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1 janvier 2023 7 01 /01 /janvier /2023 09:07

Depuis de nombreuses années les crises s’empilent et révèlent de plus en plus clairement l’extrême fragilité de l’édifice européen. A la crise des subprime vont ainsi succéder, une crise de l’euro, puis une crise sanitaire, puis aujourd’hui une crise énergétique. Au-delà de leur spécificité voire de leurs différences de nature existe un ingrédient commun : une émission monétaire incontrôlée, contrepartie d’une dette elle-même hors de contrôle. Cette émission est, au final, le fait d’une banque centrale dite indépendante et sa réalité matérielle se lit directement dans son bilan : à chaque crise, ce dernier grossit et finit par atteindre des proportions jusqu’ici jamais vues dans l’histoire. Naguère, la croissance économique, beaucoup plus puissante, s’accompagnait d’une sobriété de la croissance de la dette et de la monnaie. L’impression est aujourd’hui toute autre : une  croissance  très handicapée par des crises s’accompagne d’une avalanche  de dettes et de monnaie. Et une rencontre qui ne développe que l’inflation/spéculation sur les seuls actifs tant le prix des autres biens était jusqu’ici cadenassé par la mondialisation. Ce phénomène de sous production réelle et de surproduction de dette et de monnaie spéculative est assez largement planétaire mais il est beaucoup plus prégnant dans l’Union européenne. D’où l’idée de château de cartes en danger.

Sous production d’un côté et surproduction de l’autre semblent aujourd’hui faire l’objet d’une grande attention et se matérialisent -par exemple aux USA- par une politique monétaire restrictive : La FED augmente les taux et tente d’amaigrir son bilan comptable. La BCE aimerait faire de même mais se trouve hélas handicapée par l’existence de la monnaie unique et la gestion passée des diverses crises. La monnaie unique était déjà un lourd objet dans le  château de cartes : émission monétaire et dette devaient  se déployer à un rythme commun entre les divers pays à peine de voir le déchaînement d’une incontrôlable spéculation. Nous avons là la première grande crise européenne, celle de l’euro elle-même contre-coup de la crise américaine des supprime. Parce que des pays, notamment la Grèce ou l’Italie, semblent s’autonomiser par rapport à une règle commune, l’euro se trouve violemment attaqué. Sans le dire l’Allemagne aimait  ces « cigales du sud » qui permettait un flux croissant de ses exportations industrielles. Hélas, il faudra qu’au nom de la monnaie unique elle s’insurge contre ses propres clients si gourmands.

Ainsi le château de cartes sera renforcé par des règles de plus en plus contraignantes concernant les politiques budgétaires. On tente de contrôler les émissions de dettes et de monnaie, hélas en étant brutal vis-à-vis de la production. La croissance des cigales opportunistes est bloquée avec effets contreproductifs sur les fourmis. C’est ainsi que la croissance européenne deviendra, longtemps avant l’éclatement de la crise sanitaire, l’une des plus faibles de la planète.

La crise sanitaire va à nouveau fragiliser le château de cartes… avec pour solution son agrandissement.

Dès le printemps 2020, les autorités décident de brider gravement la production matérielle sans toucher à ses contreparties en termes de revenus. Nous avons là le « quoi qu’il en coûte » qui va aggraver sans limite la vieille tendance de la sous-production matérielle et de la surproduction de monnaie et de dette. Et cette fois, il n’est pas question de laisser la spéculation s’enclencher sur des spreads de taux entre les diverses dettes publiques de la zone euro. Désormais, la création monétaire sera massive, et presque sans le dire, la BCE sera plus généreuse avec les pays les plus cigales

. Au -delà on va inventer une dette publique commune avec des effets redistributifs. Les choses ne sont pourtant pas simples pour le château de cartes devenu plus grand : si la masse monétaire mondiale devient disproportionnée, et si une inflation généralisée s’invite dans le débat, comment lutter contre cette dernière ?

Quand on est américain, l’augmentation des taux à effets contre inflationnistes, touche l’ensemble des acteurs de façon relativement homogène. Quand on est européen l’augmentation des taux par une BCE scrupuleuse ne touche pas l’Allemagne comme elle touche l’Italie ou la France. La première peut supporter tandis que les derniers peuvent vite rencontrer l’effet « boule de neige » : comment budgéter des remboursements de dette publique subitement devenus colossaux en raison de taux d’intérêts devenus lourds ? La BCE qui se trouve au sommet du château de cartes ne peut se permettre de lutter sérieusement contre l’inflation à peine de disloquer un équilibre si fragile. D’où une augmentation bien plus modérée de ses taux directeurs que la pratique moins nuancée de sa consœur FED. D’où en conséquence un affaiblissement de l’euro, lui -même porteur de hausse de prix de toutes les importations en dollars.

Dans ce contexte, la crise énergétique peut devenir le croche-pied inamical pouvant entraîner l’effondrement du château…à moins d’accepter de tout reconstruire sur de toutes autres bases….

¨Parce que, contre toute logique, il  fut historiquement décidé que l’électricité devait faire l’objet d’un marché ; parce qu’à ce titre il fallait briser l’entreprise française d’électricité la plus importante et la plus  performante de la planète ; parce qu’il fallait créer de toute pièce des concurrents à EDF ; parce que ce marché devait déboucher sur un prix correspondant au coût marginal de l’électron, cout marginal possiblement exposé à une prime de risque sur les marchés à terme ; parce qu’à ce titre il fallait abandonner toute volonté d’indépendance et de souveraineté ; parce qu’il fallait satisfaire des lobbys misant sur des énergies non renouvelables, intermittentes, déstabilisatrices du réseau car prioritaires et gourmandes en fonds publics ; etc.…nous avons rencontré la présente situation. Cette dernière est une nouvelle crise de sous production réelle, d’abord d’électricité nucléaire, mais aussi d’entreprises énergétivores qui ne peuvent plus fonctionner avec des coûts devenus hors de portée et qui seront condamnées à délocaliser vers des zones plus accueillantes. Mais elle est aussi, malgré les craintes de la BCE une crise de surproduction de monnaie et de dette : il faut en revenir au « quoi qu’il en coûte » de la crise sanitaire et les Etats endettés doivent à nouveau faire confiance au tapis d’argent magique que ladite BCE ne peut réellement produire alors que sa vocation reste de lutter contre l’inflation…. Toujours plus de nouvelles béquilles aux effets multiples pour le château de cartes que l’on veut voir grossir et s’agrandir…. Il est des moments où l’insurmontabilité des contradictions qui résulte des règles du jeu que les humains se sont fixées, doit être clairement exposée par les autorités.

Dans ce contexte, le gouvernement français doit devenir courageux et s’honorer de réelles décisions :

  • Envisager toutes mesures utiles avec l’Allemagne pour mettre fin au faux marché de l’électricité.
  •  Rétablir les prérogatives d’EDF : en mettant fin à l’ARENH , en mettant fin aux privilèges léonins des lobbys, en proposant un monopole européen de transport et de distribution permettant d’uniformiser les bases d’une compétitivité commune , en élargissant l’interconnexion des réseaux aux fins d’une solidarité européenne large.
  • Faciliter la perspective de la « boucle nucléaire » (neutrons rapides) aux fins de l’utilisation productive des déchets. Cela passe par la remobilisation des scientifiques perdus par les abandons de jadis (Superphénix et Astrid).
  • Mettre fin aux bureaucraties, à la spéculation, et à la volatilité des prix et tarifs de l’énergie. Cela passe par le retour rapide d’une maîtrise de la finance par le politique et la réorientation des compétences humaines depuis l’inutile et le nuisible vers le travail productif.
  • Placer les questions énergétiques en « économie de guerre » afin de quitter rapidement la dangereuse situation présente. (Il fallait naguère 5 ans pour construire une centrale, comment expliquer les 15 années requises aujourd’hui ?).
  • Mettre à profit ce moment historique pour construire un système énergétique fertilisant la réindustrialisation du pays (tant qu’il n’y aura pas eu découplage ente PIB et consommation énergétique l’économie ne restera, au fond, que de l’énergie transformée). Cela passe par le retour d’une planification réelle soucieuse des dangers du seul productivisme sur les impacts environnementaux. Cela passe aussi par la mise en place d’un outil financier qui, cessant de s’orienter vers des créations monétaires à des fins spéculatives, s’oriente vers de la création aux seules fins de l’investissement réellement productif. Pour une très large part, la monnaie ne doit plus avoir comme contrepartie une dette financière mais une production matérielle de biens générateurs d’efficience collective.
  •  De quoi mettre fin au couple diabolique de sous production matérielle/surproduction de dettes et de monnaie. De quoi restaurer les conditions nécessaires à la reconstruction du pays sur des bases nouvelles.

