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8 décembre 2025 1 08 /12 /décembre /2025 09:12

Nous  nous permettons aujourd’hui de publier un extrait de la préface de Ruy Blas écrite par Victor Hugo en 1838. L’histoire ne se répète jamais mais elle est pourtant la grande matière première avec laquelle les sciences humaines peuvent tenter d’échapper au simple bavardage.

Bonne lecture.

« Au moment où une monarchie va s’écrouler, plusieurs phénomènes peuvent être observés. Et d’abord la noblesse tend à se dissoudre. En se dissolvant elle se divise, et voici de quelle façon : le royaume chancelle, la dynastie s’éteint, la loi tombe en ruine ; l’unité politique s’émiette aux tiraillements de l’intrigue ; le haut de la société s’abâtardit et dégénère ; un mortel affaiblissement se fait sentir à tous au dehors comme au dedans ; les grandes choses de l’état sont tombées, les petites seules sont debout, triste spectacle public ; plus de police, plus d’armée, plus de finances ; chacun devine que la fin arrive. De là, dans tous les esprits, ennui de la veille, crainte du lendemain, défiance de tout homme, découragement de toute chose, dégoût profond.

 

Comme la maladie de l’Etat est dans la tête, la noblesse, qui y touche, en est la première atteinte. Que devient-elle alors ? Une partie des gentilshommes, la moins honnête et la moins généreuse, reste à la cour. Tout va être englouti, le temps presse, il faut se hâter, il faut s’enrichir, s’agrandir et profiter des circonstances. On ne songe plus qu’à soi. Chacun se fait, sans pitié pour le pays, une petite fortune particulière dans un coin de la grande infortune publique. On est courtisan, on est ministre, on se dépêche d’être heureux et puissant. On a de l’esprit, on se déprave, et l’on réussit. Les ordres de l’Etat, les dignités, les places, l’argent, on prend tout, on veut tout, on pille tout. On ne vit plus que par l’ambition et la cupidité. On cache les désordres secrets que peut engendrer l’infirmité humaine sous beaucoup de gravité extérieure. Et, comme cette vie acharnée aux vanités et aux jouissances de l’orgueil a pour première condition l’oubli de tous les sentiments naturels, on y devient féroce. Quand le jour de la disgrâce arrive, quelque chose de monstrueux se développe dans le courtisan tombé, et l’homme se change en démon.

 

L’état désespéré du royaume pousse l’autre moitié de la noblesse, la meilleure et la mieux née, dans une autre voie. Elle s’en va chez elle, elle rentre dans ses palais, dans ses châteaux, dans ses seigneuries. Elle a horreur des affaires, elle n’y peut rien, la fin du monde approche ; qu’y faire et à quoi bon se désoler ? Il faut s’étourdir, fermer les yeux, vivre, boire, aimer, jouir. Qui sait ? A-t-on même un an devant soi ? »

 

Préface de Ruy Blas (1838)

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1 décembre 2025 1 01 /12 /décembre /2025 06:33

L’argent ne quitte pas le pays

En toute logique comptable, les comptes nationaux  sont  équilibrés. La réalité est en effet très simple et toute opération se matérialise, en vertu du principe de la partie double, d’une écriture en crédit strictement égale à une écriture en débit. A l’échelle plus globale d’un pays s’il y a beaucoup d’écritures en débit pour des agents intérieurs ( consommation des ménages, dépenses des administrations, investissement des entreprises, etc.) cela signifie qu’il y a pour un même montant beaucoup d’ écritures en crédits pour des agents extérieurs en relation contractuelle avec les agents intérieurs. Les écritures en débit des agents intérieurs sont des dépenses et bien évidemment les écritures en crédits des agents extérieurs sont des recettes. Si donc on observe les comptes nationaux de la France le compte agrégé de l’économie française doit disposer d’un solde égal au compte agrégé extérieur de l’ensemble des nations en relation avec la France. C’est ce que l’on lit, dans les comptes de la nation pour 2024 avec, au-delà, un solde très rassurant : la France et ses agents reçoivent plus qu’ils ne dépensent et ce pour un montant de 8 Milliards d’euros alors que le PIB du pays se montait à 2917,4 milliards. Concrètement cela signifie a priori que l’argent ne fuit pas le pays et que la banqueroute n’est pas à l’ordre du jour. Cela veut donc aussi dire que les agences de notation qui surveillent le pays n’ont pas de raison substantielle pour abaisser de façon significative la note de la France. La France ne serait donc pas effondrée.

La comptabilité des circuits de l’argent

Si l’on regarde les choses de façon plus détaillée la situation est pourtant différente. La question étant en effet de découvrir par quel biais il existe un quasi équilibre entre les flux monétaires de sorties et les flux d’entrée.

Ce qu’on appelle balance des paiements est le document comptable qui rassemble tous les liens entre le pays et le reste du monde. Ce document est composé de sous-ensembles regroupant des opérations homogènes : balance commerciale, balance des services, balance des revenus primaires, balance des revenus secondaires, balance en capital. La somme constitue le compte non financier du pays, compte dont le solde s’appelle aussi solde de la balance des paiements. Et ce solde par principe comptable, celui de la partie double, est aussi égal au solde des opérations financières avec le reste du monde.

La balance commerciale est avec 618 milliards d’exportations et 678 milliards d’importations considérablement déficitaire (60 milliards). Réalité fondamentale qui révèle que, de plus en plus,  le pays consomme davantage qu’il ne produit.

La balance des services est avec 372 milliards d’entrées et 310 milliards de sorties considérablement excédentaire (57 milliards).

La balance des revenus primaires est aussi excédentaire en raison du flux considérables de revenus des travailleurs frontaliers (55 Milliards). Excédent qui signifie toutefois que des centaines de milliers de salariés frontaliers produisent des richesses à l’extérieur du pays et ne font – à l’intérieur - qu’en encaisser les signes.

La balance des revenus secondaires est très déficitaire en raison des contributions à l’Union Européenne (22 milliards) et des transferts de revenus des travailleurs migrants ( 16 milliards).

Un grand fleuve est venu alimenter la France

Le compte de capital (subventions, transferts sans contre parties) est lui-même excédentaire (5 milliards). Le compte financier   est  composé de plusieurs rubriques (investissements directs, investissements de portefeuille, instruments financiers dérivés, autres investissements). Sans entrer dans le détail on observe que le poste de loin le plus important est la partie des investissements de portefeuille correspondant à la dette publique. Ainsi l’extérieur, donc l’étranger, et plus concrètement encore 10 banques étrangères[1] ont   acheté 131 Milliards d’euros d’obligations de l’Etat français en 2024[2]. Bien évidemment (logique comptable) le solde du compte financier est égal à celui du compte de capital (8 milliards) mais il mentionne qu’en raison d’achats massifs de dette publique par l’étranger, les comptes nationaux sont en quelque sorte « oxygénés » par le reste du monde. Les comptables ne s’y trompent pas et parlent « d’entrée de capital » dans le pays.

Cette « entrée nourrissante » est bien sûr un flux mais il s’agit aussi d’un stock que les comptables nationaux connaissent bien : 1614 milliards d’obligations de dette publique française détenue par l’étranger au 31 décembre 2024, soit plus de 50% du PIB et 55,4% du total de la dette. Ce dernier taux est en continuelle augmentation depuis 2022. Toujours comptablement, ce stock de dette publique détenue par le reste du monde est - en principe - de l’épargne étrangère venant s’investir en France[3]. Est- ce à dire que l’épargne nationale serait insuffisante pour faire vivre l’économie française ? Question qu’il nous faut examiner.

Les variations de débit du grand fleuve étranger sur les comptes de la France

Le taux d’épargne français est parmi les plus importants du monde (près de 19% du PIB) et son affectation est bien connue : comptes à vue, dépôts à terme, assurance vie, actions et obligations, épargne immobilière. La contre-partie est complexe : financement des bilans bancaires et transformation en crédits et investissements pour les entreprises et aussi pour l’Etat par achat massif de dette publique.

Toute modification du flux d’achat étranger de dette publique modifie toutes les écritures et   soldes de tous les comptes. S’il y a moins d’achat cela se matérialise par une foule d’états différents. D’abord le solde du compte financier est modifié donc aussi le solde de la balance des paiements, donc le solde de tous les comptes de ladite balance avec les flux internes associés. Il est très difficile de construire un modèle permettant d’instruire et d’éclairer toutes les conséquences. Un compte peut pourtant retenir toute notre attention : celui de la balance commerciale.

Exploration du lien entre fleuve de dettes et balance commerciale.

Le lien entre la balance commerciale et le flux de dette publique achetée est lui-même très complexe. Par exemple si le flux de dette diminue (si le grand fleuve venu de l’étranger voit son débit diminuer) cela signifie que d’une façon ou d’une autre les finances publiques sont plus restrictives : moins d’aide et subventions (entreprises/ménages) qui touchent directement la consommation et l’investissement donc la croissance, donc la balance commerciale. Vraisemblablement réduire les aides c’est ne pas distribuer de quoi élargir les marchés et - sans politique monétaire les agrandissant par un taux de change plus faible (l’Etat a juridiquement perdu le contrôle des infrastructures financières et monétaires) - c’est réduire les exportations comme les importations sans modification sensible du solde. Le grand fleuve venu de l’étranger qui alimente la France est à priori fondamental pour alimenter une croissance pourtant devenue extraordinairement faible. D’où cette impression d’une France qui vit au-dessus de ses moyens. A l’inverse si le grand fleuve venu de l’étranger voit son débit augmenter c’est vraisemblablement en raison du laxisme budgétaire et ses effets sur la balance commerciale : sans maîtrise d’un taux de change la compétitivité n’augmente que par le flux de aides et les importations ne peuvent qu’augmenter. De quoi dégrader la balance commerciale et donc le compte de capital et son complément le compte financier….et de quoi demander plus au grand fleuve venu de l’étranger : 49,1% dans le total de la dette en juin 2022, mais 54,6% en juin 2024 et 55,4% en juin 2025. La France continue de s’effondrer….

Le fleuve d’épargne française peut-il se substituer au grand fleuve étranger ?

L’épargne française très élevée est a priori complètement mobilisée. Il faut donc imaginer qu’une substitution entre dette étrangère et dette nationale supposerait une modification de stratégie. De façon fort théorique on pourrait imaginer que les 4 banques françaises labellisées « SVT » ( BNP, Société Générale , Crédit Agricole, NATIXIS) achètent toute la dette émise (plus de 300 milliards pour 2025) et que les dix autres banques (étrangères) sont interdites d’accès aux adjudications de l’Agence France Trésor. Une telle hypothèse est fort peu crédible dans la mesure où les banques n’achètent la matière première : dette publique que pour leur clientèle. C’est bien sûr le cas  des compagnies d’assurance qui en achètent entre 70 et 80 milliards pour leur production propre de contrats nouveaux. C’est le cas des SVT qui achètent  pour elles-mêmes, mais aussi pour d’autres banques et l’archipel du « shadow banking » - probablement entre 60 et 70 milliards - pour les productions financières. De la même façon que dans l’industrie automobile, on fixe le volume des achats de bobines  d’acier en fonction de la quantité de voitures produites, les SVT françaises n’achètent de la dette publique qu’en fonction de leurs besoins. Le fleuve d’épargne française est ainsi limité et il faut lui adjoindre le grand fleuve étranger pour absorber toute la dette publique. Certes, on pourrait encore augmenter l’épargne en imaginant encore davantage de dépenses publiques au profit des ménages et entreprises, mais cela correspondrait à davantage de déficit et il n’est pas sûr que les SVT françaises soient davantage incitées à acheter de la dette publique suplémentaire…cela dépendrait en effet du comportement des bénéficiaires des nouvelles dépenses….Au final il semble impossible de faire disparaître le grand fleuve étranger venu nourrir la France.  

Mais le grand fleuve étranger est le résultat d’une politique publique historiquement délictueuse.

Nous ne reviendrons pas dans la présente note à la grande contradiction entre « société de marché » et « société à économie de marché » et nous nous  contentons d’en rappeler les conclusions[4]. La grande question de la France est qu’elle est restée au milieu du gué : largement keynésienne dans sa culture, elle n’accepte pas le moment néolibéral dans lequel elle s’est délibérément engagée. Parce que keynésienne, la France n’a jamais accepté la « grande transformation » décrite par Polanyie et le salariat fût historiquement de moins en moins le théâtre d’un marché non régulé. Réalité devenue infiniment complexe, ce qu’on appelle aujourd’hui le coût du travail est fait d’une multitude de règles et de subventions directes, indirectes, voire très indirectes…[5] . Et une réalité qui constituera le grand Etat Providence français.  De quoi rendre artificiellement (et coûteusement) compétitive une économie qui allait dans le même temps être dérégulée.

