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16 mars 2019 6 16 /03 /mars /2019 07:28

 

Nous publions ci -dessous la dernière lettre de Leosthene publiée par Hélène Nouaille. IL S'agit d'un texte d'analyse géopolitique du plus haut intérêt. La dernière lettre concerne l'Allemagne et bien évidemment l'Union européenne. Bonne lecture à toutes et à tous.

 

Disons-le tout net : il y a de quoi rester pantois.

 

Mais lorsque celle qui a succédé en décembre à Angela Merkel à la tête de son parti, la CDU, prend la parole pour définir « le cap, et la capacité (de l’Union européenne) d'agir sur des questions essentielles de notre époque », sa vision a le mérite de la clarté. « Faisons l’Europe comme il faut ». En bref, l’Europe doit être allemande. Annegret Kramp-Karrenbauer s’est exprimée dans Welt am Sonntag le 10 mars (1) en réponse à la tribune en 24 langues par laquelle Emmanuel Macron exposait ses idées pour « une renaissance européenne » (2). Le lendemain, Angela Merkel, qui n’avait pas répondu au président français, se rangeait aux côtés de sa dauphine : « Je pense qu’il s’agit d’un très bon concept pour l’avenir » (3). Ajoutant, selon Reuters : « Je pense qu’il est très bien que la leader de la CDU ait clairement énoncé les positions de la CDU avant les élections européennes », et le projet « où elle pense que nous nous dirigeons ».

 

Pas d’ambiguïtés, donc. Si « Mme Kramp-Karrenbauer n’est pas membre du gouvernement et ne détient aucun mandat » (Cécile Boutelet dans Le Monde), Angela Merkel parle de la même voix que celle qui peut être la prochaine chancelière. Et oui, « sa lettre en dit long sur les divergences de vue qui opposent le président français et la chef de file du premier parti d’Allemagne, plus libérale et conservatrice que la chancelière » (4).

 

En effet, rien ne va plus. Si le président français se situe, sans le dire clairement, sur une ligne fédéraliste, ce que le député LREM Aurélien Taché affirmait le 2 décembre dernier sur C8 (« Le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c’est le cœur de ce qu’on proposera aux élections européennes, ça c'est très clair » (5)), Annegret Kramp-Karrenbauer remet les pendules à l’heure : « Aucun super-État européen ne saurait répondre à l'objectif d'une Europe capable d'agir. Le fonctionnement des institutions européennes ne peut revendiquer aucune supériorité morale par rapport à la coopération entre les gouvernements nationaux. Refonder l'Europe ne se fera pas sans les États-nations : ce sont eux qui fondent la légitimité démocratique et l'identification des peuples. Ce sont les États membres qui formulent leurs propres intérêts et en font la synthèse à l'échelon européen » (1). Ce qui confirme la position de la Cour de Karlsruhe. Et, dans le même mouvement, la position allemande : lorsqu’Annegret Kramp-Karrenbauer évoque la « nécessité de préserver les fondements de notre prospérité », relève Die Tageszeitung, il faut comprendre de la « prospérité de l’Allemagne ». Dont les citoyens, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique d’ailleurs, ne veulent pas, on peut les comprendre. Payer pour les autres est pour eux exclu. Il n’est donc pas question de mutualisation des dettes européennes, d’indemnisation européenne du chômage - pas de « bouclier social » (2) comme le demandait Emmanuel Macron. Non. Chacun doit être responsable de soi : « Nous devons miser sans ambages sur un système reposant sur la subsidiarité, la responsabilité individuelle et les devoirs qui en découlent ».

 

« En créant l'Union économique et monétaire et en stabilisant la zone euro, nous nous sommes engagés sur la bonne voie ». Que la zone euro ne soit pas une zone monétaire optimale et que, du fait de l’euro (7) – c’est le très sérieux Centrum für Europäische Politik qui le dit -, les économies européennes divergent fortement ? L’Allemagne est largement gagnante. Donc, simplement, il faut « aspirer à la convergence ». Et mettre en place « une stratégie de promotion de la convergence, qui associe habilement les démarches nationales et européennes ».

 

Et pour ce qui est des démarches européennes, nous l’avons dit ici (8), l’Allemagne est bien placée. Avec la nomination – controversée - de Martin Selmayr (prononcer Selmayeur) à la tour de contrôle de la Commission, son Secrétariat général, tous les postes les plus importants de la mécanique UE seront occupés par des Allemands : BCE (avec l’ultra orthodoxe de l’austérité Jens Weidmann, poussé par la chandelière pour l’après Draghi), Mécanisme européen de stabilité (Klaus Regling) appelé à devenir Fonds monétaire européen, et Banque européenne d’investissement (Werner Hoyer) – plus Klaus Welle, secrétaire général du Parlement, Helga Schmid, du Service européen d’action Extérieur. Pour la présidence elle-même de la Commission, Manfred Weber, soutenu par la chancelière, est en compétition avec le français Michel Barnier – ce qui se décidera après les élections européennes. Pour ce qui est de la prospérité, le pays se porte bien, si l’avenir se profile moins rose de son propre aveu (croissance révisée à 0,7% en 2019) et que les attaques de Donald Trump – en particulier contre le secteur automobile allemand - donnent des cauchemars à Angela Merkel. Et quand il faut reconnaître une erreur (l’ouverture inconsidérée des frontières par la chancelière en 2015), Annegret Kramp-Karrenbauer reparle de Schengen, sans complexe : « Nous allons donc devoir réorganiser la politique migratoire commune de l'UE selon le principe des vases communicants ». Qui est d’accord, au fait ? Et de Frontex, parce qu’il faut arriver à « un accord sur une protection sans faille des frontières »