 

 

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27 décembre 2022 2 27 /12 /décembre /2022 09:31

Henri Proglio était président d'EDF lorsque la loi NOME instituant la cession d'électricité produit par EDF a de simples marchands fut programmée. A l'époque il ne se prononçait pas sur ce qui était un scandale légal. Il est aujourd'hui d'une certaine façon libéré.

Bonne écoute.

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23 décembre 2022 5 23 /12 /décembre /2022 12:56

Au delà des auditions de l'Assemblée Nationale consacrées à la crise de l'énergie, nous diffusons ci- dessous la première partie de l'Université d'automne de L'UPR. On y trouvera des développement intéressants concernant nombre de thèmes travaillés dans le blog.

Bonne écoute.

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16 décembre 2022 5 16 /12 /décembre /2022 05:44

Depuis Octobre dernier une commission rassemblant 31 députés travaille sur les causes  de la perte de souveraineté de la France sur toutes les question relatives à son approvisionnement énergétique. Il est possible de suivre les travaux sur le site de l'Assemblée Nationale. Ces  travaux vont se poursuivre jusque début avril, prochain et donneront lieu- comme de coutume- à la rédaction d'un rapport. A cet égard nous publierons les auditions qui nous apparaissent les plus importantes pour comprendre le mécanisme ayant mené au désastre que nous enregistrons aujourd'hui.

L'audition du directeur du centre énergie de l'IFRI nous est apparu très intéressante pour comprendre dans un premier temps  le paysage global des industries de l'énergie dans la géopolitique planétaire. Cette première approche est indispensable pour comprendre ensuite les choix de la France, choix qui seront exposés et critiqués par d'autres audiences et notamment celles des divers présidents d'EDF.

Bonne écoute.

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15 décembre 2022 4 15 /12 /décembre /2022 05:08

 

L’empilement des crises planétaires génère une fracturation laissant de plus en plus apparaître ce que l’on croyait disparu ou fossilisé : Etats-Nations anciens ou plus récents, voire empires ragaillardis. La mondialisation heureuse reposait pourtant sur la promesse de l’effacement de ces objets cachés sous le grand manteau de l’économie sans frontières.

L’Europe s’élargissant vers l’Est, modèle réduit et presque parfait de cette mondialisation, se trouve elle aussi soumise à fracturation et laisse apparaître de vieilles différences que l’on s’efforçait jusqu’alors de masquer. L’Allemagne gommait son histoire tragique en se lovant dans les marchés avec un succès planétaire. S’étant éloignée de la politique de puissance, sa domination devait désormais reposer sur la compétitivité. La France se devait d’abandonner progressivement son logiciel étatiste et devait tenter de rester grande dans une grande Europe devenue immense marché. Plus loin, la Russie n’était plus un empire sans limite, mais un grand magasin de matières premières accroché à l’immense marché. Le pluriel était inscrit dans les gènes mais l’horizon devenait commun.

Le destin commun de l’Allemagne et de la France ne comportait pas le même niveau de difficultés. Il était aisé pour l’Allemagne d’endosser le libéralisme après le tragique de l’histoire. Il était beaucoup plus difficile pour la France de franchir la même étape alors que sa trajectoire était faite d’un exceptionnel succès économique reposant sur le fordisme classique et ne passant pas par le libéralisme. L’entente franco-allemande que l’on disait indispensable à l’UE reposait ainsi sur une asymétrie de naissance et de destin.

 En congruence avec l’évolution générale du monde, le libéralisme allemand devient ordo-libéralisme. Pour la France les choses sont infiniment plus difficiles. Le fordisme classique correspondait à sa culture : la passion de l’égalité, la préférence du plan sur le marché, la place non centrale de la propriété, le goût des grands projets planifiés et des technologies de rupture, le respect des grands serviteurs de l’Etat, etc. Mieux, ce fordisme avec ses gains de productivité élevés la nourrissait : la redistribution renforçait le mythe de l’égalité. La révolution libérale dans sa variante ordo-libérale va devenir un chemin de croix et va engendrer une véritable schizophrénie française.

L’histoire de l’approche des questions énergétiques constitue le modèle de cette schizophrénie. Lorsqu’éclate la première révolution pétrolière (1973) la France s’appuie encore sur son modèle fordien pour y répondre. D’où le fantastique succès du plan Messmer assurant en quelques années la réduction de la rente pétrolière devenue l’impôt versé aux Etats pétroliers. D’où aussi une compétitivité industrielle enviée par des partenaires qui ne réagissent que beaucoup plus modérément au prélèvement de la rente pétrolière.

La spécificité de la culture française fait ainsi que l’énergie - et en particulier l’électricité - ne saurait devenir une marchandise classique. EDF est un service public dominé par des ingénieurs serviteurs de l’Etat qui se fixent pour objectif d’assurer la distribution de l’électricité dans les conditions d’une efficience maximale. Objectif réalisé de façon spectaculaire : industriels pouvant s’appuyer sur des prix stables et faibles de l’électricité, ménages au pouvoir d’achat renforcé par la maîtrise des coûts de l’énergie, ponction macroéconomique muselée au détriment des accapareurs de la rente pétrolière.

Le grand marché accepté par la France dans le cadre européen, chamboule complètement le jeu. Curieusement, la France devenue schizophrène accepte la concurrence sur un service qu’elle assurait dans des conditions d’efficience inégalées dans le monde. Face à cette irrationnelle décision, il faut inventer un marché qui ne peut naître spontanément. Il faut donc tuer le monopole ultra-compétitif en l’obligeant à céder une partie de son électricité à des marchands qui ne connaissent rien du métier et sont largement incapables de produire. Ce sera tout le sens de la loi NOME en 2010 qui va engendrer plusieurs dizaines de fausses entreprises vivant de la spéculation sur des marges entre prix se formant sur des bourses, une subvention garantie d’EDF (ARENH), et des ventes spot ou à terme. Il faut aussi subventionner massivement des producteurs alternatifs incapables de produire dans les conditions du monopole. EDF et L’Etat, tous deux équipés d’une lourde bureaucratie indispensable à l’artificialité du marché, tiennent ainsi à bout de bras la question de l’électricité.

Moins de moyens pour EDF, moins de moyens pour l’Etat, sont pour la France la réalité du passage au marché européen de l’électricité. On sait aussi que ce moins de moyens sera justifié par des considérations écologiques dont le fondement reste discuté.

A plus long terme, l’attrition des moyens d’EDF va entraîner d’autres conséquences : maintien des énergies fossiles et maintien d’une  rente pétrolière/gazière qui devait logiquement diminuer ; abandon progressif de la chaîne nucléaire française avec fin des programmes et fin du projet de « boucle nucléaire » se matérialisant dans  la filière à neutrons rapides ; compétitivité accrue des partenaires européens en particulier l’industrie allemande qui voyait d’un mauvais œil les très avantageux coûts du nucléaire français, et qui se réjouit des déboires d’un parc vieillissant et en réduction.  