 Dans un même geste, la France décidait de libérer l’économie en libérant tous les marchés et en particulier le premier d’entre-eux : celui de la monnaie. Politique qui ira jusqu’à des limites extrêmes puisque l’Etat – grand inventeur historique de la monnaie moderne, celle qui allait mener à ce que nous avons appelé la fin de la loi d’airain[6]- allait devenir un agent victime d’un interdit bancaire : il ne peut être directement alimenté par la banque dont il est le propriétaire (banque centrale). D’où le marché de la dette qui est une pure invention politique juridicisée dans l’Agence France Trésor, invention ( 1999) dont plus personne n’en comprend la portée tant l’institution généralisée partout dans le monde est devenue « naturelle ». Cette invention est pourtant une double violence : d’abord au regard de l’Etat propriétaire qui n'est plus l’émetteur de monnaie qu’il fût ; ensuite au regard des citoyens qui n’ont plus juridiquement accès direct à la dette publique.[7] Non seulement il est interdit à l’Etat de s’endetter auprès de sa banque, mais il lui est interdit de s’endetter auprès de ses citoyens. Autant de garanties pour assurer un monopole aux SVT dont on communiquera bruyamment la sélection par l’AFT sur la base de la performance et de la rationalité. Le plus curieux est que personne ne sait si le grand fleuve étranger ou le grand fleuve national qui inonde l’AFT[8] est véritablement de l’épargne ou de la création monétaire…Le système bancaire, dans ses prérogatives, se serait-il substitué à l’Etat ? Le plus curieux encore est que l’Etat, encore farouchement Etat- providence radicalement hors marché, est simultanément celui qui par transformation de l’infrastructure monétaire a fait le lit du marché généralisé. Société à économie de marché d’un côté et société de marché de l’autre.

Les deux lames du ciseau : Etat Providence hors marché sans limite et inondation monétaire se referment sur une France effondrée.

Jean Claude Werrebrouck - 1  décembre 2025

 

[1] Les Spécialistes en Valeurs du Trésor (SVT) banques sélectionnées par l’Agence France Trésor pour l’achat de dette publique.

[2] Et probablement davantage car les 10 banques étrangères (américaines anglaises, espagnoles et allemande) ont aussi des établissements en France. L’Agence France Trésor ne publie pas les volumes d’achats de chaque banque.

[3] Les montants mobilisés par 10 banques étrangères qui achètent de la dette publique peuvent aussi mobiliser de la création monétaire.

[5] Y compris par baisse du coût du travail par le biais de plateformes (Shein, Temu, etc.) qui relèvent délictueusement le pouvoir d’achat…De quoi faire du mauvais keynésianisme en poussant aux limites le néolibéralisme. Cf la suite du paragraphe.

[6] https://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-loi-d-airain-de-la-monnaie-2-2-110485625.html

[7] Signalons quelques rares exceptions : celui de l’Italie avec son guichet d’achat pour les petits porteurs (environ 15% du total de la dette publique , et beaucoup plus marginalement encore avec le « Bundesshatzbriefe » (moins de 5% du total de la dette publique).  

[8] La demande des SVT est toujours 3 fois supérieure aux volumes d’adjudications proposées par l’AFT. D’où vient l’argent ?

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22 novembre 2025 6 22 /11 /novembre /2025 16:09

Les présents débats parlementaires et leurs conclusions révèlent la grande contradiction de la société française qui hésite entre l’acceptation du marché et de ses règles et un refus des conséquences qu’il suppose. Cela se traduira dans les budgets publics qui – dans quelques jours -  seront votés ou imposés : il faudrait en réduire le solde négatif pour ne pas déplaire aux marchés mais cela est rendu impossible en raison d’un modèle social à préserver. Et derrière cette question nous en retrouvons une autre beaucoup plus fondamentale, celle de la logique d’une société de marché que l’on oppose à une à société à économie de marché. C’est qu’en France les relations que les humains entretiennent entre-eux sont probablement aussi importants que celles qu’ils entretiennent avec les choses et en particulier l’argent. D’où la forte odeur de ce qu’on appelle « le politique » que l’on trouve très spécifiquement en France et beaucoup plus modérément ailleurs.

L’ordre du monde selon la France

Dans la « Grande transformation » Karl Polanyi (1944)[1]voyait que des éléments très constitutifs de la société se sont historiquement transformés  en marchandises.  C’était, selon cet auteur, le cas du travail qui allait se transformer en marchandise force de travail échangée sur un marché du travail . C’était le cas de la terre qui elle aussi allait devenir marchandise porteuse de prix et de rente. C’était enfin le cas de la monnaie qui allait pouvoir devenir marchandise produite dans des usines appelées banques et marchandises porteuses  d’un prix appelé intérêt. De quoi passer d’un monde où l’économie est encastrée dans la société -  le travail a toujours existé mais pas comme marchandise, la terre fût historiquement rarement une marchandise, et la monnaie était historiquement un bien public – à un monde où c’est la société qui est encastrée dans l’économie.

La société française n’a historiquement jamais accepté cette « grande transformation » et assez rapidement, à l’inverse de la Grande Bretagne, elle s’est employée à résister aux modifications impliquées, notamment en matière de travail et de monnaie. Ainsi le travail n’est toujours pas une marchandise et reste très socialisé. De la même façon pendant très longtemps la monnaie devait subir un étroit contrôle et ce n’est que récemment qu’elle est devenue simple marchandise. D’où cette position très particulière de la France qui se voulait économiquement libérale depuis très longtemps et sans doute  néolibérale beaucoup plus récemment, mais qui reste extrêmement attachée à son Etat-providence situé hors marché.

Une lecture nouvelle du déraillement de la France

Tant que la France restait à cheval sur les 2 gros ilots de résistance au passage à la société de marché, celui du travail et celui de la monnaie, elle restait dans son modèle anthropologique fondamental et connaissait une réussite exemplaire. Nous ne revenons pas ici sur les signes de de cette réussite que l’on peut trouver dans nombre de publications. Signalons simplement que le marché encastré dans la société fut un grand moment dans l’espérance d’un futur meilleur appelé progrès. Dans ce type de monde, le temps pouvait être bien orienté et la question d’une société meilleure pouvait être débattue. Un débat beaucoup plus difficile dans une société de marché où précisément les marchés imposent le primat du présent sur un futur qui n’est plus à construire mais se construit automatiquement par le biais de la concurrence. La France restera donc le lieu de débats dans l’espérance d’un futur jusqu’à la fin de la « grande transformation »  et en particulier celle de la   transformation progressive de la monnaie en marchandise[2]. Le processus de transformation fut historiquement complexe voire contradictoire[3]. Ainsi un grand écart pouvait se manifester avec un travail qui s’éloignait de plus en plus du statut de marchandise, statut acquis au cours de la révolution industrielle, tandis que la monnaie allait s’échapper progressivement du contrôle public. Avec la montée de l’Etat social, le salaire et ses accessoires directs ou indirects deviennent de plus en plus  revenus  d’origine collective, tandis que la monnaie est de plus en plus l’objet d’une bancarisation non régulée par le politique.

A l’époque du salariat non régulé, les salaires des ouvriers étaient versés sous forme d’ enveloppes contenant des billets de banque centrale,  une monnaie improductive pour des banques encore privées d’une véritable appropriation monétaire. Plus tard,  à l’époque du salaire socialisé, les rémunérations  sont versées sur des comptes qui vont assurer la privatisation de la puissance monétaire. La monnaie devient ainsi pour la puissance publique une extériorité au moment où le salaire devient de plus en plus ancré dans son périmètre de réglementation hors marché.  D’où une France de plus en plus incapable de marcher sur ses deux jambes. Situation largement  inconnue  ailleurs où salaires et monnaies  seront encastrées dans l’économie : les salaires bruts ne sont pas éloignés des salaires nets et la bancarisation est totale. La France va ainsi progressivement dérailler : on ne peut simultanément promouvoir un modèle social hors du champ des marchés et débrider l’économie. On ne peut jouer au néolibéralisme sans en accepter toutes les conséquences.

« Une grande transformation » qui peut aussi aggraver la déraillement

Si Polanyi était notre contemporain il aurait pu aller plus loin dans son analyse et aurait sans doute pu évoquer une « grande transformation » pour les entreprises. Très longtemps, et encore aujourd’hui, l’organisation interne des entreprises refuse la logique du marché au profit de celle de la hiérarchie. C’est bien ce que voyait déjà un Ronald Coase (pourtant contemporain de Polanyi) qui voyait dans l’origine de la firme et de son organisation le refus de transactions ponctuelles plus couteuses que la coopération organisée. D’où ce qui deviendra plus tard la réflexion sur la logique du « make or buy ». Toutes les institutions ne peuvent se dissoudre dans le marché et à priori des résistances existent au tout marché. Plus tard - vers 1975 -   le Nobel Oliver Williamson , mais aussi sans doute avant lui James Burnham, confirmeront le modèle hiérarchique de ce qui était la firme géante. Les nombreux acteurs de la firme ne sont pas ainsi dans des relations individuelles de marché et vivent dans un système hiérarchique.  La France restera  la grande résistante au tout marché et ira jusqu’à mettre en place des entreprises publiques à monopole qui au-delà de relations hiérarchiques internes très valorisées étendra l’ordre de la règle au niveau du produit ou service  distribué. L’exemple le plus célèbre sera bien sûr  celui  d’EDF/GDF notamment à l’époque de Marcel Boiteux.

Le vrai problème qui se pose toutefois aujourd’hui est que la société française, toujours globalement réticente vis-à-vis du marché, est confrontée à une IA qui risque de faire disparaître les derniers espaces de socialisation que l’on trouve  dans ces organisations hors marché et qui font encore l’essentiel des entreprises. Et des organisations à partir desquelles l’Etat peut encore puiser les ressources du modèle social hors marché qu’il défend. Notons au passage que, même sans révolution technologique, de plus en plus de services hors marché et produits en dehors du marché sont devenus de simples marchandises. Tel est évidemment le cas de l’électricité qui n’est plus service public mais marchandise produite parfois en dehors du marché par de simples entreprises qui ne se  livrent qu’à du négoce. D’où un marché de l’électricité devenu gigantesque pour une production qui n’augmente que fort modérément. Exemple que l’on peut généraliser : un présent de plus en plus marchand et financiarisé et de moins en moins productif. Avec les emplois correspondants : utiles voire efficients du point de vue individuel (société encastrée dans le marché), inutiles voire nuisibles du point de vue collectif (marché encastré dans la société).

Déraillement ou pulvérisation annoncée par le nouveau marché ?

Si cette vieille organisation qu’est l’entreprise était souvent lourde et ne permettait le plus souvent que le perfectionnement de l’outil existant, L’IA permet de révolutionner l’outil et donc l’entreprise en la transformant en dispositif d’exploration et de  création  de progrès.[4] Et ce dispositif devient plus ou moins complétement une organisation de marché éloignée de l’entreprise classique.  Algorithmes et capacités humaines augmentées permettent de générer beaucoup plus de richesses que les structures hiérarchiques traditionnelles. La nouvelle réalité technologique écrase les hiérarchies devenues improductives et fait naître des acteurs complètement immergés dans le marché. Si l’on suit Sami Mahroum [5] l’IA devient un éco système dans lequel des humains souvent non salariés équipés de leurs agents IA effectuent des transactions les uns avec les autres plus efficacement que par le biais d’une entreprise classique. A terme, des agents/patrons deviennent des entrepreneurs s’appuyant sur une constellation d’agents d’IA. A terme plus  lointain, on assisterait à la fin de l’entreprise classique au profit d’un marché beaucoup plus profond que celui perçu par  Karl Polanyi. Grande victoire du « buy » sur le « make ». [6]De quoi achever le processus de « grande transformation » et aboutir à la plénitude de la société de marché avec fin de la dépendance salariale et émancipation de tous. De quoi envoyer le socle de l’Etat- providence dans les poubelles de l’histoire.

En reprenant le langage du vieux Marx, nous serions dans un monde où les rapports sociaux de production en pleine contradiction avec le développement des forces productives appellent à une révolution sociétale. Avec une grande différence puisque cette fois le point d’aboutissement de l’histoire serait un marché généralisé et donc la victoire complète du libertarisme. De quoi réconcilier Hegel et Marx.

 La France est-elle prête au basculement vers le tout marché ?

Nos débats actuels au niveau des instances sociopolitiques révèlent déjà de gros effets de polarisation. Il y a ceux qui rêvent d’un gaullisme à reconstruire sous une forme ou sous une autre, et il y a ceux qui considèrent que les rapports entre les groupes, territoires, classes, générations, etc.  sont moins importants que ceux qu’ils entretiennent avec leur personne et les choses. Pour eux l’IA peut renouveler l’espérance d’un futur, non plus celle du passé appelée progrès social, mais celle attachée à l’épanouissement strictement individuel. Et parce que l’IA réduit le volume du travail il y a aussi la cohorte des exclus de l’espérance du futur aussi bien collectif qu’individuel. Ceux-là n’ont plus souvent, à titre d’avenir,  que le retour vers la  tradition d’un présent religieux. Christian Ingrao a sans doute raison d’insister sur la corrélation entre présent ultralibéral et présent religieux.[7]….une corrélation qui va  bien au-delà de la seule France. Ultralibéralisme et islamisme constituent les formes politiques parallèles du temps présent, un moment perdu  dans l’effacement de l’espérance d’un avenir collectif meilleur.

