Les députés peuvent-ils penser « out of the box » ?
Nous poursuivons ci-dessous la réflexion non pas sur les causes empiriques et banales de la situation budgétaire française, mais à l’inverse sur les mécanismes qui en font son inéluctabilité sans changement planétaire des règles du jeu. Un changement de paradigme est-il possible ? est-il à la portée des constructeurs du budget ? Et surtout, peut-il se produire une révolution copernicienne à l’échelle du monde sans passer par la violence ?
Petit rappel explicatif des modes de régulation macroéconomiques constatés.
1 Les risques de surproduction, donc d’insuffisance de la demande, sont compensés- depuis plusieurs dizaines d’années- par des déséquilibres budgétaires. Ce mode de régulation est intervenu dès qu’il fut (années 70) devenu difficile de réguler cette même insuffisance par la voie traditionnelle de la hausse des rémunérations.
2 c’est que la régulation fordienne n’est plus adaptée à une mondialisation qui tend à aligner, en longue période, les normes salariales de l’occident sur celles du sud.
3 Une nouvelle régulation s’avère difficile et ne se matérialise jusqu’à maintenant que par l’importation massive de ce que Marx appelait « les biens salaires » (ceux achetés par les salariés du centre) désormais produits à des couts bénéficiant de la norme salariale des pays émergents.
4 Cette importation de plus en plus massive a permis de contenir une baisse de niveau de vie dans un contexte de forte contrainte des salaires centraux. Elle ne permet toutefois pas de contenir la hausse des « taux de pauvreté monétaires ».
5 La déformation de la régulation fordienne n’est qu’un essaimage et une expansion planétaire de la surproduction. Les délocalisations réduisent l’offre potentielle dans les centres mais les débouchés se réduisent plus vite avec le recours massif aux importations. D’où un double phénomène de croissance très faible assortie de déséquilibres budgétaire élevés.
6 La périphérie produit de plus en plus et ne peut trouver de débouchés internes en raison de ses normes salariales, d’où la marée montante des exportations qui garantissent de moins en moins des croissances de PIB plus élevées qu’au centre (Chine).
7 La périphérie aimerait sans doute passer au fordisme mais le prix serait gigantesque en termes d’effondrement des exportations. Le résultat global est, aussi bien au centre qu’en périphérie, le besoin de compenser les déséquilibres macroéconomiques par des déséquilibres budgétaires.
8 Au centre le cout de la vie plus faible par des importations massives de « biens salaires » (très repérables dans tous les magasins et en particulier dans la grande distribution) correspond à une diminution de la demande globale, et le déséquilibre macroéconomique ne peut se réduire que par le déséquilibre budgétaire.
9 A la périphérie l’industrialisation massive ne trouve que peu de débouchés en raison de la modestie des normes salariales, et il faut massivement compter sur l’envol des exportations qu’il faut gonfler par des subventions et donc des déséquilibres budgétaires. Plus l’offre locale alimentée par les délocalisations augmente et plus l’écart avec la demande locale s’élargit.
10 Les déséquilibres budgétaires peuvent au terme de relations complexes s’épauler. Ainsi le déficit américain nourrit des exportations chinoises elles-mêmes alimentées par des subventions publiques aggravant le déficit public chinois.
11 Parce que la planète toute entière se trouve en déséquilibre économique, une guerre des monnaies sous forme de guerre des dévaluations commence à se mettre en place : Dollar, Yuan, Yen, Euro, etc. (Rappel des années 30 ?) Avec comme effet visible la montée vertigineuse du cours de l’or.
12 Au total la mondialisation se trouve incapable de reproduire à l’échelle planétaire les modèles fordiens nationaux qu’elle a détruit.
13 Les récentes mutations géopolitiques : libertarisme prédateur, techno césarisme, ethno nationalisme, etc. détruisent toute forme de multilatéralisme possiblement engendreur d’une régulation planétaire.
Le déficit budgétaire généralisé était-il la solution au problème rencontré ?
1 L’écart offre globale / demande globale ne peut se solutionner que par des flux monétaires compensatoires allant vers les agents dépensiers et remontant vers les agents producteurs. Simplement exprimé : il faut permettre d’acheter davantage.
2 Dans des économisées bancarisées, il s’agit de gonfler les comptes des agents dépensiers : ménages, entreprises, administrations publiques.
3 Le respect des droits de propriété a jusqu’ici entrainé mécaniquement la forme « dette publique » comme expression matérielle des flux monétaires compensatoires. La forme dette privée est en effet impossible en raison même du problème continu et cumulatif du déficit de demande globale.
4 La forme dette publique bénéficiant d’une réputation plus grande en raison de la nature du débiteur s’est brutalement renforcée à la fin du vingtième siècle par l’indépendance des banques centrales (fin des années 80). Le débiteur public n’est plus « libre de monnaie » (il lui devient interdit de créer de la monnaie) et devient débiteur classique.
5 « l’helicopter-money » au profit des Etats devenant prohibé, un marché de la dette publique se met en place aux fins de capter une épargne mondialisée par la libre circulation du capital (années 90).
6 Le mouvement de mondialisation s’accompagne mécaniquement d’une explosion de la finance : liberté de circulation du capital, marchandisation des monnaies dont la production devient le monopole des institutions financières, libre sécurisation marchande des fluctuations de taux et de valeurs, etc. La mondialisation de la production/circulation des biens suppose la construction d’autoroutes sécurisés, autoroutes qui seront l’œuvre de la nouvelle industrie financière.
7 La croissance obligée de dette publique a pour contrepartie une croissance obligée de revenus financiers éloignés de l’investissement réel. D’où une place croissante à une économie de rente.
8 Les acheteurs de dette publique étant plutôt des fabricants de monnaie et des épargnants, le volume croissant de dette entraine des inégalités nouvelles de revenus. Globalement, forte contrainte du côté des nouvelles normes salariales d’un côté, et accumulation patrimoniale de l’autre. La relative homogénéisation sociale que le fordisme triomphant avait[JW1] généré cède la place à des inégalités gigantesques et surtout incontrôlables sur les routes sans péages de la mondialisation.
9 Le système est de nature explosive : de plus en plus de dettes publiques, et de plus en plus de polarisation sociale. De quoi gonfler sans limite une financiarisation de toutes les activités et une situation sociale grave.
10 Sa crise finale probable et imprévisible devrait correspondre à un changement de paradigme avec la fin du monopole de la création monétaire par les institutions financières et le retour de sa maitrise par les puissances publiques.
11 les Etats se doivent de profiter des technologies associées aux futures monnaies numériques de banques centrales ( MNBC) pour reprendre le contrôle. Sachant que le système financier est très divisé sur le projet de MNBC les Etats se doivent de profiter de cette division et s’imposer.
12 A ce titre ils se doivent d’imaginer le chemin permettant des flux monétaires compensateurs des déséquilibres entre offre globale et demande globale. Une MNBC qui cesserait d’être une dette publique portant intérêt serait une solution inespérée.
13 La fin ou la très forte réduction des marchés de dette publique est le moyen d’assurer une régulation ne passant plus par une très forte polarisation de la société.
14 Le personnel politico administratif serait plus efficient s’il investissait davantage sur un tel projet et moins sur tel ou tel amendement d’une loi de finance reproduisant et aggravant un système ptoléméen. Mais il est vrai que penser « out of the box », (en dehors du cadre) comme disent les américains n’est pas facile. Le personnel politico administratif restera « in the box » victime d’une pensée mimétique indélogeable.
Jean-Claude werrebrouck- 6 janvier 2026.