L’empilement des crises fait renaître le tragique. L’Allemagne libérale devient victime d’une rente pétrolière/gazière qui se trouve renforcée par le mythe des énergies intermittentes. L’impôt prélevée par les rentiers sera durablement très lourd pour une industrie très gourmande en énergie. Le modèle ordo-libéral n’est plus de mise et l’Etat allemand tentera de compenser le prix du gaz par des mesures annonciatrices de déficits budgétaires importants. Sous-compétitivité, inflation, déficit budgétaire deviennent des réalités que l’on pensait disparues. La France devenue stupidement ordo-libérale doit de toute urgence respecter sa vieille culture et cesser sa schizophrénie.

Le débat sur l’architecture d’un futur marché de l’électricité risque d’être trop long, et déjà il angoisse la BCE qui y voit des risques sur la finance spéculative de la zone euro. Dans ce contexte, l’affaiblissement durable de l’Allemagne doit devenir une occasion pour la France de redéfinir les règles du jeu.

Dans cette perspective, un gouvernement français devenu conscient du grand dérapage de la période 1990- 2022 devrait s'affranchir des contraintes que le pays s'est infligé au nom d'idéologies ruineuses. A ce titre il conviendrait:

  • D’envisager toutes mesures utiles avec l’Allemagne pour mettre fin au faux marché de l’électricité.
  • De rétablir les prérogatives d’EDF : en mettant fin à l’ARENH ; en proposant un monopole européen de transport et de distribution permettant d’uniformiser les bases d’une compétitivité commune ; en élargissant l’interconnexion des réseaux aux fins d’une solidarité européenne large et ne passant pas par les marchés .
  • De faciliter la perspective de la « boucle nucléaire » aux fins de l’utilisation productive des déchets.
  • De mettre fin aux bureaucraties, à la spéculation, et à la volatilité des prix et tarifs. Cela passe par le retour rapide d’une maitrise de la finance par le politique.
  • De mettre les questions énergétiques en « économie de guerre » afin de quitter rapidement la dangereuse situation présente. Les expériences passées, même sans guerre réelle, telle le programme américain "Apollo" du siècle dernier doivent servir de modèle.
  • De mettre à profit ce moment historique pour mettre en place un système énergétique fertilisant la réindustrialisation du pays. Cela passe par le retour d’une planification réelle. Cela passe aussi par la mise en place d’un outil financier qui, cessant de s’orienter vers des créations monétaires à des fins spéculatives, s’oriente vers de la création aux seules fins de la production. De quoi restaurer les conditions sérieuses d’un authentique financement de la reconstruction du pays.

Soulignons hélas, que pour l'essentiel, les débats parlementaires menés au sein de l'actuelle "Commission d'enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d'indépendance énergétique de la France", révèlent l'ignorance bavarde des députés face aux difficultés réelles du pays. . 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 décembre 2022 5 09 /12 /décembre /2022 09:09

. L'Assemblée Nationale  s'est saisie d'une enquête chargée d'établir les causes de la perte d'indépendance énergétique de la France. A ce titre une commission s'est constituée pour entendre différents points de vue. Nous publions l'audition  de monsieur  Yves Bréchet, Haut commissaire à l'énergie atomique entre 2012 et 2018, audition intervenue dans la soirée du 29 novembre dernier. 

La vidéo avec les questions des parlementaires et les réponses de Monsieur Bréchet est sans doute un peu longue; mais ce dernier après les formalités d'usage exprime l'essentiel de son propos entre la cinquième et la 41ieme minute. Nous retrouvons dans cette audition un grand nombre de thèmes déjà évoqués et analysés sur le blog. Elle  confirme aussi bien des points déjà analysés, avec parfois des formules rudes: "transformation de l'Etat stratège en Etat bavard", "perte de compétence dans les grands projets", "inculture scientifique et technique du personnel d'Etat", "canard sans tête", etc.  

Au delà nous avons ici un excellent instrument de réflexion face au désastre que connait la France désindustrialisée. 

 

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7 décembre 2022 3 07 /12 /décembre /2022 15:08

Le prix plafond pour le pétrole russe est entré en vigueur ce 5 décembre comme prévu au niveau négocié de 60 dollars le baril. Le texte ci-dessous que nous avions publié le 9 septembre dernier reste d'actualité. Tentant d'étudier les conséquences à venir d'une telle décision , les premières réactions de l'OPEP n'infirment pas son contenu. Cette dernière laissant inchangées ses quotas , il n'y a pas d'alignement sur les intérêts de l'Occident au détriment de la Russie. Il n'y a pas non plus alignement sur l'intérêt de la Russie et donc pas de coup de pouce à cette dernière en favorisant une hausse du prix du brut. Les analyses ci-dessous développées le 9 septembre dernier sont donc validées par la réalité géopolitique du moment.

Bonne relecture.

L’idée des pays occidentaux importateurs de pétrole russe est de limiter les moyens guerriers de la Russie par une réduction de ses capacités financières.

Sur un plan théorique il s’agirait de faire comme si le marché du pétrole pouvait devenir un monopole bilatéral : un seul producteur, la Russie, en face d’un seul demandeur, l’occident. Si tel était le cas on assisterait à la formation d’un prix d’équilibre dépendant des capacités de négociation des acteurs. Le point de vue occidental étant qu’il existerait de fortes capacités de substitution entre pétrole russe et autres ressources et donc que les prétentions russes pourraient être très largement contenues. Au final le plafond de prix invoqué correspondrait à l’idée que la résistance occidentale serait plus importante que celle de la Russie.

La réalité est autre et chacun sait qu’il existe d’autres producteurs et d’autres pays consommateurs dans le monde. La problématique est donc du point de vue occidental de construire artificiellement un monopole bilatéral qui n’existe pas. La voie choisie est donc d’élever des barrières entre l’offre russe de pétrole et ses acheteurs potentiels non occidentaux.

La solution qui consisterait à arrimer les autres acheteurs à la prétention occidentale n’est guère imaginable. Bien sûr on pourrait envisager un prix inférieur au prix payé par ces autres acheteurs (essentiellement chine et Inde) , lesquels auraient intérêt à participer à une entente générale au niveau de l’achat de pétrole russe. Toutefois le cout géopolitique d’une telle démarche (alignement sur l’occident) serait supérieur à l’avantage économique (gain sur le prix du baril).Cette idée étant irréaliste Il convient  d’empêcher le déplacement de l’offre de pétrole depuis ses destinataires occidentaux vers d’autres destinataires. Une intervention militaire étant impensable (arraisonnement de tankers se dirigeant vers la Chine ou l’Inde) seule la voie du marché est possible sous la forme de contrainte notamment auprès des propriétaires des navires voire subventions auprès de ces mêmes propriétaires ou des destinataires eux-mêmes. C’est semble- t-il ce qui est envisagé avec l’interdit de couverture d’assurance et de réassurance sur les cargaisons de pétrole russe, voire le subventionnement des compagnies d’assurances elles-mêmes.

Du point de vue russe, tout sera fait pour trouver une substitution plus ou moins parfaite entre réduction des exportations vers l’occident et augmentation vers le reste du monde notamment par le canal de la Chine et de l’Inde. En particulier on peut aisément imaginer des transporteurs largement indemnisés et rémunérés pour ce travail de réorganisation planétaire de la logistique. Le schéma nouveau de l’organisation serait approximativement celui çi : les pays recevant le pétrole russe achètent moins à l’OPEP tandis que cette dernière voit ses débouchés compensés par une livraison plus importante à l’Occident. A offre et demande mondiale inchangée il y a simple réorganisation des destinations. Reste à savoir si cette réorganisation planétaire est acceptable par le reste du monde et notamment l’OPEP.