Avec ce nouveau développement des forces productives qui se matérialise avec l’IA, les groupes en situation se forgent des opinions de plus en plus opposées et de plus en plus extrêmes. Tel un gaz ou un liquide, la haine se répand et occupe de plus en plus d’espace. Vers quelles violences nouvelles la France se dirige ?

Jean Claude Werrebrouck – 23 novembre 2025.

 

[1] D’origine hongroise Polanyi (1886/ 1964) est à la fois historien, politiste, économiste et sans doute anthropologue. Son ouvrage « la grande Transformation – aux origines politiques et économiques de notre temps » fut publié en 1944. Au niveau des grande écoles de pensée, il est considéré comme étant un inclassable.

[2] La Monnaie deviendra merchandise à l’issue de son dessaisissement progressif par l’Etat. Commencée de longue date avec par exemple la fin des planchers de bons  du Trésor dès 1957, assurant le bouclage du « circuit du Trésor » cher à Block- Lainé, elle aboutira avec la monnaie unique à une véritable expropriation de l’Etat.

[3] Il l’est sans doute encore avec le développement des fonds « 90-10 » qui visent pour partie des actifs « à impact » social dont le rendement de bon niveau révèle des préoccupations de solidarité qui résistent à celles de la simple concurrence marchande.

[4] Cf l’ouvrage de Benedict Frey : « How progress ends”; Princeton University presse  2025.

[5] Cf son article : « l’intelligence artificielle va-t-elle tuer l’entreprise » ; Le Monde des 16 et 17 novembre 2025.

[6] Même la cour des comptes s’interroge sur les effets de l’irruption de l’IA sur les administrations publiques ( cf son rapport publié le 19 novembre dernier). Son texte reste toutefois ambigu et propose le développement du buy…tout en proposant un secrétariat général à l’IA rattaché au premier ministre. Voir :

https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-strategie-nationale-pour-lintelligence-artificielle-consolider-les-succes-de-la

 

[7] Conférence de Cité Philo 2025 : « Paroxysme et urgences : des hommes en de sombres temps » ; voir http://citephilo.org/.

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10 novembre 2025 1 10 /11 /novembre /2025 08:25

Préparer sérieusement l’élection présidentielle

Il est préoccupant de constater que l’élection présidentielle se rapprochant aucun prétendant au pouvoir ne dispose d’une vision claire de la réalité. Tous savent que la situation du pays est grave et aucun ne dispose d’une vision claire du pourquoi de l’effondrement. Avec toutefois une prise de conscience, notamment  celle des risques associés à un techno-mondialisme débouchant sur l’érosion de la démocratie. L’Union Européenne n’en est pas là et semble continuer sa marche avec une pièce nouvelle dans son architecture financière à savoir le grand projet de la création d’un « euro numérique de banque centrale ». S’agit-il d’une opportunité pour la France ? Pourrions-nous  se servir de la force de L’UE pour faire basculer le projet et y construire les moyens de la reconstruction de la France ? C’est ce à quoi la présente note tente de répondre.

1. Pour bien comprendre la suite nous renvoyons à un certain de nombre de publications :

2. En résumé, les nouvelles technologies permettent de construire une infrastructure de circulation de la valeur dans laquelle le système bancaire apparait comme instance dépassée. Une situation rappelant celle des constructeurs de calèches à la naissance de l’industrie automobile. A terme, sans doute lointain, une banque centrale pourrait rassembler tous les comptes de tous les acteurs, et donc tous les utilisateurs :  entreprises non financières, entreprises financières, ménages, associations, Trésor lui-même, et assurer dans des conditions de totale  sécurité et dans l’instantanéité toutes les opérations de circulation de la valeur entre les dits acteurs. Un peu comme si - dans le cadre de la SNCF  - l’on pouvait voyager d’un point quelconque du territoire vers un autre point sans passer par les gares et leurs contraintes.

3. Face à ce tsunami potentiel les banques classiques (ces anciennes gares)  voire même les néo-banques résistent et se déclarent très opposées au projet actuel qui - présenté pourtant de façon très souple - tente de faire admettre un dispositif qui devrait être opérationnel vers 2029.  A cette date chacun pourrait disposer d’un porte-monnaie électronique directement relié à la BCE et délaissant les classiques outils de mobilisation des tout aussi classiques comptes bancaires. Tsunami considérable pour un avenir proche.

Profitez du projet de la BCE pour déstabiliser l’infrastructure monétaire et financière

4. Un candidat sérieux à l’élection présidentielle devrait au moins connaitre le projet et son formidable potentiel.  Une fois désigné par le suffrage universel il devrait le réorienter massivement  au profit d’un véritable objectif partagé pour la France. Il pourrait même, dans un premier temps, se porter défenseur d’un système bancaire qui a peut-être compris les enjeux. Question d’opportunité stratégique.

5. Prenant appui sur le constat et les causes de ce qui est un effondrement du pays[1], il devrait militer pour la fin de l’indépendance de la BCE dans son nouveau rôle de création de l’euro numérique. La banque nouvelle ferait circuler la valeur – au profit de tous les acteurs - dans le respect de ce qui est politiquement décidé par les responsables de chaque Etat. Et ce nouveau statut serait facilité par les étapes de la mise en place de l’euro numérique.

6. Logiquement, pour de simples raisons d’efficacité, au terme de plusieurs étapes, les comptes bancaires migrent progressivement vers la banque centrale.  Les banques classiques perdent ainsi progressivement le quasi-monopole de la création monétaire. Les opérations de crédit font de moins en moins de nouveaux dépôts et la puissance de ce qu’on appelle le multiplicateur du crédit s’étiole[2]. Les banques étaient devenues puissantes avec la relative disparition des billets. Elles perdront cette puissance avec une monnaie numérique dans un smartphone.

7. Dès lors la croissance de la masse monétaire reposera pour l’essentiel sur la banque centrale… dont on aura décidé la dépendance par rapport à l’ordre politique. On peut certes imaginer une création monétaire au profit des banques par la banque centrale, mais cette création ne pourrait engendrer un multiplicateur puissant puisque les prêts bancaires ne viendraient plus nourrir les passifs des bilans de ces mêmes banques.

8. Il résulte du point 5 qu’au terme d’une période de passage au nouveau système c’est désormais la banque centrale qui devient l’actrice majeure de la création monétaire. D’abord au profit des entreprises qui dans le cadre d’un plan européen peuvent être mobilisées pour les communs de l’Europe : climat/environnement, infrastructures, énergie, rupture démographique, etc. De quoi par conséquent ne plus passer par les marchés financiers comme ce fût encore le cas du programme « NextgénérationUE » de 750 milliards d’euros, programme  qui va lourdement peser sur les remboursements par les différents pays à partir de 2028. Maitrisant à nouveau la création monétaire il n’y a plus à s’endetter et dépendre des marchés financiers pour faire face aux immenses besoins actuels. Seules les limites techniques existent notamment les disponibilités en compétences et en quantités de travail disponibles ou à remobiliser. Il n’existe pas de limite financière mais il existe bien sûr des limites de faisabilité. Un candidat sérieux à l’élection présidentielle doit pouvoir expliquer cela et montrer que nos limites dans une reconstruction ne sont pas financières. Pas facile dans un univers de très grande inculture.

9. La BCE nouvelle ne doit pas faire disparaitre les banques centrales des Etats qui elles peuvent financer ou non ces derniers. De ce point de vue, les Trésors et donc les Etats peuvent choisir en toute souveraineté : continuer à financer l’endettement public par la voie du marché ou bien mettre fin à l’endettement par rachat de la dette par les banques centrales. S’agissant de la France, il est clair que son statut d’Etat effondré milite en faveur d’une extinction de la dette, non par défaut, mais rachat progressif. De quoi faire disparaître progressivement les charges de la dette[3]. De quoi aussi limiter le coût insupportable des dévaluations internes s’étant substituées aux dévaluations externes devenues impossibles depuis la naissance de l’euro. Décisions politiquement difficiles en raison de la puissance des lobbys financiers, mais projet qu’il faut évoquer de façon très précise et très argumentée dans le cadre d’une campagne pour l’élection présidentielle… et donc  ne plus se contenter de déclarations du type : « mon ennemi, c’est  la finance » (discours du candidat Hollande du 22 janvier 2012).

Bien gérer les effets externes.

10. Parce qu’il faut imaginer des choix souverains différents dans l’UE (mettre fin ou non au marché de la dette publique) il est clair que malgré une force centralisatrice abordée au point 9, des divergences seront constatées entre les divers pays. Les plus dépendants de la finance resteront dans le présent système et d’autres seront incités à suivre la France. Les ADN anthropologiques fondamentaux ( « société enracinée dans l’économie » ? ou « économie enracinée dans la société ») pour reprendre la terminologie chère à Polanyi) de chaque pays doivent être respectés.  De ce point de vue,. il faut comprendre que l’euro sera à la fois monnaie unique et monnaie commune. Le respect des choix des divers pays est aussi fait de l’attention portée aux externalités négatives qui en résultent. Il faut donc imaginer un dispositif tel que le choix proposé par la France garantisse un niveau d’externalité proche de zéro.

11. Il est très difficile d’anticiper les turbulences engendrées par le rétrécissement des marchés financiers ; par exemple, des réactions imprévisibles sur les swaps de la FED accordés ou non à la BCE. Par contre, il est clair qu’il faut interdire les comportements de passager clandestin avec lesquels une économie profiterait sans cause des choix d’une autre. Par exemple, les pays ayant choisi, malgré la fin de l’indépendance des banques centrales, de rester dans l’ancien système ne doivent pas bénéficier indûment des choix d’une France ayant choisi la voie de la fin du marché de la dette publique. Ce point mérite une particulière attention et suppose un équilibre garanti des échanges extérieurs comme cela est expliqué au point suivant.

 Un retour à l’Union Européenne des paiements ? (UEP, 1950/1958)…

12. La disparition de l’étau financier, au profit de la mobilisation des ressources humaines réelles permet la construction de projets à long terme et les investissements réels qui sont associés. Il n’est plus question de dire que « nous n’avons pas d’argent »[4]. De quoi renouveler un espace de croissance réel[5] devenant opportunité pour les économies étrangères. Le lecteur peut à cet égard se souvenir de la relance Mauroy de 1981/1982 qui fut un keynésianisme ayant surtout profité à l’Allemagne et qui devait déboucher sur des dévaluations externes (cf la polémique sur les magnétoscopes de l’époque). Aujourd’hui, la mise à l’écart de l’étau financier sans compétitivité nouvelle immédiate et sans dévaluation possible (l’euro reste monnaie unique) aboutit mécaniquement à une aggravation des déséquilibres extérieurs, notamment la balance commerciale. Exactement comme lors de la relance impossible de 1981/1982. Sans dévaluation possible et malgré la fin du poids du refinancement de la dette publique, les difficultés demeurent et la réindustrialisation reste très difficile. Par exemple, il est probable que la fin de l’austérité financière débouche sur des importations nouvelles plus compétitives et sur moins d’exportations en raison d’un probable écart d’inflation entre la France et le reste de l’UE.

…regonfler une chambre à air suppose de grandes compétences…

13.  Cela signifie que la fin de l’indépendance de la banque centrale et l’abandon du marché au titre de la gestion de la dette publique suppose un dispositif complémentaire, celui du strict respect de l’équilibre des comptes extérieurs. Cela signifie que l’effet d’aubaine des autres pays, avec ses conséquences négatives sur la nouvelle économie française, soit strictement compensé par des versements des autres banques centrales à la Banque de France. On ne peut regonfler une chambre à air percée sans au préalable boucher les trous. Si les divers pays de l’UE enregistrent un excédent de 100 résultant de la nouvelle politique française, les banques centrales doivent redéployer les 100 à la Banque de France. Ce dispositif aurait pu – difficilement - être imaginé par le gouvernement Mauroy et l’Allemagne invitée – difficilement - à l’époque, à ne pas profiter de l’aventure française[6]. Ce dispositif est pourtant ancien et fonctionnait déjà au temps de l’Union Européenne des Paiements (1950/1958).  Les monnaies étant à l’époque inconvertibles et la monnaie commune étant rare (le dollar) l’équilibre devenait une véritable obligation régulièrement vérifiée par les 18 pays qui participaient au dispositif[7].

