédit bancaire, revient sur le
devant de la scène.

La Tribune, mercredi 1er février 2012.

Steve 03/02/2012 20:56

Bonjour M. Werrebroucke

Etat prédateur: du point de vue historique, le premier pouvoir dont nous avons connaissance en france est de plus une armée d'occupation: l'empire romain. Lors de son effondrement ce n'est pas un
pouvoir local qui émerge pour le remplacer mais là encore une armée d'occupation: les francs. Le pli est pris qui renseigne sur les rapports du peuple au pouvoir ...... les entrepreneurs politiques
sont des "oints".....
Choix de la rente en 1973: ce choix conditionnera la réponse au choc pétrolier: entre les investissements de structure importants pour compenser l'augmentation du prix du pétrole et le choix de la
sortie des bénéfices des entreprises pour se constituer une rente immobilière, le patronat français choisira la rente d'où l'augmentation massive d'importation de main d'oeuvre, non qualifiée mais
à bas prix, pour faire baisser les salaires et conserver les marges rentières..... Nous payons aujourd'hui le prix de ces choix...

Merci pour vos enseignements.

Jean Claude Werrebrouck 04/02/2012 08:22



Oui mais le 3 janvier 1973, le prix du pétrole est encore à moins de 3 dollars le baril. Les révolutions pétrolières n'interviendront qu"en fin d'année.



shuniata 02/02/2012 19:00

@BA

si bien sûr l'argent descend.

mais via l'état et non directement dans le secteur privé

l'état paye ses fonctionnaires qui dépensent........etc


autre point : la quantité d'argent prêtée par la BCE à certaines banques correspond peu ou prou à la quantité d'argent déposée par d'autres banques

la BCE ne fait que faire circuler

ces sommes déposées à la BCE par certaines banques proviennent des dépots et de l'épargne de leurs clients

le service de la dette rétribue ainsi l'épargne des ménages comme très bien expliqué dans le présent article par jean-claude

BA 01/02/2012 14:08

Voici comment fonctionne le circuit fermé, en haut :
- Les banques privées européennes empruntent 489 milliards d'euros à la BCE à 1 %.
- Ensuite, avec cet argent, les banques privées européennes prêtent aux Etats européens périphériques. Elles leur demandent de payer des taux d'intérêt très élevés.
- Enfin, la BCE rachète aux banques privées les obligations des Etats européens périphériques.

En haut, ce circuit est un circuit fermé. L'argent tourne dans ce circuit fermé.

L'argent ne descend pas financer l'économie réelle, en bas.

Coup de frein à la croissance des crédits aux entreprises.

Selon les dernières statistiques de la Banque de France, la croissance des crédits aux entreprises a été divisée par deux en un mois, entre novembre et décembre dernier, à 1,6 %. Une décrue liée à
la chute des crédits de trésorerie.

(Source : Les Echos, lundi 30 janvier 2012)

Les banques prévoient un net durcissement du crédit.

Un quart des banques de la zone euro prévoient de durcir leurs conditions de crédit aux entreprises au cours des prochains mois, accentuant une tendance déjà nettement perceptible fin 2011, montre
l'enquête trimestrielle publiée mercredi par la Banque centrale européenne.

Menée entre le 19 décembre et le 9 janvier, cette enquête auprès de 124 établissements ne prend sans doute pas pleinement en compte l'impact de l'injection massive de liquidités réalisée par la BCE
à l'occasion de son premier appel d'offres à trois ans le 21 décembre. Mais elle est de nature à nourrir les inquiétudes sur les risques d'assèchement du crédit avec la prolongation de la crise de
la dette dans la zone euro.

« Les banques participantes ont expliqué l'intensification du resserrement des règles de crédit par la conjonction défavorable de la détérioration des perspectives économiques et de la crise de la
dette souveraine de la zone euro, qui a continué de saper la situation financière du secteur bancaire », explique la BCE.

Elle ajoute que 35% des banques ont durci leurs conditions de crédit aux entreprises au quatrième trimestre. Cette proportion n'était que de 16% dans l'enquête sur le troisième trimestre 2011.

Une banque sur cinq (21%) prévoit une baisse de la demande de prêts des entreprises sur les trois premiers mois de cette année, contre 5% seulement au troisième trimestre. La demande de prêts
immobiliers est attendue en baisse par 44% des établissements.

Vendredi, le président de la BCE, Mario Draghi, avait déclaré que les 489 milliards de liquidités apportés aux banques lors du refinancement à trois ans de fin décembre avaient permis d'éviter un
"credit crunch" majeur, mais il avait ajouté que le crédit restait fortement affaibli dans certaines parties de la zone euro.

http://www.20minutes.fr/ledirect/871376/banques-prevoient-net-durcissement-credit-bce

karluss 01/02/2012 10:36

c'est clair, c'est beau, c'est grand ; vous êtes un bon pédagogue ;-)
en conclusion, les rentiers conservent encore de belles années devant eux.

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