Chine, Inde et autres pays qui vont recevoir le pétrole russe seront gagnants puisque la Russie se doit de prendre la main sur les fournisseurs OPEP traditionnels. Toutefois  cette opération représente- t-elle un gains à l’échange pour l’OPEP ? En oubliant les rugosités du changement organisationnel (qualité des bruts et degré API, qualités/spécialisation  des installations de raffinage, couts d’acheminements, etc.) le cout de la réorganisation est d’autant plus élevé que le prix plafond fixé par l’Occident est faible. Chine et Inde peuvent gagner beaucoup et supporter des couts de réorganisation élevés si la Russie accorde des marges importantes. L’OPEP ne gagne rien et supporte les couts de réorganisation. Elle peut réagir en contractant son offre avec effet de hausse de prix mais cela peut inciter les importateurs non occidentaux de pétrole russe à recycler le brut correspondant vers d’autres pays et gêner l’OPEP. On le voir rien n’est écrit. Par contre il faut reconnaitre que cette décision est un réel manque à gagner pour la Russie : Plus le prix plafond serait faible et plus il faudrait accepter des rabais auprès de clients non occidentaux qu’il convient de privilégier. Au total les gagnants seraient l’occident et les pays acheteurs de brut russe, les perdants étant la Russie et probablement l’OPEP.

 

 

 

 

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 07:49

 

Le dogme de la concurrence empêche aujourd’hui et probablement demain de procéder à la bifurcation de nos choix en matière d’électricité. Hélas ce même dogme avait déjà entrainé les catastrophiques décisions concernant EDF…

Un  monopole  théoriquement bon gestionnaire de la rareté des ressources.

 Ce que certains appelaient « l’Etat EDF » représenté par Marcel Boiteux, son emblématique président, ne correspondait qu’à la volonté de produire une infrastructure énergétique la plus efficiente au profit des usagers de l’industrie et des consommateurs. A cette époque Marcel Boiteux, déjà théoricien (théorème de « Ramsey-Boiteux ») et élève du prix Nobel Maurice Allais utilisait le cout marginal pour bien indiquer à l’usager la rareté de la ressource et en prendre conscience. Imposer un prix supérieur au cout marginal interdisait à l’usager de profiter d’une électricité moins couteuse ce qui l’invitait à faire des choix moins efficients donc gaspilleurs de ressources. Imposer un prix inférieur au cout marginal représentait aussi un gaspillage économique : les utilisateurs n’allouent pas leurs ressources selon les meilleurs choix et reçoivent un mauvais indicateur de rareté. A l’époque de Marcel Boiteux la gestion des « pointes » en termes de « capacité » et « d’effacement » utilisait donc le cout marginal comme outil d’orientation vers les meilleurs choix possible pour l’ensemble de la collectivité. D’où une politique tarifaire intégrant des variations selon les heures ou jours de consommation.

A l’époque du monopole, le cout marginal ne correspondait pas pour autant à un prix de marché. Concrètement les différentes centrales étaient classées selon leurs couts d’exploitation. La bonne gestion supposait que leur mise en œuvre, selon l’état de la demande, soit progressive : d’abord les unités les moins couteuses, puis progressivement mise en activité de celles qui le sont davantage. Le cout d’exploitation de la dernière unité, le cout marginal, correspondant à celui de la quantité d’électricité qu’il faut ajouter pour satisfaire la demande.  Si maintenant pour une raison ou une autre il y avait un « grand saut » de cout entre la centrale qu’il faut mettre en activité et les centrales inframarginales, EDF n’était pas obligé d’aligner le tarif de l’électricité sur la centrale marginale pour laquelle la mise en activité s’imposait. Clairement si EDF avait connu la crise du gaz russe, le prix de l’électricité aurait pu rester relativement stable, car en moyenne le cout moyen n’aurait que très  peu augmenté. Ce qui déterminait la grande solidité d’EDF, dans sa fonction très sécurisante d’infrastructure énergétique, était  sa configuration de monopole. Le cout marginal était un outil de bonne gestion mais il ne pouvait devenir un prix directeur quelle que soit la situation géopolitique rencontrée.

Parce qu’il a été décidé d’obéir au dogme de la concurrence, nous avons construit un système pluriel- incorporant plusieurs dizaines d’entreprises simplement fournisseuses d’électricité - où le cout marginal devenait automatiquement prix de marché. Si donc le cout marginal devient pour diverses raisons complètement différent des couts moyens, les prix ne correspondent plus aux réalités économiques de la production d’électricité. C’est évidemment le cas aujourd’hui où le prix du gaz consommé, engendre un cout très élevé, de très loin supérieur au cout moyen obtenu sur les centrales nucléaires, lequel devient mécaniquement un prix de marché, ne correspondant plus à la réalité d’un parc encore massivement nucléaire.

C’est la cassure du monopole et l’éparpillement entre unités concurrentes, et ce à l’échelle européenne, qui transforme le cout marginal en prix de vente. Face à la demande croissante d’électricité le prix de vente autorise la mise en exploitation d’unités plus couteuses. Si le prix n’atteint pas ce niveau, les centrales en concurrence correspondantes ne sont pas activées et il y a rupture d’approvisionnement. Si maintenant, malgré un prix de marché qui autorise la mise en exploitation, les gestionnaires renoncent à produire, ils se privent d’un profit : le cout marginal est censé représenté tous les couts y compris la rémunération du capital. Si maintenant pour des causes géopolitiques le cout marginal s’envole, alors la pénurie d’électricité se soldera par une formidable hause de prix. Ce que nous constatons aujourd’hui. Rien ne peut obliger un producteur utilisant des centrales à gaz de produire à pertes, pertes qui signifient la disparition à court terme dudit producteur. Le mécanisme du marché se trouve donc incapable d’assurer la sécurité qu’EDF en tant que monopole pouvait mener sans difficulté.

Un monopole partiellement contestable mais devenu victime d’une bureaucratie de marché

Pour autant Marcel Boiteux n’avait  pas complètement raison et il est vrai qu’en qualité de monopole, EDF n’était guère incité à imaginer des innovations sur les diverses façons d’envisager la production de l’énergie. EDF était capable de classer son parc global d’unités en activant d’abord les centrales les plus performantes et en réservant les moins performantes – celles disposant d’un cout très élevé- pour la gestion des pointes, mais il ne recevait pas les incitations autorisant des innovations de rupture. Pas de producteurs en concurrence pour engendrer de nouvelles technologies plus efficientes. Parce que monopole, aucun marché ne venait dynamiser les structures de production de l’électricité.

Pour autant EDF transmettait aux usagers les bonnes informations quant à la manière d’aborder l’utilisation rationnelle de l’électricité : « attention , moi EDF, chargée d’une mission de service public le plus efficient possible,  je met en place un tarif spécial car nous sommes en pointe et le cout marginal devient trop élevé ». Chaque usager était ainsi invité à prendre les décisions qui au-delà de ses intérêts privés rejoignaient l’intérêt général. EDF ravitaillait ainsi la France dans les meilleures conditions possibles étant donné l’état des techniques du moment.

Tout cela sera balayé avec le dogme de la concurrence et sa traduction dans l’édification d’une bureaucratie gigantesque censée garantir la matérialisation du dogme. Bureaucratie très visible dans la loi NOME et ses décrets d’application.

Si l’on dresse un bilan global depuis la loi NOME, EDF n’a reçu que des incitations négatives : part de marché du nucléaire à réduire sous forme d’oukase politique ; vente obligatoire à de faux/ vrais concurrents sous la forme du ponctionnement ARENH ; concurrents artificiels relevant d’un capitalisme de connivence sous la houlette du dogme du marché ; prise en charge de la mission de service public au regard des défaillances des systèmes simplement intermittents ; etc. Pas de limite à l’édification des murailles bureaucratiques : Commission de Régulation de l’Energie, surveillance des capacités, opérateurs d’effacement, EPEX Spot, Commissariat bruxellois de la concurrence, surveillance ARENH, surveillance des fournisseurs, etc.