14.  Dans le présente infrastructure monétaire et financière? les projets politiques de redressement du pays se ramènent à du bavardage inutile. C’est évidemment le cas de celui consistant à supprimer les aides aux entreprises contre une baisse de la pression fiscale (plan Edouard Philippe). Simple échange de rentes entre celle reçue par les entreprises et celle reçue par l’Etat sous forme d’impôt et de dette, il n’existe aucun gain de compétitivité : les bilans globaux des entreprises restent ce qu’ils sont…et l’économie française reste non compétitive... En reprenant l’image de la chambre à air, non seulement on ne bouche pas les trous, mais on a aussi oublié la pompe… Dans le cas de la nouvelle architecture monétaire et financière proposée, il y a extinction progressive de la rente financière (fin du marché de la dette publique par restauration de l’autorité monétaire) et mobilisation de la contrepartie du déficit qu’il faut désormais compenser. Règle d’équilibre extérieur oblige.  L’Etat dispose désormais de ressources permettant d’alléger la pression fiscale et de restaurer à terme la compétitivité du pays. Reprenant encore l’image de la chambre à air, ici on bouche les trous et on dispose d’une pompe active.  La modification des règles du jeu financier est le point de départ obligé à toute refondation du pays.

…dont les candidats à l’élection présidentielle sont totalement dépourvus…

15. Bien évidemment, il sera extrêmement difficile de trouver un candidat à l’élection présidentielle conscient des enjeux… et du dispositif sans doute complexe qui permettrait encore de maintenir l’euro système, voire de le reconstruire sérieusement. Il serait certes infiniment plus facile et sans doute plus rationnel de le dénoncer, mais le contexte de grande inculture  y compris chez les économistes,         -inculture que la finance   entretient -   et plus encore le contexte géopolitique dangereux que nous traversons, bloque toute réflexion sur un authentique retour à la monnaie nationale. Malgré une disparition de toute croissance et un déficit public qui deviendra - pour quasiment tous les pays de l’UE - ahurissant en 2026 (un endettement nouveau de plus de 1500 milliards d’euros[8]) aucun candidat n’aura la hauteur et le courage d’aborder- malgré la « petite lumière » de l’euro numérique -  la question de notre infrastructure monétaire et financière. La France et les français - aveuglés par les journalistes, les économistes et le personnel politico administratif - continuerons donc à bavarder dans un grand vide cognitif.

Jean Claude Werrebrouck- 10 Novembre 2025.


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/11/la-france-s-effondre-complements-a-la-note-du-20-octobre.html et surtout:  https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/une-france-effondree.html

[2] Le multiplicateur a pour formulation : 1/ (c+b) où "c" est le coefficient de réserves obligatoires et "b" le taux de conversion en billets. Si "b" devient très important (les comptes bancaires ne se convertissent plus en billets mais en monnaie numérique), et si "c" devient largement inutile, le multiplicateur se rapproche de l’unité et donc les banques perdent très largement le profit sur la création monétaire.

[3] Les charges d’intérêts passeront le cap des 100 milliards d’euros à l’horizon 2029 soit environ 3% du PIB, un pic jamais atteint depuis la naissance de l’euro.

 

[4] De ce point de vue, il est intéressant d’interroger l’histoire. La France n’a pas gagné la première guerre mondiale avec des moyens financiers dont elle était dépourvue. Elle a gagné la guerre en mettant fin à la loi d’airain de la monnaie et en construisant des usines de guerre en mettant au travail la quasi-totalité de la population.

[5] Il n’est d’ailleurs pas sûr que le terme de croissance soit le meilleur. A partir du moment où l’étau de la finance est maitrisé, on peut quitter le territoire de l’accumulation et aborder la « logique du moins », et donc explorer les territoires nouveaux de la décroissance. Le problème fondamental de la finance est qu’elle introduit une logique qui débouche sur un pouvoir cognitif : contrôle des représentations du monde et donc contrôle des décisions.

[6] Il est difficile car il faut aussi faire comprendre aux partenaires que l’effet d’aubaine dont ils bénéficient se transforme en grande difficulté pour la France. Nous avons là une grande question peu étudiée : comment envisager une monnaie unique sans toucher aux souverainetés ? D’où l’idée d’articulation entre monnaie commune et monnaie unique.

[7] Nous retrouvons la difficulté abordée dans la note 6. L’UEP était d’une certaine façon plus facile à gérer  puisqu’il n’y avait pas  d’articulation entre monnaie commune et monnaie unique : la monnaie commune était le dollar et les autres monnaies restaient nationales.

[8] 370 milliards d’euros pour la France, 364 pour l’Italie, mais aussi 363 pour l’Allemagne.

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1 novembre 2025 6 01 /11 /novembre /2025 17:02

On trouvera dans la note suivante quelques idées  qui font office de complément à la note précédente[1]. Il s’agit plus de remarques qu’un texte achevé et remarques qui ont pour objectif d’apporter un peu de clarté dans la fureur du moment.

La fin d’un âge d’or…

1. La croissance de l’Etat social s’est longuement nourrie d’une très forte croissance économique elle-même nourrie par une compétitivité construite autour de dévaluations monétaires régulières et massives[2].  Parce que les cotisations sociales institutionnellement construites autour du travail ne faisaient qu’augmenter – non en taux mais en masse – au rythme de la croissance, le périmètre de l’Etat social ne pouvait que s’élargir. Il pouvait même se permettre de fonctionner selon un principe assurantiel plus ou moins classique et ne jamais connaître trop durablement de pertes. A l’époque, les dévaluations complétaient les gains de productivité pour engendrer une croissance très élevée : il n’était pas difficile de « travailler plus » puisqu’aucun problème de débouché n’apparaissait, en particulier sous la forme d’envahissement par importations.

2. Les choses changeront progressivement si la quantité totale de travail n’augmente plus alors même que le périmètre de l’Etat social continue d’augmenter. Dans un tel contexte,  un système privé pourrait connaître une  régulation simple et  si le marché de l’assurance se fait plus étroit, il y a augmentation des taux de cotisation et diminution de la couverture des risques.

3. Toutefois, dans notre système français, les choses seront infiniment plus complexes. Le marché est devenu plus étroit pour de multiples causes. D’abord la quantité de travail à taxer ne peut que se réduire si la compétitivité ne peut plus être nourrie par des dévaluations massives : on ne peut davantage travailler voire bénéficier de gains de productivité si les marchandises fabriquées restent non compétitives, ce que l’on mesure par un déficit extérieur - Un déficit interdit naguère dans le cadre des institutions de l’époque -  D’où cette réalité empirique vécue par le pays : diminution générale du temps de travail, entrée plus tardive sur le marché du travail, systèmes de préretraites, etc. Réalités qui masquent la disparition relative de la croissance.   Maintenant, si la quantité de travail se réduit les coûts de la couverture des risques augmentent : il faut rémunérer les chômeurs. Aucun système privé d’assurance ne peut travailler dans un tel contexte de pertes assurées. Dans  le système public, il ne peut être question d’augmenter les cotisations qui renforceraient la non compétitivité du pays et aboutirait à la couverture de risques plus importants encore… d’où le choix ultime de la dette.

….La clé se trouve t ’elle sous le lampadaire ?

4.  Aucun modèle théorique et fort peu d’économistes n’oseront dire que la politique publique revenait dès le début des années 80 à tuer la poule aux œufs d’or. On ne pouvait en même temps alourdir un Etat social pour effacer le chômage et tuer les restes de croissance par des plans de stabilisation (« tournant de mars 1983 »), qui déboucheront plus tard sur des « désinflations compétitives, puis la brutale préparation à l’entrée de l’euro et les politiques monétaires qui vont marquer la fin du commun de la monnaie.

5.  les discours indigents, faits de simples injonctions, souvent incapables de distinguer une cause de ses effets, et souvent incohérents, restent le mainstream d’aujourd’hui : « il faut davantage travailler » ; « il faut diminuer les dépenses publiques » ; «il faut renforcer la politique de l’offre » ; « il faut basculer le système des retraites vers la capitalisation » ; etc. Comme si l’on pouvait travailler sans présence de débouchés solvables. Comme si la baisse des dépenses ne débouchait pas sur un multiplicateur négatif[3]. Comme si une politique de déflation des coûts et donc de dévaluation interne pouvait contenir un taux de change trop durablement beaucoup trop élevé. Comme si l’épargne constituée déboucherait spontanément vers un optimum collectif ne décourageant pas les naissances et privilégiant la vieillesse.

…Et donc un torrent de discours creux, en continu, sur les plateaux de télévision, contribuant probablement à l’affaissement des capacités à raisonner…

Bricolage et solutions boiteuses…

6.  Une façon de ne pas renoncer à l’Etat social tel qu’imaginé en 1945 était de faire intervenir un tiers qui pourrait être l’Etat lui -même. Dans le contexte de 1945, il y a de fait 2 Etats dans l’Etat : l’Etat social d’une part et l’Etat régalien d’autre part. Il peut donc être décidé de demander à l’Etat régalien de porter secours au système resté plus ou moins assurantiel de l’Etat-social. Ce sera chose faite à partir des années 90 où la préparation de l’entrée dans l’euro se déploie dans des logiques publiques de désinflation compétitives, d’ancrages dans des taux de change muselés (le fameux  « serpent dans le tunnel »), etc. Il devient ainsi urgent pour l’Etat régalien de porter secours à un Etat social qui ne cesse de s’étrangler dans les nouvelles contraintes imposées par la monnaie unique. D’où les interventions directes de l’Etat régalien dans l’aide au logement, dans les allégements de charges sociales, dans les minimas sociaux, dans la couverture du handicap, dans les allocations pour parents isolés, etc. Nicolas Dufourcq évalue à 20% du budget de l’Etat cette « subvention » de l’Etat régalien à l’Etat social.[4]

7.  Le problème était toutefois que l’Etat régalien ne se trouvait  guère en meilleure santé que l’Etat social puisque la chute de la compétitivité devait entraîner celle de la croissance et donc le PIB taxable. Le coût du subventionnement de l’Etat social par un Etat régalien moins riche apparaitra sous la forme de dégradation des services publics : armée (dont on dira imprudemment qu’il s’agissait de recueillir les « dividendes de la paix »), justice, école, grandes infrastructures etc. Le subventionnement apparaitra néanmoins insuffisant et il faudra aussi réduire certaines composantes de l’Etat social. D’où une impression de dégradation généralisée de tous les services publics alors même que leurs performances individuelles peuvent, ici ou là, considérablement augmenter.

8. Mais cet Etat régalien moins riche devra aussi aider une économie réelle devenue non compétitive en prenant en charge tout ou partie des coûts d’un taux de change inapproprié : l’euro tue une compétitivité que l’Etat régalien tentera de maintenir par des subventions aux entreprises. Parce que l’euro tue nombre d’entreprises devenues déclassées, il faut que l’Etat devienne « Etat social » des entreprises…et ce au profit de toutes au nom du principe d’égalité… D’où des effets d’aubaine et  les épuisants débats actuels sur les 211 milliards de subventions aux entreprises.

….avec des complications…

9. Les questions se compliqueront avec l’évolution de la pyramide des âges. Comment maintenir les revenus de retraités plus nombreux dans un contexte  où le nombre des actifs diminue [5]? D’une certaine façon, le départ massif des « boomers » permet d’alléger un effectif de population active qui est devenu trop important eu égard à une compétitivité durablement essorée par l’euro. Toutefois, il faut leur assurer une rémunération, ce qui va poser la question du système des retraites qui repose sur des cotisants moins nombreux….et ce dans un contexte où la question d’une « taxe Sismondi[6] » est loin de se trouver à l’ordre du jour malgré une révolution technologique et industrielle majeure. Pour la première fois dans l’histoire, nous assistons à une révolution - celle de l’IA- qui ne va pas connaître « les déversements d’emplois » analysés par Alfred Sauvy, et les licenciements massifs dans l’IA ne feront que développer le chômage. Ces licenciements massifs et sans retour viennent de débuter aux USA : Wal Mart , Amazone, Microsoft, Salesforce, Anthropic, etc. Qui parle d’une taxe Sismondi ?

10. Les questions se compliquent également avec la grande révolution immobilière qui se trouve elle-même au cœur d’une politique monétaire reliée aux effets de l’apparition de la monnaie unique. Alors que la maitrise complète de la politique monétaire avait permis aux anciennes générations de devenir propriétaires et de construire un patrimoine sans réelles difficultés (inflation souvent supérieure aux taux de l’intérêt dans un contexte de hausse générale des salaires), tel n’est plus le cas des nouvelles générations. Les taux de l’intérêt supérieurs aux taux de la dette publique française (OAT à 3,3%) sont aussi très supérieurs à l’inflation française (1,1% en septembre soit 2 fois moins que la zone euro). Il en résulte un coût d’accès au logement beaucoup plus élevé pour les jeunes générations. La question se complique avec une évolution démographique entrainant durablement une demande de logements inférieure à son offre ( départ de la génération nombreuse des « boomers » contre arrivée d’une génération moins nombreuse et handicapée par une politique monétaire qui a cessé d’être nationale). La stagnation des prix de l’immobilier est probablement  durable et il n’est plus question comme au siècle dernier de monter dans la hiérarchie sociale en accédant aisément à des logements de moins en moins étroits. Il  en résulte une difficulté supplémentaire pour  construire un patrimoine, difficulté que ne connaissait pas les « boomers » portés par la politique monétaire de l’époque. Sauf rupture monétaire majeure, la jeune génération restera ainsi handicapée par des taux anormalement élevés sur plusieurs dizaines d’années. D’où une compression sur la demande globale et des débouchés limités pour les entreprises classiques qui vivent de la dépense  des ménages. Le cercle est bouclé. Et un cercle qui se double d’une baisse du dollar ( 13% depuis janvier 2025) que la BCE ne compense pas en réduisant sa politique de diminution de son bilan ( 35 milliards d’obligations non remplacées chaque mois). 