 

Frontières qui ne devraient pas être si étanches quand elles concernent le Rhin. Nous nous en étions préoccupés lors de la signature du traité d’Aix-la-Chapelle (9). Que signifiait cet appétit pour les « eurodistricts » et « une grande région transfrontalière entre la France et l’Allemagne » ? Lorsqu’on laisse une spécialiste, Yvonne Bollmann, bilingue comme il se doit, se pencher sur le sujet - hors polémique mais avec toutes les références utiles, la question s’éclaire (10). A lire absolument, pour comprendre.

 

Mais, direz-vous, que manque-t-il donc à l’Allemagne ?

 

Ce qui est l’apanage, de longue main, de la France : sa défense, son siège au Conseil de sécurité de l’ONU, ses technologies avancées en matière de défense (le transfert vers l’Allemagne a plutôt bien marché avec Airbus, et aurait pu se reproduire avec la fusion Alstom-Siemens), par exemple. Et ses accords bilatéraux de défense avec les Britanniques (Accords de Lancaster) auxquels Berlin veut s’associer. Alors, bien sûr, on dit les choses convenablement : « L'UE devrait à l'avenir être représentée par un siège permanent commun au Conseil de sécurité des Nations Unies » - sans dire si la France devrait du fait renoncer au sien. On parle défense selon la règle allemande d’allégeance aux Etats-Unis (« Nous devons demeurer transatlantiques tout en devenant plus européens »). On parle aussi collaboration, franco-allemande pour le futur avion de combat, « européenne » pour un éventuel futur porte-avions – sans qu’on sache autour de quelle politique commune (?) ni à qui en reviendrait le commandement. Tous domaines qui complèteraient la puissance allemande, directement ou via une Union européenne de fait dominée et conduite par Berlin. Nous sommes très loin de la vision européenne défendue par Emmanuel Macron dans sa tribune, même si certains mots (campagne électorale oblige) sont présents : climat, Afrique, immigration, frontières, discussions en commun. Il y a aussi à rebours des leçon à entendre : « Aux États membres d'Europe centrale et orientale, nous devons témoigner notre respect pour leur démarche et leur contribution spécifique à notre histoire et notre culture européenne communes » - sans transiger sur nos « valeurs et principes essentiels » s’entend. Mais avec respect, qu’on se le dise.

 

Oui, la vision d’Annegret Kramp-Karrenbauer est bien celle d’une Europe allemande. Qu’après tout elle a le droit de proposer et de défendre. Et surtout la possibilité, du fait de l’absence politique française depuis des lustres. Regardons honnêtement, de François Mitterrand qui a cru avec l’euro piéger les Allemands avec le résultat que l’on voit pour la France et l’UE, à Jacques Chirac dont on se demande toujours pourquoi il a cédé sur la parité franco-allemande au Parlement européen (Traité de Nice) – ce qui a fortement mécontenté nos partenaires -, de Nicolas Sarkozy à François Hollande qui ont totalement échoué à obtenir ce qu’ils avaient promis à leur électeurs, un infléchissement de la politique d’Angela Merkel, une défense loyale de nos intérêts, un équilibre des puissances en Europe, nécessaire à tous. Qui d’autre que la France pouvait tracer des lignes rouges, rééquilibrer l’attelage ? Equilibre sans lequel c’est tout l’édifice qui est à risque aujourd’hui. D’illusions en renoncements, sans vision et sans direction ferme, toute en évitements, la France n’a pas su monnayer ses faiblesses et ses forces. Imposer d’être respectée – aurait-elle égarée son intelligence historique ? Perdu de vue ses intérêts stratégiques, son avenir même ? Dans l’Union européenne telle qu’elle est donc devenue, les citoyens britanniques ont préféré jeter l’éponge. Partout, d’autres, qui préfèreraient être ensemble pourtant, et qui en savent l’utilité dans le monde tel qu’il est, grondent pour se sentir en malaise dans un navire qui leur paraît errer en perdition sans boussole et sans carte. Un navire parti pour dessaler, allemand ou pas.

 

En France, à ce que nous entendons, on aboie entre politiciens autour de l’élection de parlementaires qui n’ont, par construction, pas de pouvoirs. C’est de l’inconséquence. Pourtant, personne ne demande à la France de tirer des plans sur la comète, mais de jouer son rôle. Brisons le silence : c’est notre absence qui est mortelle.