Sous les décombres un peu de lumière ?

Une résistance semble vouloir s’instituer. Si la parole académique semble particulièrement silencieuse, on commence à enregistrer de vraies protestations de la part des acteurs – certes anciens- de la pratique industrielle. C’est le cas de Louis Gallois qui s’insurge contre les propositions européennes concernant le simple prix plafond du gaz pour résoudre la crise. C’est plus encore le cas de Jean Peyrelevade qui va jusqu’à proposer le retour du monopole public concernant le segment distribution de la filière électrique. Très curieusement, dans un article des « Echos » en date du 23 novembre dernier, il va jusqu’à voir dans le nouveau monopole qu’il propose un rôle semblable à celui de RTE. Plus encore il propose de confier à RTE cette charge nouvelle. Une véritable rupture épistémologique….

Dans une telle situation la concurrence sur les prix de vente disparaitrait et seule celle reposant sur les innovations technologiques garantirait le progrès de la branche. De quoi ne plus étrangler la France et son économie dans les conséquences des sanctions prises contre la Russie.

Il s’agit là d’un point de vue très intéressant en rupture avec le dogme bruxellois de la concurrence. Dans le contexte proposé beaucoup de questions restent posées. Que deviennent les fournisseurs qui ne sont mêmes pas nationalisables car ne correspondant pas à une véritable réalité économique ? Y a-t-il à craindre un tsunami financier contagieux face à une  rupture qui démonétiserait la pyramide des produits structurés et leurs porteurs ? Que deviennent les producteurs intermittents ? Que faire de la rente des intermittents à couts marginaux nuls (barrages) ? Etc.

Beaucoup de questions difficiles mais piste intéressante.

 

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28 novembre 2022 1 28 /11 /novembre /2022 08:01

Thomas Reverdy est un sociologue français qui s'est spécialisé dans la logique des organisations et des marchés. Aux frontières de la sociologie et de l'économie, beaucoup de ses travaux portent sur la question des systèmes énergétiques et de leurs mutations induites par des réseaux d'acteurs eux-mêmes animés par des logiques paradigmatiques variées. Nous proposons l'un de ses textes où il est question de la grande transformation du système énergétique français, transformation aujourd'hui questionnée par sa grande fragilité. De lecture aisée et surtout animé par un soucis de grande neutralité idéologique, ce texte permet de mieux comprendre l'effondrement actuel de notre écosystème énergétique.

Bonne lecture.

À la fin des années 80, La Commission Delors se donne un programme ambitieux de relance de l’intégration européenne. Il existe alors un consensus au sein de la Commission Européenne : le marché commun est un puissant facteur d’intégration économique, d’efficacité et de compétitivité… La principale activité de la Commission consiste alors à libéraliser les activités de réseau (télécom, énergie), le transport aérien et ferroviaire, mais aussi de consolider la régulation de la concurrence, y compris contre les politiques industrielles des États, jugées peu efficaces et facteur d’injustice. Ces réformes ont été qualifiées de néolibérales, dans la mesure où elles font la promotion du marché comme norme de gouvernement y compris dans des espaces économiques et pour des enjeux où il était absent.[2]

Cette croyance puissante dans l’efficacité du marché et ses capacités intégratives guide aussi le projet de libéralisation des secteurs du gaz et de l’électricité. La Commission Européenne va s’employer à réformer les approvisionnements en gaz, qui jusqu’alors reposaient sur des contrats à long terme indexés sur le prix du pétrole. La première étape est de séparer les activités de production et de fourniture d’un côté, les activités de réseau et de distribution, de l’autre côté. Ces dernières sont considérées comme des monopoles publics. On parle alors d’accès des tiers aux réseau.

La Commission Européenne va encourager la mise en place d’un marché de gros européen, permettant aux importateurs d’échanger leurs surplus de gaz et donc une optimisation en temps réel de la consommation. Cette nouvelle organisation va s’accompagner d’un développement des usages du gaz, en particulier dans la production électrique et de nouveaux approvisionnements avec le gaz liquéfié. Concrètement, la place de marché virtuelle hollandaise TTF (qui signifie « Title Transfer Facility ») centralise aujourd’hui une large partie des transactions et permet l’affichage d’un prix de marché du gaz en temps réel. Ce prix s’impose progressivement comme référence dans toutes les transactions. Plusieurs types de contrats non négociés sur cette plateforme : des ventes spot en temps réel, des contrats à terme (pour une période donnée et à un prix fixe). Les prix de ces transactions, rendus publics, sont aussi utilisés comme des références pour d’autres transactions qui ne passent pas par les place de marché. Ainsi, avec cette organisation le prix de marché reflète la rencontre de la courbe des offres et celle de la courbe de demande du secteur et ce prix est la référence pour la très grande majorité des transactions.

En parallèle, la libéralisation du secteur de l’électricité s’est traduit aussi par la formation d’un marché de gros européen, grâce entre autres au développement des interconnections. Il était attendu de ce marché qu’il participe à une dynamique concurrentielle favorable au consommateur. Compte tenu de l’hétérogénéité du secteur européen, ce marché européen pouvait aussi faciliter les échanges entre pays et optimiser l’usage des moyens de production. Ces échanges existaient déjà avant la libéralisation, essentiellement dans un objectif de sécurisation du réseau. Comme pour le marché gazier, on observe un changement dans l’établissement des offres de prix : les prix qui se forment sur le marché spot de l’électricité devient aussi la référence pour les transactions. Selon l’intensité des échanges entre pays européens et l’état des interconnexions, les prix peuvent se former à l’échelle d’un pays ou être alignés entre plusieurs pays. Il est aussi prévu que le prix de marché devienne la référence pour le tarif réglementé, dont la portée doit être la plus limitée possible.

C’est aussi une période où la Commission Européenne défend le mécanisme de marché pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le mécanisme des quotas de CO2 devait permettre d’intégrer les externalités environnementales dans le marché et donc faciliter rapidement la transition écologique du secteur électrique.

Cette adhésion globale au mécanisme de marché pour les industries de réseau et son extension aux enjeux environnementaux s’appuient sur des expériences essentiellement anglo-saxonnes, considérées alors comme réussies, alors qu’aucune étude ne propose des contrefactuels solides ou ne cherche à comprendre les conditions précises de ces réussites. Dans cette période, les échecs de ces réformes sont systématiquement réinterprétés comme des étapes de mise au point et d’apprentissage et non comme des fragilités structurelles de ces marchés.

Par exemple, un des premiers grands marchés d’électricité, le marché californien, connait en 2000 et 2001 une grave crise avec une hausse des prix et d’importantes coupures (dans un des États les plus riches au monde !). Cette crise est immédiatement réinterprétée comme le résultat d’une libéralisation incomplète du secteur et des faiblesses dans la surveillance des comportements des traders. Mais l’observation du marché californien témoigne déjà des faiblesses structurelles du marché de l’électricité, en particulier le comportement erratique des prix. Le prix spot a pour fonction d’assurer, en temps réel, l’équilibre entre l’offre et la demande, mais la demande d’électricité est à la fois très variable et très peu sensible au prix. Quant à l’offre, elle dépend de capacité de production dont la construction demande des délais importants. Il faut donc de grande variations de prix pour assurer l’équilibre du réseau : en situation de surcapacité, les prix s’effondrent rapidement, à l’inverse, si les moyens de production sont insuffisants, ils explosent. Les variations peuvent aussi être de grande ampleur et sur de longue périodes, à cause des délais d’investissement ou de la durée d’amortissement des installations.

À la fin des années 90 et au début des années 2000, les gouvernements successifs et les dirigeants de EDF sont plutôt favorables au projet de libéralisation. Ils sont convaincus que le nucléaire historique est suffisamment compétitif pour que EDF tire bénéfice du marché, et puisse se développer en investissant dans d’autres pays. L’activité nucléaire ne sera pas démantelée, au nom de l’efficacité d’un parc standardisé. Les moyens de production cédés à la concurrence sont limités à quelques centrales thermiques et aux barrages de la Compagnie Nationale du Rhône.