11. Ces changements massifs, tous inscrits dans une politique économique incohérente depuis plusieurs décennies, - politique inscrite dans la dépendance monétaire et le refus  de la liberté de battre monnaie - contribuent aux nouvelles inégalités et, en retour, à une demande d’Etat qui ne faiblit pas. Réduire la boursouflure de l’Etat passe par la fin -  d’une façon ou d’une autre - de la dépendance monétaire. Pourra -t-on voir dans le projet d’euro numérique de banque centrale une opportunité et un chantier de grande transformation pour le recentrage de la France ? Il serait sans doute important de travailler cette question pour imaginer une issue à une crise qui ne peut que s’approfondir.

Jean Claude Werrebrouck- 1/11/2025.

 

[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/une-france-effondree.html

[2] 1945 : -66% ; 1948 : -22% ; 1949 : - 30% ; 1957 : -20% ; 1958 : - 17,5% ; 1958  : -10% ; 1969 : - 11,1% ; 1982 : -5,75% ; 1983 : - 2,5% : 1985 : - 3%. L’euro apparait en 1999.

[3] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/france-le-choix-politique-d-une-therapie-suicidaire.html

[4] Voir son ouvrage : « La dette sociale de la France- 1974/2024 ; Odile Jacob ; 2025.

[5] La note en date du 28 octobre publiée par le Haut-Commissariat au plan et reprise dans La Monde du  29 octobre prévoit une baisse de la population active à partir de 2035.

[6] Imaginé au début du dix-neuvième siècle par le célèbre économiste, il s’agit de taxer les machines et donc d’y voir l’équivalent des charges sociales qui, elles, pèsent sur le travail.

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20 octobre 2025 1 20 /10 /octobre /2025 06:13

Comprendre ce qui se passe aujourd’hui suppose de privilégier la mise en place de quelques repères que l’on tente de préciser dans la présente note.

Une exceptionnelle demande d’Etat

1. La France ne souhaite pas quitter l’architecture construite en 1945 : Etat- providence puissant associé à un Etat régalien fort. Il en résulte une forte demande d’Etat permanente, forte demande qui constitue l’essentiel de ce qu’on appelle l’exception française. Grande exception qu'on lit également dans la position des français au regard de la mondialisation : 27% des français approuvent la mondialisation, contre plus de 40% pour la plupart des nationaux des autres grands pays. Il existe ainsi une très forte culture française qu'il ne faut jamais oublier lorsque l'on se livre à des comparaisons.

2. Les entreprises politiques restent ce qu’elles sont, à savoir ce que nous écrivions il y a fort longtemps : « des organisations en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général", et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production de son cadre institutionnel et juridique général »[1]

3. Il est de l’intérêt des entreprises politiques de répondre à la forte demande d’Etat en proposant des produits politiques adaptés au marché politique. Conjonction d'une offre et d'une exigence qui produit en France la position exceptionnelle de ce qu’on appelle le politique.

Gros Etat, grosse bureaucratie... mais effacement d’un sentiment d’appartenance.

4. Cette forte demande pour laquelle il est intéressant de répondre doit logiquement entrainer un grossissement de l’Etat français plus important que dans les nations ayant effectué d’autres choix en raison des caractéristiques culturelles ou anthropologiques de leurs habitants

5. Les produits politiques demandés ayant souvent la forme de règles à mettre en œuvre, débouchent naturellement sur des bureaucraties peuplées de fonctionnaires. Logiquement, l’Etat français exige dans son fonctionnement des fonctionnaires plus nombreux, agents dont le volume s’accroit régulièrement avec l’approfondissement des marchés politiques.

6. L’évolution sociétale, notamment la déconstruction des grands ensembles, historiquement faits de classes sociales plus ou moins homogènes, provoque une individualisation croissante des demandes d’Etat. Les entreprises politiques sont intéressées à offrir  des réponses de plus en plus nombreuses et de plus en plus variées. Naguère, les réponses en termes d’offre de produits politiques s’effectuaient au nom de l’idéologie d’un intérêt général. De plus en plus, elles se font au nom de la liberté individuelle, de l’égalité, et de la démocratie en dehors de toute référence à l’ancienne nation. Plus grave encore, l’individu devenu isolé revendique de nouvelles protections. L’Etat-providence de grande taille n’est plus un bien commun mais une simple exigence.

7. Les produits politiques mettent en évidence leur intérêt spécifique pour telle ou telle catégorie d’individus et masquent naturellement leur coût lequel est complètement socialisé et donc caché au regard de son consommateur. Il en résulte un dysfonctionnement du marché débouchant sur une production d’Etat supplémentaire. Nous sommes très loin des marchés économiques avec une demande limitée par ce que les économistes appellent l’équilibre du consommateur[2].

8. La forte demande d'Etat exigée par des choix collectifs anciens se double des exigences d'un marché économique devenu hégémonique. Parce que tout doit devenir marchandise les entreprises politiques se doivent aussi d'accompagner les marchés économiques par des outils de régulation... producteurs de nouvelles bureaucraties s'incarnant dans des Autorités Administratives Indépendantes. D'où le caractère schizophrénique des entreprises politiques et la perte de repères devenus incapables de produire une cohérence programmatique. Attachement croissant  à l’encastrement de l’économie dans l’Etat-providence  d’un côté, et exigence croissante au désencastrement de cette même économie, y compris par construction artificielle de nouveaux marchés – pensons à l’électricité, voire le "28ième régime" en préparation à Bruxelles– de l’autre. Etat perdu et écartelé grossissant par les 2 bouts.

9. Le cadre général de Etat est aussi une logique d’auto accroissement en raison de l’effet anesthésiant de la monnaie unique : l’offre de produits politiques peut se développer sans les risques d’une inflation importée obligeant à un réajustement monétaire. Il est ainsi possible de répéter inlassablement : « l’euro nous protège » alors même qu’il est une drogue (point 12).

Perte des repères et démonétisation des entreprises politiques

10. La déconstruction sociétale en vigueur ne permet plus de distinguer clairement entre produits répondant à un intérêt général massivement conscient et probablement évaluable, et produits simplement adaptés à des individus isolés, individus ignorants leur appartenance à un ensemble humain plus vaste et solidaire. D’où les possibles déraillements dans les communications des entreprises politiques. Tel est le cas du produit « réforme des retraites » qui peut connaitre un changement de qualification selon les intérêts restés privés des entrepreneurs politiques. Produit indispensable dans un contexte et complètement secondaire dans un autre contexte de marché. Les contraintes de reconduction au pouvoir peuvent ainsi provoquer de grands écarts de communication par les mêmes entrepreneurs politiques. D’où une crise majeure dans la réputation et la respectabilité des entreprises politiques françaises.

11. La déconstruction sociétale avec émergence d’un « Etat écartelé » (point 8) affaisse la démocratie comme prise en charge des affaires communes (Etat- Providence en particulier) au profit d’une démocratie ravalée au simple rôle d’outil rationnel de sélection d’opportunités. D’où le risque de voir la démocratie déclassée par des outils plus rationnels tels que l’IA. Risque bien évidemment inacceptable et bien plus douloureux dans la culture française que dans nombre d’autres sociétés.

Mécanique de l’effondrement.

12. Dans le cas de la France, l’architecture retenue en 1945 ne pouvait tenir que par une souveraineté monétaire faisant payer la forte croissance d’une demande d’Etat par un recours massif à des dévaluations monétaires de très grande ampleur. Parce que la demande d’Etat providence entrainait une chute de compétitivité économique, il fallait massivement dévaluer selon un processus quasiment continu : 10 dévaluations massives entre 1945 et l’avènement de l’euro correspondant à une perte de 90 % de valeur. Stratégie à comparer avec une Allemagne n’ayant dans le même temps jamais dévalué et ayant procédé à des réévaluations.

13. Les dévaluations ont toujours permis l’assurance de la compétitivité et donc des débouchés permettant un équilibre extérieur de long terme dans un contexte de croissance très forte. Donc aussi, des équilibres qui vont nourrir le fonctionnement spécifique du marché politique français. De quoi ne pas trop emprunter le chemin de  « l’Etat écartelé ». L’exceptionnelle demande d’Etat fonctionne convenablement dans un écosystème cohérent.

14. Avec la disparition de la souveraineté monétaire, l’outil indispensable aux exigences d’une forte demande d’Etat disparait. L’exception française tente de surnager mais court vers une noyade marquée par des inflexions de plus en plus lourdes : réformes dites structurelles toujours vigoureusement combattues par la population ; réduction de la qualité du modèle social (crise de l’hôpital, réduction du périmètre des services publics, dégradation des infrastructures, etc.) ; fuite en avant massive vers la dette. 3 inflexions très visibles : France bloquée, France spectatrice de la dégradation de son Etat-Providence et de sa puissance, France menacée par sa dette et la finance. Au total des entreprises politiques déboussolées inconscientes de leur addiction à l’euro.

15. L’incapacité des marchés politiques à imposer une vigoureuse dévaluation interne développe une sous-compétitivité marquée par la fin des équilibres extérieurs. La balance commerciale devient gravement déficitaire[3], et vient marquer un fort recul de la croissance qui ne pourra que nourrir les déficits publics que l’on veut toujours combattre.

16. La sous compétitivité développe la fin de l’industrie ( il vaut mieux importer) et la déqualification d’un outil de production tourné de plus en plus vers des activités de services[4].  Une déqualification qui entraine celle d'une population droguée à l'Etat-providence et souvent cantonnée dans nombre d'activités improductives. La production s’efface au profit des illusions de l’échange. La France devient un lieu où l’on dispose d’un revenu qui n’est pas produit.

17. La dépense d’un revenu qui n’est pas produit revient à une sorte de crédit continu à la consommation et un endettement continuellement croissant.  La dette, continuellement « roulée » n’est jamais remboursée et seuls les intérêts sont et seront versés par les générations futures aux rentiers du système financier. D’où un double système de rentes : celles des ayants droits de l’Etat-providence et celles des agents financiers, les unes n’étant que la contrepartie des autres. D’où une impression de relative bonne vie dans un monde en déshérence. 

18. L’addiction à l’euro risque de se renforcer au vu d’un contexte géopolitique devenu extrêmement préoccupant. Par ailleurs, les voies de reconfiguration de la monnaie unique ne sont pas étudiées. La fuite en avant vers la dette, fuite sans doute masquée par une BCE accommodante, reste à moyen terme le scénario dominant.

Au total, la volonté de maintenir un modèle (Etat- providence exceptionnel + Etat régalien puissant) - dans un contexte d’absence complète de souveraineté monétaire - débouche sur un effondrement progressif et continu que les marchés politiques ne peuvent réduire dans leur course. D’où leur inéluctable dévalorisation et le début d’une authentique crise de régime. Non pas une question institutionnelle à revoir mais bien davantage la question de la possibilité d’une société où il est possible de survivre au désaccord.

Jean Claude Werrebrouck – 19 Octobre 2025.

 


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/article-spécificité-des-crises-de-l-entreprenariat-politique-112876460.html

[2] Sur les marchés économiques le consommateur arbitre entre utilité marginale et coût marginal. Ce n’est pas le cas sur les marchés politiques où la demande tend souvent vers l’infini.

[3] Excédent de 39 milliards d’euros en 1997, mais déficit de 51 milliards en 2010, puis 82,5 en 2020, puis 162,5 en 2022 et 91 milliards en 2924.

[4] La part industrielle du PIB -supérieure à 30% en 1960 - s’effondre progressivement : 15% en 2000, 11% en 2020 et 10,5% aujourdhui. A comparer avec une Allemagne qui reste industrielle : 25% en 2000 et encore 21% en 2020 et 19,7% en 2024.

 

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14 octobre 2025 2 14 /10 /octobre /2025 05:13

Une exceptionnelle demande d’Etat

1. La France ne souhaite pas quitter l’architecture construite en 1945 : Etat- providence puissant associé à un Etat régalien fort. Il en résulte une forte demande d’Etat permanente, forte demande  qui constitue l’essentiel de ce qu’on appelle l’exception française. Grande exception qu'on lit également dans la position des français au regard de la mondialisation: 27% des français approuvent la mondialisation, contre plus de 40% pour la plupart des nationaux des autres grand pays. Il existe ainsi une très forte culture française qu'il ne faut jamais oublier lorsque l'on se livre à des comparaisons.