 

Oui, on en reste pantois.

 

Hélène Nouaille

 

 

Notes :

 

 

(1) Le Figaro, le 10 mars 2019, Annegret Kramp-Karrenbauer : « Faisons l’Europe comme il faut »

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/03/10/31002-20190310ARTFIG00083-annegret-kramp-karrenbauer-faisons-l-europe-comme-il-faut.php

 

(2) Elysée, le 4 mars 2019, Emmanuel Macron, Pour une renaissance européenne

https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/03/04/pour-une-renaissance-europeenne

 

(3) RTBF, le 11 mars 2019, Merkel prend ses distances avec Merkel sur l’Europe

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_merkel-prend-ses-distances-avec-macron-sur-l-europe?id=10167453

Reuters, le 11 mars 2019, Merkel backs CDU leader’s positions on Europe

https://uk.reuters.com/article/uk-eu-reform-germany-merkel/merkel-backs-cdu-leaders-position-on-europe-idUKKBN1QS1PQ

 

(4) Le Monde, le 11 mars 2019, Cécile Boutelet, La réplique sans concession des conservateurs allemands aux propositions de Macron sur l’Europe (sur abonnement)

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/11/la-replique-sans-concession-des-conservateurs-allemands-a-emmanuel-macron_5434359_3210.html

 

(5) Marianne, le 3 décembre 2018, Louis Nadau, Le programme de LREM ? « Transférer la souveraineté de la France à l’Europe » prévient le député Aurélien Taché (avec vidéo, accès libre)

https://www.marianne.net/politique/c8-les-terriens-du-dimanche-aurelien-tache-souverainete-europe?_ope=eyJndWlkIjoiYzRmNmQ0MzMxOWEyN2FjYTQyZjFhMTM3ODk4NTUxYjQifQ%3D%3D

 

(6) TAZ, le 11 mars 2019, Ingo Artz über antwort auf Macron : Flugzeugträger statt Mindestlohn

http://www.taz.de/!5576360/

 

(7) Centrum für Europäische Politik, février 2019, Alessandro Gasparotti et Matthias Kullas, 20 Years of the Euro : Winners ans Losers

https://www.cep.eu/fileadmin/user_upload/cep.eu/Studien/20_Jahre_Euro_-_Gewinner_und_Verlierer/cepStudy_20_years_Euro_-_Winners_and_Losers.pdf

 

(8) Voir Léosthène n° 1273/2018, du 7 mars 2018, Europe : du rififi à Bruxelles

Faut-il s’émouvoir, avec l’ensemble des médias, du Financial Times à Ouest-France, du Milano Finanza au Spiegel, des Echos au Monde, de l’Opinion au Temps helvétique – pour ne pas parler de la presse britannique, hors d’elle - de la promotion express d’un homme de 47 ans, Martin Selmayr (prononcer Selmayeur), de nationalité allemande, au poste de Secrétaire général de la Commission ? Pourquoi a-t-il droit aux surnoms de Raspoutine (le FT), de Machiavel ou de Monstre de Berlaymont (siège de la Commission à Bruxelles) voire bien pire sur les blogs ? Et qui est-il ? Il apparaît que le nouveau patron, depuis le 1er mars, de ce puissant Secrétariat – toutes les décisions prises par la Commission y transitent – entend accaparer le pouvoir, à l’intérieur et au-delà. Grand connaisseur, Jean Quatremer (Libération) nous explique comment. Parce qu’entre les écarts de l’ancien président Manuel Barroso et les dysfonctionnements de la Commission, il y a bien du rififi dans la bulle bruxelloise – où l’on s’efforce tout de même de garder ses turpitudes entre soi.

 

(9) Voir Léosthène n° 1351/2019 du 30 janvier 2019, Traité d’Aix-la-Chapelle : une ambition supranationale ?

 

(10) Le Canard Républicain, le 12 mars 2019, Yvonne Bollmann, Traité d’Aix-la-Chapelle : de quel droit ?

https://www.lecanardrépublicain.net/spip.php?article866

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commentaires

Michel J. Cuny 08/05/2019 17:56

Écrivain professionnel et indépendant depuis 1976, j’ai longuement étudié l’histoire des relations de la France avec l’Allemagne (ou la Prusse) depuis l’époque de Voltaire jusqu’à la nôtre.
Je reprends actuellement cette question à travers une analyse de ce qui s’est passé au sein de l’économie européenne depuis 2011, et j’obtiens de très curieux résultats qui apparaissent peu à peu sous ce lien… et sous ceux qui s’enchaînent à lui…
https://unefrancearefaire.com/2019/03/21/lallemagne-victorieuse-de-la-seconde-guerre-mondiale/

N’hésitez pas à prendre contact avec moi, je vous répondrai avec plaisir. Voici mon courriel : michelj.cuny@orange.fr
Cordialement,
Michel J. Cuny

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  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
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