Les promoteurs du nucléaire sont les plus inquiets : ils anticipent que le marché va se traduire par une très grande incertitude de revenu pour les producteurs d’électricité. Les investissements deviendront beaucoup plus risqués et donc imposeront des taux d’intérêt élevés. Or les projets nucléaires, dont les investissements sont amortis sur de très longues périodes, sont fortement pénalisés par des taux d’intérêt élevés. Autrement dit, avec le marché, l’avantage comparatif du nucléaire s’effondre. Le marché est surtout favorable aux centrales combinées à gaz, qui ont des coûts fixes assez faibles et des délais de construction assez rapides.

Les promoteurs des énergies renouvelables sont moins inquiets car ils ont déjà obtenu que les investissements dans ces moyens de production soient financés par des rémunérations garanties, sous la forme de tarifs réglementés ou d’appel d’offre. Ces mécanismes de financement publics sécurisent les investissements et permettent des financements bancaires par des taux d’intérêt beaucoup plus bas. S’il existe bien une concurrence entre entreprises pour accéder à ces financements, ce « marché » est totalement découplé du marché de gros de l’électricité.

Les effets inattendus de la libéralisation en France et les premiers réajustements

À partir de 2000 et l’ouverture à la concurrence, l’adhésion au marché se renforce en France avec ses premiers effets, une baisse des prix de l’électricité entre 2000 et 2003 pour les clients industriels. Mais, dès la fin de l’année 2003, les industriels électro-intensifs observent une légère remontée des prix dans les offres de fournisseurs. Ils prennent rapidement rendez-vous avec les ministres et commencent à faire pression sur les parlementaires. À la demande du gouvernement, le haut fonctionnaire Henri Prevot rédige un rapport en 2004 qui anticipe une accélération de cette hausse en France. Le rapport explique comment fonctionne le marché de l’électricité européen : dans un contexte de rareté des moyens de production en Europe, c’est le prix des centrales allemandes qui utilisent du gaz qui s’impose pour former le prix de gros.[3]

À peine engagés dans la libéralisation du secteur, les industriels électro-intensifs et le gouvernement français cherchent à s’affranchir du marché. Ils commencent à négocier avec EDF un contrat à long terme, mais les réticences de la Commission Européenne ralentissent le projet. Les clients industriels se mobilisent largement et obtiennent, par le vote d’un amendement de la loi sur l’énergie de 2006, la possibilité de bénéficier d’un tarif transitoire (appelé TARTAM) pour les protéger de la hausse. Cette décision n’est pas du goût de la Commission Européenne qui ouvre une procédure contre la France pour aide d’État illégale.

La France s’était aussi engagée à ouvrir à la concurrence le marché des particuliers en 2007. Or les fournisseurs alternatifs sont pris dans un effet de ciseau tarifaire : ils s’approvisionnent sur le marché de gros, à un prix plus élevé que les coûts de EDF, ils ne sont pas capables de concurrencer le tarif réglementé. Considérant qu’il faut maintenir le tarif pour protéger le consommateur, le Conseil de la Concurrence décide alors d’imposer à EDF de vendre une part de son électricité à ses concurrents à son coût.

En 2010, la loi pour une Nouvelle Organisation du Marché de l’Électricité (NOME) propose de généraliser ce mécanisme pour intégrer les clients industriels et les particuliers. Ainsi cette loi impose à EDF de vendre un quart de sa production à ses concurrents. C’est le mécanisme d’Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique (ARENH). Cette décision a été justifiée comme une régulation asymétrique en faveur de la concurrence, mais la vraie motivation de l’ARENH, c’est de protéger les consommateurs français, particuliers ou industriels, d’une première hausse des prix de gros, qui augmentent de 25 €/MWH à 90 €/MWh entre 2004 à 2008 avant de redescendre suit à la crise de 2008.

Avec cette solution institutionnelle, l’État français parvient à un certain équilibre : participer au marché européen, satisfaire les attentes de la Commission Européenne d’ouverture à la concurrence, bénéficier de l’optimisation du parc électrique européen, tout en protégeant les consommateurs français.

Le marché a donc été contourné assez rapidement en France. Il a aussi échoué à encourager les investissements. La combinaison entre le marché de gros de l’électricité et des mécanismes comme le marché du CO2 ou le marché des certificats verts ne sont pas parvenus à encourager le développement des énergies renouvelables[4]. La quasi-totalité des investissements ont été réalisés hors de ces marchés, sécurisés par des tarifs d’achat, des appels d’offre spécifiques, ou des compléments de rémunération…

La progression du prix spot comme référence de la valeur de l’électricité

À quoi a servi le marché dans cette période ? Exercer une pression financière sur les productions non renouvelables. En effet, les ENR subventionnés par les États-membres, augmentent les capacités et déséquilibrent le marché et font chuter les prix. Pour autant, pas suffisamment pour fermer les unités de production non renouvelables. Au cours des années 2008 à 2017, l’électricité produite à partir du charbon et du nucléaire, est bradée par les producteurs sur le marché de gros européen

Dans cette période, l’État français retarde la mise en concurrence des concessions des barrages hydroélectriques. Les justifications sont principalement techniques mais cette mise en concurrence présente aussi un risque important pour l’équilibre économique du secteur. En effet, les barrages sont des moyens de production très flexibles, qui peuvent répondre aux pics de demande et à la production d’électricité intermittente. La valeur économique de leur électricité peut donc être très élevée. Mais leur revenu dépend aussi de leur remplissage, et donc de la météo. Compte tenu des fortes incertitudes de revenu, il est probable que la cession des concessions rapporte peu aux pouvoirs publics. En les conservant dans le périmètre de EDF, on évite que les revenus aléatoires des barrages ne soient réappropriés par les acheteurs des concessions sous forme de rente. On permet ainsi que les revenus soient mutualisés avec le reste de la production de EDF et soient restitués aux consommateurs.

En 2016 et 2017, le prix de marché de gros descend en dessous des coûts du nucléaire français.  Les fournisseurs français concurrents de EDF peuvent renoncer à l’ARENH et acheter directement leur électricité sur le marché de gros. Ils en profitent pour développer leurs volumes. EDF est obligée de vendre sur le marché de gros à un prix plus bas que ses coûts[5]. Le gouvernement découvre alors que le mécanisme de l’ARENH est asymétrique : il protège les clients de la hausse, mais pas EDF de la baisse. EDF doit faire un plan d’économie drastique et ralentir ses investissements, et l’État doit venir à son secours par une recapitalisation.

Pour rétablir un prix de l’électricité à un niveau suffisant, EDF et le gouvernement français sont très actifs pour relancer le marché des quotas CO2. À partir de 2018, le prix de l’électricité européen est gonflé par le prix du CO2 et la réduction des surcapacités, par l’Allemagne qui planifie sa sortie du charbon. Avec la fermeture des centrales à charbon, le marché spot de plus en plus fréquemment les coûts de production des centrales à cycle combiné à gaz. Le prix du marché est donc reparti dans une dynamique haussière. Les répercussions sont immédiates en France. Les fournisseurs concurrents de EDF, qui ont développé leur chiffre d’affaire, n’ont pas assez d’ARENH et doivent augmenter leur prix. La Commission de Régulation de l’Énergie décide alors d’augmenter le tarif réglementé pour maintenir la concurrence ce qui provoque une polémique. EDF, qui doit faire face à de nouveaux coûts de maintenance, est mieux rémunérée.

Que retenir de cette histoire du marché de l’électricité avant la crise ukrainienne ?