2. Les entreprises politiques restent ce qu’elles sont, à savoir ce que nous écrivions il y a fort longtemps:   « des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général", et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la  production de son  cadre institutionnel et juridique général »[1]

3. Il est de l’intérêt des  entreprises politiques de répondre à la forte demande d’Etat en proposant des produits politiques adaptés au marché politique. Conjonction d'une offre et d'une exigence qui produit en France la position exceptionnelle du politique.

Gros Etat, grosse bureaucratie... mais  effacement d’un sentiment d’appartenance.

4. Cette forte demande pour laquelle il est intéressant de répondre doit logiquement entrainer un grossissement de l’Etat français plus important que dans les nations ayant effectué d’autres choix en raison des caractéristiques culturelles ou anthropologiques de leurs habitants

5. Les produits politiques demandés ayant souvent la forme de règles à mettre en œuvre, débouchent naturellement sur des bureaucraties peuplées de fonctionnaires. Logiquement, l’Etat français exige dans son fonctionnement des fonctionnaires plus nombreux, et dont le volume s’accroit régulièrement avec l’approfondissement des marchés.

6. L’évolution sociétale, notamment la déconstruction des grands ensembles, historiquement faits de classes sociales plus ou moins homogènes, provoque une individualisation croissante des demandes d’Etat. Les entreprises politiques sont intéressées à l’offre de réponses de plus en plus nombreuses et de plus  plus variées. Naguère, les réponses en termes d’offre de produits politiques s’effectuaient au nom de l’idéologie d’un intérêt général. De plus en plus, elles se font au nom de la liberté individuelle et de la démocratie en dehors de toute référence à l’ancienne nation.

7. Les produits politiques mettent en évidence leur intérêt spécifique pour telle ou telle catégorie d’individus et masquent naturellement leur coût qui est complètement socialisé et donc caché au regard de son consommateur. Il en résulte un dysfonctionnement du marché débouchant sur une production d’Etat supplémentaire. Nous sommes très loin des marchés économiques avec une demande limité par ce que les économistes appellent l’équilibre du consommateur[2].

8 La forte demande d'Etat exigée par des choix collectifs anciens se double des exigences d'un marché économique devenu hégémonique. Parce que tout doit devenir marchandise les entreprises politiques se doivent aussi d'accompagner les marchés par des outils de régulation...producteurs de nouvelles bureaucraties s'incarnat dans des Autorités administratives indépendantes. D'où le caractère schizophrénique des entreprises politiques et la perte de repères devenus incapables de produire une cohérence programmatique. Etat écartelé et de  plus en plus gros, mais pour quoi? 

Perte des repères et démonétisation des entreprises politiques

9. La déconstruction sociétale en vigueur ne permet plus de distinguer clairement entre produits répondant à un intérêt général massivement conscient et probablement évaluable, et produits simplement adaptés à des individus isolés, individus ignorants  leur appartenance à un ensemble humain plus vaste et interdépendant. D’où les possibles déraillements dans les communications des entreprises politiques. Tel est le cas du produit « réforme des retraites » qui peut connaitre un changement de qualification selon les intérêts restés privés des entrepreneurs politiques. Produit indispensable dans un contexte et complètement secondaire dans un autre contexte de marché. Les contraintes de reconduction au pouvoir peuvent ainsi provoquer de grands écarts de communication par les mêmes entrepreneurs politiques. D’où une crise majeure dans la réputation et la respectabilité des entreprises politiques françaises.

Mécanique de l’effondrement.

10. Dans le cas de la France, l’architecture retenue  en 1945 ne pouvait tenir que par une souveraineté monétaire faisant payer la forte croissance d’une demande d’Etat par un recours massif à des dévaluations monétaires de très grande ampleur. Parce que la demande d’Etat providence entrainait une chute de compétitivité économique, il fallait massivement dévaluer selon un processus quasiment continu : 10 dévaluations massives entre 1945 et l’avènement de l’euro correspondant à une perte de 90 % de valeur. Stratégie à comparer avec une Allemagne n’ayant dans le même temps jamais dévalué et ayant procédé à des réévaluations.

11. Les dévaluations ont toujours permis l’assurance de la compétitivité et donc des débouchés permettant un équilibre extérieur de long terme dans un conteste de croissance très forte. Donc aussi des équilibres qui vont nourrir le fonctionnement spécifique du marché politique français.

12. Avec la disparition de la souveraineté monétaire , l’outil indispensable aux exigences d’une forte demande d’Etat disparait. L’exception française tente de surnager mais court vers une noyade marquée par des inflexions de plus en plus lourdes : réformes dites structurelles toujours vigoureusement combattues par la population ; réduction de la qualité du modèle social (crise de l’hôpital, réduction du périmètre des services publics, etc.) ; fuite en avant massive vers la dette. 3 inflexions très visibles: France bloquée, France spectatrice de la dégradation de son Etat-Providence et de sa puissance, France menacée par sa dette et la finance.

13. L’incapacité des marchés politiques à imposer une vigoureuse dévaluation interne développe une sous compétitivité marquée par la fin des équilibres extérieurs. La balance commerciale devient gravement déficitaire[3], et vient marquer un fort recul de la croissance qui ne pourra que nourrir les déficits publics que l’on veut toujours combattre.

14. La sous compétitivité développe la fin de l’industrie ( il vaut mieux importer) et la déqualification d’un outil de production tourné de plus en plus vers des activités de services[4].  Une déqualification qui entraine celle d'une population droguée à l'Etat-providence et souvent cantonnée  dans nombre d'activités improductives. 

Au total,  la volonté de maintenir un modèle (Etat- providence exceptionnel + Etat régalien puissant) débouche sur un effondrement que les marchés politiques ne peuvent réduire dans leur course. D’où leur inéluctable dévalorisation et le début d’une authentique crise de régime. 

Jean Claude Werrebrouck – 14 Octobre 2025.

 

[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/article-spécificité-des-crises-de-l-entreprenariat-politique-112876460.html

[2] Sur les marchés économiques le consommateur arbitre entre utilité marginale et coût marginal. Ce n’est pas le cas sur les marchés politiques où la demande tend souvent vers l’infini.

[3] Excédent de 39 milliards d’euros en 1997, mais déficit de 51 milliards en 2010, puis 82,5 en 2020, puis 162,5 en 2022 et 91 milliards en 2924.

[4] La part industrielle du PIB -supérieure à 30% en 1960 - s’effondre progressivement : 15% en 2000, 11% en 2020 et 10,5% aujourdhui. A comparer avec une Allemagne qui reste industrielle : 25% en 2000 et encore 21% en 2020 et 19,7% en 2024.

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8 octobre 2025 3 08 /10 /octobre /2025 07:30

Nous nous sommes longuement penchés sur l’analyse de la situation française[1]. Les choix politiques qui seront matérialisés selon un mode panique   au cours des prochains jours vont bien sûr tenir très éloignés une dévaluation externe devenue impossible dans le cas de l’euro zone. Ils seront aussi,  comme d’habitude, un renoncement à une dévaluation interne politiquement impossible : les entreprises victimes d’un taux de marge continuellement décroissant refuseront une hausse des charges et entendront maintenir la drogue des subventions, tandis que les ménages refuseront une baisse directe ou indirecte de leurs revenus. Le prix de ce renoncement collectif sera comme d’habitude un élargissement d'une dette probablement encore supportable par la finance, élargissement couplé à un rétrécissement des projets et investissements d’avenir. La stabilité politique , terme que l’on entend au quotidien, sera donc payée par un élargissement d’une  dette que l’on veut réduire et la prolongation du processus d’effacement du pays.

Les marchés politiques vont donc accoucher dans les tous prochains jours  d’une nouvelle non solution et d’un approfondissement du déclin français. Un accouchement au terme duquel, dans la panique, les véritables problèmes du pays ne pourront être débattus et resteront infiniment éloignés de toute analyse sérieuse de la réalité.

Nous tentons, une nouvelle fois, dans le bref texte suivant de revenir sur l’intelligence de la présente situation. De quoi prendre un peu de hauteur par rapport à l’indigence des débats qui inondent le quotidien des français et achève de les éloigner du monde politique.

 

Taux de change et enracinement culturel.

S’agissant  de la France tout repose sur une dynamique productive depuis longtemps en voie d’épuisement. La France ne peut plus -comme elle le faisait jadis-  rétablir sa compétitivité par la baisse de son taux de change. Il n’est plus question de rétablir des débouchés devenus insuffisants par une hausse de prix à l’importation accompagnée d’une baisse de prix à l’exportation. Désormais, avec l’euro, il faut une dévaluation interne politiquement très difficile pour rétablir une compétitivité menacée. Dans le contrat social qui nait après la seconde guerre mondiale, il y a adhésion forte autour de la construction d’un Etat-Providence puissant associé à la reconstruction d’un régalien solide. En période de difficultés, un tel contrat ne peut valider des politiques de dévaluation interne et c’est donc la dévaluation externe qui sera régulièrement choisie et ce, quel que soit le régime politique (quatrième ou cinquième République). Le passage à l’euro sera ainsi une lourde modification des règles du jeu social traditionnel français. Il est culturellement très difficile de revenir sur l’accord historique des années d’après-guerre,  et pourtant il est devenu impossible d’en assurer la survie. D’où le grand désordre politique que nous connaissons et qui ne fait que commencer.

Une rupture.

La France constate depuis plusieurs dizaines d’années  que le marché ne fonctionne plus selon une logique d’auto accroissement musclée par une politique monétaire volontariste. Les trente glorieuses connaissaient des soldes budgétaires variables avec la conjoncture mais jamais nous n’avons connu un enfermement dans la dette. Ce processus va progressivement s’évaporer avec les politiques de désinflation compétitive dès l’époque Mitterrand, puis celles de la construction de l’euro. Progressivement, la France va entrer dans un processus dans lequel un PIB de plus en plus artificiel sera alimenté par une explosion financière. Une réalité hélas largement invisible avec les outils classiques de la Comptabilité Nationale incapable de distinguer le réel et l’artificiel. Explication :

Dans une France souveraine La dette n’était pas un outil nécessaire.

Entre 1970 et 1974 le PIB nominal passe de 126,1 milliards d’euros à 210,1 avec un excédent public cumulé proche de 10,1 milliards. Cette constatation banale est pourtant la fin d’une période qui va totalement disparaitre. Il n’y a pas besoin, au cours de cette période d’un déficit public pour voir la production augmenter. On constate même une situation inverse : normalement l’excédent est une soustraction sur toutes les liquidités (L’Etat dépense moins qu’il ne gagne) et donc il y  a effet récessif appuyé par le jeu d’un multiplicateur classique.

La dette devient béquille.

Dix ans plus tard, entre 1980 et 1985, la France passe d’un PIB nominal de 453,2 milliards d’euros à 760, 5. Le déficit cumulé de la période se monte lui à 297,5 milliards. Ce déficit est venu nourrir des comptes, eux-mêmes devenant appuis de dépenses diverses dont la production. C’est dire qu’à compter de cette période la dette devient une nécessité pour faire grossir un PIB qui cesse de s’enfler par le seul jeu des marchés. Sans les 297,5 milliards de déficit la croissance aurait,- à cette époque, déjà disparue. Plus précisément le supplément de richesse (760,5 – 453,2 = 307.3) obtenu au cours de la période n’existe que par la distribution de revenus non produits pour un montant quasi équivalent ( 307,3 contre 297,5). La croissance ne s’explique plus que par la dette. Réalité jamais évoquée qu’il serait bon de méditer aujourd’hui. Quels économistes/ politiques prennent conscience de cette réalité beaucoup plus vraie en France que partout ailleurs?

La drogue vient soutenir la béquille.

Les choses ne feront que s’aggraver : entre 2000 et 2005, il faudra 436 milliards de déficit cumulé pour enregistrer 339 milliards de PIB supplémentaire. C’est dire que la croissance malgré les statistiques de l’INSEE devient réellement négative. Sans déficit le PIB recule dans d’importantes proportions. Les choses ne feront que s’aggraver avec régularité et aujourd’hui entre 2020 et 2024, il faut un déficit cumulé de 829 milliards pour 608,9 de richesse supplémentaire. La France vit donc depuis 50 ans dans l’illusion d’une richesse créée et qui ne correspond qu’à de la dette. Illusion validée par des statistiques officielles qui parlent encore de croissance.

Il faut donc bien comprendre qu’aujourd’hui, réduire le déficit comme tous les politiques le proposent,  c’est ajouter à la destruction de richesse.

D’une certaine façon le déficit est une drogue qui masque la réalité de la non production : la France n’est pas compétitive et il faut un artifice, le déficit, pour combler un manque de marché : on permet à des agents de consommer ce qu’ils n’ont pas produit et on fait semblant de rendre des entreprises vivantes avec les béquilles des subventions. De ce point de vue, La France est devenue plus mal placée que les « pays du club med » (notamment Grèce, Italie, Espagne) qui ont malgré l’euro réussi à trouver des débouchés par le biais d’un surtourisme. D’où des finances en voie d’amélioration malgré la main de fer d’un euro inadapté. La France n’est pas dans ce cas et son déficit ne fait que nourrir des activités improductives. En effet le déficit ne peut nourrir des activités compétitives en raison d’un taux de change qui inscrit le déficit  dans des activités débouchant sur une simple consommation locale et rarement mondiale. Le plus souvent, il s’agira d’activités de services qui vont se multiplier avec l’élargissement du déficit. Oui, le déficit contribue dans un contexte de taux de change non manipulable à la désindustrialisation massive du pays.  Et souvent des entreprises peu utiles répondant aux caprices de revenus distribués et jamais produits. 

Les marchands de drogue exigent une rémunération

Mais la drogue développe , côté finance, un véritable mirage : ce qui gonfle les chiffres d’une production disparue fait aussi gonfler les bilans financiers et tout le déficit vient se lover sur des millions de comptes bancaires. Les titres de la dette publique doivent être multipliés d’un même montant. Et parce que le déficit ne peut qu’augmenter, la dette porteuse d’intérêt ne peut qu’étrangler un peu plus la réalité. Le déficit est une drogue mais l’intérêt en devient un prix dérivé. (60 milliards d’euros en 2025 et probablement plus de 100 milliards en 2030 si l’on prend en considération la hausse des taux et la masse croissante de dette à rémunérer). Le premier effet de la drogue est de masquer l’insuffisance de la richesse produite,  le second est d’effectuer un prélèvement sur une richesse qui n’est pas produite. Dans une logique capitaliste classique le capital mobilisé est rémunéré à partir d’une production supplémentaire autorisée par l’investissement. Tel n’est pas le cas avec la dette publique devenue masque d’une croissance disparue. Il y a donc prélèvement sur une économie malade que l’on soigne en aggravant la maladie. En toute logique la masse des intérêts versés croit avec un stock de dettes qui ne peut être que croissant dans sa fonction d’artificialisation du réel.  Un processus qui tend à devenir asymptotique sans toutefois menacer son fonctionnement. En effet malgré les flots de paroles académiques les plus avisées- telles celles d’un Carmen Reinhart ou d’un Kenneth Rogoff- concernant les limites à la soutenabilité de la dette, on constate que cette dernière ne fait que gonfler partout dans le monde et ce sans aucune difficulté de financement. L’Etat est toujours capable d’assurer le roulement de sa dette car il trouve des institutions financières avides d’intrants.

C’est en effet que la dette publique devient matière première de plus en plus recherchée pour les jeux financiers. Et une matière première qui bénéficie des innovations technologiques - électronisation des marchés et gains à l’échange associés- pour augmenter la vitesse de circulation des capitaux. Les marges plus réduites sont compensées par des quantités toujours croissantes. D’où l’explosion des marchés de couvertures et plus encore celui du marché des changes qui atteint quotidiennement aujourd’hui 9800 milliards de dollars. (Augmentation de 700% en 28 ans selon la BRI). D’où aussi un accroissement global des inégalités avec des produits financiers concentrés sur une minorité (10% de ménages les plus aisés détiennent 65% de l’assurance-vie, et des acteurs de la finance dont les rémunérations sont déconnectées des variables économiques réelles).  La finance dont le fonctionnement produit son  auto accroissement illimité trouve ainsi son alimentation dans l’élargissement de la dette publique. Il est ainsi peu probable que la crise financière, toujours redoutée, soit à l’ordre du jour.

Au moins à moyen terme, l’avenir est ainsi fait d’un amoindrissement continu de la capacité productive de la France, amoindrissement accompagné d’une croissance illimitée de la financiarisation. Les soins qu’il conviendrait d’administrer au pays sont très éloignés des réflexions et débats rencontrés sur les marchés politiques. La fenêtre d’Overton est particulièrement étroite.

Jean Claude Werrebrouck – 8 octobre 2025.

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3 octobre 2025 5 03 /10 /octobre /2025 08:51

Les gouvernements successifs ne savent plus comment s’y prendre pour réduire le fardeau que nous nous sommes construits. Parce que personne n’explique son mécanisme et qu’au fond beaucoup d’agents restent gagnants, sa logique d’agrandissement sans limite semble l’emporter sur le bon sens élémentaire. Rappelons son mécanisme.

Taux de change et enracinement culturel.

S’agissant plus spécifiquement de la France tout repose sur une dynamique productive en voie d’épuisement. La France ne peut plus -comme elle le faisait jadis-  rétablir sa compétitivité par la baisse de son taux de change. Il n’est plus question de rétablir des débouchés devenus insuffisants par une hausse de prix à l’importation accompagnée d’une baisse de prix à l’exportation. Désormais, avec l’euro il faut une dévaluation interne politiquement très difficile pour rétablir une compétitivité menacée. Dans le contrat social qui nait après la seconde guerre mondiale, il y a adhésion forte autour de la construction d’un Etat-Providence puissant, associé à la reconstruction d’un régalien solide. En période de difficultés, un tel contrat ne peut valider des politiques de dévaluation interne et c’est donc la dévaluation externe qui sera régulièrement choisie et ce quel que soit le régime politique (quatrième ou cinquième République). Le passage à l’euro sera ainsi une lourde modification des règles du jeu social traditionnel français. Il est culturellement très difficile de revenir sur l’accord historique des années d’après-guerre,  et pourtant il est devenu impossible d’en assurer la survie. D’où le grand désordre politique qui ne fait que commencer.

Une rupture.

La France constate depuis plusieurs dizaines d’années  que le marché ne fonctionne plus selon une logique d’auto accroissement musclé par une politique monétaire volontariste. Les trente glorieuses connaissaient des soldes budgétaires variables avec la conjoncture mais jamais nous n’avons connu un enfermement dans la dette. Ce processus va progressivement s’évaporer avec les politiques de désinflation compétitive dès l’époque Mitterrand, puis celles de la construction de l’euro. Progressivement la France va entrer dans un processus dans lequel un PIB de plus en plus artificiel sera alimenté par une explosion financière. Une réalité hélas largement invisible avec les outils classiques de la Comptabilité Nationale incapable de distinguer le réel et l’artificiel. Explication :

Dans une France souveraine,  la dette n’était pas un outil nécessaire.

Entre 1970 et 1974 le PIB nominal passe de 126,1 milliards d’euros à 210,1 avec un excédent public cumulé proche de 10,1 milliards. Cette constatation banale est pourtant la fin d’une période qui va totalement disparaitre. Il n’y a pas besoin, au cours de cette période d’un déficit public pour voir la production augmenter. On constate même une situation inverse : normalement l’excédent est une soustraction sur toutes les liquidités (L’Etat dépense moins qu’il ne gagne) et donc il y  a effet récessif appuyé par le jeu d’un multiplicateur classique.

La dette devient béquille.

Dix ans plus tard, entre 1980 et 1985, la France passe d’un PIB nominal de 453,2 milliards d’euros à 760, 5. Le déficit cumulé de la période se monte lui à 297,5 milliards. Ce déficit est venu nourrir des comptes, eux-mêmes devenant appuis de dépenses diverses dont la production. C’est dire qu’à compter de cette période la dette devient une nécessité pour faire grossir un PIB qui cesse de s’enfler par le seul jeu des marchés. Sans les 297,5 milliards de déficit la croissance aurait -à cette époque- déjà disparue. Plus précisément, le supplément de richesse (760,5 – 453,2 = 307.3) obtenu au cours de la période n’existe que par la distribution de revenus non produits pour un montant quasi équivalent ( 307,3 contre 297,5). La croissance ne s’explique plus que par la dette. Réalité jamais évoquée qu’il serait bon de méditer aujourd’hui.

La drogue vient soutenir la béquille.

Les choses ne feront que s’aggraver : entre 2000 et 2005, il faudra 436 milliards de déficit cumulé pour enregistrer 339 milliards de PIB supplémentaire. C’est dire que la croissance malgré les statistiques de l’INSEE devient réellement négative. Sans déficit le PIB recule dans d’importantes proportions. Les choses ne feront que s’aggraver avec régularité et aujourd’hui entre 2020 et 2024, il faut un déficit cumulé de 829 milliards pour 608,9 de richesse supplémentaire. La France vit donc depuis 50 ans dans l’illusion d’une richesse créée et qui ne correspond qu’à de la dette. Illusion validée par des statistiques officielles qui parlent encore de croissance.

Il faut donc bien comprendre qu’aujourd’hui, réduire le déficit comme tous les politiques le proposent,  c’est ajouter à la destruction de richesse.

D’une certaine façon le déficit est une drogue qui masque la réalité de la non production : la France n’est pas compétitive et il faut un artifice, le déficit, pour combler un manque de marché : on permet à des agents de consommer ce qu’ils n’ont pas produit et on fait semblant de rendre des entreprises vivantes avec les béquilles des subventions. De ce point de vue, la France est devenue plus mal placée que les « pays du club med » (notamment Grèce, Italie, Espagne) qui ont malgré l’euro réussi à trouver des débouchés par le biais d’un surtourisme. D’où des finances en voie d’amélioration malgré la main de fer d’un euro inadapté. La France n’est pas dans ce cas et son déficit ne fait que nourrir des activités improductives. En effet le déficit ne peut nourrir des activités compétitives en raison d’un taux de change qui inscrit le déficit  dans des activités débouchant sur une simple consommation locale et rarement mondiale. Le plus souvent il s’agira d’activités de services qui vont se multiplier avec l’élargissement du déficit. Oui, le déficit contribue dans un contexte de taux de change non manipulable à la désindustrialisation massive du pays.  

Les marchands de drogue exigent une rémunération

Mais la drogue développe , côté finance, un véritable mirage : ce qui gonfle les chiffres d’une production disparue fait aussi gonfler les bilans financiers et tout le déficit vient se lover sur des millions de comptes bancaires. Les titres de la dette publique doivent être multipliés d’un même montant. Et parce que le déficit ne peut qu’augmenter, la dette porteuse d’intérêt ne peut qu’étrangler un peu plus la réalité. Le déficit est une drogue mais l’intérêt en devient un prix dérivé. (60 milliards d’euros en 2025 et probablement plus de 100 milliards en 2030 si l’on prend en considération la hausse des taux et la masse croissante de dette à rémunérer). Le premier effet de la drogue est de masquer l’insuffisance de la richesse produite,  le second est d’effectuer un prélèvement sur une richesse qui n’est pas produite. Dans une logique capitaliste classique, le capital mobilisé est rémunéré à partir d’une production supplémentaire autorisée par l’investissement. Tel n’est pas le cas avec la dette publique devenue masque d’une croissance disparue. Il y a donc prélèvement sur une économie malade que l’on soigne en aggravant la maladie. En toute logique la masse des intérêts versés croit avec un stock de dettes qui ne peut être que croissant dans sa fonction d’artificialisation du réel. Un processus qui tend à devenir asymptotique sans toutefois menacer son fonctionnement. En effet malgré les flots de paroles académiques les plus avisées- notamment celles d’un Carmen Reinhart ou d’un Kenneth Rogoff- concernant les limites à la soutenabilité de la dette, on constate que cette dernière ne fait que gonfler partout dans le monde et ce  sans aucune difficulté de financement. L’Etat est toujours capable d’assurer le roulement de sa dette car il trouve des institutions financières avides d’intrants.

C’est en effet que la dette publique devient matière première de plus en plus recherchée pour les jeux financiers. Et une matière première qui bénéficie des innovations technologiques -électronisation des marchés et gains à l’échange associés- pour augmenter la vitesse de circulation des capitaux. Les marges plus réduites sont compensées par des quantités toujours croissantes. D’où l’explosion des marchés de couvertures et plus encore celui du marché des changes qui atteint quotidiennement aujourd’hui 9800 milliards de dollars. (Augmentation de 700% en 28 ans selon la BRI). D’où aussi un accroissement global des inégalités avec des produits financiers concentrés sur une minorité (10% des ménages les plus aisés détiennent 65% de l’assurance-vie, et des acteurs de la finance dont les rémunérations sont déconnectées des variables économiques réelles). La finance dont le but est son auto accroissement illimité trouve ainsi son alimentation dans l’élargissement de la dette publique. Il est ainsi peu probable que la crise financière, toujours redoutée, soit à l’ordre du jour.

Au moins à moyen terme, l’avenir est ainsi fait d’un amoindrissement continu de la capacité productive de la France, amoindrissement accompagné d’une croissance illimitée de la financiarisation. Les soins qu’il conviendrait d’administrer au pays sont très éloignés des réflexions et débats rencontrés sur les marchés politiques. La fenêtre d'Overton est particulièrement  étroite.

Jean Claude Werrebrouck – 3 octobre 2025.