Tout d’abord, elle pose la question de l’acceptabilité politique des variations de prix. Le maintien d’importants décalages, sur de longues périodes entre les prix et les coûts moyens de production, affaiblissent la légitimité du prix comme référence de la valeur de l’électricité. Certes, le prix de marché spot assure une fonction d’équilibre entre offre et demande à court terme, et donc permet l’équilibre entre production et consommation nécessaire à l’équilibre en temps réel du réseau électrique. Cependant, le prix de marché ne parvient pas à orienter les investissements de façon à retrouver un équilibre à moyen terme : le secteur a besoin de temps pour réaliser les investissements nécessaires pour s’adapter aux chocs externes (crises économiques, décisions politiques). Il n’y a pas de convergence entre le prix spot moyen et les coûts moyens de production.  

La mise en place de l’ARENH a permis à l’Etat français de retrouver d’importants leviers d’action comme la possibilité d’augmenter ou de restreindre la place du prix dans la valeur de l’électricité. L’Etat l’a utilisé de façon assez habile : l’ARENH a permis de réduire l’influence du marché, quand le prix augmentait. Quand le prix diminuait, l’Etat a laissé le marché prendre une plus grande place. Grâce à ce contrôle des prix, l’Etat a pu conduire une politique énergétique sans impact excessif sur les consommateurs : augmenter les taxes pour financer le développement des ENR, mettre en place les certificats d’économie d’énergie pour financer la politique d’efficacité énergétique. Selon la Cour des Comptes, cette politique a aussi permis de garantir un revenu acceptable pour EDF. 

Paradoxalement, l’ARENH a permis de maintenir l’illusion que le marché concurrentiel participe à la baisse des prix (ou au moins à leur maîtrise) alors que dans les faits, les hausses ont été contenues grâce au tarif et à l’ARENH et non grâce à la concurrence. Les offres avantageuses des concurrents de EDF ne proviennent pas d’une meilleure performance mais du différentiel entre l’ARENH et le tarif réglementé qui a été ajusté dans cet objectif. L’illusion d’un marché concurrentiel moteur de la baisse des prix a été aussi alimentée par le caractère asymétrique de l’ARENH, qui a permis une baisse des prix des offres de marché des fournisseurs alternatifs à EDF quand le prix de marché de gros est passé en dessous de l’ARENH. 

La crise ukrainienne et l’explosion des prix

Cette illusion d’une maîtrise des prix par le jeu concurrentiel s’effondre avec la crise ukrainienne. On ne peut nier le fait que les marchés de gros du gaz et de l’électricité jouent un rôle amplificateur en transformant une situation de rareté du gaz en véritable explosion des prix.

Ainsi la crise gazière a commencé avant l’invasion de l’Ukraine. Dèbut 2021, le marché du gaz est déjà très tendu du fait de la reprise économique et du développement de l’utilisation du gaz dans le mix électrique.  Pendant l’automne 2021, les Russes ont commencé à restreindre leur fourniture de gaz, en prétextant des soucis techniques. Ils ont pu vérifier qu’une réduction de leur volume pouvait les enrichir en faisant monter très haut le prix spot du gaz. Puis après le déclenchement de la guerre, le prix spot du gaz explose, reflétant la situation de rareté : il faut aller chercher des approvisionnements de plus en plus couteux, par des méthaniers, déroutés de leurs clients habituels. 

Le fait que les transactions gazières, y compris les contrats à long terme (10 à 15 ans), prennent comme référence les indices de marché (marché spot, contrat à deux ou trois mois) a des répercussions importantes sur l’ensemble des approvisionnements. Tous les producteurs de gaz réalisent des bénéfices importants  puisque le prix spot s’applique aussi à leurs contrats. Les producteurs d’électricité subissent ce prix spot du gaz dans leur propre coût. Le prix européen de l’électricité explose à son tour. Et là encore, comme ce prix de marché spot est la référence pour les transactions, l’ensemble de l’électricité, même produite par d’autres moyens, prend ce prix spot comme référence.

Face à la crise, que propose la Commission Européenne ? Concernant le marché gazier, les marges de manœuvre sont limitées car les approvisionnements sont extérieurs à l’Europe. La mise en place d’un achat centralisé est le seul moyen de renégocier les contrats et d’obtenir des prix différents avec chaque fournisseur. Si elle s’accompagne d’une gestion administrée de la rareté du gaz (par des fermetures d’usine par exemple), cette solution peut participer à contenir le coût global de l’approvisionnement en gaz.

La Commission encourage les pays à fixer un prix maximal pour les moyens de production d’électricité qui ne dépendent pas du gaz : nucléaire, énergies renouvelables, charbon, fioul. Les revenus de ces activités seront plafonnés à 180 €/MWh, les États-membres pourront s’approprier la différence entre le plafond et niveau du prix de marché pour le redistribuer ensuite aux entreprises. Ironie de l’histoire, elle fait la promotion d’un mécanisme qui ressemble beaucoup à l’ARENH.

Centrales nucléaires à l’arrêt : une dépendance inédite de la France vis-à-vis du marché de gros européen

En France, ce nouveau plafond concerne peu de moyens de production (puisque le nucléaire est déjà plafonné par l’ARENH): principalement la production d’électricité à partir des barrages hydroélectriques. Si l’ARENH protège les consommateurs, elle expose fortement EDF. Les prolongements des arrêts des centrales nucléaires pour maintenance rendent l’entreprise plus dépendante des importations. S’ajoute à cela la sécheresse de cet été qui a réduit la production et les réserves d’eau dans les barrages, ainsi que les faillites des concurrents… EDF est pris en étau puisqu’elle est obligée de restituer aux consommateurs français l’électricité au coût du nucléaire, pour un volume de d’électricité qu’elle ne parvient plus à produire. En effet, il est tout à fait possible que EDF soit obligée de racheter de l’électricité à un prix élevé sur le marché pour fournir l’ensemble de ses clients le volume attendu. Ce type de situation la rend vulnérable à des stratégies de spéculation par des intermédiaires du marché qui détiendraient des contrats à terme. 

Fidèle à sa tradition de stabilité du tarif réglementé, le gouvernement français ajoute un bouclier tarifaire au mécanisme d’ARENH. Le consommateur final est donc protégé de la hausse des prix. Les autres consommateurs (entreprises, collectivités, administrations) sont protégés par l’ARENH et par quelques mesures conditionnelles de soutien. Le bouclier tarifaire présente deux inconvénients. Tout d’abord un coût exorbitant pour les finances publiques. Il traite le symptôme, la hausse des prix, mais risque d’aggraver le problème, la rareté des ressources énergétiques disponibles. La logique même du marché, dans un contexte de rareté, est d’envoyer un signal tel que les consommateurs renoncent à consommer, de façon à retrouver l’équilibre. Y compris si cela signifie pour des industriels utilisateurs d’électricité d’arrêter leur moyen de production. Si le bouclier tarifaire intervient, il faut trouver d’autres solutions pour gérer la rareté, sinon, en toute logique, le prix suit une courbe exponentielle (et la dépense publique avec elle).

Le maintien du bouclier tarifaire suppose donc que l’on cherche d’autres solutions que le prix pour gérer la rareté. Le gouvernement français fait un formidable pari qui témoigne d’une grande confiance dans la citoyenneté des français et leur capacité à réduire d’eux-mêmes la consommation. C’est là le véritable paradoxe de la crise actuelle : l’équilibre du réseau n’est plus assuré par le prix de marché, mais par les efforts individuels et par le sens de la responsabilité. 

Dans cette crise, beaucoup de mythes sont tombés. Au niveau européen, on trouve de moins en moins de responsables politiques convaincus des vertus autorégulatrices du prix de marché. Les différences entre les opinions portent sur la gestion de la crise, certains pays préférant limiter les interventions pour préserver la confiance des investisseurs. Les choix économiques passés et les règles institutionnelles constituent un véritable carcan qui empêche des remises en question plus radicales. Les réponses européennes sont conjoncturelles, elles ne sont pas structurelles.