 

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13 septembre 2025 6 13 /09 /septembre /2025 06:33

La conclusion de la première partie[1] de la présente note pouvait choquer le lecteur qui voyait immédiatement le drame de la planche à billets et le retour de l’inflation. Nous tenterons dans les lignes qui suivent de mieux situer la question.

Mais, en ces temps d’inquiétude, il nous faut d’abord bien comprendre que la France ne risque que peu de difficultés sur le marché de la dette publique .

L’argent comme s’il en pleuvait.

 Dans la première partie, nous avons montré que la dette faisait grossir les bilans des banques et qu’aucun problème de liquidité ne pouvait en résulter. L’agence France Trésor pompe de la liquidité bancaire par sa vente d’OAT et la restitue pour un même montant, lequel va  figurer sur les comptes des millions de bénéficiaires de la dépense publique. La monnaie vendue au Trésor quitte les banques pour y revenir dans sa totalité.  En sorte qu’avec la bancarisation généralisée, nous sommes un peu dans la situation où un offreur de marchandises, ici de la monnaie offerte par les SVT, la récupère après l’avoir livrée… Pensons à un propriétaire de gisement de pétrole qui vendrait sa ressource sans jamais voir l’épuisement de la dite ressource. Les propriétaires de gisements de pétrole aimeraient  connaître la situation des systèmes financiers.

Nous sommes très loin de la grande presse, y compris économique selon laquelle l’agence France Trésor deviendrait incapable de lever de la nouvelle dette. Le scénario étant que la levée de dette augmente partout, y compris en Allemagne et qu’à ce titre le système financier épuisé devrait faire une sélection : oui à la dette allemande voire italienne et non à la dette française. Le système financier n’est pas un gisement de pétrole épuisé et peut ravitailler tout le monde sans limite. Il peut aussi alimenter la spéculation à partir de la matière première de la dette française dont on apprécie la liquidité avec une profondeur de marché beaucoup plus grande que la dette allemande ( 2700 milliards d’euros contre seulement 1400 milliards). En particulier, la dette française devient sous-jacent privilégié des gérants de fonds spéculatifs qui développent des produits dérivés (contrats à terme ou « futures »).  Une qualité qu’aimerait connaître y compris la dette européenne laquelle souhaite bénéficier de l’équivalent de la signature de la France et qui met tout en œuvre pour arriver à la qualité française ( cf les motivations profondes du  lancement de « futures » sur la dette de l’UE par Eurex dans la note des Echos du 11 septembre dernier[2]). Ajoutons pour être plus complet que le passage des taux sur les dettes corporate en dessous du taux de la dette publique n'a guère de signification.

Mais le commerce avec le Trésor est encore plus avantageux car de fait le système financier continue de bénéficier de son traditionnel « multiplicateur du crédit » qui fait que « ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits mais les crédits qui font les dépôts ». Réalité devenue véritable slogan que tout étudiant de premier cycle en économie est invité à connaître. Fort d’une bancarisation encore élargie par la dette publique, chaque banque, plus grosse de la dette publique nouvelle, peut s’adonner à la création traditionnelle de monnaie…qui, hélas, ne se transforme pas facilement en investissements réels. Au-delà, même une hausse des taux n’affecte guère de façon durable l’actif des banques puisque la comptabilisation des titres souverains se fait au coût amorti et non à la valeur de marché ce qui rend le bilan insensible aux fluctuations de cours.

Mais qui est autorisé à engendrer la pluie de monnaie ?

Curieusement, nos inquiétudes passent toujours par l’idée selon laquelle les marchés pourraient, malgré tout, bouder la France… En vérité le passage par le marché pour régler les problèmes de l’Etat trop dépensier n’est qu’un choix parmi d’autres. En la matière, il est ici intéressant d’en revenir à Ronald Coase qui, dès 1937[3], se posait la question du choix des organisations. Pour disposer d’une marchandise que l’on souhaite utiliser, faut-il passer par le marché ( nouer des contrats) ou par la hiérarchie (embaucher des travailleurs qui produiront selon une organisation hiérarchique) ?  Coase en concluait que le choix relevait de la comparaison des coûts associés au recours au mécanisme du marché ou à celui de la hiérarchie. Très simplement, on sait aujourd’hui que toute entreprise se pose en permanence la question difficile du « make » or « buy » : faut-il faire faire et acheter ou faut-il faire soi-même ?

L’Etat ne doit plus être un acheteur de monnaie mais un fabricant.

Sans parcourir toute l’histoire des Etats, il faut savoir qu’ils sont passés d’une logique de « make money » à l’universel du « buy money ». En termes institutionnels, cela est passé par l’indépendance des banques centrales dans presque 190 Etats à la fin des années 80. Plus personne ne se pose la question alors que la logique du « buy money » est plus coûteuse que celle du « make money ». En effet, plutôt que de recourir à l’Agence France Trésor  - 30 fonctionnaires de haut niveau -  qui se borne à rationaliser ses choix d’achat de monnaie ( quantité, prix, date d’échéance), l’Etat pourrait simplement exiger de sa banque centrale qu’il lui crédite son compte du Trésor pour le montant qu’il décide. Ce choix est moins couteux puisque même s’il était décidé d’un taux de l’intérêt, l’Etat récupérerait les sommes perdues par le biais du profit de sa banque centrale dont il est l’unique propriétaire.

Le « make money » interdit depuis très longtemps et complètement oublié par les économistes, présente plusieurs caractéristiques :

Fixation  de limites  au déploiement d’une rente financière parasitaire

Il est certes avantageux pour le système financier qui va récupérer les dépenses publiques dans son bilan, mais il va constater qu’il est moins lucratif puisqu’il perd le prix de la monnaie qu’il ne vend plus à l’Etat et  qu’il commercialisait auprès de clients. Il perd également de sa puissance créatrice de monnaie, perte récupérée par un Etat retrouvant sa souveraineté monétaire. On peut bien évidemment imaginer des situations intermédiaires entre une répression financière totale et une prédation financière universellement encore acceptée avec l’indépendance des banques centrales. Nous renvoyons ici à l’histoire complexe de la banque de France sous la quatrième république et aux travaux de Block Lainé[4] et plus récemment d’Eric Monnet [5]ou de Benjamin Lemoine[6]. Bien évidemment, en faisant disparaître la matière première de la dette, on affaisse considérablement les jeux financiers et on réduit considérablement la masse des hors-bilans des banques. De quoi diminuer le volume des emplois souvent hautement qualifiés de la finance.

Ajustement de la masse monétaire aux besoins réels.

La fabrication de monnaie est probablement  davantage soumise aux marchés politiques qui vont voir dans la dette non plus une contrainte mais une ressource magique. A ce titre, le « make money » est potentiellement porteur d’inflation, comme cela était le cas sous la quatrième république. Et parce que, possiblement porteur d’inflation, le cours d’une monnaie fabriquée et non plus achetée risque de baisser…si les marchés politiques laissent trop de facilités au bénéfice d’un Trésor dépensier. Le risque de dévaluation est donc important. En contre partie, il restaure la possibilité politique d’ajuster la masse monétaire aux besoins de la réalité économique et de ne plus faire dépendre la création de monnaie d’un processus d’endettement porteur d’intérêts. A des fins régulatrices, on peut imaginer un processus constitutionnellement enraciné visant à ajuster la production de monnaie aux nécessités engendrées par la croissance. Une production désormais gratuite, car n’engendrant aucun coût, et ne pesant plus sur des prélèvements fiscaux justifiés par le paiement d’une rente financière.

Une impasse majeure pour une France amoureuse de son Etat

S’agissant de la France, seule la monnaie fabriquée permettrait de mettre fin au processus, toujours discuté et fortement contesté, de dévaluation interne mené depuis plus de 40 ans. On sait maintenant que ce processus impossible dans la tradition culturelle française -tradition qui se manifeste très durement dans la crise que nous vivons au quotidien-  a mené au triple phénomène de fin de la croissance, de fin de l’équilibre extérieur, et d’un déficit public continuellement croissant, avec toutes ses conséquences en termes anthropologiques et politiques. Clairement, les marchés politiques n’arrivent pas à prendre conscience qu’il existe une contradiction majeure entre la production et des débouchés interdits par une monnaie surévaluée qui échappe à la souveraineté. Il est probable que l’universel rejet de la classe politique se situe dans cette contradiction majeure. Parce que politiquement on ne peut accepter l’inéluctable dévaluation interne se substituant à une dévaluation externe devenue impossible avec l’euro, on aggrave continuellement le déficit public…que l’on veut réduire…D’autres pays, parce que plus compétitifs, peuvent ne pas aggraver leurs déficits publics et ne pas s’aventurer vers des stratégies de dévaluations internes, tout simplement parce que la compétitivité engendre un produit par tête beaucoup plus important que celui de la France[7]. Cet écart résulte probablement du fait d'un modèle culturel français ( libéralisme étatiste?) peu adapté à la mondialisation. Plus grave est sans doute le fait que les décideurs ignorent la réalité de la contradiction… ou préfèrent la taire tant les conséquences d’une remise en cause sont colossales. D’où ce qu’on appelait dans notre note du 3 septembre dernier « le maintien dramatique des bavardages indigents et surtout nuisibles autour de la dette »[8].

Comment en sortir ?

Il est clair que seule une dévaluation majeure - probablement aussi importante que celles qui devaient construire le berceau de la cinquième république en 1958[9] - peut rétablir la compétitivité …pouvant rétablir l’existence d’un marché…pouvant rétablir l’opportunité de produire…pouvant rétablir le travail…pouvant  rétablir la classe moyenne, le tout  agrégeant  les acteurs vers un projet. Stratégie de très grande ampleur qui exige un temps long opposé au temps court des marchés politiques désormais éclatés dans des marchés de niche. Et parce que le fonctionnement des marchés politiques reste inscrit dans le temps court, La France continuera à divaguer sur des problématiques de répartition alors qu'il faudrait parler sérieusement de production. Divagations que l'on retrouve dans toutes les obédiences avec par exemple des communistes qui deviennent d'authentiques néolibéraux et des libéraux qui deviennent d'authentiques nationalistes. L’énorme difficulté serait de trouver les moyens de rétablir la souveraineté monétaire sans passer par une rupture avec l’UE, rupture  qui ferait le bonheur des autocraties menaçantes de sa périphérie (doctrine Guérassimov[10]). Des autocraties qui ne sont pas réellement conquérantes , qui ne cherchent pas à transformer la France en oblasts nouveaux mais qui tentent de se protéger elles-mêmes en disloquant une périphérie risquant de devenir modèle dangereux. Comment retrouver une autorité monétaire en évitant un cataclysme européen? Le contexte ne permet plus de retrouver des structures épistocratiques autour de personnages historiques tels un Raymond Poincarré ou un Antoine Pinay et même les dépassements du droit européen par un Mario Draghi semblent peu praticables. Il faudrait aller beaucoup plus loin: emprunt européen aux seules fins de rétablir les équilibres extérieurs des participants? construction d'une véritable zone monétaire avec transferts? rétablissement des monnaies nationales?...des remèdes qui vont bien au delà des 383 recommandations du plan Draghi.

Une autre énorme difficulté qui n’existait pas en 1958, et qui frappe pleinement le pays aujourd’hui, est que l’outil de production industriel est affaissé et que les outils nouveaux ne sont pas maitrisés en raison d’une main d’œuvre insuffisamment qualifiée. Le prix payé par l’outil de formation sur 40 années de désindustrialisation est colossal, et ne se bornera pas à celui de la fermeture de plusieurs centaines de filières publiques et privées dénuées de tout intérêt . Offrir de l’oxygène à la production par un taux de change enfin réaliste ne suffit pas si l’outil de travail est qualitativement affaissé.

Le spectacle politique navrant qui s’offre à nos yeux ne constitue que le début d’événements majeurs à venir.

Jean Claude Werrebrouck – 12 septembre 2025.

 


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/09/le-systeme-financier-adore-la-dette-publique-francaise-partie1.html

[2] Rubrique Finance et marchés page 27.

[3] Nous renvoyons au texte initial « The Nature of the firm » qui devait donner à de très nombreuses publications jusqu’à une époque récente.

[4] « Le Trésor public et le mouvement général des fonds », PUF, Paris, 1960,

[5] https://www.seuil.com/ouvrage/la-banque-providence-eric-monnet/9782021486254

[6] « L’Ordre de la dette- Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité des marchés » ; La découverte ; 2018

[7] Parce que plus compétitifs la production par tête est ainsi de 17 points supérieure pour la  Suéde, 18 pour l’Allemagne, 25 pour le Danemark, 30 pour les Pays- Bas, etc.

[8] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/09/bavardages-indigents-et-surtout-nuisibles-autour-de-la-dette.html

[9] En réalité 2 dévaluations, celle de juin 1958 ( 20%) et celle de décembre 1958 (17,55%).

[10] Chef d’Etat major général des armées russes.

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