En France, l’adhésion de la classe politique au marché de l’électricité n’était déjà pas très élevée. La classe politique a unanimement renoncé à un ajustement de la demande forcé par la hausse des prix. Le plan de sobriété témoigne d’un pari politique majeur : reprendre le contrôle de la consommation par la responsabilisation des consommateurs, des administrations, des acteurs économiques. Mais la croyance dans l’autonomie énergétique du pays s’est effondrée. La prise de conscience de la fragilité du système énergétique, de sa dépendance, est brutale et inattendue.

La crise va donc probablement favoriser un projet politique en faveur d’une plus grande indépendance, et donc des investissements dans des moyens de production renouvelables ou nucléaires. Le plan de sobriété est une action de court terme, mais peut contribuer à des transformations de long terme : de la même façon que la crise du COVID a permis le développement de nouvelles pratiques, comme le télétravail, il est possible que cette crise énergétique soit l’occasion d’expérimenter un nouveau rapport à l’énergie et qu’elle encourage des modes de consommation plus sobres. En espérant que ces efforts de sobriété ne soient pas découragés par les bénéfices exorbitants de certains producteurs de gaz et d’électricité.   

Thomas Reverdy

 

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22 novembre 2022 2 22 /11 /novembre /2022 08:51

Si la hausse des taux des banques centrales a pu mettre en difficulté les fonds de pension britanniques en septembre dernier, il est à craindre que ce que l’on appelle la crise de l’énergie aura des effets financiers autrement redoutables.

Lorsque les systèmes énergétiques sont globalement de nature monopolistique les différentes pièces du lego (production, transport, distribution, commercialisation) sont étroitement imbriquées dans un ensemble unique et la notion de prix de marché n’existe pas. C’était le cas d’EDF qui n’était en aucune façon géné par des variations du coût marginal. C’était toujours le cas pour ce même EDF qui gérait centralement les pointes de consommation en hiver avec ses stratégies  de « capacité » et « d’effacement ». La « maison » est « tenue » et la tarification, sans oublier les coûts moyens, peut obéir à une logique d’intérêt général. Avec la libéralisation, les différentes pièces cessent d’être articulées et surtout un grand nombre d’acteurs nouveaux intervient.

 Au titre d’une première vague de nouveaux acteurs d’un marché naissant, nous aurons un très grand nombre de producteurs nouveaux qui en France ne peuvent être, pour l’essentiel que des fournisseurs non producteurs en raison de la forte concurrence d’EDF. Et bien évidemment il faudra relier les différentes pièces par le jeu d’un marché qu’il faut inventer et sur lequel devrait se former un système de prix.

En raison de la nature de la marchandise électricité ( à l’inverse des biens classiques, homogénéité parfaite du produit et surtout sa non stockabilité)  ces fournisseurs ne produisent que rarement, ne transportent pas, ne distribuent pas, ne savent pas combien consomment leurs clients, lesquels ne savent pas d’où provient l’électricité utilisée. Au fond, ils sont déjà un peu dans la sphère financière purement spéculative où l’on échange des titres. Ils achètent et vendent en tentant d’édifier une marge sur un produit qu’ils n’ont jamais rencontré.

L’Etat se retire mais il sait aussi que le marché ne peut fonctionner correctement et assurer la parfaite continuité entre production et appel de consommation. Parce que l’intérêt privé l’emporte il est clair que les investissements de capacité ne peuvent qu’être oubliés et donc la gestion des pointes ne peut être correctement assurée. Il faut donc à côté d’un Etat qui se retire, imaginer une autorité de régulation et de surveillance bureaucratique. Les choses étaient simples sous la houlette du monopole, elles deviennent extraordinairement complexes sous celle d’un marché qui ne peut être que défaillant sans une épaisse bureaucratie. Ce sera le cas avec les « certificats de capacité » et leur gestion qui va regrouper un grand nombre d’institutions et acteurs : Commission de Régulation de l’Energie, RTE, opérateurs d’effacement, fournisseurs et producteurs, EPEX Spot. D’où aussi l’appel au monde académique pour tenter de rationaliser  la bureaucratie qui s’est mise en place. Curieusement les propositions académiques  orientées massivement dans la logique du libéralisme Coasien n’ont jamais évalué les couts de ladite bureaucratie et ce en contravention avec les travaux de Coase lui-même.

Maintenant puisqu’on échange, il faudra trouver un lieu virtuel ou réel dans lequel les fournisseurs rencontreront de vrais producteurs. C’est le cas des bourses d’électricité. Sur ces bourses se forment des prix  représentant l’état du marché pour une transaction déterminée, en un lieu géographique et à un instant donné. Sans présager des conditions futures, se sont ajoutés des marchés plus élaborés faisant intervenir la notion d’anticipation temporelle : les prix des contrats à terme (futures) et les échanges à terme (forward). Ce qu’il convient de comprendre c’est que la libéralisation fait que les échanges et les prix correspondants ne sont plus garantis, qu’il faut par conséquent se protéger des risques de prix, ce que l’on appelle les produits de couvertures que sont par exemple les swaps de prix.

C’est dire que la première vague d’acteurs nouveaux en induit une seconde complètement financière. La première vague faisait des échangistes des acteurs assez semblables à ceux de la finance pure. La seconde beaucoup plus nombreuse est faite de purs spéculateurs censés apporter liquidité et surtout sécurité. Le poids du secteur énergétique dans ses diverses dimensions (électricité, fuel, gaz, charbon, renouvelable dans sa propre diversité), son poids dans les contraintes macroéconomiques (l’économie est souvent toute entière de la production/transformation/consommation d’énergie), et surtout sa dimension géopolitique, font que la volatilité des prix est naturellement plus importante que sur toutes les autres matières premières. L’immensité et la complexité d’un marché mondial de l’énergie devient une source d’opportunités nouvelles pour la finance purement spéculative avec la formation perverse d’anticipations auto-réalisatrices et globalement ce qu’on appelle une exubérance irrationnelle.

Les agents économiques véritables, par exemple les entreprises, victimes de l’exubérance irrationnelle peuvent eux-mêmes se couvrir, par exemple par des swaps de prix sur l’énergie. Les entreprises négocient ainsi un contrat fixant un prix convenu avec un agent financier, le plus souvent une banque. Sur la base d’un notionnel (un montant physique d’énergie) et de périodes convenues, entreprises et financiers échangent des sommes représentant la différence entre l’évolution du prix de marché et le prix convenu. Si le prix de l’énergie augmente, et si le contrat qui relie l’entreprise à son fournisseur ne prévoit pas lui-même une couverture, alors c’est l’agent financier qui versera une compensation à l’entreprise. Dans le cas inverse c’est l’entreprise qui compensera la banque. Comme les fluctuations de prix sont considérables les swaps deviennent des outils risqués eux-mêmes susceptibles d’appels de marge. Parce que la finance ne fait que transmettre les risques on voit immédiatement que les swaps peuvent figurer dans d’autres produits structurés et ce à la dimension de l’inventivité financière. D’où un dangereux effet contagion.

La libéralisation du marché de l’énergie, en faisant naître un marché et une concurrence que la France avait jugé nuisible dans sa longue phase de prospérite, risque de devenir source active de la prochaine crise financière.

Cette source active va être renforcée par le développement des boucliers tarifaires qui représentent aujourd’hui environ 2% du PIB. Parce que ces boucliers, dans leur lourdeur, vont  aggraver considérablement  le déficit français (5 points de PIB contre seulement 3 pour l'Italie et 0,5 pour l'Allemagne selon la projection 2027 du FMI) nous aurons  là,  une force nouvelle qui pourra se conjuguer avec celle de l'overdose financière pour aboutir à la situation britannique de septembre dernier : crise purement financière et crise des finances publiques. 

 

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